Volpone ou le Renard - Ben Jonson - E-Book

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Ben Jonson

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Beschreibung

Les ennemis littéraires de Ben-Jonson lui reprochaient souvent la lenteur de son travail. Il répondit par une comédie en cinq actes et en vers, conçue, écrite et représentée dans l’espace de cinq semaines. C’était Volpone ou le Renard. Représenté devant les collèges d’Oxford et de Cambridge, Volpone y obtint un succès d’enthousiasme, et quand Ben-Jonson l’imprima, sa reconnaissance lui dicta une longue dédicace — « À ces très nobles et très égales sœurs les deux fameuses Universités. »

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Ben Jonson

VOLPONEouLE RENARD

1605Traduction M. Defauconpret

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411204

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTICE SUR VOLPONE.

PERSONNAGES.

ARGUMENT.

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I,

SCÈNE II.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

COMÉDIE EN CINQ ACTES, REPRÉSENTÉE, EN 1605, À LONDRES, SUR LE THÉÂTRE DU GLOBE.

NOTICE SUR VOLPONE.

Les ennemis littéraires de Ben-Jonson lui reprochaient souvent la lenteur de son travail. Il répondit par une comédie en cinq actes et en vers, conçue, écrite et représentée dans l’espace de cinq semaines. C’était Volpone ou le Renard. Représenté devant les collèges d’Oxford et de Cambridge, Volpone y obtint un succès d’enthousiasme, et quand Ben-Jonson l’imprima, sa reconnaissance lui dicta une longue dédicace — « À ces très nobles et très égales sœurs les deux fameuses Universités. »

L’Alchimiste et l’Épicœne, ou la Femme muette, suivirent Volpone à quelques années de date et ne l’effacèrent pas ; car si quelques critiques, comme Th. Campbell, préfèrent l’Épicœne au Volpone, si d’autres, comme Gifford, placent l’Alchimiste au-dessus, il en est qui, comme Cumberland, accordent encore au Volpone une incontestable prééminence

Plus qu’aucune comédie du même poète, le Volpone me semble pouvoir être choisi pour donner une idée de ce qu’on appelle en Angleterre l’art classique de Ben-Jonson, opposé au défaut d’art de son grand contemporain Shakspeare ; les critiques vous parlant sans cesse des plans réguliers de l’un, de ses préparations étudiées, de sa soumission aux unités, etc., et de l’indépendance insouciante de l’autre. Comme les mots changent de valeur suivant les poétiques ! Voici la plus classique des comédies du classique rival de Shakspeare : — qu’en semblera-t-il aux Athéniens modernes et surtout à cet aréopage de Lutèce, chargé depuis Richelieu du dépôt des codes d’Aristote ? Sujet, détails et forme, comment les savantes universités anglaises entendaient-elles les fragments de Ménandre, Aristophane, Térence et Plaute pour proclamer en vers latins le Volpone un calque parfait de l’art antique ? Est-ce nous, par hasard, qui aurions changé tout cela ?

Quoi qu’il en soit, il est impossible de ne pas reconnaître dans le Volpone un poète imprégné de grec et de latin jusqu’au pédantisme. Si vous n’y trouvez aucune de ces adroites interpolations des anciens, que nos grands poètes du grand siècle ont si heureusement fondues dans leurs pures et belles créations, pour peu qu’il vous reste encore en mémoire quelques lambeaux de vos leçons du collège, vous y saluerez je ne sais combien de sentences ou de centons, de vers ou d’hémistiches de votre connaissance. Les commentateurs ont bien soin de reproduire, en leurs notes marginales, les citations à l’appui, en nous apprenant que Ben-Jonson faisait lui-même de ces dijecta membra pœtarum une espèce d’album ou de memoranda, qui eût épargné bien des frais de lecture à ces messieurs s’il était parvenu jusqu’à nous.

Ce procédé, tout artificiel en apparence, semble menacer le lecteur moderne d’une espèce de pastiche universitaire, d’une faconde de rhéteur. et surtout d’une action moulée aux proportions d’un cadre conventionnel. C’est tout autre chose ; rassurons-nous. L’originalité de Ben-Jonson porte avec une singulière aisance sa lourde cuirasse d’érudition ; si cette érudition enlève quelque grâce à ses mouvements, elle se prête à tout ce qu’il veut exprimer, n’importe le caractère qu’il met en scène, n’importe la situation. Elle substitue bien, par malheur, le luxe des allusions aux éclairs de la repartie, cette âme du dialogue ; elle multiplie un peu trop les métaphores, là où une réplique plus précise répondrait mieux à l’impatient intérêt du spectateur ; mais nulle part elle n’étouffe la verve. Le génie du poète anglais s’approprie et s’assimile avec une incroyable facilité toutes les idées qu’il a recueillies dans ses lectures ; mais ce bagage pédantesque ne l’empêche nullement de dégager vivement l’intrigue des entraves de l’amplification, de la compliquer à plaisir par de continuels incidents, d’introduire de nouveaux personnages et même de se précipiter avec eux dans une suite d’aventures où tous les caractères restent conséquents à eux-mêmes, où chaque passion conserve son langage, chaque individualité sa manie. Le poète, en un mot, domine tous les détails de son œuvre avec une continuelle logique et ne perd pas un moment de vue la morale de son dénouement.

En effet, dans Volpone comme dans la plupart de ses comédies, Ben-Jonson s’est toujours proposé un but de satire philosophique. Peu de drames offrent à un plus haut degré cette observation de la nature en général, sans laquelle la comédie n’est plus qu’une satire plus ou moins fine, resserrée dans le cadre étroit de la personnalité. C’est ce mérite qui relève le théâtre comique d’un auteur à qui ses compatriotes eux-mêmes reprochent d’avoir plutôt peint des bizarreries d’humeur, des caractères exceptionnels, que de ces types qui sont de tous les temps et de tous les lieux. Il ne faut pas lui demander, par exemple, cette poésie un peu idéale sous le prisme de laquelle Shakspeare s’est plu à placer les personnages de celles de ses pièces qu’on distingue de ses chroniques et de ses tragédies. Ici point d’exaltation chevaleresque, point d’innocentes manies, point de mélancolies capricieuses, et rarement rien n’excite en vous cette malicieuse gaîté qui ne vous brouille pas avec les hommes. Peintre plus grave, plus sérieux, Ben-Jonson est à Shakspeare ce que de notre temps Crabe était à Walter Scott ; c’est un satirique plein d’amertume, plus jaloux d’être vrai que comique, observateur profond, mais disséquant un caractère avec le scalpel impitoyable d’un anatomiste, tout entier à son expérience et à sa démonstration, s’inquiétant peu de faire grimacer le cadavre ou d’inspirer le dégoût en mettant trop à nu la maladie qu’il veut vous faire étudier Volpone offre tous les défauts de la manière de Ben-Jonson comme toutes ses qualités ; mais c’est, à tout prendre, une comédie fort amusante. La conception du personnage principal est surtout originale. Volpone est un misanthrope ; mais quelle différence entre lui et le Timon de Shakspeare ! Il y aurait sans doute un curieux rapprochement entre ces deux misanthropies, l’une toute d’hypocrisie et de calcul, l’autre toute de passion et de colère. Pauvre Timon, qui se punit lui-même en croyant haïr, qui ne sait que se plaindre ou se venger avec des malédictions et reste même en arrière des épigrammes cyniques d’Apémantus ! Timon a aimé, il lui reste de ses anciennes illusions une teinte romanesque. On voit que Volpone a profité de l’expérience d’autrui, qu’il a jugé les hommes sans s’être exposé à être trompé par eux. Il a appris de bonne heure à calculer son rôle dans la vie et à être fripon de peur d’être dupe, justifiant son égoïsme et sa scélératesse par son mépris pour l’humanité. Volpone est aussi un avare, dans ce sens que l’or est son dieu ; mais il s’adore lui-même bien plus que l’or, et sa richesse n’est qu’un instrument de sa sensualité égoïste, toutes les fois qu’il a un désir à satisfaire. Intelligence active, il ne lui suffit pas de contempler ses trésors ; il faut qu’il en jouisse, soit par les hommages, les flatteries et les présents qu’ils lui valent, soit par les plaisirs qu’il ne craint pas de payer.

Cette conception hardie de Ben-Jonson est sans modèle ; mais puisque ses contemporains y applaudirent, le caractère de Volpone ne leur parut pas invraisemblable ; on y vit même une satire personnelle contre un M. Shutton qui, heureusement pour lui, ne méritait pas cette calomnie. Aujourd’hui Volpone ne serait plus un homme, mais un démon, un véritable Méphistophélès.

L’analyse des autres personnages de cette œuvre, si variée dans son unité, nous entraînerait au-delà des bornes d’une notice. Dans Mosca, ce phénix des parasites, Ben-Jonson a créé un caractère bien supérieur au Curcullio et aux autres parasites du théâtre ancien ; c’est un portrait fini. Quant aux coureurs d’héritage ils sont admirablement contrastés et chacun fournit des scènes d’un vrai comique. Nous ne nous arrêterons pas à blâmer ou à défendre le hors-d’œuvre épisodique, mais si plaisant, de sir Politick Would-Be ; mais nous remercierons Ben-Jonson d’avoir, contre son usage, introduit dans sa pièce une conception aussi pure que celle de Célie. {1}

AMÉDÉE PICHOT.

PERSONNAGES.

VOLPONE, magnifico vénitien.

MOSCA, son parasite.

VOLTORE, avocat.

CORBACCIO, vieillard.

CORVINO, négociant.

BONARIO, fils de Corbaccio.

SIR POLITICK WOULD-BE, chevalier.

PEREGRINE, voyageur.

NANO, nain.

CASTRONE, eunuque.

ANDROGYNO, hermaphrodite.

LADY WOULD BE, femme de sir Politick.

CÉLIE, femme de Corvino.

FOULE DE PEUPLE.

OFFICIERS DE JUSTICE.

TROIS COMMERÇANTS.

QUATRE JUGES.

GREFFIER.

VALETS,

DOMESTIQUES.

DEUX FEMMES DE CHAMBRE.

La scène est à Venise.

ARGUMENT.

Volpone est sans enfants ; il semble presque mort,

Offre à maints héritiers son bien en espérance,

Les trompe et se rit d’eux, avec Mosca d’accord ;

Parasite qu’on flatte en toute confiance,

On croit l’avoir séduit par de secrets présents ;

Nouvelle ruse alors et nouvelle exigence ;

Et chacun avec lui perd son or et son temps.

PROLOGUE.

Maintenant, avec l’aide du ciel et un peu d’esprit, notre pièce réussira (suivant le goût du temps) ; on y trouvera la rime, et même aussi la raison. Nous devions l’attendre de notre poète, dont le but véritable, si vous voulez le savoir, a toujours été de vous présenter, dans tous ses ouvrages, l’utile joint à l’agréable. Et ne criez pas d’une voix rauque, comme certaines gens dont les gosiers trahissent leur envie : Tout ce qu’il écrit n’est que médisances. Et, quand ses pièces se montrent au jour, ces gens-là s’imaginent pouvoir les dénigrer en disant qu’il a été un an à les composer. Pour répondre à ce mensonge, en voici une dont les premières lignes n’étaient pas tracées il y a deux mois. Il leur donne cinq fois l’âge d’homme pour la corriger, quoiqu’il n’ait été que cinq semaines à l’écrire, comme on le sait, de sa propre main, sans coadjuteur, maître, apprenti ou journalier. Cependant je puis vous dire, comme preuve du mérite de cette pièce, qu’on n’y casse pas d’œufs, qu’on n’y sert pas de grande tarte à la crème, tremblant{2} à l’approche de dents avides, et dont la multitude est si friande. L’auteur ne vous introduit pas un niais débitant de vieux centons pour boucher toutes les lacunes ; il ne vous offre pas une action monstrueuse à révolter tous les fous de Bedlam. Il n’a pas fait sa pièce pour y insérer des plaisanteries dérobées à la table des tavernes, mais ses plaisanteries sont celles qui conviennent à sa fable ; c’est ainsi qu’il vous offre la comédie perfectionnée, que prescrivent les meilleurs critiques. Il observe les règles relatives au temps, au lieu et aux personnes, ne se dispensant de suivre que celles qui sont inutiles. Il a purgé son encre de fiel et de couperose ; il n’y a laissé qu’un peu de sel dont il vous frottera les joues, au point que, rouges à force de rire, elles en paraîtront plus vermeilles pendant tout une semaine{3}.

ACTE PREMIER.

Le théâtre représente une chambre de la maison de Volpone.

SCÈNE I.

VOLPONE, MOSCA.

 

VOLPONE.

Salut au jour, et ensuite à mon or ! Ouvrez la châsse, afin que je puisse voir mon saint. (Mosca ouvre un rideau et découvre des piles d’or, de vaisselle d’argent, de joyaux, etc.) Salut à l’âme du monde et à la mienne ! La terre fécondée, quand elle voit le soleil, désiré depuis si long-temps, se montrer entre les cornes du bélier céleste, éprouve moins de joie que je n’en goûte en voyant ta splendeur effaçant celle de cet astre ; toi qui, ici au milieu de mes autres trésors, brilles comme la flamme pendant la nuit, ou semblable au jour tiré du chaos, quand toutes les ténèbres se réfugièrent au centre. Ô toi, fils du soleil, mais plus brillant que ton père, laisse-moi te baiser avec adoration, toi, et toutes les reliques de trésors sacrés qui sont dans cette bienheureuse chambre. Les poètes ont été sages de donner ton nom glorieux au siècle qu’ils ont voulu indiquer comme le meilleur ; car tu es la meilleure de toutes les choses et bien au-dessus de toute espèce de plaisir que peuvent procurer les enfants, les parents, les amis, ou tout autre songe qu’on peut faire tout éveillé sur la terre. Quand ils donnèrent ton éclat aux regards de Vénus, ils auraient dû lui donner vingt mille Cupidons ; telles sont tes beautés et nos amours ! Chère sainte, Fortune, déesse muette qui fais parler tous les hommes, qui ne peux rien faire et qui rends chacun capable de tout entreprendre ; toi qui es le prix des âmes, avec qui l’enfer même vaut le ciel ! tu tiens lieu de vertu, d’honneur, de renommée et de tout au monde. Quiconque peut t’obtenir sera noble, vaillant, honnête, sage…

MOSCA.

Et tout ce qu’il voudra, monsieur. La Fortune, en accordant les richesses, fait un plus beau présent que la nature en donnant la sagesse,

VOLPONE.

Tu as raison, mon cher Mosca ; cependant je suis plus fier de la manière adroite dont je me procure mes richesses que joyeux de les posséder ; car je ne les acquiers point par des voies ordinaires. Je ne fais pas de commerce, je ne cours aucun hasard, je ne déchire pas la terre avec un fer de charrue, je n’engraisse pas des bestiaux destinés à la tuerie ; je n’ai pas de fonderies de fer, de moulins à huile ou à grains, point d’hommes pour les réduire en poudre ; je ne souffle pas le verre transparent, je n’expose pas de navires aux menaces de la mer courroucée, je ne place pas d’argent à la banque, et je n’en prête pas à usure.

MOSCA.

Non, monsieur, et vous ne dévorez pas de faciles prodigues. Vous trouverez certaines gens qui avaleront un héritier qui se fond aussi facilement qu’un Hollandais avalera des pilules de beurre, sans jamais en être purgé ; qui arracheront de leur lit de pauvres pères de famille pour les enterrer tout vivants dans quelque bonne prison, où l’on pourra retrouver leurs ossements quand leur chair sera tombée en pourriture. Mais votre bon naturel déteste de telles manières d’agir. Vous n’aimeriez pas que les larmes de la veuve ou de l’orphelin mouillassent votre plancher, ou que leurs cris de désespoir retentissent sous votre toit et s’élevassent dans les airs en demandant vengeance.

VOLPONE.

Tu as raison, Mosca, de pareilles choses me déplaisent.

MOSCA.

Et en outre, monsieur, vous n’êtes pas comme le batteur en grange, qui, armé d’un fléau, se tient devant un tas de blé, et, quoique affamé, n’ose pas toucher à un seul grain, mais se nourrit de mauve et d’autres herbes amères. Vous n’êtes pas comme le négociant qui a rempli ses caves de riches vins de la Romagne et de Candie, et qui boit la lie du vinaigre de Lombardie. Vous ne vous couchez pas sur la paille tandis que les vers et les teignes rongent vos rideaux somptueux et vos lits de duvet. Vous savez vous servir de vos richesses, et vous puisez même dans ce brillant amas de trésors pour donner à votre pauvre serviteur, à votre nain, à votre hermaphrodite, à votre eunuque, et jusqu’au dernier de ceux qu’il vous plaît d’entretenir dans votre maison.

VOLPONE.

Tiens, Mosca, reçois cela de ma main ; (Il lui donne de l’argent.) tu dis la vérité en tout, et ceux qui te traitent de parasite sont des envieux. Appelle mon nain, mon eunuque et mon fou, et qu’ils viennent me divertir. (Mosca sort.) Et pourquoi ne me livrerais-je pas à mes fantaisies ? Pourquoi ne jouirais-je pas de tous les plaisirs que ma fortune peut me procurer ? Je n’ai point de femme, point d’enfants, de parents, d’alliés à qui je puisse laisser mes trésors. J’aurai pour héritier celui que je choisirai, et c’est pourquoi chacun me fait la cour ; c’est ce qui attire chez moi tous les jours de nouveaux clients, des hommes et des femmes de tout âge, qui m’apportent des présents, qui m’envoient de la vaisselle d’argent, de l’or monnayé, des bijoux, dans l’espoir que, quand je mourrai, terme qu’ils attendent avec impatience, ils en retrouveront dix fois autant. Quelques-uns, plus intéressés que les autres, voudraient même tout avoir ; ils cherchent à se surpasser les uns les autres, rivalisant de présents, comme ils voudraient paraître rivaliser d’affection. Je souffre tout cela et je me joue de leurs espérances, satisfait d’en faire mon profit, payant leurs libéralités par un regard qui m’en attire de nouvelles, que je paie en même monnaie. Je les tiens toujours dans l’attente, faisant battre la cerise contre leurs lèvres, la laissant toucher leur bouche, et la retirant toujours.

— Eh bien !..

(Mosca rentre avec Nano, Androgyno et Castrone.)

NANO.

Maintenant, place à de nouveaux acteurs qui vous feront savoir qu’ils ne vous apportent ni comédie ni spectacle d’université{4}, et par conséquent ils vous demandent que ce qu’ils vous débiteront n’en soit pas moins bien reçu si leurs vers boitent un peu. Si vous en êtes surpris, vous le serez encore plus avant que nous nous retirions, car sachez que là (montrant Androgyno.) se trouve enfermée l’âme de Pythagore. ce divin jongleur, comme on le verra ci-après. Cette âme, monsieur, quelle qu’elle fût, sortit d’abord d’Apollon et anima Æthalides, fils de Mercure, dont elle reçut le don de se rappeler tout ce qui lui serait arrivé. De là elle passa promptement dans Euphorbe à la chevelure dorée, qui fut tué de la bonne manière, au siège de la vieille Troie, par le cornard de Sparte. Ce fut ensuite dans Hermotime qu’elle passa, à ce que je trouve dans mes notes, et, dès qu’elle le quitta, elle apprit à pêcher avec un certain Pyrrhus de Délos. De là elle entra dans le sophiste de la Grèce, et, en laissant Pythagore, elle anima une superbe statue, Aspasie la courtisane. Le coup de dé suivant fit de l’âme d’une courtisane celle d’un philosophe, de Cratès le cynique, comme elle le rapporte elle-même. Depuis ce temps elle anima des rois, des chevaliers, des mendiants, des brigands, des grands et des fous, sans parler d’un bœuf, d’un âne, d’un chameau, d’un mulet, d’un bouc, d’un blaireau, et dans tous ces corps elle a parlé comme lorsqu’elle animait le coq du savetier. Mais je ne viens pas ici pour discourir de cet objet ou de son un, deux ou trois, ou de son grand serment par quatre, de sa musique, de son triangle, de sa cuisse d’or, ni de la manière dont il dit que les éléments s’arrangèrent{5}. Mais je voudrais te demander, Androgyno, quelle a été ta métamorphose, et comment tu as changé d’habit dans ces jours de réformation.

ANDROGYNO.

Comme un des réformés, un fou, comme vous le voyez, regardant comme hérésie, toute ancienne doctrine.

NANO.

Mais tu ne t’es pas hasardé dans la chair qui t’est défendue ?

ANDROGYNO.

Je suis entré dans un poisson après avoir animé un chartreux.

NANO.

Comment donc as-tu perdu ton silence dogmatique ?

ANDROGYNO.

Un homme de loi bavard m’en a délivré.

NANO.

Merveilleux changement ! Et quand tu quittas l’homme de loi pour l’amour de Pythagore, quel corps te reçut ?

ANDROGYNO

Un brave mulet entêté.

NANO.

Comment donc ! Ainsi il te fut permis de manger des fèves {6} ?

ANDROGYNO.

Oui.

NANO.

Mais, en sortant du mulet, dans quel corps as-tu passé ?

ANDROGYNO.

Dans un animal fort étrange, appelé âne par quelques écrivains, et nommé par d’autres un frère précis, pur et illuminé, du nombre de ceux qui mangent de la chair, qui se mangent quelquefois les uns les autres, et qui vous lâchent un libelle ou un saint mensonge entre chaque bouchée d’une tarte de Noël{7}.

NANO.

Au nom du ciel, débarrasse-toi de cette nation profane, et dis-nous paisiblement où tu pris ensuite ton gîte.

ANDROGYNO.

Dans le corps que tu vois.

NANO.

Une créature de délices, et, ce qui est plus qu’un fou, un hermaphrodite ! Et maintenant, douce âme, dis-moi, après tous ces changements, dans quel corps voudrais-tu rester à poste fixe ?

ANDROGYNO.

Je voudrais demeurer dans celui que j’anime à présent.

NANO.

Parce que tu peux y goûter les plaisirs des deux sexes ?

ANDROGYNO.

Hélas ! je suis blasé de ces plaisirs et j’y ai renoncé. Non, c’est d’être fou que je suis si ravi : le fou est la seule créature que je puisse appeler heureuse, car je n’ai trouvé que des chagrins sous toutes les autres formes.

NANO.

C’est bien parlé, et comme si tu animais encore Pythagore. Camarade eunuque, nous emploierons tout notre esprit et tout notre art pour célébrer convenablement cette opinion savante, afin de donner de la dignité à ce dont nous faisons nous-mêmes si spécialement une grande partie.

VOLPONE.

Bien ! fort bien ! Mosca, tout cela est-il de ton invention ?

MOSCA.

Si mon patron en est content, non pas autrement.

VOLPONE.

J’en suis content, mon bon Mosca.

MOSCA.

En ce cas, monsieur, j’en suis l’auteur.

NANO et CASTRONE chantent.

Les fous sont la seule race qui soit digne d’envie et d’admiration. Ils sont exempts de soucis, libres de tous chagrins, joyeux eux-mêmes et rendant joyeux les autres. Tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils font est de l’or en barre. Le fou est le favori du grand homme, votre joujou et votre plaisir, mesdames ; sa langue et sa marotte sont ses trésors ; sa figure seule suffit pour faire rire, et il dit la vérité sans danger. Il embellit toutes les fêtes et il y est quelquefois le principal convive. Il a son assiette et son tabouret, et l’esprit est le serviteur de la folie. Oh ! qui ne voudrait être fou !

(On frappe à la porte.)

VOLPONE.

Qui est là ? — Partez ! (Nano et Castrone se retirent.) Regarde qui c’est, Mosca ? — Fou, retire-toi.

(Androgyno sort.)

MOSCA.

C’est le signor Voltore, l’avocat : je le reconnais à la manière dont il frappe.

VOLPONE.

Donne-moi ma robe de chambre, mes fourrures, mes bonnets de nuit. Dis-lui qu’on fait mon lit : qu’il s’amuse un moment dans la galerie. (Mosca sort.) Voici le commencement des visites de mes clients. Le vautour, l’épervier, le corbeau, la corneille, tous mes oiseaux de proie qui s’imaginent que je deviens une charogne, vont arriver. Qu’ils n’y comptent pourtant pas encore ! (Mosca rentre avec la robe de chambre, etc.) Eh bien ! quelles nouvelles ?

MOSCA.

Une pièce de vaisselle plate, monsieur.