Veillées d'une mère de famille - Adélaïde Manceau - E-Book

Veillées d'une mère de famille E-Book

Adélaïde Manceau

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"Veillées d'une mère de famille", de Adélaïde Manceau. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Adélaïde Manceau

Veillées d'une mère de famille

Sept nouvelles
Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304874

Table des matières

SEPT NOUVELLES POUR L’ADOLESCENCE
LA JALOUSIE
LE JOUR DE L’AN
JACQUOT ET MARIE OU LES PETITS SAVOYARDS.
ANNETTE ET FLORESCA OU LA POLITESSE DU CŒUR.
L’INSPECTRICE DU PENSIONNAT DE JEUNES DEMOISELLES.
LE PETIT AUVERGNAT
BONHEUR ET MALHEUR OU L’ASILE LE PLUS SUR EST LE SEIN D’UNE MÈRE.

A MES CHÈRES ÉLÈVES.

O vous! dont je guide l’enfance Vers le travail, vers la science, Ces fonds qui ne manquent jamais; Lorsque vous répondez à mes tendres souhaits, Je vous dois une récompense. Agréez donc, ouvrez avec ardeur Ce fruit de mes loisirs, ce gage de tendresse; Et si ce livre sert à former votre cœur, A préserver du mal votre ardente jeunesse, Je l’aurai fait pour mon bonheur!

SEPT NOUVELLES POUR L’ADOLESCENCE

Table des matières

LA JALOUSIE

Table des matières

Angélique était le premier enfant, l’enfant chéri de M. et Mme Aubert; sa figure charmante, ses grâces ingénues, l’expression de son âme aimante, qui apparaissait dans ses doux regards, dans ses moindres mots, dans ses incessantes caresses, tout les ravissait en elle. Trop jeunes tous deux pour savoir modérer leur satisfaction, leur bonheur de posséder une si intéressante petite fille, ils en faisaient l’objet unique de leur joie et de leur amour. Tout ce qu’elle disait ou faisait en l’absence de l’un était répété par l’autre avec admiration; tous deux en jouissaient avec un plaisir indicible, et ces récits valaient à l’enfant des millions de caresses.

La petite n’en paraissait que plus aimante et que plus aimable; aussi quand des personnes sensées les engageaient à modérer cette exaltation, qui pouvait nuire un jour à leur fille, ils ne comprenaient rien à ces remontrances; et, persuadés que la nature l’avait comblée de ses dons les plus parfaits, ils continuaient de la considérer comme leur bien le plus précieux. «Jamais, jamais, se disaient-ils, nous ne pourrons aimer de même un autre enfant.»

Ils ne savaient pas encore que l’amour paternel ou maternel est le sentiment par excellence; qu’il s’étend à tous les êtres qui en sont les objets, sans perdre de sa force par l’habitude ni par les soins multipliés qu’il impose. Cela est si vrai que de vieux parents, à l’âge où les autres sentiments semblent s’assoupir, retrouvent encore tout le feu, toute l’activité de leur jeunesse pour. chérir leurs petits-enfants.

Angélique avait quatre ans lorsque madame Aubert lui donna une petite sœur; et quoique cet événement lui fût présenté d’avance sous le jour le plus agréable, la petite fille ne put voir avec plaisir un autre enfant presque toujours dans les bras de sa mère, y usurpant ses droits, et lui ravissant ainsi une partie de la sollicitude maternelle.

Était-elle sur les genoux de son père, il interrompait ses ris, ses jeux et les baisers qu’il lui donnait pour regarder avec intérêt cet autre petit être qui dormait dans son berceau ou sur le sein de sa mère. Leur jeune Hélène faisait-elle entendre l’un de ces cris si communs à cet âge, tous deux pressaient ses petites mains, touchaient son front avec inquiétude. Angélique ne connaissait pas toutes les maladies qui peuvent atteindre la première enfance; elle ne savait pas deviner ce qui pouvait ainsi préoccuper ses parents; tout ce qu’elle comprenait, c’est qu’elle n’était plus l’objet unique de leur affection; et dès lors son amabilité, si charmante, se changea en pleurs, en bouderies, en inégalité continuelle de caractère.

Sa sœur, d’une complexion plus délicate que la sienne, réclama longtemps les soins les plus empressés de ses parents: nouveaux sujets de larmes pour la petite jalouse, qui, par un instinct machinal d’amour d’elle-même, contractait un défaut dangereux, une maladie de l’âme qui pouvait y dessécher la source du bien et le germe des plus doux sentiments de la nature.

Ses parents s’affligeaient du changement survenu en elle; mais ils espéraient qu’à mesure que la raison éclairerait son esprit, elle guérirait la plaie de son cœur, et lui rendrait ce qu’elle annonçait de bon et d’aimable dans sa première enfance.

Cependant le temps, en développant les facultés de la petite Hélène, la rendait aussi gracieuse, aussi charmante que l’avait été sa sœur. Sa gaîté, sa vivacité, sa douceur, sa précoce intelligence enchantaient son père et sa mère. Une cruelle expérience leur ayant appris qu’il est nuisible de faire voir toute la tendresse qu’on porte à un enfant, ils restreignaient l’effusion de leur amour; ils craignaient d’ailleurs d’irriter la susceptibilité d’Angélique, qu’ils aimaient également, et tâchaient d’être extrêmement circonspects dans les marques d’affection qu’ils donnaient à sa sœur.

Celle-ci était si gentille pourtant par ses aimables reparties, si intéressante par son heureux naturel, que le sourire de leurs lèvres ou les larmes qui brillaient dans leurs yeux, ou seulement leurs regards approbatifs, apprenaient à leur autre malheureuse enfant ce qui se passait dans leurs cœurs. C’étaient autant de traits aigus qui perçaient le sien et qui lui faisaient connaître tous les tourments de la haine et de l’envie.

Les amis intimes de la famille, s’apercevant de la tristesse, du dépérissement d’Angélique, ne tardèrent pas à en deviner la cause. «Mettez cette enfant en pension, dirent-ils, cela changera ses idées, portées douloureusement sur un seul objet. — C’est ce que nous avons l’intention de faire, répondaient les trop faibles parents; mais elle est encore si jeune; comment nous en séparer?»

Un mal inquiétant survenu aux yeux d’Angélique, et augmenté par les pleurs qu’elle répandait souvent, les força d’ajourner la détermination qu’ils auraient dû prendre plus tôt. Pendant ce temps leurs soins redoublèrent en raison de leur inquiétude, et leur fille put reconnaître combien elle leur était chère.

Cette pensée lui venait quelquefois, et la rendait honteuse de son injustice à leur égard. Quand, un bandeau sur les yeux, elle était conduite par son père ou sa mère, quand elle entendait leur douce voix la questionner sur ses souffrances, qu’elle sentait leurs mains mettre des compresses rafraîchissantes sur ses yeux en feu; quand elle les entendait refuser toute partie de plaisir pour rester auprès d’elle, quand ils lui racontaient ou lui lisaient des histoires propres à l’égayer, elle les bénissait dans son cœur et rendait grâces à Dieu de lui avoir donné de si bons parents.

Mais sitôt que sa jeune sœur venait détourner pour un instant leur attention des soins qu’elle croyait lui être exclusivement dus, lois même qu’elle entendait le faible bruit du baiser qu’ils lui donnaient, le feu du dépit couvrait son visage et lui enflammait de nouveau les yeux, puis les larmes amères qui en sortaient lui causaient des douleurs inouïes.

Pour lui éviter de nouvelles souffrances et la guérir de la cruelle maladie morale qui aggravait ses maux physiques, ses parents se déterminèrent à envoyer pendant quelque temps la petite Hélène chez une de leurs parentes, dans une campagne éloignée de Paris, leur résidence habituelle. Ainsi, par amour pour une enfant qui ne leur causait le plus souvent que des peines, ils se privaient de la vue de celle qui par sa gentillesse enchantait leurs regards, et par son heureux naturel charmait à tout instant leurs cœurs.

Telle est la tendresse d’un bon père et d’une bonne mère; c’est un désintéressement généreux et héroïque, une abnégation continuelle de ce qui leur plaît pour l’utilité de ce qu’ils aiment. Oh! qu’ils sont ingrats les enfants qui ne savent pas comprendre tant d’amour!

Quand Angélique n’eut plus près d’elle un objet de comparaison de ce que peut un attachement si parfait, elle jouit avec délices de celui de ses parents, et la paix rentra dans son âme.

Cet état de calme lui rendit peu à peu la santé et l’usage de ses yeux; cependant il resta sur l’un d’eux une petite taie qui, en grandissant, pouvait avoir des suites fâcheuses.

Lorsque Angélique ne laissa plus d’autre inquiétude à ses parents que cette tache à peine visible encore, ils songèrent à rappeler près d’eux leur autre fille; qui avec les bons paysans au milieu desquels elle se trouvait, devait prendre un jargon et des manières tout à fait opposés aux leurs.

Ils crurent de leur devoir, auparavant, de parler raison enfin à leur fille aînée. «Ma chère enfant, lui dit son père, je suis persuadé que tu ne peux douter de notre tendresse pour toi; c’est toi qui la première a fait battre notre cœur d’un amour tellement grand, tellement profond, que je ne saurais te le dépeindre, mais dont nos soins si tendres et si constants ont pu te fournir la preuve. — Ah! oui, s’écria Angélique en serrant la main de son père et de sa mère, je vous dois pour ainsi dire deux fois la vie, et je ferai tous mes efforts pour embellir à mon tour la vôtre. — Je ne doute pas de tes bons sentiments, ma bien-aimée; pourtant, il est en toi une funeste disposition qui nous fait gémir chaque jour et empoisonne notre bonheur de famille. Tu comprends de quoi je veux parler, mon Angélique; ne feras-tu nul effort sur toi-même pour chasser de ton cœur la honteuse jalousie qui s’en est emparée pour ton malheur et pour le nôtre?

«— O papa! ô maman! suis-je maîtresse de moi-même quand je vous vois prodiguer à ma sœur les mêmes caresses et les mêmes soins qu’à moi? Je vous aime tant, que je voudrais vous voir m’aimer par-dessus tout!

«— Tant que tu n’as été qu’une enfant! interrompit sa mère, tu ne pouvais comprendre les devoirs, les obligations d’un père et d’une mère, et je conçois que lorsque, toute petite, tu nous a vus nous occuper d’un autre être que toi, tu as pu en éprouver du déplaisir; mais à présent que tu as du jugement, tu dois comprendre que si de bons parents sont l’image de Dieu sur la terre, ils doivent, comme lui, répandre leurs bienfaits et étendre leur amour sur tous ceux qui leur doivent l’existence. En agir autrement, ne serait-ce pas s’aliéner le cœur même des plus favorisés de leurs enfants, s’il était possible qu’il y en eût? car la justice est l’aliment de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bien. Comment, si l’on ne les estimait pas, chérir ses parents autant qu’ils doivent être aimés?

«— Tiens, ma chère fille, reprit M. Aubert en conduisant Angélique près d’une cage qui renfermait une couple de serins; examinons ces oiseaux: tant que leurs petits seront tout jeunes, tu verras leur père et leur mère voler constamment à leur nid, soit pour leur donner la becquée, soit pour les réchauffer sous leurs ailes; mais lorsque ceux-ci pourront se passer de tous ces soins, et qu’il surviendra une autre couvée, le serin et la serine les reporteront sur les autres objets de leur tendresse, qui les réclameront à leur tour. Ceci est une loi immuable de la nature: il ne faut donc pas que parmi les enfants des hommes les aînés s’étonnent et s’affligent de l’affection de leurs parents pour les plus petits. Mais l’amour paternel dans les hommes, bien plus perfectionné, bien plus durable que l’instinct, néanmoins si touchant, des animaux, s’étend, se propage à tous les êtres qui réclament leurs soins, en demeurant toujours aussi fort, aussi grand, aussi invariable pour ceux même à qui ils deviennent inutiles. Que dis-je! inutiles; si les bons parents n’éprouvent plus une aussi grande préoccupation pour les besoins matériels de leurs premiers-nés, que de sollicitude, que de sacrifices pour leur instruction! Que de travail, de privations ils s’imposent pour leur assurer une existence heureuse, indépendante! Je ne citerai que nous, mon amie: ta mère et moi nous pourrions vivre à l’aise avec le bien que nous avons; mais tu grandis, ainsi que ta sœur: il nous faut les moyens de payer ta pension, et ensuite la sienne, dans une bonne institution, de vous y donner à grand prix des maîtres distingués, de vous amasser à chacune une dot; je vais pour cela me livrer à des spéculations commerciales, qui me raviront peut-être mon repos de corps et d’esprit; qui m’exileront souvent de mes foyers, et priveront ta mère de sa sécurité, de ses douces habitudes de famille, etc. Crois-tu qu’elle et moi, en agissant ainsi, nous ferons moins pour nos chères filles que nous ne l’avons fait dans leurs premières années? Et s’il nous survenait un troisième enfant, faudrait-il que toutes deux vous fussiez jalouses des soins assidus qu’il réclamerait à son tour, et dont vous n’auriez plus besoin?

» — Je comprends cela, répondit Angélique; si j’avais à présent un petit frère ou une petite sœur, je crois que je l’aimerais beaucoup, et que je prendrais plaisir à vous seconder pour l’élever; mais je n’ai pas été maîtresse de mes premières impressions, quand j’étais petite, et ce n’est pas ma faute si je ne puis chérir ma sœur. — C’est que tu n’as jamais réfléchi au bonheur que tu as de posséder une compagne, une amie, une compagne de tes peines et de tes plaisirs, ni au devoir que t’impose le titre de sœur.

«Dans peu la religion t’apprendra à la connaître, et tu sauras que le Seigneur commande à tous les hommes de se chérir comme des frères, à plus forte raison il impose cet amour fraternel à ceux qui le sont en effet.

«Mais, sans cette obligation que nous fait la charité, un penchant naturel attire ordinairement les uns vers les autres tous ceux qui sont issus de mêmes parents, élevés sous le même toit, avec les mêmes soins et le même amour. Ce sentiment rend plus vifs les plaisirs de l’enfance, et plus douces ou moins amères les joies ou les adversités qui peuvent survenir dans un autre âge.

«Tiens, lis ces vers de la Morale de l’Enfance, ils semblent faits exprès pour te développer la pensée que je cherche à t’exprimer:

Combien on doit aimer ses frères et ses sœurs! Que ces liens sont doux! Ensemble dès l’enfance, Unis par le devoir, unis par la naissance, Où trouver des amis, et plus sûrs et meilleurs?

«— Ah, papa! ah, maman! je sens toute mon injustice à l’égard d’Hélène, je tâcherai de la réparer; il me semble même que je désire revoir ma petite sœur, pour m’habituer à l’aimer, comme j’aurais dû toujours le faire.

«— Bien! bien? dirent ses parents émus, sois toujours ainsi, telle que tu dois l’être, et tu redeviendras notre fille bien-aimée, comme tu l’étais dans ton enfance»

Le désir de satisfaire ces tendres parents et de corriger son cœur du défaut qu’elle commençait à reconnaître en elle lui fit souhaiter en effet le retour de la jeune exilée. Il fut convenu qn’Angélique accompagnerait sa mère, qui devait l’aller chercher.

Madame Aubert ne retrouva plus Hélène ce qu’elle était en partant, c’est-à-dire une petite Parisienne blanche, mignarde, élégante dans sa tournure; mais une petite paysanne hâlée, joufflue et costumée comme les gens du pays (car la bonne parente chez qui elle était, soit pour conserver ses vêtements intacts, soit pour la mettre plus à l’unisson de ses compagnes de jeu, l’avait fait habiller à neuf, à la manière des enfants du pays. Madame Aubert n’en eut pas moins de plaisir à la revoir, car elle lui parut très-bien portante, ainsi que toujours bonne et gentille. Angélique rit beaucoup de la métamorphose: l’aspect de sa sœur lui donna d’autant moins d’ombrage, que son amour-propre lui disait qu’elle-même était alors beaucoup plus jolie et avait l’air beaucoup plus distingué qu’Hélène. Mais quand elle entendit leur cousine faire à sa maman l’éloge du caractère de cette bonne petite, devenue le bijou de tous les habitants du village, à commencer par M. le curé, qui s’était fait un plaisir de lui apprendre à lire et à écrire; quand elle vit sa mère pleurer de joie à ce discours, se récrier sur les progrès rapides de l’enfant; quand elle comprit que sa cadette de quatre années en savait presque autant qu’elle, car son mal d’yeux avait ralenti ses progrès, elle sentit les tourments de la jalousie rentrer dans son cœur.

Honteuse d’un tel sentiment, elle s’efforça de le cacher; mais sa souffrance intérieure altérait ses traits, ôtait à son esprit sa vivacité, et la rendait si différente d’elle-même, que plusieurs gens de la ferme ne purent s’empêcher de dire, avec leur grosse franchise: «Oh! pour c’t’elle-là, elle n’est pas si gentille, si avisée que l’autre. Comme elle est soucieuse et peu avenante!»

Madame Aubert leur fit signe de se taire; mais le coup était porté. Angélique avait entendu ce propos, et ne s’en montrait que plus triste et moins aimable. Ces bonnes gens la regardaient d’un air curieux, qui semblait interroger sa conscience pour savoir le sujet de son mépris. Ils ne tardèrent pas à le deviner; ils se firent signe d’un air d’intelligence et de chagrin. Un vieillard respectable, le patriarche du hameau, crut même devoir lui adresser ces mots: «C’n’est pas bien, mam’selle, vous avez de l’envie. C’est un grand péché devant Dieu, ça, ça vous perdra... Croyez-moi, chassez c’te mauvaise pensée... J’ons huit enfants qui s’aiment tretous; vous n’êtes que deux, et vous ne vous aimeriez pas! fi-donc...» L’humiliation accrut la douleur d’Angélique. Dès lors elle ne fit plus que tourmenter sa mère pour revenir à Paris, malgré la beauté de la campagne, qui d’abord l’avait charmée. Ainsi le trait aigu qu’on porte dans l’âme empoisonne tous les plaisirs qu’on pourrait goûter.

A peine de retour à là maison paternelle, elle fut placée dans un bon pensionnat; car il était plus que temps de s’occuper de son instruction. Le désir qu’elle avait de se distinguer par quelque savoir et quelques talents l’empêcha de trop s’affliger de quitter son père et sa mère. Un autre sentiment moins louable servit à rendre son œil sec en se séparant d’eux: elle n’allait plus être témoin de leur affection pour Hélène...

Elle-même fut surprise de se trouver si peu sensible à cette séparation, et quand elle en reconnut la principale cause, elle rougit de comprendre combien sa fatale passion altérait dans son cœur les affections de la nature.

Le soir, à genoux auprès de son lit, pour la première fois hors du toit paternel, elle fit amende honorable devant le Seigneur d’un si coupable sentiment, lui promit de s’efforcer de le déraciner de son cœur, lui demanda la grâce de persévérer dans ses bonnes résolutions et de lui faire commencer une nouvelle ère d’innocence et de bonheur.

Le remède le plus efficace contre les maladies de l’âme, c’est la ferme volonté de s’en guérir. Dès cet instant la cure semble presque opérée dans le cœur d’Angélique.

Le désir de faire une bonne première communion vint encore redoubler son désir de ne plus retomber dans le malheureux penchant qui l’avait maîtrisée jusqu’alors.

«Non, je ne veux pas être un ange rebelle, s’écriait-elle quelquefois dans son profond repentir; c’est parce qu’ils enviaient le pouvoir du Seigneur qu’ils se sont révoltés contre lui; je ne veux pas être un Caïn, effrayant le monde par son crime épouvantable, ni ressembler aux frères de Joseph, qui auraient pu être bons et ne sont devenus méchants que par leur affreuse jalousie.»

Le cœur rempli d’une crainte si salutaire d’un désir si fervent de devenir juste et bonne, elle parut se corriger tout à fait tant que durèrent les exercices relatifs à sa première communion, si bien que ses parents eurent le bonheur de la lui voir faire avec la piété convenable.

Heureux jour, qui grava profondément le désir du bien dans son âme et pouvait par la suite le lui faire accomplir! pourquoi ne fus-tu pas de plus longue durée que toutes les autres journées! Hélas! incompréhensible fragilité du cœur humain! à mesure qu’Angélique s’éloigna de cette époque remarquable et qu’elle eut encore le bonheur de s’approcher de la sainte table, sa ferveur, son humilité furent moins grandes, elle se montra moins en garde contre l’esprit malin, qui lui suscita de nouveaux accès de jalousie.

Si ce ne fut pas toujours contre sa sœur qu’elle ressentit cet injuste sentiment, puisqu’elle en fut longtemps séparée, et que lorsque Hélène entra en pension, cette petite ne put être de sa classe, ce fut aux compagnes de son âge, à celles qui lui disputaient ou lui enlevaient des succès, qu’elle porta envie.

La tendresse même qu’elle avait pour ses parents, et qui lui faisait désirer de leur causer de la joie pour les distraire de leurs affaires, dont ils lui paraissaient fort attristés, lui donnait une émotion très-vive. Malheureusement ce n’était pas le seul désir d’apprendre qui l’animait; elle voulait obtenir les meilleures notes, les premières places et les prix les plus marquants. A mesure qu’elle voyait les années se succéder, ce désir de succès devenait plus poignant et dégénérait en jalousie s’ils n’étaient pas tous pour elle.

Bien des fois son institutrice la reprit de ce sentiment si bas, qui lui aliénait le cœur de ses émules et la privait du doux plaisir d’avoir une amie. Angélique, qui en faisant sa première communion avait promis à Dieu de se corriger de son défaut, sentait aussitôt son tort d’y être retombée, faisait quelques avances à ses compagnes, redevenait pour quelques jours d’accord avec elles; mais au premier échec qu’elle éprouvait, son front s’assombrissait, elle perdait la gaîté de son âge, et des paroles aigres, qu’elle ne cherchait plus à retenir, sortaient de sa bouche.

Il résulta de cette funeste disposition d’esprit qu’aucune de ses compagnes n’aimait à concourir avec Angélique; toutes savaient d’avance que si elle n’avait pas l’avantage, elle aurait de l’humeur et chercherait à déprécier leurs compositions: on peut penser s’il leur était possible de l’aimer et de se réjouir une autre fois de ses succès!

C’est surtout à l’approche des prix que ces petites guerres d’amour-propre avaient lieu, et qu’elles empoisonnaient pour chaque professeur le plaisir qu’il aurait eu à voir l’application de ses élèves.

La maîtresse de l’institution éprouvait un vif chagrin de ces semences d’animosité que le funeste caractère d’Angélique répandait dans la classe de ses élèves; aussi à l’une des distributions de prix de sa pension elle essaya de faire comprendre à toutes ses élèves rassemblées la différence qui existe entre la véritable émulation et la jalousie.