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Rien ne les prédestinait à se rencontrer un jour : Marc et Maryline, paysans pauvres du Sud-Ouest de la France, ont des rêves et des projets plein la tête pour améliorer la condition de leurs semblables, mais pas d'argent pour les réaliser. Ils sont attachés à leur terre et tentent tant bien que mal d'élever leurs trois enfants aux tempéraments si différents. Abdella, jeune parisien célibataire de Noisy-le-Grand, épris de voyages et de liberté, exerce son "métier" de tueur à gages au profit d'une puissante organisation criminelle. Ses missions nous permettent de découvrir des pays et des territoires aussi diversifiés que la Chine, l'Italie, l'Ecosse ou le Brésil et les secrets de nombreuses régions françaises... Dans un monde postmoderne où l'argent est roi et où toutes les valeurs semblent s'effondrer, parviendront-ils à échapper à leur destin et à construire un avenir meilleur pour tous ?
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Seitenzahl: 281
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Je dédie ce livre à tous les damnés de la Terre, à ceux qui veulent redonner un sens à leur vie ainsi qu’aux Humanistes
Chapitre 1er : Montbrison (Département de la Loire-42)
Chapitre 2 : Libaros (Département des Hautes-Pyrénées-65)
Chapitre 3 : YANQING ( CHINE, district de Pékin)
Chapitre 4 : L'enterrement (LIBAROS, Hautes-Pyrénées)
Chapitre 5 : BRA (Italie, PIEMONT non loin de Turin, province de Cuneo)
Chapitre 6 : Grande fortune : une nouvelle vie !
Chapitre 7 : Île d'ARRAN (Écosse, autorité unitaire du North Ayrshire)
Chapitre 8 : ARBOIS (Département du Jura 39)
Chapitre 9 : La Cour de cassation
Chapitre 10 : TOUS SOLIDAIRES !
Chapitre 11 : les derniers indiens d'Amazonie (Colniza, BRÉSIL)
Chapitre 12 : la SUEDE
Chapitre 13 : L'enfer (Brésil, État d'Amazonas)
Chapitre 14 : Normandie Révolution
Chapitre 15 : L’Adour et les esturgeons
Chapitre 16 : Enfin les vaccins !
Chapitre 17 : L'hypnotiseuse
Chapitre 18 : Des chiens, des chats et des autres animaux
Simple chapitre 19 : Pour le pire ou le meilleur ?
Chapitre 20 : C'est ton destin
Chapitre 21 : Le moment de vérité
Il était plus de minuit à l'horloge du clocher de ce petit village qui jouxtait Montbrison, dans la Loire et Abdella attendait “sa proie” ou plutôt celle que les instructions du Commandeur lui avaient désignée comme telle. Il ne pouvait pas dire que tuer lui donnait du plaisir ou du déplaisir, mais il avait fini par considérer comme banal ce que la plupart des autres considérait comme une ignominie. C'était son métier, il n'avait pas le choix : Abdella était tueur à gages.
Et dans sa catégorie, il était sans doute l'un des meilleurs, en tous cas, c'est ce que ses "employeurs" disaient.
C'est pourquoi, malgré des années de pratique, il préparait chaque opération avec toujours autant de minutie. Il faut dire qu'il n'avait pas vraiment le droit à l'erreur. En cas d'échec, ce serait au mieux 20 ans de prison, au pire une élimination ordonnée par le Commandeur.
Ce dernier avait, dans le Milieu, la réputation d'être impitoyable.
Il ne l'avait jamais rencontré physiquement et cela valait peut-être mieux. Mais, même au téléphone, sa voix grave et sévère vous faisait froid dans le dos et ne vous donnait aucune envie de dévier de l'objectif fixé.
Les instructions lui avaient été remises à son domicile en mains propres, trois semaines plus tôt, par un individu dont le casque de motard intégral protégeait l'anonymat et elles étaient claires :
la cible était Henri Dieudonné, patron d'une fromagerie de Montbrison qui employait 160 personnes et produisait le célèbre "Fourtic", qu'on retrouvait sur les plateaux de fromages des plus grands restaurants du monde entier.
“Sa mort doit laisser penser à un accident” était-il écrit en gros et en gras dans cette police de caractères qu'Abdella reconnaîtrait entre mille, le Segoe Script.
C'était bien là toute la difficulté de l'exercice et sans doute la raison pour laquelle on avait fait appel à lui.
Alors, comme avant chaque opération, il s'était d'abord documenté sur internet, glanant, ici et là, tout ce que les moteurs de recherches pouvaient fournir comme information sur la "proie".
Henri Dieudonné avait 57 ans et il était veuf sans enfant. Il possédait des neveux et nièces qui étaient sans doute pressés de le voir céder la main, car la Fromagerie "Dieudonné", héritage familial, avait sous sa houlette bien prospéré. Les bénéfices étaient chaque année en hausse. De grands groupes lui avaient plusieurs fois fait des offres d'achat mirobolantes, mais Henri Dieudonné avait toujours refusé arguant que “la qualité d'un des fleurons du patrimoine gastronomique français n'a pas de prix”.
Et puis, il était un patron dit “social”. Ses employés, il les connaissait tous personnellement et il les tutoyait. Il les avait même intéressés aux bénéfices et il se souciait de leur avenir, qui ne serait pas forcément rose en cas de rachat. En tout cas, c'est ce que disait une coupure de presse d'un journal local.
On ne lui connaissait guère de passions. Cependant, comme il avait été autrefois Conseiller Régional CPNT (Chasse Pêche Nature et Traditions), on pouvait supposer que la chasse en faisait partie. Et cela ne plaisait guère à Abdella, car sa “proie” était chasseur et savait donc manier une arme, ce qui pouvait présenter un danger pour lui.
La deuxième partie du travail consistait en une phase de repérage. Cela impliquait de se rendre sur place et d'entamer une filature très discrète, art dans lequel Abdella était passé maître.
Il aimait ses moments de “haute tension” où tout pouvait basculer à tout moment.
Voyager, découvrir des paysages et des mondes nouveaux, c'était la seule facette de son métier qui lui procurait du plaisir.
Sixième enfant d'une famille de sept, il avait grandi à Noisy-le-Grand dans le 93, dans un quartier dit “sensible”, dans une barre d'immeubles située non loin de l'autoroute A4 et son univers à lui, c'était plutôt le béton, le bruit et la pollution. La violence n'y était pas une "option" mais plutôt la condition sine qua none de sa survie. Très tôt, il avait compris que pour gagner une bagarre, il valait mieux être bien entrainé. C'est la raison pour laquelle, comme deux de ses grands-frères, il s'était inscrit au club d'arts martiaux le plus proche et il avait appris avec sérieux et avidité toutes les techniques du Karaté et du Taekwondo. Il était appliqué et progressa rapidement jusqu'à devenir un combattant redoutable et redouté.
Il rendait des “petits services” à des amis de ses grands-frères qui trafiquaient le shit et d'autres substances illicites qui génèrent l'économie souterraine de certains quartiers où le taux de chômage atteint parfois 25 % ou plus de la population.
Se cacher, être discret, il connaissait tout cela par coeur.
Les armes aussi le fascinaient. Pas seulement parce qu'on en voit à profusion dans les séries américaines, mais parce qu'il les trouvait belles. L'acier qui brille, les formes aérodynamiques, les crosses sculptées des pistolets, tout cela lui faisait penser à une forme d'art.
À chaque édition des Jeux Olympiques d'hiver, il adorait regarder les épreuves de tir au biathlon. Ce fut pour lui comme une sorte de révélation : il voulait faire cela dans la vie : être sportif de haut niveau et tirer à la carabine. Avec détermination, il s'entraîna durement pour y arriver jusqu'à atteindre l'excellence.
Alors qu'il surveillait sa proie, il repensait à toutes ces années de jeunesse qui avaient défilé à toute vitesse. Les moments de bonheur avaient été rares. Souvent, lui revenait en mémoire ce séjour à l'océan, à Deauville qui avait été organisé par le Secours Populaire. C'est là qu'il avait “attrapé le goût des voyages” comme on attrape la grippe.
Organiser un voyage, cela aussi, il le concevait comme un art. S'il avait eu le choix, il aurait volontiers été voyagiste, mais la vie en avait décidé autrement.
De fait, son “métier” l'avait amené à voyager un peu partout en France, en Europe et même au delà.
Le département de la Loire, il ne le connaissait pas encore. Certes, il connaissait Saint-Etienne de nom, mais il fut surpris par ces collines verdoyantes, qui tranchaient tellement avec son univers de béton de Noisy-le-Grand. Quand il prit ses repaires, il visita la région et traversa le Parc Naturel Régional du Pilat avec ses immenses forêts qui vous envoyaient d'énormes bouffées de chlorophylle. Quelle incroyable sérénité se dégageait de ces forêts peuplées d'arbres souvent centenaires.
Grâce à sa discrète filature, il en avait appris beaucoup plus sur la vie et les habitudes d'Henri Dieudonné. Ce dernier était un bourreau de travail. Il était toujours entouré. La fromagerie l'occupait à 200 %. Il aimait le foot également et assistait régulièrement aux matchs du club local. En résumé : le meurtre allait être difficile à exécuter. La seule “récréation" qu'il s'accordait, était le rendez-vous du samedi soir avec ses amis au Café “Les deux colombes” de Savigneux, rendez-vous hebdomadaire qu'il n'aurait manqué pour rien au monde. C'était la faille et c'est là qu'Abdella allait opérer.
Aussi, lorsqu'Henri Dieudonné fut l'un des derniers clients à sortir du café, Abdella se fondit dans l'obscurité, le rattrapa dans la ruelle adjacente et l'assoma au moment où il allait monter dans sa Mercedes 600 S noire. Il mit le corps inanimé sur la banquette arrière du véhicule, conduisit jusqu'à la forêt la plus proche qu'il avait repérée et qui se trouvait entre le café et le domicile du PDG. Il s'arrêta, remit le corps au volant et l'attacha avec sa ceinture de sécurité, puis il se plaça côté passager et maintenant l'accélérateur appuyé à fond, lança le véhicule à vive allure contre un énorme chêne tout en s'éjectant dans le bas côté. L'avant de la grosse Mercedes se pulvérisa et prit feu peu après, illuminant la nuit d'une lumière ardente.
Le lendemain, les journaux titrèrent “ Montbrison : le PDG de la fromagerie Dieudonné trouve la mort dans un accident de voiture”.
Le contrat était honoré.
Il était 11 heures 30 quand Marc entendit le crissement des pneus de la voiture du facteur. Comme chaque jour de la semaine, il s'approcha de la boîte aux lettres, le coeur battant. Quand on est un agriculteur pauvre, le courrier est souvent source de stress. Qu'allait-il recevoir aujourd'hui ? Encore une facture ? Une lettre de relance d'un huissier ? Un courrier comminatoire de la banque ?
Il avait repris, il y a des années et avec bonheur, l'activité de ses parents. Cependant, chaque année, qui passait, voyait la situation économique se dégrader.
La situation des agriculteurs en polyculture, comme lui, n'était guère enviable : travailler 16 heures par jour tous les jours de la semaine pour un salaire de misère souvent inférieur au SMIC, voilà quel était son quotidien.
Les journalistes avaient beau publier des articles sur la détresse des agriculteurs, les Hommes politiques prendre des lois : rien n'y faisait, rien ne changeait, tout se brisait face à la puissance des grands groupes qui achetaient au prix qu'ils voulaient !
La mise en concurrence avec les agriculteurs des autres pays européens n'avaient rien arrangé à l'affaire. Lorsqu'avec des collègues de son syndicat, il avait essayé de rencontrer le représentant de l'entreprise multinationale qui achetait le lait, pour obtenir 2 centimes de plus par litre, ce dernier leur avait ri au nez et déclaré que : “s'ils n'étaient pas contents du prix proposé, ils n'avaient qu'à le vendre à quelqu'un d'autre, mais que lui s'en moquait, car il irait acheter le lait en Pologne ou ailleurs”.
Effectivement, le courrier du jour n'apportait que des mauvaises nouvelles : une très grosse facture d'eau à régler dans les 30 jours sous peine de poursuites, un relevé des comptes bancaires avec le calcul des agios dus au découvert et une facture du vétérinaire pour la dernière césarienne pratiquée sur Rosalie, une vache Prim'Hostein du troupeau qui avait eu des difficultés à mettre bas.
Jadis, quand c'était le Docteur Vétérinaire Ferrier, un mec épatant qui avait le coeur sur la main, on pouvait s'arranger et payer de manière échelonnée, mais maintenant qu'il avait pris sa retraite et que c'était un jeune qui avait repris, il n'y avait plus de délais, car lui-même avait ses propres charges d'installations à payer.
Souvent Marc avait eu envie de tout laisser tomber. Mais laisser tomber pour faire quoi ?
Des usines ? Il n'y en avait quasiment plus !
La France avait perdu, depuis l'ouverture des frontières, presque 90 % des usines qui existaient avant 1993. Il suffisait de se promener dans les rayons des supermarchés pour voir que plus de 70 % des objets, qui s'y trouvaient, étaient étiquetés "made in China" ou "made in PRC" ce qui était plus piégeux, mais revenait au même.
Et puis, s'il avait arrêté, qu'aurait-il fait des animaux ? Il ne pouvait pas accepter un seul instant tous les envoyer à l'abattoir. Ils partageaient sa vie ; toute la journée, il prenait soin d'eux : les nourrir, les nettoyer, les observer, les soigner quand ils étaient malades. Il les aimait ses animaux. Il les avait dans la peau comme on dit.
La plupart appartenaient d'ailleurs à des races locales anciennes à faibles effectifs ou menacées de disparition : les poules Gasconnes, les dindons Noir du Gers et Bleu de l'Ariège, les oies de Toulouse type agricole, mais aussi les chèvres des Pyrénées, les moutons Barégeois et les vaches Gasconnes qui allaient pâturer l'été en estives dans les montagnes toutes proches, et enfin les fameux porcs Noirs Gascons qui étaient la grande spécialité de Marc et de la région de Trie-sur-Baïse, le bourg de 1043 habitants, proche de Libaros.
Il aimait ses cochons noirs parce qu'ils étaient, comme lui, épris de liberté : impossible de les enfermer dans un bâtiment sur caillebotis ou dans une “usine à cochons”. Ils restaient toute l'année dehors sous les chênes qui leur fournissaient une partie majeure de leur nourriture : les glands qui rendaient leur chair tellement délicate et délicieuse.
Voir les truies entourées de leurs petits accourir à son approche et exprimer des comportements naturels comme fouiller le sol ou se rouler dans la boue, le comblait de bonheur.
En un mot : constater que ses animaux étaient heureux le remplissait, lui, de joie et l'aidait à surmonter les difficultés du quotidien.
Lui revenait en mémoire, parfois, la chanson de Michel Sardou, où le chanteur pour l'occasion misanthrope, conseillait à Dieu de jeter l'âme des Humains aux rats et aux cochons : “ pour voir comment, eux, ils s'en serviront”. Bien qu'il n'appréciait pas l'anthropomorphisme, il remerciait intérieurement le chanteur de souligner l'intelligence particulière des cochons et en ce qui concerne la noirceur de l'âme des Hommes et de leur soif inextinguible de profits à n'importe quel prix, il ne pouvait lui donner que raison.
Cette race ancestrale liée à la branche des porcs hispaniques Pata Negra dut beaucoup au développement de l'abbaye cistercienne de l'Escaladieu (ce qui signifie en occitan "échelle vers Dieu") à partir du 12 ème siècle, vers la Mongie, les Pyrénées et toute la Gascogne.
Elle faillit cependant disparaîre dans les années 1950, lorsque commença l'expansion des élevages industriels intensifs, c'est à dire les "usines à cochons", parce qu'elle ne pouvait pas s'y adapter.
Elle ne fut sauvée que par une poignée de "résistants" à la tendance du moment. Avec à peine 1000 reproducteurs, sa situation reste néanmoins fragile.
C'est la raison pour laquelle élever une race à faible effectif est souvent un véritable casse-tête génétique pour éviter une trop grande consanguinité.
La difficulté motivait Marc et il était aidé dans cette mission par bon nombre d'associations auxquelles il adhérait, entre autres : l'Association des éleveurs de porcs noirs de Bigorre, la fédération ProNaturA France et FERME (Fédération pour promouvoir l'Élevage des Races domestiques MEnacées).
Plusieurs soirs par semaine, il retrouvait d'autres éleveurs sur les forums et les réseaux sociaux consacrés aux races menacées de disparition, ce qui, d'une part, le sortait de son relatif isolement, et, d'autre part, lui permettait de partager des conseils et des connaissances, mais aussi d'apprendre des expériences des autres.
Ces rares moments de repos et de partage étaient pour lui un formidable enrichissement humain et personnel. Si la Modernité avait apporté quelque chose de positif dans sa vie : c'était bien cela !
À 12 heures, les enfants rentrèrent de l'école et toute la famille s'attabla.
Il était fier de ses trois beaux enfants.
Emma, la plus grande était en CM2. Elle avait un côté artiste très prononcé et quand elle n'aidait pas ses parents à soigner les animaux, elle occupait son temps libre à réaliser des aquarelles et des pastels. Ses professeurs avaient indiqué : “qu'elle était douée et qu'il faudrait l'orienter dans cette voie”. Ses parents n'y voyaient aucun inconvénient. Au contraire, si cela pouvait l'aider à échapper à la misère qu'ils connaissaient, ce serait tout simplement formidable. Même si les artistes étaient rarement reconnus de leur vivant, certains faisaient tout de même exception et puis les études artistiques pouvaient mener à toutes sortes de métiers intéressants : la publicité, les métiers de l'artisanat, la tapisserie d'art, la conception des dessins pour impression textile, voire le professorat.
Il y avait dans l'Art une sorte de dimension abstraite qui invitait à la rêverie. Un peu le contraire des métiers agricoles, où il fallait aller toujours plus vite et où il valait mieux, et de manière très concrète, “ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot”.
Comme l'être humain a une sévère tendance à vouloir le contraire de ce qu'il est ou ce qu'il fait, il ne déplaisait pas à Marc de souhaiter pour sa fille ainée, une petite parcelle d'une vie qu'il idéalisait.
Mathieu, le deuxième, était au CE1 et l'école n'était pas vraiment son “truc”. Plusieurs fois, déjà, au CP, l'institutrice avait convoqué les deux parents. Mathieu était dissipé voire frondeur. Il avait du mal à rester concentrer et se livrait à mille et une petites bêtises, qui traduisaient surtout le fait qu'il s'embêtait profondément. “Votre fils se prend pour un clown” avait déclaré l'institutrice “et je doute qu'il puisse faire carrière dans ce métier dans la Région. Il va falloir que cela cesse ! Je compte sur vous pour y remédier ! “. Pas toujours simples d'être parents. On avait beau faire la grosse voix et froncer les sourcils, Mathieu finissait toujours par vous avoir par le rire et la séduction. Il adorait raconter des histoires drôles, même si parfois, il n'en comprenait pas toujours tous les sous-entendus et les double-sens, ce qui est bien pardonnable à cet âge. Les Humoristes étaient les Dieux de son Panthéon à lui ; surtout Coluche depuis que son père lui avait fait découvrir un sketch de l'Humoriste trop tôt décédé. Il voulait “faire Coluche” parce que sa mère lui avait dit, un soir de Noël que les Humoristes sont ceux qui apportent le bonheur gratuitement à tous ceux qui ne peuvent pas se le payer. Des pères Noël du quotidien en quelque sorte.
Embellir la vie des gens, c'est ce qu'il pensait pouvoir faire de mieux de son existence.
En outre, Mathieu était, comme ses parents, un passionné d'animaux et du matin au soir, malgré son jeune âge, il secondait ses parents avec détermination. Nourrir les vaches, emmener de l'eau aux dindons, s'occuper des poussins, il savait déjà tout faire.
Il avait “ses poules à lui”. Et il faisait une petite cagnotte avec les oeufs que des amis de ses parents lui achetaient, ce qui lui servait à s'acheter deux ou trois friandises quand il se rendait au marché avec sa mère.
Pour lui, le printemps était une période de joie et d'intense activité parce qu'on y faisait éclore les poussins, dindonneaux, canetons et autres oisons. Il était le "responsable des bébés" et il prenait son rôle très au sérieux. À son dernier anniversaire, et puisqu'il venait d'apprendre à lire, ses grands-parents lui avaient offert un livre du célèbre éthologue Konrad Lorenz, consacré aux oies.
Quel beau cadeau ils lui avaient fait là ! Dans tout ce que décrivait l'auteur, il se reconnaissait et il s'était pris d'une passion particulière pour ce bel oiseau.
C'est Konrad Lorenz qui fut l'un des premiers scientifiques à écrire qu'il fallait confier très tôt des oiseaux aux enfants pour les responsabiliser et en faire des adultes équilibrés et attentifs.
Mathieu avait appris en lisant cet ouvrage que les parents oies “parlaient” avec leurs petits encore dans l'oeuf, dès avant l'éclosion et cela l'avait fasciné.
Comme les oisons n'éclosent pas tous en même temps, on plaçait les premiers nés sous une petite lampe chauffante dans un parc au chaud vers le poële dans la cuisine. Il fallait leur tremper le bec dans une soucoupe d'eau et les faire manger pour la première fois. Ils suivaient Mathieu partout. Il était pendant quelques temps leur père et leur mère pour sa plus grande joie et la joie de sa petite soeur aussi, car elle le secondait en tout.
Christelle était la petite dernière et elle était aussi blonde que ses aînés étaient bruns. Les hasards de la génétique sans doute. En grande section de maternelle, elle apprenait avec le plus grand sérieux les lettres et les mots. Elle était encore à l'âge où la naïveté des enfants nous fait souvent penser qu'ils ressemblent à des anges. Les soucis des adultes ne la touchaient pas encore et son univers à elle était rempli de princesses et de contes de fées. Elle se plaisait à l'école avec ses amis et la maîtresse avait écrit “qu'elle travaillait bien”, ce qui mettait un peu de baume au coeur de ses parents quelque peu secoués par l'attitude et les excentricités du deuxième.
Maryline servit le repas que tous attendaient avec impatience, ce repas de midi, tellement sacré chez les Français, pour qui, il est probablement le repas plus important de la journée pour ceux qui ont encore la chance (et ils sont malheureusement de moins en moins nombreux) de pouvoir le réaliser en famille. Cette pause de midi qui coupe la journée de travail en deux et qui permet de se retrouver, de parler des bonheurs ou des petits tracas de l'existence. Aujourd'hui, c'était coquelet grillé et sa garniture de légumes, tous du jardin, bien entendu. Les bonnes odeurs qui s'échappaient des assiettes, faisaient déjà saliver les petits et les grands.
Marc admirait sa femme, pas seulement physiquement, bien que, malgré les années qui passaient, il la trouvait toujours aussi jolie, avec ses joues rebondies et ses longs cheveux d'un noir de jais profond et brillant.
Il admirait son courage d'être épouse d'agriculteur, de le seconder, à chaque instant, aussi bien dans les soins aux animaux que dans les cultures et de trouver encore le temps de s'occuper de l'entretien de la maison et des devoirs des enfants, tout en apportant à chacun l'amour et l'affection dont tous avaient tellement besoin.
Parfois, il pensait à tous ses enfants privés de l'affection d'un, voire des deux parents, comme cela avait été le cas de son meilleur ami Stéphane dont les parents avaient divorcé et qui avait fini par perdre toute trace de son père qui avait, du jour au lendemain, disparu. Il y avait chez son ami comme une fêlure qui ne pourrait jamais se refermer. Cela lui avait fait prendre conscience combien la stabilité d'une famille unie est la condition sine qua non du bonheur.
Déjà quatorze années de mariage et toujours le même amour, les mêmes gestes de tendresse qui les rendaient heureux l'un et l'autre. La photo de mariage accrochée dans le salon était là pour lui rappeler chaque instant de ce qui avait été le plus beau jour de sa vie.
Quand les factures s'accumulaient et que les difficultés de toutes sortes l'assaillaient, il se raisonnait et se disait simplement : “Il y a beaucoup plus malheureux que toi. Regarde comme tu as de la chance d'avoir épousé une femme aussi merveilleuse. Et quels beaux enfants vous avez pu avoir tous les deux. Il y a tellement de couples qui n'ont pas eu la chance d'en avoir”.
Alors les idées noires s'estompaient et il allait la retrouver et l'embrassait pour avoir la force de continuer.
Il aurait aimé la couvrir de bijoux, lui prouver son amour en lui offrant des voyages et de somptueux présents. Malheureusement, toutes ces pensées ne resteraient à jamais que des rêves, alors modestement, il cultivait de superbes fleurs rares dans son jardin et pouvait ainsi, à chaque saison ou presque, lui composer de magnifiques bouquets pour lui témoigner de son amour.
Du dynamisme, Maryline n'en manquait pas. En plus du marché hebdomadaire de Trie-sur-Baïse, où elle vendait les produits de sa ferme, Maryline avait décidé, à cause des difficultés financières grandissantes, de réaliser de la vente directe à la ferme. Son sourire et sa bonne humeur attiraient les clients, principalement des habitués du village et des alentours, car quand on habite loin d'une grande ville, les clients ne se bousculent pas.
Maryline fourmillait de projets : l'année prochaine, elle pensait organiser, dans sa ferme, des stages “permaculture” pour apprendre à un maximum de personnes, rurbains ou non, comment cultiver un jardin en respectant la nature et les saisons. Il fallait qu'elle se renseigne encore davantage auprès de la Chambre d'Agriculture, car en France, lorsqu'on veut lancer un projet, il y a toujours d'immenses barrières à franchir et même les plus persévérants abandonnent souvent de formidables projets sous le poids de la paperasserie.
Et puis, elle avait aussi en tête ce projet de “pigeonnier partagé”. L'idée était la suivante : pour les personnes qui habitent en appartement et n'ont pas la chance de pouvoir élever, elle souhaitait pouvoir céder une action correspondant à un couple de pigeons de races anciennes. Cette action correspondraient à l'entretien et la nourriture du couple de pigeons et donneraient droit à la moitié des petits que ce couple produirait chaque année. Elle avait découvert les pigeons de races anciennes en visitant l'élevage du juge Diego Rameau de Capvern, suite à son adhésion à la société d'aviculture locale. Quelle merveille de voir ces gros pigeons de toutes les couleurs s'ébattre dans leurs volières : il y avait les pigeons Bleu de Gascogne, bien entendu, puisque c'est la race locale, mais aussi des pigeons Alouettes de Cobourg, race allemande qui aurait pour ancêtre la palombe, et enfin les énormes pigeons Strasser avec leur dessin “gazzi” qui alterne des parties du corps blanches et des parties colorées sur les ailes et la têtes.
Elle était certaine que ses enfants et aussi ceux de l'école allaient adorer cette idée.
Néanmoins, son rêve le plus fou était de posséder des chevaux : des purs sangs arabes, des lusitaniens et des appaloosa. Petite fille, elle avait eu la chance de fréquenter assidûment un centre équestre et elle s'était révélée une exceptionnelle cavalière. Cependant, elle n'avait jamais pu posséder un cheval bien à elle car son entretien aurait été beaucoup trop onéreux pour sa famille.
À table, pendant le repas, Mathieu prit la parole. Il déclara que l'institutrice avait annoncé qu'elle organiserait un voyage des élèves en Bretagne. Il semblait enchanté par l'idée. Les deux parents se regardèrent : pour eux, cela voulait dire encore beaucoup de soucis. Eux qui comptaient chaque euro pour s'en sortir, une dépense d'une telle importance, qu'ils s'interdisaient à eux-mêmes, n'était pas du tout une bonne nouvelle. Cela signifiait encore des lotos à organiser pour financer le voyage, où ne participaient de toutes façons que les parents d'élèves ou leurs proches. Cela signifiait également encore des heures perdues passées à faire du démarchage en porte à porte pour vendre du nougat ou des chocolats, pour s'entendre dire neuf fois sur dix : “désolé, un autre élève est déjà passé”. Bref, encore beaucoup de galères en perspective.
À la fin du repas, Marc demanda à Emma d'aller lui relever sur internet les résultats du dernier tirage de l'Euromillion. Il jouait par habitude, plus que par conviction, les chances de gagner étant tellement infimes. Toutefois, si un évènement pouvait un jour le sortir de sa misérable existence, il ne fallait pas le laisser passer.
Emma revint à table et tendit les numéros à son père. Celui-ci écarquilla grand les yeux : il lui semblait bien que c'était les numéros qu'il jouait habituellement. Il se précipita dans l'entrée pour chercher son portefeuille, en sortit le billet et compara : tous les numéros étaient bons : il venait de gagner le gros lot à Euromillion. Il se hâta de revenir dans la cuisine et les jambes en coton, il annonça l'incroyable nouvelle à sa famille : ils allaient devenir millionnaires !
Ils se ruèrent sur l'ordinateur dans le salon pour découvrir combien ils venaient de gagner :
122 MILLIONS d'EUROS, l'un des plus gros montant de l'histoire de ce jeu de hasard.
Les ennuis étaient finis et tous leurs rêves allaient pouvoir devenir réalité ! Les enfants se mirent à danser en hurlant comme des fous.
Mais soudain, le téléphone retentit dans le hall. Maryline décrocha. La conversation s'éternisait.
Elle revint en pleurs et tendit le téléphone à Marc en lui disant : “Marc, c'est ta mère. Ton frère Hervé vient de se suicide”.
Marc sentit ses jambes se dérober sous lui, il vacilla et s'écroula dans le fauteuil tout en écoutant sa maman lui raconter les circonstances de la mort de son frère, agriculteur, tout comme lui.
Le cruel destin venait de lui rappeler que même tout l'or du monde ne peut pas ramener ce qu'il y a de plus précieux : la vie d'un Homme.
En France, chaque jour, en moyenne, deux agriculteurs surendettés se suicident.
Ce jour là, Marc se dit en son for intérieur qu'il les vengerait tous.
Il allait changer le système !
Abdella venait d'atterrir à l'aéroport de Pékin, en Chine, un immense pays qui ne lui était pas inconnu, puisqu'il y avait déjà accompli deux “missions” précédemment, mais qui lui semblait toujours aussi mystérieux et hostile.
Curieux de tout, il aimait découvrir cette culture d'Extrême Orient tellement différente des autres, ce pays où la couleur rouge n'est pas seulement la couleur du communisme, mais aussi et surtout, celle de la chance et du bonheur.
Le plaisir, qu'il avait à voyager, tranchait avec la difficulté de la mission : non seulement peu de Chinois parlent anglais ou français, mais en plus, les touristes sont étroitement encadrés et surveillés par les Autorités. S'il existe un pays où l'adage “les murs ont des oreilles” est plus vrai que partout ailleurs et peut se vérifier, c'est bien la Chine. Ou plutôt devrait-on le moderniser en “les murs ont des yeux”, puisque ce pays compterait 349 millions de caméras de surveillance.
Comment, dans ces conditions, commettre un assassinat sans se faire prendre ?
À moins de commettre le crime parfait. Et c'est précisément ce à quoi Abdella allait employer tout son talent.
Les ordres du Commandeur étaient particulièrement clairs et précis et Abdella les avait appris par coeur avant de détruire l'ordre de mission, comme à son habitude. Pas de traces, pas de risques.
La cible était un cadre du Parti Communiste, Li Ham, en charge de l'agriculture dans ce district.
Son tort aux yeux des “employeurs” d'Abdella : il avait préféré privilégier une firme roumaine pour implanter un immense élevage de 90 000 oies destinées à produire en masse du foie gras. Ce juteux marché avait échappé de justesse à une multinationale d'origine française qui cherchait à s'implanter en Chine et ce pour de multiples raisons : la première, et sans doute la plus percutante, était que les Chinois commençaient à s'intéresser aux produits de luxe et le pouvoir d'achat augmentant, à en consommer. Il fallait donc occuper le terrain avant que d'autres ne le fassent.
La deuxième était que la Chine ne manque pas de main d'oeuvre bon marché. Les salariés sont mono tâches et travaillent lentement à une cadence constante. Ce rythme correspond parfaitement au mode de production du foie gras d'oies. En effet, celles-ci sont gavées de trois à cinq fois par jour. C'est en grande partie à cause de cette contrainte que 90 % des producteurs français ont abandonné l'oie pour le canard que l'on ne gave que deux fois par jour. Cet abandon brutal fut un désastre pour la sauvegarde de la biodiversité domestique et, à cause de lui, la plupart des races locales anciennes d'oies françaises sont en voie de disparition.
Ce fait déplorable souligne de manière prégnante une règle intangible que les Véganiens extrémistes n'ont toujours pas compris : “lorsqu'une espèce ou une race animale perd son utilité, elle disparaît”. En d'autres termes, croire que ne pas manger un animal le protège est l'inverse de la vérité. Lorsqu'une majorité, voire une totalité d'Humains sur un territoire donné, arrête de manger un animal, sa race disparaît et les générations futures ne la verront plus. Il en est ainsi par exemple de l'Oie d'Alsace, dont le nombre d'éleveurs est sans doute inférieur à vingt. Et les exemples sont malheureusement très nombreux.
Quant au fameux canard mulard qui a remplacé un peu partout l'oie sur le territoire français, il est en réalité un désastre génétique. En effet, le canard mulard est un hybride issu de l'accouplement d'un mâle de race barbarie avec une femelle d'une autre race, en général pékin ou rouen.
Au lieu d'élever ces trois races de manière séparée, pour sans cesse les maintenir voire les améliorer, l'hybridation à grande échelle diminue le nombre de reproducteurs de valeur de ces trois races dont la sélection est délaissée. Sans compter les effets pervers du système de production intensif qui a notamment pour conséquences d'engendrer la destruction, à la naissance, des femelles mulards ce qui revient à tendre la perche aux Véganiens pour se faire battre, puisque ceux-ci sautent sur l'occasion pour diffuser des images choquantes de canetons femelles nouveaux nés et aussitôt broyés ou asphyxiés.
Et la montée en puissance des Véganiens est précisément la troisième raison qui pousse les multinationales à délocaliser la production de foie gras en Chine, puisque celles-ci anticipent l'éventuelle décision politique d'interdiction de la production de foie gras en France, les Véganiens ayant eu l'intelligence de s'allier avec des partis politiques dits écologistes qui font pression sur des partis alliés afin que ceux-ci cèdent à tous leurs caprices anti-ruraux et anti-éleveurs.
Les Ruraux n'ayant pas su s'organiser en parti politique pour se défendre, en menant des alliances, le désastre des interdictions et contraintes en tout genre les étrangle peu à peu, ruinant leur économie et obligeant les jeunes à partir pour les grandes villes.
Le petit producteur local disparaît. La multinationale en profite pour aller produire ailleurs à moindre coût.
Fort de ce constat, les employeurs d'Abdella cherchaient à tout prix une solution alternative.
