Voyage au bout de la nuit - David Stamm - E-Book

Voyage au bout de la nuit E-Book

David Stamm

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Beschreibung

Mémoire de Licence (suisse) de l’année 2010 dans le domaine Philologie française - Littérature, note: 1, Universität Zürich (RoSe), langue: français, résumé: Il y a mille façons d’aborder Voyage au bout de la nuit. Que l’on s’intéresse tout particulièrement au style (les notions de plurilinguisme et de plurivocalisme, l’onomastique, les néologismes, les recherches de rythme, la satire des discours, etc.) ou à l’ambiguïté idéologique (la vision de l’homme par rapport à une politique de droite, la question de l’anarchisme, la critique sociale, etc.) ou encore au refus de l’illusion réaliste (une structure non définie de l’enchaînement narratif et du cadre spatio-temporel, un récit entre l’Histoire et le fantastique, un brouillage identitaire entre l’auteur, le narrateur et son alter ego, etc.) les pistes d’analyses sont multiples. Cependant, ces phénomènes pouvant aller de pair, nous ne comptons pas nous restreindre à un seul axe d’analyse. En partant de la problématique des pulsions de mort, notre intention est bien plus d’étudier les transformations sémantiques qui s’opèrent autour de passages comparables ; les grands axes d’analyse seront abordés au fil des extraits dans la mesure où ils contribuent à la compréhension de la problématique posée. C’est en parcourant plusieurs des ouvrages critiques consacrés au Voyage que notre intention s’est porté sur l’idée d’une complicité des hommes et de la matière avec la mort. Cette thématique n’est abordée dans les ouvrages critiques que brièvement et d’une manière générale. A notre avis, le développement de la thématique des pulsions de mort est cependant indispensable à la compréhension du message anti-idéaliste et antihumaniste du roman ; en exhibant l’horreur du réel sans la tempérer par un discours des valeurs, le narrateur expose la cruauté fondamentale de l’homme, d’abord à la guerre puis en temps de paix. De cette idée d’une cruauté fondamentale résulte la conviction que tout homme est à la fois habité par une passion homicide et une volonté suicidaire : « Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manière de crever, soit par l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passions homicides des mêmes en la guerre venues. » , « Je savais moi, ce qu’ils cherchaient, ce qu’ils cachaient avec leurs airs de rien les gens. C’est tuer et se tuer qu’ils voulaient. »

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Veröffentlichungsjahr: 2010

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Table des matières
Introduction - 6 -
1. Le contexte historique et sa transposition dans le récit - 6 -
1.1 La crise économique et sociale - 6 -
1.2 Les colonies - 7 -
1.3 L’Amérique - 9 -
2. La genèse du Voyage - 13 -
2.1 Les sources littéraires - 13 -
2.2 Les sources philosophiques - 15 -
3. Problématique et méthodologie d’analyse - 18 -
1.1 La mort du colonel et du cavalier - 27 -
1.2 Le commandant Pinçon - 34 -
2. Le récit des aventures africaines - 39 -
2.1 L’Amiral-Bragueton - 40 -
2.2 Les Tropiques - 48 -
3. Le récit du voyage américain - 55 -
3.1 New York - 55 -
3.2 Les usines Ford - 57 -
1. La Garenne-Rancy - 65 -
1.1 Les angoisses de Bardamu - 67 -
1.2 Les angoisses de Robinson - 72 -
2. Le caveau de Toulouse - 76 -
3. L’asile de Vigny-sur-Seine - 85 -
3.1 La gifle de Bardamu - 87 -
3.2 Le suicide de Robinson - 91 -
Conclusion - 99 -
Bibliographie - 102 -

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Pulsions suicidaires et volontés homicides

Page 3

1Céline,Voyage au bout de la nuit,Gallimard, 1996, p. 200.

2Allocution prononcée à Médan le 1eroctobre 1933, reproduite dansMariannele 4 octobre 1933. Reprise dans lesCahiers Céline,n°1, p. 73-83, Gallimard, 1976.

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Avant-propos

Quand j’ai lu la première foisVoyage au bout de la nuit-il y a bientôt dix ans de cela-je ne savais pas qui était Céline. Personnene m’en avait parlé. Je ne savais pas qu’il était ce détestable personnage dont la critique me dresserait le portrait par la suite. Et c’est un peu mon problème avec Céline car je l’aiimmédiatementaimé et n’ai pu me défaire de cesentiment, malgré tout. Cette langue décousue mais travaillée, ce vocabulaire et populaire etlittéraire m’ont tout de suite laissé bouche bée.Céline est pour moi un styliste hors-pair etc’est trop me demander que de mettresa haine des juifsdans la balance. L’écriture duVoyagem’avaittout de suite intrigué et comme le formule si bien Philippe Djian à propos du style de Céline, elle avait eu sur moi «l’effet d’un alcool fort dont on ne sait pas si la brûlure estagréableou non tandis qu’il se répand déjà dans votre cerveau.»3Mais il serait faux de réduire Céline à son style. Le récit duVoyagen’est passeulement une magnifique leçond’écriture mais surtoutles aventures fantastiquesd’unnarrateur à la recherche de son Moi. Et même si, lors de ma première lecture, je ne pouvais aucunementm’identifier aux personnages - leurs pensées n’étaient pas les miennes, je ne parlaispas comme eux,je n’agissais pascomme eux- je n’ai pu détourner mon attention du périple que traverse le narrateur d’un bout à l’autre du récit.De la Grande Guerre aux colonies africaines, des Amériques aux banlieues parisiennes leVoyagem’avait emporté,bon gré mal gré, sur son manège de la comédie humaine.

Aujourd’hui, en relisantVoyage,les choses n’ont pas vraiment changé. Je suis plus attentif à d’éventuels commentaires antisémitesmais lapremière œuvrede Céline est à ce sujet très loin des pamphlets tel queBagatelle pour un massacreet c’est un peu en vain qu’on y cherche uneidéologie raciste. Au contraire, à la lecture deVoyageon s’imagineraitbien Céline comme unhumaniste contrarié par l’éternelle sauvagerie de ses semblablesou plus simplement comme un misanthrope.A fortiorije retiendrais deVoyageplutôt une charge contre l’exploitation des pauvres par les riches, des faibles par les forts, une charge contre le pouvoir de l’argent quedes propos antisémites.Ce qui me frappe aujourd’hui peut-être plus qu’il y a dix ans, c’estcette fabuleuse puissance expressive que possédait Céline. Son écriture balaye tout, elle charrie toutes les horreurs et merveilles du monde. Un tel mouvement me pétrifie. Céline vomissaitla vie, et s’il ne laisse personne indifférent, il est parfois difficile de le suivre.Il faut

3Djian, 2002, p. 32.

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peut-être avoir connu ce monde defous qu’étaient les années de l’entre-deux-guerrespour pouvoir pénétrer cette haine absolue ; si bien que je ne peux pas prendre Céline à la lettre.

Voyage au bout de la nuitest un formidable acte de protestation. Sa force tient à la fois à la langue dans laquelle il se formule-ce français populaire que Céline réintroduit dans la littérature-et à sadiversité des facteurs d’oppression contre lesquels il s’élève.Mise à partcette volonté de dénonciation qui semble conduire le récit d’épisode en épisode, c’est ladynamiqued’un imaginaire et l’invention d’un style quifont deVoyageune œuvre majeurede la littérature française du XXesiècle. « Il est de ces livres qui surgissentdans l’histoire dela littérature en rupture avec la production contemporaine etqui s’imposent à l’instant.»4

4Godard, 1991, p. 11.

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Introduction

1. Le contexte historique et sa transposition dans le récit

Voyage au bout de la nuitparaît en 1932. Une période mouvementée, pleine d’effervescenceidéologique et de rebonds politiques. A la sortie du roman, nous sommes au début de ce malaisemoral qu’on nommera en France « L’esprit des années 30». Le sentiment est celuid’une rupture avec la décennie précédente. L’après-guerre s’achève en laissant une impres-siongénéraled’amertume et d’échec. Les espoirs qu’avaient fait naître la victoire sur l’Allemagne tout comme la certitude que le pays allait rapidement remonter la pente se sontavérés illusoires.

La Grande Guerre de 14-18,les années folles de l’après-guerreet le début de la crise économique et sociale des années 30 constituent la charpente duVoyage-il y a une transposition du contexte historique dans le récit fictif.

1.1 La crise économique et sociale

Dès 1930 la France est touchée par la crise économique et sociale. Le désastre boursier de 1929 se fait ressentir.L’industrievoit sa production chuter-ce qui entraîne une baisse desindices d’activitéséconomiques (le PIB ne retrouvera son niveau de 1929 que dix ans plus tard), le budgetde l’étatdevient déficitaire et le chômage explose. Par conséquent, les oppositions politiques se durcissent et une dépression gagne le pays. Si les conditions économiques ne sont pas tout à fait les mêmes dans les colonies, lemalaise ne sévit pas qu’enmétropole.L’empirecolonial, dernier bastion de la Grande Nation, est également atteint par le marasme ; il y a prise de conscience que laFrance n’occupe plus une placeéminente sur la scène internationale (cf. Damour, 1985, p. 18). On ne prendra alors que peu de mesures pour parer la crise- certaines, s’inspirant d’un libéralisme à l’anglo-saxon,se contentent de baisser la pression fiscale; d’autres,participant au réformisme sociale, accordent aux plus nécessiteux quelque exonération5. Qu’ellesoit de droite ou de gauche,la politique déçoit face à la

5Damour renvoie d’une part aux réformes allégeant les impôtssur la propriété foncière et immobilière, sur lesbénéfices industriels et commerciaux et d’autre part aux réformes dégageant des fonds pour la réalisation degrands travaux, la retraite du combattant ou encore la suppression des frais de scolarité en sixième (cf. Damour, 1985, p. 19).

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crise. Les réformes lancées par le gouvernement en place semblent plutôt commandées par la proximité des élections de 1932 que par un souci de résoudre réellement les problèmes-au détriment des revenus les plus modestes.Le pouvoir d’achat baisse de 10% en quelques moiset la hausse du nombre des sans-emploidevient préoccupante. D’une façon générale la criseatteint particulièrement les catégories sociales démunies (les femmes, les enfants, les vieillards, les petits rentiers, les employéset les ouvriers immigrés pour l’essentiel).

C’est entre 1929et 1932, au début de la crise économique et sociale, que Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline rédige le manuscrit duVoyage.Alors médecin en banlieue parisienne,l’auteur est témoin des répercussions de la crise sur les petites gens. En s’orientant versune médecine sociale, Célinese rend au cœur de la déchéance humaine. Les ménagesles plus touchés par la criselui ouvrent leur porte et ce n’est pas sans un certain dégoûtdevant leur fatalismequ’il y soigne les malheureux.Assurément, les années follesde l’après-guerreet la crise économique tout comme le malaise moral qui en écoula a fortement contribué à la misère de toute une couche sociale. Cette expérience de la précarité, Céline la transpose dans le récit duVoyage.A l’instar de l’auteur, ce sont les plus démunis que le narrateur côtoie jouraprès jour lors de ses visites médicales dans la banlieue. Là, touchés de plein fouet par lacrise, les infortunés s’enlisent dans la misère. Mais plus que leur situation précaire, c’est leur passivité face à l’injustice, leur docilité face au patronat qui écœure le narrateur.Le récit renvoie ici indubitablement au réel vécu par Céline au moment de la rédaction de son manuscrit : même terrain (la banlieue parisienne), mêmes malades (les nécessiteux), même situation économique (la crise) et même réaction devant la résignation (le dégoût).

1.2 Les colonies

Au début des années trente, alors que la crise économique et sociale sévit en métropole, les français sont nombreux à vouloir émigrer. Les États-Unisd’Amériquese trouvant en pleine récession, les colonies françaises deviennent le premier choix de beaucoup. Malgré la crise internationale, on espère encore pouvoir y faire fortune facilement. Les destinations les plus prisées sont assurément les colonies équatoriales. Si la débâcle boursière ne se fait pas autant ressentir en Afrique centralequ’en métropole,c’estque lesfacteurs économiques des colonies obéissent en partie à une loi propre au marché des matières premièresdont l’exploitation est -dansle cas des territoires colonisés-assurée par une main-d’œuvre pratiquement gratuite.

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Toutefois, les nouveaux venus sont loin de trouver aux coloniesl’eldoradoespéré. Bien au contraire, ilss’ytrouvent davantage confrontés à un marasme généralisé et à des conditions de vie difficiles :l’exploitation de l’indigène, lahiérarchie féroce du système mercantile, le climat et les maladies tropicales contribuent impitoyablement à baisser le moral de bien un colon. Si la majorité, se raccrochant désespérémentau dernier lambeau d’espoir d’une viesouvent misérable, croit toujours à une réussite sous le soleil équatorial, le pressentiment gagne les plus lucidesqu’ils sont, au même titre que l’indigène, exploitésau profit de quelque investisseur resté en métropole. Et pourtant depuis 1914jusqu’à la fin de la deuxième GuerreMondialel’immigration coloniale nedécline pas.6

Comment s’explique cette confiance aveugleen une émigration prospère ? Une raison est sans doute lavolonté de l’homme à croire à des horizonsmeilleurs, une autre est assurément la coriacité du mythe de la puissance impérialiste. Dans la première moitié du XXesiècle on croit en métropole encore aux bienfaits de laFrance d’outre-mer.«On prône l’unification morale, intellectuelle et culturelle de l’Empire sous l’égide du drapeau tricolore.»7Ainsi, l’opinionpublique estconvaincue de la charité de la colonisation française (alphabétisation, missions médicales, etc.). Mais la vérité est tout autre.S’il estvrai que quelques organisationsindépendantes mais minoritaires s’accordent à souteniret à éduquerl’indigène,le colonn’ajamais réellement cherché à élever le niveau de vie de la population locale; il s’est bien plus contenté d’entretenir une bureaucratie sclérosée mais puissante dont lapremière fonction, avant la gloire militaire, est de protéger le commerce colonial.

Céline a bien connu l’ouest africain. Ily a été à deux reprises. Il embarque la première foispour l’Afrique à la fin de l’année 1916, après qu’une blessure le dispense des tranchés.A larecherche d’un travail, il fait halteau Cameroun, où il est embauché dans une compagnie forestière. Il y travaille pendant presque une année. Ce premier séjour en Afrique marque le jeune rescapé. Nous retrouvons ses impressions des colonies dans lesLettres et premiersécrits d’Afrique(1916-1917).Bien des années plus tard, en 1926, après ses études de médecine, il retourne en Afrique équatoriale.Une mission d’aideau Kenyal’y retient presquedeux ans.La vie dans les colonies françaises d’Afrique laisse une empreinte profonde chez

6Conformément à la thèse de Raymond R. GervaisEtat colonial et savoir démographique en AOF, 1904-1960,selon laquelle la démographie des colonies ouest-africaines resterait stable entre 1914 et 1945 (cf. Gervais,1996, p. 2). Les dossiers d’archives concernant la Statistique générale de France (SGF) n’ont toutefois pas puêtre retracés avant 1946.Conformément à l’Institut National d’Études Démographiques, desstatistiques exactes sur la population antérieures à 1951 ne sont pas accessibles pour les territoires et départementsd’outre-mer.

7Damour, 1985, p. 22.

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Céline.Ce sont ces impressions du système colonial qu’il transpose dans le récit africain deVoyage.

Tout comme l’auteur, le narrateur n’était pas préparé à la réalité des colonies. A l’encontre detoute attente, elles se sont révélé un grand bourbier mercantile. Le narrateurs’en rendvite compte dans cette colonie de Bambola-Bragamance où il atterrit un peu par hasard. Là, l’indigène est continuellement exploité au profit du colonisateur.Mais il n’y a pasquel’indigène de spolier.Dès son arrivée aux colonies, tout européenn’appartenant pas à uneclasse sociale élevée se trouve habituellement abusé par la machine coloniale. La loi du profit ne fait pas halte devant les questions de nationalité-dansVoyagele supérieur violente et exploite toujours son subalterne. Les abominations du colonisateur ne rappellent au narrateur que trop les ignominiesdu militaire. Finalement il n’y a pas grande différence entre lesystème colonial corrompu et la hiérarchie militaire pervertie. La qualité de Blanc a beau donner à elle seule, dans le monde idéologique de la colonisation, une supériorité sur les Noirs, la ligne de partage ne passe pas entre Noirs et Blancs, mais entre ceux qui profitent du système et les autres (cf. Godard, 1991, p. 20).La fuite s’impose.Mais pour aller où ?Comme nous le verrons, les escales du narrateur n’offrent guère d’alternative à la misère. L’homme reste l’homme.

1.3L’Amérique

Les années 1920 marquent une période de forte croissance aux États-Unis. Entre 1920 et 1929la production industrielle augmente de 50%. L’industrie automobileet immobilière connaît un véritable boom ; la main-d’œuvrey est embauchéeen masse.Parallèlement, l’immigrationaugmente. Nombreux sont ceux qui espèrent profiter du miracle économique pour réaliser le rêve américain. Mais, si le travail ne manque pas dans les métropoles américaines, il mènequ’exceptionnellement à la prospérité. Les masses sont employées à la chaîne; un travail sans perspectives, mal rémunéré et dans la plus part des cas avilissant. Le premier à en souffrir est le prolétariat immigré. Parlant malou pas du tout l’anglais, d’ordinaire sans qualification,il est exploité au profit des grandes entreprises. Cela étant, avoir un emploi et pouvoir construireune nouvelle vie dans un pays auquel l’avenir semble appartenir, permetaux immigrésd’accepter des conditions detravail dures et suffit souvent à leur contentement. Audébut de l’année 1929 l’économie commence à montrer des signes de faiblesse -la production automobile chute de 622'000 véhicules à 416'000 en quelques mois. La production

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industrielle, elle, baisse de 7% entre mai et octobre.8Enfin, le 24 octobre,c’est le krach à labourse de New-York. Un flux constant des capitaux disponibles à la bourse plutôtqu’à l’économie «réelle » amené à l’asphyxie.La débâcle de Wall Street plonge le pays dans une grande dépression que beaucoup interprètent alors comme une faillite du monde capitaliste. Cette crise économique déstabilise les démocraties, marque un retour à la tension et balaie les fragiles espoirs (cf. Barberger, 2004, p. 12).Mise à part l’extraordinaire afflux dont jouissentquelques partis politiques douteux, les conséquences de cette crise sans précédent touchent en première ligne la croissance économique du pays. Quantitéd’entreprises sont obligées deréduire leurs effectifs-le chômage explose (en 1932, on compte 30 millions de chômeurs dans le monde). Souvent incapables de se reconvertir dans une autre branche, les immigrés sont les premiers touchés par le chômage. Après le jeudi noir de 1929, l’Amériquesemblepour beaucoup avoir perdu son statut de terre promise.

C’est en février1925, quelques années avant le krach boursier, que Céline embarque la première fois pour les États-Unis. Une mission médicale au titre de la Société Des Nationsl’envoieavec des confrères latino-américains pour quelques mois à travers le pays. Leur voyage est rythmé par divers discours, conférences des intervenants et visites guidées en matière d'hygiène et de médecine du travail. Les étapes de cette mission américaine sont nombreuses ; de la Louisiane à Pittsburgh en passant par Detroit, la délégation de la SDN parcoure plusieurs états et visite plusieurs villes de la côte est.C’est aucours de ce voyage que Céline se forme une idée concrète de cette Amérique alors en pleine progression. Ces expériences, ces impressions et quelques anecdotes seront, quelques années plus tard, partiellement transposées dans le récit deVoyage.Nous disons bien partiellement parce que les rapports médicaux pour la SDN sont bien moins dépréciatifs du système social américain que le sont certains passages du récit deVoyage:contrairement à l’opinion du narrateur dansle récit, Céline juge acceptables les conditions de travail des ouvriers dans les grandes usines. A notre avis, celas’explique pour deux raisons : d’une part, les rapports au titrede la SDN obligent à une perspective économiste des dispositifs de santé en vigueur dans les grandes entreprises- le point de vue de l’employeur et non celui du malade est d’importance;d’autrepart, ce quin’est encore au moment des visites médicales des usines qu’un vague pressenti-mentchez Céline-le dangerd’un système social visant entièrementle profit au détriment del’homme -se justifie quelques années plus tard avec la crise économique et est alors de bon gré transposé dans le récit. Le rapport de CélineNote sur l’organisation des usines Ford à

8Conformément aux données de Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Krach_de_1929

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Detroitest un bon exemple de ce décalage entre la déclaration scientifique et sa transposition dans la fiction. Nous nous référons ici à la thèse de David Labreure : « Louis-Ferdinand Céline,une pensée médicale».

Le rapportNote sur l’organisation des usines Ford à Detroitest écrit lors de l’étapeau Michigandont l’objectif consiste enune analyse des conditions hygiéniques dans les quartiers industriels de Detroit et tout particulièrement dans les usines du constructeur automobile Ford. Ce rapport est ambivalent dans la mesure où il est,d’unpoint de vue général, admiratifde l’organisation sanitaire des usinesFord tout en soulevant des critères de recrutement douteux et concluant sur une vision négative (cf. Labreure, 2007, p. 5). Ainsi, le rapport relèveà juste titre qu’unemécanisation avancée des moyens de production suscite une moindre force physique pourl’accomplissement du travailmais que ce même avantage incitel’entreprise Ford à employer un grand nombre de vieux, d’handicapés ou de malades, dont«l’état de santé […] destine à l’hôpital plutôt qu’à l’industrie.»9En effet, une visite médicale avant embauche confirmel’impressionde Céline.Il ne s’y présente que des éclopés, maladesaussi bien physiquement que mentalement.Cela n’empêche toutefois aucunement l’embauche. Un des médecins de l’usine dit d’ailleurs à Céline que des animaux feraient letravail tout aussi bien : «le médecin chargé des admissions nous confiait d’ailleurs que ce qu’il leur fallait, c’était des chimpanzés, que cela suffisait pour le travail auquel ils étaientdestinés. »10Une anecdote reprise dans le récit duVoyage,exception faite que c’est unchauffeur de taxi qui explique au narrateur «que ce qu’il trouvait bien chez Ford c’est […] qu’on y embauchait n’importe qui et n’importe quoi.»11(cf. Labreure, 2007, p. 5). Ce queLabreure omet de relever, c’est que la transposition du rapport de la SDN dans le récit deVoyageest nettement plus explicite puisque, à l’instar du médecin chargé des admissionsmentionné dans le rapport,l’examinateurmédical des usines Ford dans le récit dit clairement au narrateur : «Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin…»12

Céline décrit ensuite minutieusement dans son rapport le servicesocial de l’usine. Ilrelève que celui-ci est réduit au minimum dans le but de faire des économies-la mécanisation dutravail nécessitant moins d’ouvriers spécialisés, il devient inutile, en terme de rentabilité, defaire attention à leur santé. Si Céline ne semble étrangement pas indigné par cet état de fait :« Cet état de choses, à tout prendre au point de vue sanitaire et même humain, n’est point

9Céline, 1925, p. 123.

10Ibid.p. 123.

11Céline, 1932, p. 224.

12Ibid.p. 225.