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Alessandro Barocchi est né et vit à Rome. Il a dédié l’essentiel de sa vie professionnelle à la musique, créant et dirigeant le label de productions et d’éditions musicales Alta Tensione qui opère depuis 25 ans en Italie et à l’International. Diplomé de la School of Audio Engineering (école d’ingénieurs du son) de Londres, il est aussi musicien, auteur et compositeur de chansons. Il a également écrit des scénarii pour le théâtre.
Son premier roman,
Une Comédie Bestiale, a été publié en 2015 par les éditions Cavinato International. Celui-ci a obtenu le
Prix de la Critique au
Golden Book Awards 2016 de Naples,
une
Mention d’Honneur au
Prix National Leonardo da Vinci à Milan
, Un Certificat du Mérite au
Prix Medusa Aurea 2016 à Rome et un
Diplôme du Mérite au
Prix des Poètes Shelley et Byron Val di Vara 2016.
Auparavant, il a publié en 1983 un récit intitulé «
Alfa e Omega » dans la fameuse revue culturelle italienne
Frigidaire*, dirigée par Vincenzo Sparagna, connue du grand public pour les bandes dessinées de Tanino Liberatore et Andrea Pazienza.
* Équivalent du magazine français
Métal Hurlant, publié à la même époque.
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Veröffentlichungsjahr: 2017
ALESSANDRO BAROCCHI
Une bestiale comedie
Voyage en Enfer et retour
Traduit de l’italien par Eric Perchais
CAVINATO EDITORE INTERNATIONAL
Alessandro Barocchi
Une bestiale comedie
Voyage en Enfer et retour
Traduit de l’italien par Eric Perchais
Prima edizione: Cavinato Editore International – 2017
L'immagine di copertina è un'opera di "Cutter"
©Tutti i diritti riservati
CAVINATO EDITORE INTERNATIONAL
Tutti i diritti letterari e artistici sono riservati
I diritti di traduzione, di memorizzazione elettronica, di riproduzione e di adattamento totale o parziale, con qualsiasi mezzo (compreso i microfilm e le copie fotostatiche) sono riservati per tutti i Paesi.
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Au Maestro.
Prologue
À mi-chemin d’un escalier de pierre qui tombe en ruine, dans un vieux château abandonné, je me retrouve dans une pièce obscure et me rends compte que je me suis égaré. Avançant très lentement, à tâtons, j’aperçois un type assis sur une chaise qui dort adossé au mur. Mes yeux s’habituent progressivement à la pénombre et je commence à distinguer les formes. Il porte un vêtement long, une soutane semblable à celle d’un prêtre, mais n’en est pas un parce qu’il a une couronne de feuilles sur la tête ainsi qu’un étrange chapeau.
Je m’approche :
— Excusez-moi… (il ne m’entend pas)… excusez-moi !
Il se réveille, me regarde bizarrement :
— Ah oui… vous voulez faire la visite ?
Il se lève avec difficulté :
— Venez avec moi, il faut remplir le formulaire.
Il ouvre une porte débouchant sur un escalier qui descend. Je le suis, hésitant… il fait toujours aussi sombre.
Bientôt, nous entrons dans une autre pièce aménagée d’une table sur laquelle se trouvent des feuilles de papier.
— Remplissez-en un, c’est une décharge. Cela signifie que l’excursion s’effectue à vos risques et périls. Nous en avons besoin en cas d’incidents éventuels.
Je vais à la table, mais il y a toujours aussi peu de lumière. Il bâille. Je ne discerne rien sur le document.
— Vous devez parapher là, en bas, me dit-il.
Je n’y vois toujours rien, mais je signe malgré tout…
— Venez, la visite est gratuite. D’habitude, ce n’est pas moi qui m’en occupe, c’est Virgile… mais ces derniers temps il a en permanence quelque chose à faire. Depuis que ce comique toscan1 s’est mis à réciter mes vers, nous avons un monde fou… ils viennent tous ici, comme si nous étions à Eurodisney ! Virgile m’a même annoncé qu’il voulait me faire passer à la télévision ! Il affirme qu’il connaît des gens, qu’il a des relations, qu’il n’y aurait pas de problèmes, ni pour mes droits d’auteur ni pour mon cachet… sincèrement je ne saisis pas bien, mais il y a une chose que je comprends et je le lui ai dit : « Mon cher, à force de faire du ramdam, le Patron va un de ces jours faire de toi un invité permanent de ces lieux obscurs ». Et lui, il rit… il n’arrête pas de rire… mais qu’y a-t-il de si drôle ?
Nous ressortons de la pièce et reprenons notre descente par les escaliers.
— Excusez-moi ! Écoutez !
Il se retourne :
— Vous êtes déjà fatigué ? Nous venons à peine de commencer !
— Non, non, je lui réponds, c’est que je ne comprends pas où nous allons…
— Faire la visite !
— Oui, mais qu’allons-nous visiter ?
— Cher Monsieur, nous allons en bas, en Enfer. Où pensiez-vous aller ?
— Comment en Enfer ! Quoi ? Je suis mort ? Il ne me semble pas que je me sois si mal conduit jusqu’ici !
— Non, calmez-vous, vous n’êtes pas mort… je croyais que vous le saviez ! Moi, je suis mort ! Depuis tant d’années… j’étais de Florence, et maintenant tout ceci arrive à cause de l’œuvre que j’ai écrite ! C’est pour cela que le Patron a estimé qu’il serait parfait que j’accompagne les pèlerins dans leur visite, et aussi pour la bonne raison que je connais bien les lieux… comme je vous l’ai dit, il y a toujours du monde, et vous avez de la chance qu’il y ait peu de gens aujourd’hui. Parce que d’habitude, il y a la queue ! C’est pourquoi ils ont également appelé le pauvre Homère pour qu’il donne un coup de main, mais il ne voit plus grand-chose, il est très vieux, et cela ne nous aide finalement pas du tout… maintenant il semble que cet Anglais, un certain Shakespeare si je ne m’abuse, s’est décidé à nous prêter main-forte… quels snobs ces Anglais ! Il a fallu une éternité pour le convaincre !
Après l’avoir bien regardé, je lui dis :
— Mais alors, vous êtes le célèbre poète ! Vous êtes Dante ! Le père de notre langue ! Le grand Alighieri2 ! J’y avais bien pensé, mais je ne pouvais y croire ! Mais si vous êtes mort, comment puis-je vous voir, parler avec vous ? Et en plus, vous me répondez !
— C’est le Patron, toujours lui. C’est lui qui a inventé cette bizarrerie… il affirme que de nos jours l’homme a besoin d’exemples… et il nous a donc appelés pour vous servir de guide. Figurez-vous que la crise a frappé jusqu’ici… et il a dit qu’il était temps que nous aussi abandonnions notre repos bien mérité et que nous l’aidions à tenir la baraque. Quoi qu’il en soit, si cela ne vous dérange pas je vous invite à continuer, la visite est un peu longue…
— Oui, oui, je vous suis… je ne le crois pas, Dante qui me fait la visite ! Cela vous ennuie si je fais un selfie avec vous ? Sinon on ne me croira jamais…
— Que devons-nous faire ?
— Une photo, ensemble !
— Non, ne perdons pas de temps, nous n’apparaissons pas sur les photos, nous sommes des esprits, de la matière fluide qui ne se capture pas… vous pensez être le premier à me l’avoir demandé ? Je n’aurais rien contre, mais beaucoup ont essayé, pour rien. Ce qui en sort, ce sont vos faces de mortels déformées et vos bras tendus à l’horizontale… permettez-moi vous épargner cette peine… et puis votre téléphone, vous feriez mieux de le laisser, là où nous devons aller c’est un objet inutile.
— Bon, d’accord, mais je le mets où alors ?
— Donnez-le-moi.
Je le lui présente, Dante s’en saisit et le jette dans les escaliers.
— Mais Maestro, que faites-vous ? Mon téléphone !
— Montez, dépêchez-vous, sinon ils vont nous voler les jet skis…
— Qu’est-ce qu’ils vont nous voler ?
— Venez, venez avec moi…
1. Descente aux Enfers
Nous descendons encore, l’air est un peu plus chaud et il y a aussi plus de lumière. L’escalier en spirale finit sur une bande de sable devant un petit lac. Ça ne sent pas bon. Sur la rive se trouvent deux jet skis. Dante relève sa soutane, pousse un des engins dans l’eau et saute dessus.
— Venez, mettez-vous derrière moi.
— Ça va rentrer ?
— Rassurez-vous, je prends peu de place, je vous l’ai déjà dit, je suis de la matière fluide.
Il rit de bon cœur.
J’ai à peine le temps de monter qu’il démarre en dérapage, ce qui ne me rassure pas du tout. Derrière nous, un personnage sinistre, accompagné d’un type paraissant mal en point, grimpe sur la deuxième machine.
— Je m’excuse, Maestro Alighieri, mais je croyais qu’il y aurait un vieil homme sur un bateau, Charon3 peut-être, qui nous amènerait sur la rive opposée, comme vous l’avez raconté.
— Charon ? Vous pensiez qu’il travaillait encore ? Le pauvre ! D’accord, il n’était pas sympathique, mais après tout ce temps… c’est le Patron lui-même qui a décidé de le mettre à la retraite… ainsi que son fils ! Maintenant c’est son petit-fils, ce clochard derrière nous, sur l’autre jet ski. Nous avons adopté cet engin parce que ça va plus vite. Je vous ai dit qu’après ce comique, tout a changé ! Avec la barque ça prend trop de temps… avec toutes ces âmes et tous ces visiteurs, il y avait même la queue sur la plage ! Imaginez que nous avons dû sortir des chaises longues à cause de l’attente ! Le Patron s’est fâché et a déclaré : « des chaises longues ? Comme si c’était les vacances ? Ceux qui sont là doivent souffrir, pas se reposer » ! Non, je dois dire que les choses se sont améliorées dernièrement ; ça bouge plus et Belzébuth4 a fait des affaires en or ! En revanche, ces eaux répugnantes puent chaque jour un peu plus…
En fait, ça ne me semble vraiment pas être de l’eau ; sombre comme du pétrole, elle dégage une odeur suffocante, et toutes ces choses difficilement identifiables qui flottent…
Nous arrivons sur la berge opposée. Dante descend et s’approche d’un personnage en jeans et débardeur, arborant de nombreux tatouages et quelques piercings sur le visage, mais coiffé cependant d’une couronne de feuilles. Ils se saluent d’un signe de la tête et l’inconnu repart sans s’attarder sur un autre jet ski.
— Qui était-ce ? Je lui fais.
— Virgile5.
— Qui ? Virgile ? Mais Virgile… Virgile ? Vous plaisantez ! Habillé comme ça ? Virgile avec des tatouages et des piercings ?
— C’est un païen, le Patron le lui permet. Moi aussi je trouve que les tatouages et les piercings c’est un peu trop, je le lui ai dit. Mais ça lui est égal, il fait ce qu’il veut. J’avoue néanmoins que moi aussi je porterais bien une paire de jeans. Cette soutane est encombrante et peu pratique, surtout dans les escaliers.
Il se met en route et je le suis. Nous empruntons un autre escalier qui descend, toujours en spirale.
— Venez, si nous avons de la chance nous arriverons à temps pour le spectacle des diablesses. C’est quelque chose !
Il hâte le pas. Je le suis, intrigué, et après quelques marches il ouvre une porte et m’invite à le suivre.
À l’intérieur se distingue une forte odeur de soufre. La lumière est bleutée, il y a un peu de fumée et plusieurs personnages à l’air désespéré sont attachés sur des chaises. Ce sont tous des hommes, nus, les parties génitales enfermées dans de petites boites connectées à des fils.
Je suis mon guide qui s’approche d’une table un peu à l’écart et me fait signe de m’asseoir.
À part les types ligotés à leurs sièges, l’endroit est vide.
— Mettez-vous là, vous verrez mieux.
— Mais qu’y a-t-il à voir ?
— Le spectacle ! Et quel spectacle !
— Il n’y a pas grand monde…
— C’est parce que c’est la basse saison, mais d’habitude il est difficile d’entrer avec la cohue qu’il y a.
— À propos, mais qui sont-ils ?
— Ce sont des âmes damnées qui fréquentaient de leur vivant les clubs de lap dance et les peep-shows… des branleurs en somme.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont sur les parties génitales ?
— Attendez de voir…
— Maestro, vu que nous sommes là, on se prend un petit godet ?
— Écoutez, mais où vous croyez-vous ? Ceci est un lieu de pénitence ! Je suis ici pour vous montrer ce que vous, humains, risquez avec vos agissements scélérats et vous me parlez de boire un verre ?
Toutefois, si vous désirez quelque chose le bar est là, mais je vous avertis : les tarifs sont élevés et le service démoniaque. À vous de voir.
— O.K., j’y vais… vous ne voulez rien ?
Dante me regarde comme un docteur regarde un malade au stade terminal.
Je m’avance au comptoir. Un type avec une queue et des cornes s’affaire avec des verres.
J’attire son attention. Il s’approche, les yeux rouges et la peau bleue…
Il me demande ce que je prends. Son haleine sent comme l’eau du lac, peut-être même pire ; les dents noires, la langue rouge et fourchue, un diable en somme, en tout cas il y ressemble. Il ne porte pas de vêtements.
J’hésite entre un Bloody Mary et un Negroni… je me décide finalement pour une simple vodka, c’est peut-être moins risqué.
Il me regarde et rit. Son rictus n’est vraiment pas beau à voir… il m’indique trois bouteilles, une rouge, une bleue et une verte. Apparemment, le choix se résume à cela.
J’opte pour la rouge, cela me semble approprié.
Je le lorgne du comptoir : il a des sabots, les jambes courtes et deux pénis, l’un petit et l’autre un peu plus gros, qu’il tripote sans cesse pendant qu’il s’occupe de mon verre, ce qui me dégoûte passablement.
Il verse le liquide – rouge, naturellement – et me l’apporte. Il me fait trois avec les doigts et je lui donne trois euros. Il me regarde et s’esclaffe de nouveau. Encore un horrible spectacle. Légèrement agacé je lui en tends trente. Il continue à rigoler… une vision toujours aussi détestable.
Derrière moi, Dante m’explique :
— Il ne veut pas d’argent, il vous annonce que le prix c’est trois ans de vie en moins.
Je lui rends vite le verre plein et m’éloigne plus rapidement encore. J’entends le type proférer quelque chose d’une voix peu avenante et dans un langage inconnu, mais j’en imagine la signification.
Je me rassois près de Dante, et voilà qu’elles entrent !
Quatre silhouettes sculpturales, féminines, complètement nues, la peau bleue… dire qu’elles sont magnifiques serait les offenser… STUPÉFIANTES ! Elles aussi avec queues et cornes, mais rien à voir avec le barman, heureusement !
Elles prennent position sur un podium devant les pauvres types attachés à leurs chaises qui, dès qu’ils les aperçoivent, commencent à s’agiter.
Le show débute : la musique est douce, chaude, subtile, à peine rythmée pour donner le tempo, et toutes les quatre se mettent à bouger. Leurs mouvements sont parfaits, elles semblent être dépourvues d’os, déliées et sinueuses comme des poupées en caoutchouc. Les lumières rouges sur le bleu de leur peau les rendent encore plus sensuelles. Elles attaquent par une partouze lesbienne, et les âmes damnées en dessous d’elles commencent à se lamenter. Elles jouent un peu et décident finalement de descendre toutes ensemble pour s’occuper des pauvres types ligotés. Elles débutent avec leurs langues, dans les oreilles, dans le cou, puis écrasent leurs seins contre leurs visages, puis leurs fesses et leurs queues qui s’enroulent comme des serpents. Et enfin, elles frottent méthodiquement leur sexe sur leurs nez, leurs bouches, avec une maestria à vous couper le souffle. Alors partent les premières décharges ! Les parties génitales des malheureux font des étincelles et, un par un, à répétition, ils se prennent une terrible décharge électrique. Et elles insistent et insistent encore, les gerbes sont toujours plus fréquentes. Ils crient comme des cochons qu’on égorge tandis que les diablesses se paient du bon temps, échangeant des sourires entendus.
— À peine commencent-ils à bander qu’ils reçoivent une décharge de 1000 volts ! m’informe Dante.
Puis il me fixe l’air soupçonneux et me demande :
— À propos, comment allez-vous, là, en bas ?
Lui montrant mes mains, je lui dis :
— Rien, tout va bien… qu’est-ce qu’on fait ? On s’en va ?
Il me regarde, pas convaincu du tout :
— Oui, allons-y, c’est préférable !
Tandis que nous sortons, je ne peux détourner les yeux des diablesses qui, imperturbables, s’acharnent sur leurs victimes, lesquelles, à force de secousses, sont quasiment allumées comme des ampoules… et je pense soudain que, sur terre, les danseuses de bar ont encore beaucoup à apprendre…
Quand nous arrivons dehors, Dante se tourne vers moi solennellement.
— Mon cher, ceci est un premier enseignement, brutal et douloureux comme il se doit. Prenez-le comme tel !
— Mais Maestro, pardonnez-moi, n’est-ce pas un peu cruel ?
— Vous ne réalisez toujours pas où vous êtes ? C’est l’Enfer, le royaume de la cruauté, où les âmes vont passer l’éternité à expier leurs péchés dans la souffrance !
— Si, je comprends, mais sincèrement… ces diablesses ne vous font-elles aucun effet ?
— Je suis Dante Alighieri ! J’ai écrit des vers célèbres sur l’amour platonique, sur ma candide et pure Béatrice6, et vous me demandez quel effet elles ont sur moi ? Aucun !
— Maestro, avec tout le respect que je vous dois, j’ai vu votre embarras. Il m’a même semblé que vous transpiriez !
— C’était à cause de la souffrance de ces âmes, race de mécréant ! Êtes-vous ici pour apprendre, ou quoi ?
— Oui, oui, Maestro, ne vous fâchez pas. C’est que nous avons à peine commencé, et peut-être que ces questions sont des héritages du monde terrestre.
— Eh Bien, dépêchez-vous de vous en débarrasser tant qu’il est encore temps.
Il reprend son chemin.
Cela dit, je ne suis pas entièrement convaincu par cette explication : il m’a bien semblé que le Maestro ressentait bien autre chose que de la peine. Je le suis.
— Maestro, l’endroit que nous venons de visiter, était-ce un bar réservé aux hommes ?
— Principalement, oui, mais de temps en temps, ils travaillent sur des âmes de femmes, à l’occasion d’enterrements de vie de jeunes filles… même traitement, sur les parties génitales je veux dire. Le show des diables est aussi bon que celui des diablesses, à en juger par les étincelles que l’on voit sur ces pauvresses !
Nous continuons à descendre, de plus en plus profondément, et il fait un peu chaud à présent.
— Prochain arrêt, la salle du centre d’appels !
— Il y a également un endroit pour eux ?
— Il y en a un pour tous.
Disant cela, il ouvre une porte et me laisse jeter un coup d’œil à l’intérieur ; il y a des tables avec des téléphones et des hommes et des femmes bien habillés, assis, le visage défait.
— Ce sont tous ces managers qui, dans la vie, ont géré ces centres, ou ceux qui ont inventé ces horribles serveurs vocaux qui te demandent de presser différentes touches ; tout cela pour que, finalement, la communication soit coupée après une heure d’attente. Sauf que leur ligne à eux n’est jamais interrompue, et ils sont contraints d’appuyer sur les touches encore et encore, pour aller d’un message enregistré à l’autre sans que jamais personne ne décroche… Les pauvres, comme c’est terrible !
— Mais personne ne répond jamais ?
— Jamais !
2. Rencontre avec Adramelech7
Nous descendons encore.
— Vous êtes fatigué ?
— Non, non… un peu troublé…
— Et nous n’en sommes qu’au début…
Peu après nous arrivons à une sorte de palier comportant de nombreuses portes, où nous croisons des diables et des diablotins qui entrent et sortent des différentes pièces, tous pressés et l’air très occupé.
— Si vous voulez, vous pouvez vous reposer un moment ici – et il m’indique un petit divan.
— Mais où sommes-nous maintenant ?
— C’est un centre de tri de démons : ce sont les bureaux des destinations, d’où ils vont être orientés selon les zones à gérer.
— Ici aussi, la bureaucratie existe !
— Figurez-vous qu’elle est née ici…
Pendant que Dante parle, un diablotin en surpoids se faufile entre nous et me bouscule. Dante se retourne, furieux, et l’engueule copieusement dans une langue inconnue. Le petit démon s’enfuit, confus.
— Maudites recrues, de plus en plus incapables et mal formées ! Si vous ne les remettez pas tout de suite à leur place, elles deviennent arrogantes et autoritaires.
— Mais quel rapport avez-vous avec eux, je veux dire vous, en tant qu’âme-guide ?
— Aucun, autant que possible, mais nous nous croisons parfois, évidemment, et ils le redoutent, comme il se doit ! Au fond, ce sont des damnés. Passer toute la journée à faire souffrir quelqu’un, cela vous semble être un bon travail ?
— Ben… effectivement…
— Venez, c’est notre tour avec le préposé aux visites.
Ouvrant une porte, il m’invite à entrer dans l’une des salles.
À l’intérieur se trouve un diable assis à un bureau, indubitablement différent de ceux que nous avons vus jusqu’ici. Il porte des lunettes, est vêtu d’une veste et d’une cravate, et ses cornes paraissent plus grosses et bien soignées.
Dante s’adresse à lui brusquement :
— Ce monsieur veut jeter un œil aux diverses excursions que vous proposez. Vous avez des brochures à lui montrer ?
— Maestro ! lui répond-il en le regardant par-dessus ses lorgnons.
Il se lève et vient vers nous en tendant la main. J’observe ses pieds, il porte des chaussures coûteuses, mais bizarres. Je crois qu’il a des sabots.
Dante se recule, et je l’imite moi aussi ; notre interlocuteur fait semblant de rien et nous invite à nous asseoir devant son bureau.
— Enchanté, me fait-il, je m’appelle Adremelech, humble serviteur du grand Satan, Grand Chancelier des Enfers ! Bienvenue dans le règne de la souffrance, bienvenue en Enfer… jusqu’ici l’expérience vous plait ?
— Je suis surpris et choqué.
— Évidemment ! Voilà pourquoi là-haut (et il lève les yeux au ciel) ils ont décidé d’essayer ce type d’expérience avec vous, misérables petites âmes libres. Une tentative pour vous réhabiliter, vu la considérable augmentation des arrivées ici-bas… et si je peux me permettre d’être honnête – même si cela n’est pas dans notre intérêt – nous n’en sommes pas ravis, parce que trop c’est trop ! Souvent, les nouveaux venus doivent attendre longtemps avant d’être orientés… ils sont si nombreux ! Nous ne savons plus comment faire… bien sûr nous ne nous plaignons pas, les affaires vont très bien, mais nous aussi avons nos limites ! Pensez qu’en peu de temps nous avons ouvert quatre autres sections flambant neuves ! A [...]
