Un Duel social - Émile Zola - E-Book

Un Duel social E-Book

Emile Zola

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"Un Duel social", de Émile Zola. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Émile Zola

Un Duel social

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066332358

Table des matières

I COMME QUOI BLANCHE DE CAZALIS S’ENFUIT AVEC PHILIPPE CAYOL
II ou L’ON FAIT CONNAISSANCE DU HÉROS, MARIUS CAYOL
III Il Y A DES VALETS DANS L’ÉGLISE
IV COMMENT M. DE CAZALIS VENGEA LE DÉSHONNEUR DE SA NIÈCE
V OU BLANCHE FAIT SIX LIEUES A PIED ET VOIT PASSER UNE PROCESSION
VI LA CHASSE AUX AMOURS
VII OU BLANCHE SUIT L’EXEMPLE DE SAINT PIERRE
VIII LE POT DE FER ET LE POT DE TERRE
IX OU M. DE GIROUSSE FAIT DES CANCANS
X UN PROCÈS SCANDALEUX
XI OU BLANCHE ET FINE SE TROUVENT FACE A FACE
XII QUI PROUVE QUE LE COEUR D’UN GEOLIER N’EST PAS TOUJOURS DE PIERRE
XIII UNE FAILLITE COMME ON EN VOIT BEAUCOUP
XIV QUI PROUVE QUE L’ON PEUT DÉPENSER TRENTE MILLE FRANCS PAR AN ET N’EN GAGNER QUE DIX-HUIT CENTS.
XV OU PHILIPPE REFUSE DE SE SAUVER
XVI MESSIEURS LES USURIERS
XVII DEUX PROFILS HONTEUX
XVIII OU LUIT UN RAYON D’ESPÉRANCE
XIX UN SURSIS
UN DUEL SOCIAL DEUXIÈME PARTIE
I LE SIEUR SAUVAIRE, MAITRE PORTEFAIX
II UNE LORETTE MARSEILLAISE
III OU LA DAME MERCIER MONTRE SES GRIFFES
IV QUI PROUVE QUE LE MÉTIER DE LORETTE A SES PETITS ENNUIS
V LE NOTAIRE DOUGLAS
VI OU MARIUS CHERCHE INUTILEMENT UNE MAISON ET UN HOMME
VII OU L’ON VOIT QUE L’HABIT DE FAIT PAS LE MOINE
VIII LES SPÉCULATIONS DU NOTAIRE DOUGLAS
IX COMME QUOI UN HOMME LAID PEUT DEVENIR BEAU
IX OU LES HOSTILITÉS RECOMMENCENT
XI UNE EXPOSITION PUBLIQUE A MARSEILLE
XII OU MARIUS PERD LA TÊTE
XIII LES TRIPOTS MARSEILLAIS
XIV OU MARIUS GAGNE DIX MILLE FRANCS.
XV COMME QUOI MARIUS EUT DU SANG SUR LES MAINS
XVI LE PAROISSIEN DE MADEMOISELLE CLAIRE
XVII OU SAUVAIRE SE PROMET DE RIRE POUR SON ARGENT
XVIII COMME QUOI L’ABBÉ DONADÉI ENLEVA L’AME SŒUR DE SON AME
XIX LA RANÇON DE PHILIPPE
XX L’ÉVASION
UN DUEL SOCIAL TROISIÈME PARTIE
I LE COMPLOT
II LE PLAN DE M. DE CAZALIS
III ou L’ON VOIT LES EFFETS D’UN BOUT DE CHIFFON BLANC
IV COMME QUOI M. DE CAZALIS FAILLIT PERDRE LA TÊTE EN PERDANT SON PETIT-NEVEU
V OU BLANCHE DIT ADIEU AU MONDE
VI UN REVENANT
VII OU M. DE CAZALIS VEUT EMBRASSER SON PETIT-NEVEU
VIII LE JARDINIER AYASSE
IX GRACE! GRACE!
FÉVRIER1848
XI OU MATHÉUS SE FAIT RÉPUBLICAIN
XII LA RÉPUBLIQUE A MARSEILLE
XII LA STRATÉGIE DE MARIUS
XIII LA STRATÉGIE DE MATHÉUS
XIV L’ÉMEUTE
XV OU MATHÉUS ACHÈVE DE TOUT GATER
XVI LES BARRICADES DE LA PLACE AUX ŒUFS
XVII CE QUE LE PRÉVOYANT MATHÉUS N’AVAIT PAS PRÉVU
XVIII L’ATTAQUE
XIX OU MATHÉUS TIENT ENFIN JOSEPH DANS SES BRAS
XX COMME QUOI L’INSURGÉ PHILIPPE TIRA UN DERNIER COUP DE FEU
XXI LE DUEL
XXII LA MAIN DE DIEU
XXIII ÉPILOGUE

ICOMME QUOI BLANCHE DE CAZALIS S’ENFUIT AVEC PHILIPPE CAYOL

Table des matières

Vers la fin du mois de mai184., un homme, d’une trentaine d’années, marchait rapidement dans un sentier du quartier Saint-Joseph, près des Aygalades. Il avait confié son cheval au méger d’une campagne voisine, et il se dirigeait vers une grande maison carrée, solidement bâtie, sorte de château campagnard comme on en trouve beaucoup sur les coteaux de la Provence.

Il fit un détour pour éviter le château et alla s’assoir au fond d’un bois de pins qui s’étendait derrière l’habitation. Là, écartant les branches, inquiet et fiévreux, il interrogea les sentiers du regard, semblant attendre quelqu’un avec impatience. Par moments, il se levait, faisait quelques pas, puis s’asseyait de nouveau en frémissant.

Cet homme, haut de taille et de tournure étrange, portait de larges favoris noirs. Son visage allongé, creusé de traits énergiques, avait une sorte de beauté violente et emportée. Et, brusquement, ses yeux s’adoucirent, ses lèvres fortes et épaisses eurent un sourire tendre. Une jeune fille venait de sortir du château, et, se courbant comme pour se cacher, elle accourait vers le bois de pins.

Haletante, toute rose, elle arriva sous les arbres. Elle avait à peine seize ans. Au milieu des rubans bleus de son chapeau de paille, son jeune visage souriait d’un air joyeux et effarouché. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules; ses petites mains, appuyées contre sa poitrine, tâchaient de calmer les bonds de son cœur.

–Comme vous vous faites attendre, Blanche, dit le jeune homme. Je n’espérais plus vous voir.

Et il la fit assoir à son côté, sur la mousse.

–Pardonnez-moi, Philippe, répondit la jeune fille. Mon oncle est allé à Aix pour acheter une propriété; mais je ne pouvais me débarrasser de ma gouvernante.

Elle s’abandonna à l’étreinte de celui qu’elle aimait, et les deux amoureux eurent une de ces longues causeries, si niaises et si douces. Blanche était une grande enfant qui jouait avec son amant comme elle aurait joué avec une poupée; Philippe, ardent et muet, serrait et regardait la jeune fille avec tous les emportements de l’ambition et de la passion.

Et, comme ils étaient là, oubliant le monde, ils aperçurent, en levant la tête, des paysans qui suivaient le sentier voisin et qui les regardaient en riant. Blanche effrayée s’éloigna de son amant.

–Je suis perdue! dit-elle toute pâle. Ces hommes vont avertir mon oncle. Ah! par pitié, sauvez-moi, Philippe.

A ce cri, le jeune homme se leva d’un mouvement brusque.

–Si vous voulez que je vous sauve, répondit-il avec feu, il faut que vous me suiviez. Venez, fuyons ensemble. Demain, votre oncle consentira à notre mariage... Nous contenterons éternellement nos tendresses.

–Fuir, fuir... répétait l’enfant. Ah! je ne m’en sens pas le courage. Je suis trop faible, trop craintive...

–Je te soutiendrai, Blanche... Nous vivrons une vie d’amour.

Blanche, sans entendre, sans répondre, laissa aller sa tête sur l’épaule de Philippe.

–Oh! j’ai peur, j’ai peur du couvent, reprit-elle à voix basse... Tu m’épouseras, tu m’aimeras toujours?

–Je t’aime... Vois, je suis à genoux.

Alors, fermant les yeux, s’abandonnant au gouffre, Blanche descendit le coteau en courant, au bras de Philippe. Comme elle s’éloignait, elle regarda une dernière fois la maison qu’elle quittait, et une émotion poignante lui mit de grosses larmes dans les yeux

Une minuté d’égarement et d’épouvante avait suffi pour la jeter dans les bras de son amant, brisée et confiante. Elle aimait Philippe de toutes les premières ardeurs de son jeune sang et de toutes les folies de son inexpérience. Elle s’échappait comme une pensionnaire; elle s’en allait volontairement, sans réfléchir aux terribles conséquences de sa fuite. Et Philippe l’emmenait, ivre de sa victoire, frémissant de la sentir marcher et haleter à son côté.

Le jeune homme voulait courir à Marseille pour se procurer un fiacre. Mais il craignit de laisser Blanche seule sur la grande route, et il préféra aller à pied avec elle jusqu’à la campagne de sa mère. Ils se trouvaient à une grande lieue de cette campagne, située au quartier de Saint-Just.

Philippe dut abandonner son cheval, et les deux amants se mirent bravement en marche. Ils traversèrent des prairies, des terres labourées, des bois de pins, coupant à travers champs, marchant à grands pas. Il était environ quatre heures. Le soleil, d’un blond ardent, jetait devant eux de larges nappes de lumière. Et ils couraient dans l’air tiède, sous les ardeurs du ciel bleu, poussés en avant par la folie qui les mordait au cœur. Lorsqu’ils passaient, les paysans levaient la tête et les regardaient fuir avec étonnement.

Ils ne mirent pas une heure pour arriver à la campagne de la mère de Philippe. Blanche, exténuée, s’assit sur un banc de pierre qui se trouvait à la porte, tandis que le jeune homme était allé écarter les importuns. Puis il revint et fit monter la jeune fille dans sa chambre. Il avait prié Ayasse, un jardinier que sa mère occupait ce jour-là, d’aller chercher un fiacre à Marseille.

Les deux amants étaient dans la fièvre de leur fuite. En attendant le fiacre, ils restèrent muets et anxieux. Philippe avait fait asseoir Blanche sur une petite chaise; à genoux devant elle, il la regardait longuement, il la rassurait en baisant avec douceur la main qu’elle lui abandonnait.

–Tu ne peux garder cette robe légère, lui dit-il enfin... Veux-tu t’habiller en homme?

Blanche sourit. Elle éprouvait une joie d’enfant à la pensée de se déguiser.

Mon frère est de petite taille, continua Philippe. Tu vas mettre ses vêtements.

Ce fut une fête. La jeune fille passa le pantalon en riant. Elle était d’une gaucherie charmante, et Philippe baisait avidement la rougeur de ses joues. Quand elle fut habillée, elle avait l’air d’un petit homme, d’un gamin de douze ans. Elle eut toutes les peines du monde à faire tenir le flot de ses cheveux dans le chapeau. Et les mains de son amant tremblaient en ramenant les boucles rebelles.

Ayasse revint enfin avec le fiacre. Il consentit à recevoir les deux fugitifs dans son domicile situé à Saint-Barnabé. Philippe prit tout l’argent qu’il possédait, et tous trois ils quittèrent la campagne et montèrent en voiture.

Ils firent arrêter le fiacre au pont du Jarret, et gagnèrent à pied la demeure d’Ayasse. Philippe avait résolu de passer la nuit dans cette retraite.

Le crépuscule était venu. Des ombres transparentes tombaient du ciel pâle, et d’âcres odeurs montaient de la terre, chaude encore des derniers rayons. Alors une vague crainte s’empara de Blanche. Lorsque, à la nuit naissante, dans les voluptés du soir, elle se trouva seule, entre les bras de son amant, toutes ses pudeurs effrayées de jeune fille s’éveillèrent, et elle frissonna, prise d’un malaise inconnu. Elle s’abandonnait, elle était heureuse et épouvantée de se trouver livrée toute entière à la passion fougueuse de Philippe. Elle défaillait, elle voulait gagner du temps.

–Ecoute, dit-elle, je vais écrire à l’abbé Chastanier, mon confesseur... Il ira voir mon oncle, il obtiendra de lui mon pardon, il le décidera peut-être à nous marier ensemble... Il me semble que je tremblerais moins si j’étais ta femme.

Philippe sourit de la naïveté tendre de cette dernière phrase.

–Ecris à l’abbé Chastanier, répondit-il. Moi, je vais faire connaître notre retraite à mon frère. Il viendra demain et portera ta lettre.

Puis, la nuit se fit, tiède et voluptueuse. Et, devant Dieu, Blanche devint l’épouse de Philippe. Elle s’était livrée d’elle-même, elle n’avait pas eu un cri de révolte, elle péchait par ignorance, comme Philippe péchait par ambition et par passion. Ah! la douce et terrible nuit! elle devait frapper les deux amants de misère et leur donner toute une existence de souffrance et de regrets.

Ce fut ainsi que Blanche de Cazalis s’enfuit avec Philippe Cayol, par une claire soirée de mai.

IIou L’ON FAIT CONNAISSANCE DU HÉROS, MARIUS CAYOL

Table des matières

Marius Cayol, le frère de l’amant de Blanche, avait environ vingt-cinq ans. Il était petit, maigre, d’allure chétive. Son visage jaune clair, percé d’yeux noirs, longs et minces, s’éclairait par moments d’un bon sourire de dévouement et de résignation. Il marchait un peu courbé, avec des hésitations et des timidités d’enfant. Et, lorsque la haine du mal, l’amour du juste le redressaient, il devenait presque beau.

Il avait pris toute la tâche pénible, dans la famille, laissant son frère obéir à ses instincts ambitieux et passionnés. Il se faisait tout petit à côté de lui, il disait d’ordinaire qu’il était laid et qu’il devait rester dans sa laideur; il ajoutait qu’il fallait excuser Philippe d’aimer à étaler sa haute taille et la beauté forte de son visage. D’ailleurs, à l’occasion, il se montrait sévère pour ce grand enfant fougueux qui était son aîné et qu’il traitrait avec des remontrances et des tendresses de père.

Leur mère, restée veuve, n’avait pas de fortune. Elle vivait difficilement avec les débris d’une dot que son mari avait compromise dans le commerce. Cet argent, placé chez un banquier, lui donnait de petites rentes qui lui suffirent pour élever ses deux fils. Mais, lorsque les enfants furent devenus grands, elle leur montra ses mains vides, elle les mit en face des difficultés de la vie.

Et les deux frères, jetés ainsi dans les luttes de l’existence, poussés par leurs tempéraments différents, prirent deux routes opposées.

Philippe, qui avait des appétits de richesse et de liberté, ne put se plier au travail. Il voulait arriver d’un seul coup à la fortune, il rêva de faire un riche mariage. C’était là, selon lui, un excellent expédient, un moyen rapide d’avoir des rentes et une jolie femme.

Alors, il vécut au soleil, il se fit amoureux, il devint même un peu viveur. Il éprouvait des jouissances infinies à être bien mis, à promener dans Marseille sa brusquerie élégante, ses vêtements d’une coupe originale, ses regards et ses paroles d’amour. Sa mère et son frère qui le gâtaient, tâchaient de fournir à ses caprices. D’ailleurs, Philippe était de bonne foi: il adorait les femmes, il lui semblait tout naturel d’être aimé et enlevé un beau jour par une jeune fille noble, riche et belle.

Marius, tandis que son frère étalait sa bonne mine, était entré en qualité de commis chez M. Martelly, un armateur qui demeurait rue de la Darse. Il se trouvait à l’aise dans l’ombre de son bureau; toute son ambition consistait à gagner une modeste aisance, à vivre ignoré et paisible. Puis il éprouvait des voluptés secrètes, lorsqu’il secourait sa mère ou son frère. L’argent qu’il gagnait lui était cher, car il pouvait donner cet argent, faire des heureux, goûter lui-même les bonheurs profonds du dévouement. Il avait pris dans la vie la route droite, le sentier pénible qui monte à la paix, à la joie, à la dignité.

Il se rendait à son bureau, lorsqu’on lui remit la lettre dans laquelle son frère lui annonçait sa fuite avec mademoiselle de Cazalis. Il fut pris d’un étonnement douloureux; il mesura d’un coup d’œil l’abîme au fond duquel venaient de se jeter les deux amants. Il se rendit en toute hâte à Saint-Barnabé.

La maison du jardinier Ayasse avait, devant la porte, une treille qui formait un petit berceau; deux gros mûriers, taillés en parasol, étendaient leurs branches noueuses et jetaient leur ombre sur le seuil. Marius trouva Philippe sous la treille, regardant avec inquiétude et amour Blanche de Cazalis assise à côté de lui; la jeune fille, déjà lasse, était plongée dans les accablements des premiers soucis et des premières voluptés.

L’entrevue fat pénible, pleine d’angoisse et de honte, Philippe s’était levé.

–Tu me blâmes? demanda-t-il en tendant la main à son frère.

–Oui, je te blâme, répondit Marius avec force. Tu as fait là une méchante action. L’orgueil t’a emporté, la passion t’a perdu. Tu n’as pas réfléchi aux malheurs que tu vas attirer sur les tiens et sur toi.

Philippe eut un mouvement de révolte.

–Tu as peur, dit-il amèrement. Moi, je n’ais pas calculé; j’aimais Blanche, Blanche m’aimait. Je lui ai dit: «Veux-tu venir avec moi?» Et elle est venue. Voilà notre histoire. Nous ne sommes coupables ni l’un ni l’autre.

–Pourquoi mens-tu? reprit Marius avec une sévérité plus haute. Tu n’es pas un enfant. Tu sais bien que ton devoir était de défendre cette jeune fille contre elle-même: tu devais l’arrêter au bord du gouffre, l’empêcher de te suivre. Ah! ne me parle pas de passion. Moi, je ne connais que la passion de la justice et de l’honneur.

Philippe souriait dédaigneusement. Il attira Blanche sur sa poitrine.

–Mon pauvre Marius, dit-il, tu es un brave garçon, mais tu n’as jamais aimé, tu ignores la fièvre d’amour... Voici ma défense.

Et il se laissa embrasser par Blanche qui se tenait à lui avec des frémissements. La malheureuse enfant sentait bien qu’elle n’avait plus d’espoir qu’en cet homme. Elle s’était livrée, elle lui appartenait, elle le suivait comme son souverain maître. Et, maintenant, elle l’aimait presque en esclave, elle rampait vers lui, amoureuse et craintive.

Marius, désespéré, comprit qu’il ne gagnerait rien en parlant sagesse aux deux amants. Il se promit d’agir par lui-même, il voulut connaître tous les faits de la désolante aventure. Philippe répondit docilement à ses questions.

Il y a près de huit mois que je connais Blanche, dit-il. Je l’ai vue la première fois dans une fête publique. Elle souriait à la foule, et il me sembla que son sourire s’adressait à moi. Depuis ce jour, je l’ai aimée, j’ai cherché toutes les occasions de me rapprocher d’elle, de lui parler.

–Ne lui as-tu pas écrit? demanda Marius.

–Si, plusieurs fois.

–Où sont tes lettres?

–Elle les a brûlées... Chaque fois, j’achetais un bouquet à Fine, la bouquetière du cours Saint-Louis, et je glissais ma lettre au milieu des fleurs. La laitière Marguerite portait les bouquets à Blanche.

–Et tes lettres restaient sans réponse?

–Dans les commencements, Blanche a refusé les fleurs. Puis elle les a acceptées; puis elle a fini par me répondre. J’étais fou d’amour. Je rêvais d’épouser Blanche, de l’aimer à jamais.

Marius haussa les épaules. Il entraîna Philippe à quelques pas, et là, continua l’entretien avec plus de dureté dans la voix.

–Tu es un imbécile ou un menteur, dit-il tranquillement; tu sais que M. de Cazalis, député, millionnaire, maître tout puissant dans Marseille, n’aurait jamais donné sa nièce à Philippe Cayol, pauvre, sans titre, et républicain pour comble de vulgarité. Avoue que tu as compté sur le scandale de votre fuite pour forcer la main à l’oncle de Blanche.

–Et quand cela serait! répondit Philippe avec fougue. Blanche m’aime, je n’ai pas violenté sa volonté. Elle m’a librement choisi pour mari.

–Oui, oui, je sais cela. Tu le répètes trop souvent pour que je ne sache pas ce que je dois en croire. Mais tu n’as pas songé à la colère de M. de Cazalis; cette colère va retomber terriblement sur toi et ta famille. Je connais l’homme; ce soir, il aura promené son orgueil outragé dans tout Marseille. Le mieux serait de reconduire la jeune fille à Saint-Joseph.

–Non, je ne le veux pas, je ne le peux pas... Blanche n’oserait jamais rentrer chez elle... Elle était à la campagne depuis une semaine à peine; je la voyais jusqu’à deux fois par jour dans un petit bois de pins; nous jouissions en paix de la liberté des champs. Son oncle ne savait rien, et le coup a dû être rude pour lui... Nous ne pouvons nous présenter en ce moment...

–Eh bien! écoute, donne-moi la lettre pour l’abbé Chastanier. Je verrai ce prêtre; s’il le faut, j’irai avec lui chez M. de Cazalis. Nous devons étouffer le scandale. J’ai une tâche à accomplir, la tâche de racheter ta faute... Jure-moi que tu ne quitteras pas cette maison, que tu attendras ici mes ordres, mes prières.

–Je te promets d’attendre, si aucun danger ne me menace.

Marius avait pris la main de Philippe, et le regardait en face, loyalement:

–Aime bien cette enfant, lui dit-il d’une voix profonde, en lui montrant Blanche; tu ne répareras jamais l’injure que tu lui as faite.

Il allait s’éloigner, lorsque Mlle de Cazalis s’avança. Elle joignait les mains, suppliante, étouffant ses larmes.

–Mons; eur, balbutia-t-elle, si vous voyez mon oncle, dites lui bien que je l’aime... Je ne m’explique pas ce qui est arrivé... Je voudrais rester la femme de Philippe et retourner chez nous avec lui.

Marius s’inclina doucement.

–Espérez, dit-il.

Et il s’en alla, ému et troublé, sachant qu’il mentait et que l’espérance était folle.

IIIIl Y A DES VALETS DANS L’ÉGLISE

Table des matières

Marius, en arrivant à Marseille, courut à l’église Saint-Victor, à laquelle était attaché l’abbé Chastanier. Saint-Victor est une des plus vieilles églises de Marseille; ses murailles noires, hautes et crenelées, la font ressembler à un château-fort; on la dirait bâtie largement à coups de cognée par le peuple rude du port, qui a pour elle une vénération toute particulière.

Le jeune homme trouva l’abbé Chastanier dans la sacristie. Ce prêtre était un grand vieillard, à la figure longue et 0décharnée, d’une pâleur de cire; ses yeux, tristes et humbles, avaient la fixité vague de la souffrance et de la misère. Il revenait d’un enterrement et ôtait son surplis avec lenteur.

Son histoire était courte et douloureuse. Fils de paysans, d’une douceur et d’une naïveté d’enfant, il était entré dans les ordres, poussé par les désirs pieux de sa mère. Pour lui, en se faisant prêtre, il avait voulu faire un acte d’humilité, de dévouement absolu. Il croyait, en simple d’esprit, qu’un ministre de Dieu doit se renfermer dans l’infini de l’amour divin, renoncer aux ambitions et aux intrigues de ce monde, vivre au fond du sanctuaire, pardonnant les péchés d’une main et faisant l’aumône de l’autre.

Ah! le pauvre abbé, et comme on lui montra que les simples d’esprit ne sont bons qu’à souffrir et à rester dans l’ombre! Il apprit vite que l’ambition est une vertu sacerdotale, et que les jeunes prêtres aiment souvent Dieu pour les faveurs mondaines que distribue son Eglise. Il vit tous ses camarades du séminaire jouer des griffes et des dents et arracher çà et là des lambeaux de soie et de dentelle. Il assista à ces luttes intimes, à ces intrigues secrètes qui font d’un diocèse un petit royaume turbulent. Et, comme il demeurait humblement à genoux, comme il ne cherchait pas à plaire aux dames, comme il ne demandait rien et paraissait d’une piété stupide, on lui jeta une cure misérable ainsi qu’on jette un os à un chien.

Il resta ainsi plus de quarante ans dans un petit village situé entre Aubagne et Cassis. Son église était une sorte de grange, blanchie à la chaux, d’une nudité glaciale; l’hiver, lorsque le vent brisait une des vitres des fenêtres, le bon Dieu avait froid pendant plusieurs semaines, car le pauvre curé ne possédait pas toujours les quelques sous nécessaires pour faire remettre le carreau. D’ailleurs, il ne se plaignit jamais, il vécut en paix dans la misère et la solitude; il éprouva même des joies profondes à souffrir, à se sentir le frère des mendiants de sa paroisse.

Il avait soixante ans, lorsqu’une de ses sœurs, qui était ouvrière à Marseille, devint infirme. Elle lui écrivit, elle le supplia de venir auprès d’elle. Le vieux prêtre se dévoua jusqu’à demander à son évêque un petit coin dans une église de la ville. On lui fit attendre ce petit coin pendant plusieurs mois et l’on finit par l’appeler à Saint-Victor. Il devait y faire, pour ainsi dire, tous les gros ouvrages, toutes les besognes de peu d’éclat et de peu de profit. Il priait sur les bières des pauvres et lés conduisait au cimetière; il servait même de sacristain à l’occasion.

Ce fut alors qu’il commença à souffrir réellement. Tant qu’il était resté dans son désert, il avait pu être simple, pauvre et vieux à son aise. Maintenant il sentait qu’on lui faisait un crime de sa pauvreté et de sa vieillesse, de sa douceur et de sa naïveté. Et il eut le coeur déchiré, lorsqu’il comprit qu’il pouvait y avoir des valets dans l’Eglise. Il voyait bien qu’on le regardait avec moquerie et pitié. Il courbait la tête davantage, il se faisait plus humble, il pleurait de sentir sa foi ébranlée par les actes et les paroles des prêtres mondains qui l’entouraient.

Heureusement, le soir, il avait de bonnes heures. Il soignait sa sœur, il se consolait à sa manière en se dévouant. Il entourait cette pauvre infirme de mille petites satisfactions. Il venait se réfugier auprès d’elle, et s’anéantissait dans cette dernière tendresse. Puis, une autre joie lui était venue: M. de Cazalis, qui se méfiait des jeunes abbés, l’avait choisi pour être le directeur de sa nièce. Le vieux prêtre ne tentait d’ordinaire aucune pénitente et ne confessait presque jamais; il fut ému aux larmes de la proposition du député, et il interrogea, il aima Blanche comme son enfant.

Marius lui remit la lettre de la jeune fille et étudia sur son visage les émotions que cette lettre allait exciter en lui. Il y vit se peindre une douleur poignante. D’ailleurs, le prêtre ne parut pas éprouver cette stupeur que cause une nouvelle accablante et inattendue, et Marius pensa que Blanche, en se confessant à lui, avait avoué les relations qui s’établissaient entre elle et Philippe.

–Vous avez bien fait de compter sur moi, Monsieur, dit l’abbé Chastanier à Marius. Mais je suis bien faible et bien mal habile... J’aurais dû montrer plus d’énergie.

La tête et les mains du pauvre homme avaient ce tremblement doux et triste des vieillards.

–Je suis à votre disposition, continua-t-il... Comment puis-je venir en aide à la malheureuse enfant?

–Monsieur, répondit Marius, je suis le frère du jeune fou qui s’est enfui avec Mlle de Cazalis, et j’ai juré de réparer la faute, d’étouffer le scandale. Veuillez vous joindre à moi... L’honneur de la jeune fille est perdu, si son oncle a déjà déféré l’affaire à la justice. Allez le trouver, tâchez de calmer sa colère, dites-lui que sa nièce va lui être rendue.

–Pourquoi n’avez-vous pas amené l’enfant avec vous? Je connais la violence de M. de Cazalis; il voudra des certitudes.

–C’est justement cette violence qui a effrayé mon frère... D’ailleurs, nous ne pouvons raisonner maintenant. Les faits accomplis nous accablent. Croyez que je suis indigné comme vous, que je comprends toute la mauvaise action de mon frère... mais, par grâce, hâtons-nous. Nous parlerons ensuite de justice et d’honneur.

–C’est bien, dit simplement l’abbé. Je vais avec vous.

Ils suivirent le boulevard de la Corderie et arrivèrent au Cours Bonaparte, où se trouvait la maison de ville du député. M. de Cazalis, le lendemain de l’enlèvement, était rentré à Marseille, dès le matin, en proie à une colère et à un désespoir terribles.

L’abbé Chastanier arrêta Marius à la porte de la maison.

–Ne montez pas, lui dit-il. Votre visite serait peut-être regardée comme une insulte. Laissez-moi faire., et attendez-moi.

Marius, pendant une grande heure, se promena avec fièvre sur le trottoir. Il eût voulu monter, expliquer lui-même les faits, demander pardon au nom de Philippe. Tandis que le malheur de sa famille s’agitait dans cette maison, il devait rester là, oisif et impatient, dans toutes les angoisses de l’atentte.

Enfin l’abbé Chastanier descendit. Il avait pleuré; ses yeux étaient rouges, ses lèvres tremblantes.

–M. de Cazalis ne veut rien entendre, dit-il d’une voix troublée. Je l’ai trouvé dans une irritation aveugle. Il est déjà allé chez le procureur du roi.

Ce que le pauvre prêtre ne disait pas, c’est que M. de Cazalis l’avait reçu avec les reproches les plus durs, calmant sa colère sur lui, l’accusant, dans son emportement, d’avoir donné de mauvais conseils à sa nièce. L’abbé avait courbé le dos; il s’était presque mis à genoux, ne se défendant point, demandant pitié pour autrui.

–Dites-moi tout, s’écria Marius 0désespéré.

–Il paraît, répondit le prêtre, que le paysan chez lequel votre frère avait laissé son cheval, a guidé M. de Cazalis dans ses recherches. Dès ce matin, une plainte a été déposée, et des perquisitions ont été faites à votre domicile, rue Sainte, et à la campagne de votre mère, au quartier de Saint-Just.

–Mon Dieu, mon Dieu, soupira Marius.

–M. de Cazalis jure qu’il écrasera votre famille. J’ai vainement tâché de le ramener à des sentiments plus doux. Il parle de faire arrêter votre mère...

–Ma mère!... Et pourquoi?

–Il prétend qu’elle est complice, qu’elle a aidé votre frère à enlever mademoiselle Blanche.

–Mais que faire, comment prouver la fausseté de tout cela?... Ah! malheureux Philippe! Notre mère en mourra.

Et Marius se mit à sangloter dans ses mains jointes. L’abbé Chastanier regardait ce désespoir avec une pitié attendrie; il comprenait la tendresse et la droiture de ce pauvre garçon qui pleurait ainsi en pleine rue.

–Voyons, dit-il, du courage, mon enfant.

–Vous avez raison, mon père, s’écria Marius, c’est du courage que je dois avoir. J’ai été lâche, ce matin. J’aurais dû arracher la jeune fille des bras de Philippe et la ramener à son oncle. Une voix me disait d’accomplir cet acte de justice, et je suis puni pour ne pas avoir écouté cette voix... Ils m’ont parlé d’amour, de passion, de mariage. Je me suis laissé attendrir...

Ils gardèrent un moment le silence.

–Ecoutez, dit brusquement Marius, venez avec moi. A nous deux, nous aurons la force de les séparer.

–Je veux bien, répondit l’abbé Chastanier.

Et, sans même songer à prendre une voiture, ils suivirent la rue de Breteuil, le quai du Canal, le quai Napoléon et remontèrent la Cannebière. Ils marchaient à grands pas, sans parler.

Comme ils arrivaient au cours Saint-Louis, une voix fraîche leur fit tourner la tête. C’était Fine, la bouquetière, qui appelait Marius.

Joséphine Cougourdan, que l’on appelait familièrement du diminutif caressant de Fine, était une de ces brunes enfants de Marseille, petites et potelées, dont les traits fins et réguliers ont gardé toute la pureté délicate du type grec. Sa tête ronde s’attachait sur des épaules un peu tombantes; son visage pâle entre les bandeaux de ses cheveux noirs exprimait une sorte de moquerie dédaigneuse; on lisait une énergie passionnée dans ses grands yeux sombres, que le sourire attendrissait par moments. Elle pouvait avoir vingt-deux à vingt-quatre ans.

A quinze ans, elle était restée orpheline, ayant à sa charge un frère, âgé au plus d’une dizaine d’années. Elle avait bravement continué le métier de sa mère, et, trois jours après l’enterrement, encore tout en larmes, elle était assise dans un kiosque du cours Saint-Louis, faisant et vendant des bouquets en poussant de gros soupirs.

La petite bouquetière devint bientôt l’enfant gâtée de Marseille. Elle eut la popularité de la jeunesse et de la grâce. Ses fleurs, disait-on, avaient un parfum plus doux et plus pénétrant. Les galants vinrent à la file; elle leur vendit ses roses, ses violettes, ses oeillets, et rien de plus. Et c’est ainsi qu’elle put élever son frère cadet et le faire entrer, à dix-huit ans, chez un maître portefaix.

Les deux jeunes gens demeuraient place aux Œufs, en plein quartier populaire. Cadet était maintenant un grand gaillard qui travaillait sur le port; Fine, grandie, embellie, devenue femme, avait l’allure vive et la câlinerie nonchalante des Marseillaises, et régnait, par sa beauté, sur toutes les filles du peuple, ses compagnes.

Elle connaissait les Cayol pour leur avoir vendu des fleurs, et elle leur parlait avec cette familiarité tendre que donnent l’air tiède et le doux idiome de la Provence. Puis, s’il faut tout dire, Philippe, dans les derniers temps, lui avait si souvent acheté des roses, qu’elle avait fini par éprouver de petits frissons en sa présence. Le jeune homme, amoureux d’instinct, riait avec elle, la regardait à la faire rougir, lui faisait en courant un bout de déclaration, le tout pour ne pas perdre l’habitude d’aimer. Et la pauvre enfant, qui jusque-là avait fort maltraité les amants, s’était laissée prendre à ce jeu. La nuit, elle rêvait de Philippe, elle se demandait avec angoisse où pouvaient bien aller toutes ces fleurs qu’elle lui vendait.

Marius, lorsqu’il se fut avancé, la trouva rouge et troublée. Elle disparaissait à moitié derrière ses bouquets. Elle était adorable de fraîcheur sous les larges barbes de son petit bonnet de dentelle.

–Monsieur Marius, dit-elle d une voix hésitante, est-ce bien vrai ce que l’on répète autour de moi depuis ce matin?... Votre frère s’est enfui avec une demoiselle!

–Qui dit cela? demanda Marius vivement.

–Mais tout le monde... C’est un bruit qui court.

Et comme le jeune homme paraissait aussi troublé qu’elle et qu’il restait là sans parler:

–On m’avait bien dit que M. Philippe était un coureur, continua Fine avec une légère amertume. Il avait la parole trop douce pour ne pas mentir.

Elle était près de pleurer, elle étouffait ses larmes. Puis, avec une résignation douloureuse, d’un ton plus doux:

–Je vois bien que vous avez de la peine, ajouta-t-elle... Si vous avez besoin de moi, venez me chercher.

Marius la regarda en face et crut comprendre les angoisses de son cœur.

–Vous êtes une brave fille, s’écria-t-il... Je vous remercie, j’accepterai peut-être vos services.

Il lui serra la main avec force, comme à un camarade, et courut rejoindre l’abbé Chastanier, qui l’attendait sur le bord du trottoir.

–Nous n’avons pas de temps à perdre, lui dit-il. Le bruit de l’aventure se répand dans Marseille... Prenons un fiacre.

La nuit était venue, lorsqu’ils arrivèrent à Saint-Barnabé. Ils ne trouvèrent que la femme du jardinier Ayasse, tricotant dans une salle basse. Cette femme leur apprit tranquillement que le monsieur et la demoiselle avaient eu peur et qu’ils étaient partis à pied du côté d’Aix. Elle ajouta qu’ils avaient emmené son fils pour leur servir de guide dans les collines.

Ainsi, la dernière espérance était morte. Marius, anéanti, revint à Marseille, sans entendre les paroles d’encouragement de l’abbé Chastanier. Il songeait aux fatales conséquences de la folie de Philippe; il se révoltait contre les malheurs qui allaient frapper sa famille.

–Mon enfant, lui dit le prêtre en le quittant, je ne suis qu’un pauvre homme. Disposez de moi. Je vais prier Dieu.

IVCOMMENT M. DE CAZALIS VENGEA LE DÉSHONNEUR DE SA NIÈCE

Table des matières

Les amants s’étaient enfuis un mercredi. Le vendredi suivant, tout Marseille connaissait l’aventure; les commères, sur les portes, ornaient le récit des commentaires les plus inouïs; la noblesse s’indignait, la bourgeoisie faisait des gorges chaudes. M. de Cazalis, dans son emportement, n’avait rien négligé pour augmenter le tapage et faire de la fuite de sa nièce un effroyable scandale.

Les gens clairvoyants devinaient aisément d’où venait toute cette colère. M. de Cazalis, député de l’opposition, avait été nommé à Marseille par une majorité composée de quelques libéraux, de prêtres et de nobles. Dévoué à la cause de la légitimité, portant un des plus anciens noms de Provence, s’inclinant humblement devant la toute-puissance de l’Eglise, il avait éprouvé des répugnances profondes à flatter les libéraux et à accepter leurs voix. Ces gens-là étaient pour lui des manants, des valets, qu’on aurait dû fouetter en place publique. Son orgueil indomptable souffrait à la pensée de descendre jusqu’à eux.

Il avait pourtant fallu plier la tête. Les libéraux firent sonner haut leurs services; un instant, comme on feignait de dédaigner leur aide, ils parlèrent d’entraver l’élection, de faire nommer un des leurs. M. de Cazalis, poussé par les circonstances, enferma toute sa haine au fond de son cœur, se promettant bien de se venger un jour. Alors eurent lieu des tripotages sans nom; le clergé se mit en campagne, les votes furent arrachés à droite et à gauche, grâce à mille révérences et à mille promesses. M. de Cazalis fut élu.

Et voilà qu’aujourd’hui Philippe Cayol, un des chefs du parti libéral, tombait entre ses mains. Il allait enfin pouvoir assouvir sa haine sur un de ces manants qui lui avaient marchandé son élection. Celui-là payerait pour tous; sa famille serait ruinée et désespérée; et lui, on le jetterait dans une prison, on le précipiterait du haut de son rêve d’amour sur la paille d’un cachot.

Eh quoi! un petit bourgeois avait osé se laisser aimer par la nièce d’un Cazalis. Il l’avait emmenée avec lui, et, maintenant, ils couraient tous deux les chemins, faisant l’école buissonnière de l’amour. C’était un scandale qu’on devait étaler. Un homme de rien aurait peut-être préféré étouffer l’affaire, cacher le plus possible, la déplorable aventure; mais un Cazalis, un député, un millionnaire, avait assez d’influence et d’orgueil, pour crier tout haut et sans rougir la honte des siens.

Qu’importait l’honneur d’une jeune fille! Tout le monde pouvait savoir que Blanche de Cazalis avait été la maîtresse de Philippe Cayol, mais personne au moins ne pourrait" dire qu’elle était sa femme, qu’elle s’était mésalliée en épousantun pauvre diable sans titre. L’orgueil voulait que l’enfant restât déshonorée et que son déshonneur fût affiché sur les murs de Marseille.

M. de Cazalis fit coller dans les carrefours de la ville des placards, par lesquels il promettait une récompense de dix mille francs à celui qui lui amènerait sa nièce et le séducteur, pieds et poings liés. Lorsqu’on perd un chien de race, on le réclame ainsi par la voie des affiches.

Dans les hautes classes, le scandale s’étendait avec plus de violence encore. M. de Cazalis promenait partout sa fureur. Il mettait en oeuvre toutes les influences de ses amis les prêtres et les nobles. Comme tuteur de Blanche, , qui était orpheline et dont il gérait la fortune, il activait les recherches de la justice, il préparait le procès criminel. On eût dit qu’il prenait à tâche de donner, au spectacle gratis qui allait commencer, la plus large publicité possible.

Une des premières mesures prises par M. de Cazalis avait été de faire arrêter la mère de Philippe Cayol. Lorsque le procureur du roi se présenta chez elle, la pauvre dame répondit à toutes ses questions qu’elle ignorait ce qu’était devenu son fils. Son trouble, ses angoisses, ses craintes de mère, qui la firent balbutier, furent sans doute considérés comme des preuves de complicité. On l’emprisonna, voyant en elle un otage, espérant peut-être que son fils viendrait se rendre pour la délivrer.

A la nouvelle de l’arrestation de sa mère, Marius devint comme fou. Il la savait de santé chancelante, il se l’imaginait avec terreur au fond d’une cellule nue et glaciale; elle mourrait là, elle y serait torturée par toutes les angoisses de a misère et du désespoir.

Marius fut lui-même inquiété pendant un moment. Mais ses réponses fermes et la caution que son patron, l’armateur Martelly, offrit de donner pour lui, le sauvèrent de l’emprisonnement. Il voulait rester libre pour travailler au salut de sa famille.

Peu à peu, son esprit droit vit clairement les faits. Dans le premier moment, il avait été accablé par la culpabilité de Philippe, il n’avait distingué que la faute irréparable de son frère. Et alors il s’était humilié, songeant uniquement à calmer l’oncle de Blanche, à lui donner toutes les satisfactions possibles.

Mais, devant la rigueur de M. de Cazalis, devant le scandale qu’il soulevait, Marius s’était révolté. Il avait vu les fugitifs, il savait que Blanche suivait volontairement Philippe, et il s’indignait d’entendre accuser ce dernier de rapt. Les gros mots marchaient bon train autour de lui: son frère était traité de scélérat, d’infâme, sa mère n’était guère plus épargnée. Il en vint, par esprit de vérité, à défendre les amants, à prendre le parti des coupables contre la justice elle-même.

Puis, les plaintes bruyantes de M. de Cazalis l’écœuraient. Il disait que la vraie douleur est plus muette, et qu’une affaire, dans laquelle l’honneur d’une jeune fille est en jeu, ne se vide pas ainsi en pleine place publique. Et il disait cela, non qu’il eût désiré voir son frère échapper au châtiment, mais parce que ses délicatesses étaient froissées de toute cette publicité donnée à la honte d’une enfant. D’ailleurs, il savait à quoi s’en tenir sur la colère de M. de Cazalis: en frappant Philippe, le député frappait le manant, le républicain, plus encore que le séducteur.

C’est ainsi que Marius se sentit à son tour pris à la gorge par la colère. On l’insultait dans sa famille, on emprisonnait sa mère, on traquait son frère comme une bête fauve, on traînait ses chères affections dans la boue, on les accusait avec mauvaise foi et passion. Alors, il se releva. Le coupable n’était plus seulement l’amant ambitieux qui fuyait avec une jeune fille riche, le coupable était encore celui qui ameutait Marseille et qui allait user de sa toute-puissance pour satisfaire son orgueil. Puisque la justice se chargeait de punir le premier, Marius jura qu’il punirait tôt ou tard le second, et qu’en attendant la vengeance, il entraverait ses projets et tâcherait de balancer ses influences d’homme riche et titré.

Dès ce moment, il déploya une énergie fébrile, il se voua tout entier au salut de son frère et de sa mère. Le malheur était qu’il ne pouvait savoir ce que devenait Philippe. Deux jours après la fuite, il avait reçu une lettre de lui, dans laquelle le fugitif le suppliait de lui envoyer une somme de mille francs, pour subvenir aux besoins du voyage. Cette lettre était datée de Lambesc.

Philippe avait trouvé là une hospitalité de quelques jours chez M. de Girousse, un vieil ami de sa famille. M. de Girousse, fils d’un ancien membre du parlement d’Aix, était né en pleine Révolution; dès son premier souffle, il avait respiré l’air brûlant de93, et son sang avait toujours gardé un peu de la fièvre révolutionnaire. Il se trouvait mal à l’aise dans son hôtel, situé sur le Cours, à Aix; la noblesse de cette ville lui semblait avoir un orgueil si démesuré, une inertie si déplorable, qu’il la jugeait sévèrement et préférait vivre loin d’elle; son esprit droit, son amour de la justice et du travail lui avaient fait accepter la marche fatale des temps, et il offrait volontiers la main au peuple; il s’accommodait aux nouvelles tendances de la société moderne; il avait rêvé un instant de créer une usine et de quitter son titre de comte pour prendre le titre d’industriel. Il sentait qu’il n’y a plus aujourd’hui d’autre noblesse que la noblesse du travail et du talent. Aussi préférait-il vivre seul, loin de ses égaux; il habitait, pendant la plus grande partie de l’année, une propriété qu’il possédait près de la petite ville de Lambesc. C’est là qu’il avait reçu les fugitifs.

Marius fut accablé de la demande de Philippe. Ses économies ne se montaient pas à six cents francs. Il se mit en campagne, et chercha pendant deux jours à emprunter le reste de la somme demandée.

Comme il se désespérait, un matin, il vit entrer Fine chez lui. Il avait confié, la veille, son chagrin à la jeune fille, qu’il rencontrait partout sur ses pas depuis la fuite de Philippe. Elle lui demandait sans cesse des nouvelles de son frère; elle semblait surtout tenir à savoir si la demoiselle était toujours avec lui.

Fine déposa cinq cents francs sur une table.

–Voilà, dit-elle en rougissant. Vous me rendrez cela plus tard... C’est de l’argent que j’avais mis de côté pour racheter mon frère s’il tombait au sort.

Marius ne voulait pas accepter.

–Vous me faites perdre du temps, reprit la jeune fille avec une brusquerie charmante... Je retourne vite à mes bouquets. Seulement, si vous le voulez bien, je viendrai tous les matins vous demander des nouvelles.

Et elle s’enfuit.

Marius envoya les mille francs. Puis il n’apprit plus rien; il vécut pendant quinze grands jours dans une ignorance complète des événements. Il savait qu’on traquait Philippe avec plus d’acharnement que jamais, et c’était tout. D’ailleurs, il ne voulait point croire les versions grotesques ou effrayantes qui couraient dans le public. Il avait bien assez de ses terreurs, sans s’épouvanter des cancans d’une ville.

Jamais il n’avait tant souffert. L’anxiété tendait son esprit à le rompre; le moindre bruit l’effrayait; il écoutait sans cesse, comme près d’apprendre quelque mauvaise nouvelle. Il sut que Philippe était allé à Toulon et qu’il avait failli y être arrêté.

Les fugitifs, disait-on, étaient ensuite revenus à Aix. Là, leurs traces se perdaient. Avaient-ils tenté de passer la frontière? Etaient ils restés cachés dans les collines? On ne savait.

Marius s’inquiétait d’autant plus qu’il négligeait forcément son travail chez l’armateur Martelly. S’il ne s’était pas senti cloué à son bureau par le devoir, il aurait couru au secours de Philippe, et se serait employé, en personne, à son salut. Mais il n’osait quitter une maison où l’on avait grand besoin de lui. M. Martelly lui témoignait une sympathie toute paternelle. Veuf depuis quelques années, vivant avec une de ses sœurs, âgée de vingt-trois ans, il le considérait comme son fils.

Le lendemain du scandale soulevé par M. de Cazalis, l’armateur avait appelé Marius dans son cabinet.

–Ah! mon ami, lui avait-il dit, voilà une bien méchante affaire. Votre frère est perdu. Jamais nous ne serons assez puissants pour le sauver des conséquences terribles de sa folie!

M. Martelly appartenait au parti libéral et s’y faisait même remarquer par une âpreté toute méridionale. Il avait eu maille à partir avec M. de Cazalis il connaissait l’homme. Sa haute probité, son immense fortune le plaçaient au-dessus de toute attaque; mais il avait la fierté de son libéralisme, il mettait une sorte d’orgueil à ne jamais user de sa puissance. Il conseilla à Marius de rester tranquille, d’attendre les événements; il le seconderait de tout son pouvoir lorsque la lutte serait engagée.

Marius, que la fièvre brûlait, allait se décider à lui demander un congé, lorsque Fine, un matin, accourut chez lui tout en pleurs.

–M. Philippe est arrêté! s’écria-t-elle en sanglotant. On l’a trouvé, avec la demoiselle, dans un bastidon du quartier des Trois-bons-Dieu, à une lieue d’Aix...

Et comme Marius, plein de trouble, descendait rapidement pour se faire confirmer la nouvelle, qui était vraie, Fine, encore baignée de larmes, eut un sourire triste et dit à voix basse:

–Au moins la demoiselle n’est plus avec lui!

VOU BLANCHE FAIT SIX LIEUES A PIED ET VOIT PASSER UNE PROCESSION

Table des matières

Blanche et Philippe quittèrent la maison du jardinier Ayasse au crépuscule, vers sept heures et demie. Dans la journée, ils avaient vu des gendarmes sur la route; on leur avait dit qu’ils seraient arrêtés le soir, et la peur les chassait de leur première retraite. Philippe mit une blouse de paysan. Blanche emprunta un costume de fille du peuple à la femme du méger, une robe d’indienne rouge à petits bouquets et un tablier rose; elle se couvrit les seins d’un fichu jaune à carreaux, et posa sur sa coiffe un large chapeau de paille grossière. Le fils de la maison, Victor, un garçon d’une quinzaine d’années, les accompagna pour leur faire gagner, à travers champs, la route d’Aix.

La soirée était tiède, frissonnante. Des souffles chauds et âpres s’élevaient de la terre et alanguissaient les brises fraîches qui venaient par moments de la Méditerranée. Au couchant, traînaient encore des lueurs d’incendie; le reste du ciel, d’un bleu sombre, pâlissait peu à peu, et les étoiles s’allumaient une à une dans la nuit, pareilles aux lumières tremblantes d’une ville lointaine.

Les fugitifs marchaient vite, la tête baissée, sans échanger une parole. Ils avaient hâte de se trouver dans le désert des collines. Tant qu’ils traversèrent la banlieue de Marseille, ils rencontrèrent de rares passants, qu’ils regardaient avec méfiance. Puis, la campagne large s’étendit devant eux, ils ne virent plus, de loin en loin, au bord des sentiers, que des pâtres graves et immobiles au milieu de leurs troupeaux.

Et, dans l’ombre, dans le silence attendri de la nuit sereine, ils continuaient à fuir. Des soupirs vagues montaient autour d’eux; les pierres roulaient sous leurs pieds avec des bruits secs. La campagne endormie frissonnait et s’élargissait toute noire dans la monotonie lugubre des ténèbres. Blanche, vaguement effrayée, se serrait contre Philippe, hâtant les petits pas de ses pieds pour ne pas rester en arrière; elle poussait de gros soupirs, elle se rappelait ses paisisibles nuits de jeune fille.

Puis vinrent les collines, les gorges profondes qu’il fallut franchir. Autour de Marseille, les routes sont douces et faciles; mais, en s’enfonçant dans les terres on rencontre ces arêtes de rochers qui coupent tout le centre de la Provence en vallées étroites et stériles. Des landes incultes, des coteaux pierreux semés de maigres bouquets de thym et de lavande, s’étendaient maintenant devant les fugitifs, dans leur morne 0désolation. Les sentiers montaient et descendaient le long des collines; des éclats de roches encombraient les chemins; sous la sérénité bleuâtre du ciel, on eût dit une mer de cailloux, un océan de pierres frappé d’éternelle immobilité en plein ouragan.

Victor, marchant le premier, sifflait doucement un air provençal, en sautant sur les roches, avec une agilité de chamois; il avait grandi dans ce désert, il en connaissait les moindres coins perdus. Blanche et Philippe le suivaient péniblement; le jeune homme portait à moitié la jeune fille dont les pieds se meurtrissaient aux pierres aiguës du chemin. Elle ne se plaignait pas, et, lorsque son amant interrogeait son visage dans l’ombre transparente, elle lui souriait avec une douceur triste.

Ils venaient de dépasser Septème, quand la jeune fille épuisée se laissa glisser sur le sol. La lune, qui montait lentement dans le ciel, montra son visage pâle, baigné de larmes. Philippe se pencha avec angoisse.

–Tu pleures, s’écria-t-il, tu souffres, ma pauvre enfant bien-aimée!... Ah! j’ai été lâche, n’est-ce pas, de te garder ainsi avec moi?

–Ne dites pas cela, Philippe, répondit Blanche... Je pleure, parce que je suis une malheureuse fille... Voyez, je puis à peine marcher. Nous aurions mieux fait de nous agenouiller devant mon oncle et de le prier à mains jointes., .

Elle fit un effort, elle se re! eva, et ils continuèrent leur marche au milieu de cette campagne ardente et tourmentée. Ce n’était point l’escapade folle et gaie d’un couple amoureux; c’était une fuite sombre, pleine d’anxiété et de. souffrance, la fuite de deux coupables silencieux et frissonnants.

Ils traversèrent le territoire de Gardanne, ils se heurtèrent pendant près de cinq heures aux obstacles du chemin. Ils se décidèrent enfin à descendre sur la grande route d’Aix, et là, ils avancèrent plus librement. La poussière les aveuglait.

Quand ils furent en haut de la montée de l’Arc, ils congédièrent Victor. Blanche avait fait six lieues à pied, dans les rochers, en moins de six heures; elle s’assit sur un banc de pierre, à la porte de la ville, et déclara qu’elle ne pouvait aller plus loin. Philippe, qui craignait d’être arrêté, s’il restait-à Aix, se mit en quête d’une voiture; il trouva une femme, montée dans un charreton, qui consentit à le prendre avec Blanche, et à les conduire à Lambesc, ou elle se rendait.

Blanche, malgré les cahots, s’endormit profondément et ne se réveilla qu’à la porte de Lambesc. Ce sommeil avait calmé son sang; elle se sentait plus paisible et plus forte Les deux amants descendirent de voiture. L’aurore venait, une aurore fraîche et radieuse qui les pénétra d’espérance. Tous les cauchemars de la nuit s’en étaient allés; les fugitifs avaient oublié les rochers de Septème, et marchaient côte à côte, dans l’herbe humide, ivres de leur jeunesse et de leur amour.

N’ayant pas trouvé M. de Girousse, auquel Philippe avait résolu de demander l’hospitalité, ils allèrent à l’auberge. Ils goûtèrent enfin une journée de paix, dans une chambre retirée, tout à leur passion. Le soir, l’aubergiste, croyant héberger un frère et sa sœur, voulut faire deux lits. Blanche sourit; elle avait maintenant le courage de ses tendresses.

–Faites un seul lit, dit elle. Monsieur est mon mari.

Le lendemain, Philippe alla trouver M. de Girousse qui était de retour. Il lui conta toute l’histoire et lui demanda conseil.

–Diable! s’écria le vieux noble, votre cas est grave. Vous savez que vous êtes un manant, mon ami; il y a cent ans, M. de Cazalis vous aurait pendu pour avoir osé toucher à sa nièce; aujourd’hui, il ne pourra que vous faire jeter en prison. Croyez qu’il n’y manquera pas.

–Mais que dois-je faire, maintenant?

–Ce que vous devez faire? Rendre la jeune fille à son oncle et gagner la frontière au plus vite.

–Vous savez bien que je ne ferai jamais cela.

–Alors, attendez tranquillement qu’on vous arrête... je n’ai pas d’autres conseils à vous donner. Voilà.

M. de Girousse avait une brusquerie amicale qui cachait le meilleur coeur du monde. Comme Philippe, confus de la sécheresse de son accueil, allait s’éloigner, il le rappela, et lui prenant la main:

–Mon devoir, reprit-il, avec une légère amertume, serait de vous faire arrêter. J’appartiens à cette noblesse que vous venez d’outrager... Ecoutez, je dois avoir de l’autre côté de Lambesc une petite maison inhabitée dont je vais vous remettre la clef. Allez vous cacher là, mais ne me dites pas que vous y allez. Sans cela je vous envoie les gendarmes.

C’est ainsi que les amants restèrent pendant près de huit jours à Lambesc. Ils y vécurent, retirés, dans une paix que troublaient par instants des épouvantes soudaines. Philippe avait reçu les mille francs de Marius; Blanche devenait une petite ménagère, et les amants mangeaient avec délices dans la même assiette.

Cette existence nouvelle semblait un rêve à la jeune fille. Par moments, elle ne savait plus pourquoi elle était la maîtresse de Philippe; elle se révoltait alors, elle aurait voulu retourner chez son oncle; mais elle n’osait dire cela tout haut, elle se sentait faible, et seule elle avait accepté la fuite et elle n’avait pas le courage de revenir sur ses pas.

On était alors dans l’octave de la Fête-Dieu. Une après-midi, comme Blanche se mettait à la fenêtre, elle vit passer une procession. Elle s’agenouilla et joignit les mains. Elle crut se voir, en robe blanche, parmi les chanteuses, et son coeur se déchira.

Le soir même, Philippe reçut un billet anonyme. On l’avertissait qu’il devait être arrêté le lendemain. Il crut reconnaître l’écriture de M. de Girousse. La fuite recommença, plus rude et plus douloureuse.

VILA CHASSE AUX AMOURS

Table des matières

Alors ce fut une vraie déroute, une fuite sans trève ni repos, une épouvante de toutes les minutes. Poussés à droite et à gauche par leur effroi, croyant sans cesse entendre derrière eux des galops de chevaux, passant les nuits à courir les grands chemins et les jours à trembler dans de sales chambres d’auberge, les fugitifs traversèrent à plusieurs reprises la Provence, allant en avant et revenant sur leurs pas, ne sachant où trouver une retraite inconnue, perdue au fond de quelque désert.

En quittant Lambesc, par une terrible nuit de mistral, ils montèrent vers Avignon. Ils avaient loué une petite charrette; le vent aveuglait le cheval, Blanche frissonnait dans sa misérable robe d’indienne. Pour comble de malheur, ils crurent voir de loin, à une porte de la ville, des gendarmes qui regardaient les passants au visage. Effrayés, ils rebroussèrent chemin, ils revinrent à Lambesc qu’ils ne firent que traverser.

Arrivés à Aix, ils n’osèrent y rester, ils résolurent de gagner la frontière à tout prix. Là, ils se procureraient un passe-port, ils se mettraient en sûreté. Philippe, qui connaissait un pharmacien à Toulon, décida qu’ils passeraient par cette ville; il espérait que son ami pourrait lui faciliter la fuite.

Le pharmacien, un gros garçon réjoui qui se nommait Jourdan, les reçut à merveille. Il les cacha dans sa propre chambre et leur dit qu’il allait sur-le-champ chercher à leur procurer un passe-port.

Jourdan était sorti, lorsque deux gendarmes se présentèrent.

Blanche faillit s’évanouir; pâle, assise dans un coin, elle retenait ses sanglots. Philippe, d’une voix étranglée, demanda aux gendarmes ce qu’ils désiraient.

–Etes-vous le sieur Jourdan? interrogea l’un d’eux avec une rudesse de mauvais augure.

–Non, répondit le jeune homme. M. Jourdan est sorti; il va rentrer.

–Bien, dit sèchement le gendarme.

Et il s’assit pesamment. Les deux pauvres amoureux n’osaient se regarder; ils étaient terrifiés, ils éprouvaient un malaise indicible en présence de ces hommes qui venaient sans doute les chercher. Leur supplice dura une grande demi-heure. Enfin Jourdan rentra; il pâlit en apercevant les gendarmes, et répondit à leur question avec un trouble inexprimable.

–Veuillez nous suivre, lui dit un de ces hommes.

–Mais pourquoi? demanda-t-il. Qu’ai-je fait?

–On vous accuse d’avoir triché au jeu, hier au soir, dans un cercle. Vous vous expliquerez chez le juge d’instruction.

Un frisson de terreur secoua Jourdan. Il avait le visage bouleversé, pareil à celui d’un cadavre. Il demeura comme foudroyé, et suivit avec la docilité d’un enfant les gendarmes, . qui se retirèrent sans même voir l’épouvante de Blanche et de Philippe.

L’histoire de Jourdan, en ce temps-là, fit grand bruit dans Toulon. Mais personnne ne connut le drame intime et poignant qui s’était passé chez le pharmacien, le jour de son arrestation.

Ce drame découragea Philippe. Il comprit qu’il était trop faible pour échapper à la justice humaine qui le traquait. Puis, maintenant, il n’espérait plus se procurer un passe-port, il ne pouvait franchir la frontière. D’ailleurs, il voyait bien que Blanche commençait à se lasser. Il résolut alors de se rapprocher de Marseille et d’attendre, dans les environs de cette ville, que la colère de M. de Cazalis se fût un peu apaisée. Comme tous ceux qui n’ont plus d’espérance, il se sentait par moment des espoirs ridicules de pardon et de bonheur.

Philippe avait à Aix un parent nommé Isnard, qui tenait une boutique de mercerie. Les fugitifs ne sachant plus à quelle porte frapper, revinrent à Aix, pour demander à Isnard la clef d’un de ses bastidons. La fatalité les poursuivait: ils ne trouvèrent pas le mercier chez lui et furent obligés d’aller se cacher dans une vieille maison du cours Sextius, chez une cousine du méger de M. de Girousse. Cette femme ne voulait pas les recevoir, craignant qu’on ne lui fît plus tard un crime de son hospitalité; elle ne céda que devant les promesses de Philippe qui lui jura de faire exempter son fils du service militaire. Le jeune homme était sans doute dans une heure d’espérance; il se voyait déjà le neveu d’un député, et usait largement de la toute puissance de son oncle.

Le soir, Isnard vint trouver les amants et leur remit la clef d’un bastidon qu’il avait dans la plaine de Puyricard. Il en possédait deux autres, l’un au Tholonet, l’autre au quartier des Trois-bons-Dieux, Les clefs de ceux là étaient cachées sous certaines grosses pierres qu’il leur désigna. Il leur conseilla de ne pas dormir deux nuits de suite sous le même toit et leur promit de faire tous ses efforts pour dépister la police.

Les amants partirent et prirent le chemin qui passe le long de l’Hôpital.

Le bastidon d’Isnard était situé à droite de Puyricard, entre le village et le chemin de Venelles. C’était une de ces laides petites bâtisses, faites de chaux et de pierres sèches, égayées par des tuiles rouges; il n’y avait qu’une pièce, une sorte d’écurie sale; des débris de paille traînaient à terre et de grandes toiles d’araignée pendaient au plafond.

Les amants avaient heureusement une couverture. Ils amassèrent les débris de paille dans un coin et étendirent la couverture sur lé tas. Ils couchèrent là, au milieu des âcres exhalaisons de l’humidité.

Le lendemain, ils passèrent la journée dans un trou du torrent desséché de la Touloubre. Puis, vers le soir, ils gagnèrent le chemin de Venelles, firent un détour pour éviter de passer dans Aix, et gagnèrent le Tholonet. Ils arrivèrent à onze heures au bastidon que le mercier possédait en dessous de l’Oratoire des jésuites.

La maison était plus convenable. Il y avait deux pièces, une cuisine et une salle à manger dans laquelle se trouvait un lit de sangle; les murs étaient couverts de caricatures coupées dans le Charivari, et des liasses d’oignons pendaient des poutres blanchies à la chaux. Les deux amants purent se croire dans un palais.

Au réveil, la peur les prit de nouveau; il gravirent la colline et restèrent jusqu’à la nuit dans les gorges des Infernets. A cette époque, les précipices de Jaumegarde gardaient encore toute leur sinistre horreur; le canal d’Aix n’avait point troué la montagne, et les promeneurs ne s’aventuraient pas dans cet entonnoir funèbre de rochers rougeâtres. Blanche et Philippe goûtèrent une paix profonde au fond de ce désert; ils se reposèrent longtemps près d’une fontaine qui coule, claire et chantante, d’un bloc de pierres gigantesque.

Avec la nuit revint le cruel souci du coucher. Blanche avait peine à marcher; ses pieds meurtris saignaient sur les cailloux pointus et tranchants. Philippe comprit qu’il ne pouvait la conduire loin. Il la soutint, et lentement ils montèrent sur le plateau qui domine les Infernets. Là s’étendent des landes incultes, de vastes champs de cailloux, des terrains vagues creusés de loin en loin par des carrières abandonnées. Je ne connais rien de si étrangement sinistre que ce large paysage aux horizons d’une ampleur lugubre, tachés çà et là d’une verdure basse et noire; les rocs, pareils à des membres brisés, percent la terre maigre; la plaine, comme bossue, semble avoir été frappée dé mort au milieu des convulsions d’une effroyable agonie.

Philippe espérait trouver un trou, une caverne. Il eut la bonne fortune de rencontrer un poste, une de ces logettes dans lesquelles les chasseurs se cachent pour attendre les oiseaux de passage. Il enfonça la porte de la cabane sans aucun scrupule et fit asseoir Blanche sur un petit banc qu’il sentit sous sa main. Puis il alla arracher une grande quantité de thym; le plateau est couvert de cette humble plante grise dont la senteur âpre traîne sur toutes les collines de la Provence.

Philippe entassa le thym dans le poste et en fit ainsi une sorte de paillasse, sur laquelle il étendit la couverture. Le lit était fait.

Et les deux amants, sur cette couche misérable, se donnèrent le baiser du soir. Ah! que ce baiser contenait de souffrance douce et de volupté amère! Blanche et Philippe s’embrassaient avec un emportement cruel, avec toutes les fougues de la passion et toutes les colères du désespoir.

L’amour de Philippe était devenu de la rage. Sans cesse obligé de fuir, menacé dans ses rêves de richesse, sous le coup d’un châtiment implacable, le jeune homme se révoltait et apaisait ses révoltes en pressant Blanche entre ses bras à la briser. Cette jeune fille, qui s’abandonnait à ses étreintes, était pour lui une vengeance; il la possédait en maître irrité, il la pliait sous ses baisers, se hâtant de satisfaire son coeur tandis qu’il était libre encore.

Son orgueil grandissait dans une jouissance infinie. Tous ses mauvais instincts d’ambition se contentaient largement. Lui, fils du peuple, il tenait, enfin, sur sa poitrine, une fille de ces hommes puissants et fiers dont les équipages lui avaient parfois jeté de la houe à la face. Et il se rappelait les légendes du pays, les vexations des nobles, le martyre du peuple, toutes les lâchetés de ses pères devant les caprices cruels de la noblesse. Alors il se vengeait, il étouffait Blanche dans ses caresses, il la dominait de tous les emportements de son sang.

Il avait fini par goûter une joie amère à la faire courir dans les pierres des chemins. Il ne s’avouait pas ces pensées mauvaises, il se cachait à lui-même la cruauté de sa conduite. La vérité était que l’angoisse et la fatigue de sa maîtresse la lui rendaient plus chère et plus désirable. Il l’aurait moins aimée dans un salon, en pleine paix. Le soir, lorsque, brisée de fatigue, elle tombait à son côté, il l’embrassait avec une joie cruelle; les souffrances de l’enfant étaient un aiguillon de plus qui exaltait sa passion.

Les amants avaient passé une nuit folle, dans la saleté du bastidon de Puyricard. Ils étaient là, couchés sur la paille, au milieu des toiles d’araignée, séparés du monde. Autour d’eux tombait le grand silence des cieux endormis. Et ils pouvaient s’aimer en paix, ils ne tremblaient plus, ils étaient tout à leur amour. Philippe n’aurait pas donné sa couche de paille pour un lit royal; il se disait, avec des transports d’orgueil, qu’il tenait dans une écurie une descendante des Cazalis.

Et le lendemain et les jours suivants, quelle jouissance poignante de traîner Blanche à sa suite, au fond des déserts de Jaumegarde! Il emportait sa maîtresse avec des délicatesses de père et des violences de bête fauve.

Il ne put dormir dans le poste; l’odeur forte du thym, sur lequel il était couché, le rendit comme fou. Il rêva tout éveillé que M. de Cazalis le recevait avec tendresse et qu’on le nommait député en remplacement de son oncle. Par moments, il entendait les soupirs douloureux de Blanche qui sommeillait à son côté, fiévreuse et agitée.

La jeune fille en était arrivée à considérer sa fuite avec Philippe comme un cauchemar plein de plaisirs cuisants. Elle restait, durant le jour, hébétée par la fatigue; elle souriait tristement, elle ne se plaignait jamais. Son inexpérience lui avait fait accepter le départ, et son caractère faible l’empêchait de demander le retour. Elle appartenait corps et âme à cet homme qui l’emportait dans ses bras; elle eût voulu ne plus tant marcher, mais elle ne songeait pas à quitter Philippe; elle continuait naïvement à croire que son oncle la marierait avec lui, et qu’il s’agissait uniquement de courir encore les rochers pendant quelques jours. C’était une grande enfant, qui avait eu le malheur d’être femme avant l’âge.

Dès le lever du soleil, les fugitifs quittèrent leur couche de thym. Leurs vêtements commençaient à se déchirer terriblement, et la pauvre Blanche avait aux pieds des souliers percés. Dans les fraîcheurs du matin, au milieu des parfums âcres du plateau que les jeunes rayons inondaient de lueurs jaunes et roses, les amants oublièrent pour une heure leur misère et leur abandon. Ils déclarèrent, en riant, qu’ils avaient une faim atroce.

Alors Philippe fit rentrer Blanche dans le poste et courut au Tholonet chercher des provisions. Il lui fallut une grande demi heure. Quant il revint, il trouva la jeune fille effrayée; elle affirmait qu’elle avait vu passer des loups.

La table fut mise sur une large dalle de pierre. On eût dit un couple de bohémiens amoureux déjeunant en plein air. Après le déjeuner, les amants gagnèrent le centre du plateau, qu’ils ne quittèrent pas de la journée. Ils y goûtèrent peut-être les heures les plus heureuses de leurs amours.

Mais quand vint le crépuscule, la peur les prit, ils ne voulurent point passer encore une nuit dans cette solitude. L’air tiède et pur de la colline leur avait donné des espérances, des pensées plus douces.

–Tu es lasse, ma pauvre enfant? demanda Philippe à Blanche.

–Oh! oui, répondit la jeune fille.

–Ecoute, nous allons faire une dernière course. Gagnons le bastidon qu’Isnard possède au quartier des Trois-bons-Dieux, et restons là jusqu’à ce que ton oncle nous pardonne ou jusqu’à ce qu’il me fasse arrêter.

–Mon oncle pardonnera.

–Je n’ose te croire... En tous cas, je ne veux plus fuir, tu as besoin de repos. Viens, nous marcherons doucement.

Ils traversèrent le plateau, s’éloignant des Infernets, laissant à droite le château de Saint-Marc, qu’ils voyaient sur la hauteur. Au bout d’une heure ils étaient arrivés.