Un jour sur trois - Stéphane Wegner - E-Book

Un jour sur trois E-Book

Stéphane Wegner

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  • Herausgeber: Publishroom
  • Kategorie: Krimi
  • Sprache: Französisch
  • Veröffentlichungsjahr: 2021
Beschreibung

Marc Amin, juge d'instruction en vacances dans les Alpes, est intrigué par la disparition de cinq femmes : il mène l'enquête !

En quelques mois, 5 femmes ont disparu sur un sommet pourtant tranquille des Alpes du Sud, leurs corps n’ont jamais été retrouvés, la police et la justice pataugent, sans le moindre indice.
Marc Amin, un juge d’instruction en convalescence dans la région, décide d’enquêter de son côté. Il ne tarde pas à gêner les gendarmes et ses collègues, mais suit quand même les pistes qu’il découvre, certaines plus dangereuses que d’autres.
Marc finira par découvrir un aspect du système judiciaire et de ses carences qu’il était loin d’imaginer. Un jour sur trois, en France, une femme est tuée par son compagnon. Ce qui était pour lui une simple statistique deviendra une réalité tangible.

Ce roman policier transportera le lecteur dans une investigation dangereuse au travers des thématiques du féminicide et des carences judiciaires !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Travaillant depuis 27 ans dans le monde judiciaire, Stephane Wegner a pu expérimenter de l’intérieur les failles et les limites des actions de prévention des féminicides.

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Stéphane Wegner

UN JOUR SURTROIS

A Oriane

KEVIN

–Bonjour Kevin, je m’appelle Laura, je suis psychologue et je suis venue pour parler un peu avectoi.

Kevin ne répondit pas et continua à jouer avec son téléphone, tête baissée.

–Kevin ? J’aimerais vraiment parler un peu avec toi, est-ce que tu veux bien poser ton téléphone ? Promis tu pourras le reprendre dès que nous aurons fini.

Kevin soupira et posa son téléphone. Il regarda Laura fixement et attendit.

–Tu as quel âge ?

–J’aurai 12 ans le mois prochain.

–Tu es au collège ?

–Oui, en6ème.

–Et tu es content d’aller en classe ?

–Pas trop, je m’ennuie et les profs sont pas gentils.

–Je suis désolée d’entendre ça, j’espère que ça ira mieux dans le reste de l’année.

Kevin haussa les épaules pour montrer qu’il n’y croyait pas.

–Est-ce que tu peux me raconter ce qui s’est passé tout à l’heure entre ton papa et ta maman ?

Le regard de Kevin devint encore plus fixe et tout son corps se raidit.

–J’sais pas trop dit-il.

–Vous étiez en train de regarder la télé avec ta maman et ton petit frère Dylan, c’est ça ?

–Ouais.

–Et ton papa, il était où ?

–Il était dans la chambre, et d’un coup il est entré dans le salon en tenant un papier à la main et en criant contre maman.

–Tu te souviens de ce qu’il disait ?

–Pas trop, il était fâché, il criait très fort et maman n’arrêtait pas de lui dire de se calmer, que nous étions là, Dylan et moi, mais lui il criait encore plus fort, je crois qu’il disait qu’elle devait pas partir.

Kevin s’arrêta et se mit à regarder ses pieds.

–Ton papa criait très fort ? repritLaura

–Oui.

–Et après, qu’est-ce qui s’est passé ?

–Papa est allé dans la cuisine et je l’ai vu revenir avec un grand couteau et il l’a planté plusieurs fois dans le ventre de maman, elle est tombée sur le canapé et les coussins sont devenus tout rouge et maman ne bougeaitplus.

–Et toi, tu étais où à ce moment-là ?

–J’étais caché sous la table comme chaque fois que papa est fâché contre maman, je tenais Dylan avec moi pour qu’il crie pas, parce que quand il crie ça énerve encore plus papa et il nous tape aussi.

–Et ensuite, ton papa il a fait quoi ?

–Il a continué à crier trèsfort.

–Et tu as compris ce qu’il disait ?

–Oui, il disait que comme ça maman elle ne partirait plus, que c’était sa faute à elle, qu’il l’avait prévenue, qu’elle l’avait obligé.

–Et après ?

–Après, papa est parti et j’ai entendu la porte de l’appartement s’ouvrir et puis j’ai plus rien entendu.

–Et qu’est-ce que tu as fait ?

–Je suis resté sous la table avec Dylan qui pleurait et je regardais pour voir si maman elle allait bouger mais elle ne bougeaitplus.

–Et vous êtes restés longtemps sous la table ?

–Je sais pas, au bout d’un moment j’ai entendu la voisine qui appelait et qui demandait si tout allait bien mais j’ai pas osé parler, alors elle est entrée chez nous, elle continuait à appeler papa et maman et puis elle est entrée dans le salon et elle s’est mise à crier très fort et elle est sortie en courant. J’ai entendu plein de bruits dans l’immeuble et après tous les voisins sont entrés et ils criaient tous à la fois. Et puis quelqu’un nous a vus sous la table, Dylan et moi, et ils ont arrêté de crier et la voisine nous a fait sortir et nous a emmenés chez elle. Et puis les policiers sont arrivés et ils nous ont amenés ici. Il est où Dylan ?

–Dans la pièce à coté, il y a une autre dame avec lui et un docteur, le même que celui que tu as vu tout à l’heure.

–Il était gentil, lui, c’est pas comme celui que maman m’emmène voir d’habitude.

–Je suis contente que tu l’aies trouvé gentil, moi aussi je le trouve gentil avec les enfants.

–Et il est où papa ?

–Pour l’instant je ne sais pas, les policiers le cherchent et quand ils l’auront trouvé je te le dirai.

–Ils vont lui faire du mal ?

–Non, ils veulent seulement parler avec lui, c’est pour ça qu’ils le cherchent.

–Je peux reprendre mon téléphone ?

–Oui, ta tante doit arriver pour vous emmener chez elle, Dylan et toi. Dès qu’elle sera là tu pourras partir avec elle et retrouver tes cousins, ils ont très envie de te voir. Et demain je viendrai chez elle pour voir si tout va bien pour toi.

Kevin ne répondit rien et se replongea dans son jeu vidéo. Laura sortit de l’appartement, descendit en apnée l’escalier poisseux qui sentait l’urine et recommença à respirer en sortant de l’immeuble. Au milieu des policiers qui gardaient l’entrée et écartaient les curieux, elle aperçut une capitaine de police du vingtième arrondissement, qu’elle connaissait bien pour avoir déjà travaillé avec elle sur un autre féminicide. Elle la salua rapidement puis lui demanda :

–Avez-vous trouvé le mari ?

–Pas encore, mais c’est une question de temps, il est parti sans même emporter son portefeuille, il n’ira pas loin. Nous cherchons d’abord du côté de sa famille, puis nous passerons aux amis que nous pourrons identifier, cela ne devrait pas prendre trop longtemps.

–Je l’espère, il est vraiment dangereux.

–Et les enfants, comment vont-ils ?

–Je n’ai vu que l’aîné, Kevin, il est sous le choc, évidemment, il est trop tôt pour savoir comment il va réagir, mais nous le suivrons pendant les mois à venir. S’il le faut ils seront placés, mais l’idée de départ c’est de les confier à leur tante, en espérant qu’elle pourra assumer les enfants en plus des deux qu’elle a déjà.

–Pas évident, c’est sûr. Je dois vous laisser pour faire mon rapport, Laura, on mange ensemble un de ces jours, pour parler de choses plus réjouissantes ?

–Volontiers, vous m’appelez quand vous voulez.

SYLVIE

Sylvie sortit prudemment du hall d’un immeuble cossu, regardant de tous les côtés et s’engouffrant ensuite dans sa voiture, garée à quelques dizaines de mètres. Une fois à l’intérieur elle souffla un peu et démarra rapidement. Lorsqu’elle fut engagée dans la circulation intense de ce début de journée à Nantes et une fois qu’elle fut certaine de ne pas être suivie, elle se sentit enfin en sécurité. Après une demi-heure de trajet, elle arriva devant un immeuble de bureaux en verre fumé noir dans un quartier d’affaires et se gara. Elle se dirigea dans le hall sans demander son chemin à la personne à l’accueil, monta au quatrième étage par l’ascenseur et fut accueillie par une jeune femme en tailleur noir derrière un bureau bas en acajou, qui lui dit que Maître Charrier l’attendait et allait venir la chercher rapidement.

Sylvie resta debout et fit les cent pas pendant quelques minutes. Un homme grand, la cinquantaine, l’allure sportive, bronzé, avec des cheveux gris soigneusement peignés se dirigea vers elle d’un air empressé et ostensiblement sympathique. Elle se dit encore une fois qu’il ressemblait à une caricature d’avocat américain.

–Bonjour Madame Le Masson, je suis entièrement à vous, entrez dans mon humble bureau, je vous enprie.

–Bonjour Maître, je vous suis, répondit-elle excédée d’entendre la même formule à chacune de ses visites.

A peine assise elle coupa court à ses politesses et lui demanda :

–Alors, vous avez eu une réponse du Procureur ?

–Hélas non, chère madame, il n’a répondu à aucun de mes courriers, et pourtant je peux vous assurer que j’ai insisté sur l’urgence d’une action de sa part. J’en veux pour preuve mon dernier courrier.

Il prit une feuille dans un dossier devant lui et commença sa lecture : « Monsieur le Procureur de la République, j’ai l’honneur d’attirer votre attention sur la situation dramatique de Mme Le Masson, victime d’agissements particulièrement graves de la part de son ex-mari, M. Domange. Depuis plusieurs semaines, celui-ci la harcèle au téléphone plusieurs fois par jour, l’a suivie à plusieurs reprises dans la rue, que ce soit à pied ou en voiture et l’a insultée en public. Puis il a proféré à son encontre des menaces de mort, là encore devant témoins, en l’occurrence des commerçants du quartier où vit Mme Le Masson, qui ont témoigné par écrit pour faire part de leur plus vive émotion. Malheureusement M. Domange ne s’est pas limité aux menaces mais il est passé à l’acte, frappant Mme Le Masson au visage alors qu’elle voulait entrer dans sa voiture pour lui échapper. Ma cliente a porté plainte à plusieurs reprises dans ces dernières semaines, mais aucune suite n’a été donnée à ses démarches, il semblerait que son ex-mari n’ait même pas été convoqué par les policiers. Ce sentiment d’impunité l’a conduit à franchir encore une étape dans l’insupportable voici deux jours de cela. En effet, M. Domange a réussi à s’introduire sur le lieu de travail de Mme Le Masson et a agité une bouteille d’acide sous ses yeux en hurlant que si elle ne voulait plus de lui, il la passerait à l’acide et qu’aucun homme ne voudrait plus jamais d’elle. » En entendant ces mots, Sylvie fut prise d’un tremblement et fit tomber le presse-papier qu’elle tenait dans ses mains.

–Je suis désolé chère Madame, dit l’avocat, je n’aurais pas dû vous replonger dans cette scène terrible.

–Non, de toute façon elle m’envahit en permanence, je revois encore son regard de fou et la bouteille qu’il me mettait sous le nez. C’était tellement effrayant, il avait l’air capable de tout. Il m’a dit qu’il se moquait d’aller en prison pourvu que je souffre toute ma vie, dit Sylvie en regardant vers le plancher.

Puis elle se redressa et demanda :

–Vous avez essayé de lui téléphoner ?

–Au Procureur ? Bien sûr, il n’a même pas pris mon appel.

–Alors que pouvez-vous faire ?

–Je vais me déplacer en personne demain à son bureau et exiger d’être reçu par lui, il ne pourra pas me le refuser et je pourrai alors lui expliquer toute l’urgence de votre situation et l’absolue nécessité d’engager une procédure contre votre ex-mari afin de vous protéger. J’ai confiance qu’il m’écoutera et que je saurai le convaincre d’agir enfin.

–Je compte sur vous, répondit Sylvie, sinon je ne saurai vraiment plus quoi faire.

Et elle tourna les talons rapidement pour écourter les salutations obséquieuses de son avocat.

Une fois dehors Sylvie décida de ne pas rentrer chez elle, pour éviter tout risque de rencontre avec son ex. Elle appela une de ses amies qui accepta de l’héberger pour la nuit, lui proposant même de rester plusieurs jours, ce que Sylvie accepta avec soulagement.

Vers 11 heures le lendemain, alors que Sylvie était en pleine préparation d’un rendez-vous avec un client important de sa société d’expertise-comptable, sa secrétaire la prévint que son avocat voulait lui parler. Nerveuse, elle prit l’appel et entendit la voix mielleuse de Maître Charrier. Celui-ci prit tellement de temps pour la saluer qu’elle comprit que les choses n’allaient pas comme il le voulait. Elle le coupa :

–Alors, avez-vous pu voir le Procureur ?

–Oui, chère Madame, j’ai pu le voir et il m’a écouté longuement.

–Et alors ?

–Alors je n’ai pas pu le convaincre. Il m’a dit que ses services étaient totalement engorgés par des affaires de violences réelles et qu’ils n’avaient pas le temps de s’occuper des simples menaces, ce sont ses termes, je suis désolé.

–Ça veut dire que tant qu’il ne m’a pas frappée ils ne vont rien faire ? demanda Sylvie d’une voix mal assurée.

–Je suis désolé Madame Le Masson, j’ai tout tenté pour le convaincre, je n’ai rien pu faire.

Sylvie raccrocha sans rien dire et se dirigea vers la fenêtre de son bureau, qui donnait sur les méandres de la Loire. Elle se sentait totalement seule et tout lui paraissait effrayant. Elle ne voyait ni ce qu’elle pouvait faire pour se protéger, ni qui pourrait l’aider. Doucement, elle se mit à pleurer et quitta son bureau sans faire attention aux appels de sa secrétaire qui lui parlait de son rendez-vous de 14 heures. Elle sortit de l’immeuble et partit à pied en direction du parc voisin, qui descendait vers les berges de la Loire, en continuant à pleurer doucement. Elle ne fit pas attention à l’homme qui la suivait à distance et se rapprocha d’elle au moment où elle passait dans un bosquet de saules pleureurs. Il la frappa dans le dos avec une force telle qu’elle se retrouva jetée au sol, le souffle coupé. Il la retourna d’une main en hurlant :

–Regarde-moi salope, c’est la dernière fois que tu me vois, tu entends, la dernière fois !

Sylvie était tellement effrayée qu’elle n’arriva ni à se débattre ni à crier. L’homme la maintint au sol en lui mettant un pied sur la poitrine, ouvrit un petit flacon et en vida le contenu sur le visage de Sylvie, qui se mit cette fois à hurler de toutes ses forces. Il resta quelques instants à la contempler puis partit en courant. Des promeneurs alertés par les hurlements arrivèrent en courant et appelèrent les secours, qui emportèrent Sylvie à l’hôpital.

Plusieurs journaux régionaux et nationaux firent leur une du lendemain sur l’agression de Sylvie, expliquant qu’elle avait été totalement défigurée par l’acide et que son ex-mari était recherché par la police, sans succès pour l’instant. Le Procureur de la République donna une conférence de presse, au cours de laquelle il expliqua que ses services avaient été prévenus par la victime depuis quelques jours, qu’ils allaient justement engager une procédure contre l’ex-mari de celle-ci, mais que de manière totalement inattendue, celui-ci était passé à l’acte alors que rien ne laissait présager une telle issue.

CHAPITRE1

–Encoreune !

Le moustachu parcourut à toute vitesse la salle du bar le Chamois d’or en s’adressant au patron, un colosse chauve de presque deux mètres de haut et à la nuque tatouée, qui rangeait ses bouteilles. Marc Amin, le seul client, tendit l’oreille.

–Encore une quoi ? demanda le patron d’un ton rugueux.

–Une disparue ! C’est un gendarme qui vient de me le dire, on leur a encore signalé une disparition dans le Morgon. Comme les autres, elle est partie seule pour marcher hier et ce matin on a retrouvé sa voiture au parking et pas trace de la femme.

–Mais c’est la cinquième !

–Je sais bien, la cinquième en deux ans, j’te dis pas l’état de stress des gendarmes !

–C’est mauvais pour le tourisme ça, les gens vont finir par prendre peur et ne plus venir chez nous.

–Ou alors, au contraire ils vont venir voir ce qui se passe, il y a un public pour ça. Bon, allez faut que j’aille au taf sinon les clients vont m’attendre, bonne journée !

–Oui, à toi aussi. Et le patron reprit son rangement.

Marc l’interpella :

–De quoi parliez-vous ?

–C’est vrai que vous n’êtes pas du coin, vous devez être le seul à ne pas savoir. En deux ans, quatre femmes – ou plutôt cinq - ont disparu pendant qu’elles randonnaient dans le Morgon. A chaque fois, personne n’a rien vu, elles sont parties seules le matin et on ne les a jamais retrouvées.

–Et je suppose qu’on a cherché partout ?

–Oui, le grand jeu, hélicoptères, maîtres-chiens, caméras thermiques, ils ont fouillé tous les versants au millimètre et aussi les montagnes environnantes, pour faire bonne mesure, et rien, pas une trace, pas un sac à dos, pas une goutte de sang.

–Ça parait incroyable, il y a forcément une explication !

–Sûrement, mais personne ne l’a trouvée.

Et il se tourna pour accueillir un client qui venait prendre sa bière matinale. Marc resta seul et plongea dans ses pensées, très excité par ce qu’il venait d’entendre. Il faut dire qu’il s’ennuyait pas mal depuis quelques jours. Il était venu à Saint-François-du-Morgon en ce mois de juin 2019 pour sa convalescence après son triple pontage coronarien, bien décidé à laisser derrière lui pour au moins deux mois le stress et la fatigue de son travail de juge d’instruction et prendre un peu soin de sa santé, qu’il avait beaucoup négligée dans les années passées. A presque 50 ans, il était temps de changer de rythme et de mode de vie s’il voulait atteindre l’âge de la retraite. En tout cas son cardiologue avait été très clair là-dessus.

Il était arrivé deux semaines plus tôt et avait commencé à explorer systématiquement les cols et les sommets environnants. Il appréciait la qualité de la lumière et le bleu intense du ciel dans ces montagnes méditerranéennes, la beauté des cimes en ce début juin, le contraste entre les vallées fleuries et les hauteurs encore enneigées et la chaleur de l’été qui pointait son nez. Plus que tout, il aimait sentir son corps se retaper petit à petit et retrouver une souplesse et une endurance qu’il avait oubliées. Il avait même l’impression d’avoir perdu un peu de poids. Et il aimait beaucoup la bourgade de Saint-François, qui avait conservé un air de petit village de montagne, avec ses chalets couverts de géraniums rouges. En même temps, la solitude commençait à lui peser et il se demandait de temps en temps s’il ne ferait pas mieux de rentrer à Paris, où il aurait au moins ses amis, des cinémas et des expositions. Cette histoire lui apportait une diversion bienvenue. Et puis, on ne sait jamais, s’il arrivait à comprendre ce qui s’était passé, cela ne pouvait pas être mauvais pour la promotion qu’il attendait depuis longtemps. La question était de savoir par où commencer.

Il sortit du bar, qui ressemblait presque à un pub écossais, avec ses boiseries, ses fauteuils club en cuir et son immense cheminée qui trônait au milieu de la salle, et prit la route de son chalet, un peu trop vite, comme le lui rappelèrent rapidement ses poumons. Il poursuivit plus calmement, finit par arriver chez lui et s’installa dans le jardin pour réfléchir au milieu des lys orangés et des géraniums rouge sombre.

Sa voisine, une femme dans la fin de la quarantaine, brune et grande, les cheveux longs et la peau mate, sortit de son chalet, un sac de sport à la main, et le salua, comme ils le faisaient lorsqu’ils se croisaient, échangeant parfois quelques mots sur la météo et l’actualité peu nourrie de Saint François.

–Vous tombez bien, enchaîna-t-il en profitant de l’occasion, je viens d’apprendre ce matin qu’il y a eu plusieurs disparitions de femmes dans le secteur et cela a piqué ma curiosité. Si je n’abuse pas trop de votre temps, est-ce que vous pourriez m’en dire un peu plus ?

–Je n’ai pas grand-chose à vous en dire, si ce n’est que quatre femmes ont disparu et qu’on ne les a jamais retrouvées.

–Cinq depuis ce matin.

–Encore ? C’est incroyable !

–Oui, c’est pour cela que je m’y intéresse. Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous le dire, mais je suis juge d’instruction et j’ai un mélange d’intérêt personnel et professionnel pour ces disparitions.

Il hésita un court instant et se jeta à l’eau :

–Je vois que vous allez faire du sport et je ne veux pas vous déranger plus, mais est-ce que je peux vous proposer de venir boire un café après le déjeuner ? Vous pourriez me parler un peu de la vie ici.

Elle eut l’air surprise, réfléchit un moment et finit par répondre :

–Pourquoi pas ?

–J’en serai ravi ! A tout à l’heure alors.

Elle partit vers sa voiture et Marc retourna à sa chaise longue.

CHAPITRE2

La voisine arriva vers 15 heures. Il lui proposa un café, qu’elle accepta, et il entama la conversation prudemment :

–Je ne crois pas m’être présenté, je m’appelle Marc Amin, je vis à Paris depuis toujours et je suis venu ici pour profiter d’une sorte de congé sabbatique.

–Moi c’est Elena Murian, Elena sans « H », je vis à Saint-François depuis deux ans, j’en avais assez des embouteillages et de la pollution de la région parisienne et je suis venue me mettre au vert.

–Que faites-vous ici ?

–Je suis une des rares personnes à Saint-François qui ne soit ni enseignante au lycée climatique ni gérante d’un café, d’une chambre d’hôtes ou d’une boutique de sports. Je suis journaliste scientifique pour une revue de vulgarisation, j’ai passé l’essentiel de ma vie en région parisienne, puis il y a deux ans environ je n’ai plus pu supporter le bruit, la pollution, le stress, l’absence de nature et j’ai décidé de partir. Je connaissais un peu Saint-François pour être venue en vacances plusieurs fois et j’ai voulu tenter le coup d’une implantation permanente. Mon travail me permet d’écrire ici et d’envoyer mes articles à ma rédaction tous les mois. De temps en temps j’ai encore besoin d’aller faire une interview sur place ou une visite de terrain mais c’est de plus en plus rare : entre ce qu’on peut trouver sur internet, les mails et les visioconférences je trouve l’essentiel de ma matière sans bouger de chez moi. Je viens de passer presque deux semaines à Paris, mais c’était surtout pour voir mes enfants.

–Et vous ne regrettez pas votre choix ? La vie sociale et culturelle de Paris ne vous manque pas ?

–Pas du tout, je suis très heureuse dans ma nouvelle vie, qui m’offre beaucoup plus de sérénité que l’ancienne et je me sens vraiment bien dans la proximité avec la nature. Je n’ai jamais été très fan de théâtre ou d’expositions et si je ressens un manque de ce point de vue, je vais faire un tour à Paris, c’est un équilibre qui me convient tout à fait. Et mes amis viennent souvent me voir, ne serait-ce que pour profiter de la montagne.

Un ange passa puis Elena reprit : vous avez parlé d’une sorte de congé sabbatique, je ne savais pas que les juges avaient droit à ce genre de vacances ?

–En fait, j’ai eu des problèmes cardiaques qui ont nécessité une grosse opération et je suis là pour me reposer quelques semaines.

–Je suis désolée, comment ça se passe ?

–Plutôt bien pour l’instant, c’est surtout le retour à la vraie vie qui m’inquiète, je ne suis pas sûr d’arriver à rester attentif à ma santé et à trouver un rythme de vie plus calme. Comme tous les juges d’instruction, j’ai beaucoup de travail, de stress et de pression, même si je ne passe jamais à la télé, à la différence de certains de mes collègues.

–Et ça vous plaît ?

–De ne pas passer à la télé ?

–Votre travail, sourit-elle.

–Plutôt oui, j’aime essayer de dépatouiller le vrai du faux, de chercher à comprendre ce qui a pu se passer et les motivations des uns et des autres.

–Et vous êtes toujours certain d’être dans le vrai, vous n’avez jamais de doute ? Il crut percevoir une pointe d’agressivité dans sa question.

–Si, mais c’est l’avantage de ce poste, je ne condamne pas les gens, je me limite, si on peut dire, à expliquer à mes collègues qui les jugeront ce que j’ai trouvé et pourquoi je pense que telle personne est coupable et, parfois, que telle autre ne l’est pas. Et depuis la création du juge des libertés, ce n’est même plus moi qui envoie les gens en détention provisoire, c’est plus confortable.