Un oncle à héritage - Stella Blandy - E-Book

Un oncle à héritage E-Book

Stella Blandy

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"Un oncle à héritage", de Stella Blandy. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Stella Blandy

Un oncle à héritage

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315498

Table des matières

I
I
III
IV
V
V
VI
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVII
XXIX
XXX

I

Table des matières

–Madame, dit la femme de service en entrant dans la salle à manger au moment où la causerie s’animait devant le dessert à demi dévasté, c’est une dépêche qu’on apporte du télégraphe.

La correspondance par voie électrique n’est pas assez passée dans nos mœurs pour que l’arrivée d’un télégramme soit chose aussi banale que la remise d’une lettre.

La maîtresse de la maison, qui avait ce soir-là deux étrangers à sa table, prit le papier bleu du télégraphe et le posa près de son assiette sans l’ouvrir, mais avec une curiosité et un trouble évidents.

–Madame, lui dit le plus âgé de ses deux convives, ne nous traitez pas avec cette cérémonie, et prenez connaissance de ce télégramme. Monsieur Albert, joignez-vous à moi pour solliciter Mme Maudhuy de nous traiter, comme il sied en amis de la maison.

–Je n’oserais m’honorer si tôt de ce titre qui vous appartient, monsieur Langeron, répliqua le jeune homme en s’inclinant devant le vieillard; mais Charles peut affirmer que sa familiarité avec moi autorise sa mère à me traiter sans façons.

–Eh! sans doute, dit à son tour Charles Maudhuy. Une dépêche, c’est toujours un événement inattendu qui rompt toutes obligations présentes, et qui demande à être connu à la minute; mais les femmes–j’en demande pardon à ma mère–sont dominées par les menues convenances de détail, au point d’y sacrifier l’essentiel.

Charles Maudhuy exprimait là, d’un ton à demi gai, une de ses convictions intimes. Qu’elle fût ou non à l’honneur de ses vingt-six ans, elle s’harmonisait chez lui avec son attitude un peu gourmée, avec sa manière de porter haut la tête et de cligner les paupières pour regarder. Mais en ce moment il tenait ses yeux tout grands ouverts et fixés avec une expression d’avidité sur le télégramme. On eût dit qu’il lisait une nouvelle impatiemment attendue à travers les plis du papier bleu.

–Eh bien, mère, tu ne te décides pas? dit-il en voyant que Mme Maudhuy tournait l’enveloppe entre ses mains sans se résoudre à en faire sauter le cachet blanc.

–C’est involontaire, répondit Mme Maudhuy, et je vous prie, messieurs, d’excuser cet incident désagréable qui vient nous gâter la fête de mon fils, que vous avez été assez aimables pour vouloir bien célébrer avec nous. Oui, c’est involontaire; je n’ai jamais pu ouvrir un télégramme sans un battement de cœur. C’est une série de dépêches qui, en trois jours,–il y a longtemps déjà,–porta la ruine dans notre maison. Enfin, c’est par un télégramme que j’ai appris que j’étais veuve, et vous, mes enfants, orphelins.

Charles Maudhuy s’agita sur sa chaise. Ces détails oiseux, ces explications d’un sentiment féminin, l’impatientaient; mais sa sœur, qui était assise à table entre lui et M. Langeron, fut plus sensible à ce rappel d’un triste passé. Elle se leva, vint embrasser sa mère et retourna vers sa place avec la même grâce muette.

–Enfin, poursuivit Mme Maudhuy, je ne puis me défendre d’une sorte de superstition contre les nouvelles que m’apporte le télégraphe.

–Peut-être celles-ci te feront-elles changer d’avis, lui dit son fils avec un singulier sourire, mêlé d’espoir et d’anxiété.

–Tu sais donc d’avance ce que Contient cette dépêche?

–Comment le saurais-je? Mais le sang me bout sous les ongles d’attendre ainsi.

Charles Maudhuy joignit le geste à la parole. Il allongea le bras par-dessus le couvert d’Albert Develt, placé à la gauche de Mme Maudhuy; il prit la dépêche, l’ouvrit d’un geste si brusque qu’elle en fut déchirée au coin, et tout en murmurant:

–C’est cela…, c’est bien cela!

Il tira vivement sa montre et articula plus haut:

–Il n’est que sept heures moins un quart. Ah! quel bonheur que le dimanche nous ait fait avancer le dîner!… Cécile, ma petite sœur, que ma valise soit préparée d’ici à dix minutes. Je cours moi-même choisir une voiture qui ait un bon cheval.

Tous les convives furent debout en un instant, se parlant mutuellement sans s’entendre.

–Je t’accompagne, dit Albert Develt à son ami.

Ils sortirent tous deux, en hâte, pendant que Mme Maudhuy lisait à sa fille et à M. Langeron la dépêche laissée sûr la table et ainsi conçue:

«M. Maudhuy a fait une chute. N’a pas repris «connaissance depuis l’accident survenu à midi.

«J. TRASSEY.»

–Et la dépêche est datée d’une heure trois quarts en gare de Sennecey, dit M. Langeron. Ce blessé, madame, est-ce votre beau-frère, l’oncle de vos enfants, dont vous m’avez souvent parlé?

–Lui-même. Une chute assez grave pour causer un évanouissement de deux heures est presque une annonce de mort quand il s’agit d’un vieillard de soixante-quatorze ans. Ah! le pauvre homme! je n’ai pas eu beaucoup à me louer de lui, mais je le plains.

–Ce cher oncle! s’écria Cécile, moi qui espérais toujours le revoir, qui rêvais de le retrouver bien portant, bon et aimable comme il l’a toujours été avec moi.

–Il faut te hâter, lui dit sa mère, de préparer la valise de ton frère. Avec la permission de M. Langeron, j’irai t’aider tout à l’heure, vérifier si tu n’as rien oublié.

–Faites, faites, dit le vieil ami de la maison. Le temps presse; Charles aura quelque peine à gagner la gare pour l’heure de l’express. Après l’avoir expédié, j’aurai quelques explications à vous demander sur cet événement, mais.

Le vieillard pencha la tête vers la porte de la salle à manger restée entr’ouverte, afin de voir si la jeune fille était encore à portée d’entendre; mais Cécile était déjà affairée à l’autre bout de l’appartement. Quand M. Langeron se fut assuré de son tête-à-tête avec la maîtresse de la maison, il continua:

–Mais à condition que vous ne me trouverez pas indiscret de vous interroger sur vos affaires devant M. Albert Develt. L’occasion nous autorise à le mettre au courant de tout ce qui concerne votre famille, et, s’il est un prétendant possible à la main de Mlle Cécile, il vaut mieux qu’il connaisse votre situation de fortune, votre parenté, avant qu’aucune question délicate n’ait été soulevée entre vous. A cet effet, si vous le trouvez bon, madame, je vous questionnerai un peu plus qu’il ne serait besoin de la part d’un aussi ancien ami de votre mari et de votre maison que je suis.

–Ce sera une preuve d’intelligente amitié, répondit Mme Maudhuy. Je sais que Cécile plaît à M. Develt, mais j’ignore quelles sont les prétentions pécuniaires de ce jeune homme. Il vaut donc mieux qu’il renonce à ma fille sans mot dire après avoir appris ce soir, comme par hasard, la modestie de notre situation, que s’il se retirait après avoir formulé sa demande.

–C’est toute la confiance que vous avez dans l’ami de votre fils, chère madame?

–Est-ce qu’on épouse des filles sans dot de notre temps, et à Paris?

–Sans dot, sans dot! répliqua M. Langeron en frappant du bout de ses doigts sur le papier bleu de la dépêche; sans dot, ce mot, redouté des épouseurs, n’est peut-être plus de saison.

I

Table des matières

L’appartement qu’occupait la famille Maudhuy était haut perché, à un cinquième étage d’une des rues qui longent le square Montholon. L’inconvénient de la pénible montée d’escaliers était compensé, en partie du moins, pour Mme Maudhuy et Cécile, par la vue entière du square et par la large échappée du ciel dont elles jouissaient de leur terrasse.

Ce fut de là que Mme Maudhuy, sa fille et ses hôtes regardèrent s’éloigner la voiture qui emportait le voyageur vers la gare, après de brefs adieux. Pour la suivre des yeux aussi longtemps que possible, Cécile s’éloigna du groupe principal et alla jusqu’à l’extrémité du balcon, se penchant au-dessus de la balustrade en fer, afin d’apercevoir le fiacre qui s’engageait au petit trot dans la rue Papillon.

–Mademoiselle, vous ne craignez donc pas le vertige? lui dit Albert Develt, qui s’empressa d’aller la rejoindre.

–Oh! pas le moins du monde, fit-elle sans se tourner vers lui,

–Vous me le donnez presque, à moi, insista le jeune homme; la tête me tourne à vous voir penchée ainsi sur cet effroyable vide.

–En ce cas, dit Cécile en se redressant, il y a charité de ma part à ne pas vous infliger plus longtemps une sensation désagréable…, mais vous ne me devez pas de remerciements, monsieur; j’allais me retirer, le fiacre n’est plus visible. Ce pauvre Charles! Toute une nuit en chemin de fer! Heureusement que nous sommes au mois de juin. Savez-vous qu’il n’arrivera à Châlon-sur-Saône qu’à quatre heures du matin, et qu’il lui faudra attendre une heure et demie à la gare le premier train-omnibus pour Sennecey? Et dans quel état va-t-il trouver notre vieil oncle? Je frémis d’y penser.

–Voilà un attendrissement qui fait honneur à votre bon naturel, dit le jeune homme d’un ton de complaisante ironie. D’après ce que m’en a conté Charles, son oncle, votre oncle, mademoiselle, était une sorte d’égoïste bourru, en somme peu regrettable.

–Etait…, répéta Cécile en levant cette fois sans timidité ses grands yeux limpides sur l’ami de son frère: vous parlez de mon oncle au passé et par une tournure de phrase d’oraison funèbre! Mais, monsieur, j’espère bien que mon oncle ne mourra pas de cet accident. Je le connais peu, mais j’aurais bien du chagrin si je devais renoncer à mon plan déjà ancien de le réconcilier avec mon frère. Et puis, voir décroître le nombre de ses ascendants, c’est fort triste. On se sent jeune tant qu’on a autour de soi des gens âgés de son sang. Quand ils disparaissent, on devient responsable à leur place du nom qu’on tient d’eux, et l’on passe pour ainsi dire au rang d’ancêtre.

–Mademoiselle, dit Albert Develt en souriant, c’est une coquetterie que de rapprocher de vos vingt ans ce titre vénérable, par trop vénérable d’ancêtre.

–J’ai donné une tournure ridicule à ma pensée, répondit Cécile sans pouvoir s’empêcher de rougir; mais vous devez sentir la justesse du sentiment que j’ai si mal exprimé… Ah!monsieur, prenez garde, vous écrasez mes plants de pétunias.

Le jeune homme, qui piétinait sur le balcon en faisant l’agréable de son mieux, avait en effet mis le pied sur une caisse de bois fort basse où levaient de jeunes pousses.

–C’est réellement vous, mademoiselle, qui faites de cette terrasse un jardin aérien? dit-il à Cécile après s’être excusé de sa maladresse.

–Qui donc serait-ce? Mère ne peut se baisser à tout moment comme il le faut pour semer, rempoter, arroser, soigner caisses et jardinières. Quant à mon frère, il est peu champêtre, le savez-vous?

–Mais cela dépend de la façon d’entendre ce mot. Je suis certain que Charles aimerait beaucoup une maison des champs entourée de quelques hectares de parc et accostée de beaucoup d’autres hectares en terres de rapport.

–Ah! mais ce n’est pas être champêtre que de souhaiter tout cela!

–Et vous prétendez être champêtre, vous, mademoiselle, que je vois si bien Parisienne d’idées, d’éducation et de simple élégance!

–Va pour champêtre, répondit Cécile en souriant, quoique en vérité vous m’ameniez à dire de moi des choses absurdes. C’est la seconde fois que ceci m’arrive depuis que nous sommes à causer sur ce coin de balcon, et je crois qu’il serait temps d’aller retrouver mère et M. Langeron, si je ne veux finir par vous donner de moi une pauvre idée.

–Oh!mademoiselle, pouvez-vous supposer!… D’ailleurs, les voici qui viennent à nous, par petites pauses; ils s’arrêtent pour inspecter vos cultures, Mme Maudhuy relève en ce moment des branches folles de clématite dont l’idée était d’aller voisiner à l’étage inférieur… De grâce, avant qu’ils ne nous aient rejoints, veuillez m’expliquer quel plaisir vous trouvez à gâter vos mains en maniant de la terre, et à voir pousser ces brins d’herbe sur lesquels, moi profane, je mettais les pieds.

–Vous n’avez donc jamais la nostalgie du vert, des fleurs, de l’espace dans ce Paris?

–Si vraiment… parfois, répondit Albert Develt, qui s’efforçait de se mettre à l’unisson.

Mais c’était un pur Parisien et, de plus, un employé dans une banque, tout à son métier, ne rêvant que de reports fructueux, d’opérations habiles, n’ayant de regrets qu’au sujet de la médiocrité de sa fortune qui lui interdisait les gros gains et ne lui permettait que d’insignifiants bénéfices. C’est dire que les allées du bois représentaient pour lui l’idéal des promenades champêtres, et quelque chose de cette façon de comprendre la nature perça dans l’objection qu’il présenta tout aussitôt à la jeune fille.

–Nulle part mieux qu’à Paris, lui dit-il, vous ne trouverez autant et de plus belles fleurs. Ne vous êtes-vous jamais arrêtée devant les étalages des fleuristes des boulevards? Les saisons sont supprimées à force d’art par eux; ils peuvent marier dans un bouquet de janvier la rose de juin au lilas d’avril, au narcisse de mai.

–Oui, certes, j’ai admiré les féeries de ces étalages; mais ces féeries, obtenues à prix d’argent, ne sont pas à mon usage; j’en jouis en passant, d’un regard fugitif. Ces fleurs des riches, je vous l’avoue, me plaisent moins que la plus humble des corolles qui s’ouvrent sur mon balcon. Ces plantes-ci sont à moi; elles me donnent mille plaisirs, depuis le jour où je sème leurs graines, où je plante leurs boutures, jusqu’au moment où elles m’accordent, en retour de mes soins, les parfums et l’épanouissement de leur floraison.

–Ah! vous avez le goût de la propriété, dit le jeune homme en souriant, et aussi le grand sens de préférer vos biens, si minimes soient-ils, aux trésors hors de votre portée. C’est là l’indice d’un heureux caractère,

Albert Develt tournait ainsi en compliment en. joué un sentiment qu’il ne pouvait comprendre, et il associait à cette interprétation Mme Maudhuy et M. Langeron qui s’étaient rapprochés, lorsqu’il fut interrompu par la brusque irruption que fit au milieu de leur groupe la servante tenant en main une enveloppe.

–Madame, dit-elle d’un ton effaré, c’est encore du télégraphe… une seconde dépêche.

III

Table des matières

–Ah! tout est fini! s’écria Mme Maudhuy quand ils furent rentrés au salon et qu’elle ne fut plus entourée que de sa fille et de ses convives. Tout est fini sans doute. Le pauvre homme sera mort sans pouvoir se reconnaître et c’est une fatalité contre nous, car la vue de Charles l’aurait attendri en faveur de parents qui ne l’ont pas importuné et qui ont su garder leur dignité dans le malheur.

Tout en se lamentant ainsi, elle ouvrit le télégramme et sa physionomie changea. Une rougeur subite monta à ses joues pâles; sa bouche eut une contraction amère, et ses mains nerveuses froissèrent le papier bleu.

–Eh bien? lui demanda M. Langeron, seul autorisé par son âge à la questionner.

Les deux jeunes gens attendaient, également anxieux, mais pour des motifs bien différents.

–Ce second télégramme est si étrange, dit enfin Mme Maudhuy, si injurieux envers notre sollicitude que M. Langeron serait seul à en comprendre la portée, si je vous le communiquais sans explication. Monsieur Develt, votre intimité avec monfis est basée sur la similitude de vos occupations et de vos goûts, et si vous savez tout ce que fait et pense Charles, vous ignorez ou vous ne connaissez qu’en gros les événements de notre passé. Quant à toi, Cécile, je t’ai longtemps tenue en dehors de ces dissensions de famille qui n’étaient propres qu’à t’attrister en te faisant connaître trop tôt les dures réalités de la vie; tu vas avoir vingt et un ans le mois prochain, il est temps que je te traite en personne capable de tout comprendre et.

Cécile interrompit sa mère pour lui demander d’une voix altérée:

–Notre pauvre oncle est-il donc mort?

Les yeux bruns de la jeune fille, voilés d’une légère buée de larmes, n’osaient plus se fixer sur le télégramme dont le papier criait, chiffonné, tordu par la main sèche de Mme Maudhuy qui répondit d’un ton bref:

–Non, ma fille, et l’on assure même que son accident n’aura pas de suites fâcheuses.

–Alors réjouissons-nous! s’écria Cécile en battant des mains par un involontaire mouvement de joie.

Cette gaieté ne trouva pas d’écho. Mme Maudhuy gardait sa physionomie contractée. M. Langeron hochait la tête en fronçant le sourcil. Accoudé à la cheminée, Albert Develt ne ressemblait plus au jeune homme empressé qui avait arrondi ses phrases en compliments sur le balcon. Il faisait assez piteuse mine, regardait d’un air composé ses ongles qu’il tenait fort longs, qu’il croyait beaux et qu’il soignait en conséquence. Son nez mince semblait tomber plus bas que de coutume sur sa moustache rousse que de légers mouvements de la lèvre supérieure hérissaient par saccades.

–Tu es encore bien enfant, Cécile, dit Mme Maudhuy. Certes je suis satisfaite d’apprendre que ton oncle peut espérer sa guérison; mais il m’est cruel de penser que l’empressement de ton frère à remplir ses devoirs va être mal interprété à Sennecey.

–Et comment? demanda M. Langeron. Quoique concise, la première dépêche était bien un appel à la parenté.

–Oui, reprit Mme Maudhuy, mais la seconde est un contre-ordre. Ecoutez plutôt et remarquez qu’on n’a pas craint de payer des mots supplémentaires pour bien nous faire comprendre qu’on ne veut pas de nous là-bas. Voici le texte du télégramme:

«M.C. Maudhuy a repris pleine connaissance. Sa guérison est assurée et prochaine. D’après son ordre, ne partez point pour venir le voir. Vous recevrez ses bulletins de santé.

«Ph. LIMET.»

–La signature n’est pas celle de la première dépêche, dit M. Langeron. Est-ce que ce M. Limet n’est pas ce notaire de Sennecey, ami de votre famille, dont vous m’avez parlé quelquefois, madame?

–Précisément, répondit-elle, et le signataire du premier télégramme est Julien Trassey, le filleul, le factotum, le favori de mon beau-frère. Vous savez que nous avons tout à craindre de l’influence de ce garçon-la sur un vieillard qu’il circonvient et qui ne voit que par ses yeux.

–Et pourtant, mère, c’est Julien Trassey qui vous a prévenue de l’accident survenu à mon oncle, dit Cécile.

–C’est qu’il ne pouvait faire autrement sans encourir le blâme de l’opinion publique, puisqu’on avait à craindre la mort de l’oncle Carloman.

–Carloman! répéta Albert Develt sans pouvoir s’empêcher de sourire. Votre parent, madame, porte réellement ce nom carlovingien?

–Oui, répondit Mme Maudhuy, et au nombre de ses griefs contre moi, il faut compter mon refus d’affubler mon fils, qui est son filleul, de ce nom inusité. Mais que dois-je faire, messieurs? y a-t-il moyen d’avertir Charles, en gare de Châlon-sur-Saône, de la hâte qu’ont les gens de Sennecey de lui interdire l’accès auprès du blessé?

–C’est possible, dit Albert Develt. Mais je crois connaître Charles. Une fois arrivé à Châlon, il n’est pas homme à reprendre le premier train pour Paris sans se rendre compte par lui-même de l’état des choses à Sennecey. Je ne saurais l’en blâmer; à sa place, j’agirais de même. D’abord on l’a appelé; il est dans son droit en se présentant; il remplit un devoir de famille et aussi un devoir social en ne laissant pas son oncle aux prises avec des avidités étrangères.

–Mais c’est lui qu’on accusera d’être amené au chevet du malade par une cupidité d’héritier, s’écria Mme Maudhuy. Voilàce que je redoute. Vous ignorez quel homme ombrageux est l’oncle Carloman. Ah! pourquoi, dans ma faiblesse maternelle, ai-je laissé prendre à mon fils depuis quelques années le rôle de chef de famille! Vous avez vu comment il a décidé son départ sans même me consulter. S’il m’avait demandé mon assentiment, s’il m’avait laissé le temps de réfléchir, ou bien si je n’avais pas perdu l’habitude de tout diriger, c’est moi qui serais partie à sa place et j’aurais su m’arrêter à Châlon; ou mieux encore, avant de me lancer en route, j’aurais télégraphié pour demander si ma présence était souhaitée. Cette promptitude de Charles est capable de nous perdre.

–Mais, Madame, dit Albert Develt, cet oncle Carloman.–il ne pouvait pas encore prononcer ce nom sans un peu d’emphase ironique–serait un bien méchant homme et un spécimen unique dans la classe à jamais vénérable des oncles à héritage s’il déshéritait Charles à cause de son empressement à l’aller visiter. Et puis, quelque machiavéliques que soient les manœuvres de ce Julien Trassey aidé de son notaire, il y a des lois contre la captation au détriment des héritiers naturels.

–Oh! je ne crois pas du tout que M. Limet, le notaire, soit l’allié de Julien Trassey, s’écria Mme Maudhuy.

–Cette affaire, reprit le jeune homme, est fort embrouillée dans mon esprit. Elle va certainement m’empêcher de dormir cette nuit, et mon insomnie sera hantée par les conjectures plus ou moins fausses que je ne saurai m’empêcher de faire sur les bonnes ou mauvaises chances que va courir mon ami Charles.

–Puisque vous prenez si bien à cœur notre situation, dit Mme Maudhuy, voulez-vous que je vous en débrouille les obscurités? Est-ce que cela ne vous ennuiera pas d’entendre parler longuement de nos affaires de famille?

–Ah! Madame, s’écria le jeune homme avec une vive expression d’intérêt, me traiter en intime c’est aller au-devant de mes désirs.

IV

Table des matières

«Il me faut remonter un peu haut dans l’histoire de notre famille, dit la maîtresse de la maison quand son auditoire se fut groupé autour de son fauteuil; je dois vous faire connaître le père de mon mari, M. Philibert Maudhuy, qui était de son vivant propriétaire foncier à Sennecey et en même temps régisseur des grands biens que le comte de Glennes possédait dans l’arrondissement.

«Mon beau-père était un homme rude à lui-même et aux siens, d’une activité, d’une économie poussées jusqu’au scrupule. Il n’avait qu’une passion, celle de la terre au soleil, cette passion rurale qui fait qu’on se refuse les douceurs du bien-être pour accroître chaque année son domaine d’un lopin de terre. Philibert Maudhuy se serait contenté pour ses trois fils d’une instruction sommaire, mais le comte de Glennes ne le souffrit pas. Le comte était le parrain du premier enfant de son régisseur et avait donné à son filleul son nom de Carloman qui ne fait vraiment pas mal, accolé au titre de comte de Glennes, mais qui est moins assorti à l’humble nom de Maudhuy. Le comte voulut payer les frais de collège de son filleul, et lorsque les deux autres fils, Claude et Louis, grandirent à leur tour, M. Maudhuy dut, sous peine d’injustice, leur donner une éducation analogue à celle de leur aîné.

«Ces deux cadets, d’une intelligence plus déliée, perdirent vite le goût de la vie rurale que Carloman conserva, et quand ils furent devenus des jeunes hommes, ils sollicitèrent leur père de leur laisser chercher leur voie dans quelque grande ville.

«Philibert Maudhuy entra dans une de ces colères qui faisaient trembler tout le monde devant lui, et il jura que dès le lendemain, ces beaux jeunes messieurs devraient mettre l’habit bas et faire l’office de garçons charretiers pour ramener la vendange s’ils voulaient avoir à dîner.

«La maison de régie était voisine du château; au moment où se passait cette scène dont mon mari, mon pauvre Louis, m’a bien des fois fait le récit, le comte de Glennes se promenait non loin de là. Il entendit les éclats de voix qui partaient de la salle basse, et sans façon, à sa mode noblement patriarcale, il entra pour mettre la paix entre le père et les enfants. Peut-être n’était-il si proche que parce qu’il prévoyait les difficultés qui s’élevaient entre eux. En tout cas, il entra, dès les premiers mots, au vif de la question en disant à mon beau-père qu’il tutoyait pour l’avoir connu tout enfant:

«–Raisonne, mon ami, avant de te fâcher. En gardant tes trois fils auprès de toi, qu’en comptes-tu faire? de parfaits régisseurs à ton exemple. Mais quand tu auras pris le goût du repos, je n’aurai pas besoin, moi, si je vis encore, de trois régisseurs, et mon choix est fait d’avance, puisque mon filleul aime le métier. Il est juste que je lui donne la préférence sur tes autres fils, eussent-ils tous trois la même vocation. Et puis, ton domaine s’arrondit si bien d’année en année que si Claude et Louis restent aux champs, ils peuvent se dispenser d’une sujétion de régie, et prétendre ne cultiver que leurs propres terres. Mais tu admettras que les vocations puissent différer, et si ces jeunes gens n’ont pas de goût pour le métier de propriétaire foncier, je ne vois pas pourquoi tu les empêcherais de tenter d’autres carrières.

«Mon beau-père se défendit de son mieux en arguant qu’il ne voulait ni ne pouvait dépenser de grosses sommes pour faire de ses deux cadets des avocats ou des médecins, D’ailleurs ses fils ne témoignaient pas d’aptitudes assez remarquables, à son gré, pour imposer des sacrifices au dévouement paternel. Ce que voulaient ces jeunes gens, c’était jouir des plaisirs de la ville; ce qui leur inspirait de la répugnance pour l’exploitation rurale, c’était une vanité paresseuse dont lui, Philibert Maudhuy, saurait biep venir à bout,

«Après un long débat, le comte de Glennes l’emporta sur le parti pris de son régisseur; il trouva aux deux jeunes gens un emploi qui devait décharger assez tôt leur père de toute obligation pécuniaire à leur égard. Claude et Louis entrèrent à Lyon dans les bureaux du banquier de M. de Glennes, et, grâce à leurs aptitudes, ils s’y firent l’un et l’autre une bonne place.

«Philibert Maudhuy avait cédé, mais à contrecœur; sa rancune contre ses deux fils se faisait jour par la manière emphatique dont il les nommait: «Ces beaux messieurs les banquiers», et par les brocards qu’il leur lançait au cours de leurs visites à la régie. Il s’excusait de paraître à table avec des vêtements poudreux au retour des champs ou de quelque foire, se disait confus de sa rusticité devant des citadins d’une telle distinction et tout en guignant de l’œil Carloman, aussi hâlé, aussi mal cravaté et vêtu que lui-même, il articulait un: «nous autres, paysans!» très narquois.

«Les deux cadets s’aperçurent encore mieux de cette rancune profonde que leur père leur gardait lorsqu’à la mort du régisseur, due à un accident de voiture, l’ouverture du testament leur apprit que leur frère était privilégié. M. Maudhuy avait laissé à Carloman les meilleures terres, la maison paternelle, et le quart en plus dont la loi autorise le don envers les enfants favorisés par le testateur. La part des deux cadets se réduisait pour chacun à une ferme d’environ cent quarante mille francs.

«Résolus à s’associer pour monter une petite maison de banque à Mâcon, ils allaient mettre en vente leur part d’héritage, lorsque Carloman leur offrit de la leur racheter et d’en solder le prix dans les trois mois. Etait-il aidé parle comte de Glennes, comme il le laissa entendre, ou bien, associé à la régie depuis dix ans, avait-il joint à ses économies et à la dot de sa femme l’argent comptant de son père, donné et reçu de la main à la main? Voilà ce qu’on ne sut point. Mais il est certain qu’à la mort du comte de Glennes, le régisseur n’eut aucun reliquat à payer à sa succession. Tout au contraire, il hérita d’un bois d’une quinzaine d’hectares situé sur la commune de Gigny. Le comte de Glennes, qui n’avait que des collatéraux éloignés, disait dans son testament que ce legs était un souvenir de sa famille, éteinte avec lui, le dernier du nom, laissé à son filleul en l’honneur des services rendus à son domaine par les trois générations de Maudhuy qui s’étaient succédé en qualité de régisseurs.

«Carloman s’établit alors à Sennecey-le-Grand, dans la vieille maison patrimoniale, inhabitée depuis longtemps. Son père et lui n’y avaient résidé qu’au moment des récoltes ou des tournées d’inspection dans les fermes. Suivant les errements paternels, il n’y fit aucune réparation et y vécut mesquinement.

«Je me souviens de ma surprise lorsqu’au retour de mon voyage de noces, j’allai visiter à Sennecey mon beau-frère et ma belle-sœur. Ils n’avaient pas paru à mon mariage, ma belle-sœur étant fort malade à cette époque. Elle ne pouvait élever aucun enfant et venait alors de perdre le troisième, à peine né. A notre retour d’Italie, elle était pourtant assez bien remise pour me recevoir, et d’après ce que je savais de la situation aisée de mon beau-frère Carloman, je me figurais trouver en elle une dame de compagnie, peut-être un peu arriérée quant à la coupe de ses robes, mais tenant son rang de son mieux.

«Je débutai par une affreuse maladresse en la prenant pour la servante quand je la rencontrai au seuil vermoulu de la maison Maudhuy. Cette étourderie de jeune femme n’était-elle pas excusable? Elle portait un tablier de cotonnade bleue à carreaux blancs sur sa robe de laine gris poussière; elle était coiffée d’un bonnet de mousseline à deux rangs de tuyaux ourlés et n’avait vraiment l’air que d’une boutiquière de village, comme supposition la plus flatteuse.

«C’était une excellente personne après tout et qui ne se choqua point de ma bévue. Mais mon beau-frère Carloman avait hérité de l’esprit narquois de son père.–Notez que cette raillerie qui consiste à se rabaisser pour aller au-devant d’une moquerie possible est un trait du terroir. Carloman donc se mit à rire de mon erreur et l’accueillit ainsi:

«–Il n’y a point d’offense, ma sœur, ne vous excusez point. Nous savons bien que nous ne sommes que de pauvres paysans et qu’il vous faudra de l’indulgence pour vous faire à notre simplicité. Toute autre belle dame de la ville se serait trompée comme vous, car à la ville, c’est la robe qui fait la dame. Ici, ce sont les chiffons de terre qu’on possède.

«Nous restâmes là une huitaine de jours seulement. J’aimais la villégiature, mais non pas dans une maison quasi rustique située dans la grande rue d’un gros bourg, dont le jardin était divisé en carrés potagers et la basse-cour, bruyante avant l’aube des pépiements de la volaille et de l’appel strident des coqs. Puis je l’avouerai: sans être envieuse, je me sentais agacée au cours des promenades en char-à-bancs qui nous menaient chaque jour visiter quelque terre appartenant à mon beau-frère. Je l’appelais tout haut marquis de Carabas; mais quand je me retrouvais seule avec mon mari, je ne pouvais m’empêcher de remarquer que mon beau-père avait fait bien inégalement le partage de ses biens entre ses trois enfants.

«Louis, qui était très pacifique, ne manquait pas de me répondre:

«–Tu vois comment vivent ces gens-ci. Pouvant manger du pain fait de leur blé, des volailles de leurs fermes, fournis en un mot de toutes les nécessités brutes de l’existence et s’en contentant, ils ne doivent pas dépenser par an plus de deux ou trois mille francs d’argent. Ils placent en terres l’excédent de leurs revenus et Carloman finira par justifier dans une certaine mesure la plaisanterie du comte de Glennes qui prétendait que le plan des Maudhuyétait de finir par englober tout le territoire de la commune de Sennecey.

«Je vous demande pardon, messieurs, de vous parler autant de questions d’argent, mais.

–Mais c’est là l’élément d’intérêt de cette histoire de famille, interrompit Albert Develt qui avait écouté jusque-là avec une attention soutenue. Si M. Carloman Maudhuy a continué à vivre de cetta façon, il serait possible d’évaluer, à une erreur da quelques mille francs près, l’héritage important qu’il laissera.

–Ce calcul ne saurait être établi un peu sûrement, dit M. Langeron, car, sans éléments d’information, il ne pourrait être tenu compte des placements plus ou moins heureux et de ces chances de gain qui viennent solliciter les capitalistes et font arriver chez eux le profit sur la pente de l’eau qui court à la rivière. M. Carloman Maudhuy a soixante-quatorze ans. Ayant mené toujours la vie restreinte que vous savez, ayant hérité successivement de sa femme et de plusieurs parents, il doit posséder environ un million. C’est pour moi un de ces provinciaux dont l’existence modeste prouve la force de l’épargne. De telles fortunes, accumulées sou à sou, et pourtant sans ladrerie–car nul n’a accusé jamais d’avarice Carloman Maudhuy–sont un exemple frappant de cette sagesse française qui prévoit et assure l’avenir par l’économie, et aussi par la simplicité des mœurs. Ah! certes, je souhaite que M. Maudhuy guérisse et qu’il jouisse le plus longtemps possible de sa fortune; mais, en fin de compte, chacun de nous doit dire adieu à ce bas monde, et cet héritage enrichira Charles et Cécile. La part de chacun sera encore assez belle, même s’ils doivent couper la pomme en trois.

–En trois? répéta Albert Develt avec un sursaut d’étonnement; mais après une courte réflexion, il ajouta d’un ton aimable en s’inclinant devant Mme Mandhuy:

–Eh! sans doute! madame a droit à n’être pas oubliée par son beau-frère.

–Je vous sais gré de cette politesse, répondit en souriant la maîtresse de la maison; mais je ne saurais l’accepter comme un présage. M. Langeron ne faisait pas allusion à moi tout à l’heure en présumant que l’héritage sera partagé en tiers. Il songeait à notre cousin d’Amérique dont la parenté avec mon beau-frère est la même que celle de mon fils et qui a par conséquent les mêmes droits à hériter.

–Ce cousin-là est donc le fils du second frère, de l’associé de votre mari, madame, dans sa maison de banque de Mâcon?

–Précisément, reprit Mme Maudhuy! et ceci me ramène au fil de notre histoire. La petite maison de banque prospéra pendant quelques années, bien que fondée avec des capitaux modestes. La fortune des deux frères dont vous connaissez le chiffre, ma dot et celle de ma belle-sœur, jetées dans la masse, en constituaient les fonds. Mais les deux associés n’avaient pas la même façon de comprendre et de pratiquer les affaires. Prudent, méticuleux, mon mari préférait manquer une occasion de gain plutôt que de livrer quelque chose au hasard. Mon beau-frère Claude n’aimait au contraire que les spéculations hardies d’où l’on pouvait espérer de gros bénéfices. Mais ma belle-sœur et moi nous n’avons connu que par la catastrophe ces divergences de vues et l’empire que finissait par exercer l’esprit entreprenant de Claude sur les scrupules de Louis. Notre rôle unique était d’élever nos enfants et de tenir honorablement nos maisons.

«Plus prévoyante que moi à l’égard des bonnes chances à ménager pour l’avenir, ma belle-sœur Hortense nomma son fils Carloman, après avoir remarqué un certain dépit dans les plaisanteries que fit M.C. Maudhuy le jour du baptême de mon fils Charles. Je n’avais pu me résoudre à donner à mon premier enfant ce nom inusité du doyen de notre famille qui était naturellement désigné comme parrain. Jeune comme je l’étais, dans une situation de fortune qui nous promettait une indépendance de mieux en mieux assurée, j’avais reculé devant les sourires à subir de la part des étrangers après leur question sur le nom donné au nouveau-né. Plus positive que moi, Hortense brava ce léger ridicule et peut-être, malgré quinze ans passés en Amérique et presque sans relations avec son oncle de Sennecey, le second Carloman Maudhuy devra à sa mère la part qu’il aura à l’héritage de ce vieil original.

«Le terme est un peu vif, employé à l’égard d’un parent malade; mais les souvenirs du passé l’amènent malgré moi sur mes lèvres. Jusqu’à présent nous ne devons à M. Maudhuy que la déférence qui sied envers les parents âgés; car il a manqué toutes les occasions de nous inspirer des sentiments plus affectueux. Je dirai même qu’il nous a donné sujet d’affirmer son égoïsme.

«M. Langeron sait par le menu et je n’ai pas l’intention de vous détailler, monsieur Develt, quelle série de spéculations malheureuses amena l’effondrement de notre maison de banque. Il suffit que vous sachiez qu’il n’y eut de perdu que notre fortune. L’honorabilité de notre nom ne fut pas atteinte, et, si nous fûmes ruinés, pas un de nos clients ne perdit une obole. Nous aurions pu être sauvés au cours de cette crise par une aide temporaire. M. Carloman Maudhuy nous refusa la sienne durement.

«Une fois tout liquidé, il resta de ce désastre une centaine de mille francs environ qui furent partagés entre les deux associés. Ni l’un ni l’autre ne put se résoudre à végéter dans un pays où ils avaient fait assez belle figure. Dans la décision qu’ils prirent, les deux frères suivirent chacun son instinct de nature.

«Mon mari, terrassé par sa ruine, n’eut plus qu’une idée lorsqu’il eut retrouvé ses forces morales: tâcher de s’employer pour nous faire vivre, sans avoir à entamer le petit capital qui nous restait et qu’il considérait comme réserve pour notre vieillesse ou la dot de ses enfants. Nous partîmes pour Paris, ce grand refuge des existences déclassées qui se cherchent une nouvelle voie. Les prétentions de mon mari étaient si modestes, et il apportait avec lui tant de témoignages d’estime et de chaudes recommandations qu’il trouva facilement le poste qu’il souhaitait. Puisque vous êtes le compagnon de mon fils dans la maison de banque où son père a passé les quinze, dernières années de sa vie, vous savez, monsieur Develt, quels bons souvenirs on y a gardé de ses services.

«Quant à mon beau-frère Claude, il était incapable de se résigner à un emploi en sous-ordre. Il quitta la France avec sa femme et son fils pour aller tenter la fortune en Amérique à l’aide du mince capital qui lui restait. Depuis quinze ans, nos seuls rapports avec ce parent ont été l’échange des lettres de faire-part avec leurs réponses de condoléances obligées lorsqu’un des nôtres venait de mourir. J’ai appris de cette façon la mort de mon beau-frère, survenue il y a dix ans déjà, et j’ai su par le texte imprimé qu’il résidait à Chicago, tandis que nous le croyions encore à New-York. Lorsqu’à mon tour j’ai adressé à ma belle-sœur et à son fils l’annonce de mon veuvage, j’ai reçu de Carloman, non pas même une lettre, mais une carte de visite sur laquelle il avait tracé d’une écriture aussi pointue, aussi anglaise que possible, les mots suivants:

«Présente ses compliments à sa tante et exprime son étonnement de l’adresse portant le nom de sa mère, décédée depuis six mois. En retour des regrets sympathiques qu’il envoie, espère un souvenir cordial pour le pauvre orphelin.»

«Voilà quelle fut, à quelques erreurs de mots près, selon la fidélité de ma mémoire, la marque de bonne parenté que je reçus de mon neveu dans cette triste circonstance. Carloman, qui m’avait envoyé ces trois lignes griffonnées à la bâte sur une carte de visite, n’avait pas songé, six mois auparavant, à me notifier la mort de sa mère. Je ne répondis rien au pauvre orphelin, et nos rapports s’arrêtèrent là.

–Savez-vous, Madame, demanda Albert Develt, si cet Américain est aussi ménager de sa prose envers M. Maudhuy de Sennecey?