Witch Hunt - Olivia Gerig - E-Book

Witch Hunt E-Book

Olivia Gerig

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Beschreibung

Sélection spéciale Quinzaine du livre Polar : ce titre est à -50% du 26 août au 9 septembre 2025. Profitez-en vite !

Comment éviter d’être chassé, lorsque l’on ignore être une proie ?

Alors qu’un couple va y célébrer son mariage, les cadavres de deux adolescents sont découverts sur des bûchers dans la cour du château d’Avully à Brenthonne. La mise en scène macabre rappelle la sombre époque de l’inquisition et de la chasse aux sorcières. Appelée en renfort par le procureur de Thonon, la capitaine Aurore Pellet de la police judiciaire d’Annecy va se lancer dans une enquête difficile, la confrontant aux fantômes du passé, à sa propre condition de femme et aux dérives de la société d’aujourd’hui, aux frontières du virtuel, du réel et du paranormal.


À PROPOS DE L'AUTEURE

Olivia Gerig est née en 1978 à Genève. Son premier roman policier, L’Ogre du Salève (Encre Fraîche, 2014), finaliste du prix SPG, a remporté un grand succès en Suisse romande. Diplômée de l’Institut des hautes études internationales et du développement, elle a poursuivi sa carrière professionnelle dans les domaines de la communication et du journalisme. Travaillant au sein d’une organisation humanitaire et touché par ses missions de terrain, elle a souhaité consacrer son roman Impasse khmère (Encre Fraîche, 2016), à l’histoire et aux traditions du Cambodge. Avec Le Mage Noir et Les Ravines de sang (L’Âge d’homme, 2018 et 2020), elle revient à sa passion première, les polars et les romans noirs. Pour pouvoir retranscrire au mieux le déroulement d’une enquête et appréhender les aspects psychologiques entourant un crime, elle suit pendant deux ans des cours de criminologie. Avec Le secret des bois de Chancy (Auzou Suisse, Frissons, 2021) elle décide d’écrire un premier roman policier jeunesse.

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Seitenzahl: 398

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Ähnliche


Couverture

Page de titre

À toutes ces sorcières, à tous ces sorciers qui ont souffert à cause de leurs différences, qui, au contraire, les rendent magnifiques.

À mon fils, Dorian.

Être différent n’est ni une bonne ni une mauvaise chose. Cela signifie simplement que vous êtes suffisamment courageux pour être vous-même.

Albert Camus

Avertissement

Ce roman est une fiction basée sur certains faits historiques réels. Les personnages et les situations décrites sont fictifs et sortent de l’imaginaire de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes ayant existé ou des événements ayant réellement eu lieu est fortuite et involontaire.

PREMIÈRE PARTIE

PRÉJUGÉS, CRIMES ET PERSÉCUTIONS

Vivre et laisser vivre ou vivre et laisser mourir ?

PROLOGUE

DU haut d’un alpage, des hurlements terrifiants se répercutaient sur les falaises, dans les ravins, remontaient vers les pics enneigés et les crêtes pour atteindre la lune, pleine, cette nuit-là. Lugubres, gutturaux et stridents, ils auraient transpercé le cœur et les tympans de tout être qui les aurait entendus. Peut-être était-ce volontaire pour que quelqu’un les saisisse, que quelqu’un s’inquiète d’où et par qui ils étaient émis ? Une telle détresse ne pouvait pas être ignorée. Pourtant, personne n’y prêta attention et personne ne les entendit.

Ils provenaient d’une cabane de montagne où une femme accouchait, seule. Les cris s’échappaient directement de ses entrailles, comme pour exorciser la douleur qui déchirait ses membres, son corps en entier. Elle essayait de reprendre son souffle entre chaque poussée, comme elle l’avait si souvent appris à le faire à d’autres. Sa main droite posée sur le ventre et la gauche serrant la couverture maculée de taches sur laquelle elle était allongée, les jambes grandes ouvertes. À côté d’elle, un grand couteau aiguisé et une bassine d’eau de source à moitié remplie. C’est tout ce qu’elle avait eu le temps de préparer. C’était trop tôt. Trois semaines d’avance. La pleine lune lui jouait un tour. L’astre était joueur et elle connaissait ses pouvoirs. Pourtant, elle ne s’était pas attendue à cette farce-là.

Instantanément, la souffrance et les contractions qui lui lacéraient le ventre et l’utérus cessèrent. Elle prit une profonde inspiration. Suffoquant, elle aurait voulu mourir plutôt que d’endurer encore une minute de plus de cette douleur. Le silence, enfin. Puis, elle perçut au loin les aboiements d’un chien, quelque part dans le village, en contrebas de son mazot. L’avait-on entendue ? Venait-on à son secours ?

La plainte reprit de plus belle. La jeune femme ne parvenait pas à maîtriser les sons qui explosaient dans sa gorge et jaillissaient de sa bouche béante qui tentait infructueusement de capter l’air pour imprégner ses poumons d’oxygène. Ses cris n’exprimaient pas seulement les maux ressentis, mais ils cherchaient certainement aussi à révéler à tous sa solitude et son isolement, dans cette vie en général et son désespoir en cet instant, en particulier. Elle aurait voulu partager l’histoire de sa vie, son expérience de l’existence et ses sentiments avec les siens. Elle avait tant donné aux autres et aujourd’hui, elle se retrouvait démunie. Vulnérable.

La délivrance devait venir, sinon la douleur allait la tuer. Pourtant, elle n’adressait de prières à personne. Elle n’avait pas de dieux à invoquer.

Un cri plus puissant encore émana de ses entrailles à vif. Puis, pendant quelques secondes, plus un bruit à nouveau, sa respiration s’était arrêtée, sa souffrance avec elle. Elle émit un long soupir, puis des braillements se répercutèrent sur les hauts sommets qui l’entouraient. La vie. Finalement.

L’ÈRE DES SORCIÈRES

Saint-Gervais-Les-Bains, Haute-Savoie, 23 mars 1986

LE Mont-Blanc dominait fièrement la vallée de l’Arve, disséminant son ombre sur les sommets moins élevés. Au cœur des falaises, sur deux flancs de montagne, des bâtisses d’un village se faisaient face, sans se toucher, séparées par le lit creusé par un torrent alpin. Les températures étaient encore douces, même si l’obscurité était tombée depuis longtemps. Les randonneurs avaient quitté les chemins, les paysans cessé leur travail dans les champs et dormaient du sommeil du juste. Les animaux nocturnes avaient pris le relais. Les grenouilles coassaient dans leur mare, les hiboux et autres chouettes hululaient des berceuses à qui voulait les entendre et les grillons susurraient une symphonie bien huilée aux minuscules habitants des prairies. Les créatures de la nuit profitaient de leur règne en toute quiétude.

Une femme courait pieds nus. Ses cheveux sombres volaient derrière elle. Sa chemise de nuit blanche était déchirée par endroits, à cause des ronces, qui avaient également écorché ses mollets. Elle se retournait souvent, jetant des regards comme poursuivie par des assaillants invisibles. Ses yeux fous ne regardaient pas le chemin devant elle. Ils roulaient dans leurs orbites, comme des billes de flipper. La pâleur de sa peau la rendait apparente dans les ténèbres, détachant sa silhouette frêle de l’asphalte sur lequel elle semblait flotter. La lune, pleine, s’était dissimulée derrière les sommets, qui observaient comme des personnages effrayants, cette femme apeurée.

Sur la route principale de l’agglomération, il n’y avait ni piétons ni voitures. Un chat noir traversa la chaussée à quelques mètres seulement de la fuyarde. Ses yeux se reflétèrent comme deux billes phosphorescentes dans la lumière d’un réverbère.

La femme semblait savoir exactement où elle se rendait.

Un pont prolongeait l’artère, droit devant elle, sur lequel flottaient fièrement des drapeaux. Cet ouvrage ne payait pas de mine lorsqu’on l’approchait depuis la route, et pourtant, il était massif et surplombait une gorge très profonde dans laquelle s’écoulait le torrent du Bonnant. Le pont du Diable. La construction du viaduc en 1876 avait permis à Saint-Gervais de se développer à la fin du XIXe siècle. Auparavant, le hameau était scindé en deux, séparé par un gouffre de 62 mètres de profondeur. Une légende racontait que le pont avait été érigé grâce à l’intervention d’un prêtre et du diable. L’ecclésiastique vivait sur la rive opposée à celle de son église et devait contourner le précipice en empruntant le pont d’un autre village et marcher ainsi de nombreux kilomètres pour pouvoir officier. Las, il s’était posté devant les gorges et le diable lui était apparu, lui proposant la construction de l’édifice en échange d’une vie. Après en avoir discuté avec le Conseil municipal, il accepta. Le lendemain, les deux berges étaient reliées par un magnifique ouvrage. Le diable s’y trouvait déjà, impatient de l’offrande qui lui serait faite, lorsque les villageois et le prêtre s’approchèrent. Le religieux s’avança seul, les mains dans le dos.

— Alors, tu t’es décidé à offrir ta vie en sacrifice pour le village. Quel généreux choix ! s’exclama le diable, satisfait.

— Tu as dit que tu construirais le pont en échange d’une vie. Voici donc la vie que tu as réclamée.

Le diable ne s’attendait pas à ce que le curé, ingénieux, lui réponde en lui tendant un chat noir. Fou de rage, ne pouvant pas refuser ce sacrifice, accepta l’animal et le jeta du haut du pont et en disparaissant, il lança une menace dans un rire sardonique.

— Je me vengerai pour cet affront. Tous les cinquante ans, je prendrai une vie pour obtenir réparation.

Ainsi, tous les cinquante ans, le 23 mars, exactement, une personne se tuait en sautant dans les gorges depuis l’ouvrage. Le corps de la victime n’était jamais retrouvé. Le diable avait tenu parole.

La femme n’ignorait pas cette légende. Née dans la région, elle connaissait la mauvaise réputation du lieu et c’était d’ailleurs pour cette raison qu’elle s’y rendait. Elle était sûre de ne pas survivre si elle enjambait la barrière et se précipitait dans le vide.

Elle se dirigea vers le milieu du pont, s’arrêta un instant et s’avança vers le parapet. S’appuyant sur ses mains, elle se mit debout, sans se retourner. Elle écarta les bras et se laissa tomber. Elle ne cria pas. Elle murmura une phrase presque inaudible qui s’adressait à un public absent.

« Qu’ils me pardonnent, qu’ils acceptent ma différence. Je désirais seulement les aider. »

Le corps blanc s’évanouit dans les ténèbres des gorges, englouti par l’obscurité, et ne réapparut jamais.

I remember the happiest day of my life.

Stefan Marx, 2019 (Black Cherry Blues)

LE PLUS BEAU JOUR D’UNE VIE

Château Saint-Michel d’Avully, Brenthonne,22 juin 2016

UN soleil timide se levait derrière les Voirons, saluant le Chablais et le lac Léman. Une journée magnifique et sans pluie s’annonçait. Daniela en était ravie. Elle préparait son mariage, qui devait être le plus beau jour de sa vie, depuis plus d’un an. Avant de passer chez le coiffeur et de s’apprêter, elle avait encore la décoration de son lieu de réception à mettre en place avec l’organisatrice qu’elle avait engagée pour que tout soit parfait. Les deux femmes avaient rendez-vous à 08h00 devant l’entrée du château d’Avully. La bâtisse, ancienne maison forte datant du XIVe siècle, construite sur des vestiges romains, l’avait tout de suite impressionnée et charmée. C’était à cet endroit qu’elle souhaitait célébrer son union avec David, l’homme de sa vie.

Près d’une année et demie plus tard, Daniela se retrouvait donc devant la porte massive en bois qui s’ouvrait sur le pont menant à l’entrée principale surmontée d’une herse.

La jeune femme était un peu stressée. Le temps pressait. La suite du programme était minutée.

Déjà un quart d’heure de retard. Si elle avait eu les clefs, elle aurait pu entrer seule. Cependant, comme Jordana Evans était venue la veille au soir avec la fleuriste, elle les lui avait confiées.

La jeune femme scrutait nerveusement l’écran de son téléphone portable. Devait-elle l’appeler ?

Alors qu’elle s’apprêtait à composer le numéro, elle entendit les pneus d’une voiture crisser sur le gravier. Jordana Evans s’excusa platement de son retard en distinguant le regard courroucé et inquiet de sa cliente.

Sans perdre de temps, elle introduisit les clefs dans la serrure de la porte d’entrée principale, et, en appuyant sur le bois tout en essayant de la déverrouiller, le battant s’ouvrit à leur grande surprise.

La wedding planeuse émit un son qui évoquait la gêne. Heureusement que la propriétaire du château n’avait pas tenu à assister au rendez-vous matinal.

Elle fixa le bout de ses escarpins vernis en évitant d’affronter le regard désapprobateur de Daniela et ne chercha pas à donner une explication à son malencontreux oubli. Elles s’avancèrent toutes les deux sur le pont de bois, qui traversait les douves, dont les rambardes avaient été décorées avec des guirlandes de fleurs blanches et du lierre. La haute et imposante voûte de pierre, menant dans l’enceinte, ressemblait à une gueule béante et sombre, prête à les engloutir. Pour pénétrer dans la cour principale de la maison forte, les deux femmes s’engagèrent sous la herse, dont les extrémités pointues rappelaient des crocs acérés. Un courant d’air glacial les effleura dans le couloir dans lequel la lumière du jour avait du mal à s’imposer. Jordana et Daniela pressèrent le pas sans échanger un mot.

La future mariée eut soudain comme une hésitation. Avait-elle bien fait de choisir ce lieu ? Elle chassa cette pensée instantanément en accédant à l’espace dominé par une haute tour de garde. Il était difficile d’avoir une vue d’ensemble de l’endroit d’un seul regard. Les imposants murs du château se dressaient de toute part. Il y avait des pièces partout, des escaliers cachés, des fenêtres, une coursive. Les lieux étaient aussi effrayants que magnifiques parce qu’ils paraissaient hors du temps. Elle se souvenait des jardins à l’arrière qui étaient si romantiques et le fait qu’au moment où elle avait pénétré dans la cour pour la première fois, elle avait rêvé d’une fête de mariage médiévale, avec des centaines de convives.

La décoration avait été réalisée avec soin. Sur la gauche, l’entrée de la salle dans laquelle devait se tenir le repas était clairement indiquée. C’était le premier élément bien visible en arrivant.

— Parfait, dit à haute voix Daniela.

Jordana esquissa un sourire, satisfaite. Cependant, elles n’avancèrent pas plus loin.

Quelque chose avait attiré leur regard tout au fond de la cour. Quelque chose de bizarre, qui ne semblait pas du tout à sa place. Sous la loggia, juste à côté des escaliers en pierre taillée qui menaient au premier étage, on distinguait deux formes étranges dans l’obscurité.

— Jordana, avez-vous fait placer des décorations supplémentaires, ici ? Peut-être que la propriétaire est venue amener cela tôt ce matin ou après notre départ hier soir…

— Eh bien non, je n’ai aucune idée de ce que cela peut être. En tout cas, ce n’était pas là hier… Je vais tout de suite aller voir ce dont il s’agit. Vous pouvez déjà aller regarder la salle et me dire si la disposition et la décoration vous conviennent, nous irons chercher les présents et le reste de la déco dans la voiture après…

Sa voix trahissait l’appréhension. Elle essayait de garder son sang-froid et de ne surtout pas montrer son malaise à sa cliente. Elle devait la rassurer sur tous les aspects de cette journée et lui garantir à chaque instant qu’elle maîtrisait la situation.

Regardant Daniela s’éloigner vers la gauche, elle avança à pas prudents vers le fond de la cour, prenant garde à ne pas faire claquer ses talons et à ne pas se tordre la cheville sur le sol pavé.

En s’approchant, elle devina peu à peu le spectacle terrifiant qui se dévoilait à elle.

Les formes qui, de loin, ressemblaient dans la pénombre à une arche, n’en possédaient que l’apparence. La réalité était bien différente.

Deux bûchers se dressaient dans l’obscurité. Des rondins de bois, couverts de branchages et de feuilles, avaient été placés en cercle sur le sol. Ils entouraient des poteaux d’un peu moins de deux mètres de haut. Personne n’y avait bouté le feu. Ils étaient intacts. Pas une trace de flammes. Au centre, on percevait ceux qui auraient dû être sacrifiés sur ces autels d’un autre siècle. Des corps dont on ne distinguait que les parties supérieures à partir des épaules se trouvaient en leur centre. Deux faces humaines pâles dont les yeux ensanglantés fixaient le néant siégeaient au cœur du spectacle. Leurs têtes, rattachées au tronc par des cous déformés, semblaient détachées des corps auxquels ils appartenaient et flottaient au-dessus des amas, apparitions de visages fantomatiques particulièrement effrayants. Les traits étaient déformés dans une expression atroce. Leurs bouches béantes laissaient échapper un cri muet. Leurs yeux grands ouverts reflétaient des ombres de terreurs, figés dans le vide, les pupilles dilatées. Pourtant, il n’y avait aucune trace de sang ou de violence visible sur et autour des corps. Des marionnettes avec des masques de mort.

Jordana recula, choquée. Quelle macabre mise en scène ! Qui avait donc pu disposer une telle horreur dans la cour d’un château dans lequel devait être célébré un mariage le lendemain ?

La professionnelle de l’événementiel savait que toute sorte de manifestations étaient organisées dans l’enceinte de la place forte – concerts, commémorations historiques, etc. Quel drôle d’idée tout de même ! Un décor aussi morbide ! Un spectacle d’un mauvais goût terrible. Certes, il s’agissait d’un château moyenâgeux, pourtant elle avait de la peine à saisir l’intérêt d’y jouer une scène aussi violente. Qui pouvait avoir envie d’assister à une représentation de ce genre ? Certainement des tordus ou des satanistes… En tout cas, elle était soulagée d’être organisatrice de mariage et non pas d’événements… Elle aurait pu avoir des demandes bizarres. Ce qui la dérangeait particulièrement était le fait que les figures avaient l’air d’être réelles…

Every little piece of your life

Will add up to one

Every little piece of your life

Will mean something to someone

You touch my face

God whispers in my ears

There are tears in my eyes

Love replaces fear

Editors, The Weight of the World

SÉRÉNITÉ ET RÉALISME

Annecy, Commissariat de la rue des Marquisats,21 juin 2016

IL faisait chaud en cette première journée d’été. Des ventilateurs avaient été installés sur les bureaux à défaut d’une climatisation assez efficace pour rafraîchir l’atmosphère moite des locaux.

La capitaine Aurore Pellet était assise à son poste de travail, devant l’écran de son ordinateur, et semblait songeuse. Elle faisait défiler des photos sur son téléphone portable avec un air mélancolique pendant qu’à côté d’elle, la capitaine Marion Lefort tapotait énergiquement sur son clavier. En face d’elle, le lieutenant Richard Walonsky, nouvellement engagé, menait une conversation animée avec le procureur d’Annecy à travers le combiné.

Silencieusement, elle chantonnait, dans sa tête c’est l’amour à la plage, ahou tcha tcha tcha, et les yeux dans tes yeux ahou ahou baisers et coquillages… enchaînant un tout autre genre aimer c’est ce qu’il y a de plus beau, aimer c’est monter si haut, toucher les ailes des oiseaux…

Elle regardait des photos de l’île de La Réunion. Des images de paysages paradisiaques qui lui rappelaient les moments merveilleux passés avec Jules. Il lui manquait. Jules Simon avait dû regagner Paris, après ses deux semaines de vacances pour prendre à bras le corps son nouveau poste de lieutenant au sein de la célèbre brigade criminelle de Paris. Ils se retrouvaient une à deux fois par mois, soit à Annecy, soit à Paris. Pour Aurore, ce n’était pas assez, même si elle savait que cette situation était temporaire. Son amant avait adressé une demande pour rejoindre la région Rhône-Alpes-Auvergne à défaut de pouvoir prétendre explicitement à sa mutation à la PJ d’Annecy. Elle ne s’était jamais sentie aussi sereine et heureuse. Jules. Elle s’imaginait ses yeux clairs dans les siens, ses caresses, ses baisers, leurs discussions jusqu’à tard dans la nuit, leur connexion intellectuelle et charnelle…

Pour la première fois, elle n’avait pas peur. Elle n’avait plus peur. Love replaces fear. Elle avait accepté d’être heureuse.

Aurore regarda au fond de sa tasse de café vide. Le liquide avait laissé des traces d’écumes sur les parois blanches et dessinait d’étranges formes. Elles représentaient ce qu’on voulait bien y voir, des présages, des indices, des visages parfois, aussi. La capitaine de police n’y voyait rien du tout. Uniquement ce que c’était en réalité : une tasse vide. Cartésienne, son expérience l’avait confortée dans le fait que seul ce qui était tangible et vérifiable comportait une importance. La seule vérité possible était celle des éléments dont on avait une preuve. La destinée de chacun était liée à son expérience et à ses actions. Les doutes forgeaient le caractère. Aurore doutait énormément, elle doutait de tout, tout le temps. Elle admettait ses erreurs, se remettait en cause. S’en remettre à la volonté d’une puissance supérieure représentait pour elle, une sorte de déresponsabilisation. Il n’y avait pas de destin tout tracé. La sorcellerie n’existait pas. Juste des faits et des actes, commis avec des intentions.

Le marc de café ne lui apprendrait rien sur le déroulement de sa journée ni sur son avenir amoureux ni sur sa prochaine enquête. Sa tasse était seulement vide et elle avait besoin d’un autre café allongé.

Elle se leva.

— Café ? Demanda-t-elle à sa collègue, Marion, qui continuait à s’agiter sur son clavier. Walonsky était toujours pendu au bout du fil. Il semblait désespéré. Il n’arrivait pas à placer un mot, son interlocuteur tenait visiblement le crachoir dans un interminable et barbant monologue.

Marion Lefort détacha son regard de l’écran et sourit à Aurore en murmurant un « ok » du bout des lèvres.

Les deux femmes sortirent du bureau en silence pour ne pas déranger leur collègue.

Aurore devait passer un coup de fil à Claude Rouiller. Il séjournait encore à Annecy pour quelques jours. Il fallait qu’elle profite de le voir avant qu’il ne s’en aille définitivement pour la Belgique. Cette fois, c’est la dernière ! Je ne reviendrai pas, avait-il affirmé. Sa retraite avait à peine commencé deux ans auparavant qu’il était à nouveau sur le terrain. Il n’y pouvait rien. Son instinct et sa passion pour son métier étaient plus forts. Lorsque son amie et collègue, Aurore, l’avait appelé à l’aide, il n’avait pas hésité. Sa vie personnelle avait encore fait les frais de son engagement, comme cela avait toujours été le cas. Il avait enfin tourné la page de sa vie à Annecy et vendu son appartement, non sans un pincement au cœur.

L’ancien commissaire s’était lui-même assuré de sa succession à la tête de la PJ. Ainsi, ce fut un policier intelligent, d’expérience et de terrain qui fut désigné avec la bénédiction de Claude Rouiller. François Bertin dirigerait dès le 1er juillet les équipes de la police judiciaire d’Annecy.

Originaire de Lille, le quadragénaire avait d’abord occupé un poste de capitaine pendant cinq ans à Paris et connaissait Rouiller depuis longtemps. Ils s’étaient croisés à plusieurs reprises au cours d’enquêtes auxquelles ils avaient collaboré. Les deux hommes se vouaient une admiration mutuelle. François Bertin avait fait de Claude son mentor. À chaque doute, il se tournait vers son homologue haut-savoyard. Lorsque le préfet l’avait contacté, il s’était engagé sans hésitation.

Future’s made of virtual insanity now

Always seem to, be govern’d by this love we have

For useless, twisting, our new technology

Oh, now there is no sound – for we all live underground

Jamiroquai, Virtual Insanity

VIRTUALITÉ

LA fin de l’année scolaire approchait et les températures avaient grimpé. Tout le monde avait déjà l’esprit en vacances, certains rêvaient de plages et de cocktails, d’autres de randonnées en montagne, d’autres encore simplement de grasses matinées. Le lycée du Fayet fermait ses portes la semaine suivante. Ce jour-là, Élias avait décidé qu’il ne se rendrait pas en cours. L’adolescent avait prétexté un mal de ventre. Il avait fait croire à sa mère qu’il avait une gastrœntérite en s’enfermant plusieurs fois dans les toilettes pendant la soirée. Un événement spécial avait lieu à 10h00 le lendemain matin dans le jeu vidéo auquel il jouait avec frénésie. Il ne l’aurait manqué pour rien au monde.

Élias était donc assis comme d’habitude depuis plusieurs heures devant un écran. À 17 ans, il était totalement accro à sa console, depuis plus de quatre ans. Sa mère était au désespoir. Il ne pensait plus qu’à ça, ne vivait que pour ça. Respirait, mangeait, s’entraînait, téléphonait, sortait, sociabilisait, aimait virtuellement. Elle avait bien essayé de l’occuper autrement, de le faire bouger, de lui expliquer que la vraie vie, à l’extérieur, avait bien plus de saveurs. Que de toucher, de sentir, de profiter du goût des aliments, c’était ça d’exister. Que les 256 couleurs de son écran lui paraîtraient fades en comparaison des teintes du monde, que la chaleur d’un corps ne pourrait jamais être remplacée par la froideur d’une photographie, qu’un mot d’amour prononcé au creux d’une oreille valait 10’000 messages. Il n’en avait cure.

Finalement, elle avait abandonné, se persuadant que si Élias réussissait tout de même à suivre une scolarité normale et qu’il obtenait son baccalauréat, c’était le plus important.

L’adolescent s’en sortait, même si parfois, il ne se rendait pas en cours pour jouer, comme ce jour-là. Ses amis, plus virtuels que réels, venaient des quatre coins de la France et de Suisse aussi. Alors qu’il entamait une nouvelle partie, son téléphone portable vibra.

— Hé, frérot, ça pulse ?

— Wesh, ça va. Je suis en partie, là. Je peux te rappeler dans cinq ?

— Ouais, ok. Vas-y. Rappelle-moi.

L’appel de Noah l’avait interrompu à un moment crucial du jeu. Il allait affronter le boss qui gardait l’accès au niveau supérieur. Le « boss » (chef en français) était l’ennemi le plus puissant qu’il devait combattre à la fin d’une partie. Élias avait atteint le niveau 12. L’un des plus difficiles. Dans Witchhunt, ce personnage était représenté par un sorcier, dont les pouvoirs augmentaient au fur et à mesure des étapes de jeu franchies. Il était déjà presque 9h45 et dans un quart d’heure aurait lieu l’événement qu’il attendait depuis des semaines. Il rappela son ami.

— Noah… J’ai pas le temps. On s’appelle après l’Event ?

— Ok, wesh, c’est mieux… J’arrive pas à faire de Kill.

— Moi, je vais passer au 13 là…

— À tout’, mec !

— À tout’, frère.

L’écran se mit à clignoter. Élias avait les pieds qui tambourinaient de plus en plus nerveusement le sol et ses doigts s’agitaient sur la manette. Noah, bien qu’il se trouve à 60 kilomètres de là, dans la campagne genevoise, devait être exactement dans le même état que lui. Si sa mère venait l’enquiquiner maintenant, elle passerait un mauvais quart d’heure. Elle était sortie faire des courses et son absence l’arrangeait bien. Elle ne le dérangerait pas dans ce moment crucial. Élias devenait fou. Qu’allait-il se passer ? Sur son téléphone, qui n’arrêtait pas de s’allumer et de vibrer, s’affichaient des centaines de notifications de messages envoyés par ses amis et les groupes de gamer dont il faisait partie. Tous n’étaient toutefois pas au courant de son activité du jour. Certains ne se doutaient pas une seconde de l’existence même de ce jeu. Il n’était disponible que pour une poignée d’initiés. Sa participation n’avait pas été chose aisée. L’adolescent voulait conserver ce privilège à tout prix et était capable de tout pour y parvenir, à commencer par mentir. Mais ce n’était malheureusement pas tout, il avait, à plusieurs reprises, franchi les limites de la légalité pour entrer dans l’univers de la chasse et pour devenir un Hunter.

Le mystère et l’inaccessibilité étaient les composantes qui rendaient ce jeu particulièrement addictif. Seuls les meilleurs, l’élite, y avaient accès.

À 10 heures précises, devant ses yeux écarquillés, le moniteur sur lequel s’affichaient auparavant les personnages du jeu s’éteignit subitement. Des lettres majuscules blanches apparurent les unes après les autres, dans des caractères froids et durs d’imprimerie, au rythme d’une machine à écrire.

Un message d’aspect impérieux se détachait du fond noir.

TU AS ÉTÉ ENVOÛTÉ

LA MALÉDICTION COMMENCE AUJOURD’HUI

3, 2, 1…

POUR CONTRER LE SORT, RENDEZ-VOUS À MINUIT DANS L’ENDROIT INDIQUÉ AU NIVEAU 14.

SOIS À L’HEURE, SINON TU ES MORT.

Quietly he laughs and shaking his head

Creeps closer now

Closer to the foot of the bed

And softer than shadow and quicker than flies

His arms are all around me and his tongue in my eyes

Be still be calm be quiet now my precious boy

Don’t struggle like that or I will only love you more

For it’s much too late to get away or turn on the light

The Spiderman is having you for dinner tonight

Lullaby, The Cure

DANS LA TOILE

Commissariat des Marquisats, juin 2016

ALORS ? Quoi de neuf du côté de ton homme ? Jules vient ce soir ?

Les deux femmes étaient sorties devant le bâtiment, leurs tasses de café à la main, et s’étaient mises un peu à l’écart. Marion Lefort regardait sa collègue avec curiosité et un petit air provocateur. Elle savait qu’Aurore n’avait pas vraiment la tête au travail. D’une part, elle pensait à Jules, qu’elle n’avait pas vu depuis deux semaines, et, d’autre part, au fait que son ami et mentor, le commissaire Rouiller prenait sa retraite, définitivement. Il avait organisé une soirée spéciale qui devait marquer son départ d’Annecy. Avec Aurore, Jules, Bruno et Justine, la compagne de Claude, ils allaient dîner dans l’un des restaurants les plus réputés de la région.

— Aurore ?

— Excuse-moi, Marion. J’étais dans mes pensées…

— Oui, j’ai bien remarqué, répondit-elle en lui adressant un clin d’œil.

— Il est déjà dans le train. Il a pris quelques jours de congé. Il a fait deux semaines non-stop. Alors, il rattrape ses congés. Ils ont de gros dossiers en ce moment… Pas comme nous… affirma-t-elle en expirant la fumée de sa cigarette et en baissant la tête.

— Je ne chôme pas de mon côté, soupira Marion. J’ai cette affaire glauque de l’ado qui s’est suicidée après avoir été harcelée sur les réseaux sociaux…

— Ah oui, c’est affreux. Quelle époque ! C’est tellement triste !

— Et tu n’as pas vu les vidéos que j’ai dû regarder… nous n’étions pas comme ça à leur âge…

— Non, heureusement. On vit vraiment dans un monde étrange. Comment aurions-nous pu savoir que la technologie que nous avons créée nous dépasserait au point qu’elle en viendrait à nous traquer et à diriger nos vies ? Je n’arrive pas à croire que tu passes tes journées de travail à t’occuper de cela… Les technologies de l’information sont des armes presque aussi dangereuses que les armes à feu. Elles détruisent, elles mettent à l’honneur, puis anéantissent, permettent de contrôler et de dominer plus rapidement et efficacement. Parfois, j’aimerais bien savoir les maîtriser comme toi…

— Tu sais, de mon côté, je souhaiterais autant ne pas y être confrontée. Ça a tendance à me rendre parano et surtout vraiment désillusionnée vis-à-vis de l’être humain. Tout ce qui se fait de pire se retrouve sur internet ! Ça ne me donne qu’une envie, celle de m’en tenir le plus éloignée possible. Les criminels auxquels tu as eu affaire étaient des fous et ont accompli des actes ignobles et impardonnables, mais ils sévissaient dans le monde réel. Ils existaient. Alors que là, tout n’est que chimères et mensonges. Des atrocités sont commises sous tes yeux et tu ne peux rien faire. Un sentiment d’impunité et de liberté règne sur le web et pourtant, tout est visible. Le souci, c’est que c’est à l’autre bout du monde, et que tu es un observateur impuissant. Les jeunes ne se rendent pas compte du danger. Eux, ils ne se cachent pas. Ils ne réalisent pas que des prédateurs rôdent. Ils ne saisissent pas l’impact de leurs actions sur la toile et les répercussions dans leurs existences dans le monde réel. Ils dévoilent tout et se livrent, s’exposant sans en avoir conscience. Lorsque je l’ai compris, j’ai tellement été dégoûtée que je me suis désinscrite de tous les sites de rencontre ! Je commence à perdre espoir… Je crois que je vais rester célibataire toute ma vie, répondit-elle en éclatant de rire. J’ai eu assez de cas sociaux comme ça.

— C’est ce que je me disais aussi, avant de rencontrer Jules, confia Aurore d’un ton rêveur.

Elles rirent de bon cœur. Quelle joie de travailler avec Marion ! De plus, leur nouveau patron donnait l’impression d’être quelqu’un de bien.

Le commissaire Bertin se tenait sur les marches à quelques mètres d’elles. Il avait l’air de bonne humeur et son visage portait une expression rieuse. Il avait dû écouter leur discussion depuis le début.

Un peu gênées, Aurore et Marion lui emboîtèrent le pas. C’était l’heure de la réunion.

Les officiers débarquèrent les uns après les autres s’installant autour de la table centrale. Ils allaient brièvement aborder les affaires en cours, les actions à entreprendre pendant la semaine à venir : contrôles routiers et vigilance accrue dans le cadre du plan Vigipirate par rapport aux risques d’actes de terrorisme après les attentats commis sur le territoire français en janvier et en novembre 2015.

Le gouvernement avait notamment décidé d’engager du personnel policier et douanier supplémentaire, d’investir dans les services de renseignements et évidemment de renforcer les contrôles. La capitaine Marion Lefort avait la lourde tâche, en plus de ses activités courantes, de surveiller la mouvance djihadiste et les candidats à la radicalisation sur internet et de transmettre les informations. Aurore Pellet, quant à elle, était un peu désœuvrée. Elle avait à l’œil des petits trafiquants de cannabis qui avaient pris leurs quartiers dans la cité Novel. Il n’y avait pas d’énigme à résoudre. Cela lui convenait, comme elle n’avait pas vraiment envie de s’impliquer dans une nouvelle affaire.

Ils faisaient le tour de table habituel lorsque le commissaire interrompit l’assemblée. Le téléphone du commissaire s’était mis à vibrer. L’appel semblait important, car il fit signe à son équipe de patienter et il sortit pour répondre à son interlocuteur. François Bertin n’avait jamais interrompu un briefing, même lorsqu’il recevait de nombreuses sollicitations.

Marion et Aurore se lancèrent des regards intrigués.

Les participants à la réunion commencèrent à s’agiter. Bavardages, blagues. Une classe d’élèves indisciplinés qui profitaient de l’absence du professeur. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent, songea Aurore. La capitaine surfait sur internet et regardait la carte du restaurant dans lequel ils allaient dîner avec Rouiller. Hmmm, elle en avait l’eau à la bouche. Son ancien patron ne faisait pas les choses à moitié.

La porte se rouvrit. Tous suspendirent leurs activités. La mine préoccupée de leur supérieur ne laissait pas de place au doute. Il s’était passé quelque chose de grave.

— Je viens d’être contacté par ma collègue de Thonon, le commissaire Nathalie Blanc. Ils ont besoin de notre concours sur une affaire sordide. Ils nous avertissent tard, malheureusement. En résumé, deux corps d’adolescents ont été retrouvés à Brenthonne, samedi matin, au château d’Avully, par une femme qui devait se marier, dans une mise en scène un peu particulière. Les deux victimes sont de jeunes gens. Il s’agit d’une fille de 16 ans et d’un garçon de 17 ans, appartenant à des familles bourgeoises de la région. La piste criminelle est envisagée et le procureur a ouvert une enquête. Comme vous le savez, Thonon ne dispose pas d’effectifs suffisants et formés pour les enquêtes de cette envergure. Le commandement a donc fait appel à moi.

Un silence de plomb régnait dans la salle, lorsqu’il s’interrompit quelques instants pour réfléchir. Les officiers présents essayaient de se faire discrets, regardaient leurs chaussures, leurs collègues, leurs pieds, pour éviter d’être désignés par le chef. Aurore s’était faite toute petite sur sa chaise.

— Capitaine Pellet, vous êtes affectée à l’affaire avec le concours de Walonsky. Capitaine Lefort, en appui, au commissariat. La séance est levée pour aujourd’hui. Pellet, restez ! Pour que je vous briefe sur les éléments dont je dispose. Les autres, rompez.

Aurore soupira et souffla intérieurement. Pourquoi moi ? Elle savait que sa soirée serait gâchée et qu’elle arriverait en retard au repas. Une année auparavant, cela n’aurait posé aucun problème. Son travail passait avant tout. Aujourd’hui, elle avait changé son fusil d’épaule. Sa vie privée méritait de l’attention et elle avait levé le pied. Elle avait essayé, tout du moins.

ASILE

Demi-quartier, Haute-Savoie, juin 2016

LA nuit n’était pas encore tombée. Les minutes de lumière supplémentaires étaient particulièrement bienvenues après un hiver qui semblait s’éterniser. Élias avait décliné l’invitation de ses amis de les retrouver au Rostachon, leur lieu de prédilection pour boire des bières et discuter. Il avait un autre rendez-vous bien plus important et trépignait d’impatience. Enfermé dans sa chambre, l’ado s’était morfondu toute la soirée. Tournant en rond, jouant un peu sur sa console, puis sur son téléphone portable, il ne tenait plus en place. Lorsqu’il avait entendu que les voix émanant du téléviseur dans le salon s’étaient tues et que sa mère s’était rendue dans la salle de bain, puis avait fermé la porte de sa chambre, il s’était dit qu’il pouvait enfin partir. Il ne fallait pas qu’il tarde. Il était déjà 23h00. Il devait faire vite.

Le lieu de rencontre se trouvait à plus de 30 minutes de trajet. Il commença à stresser. S’il était en retard, il perdrait et serait exclu. Minuit Pile. Il revoyait le crâne qui s’était affiché sur son écran. Non, ce n’est pas une option.

Des milliers de pensées tournoyaient dans sa tête. Il ouvrit discrètement la porte de sa chambre et se faufila dans le couloir. Le sol était recouvert de carrelage qui donc ne grinçait pas. Élias avait revêtu un jean noir, un pull à capuche de la même couleur et ses baskets préférées. Il avait pris grand soin de bien recharger la batterie de son téléphone portable et d’en prendre une de rechange, au cas où. Comme il était habitué à faire de la randonnée, il avait toujours un sac à dos, rempli de matériel nécessaire à la survie, prêt et à portée de main : un couteau suisse, une gourde, des biscuits, un briquet, une lampe torche, un préservatif (on ne savait jamais), un stylo-bille et un câble. Il y avait ajouté une petite bouteille de soda et des chips. Sa moto 125 cm3 était garée de l’autre côté de la rue dans le garage couvert qu’ils partageaient avec le voisin. Son pot d’échappement faisait un bruit infernal. Il pousserait son deux-roues jusqu’à la route principale à 500 mètres pour ne pas se faire repérer et surtout, pour ne pas réveiller sa mère.

La porte d’entrée se referma derrière lui. Il avait réussi. Rien n’avait bougé dans l’appartement.

L’adolescent était pris dans un tourbillon d’émotions contradictoires, son cerveau peinait à suivre et ses nerfs étaient mis à rude épreuve, vacillant entre excitation et angoisse. Quelle surprise allait bien pouvoir lui réserver le jeu ? Il connaissait sa destination, ce qui ne le rassurait pas vraiment. Il s’y était déjà rendu à deux reprises, une fois la journée, une fois la nuit, avec ses amis quelques mois plus tôt. Ils aimaient explorer les lieux abandonnés et se faire peur. Urbex : l’exploration urbaine était l’un des hobbies favoris de son meilleur ami, Enzo. Ils filmaient leurs exploits puis les diffusaient sur YouTube. Les anciens sanatoriums du plateau d’Assy faisaient partie de leurs objets de visites préférés et parmi eux, l’immense bâtiment lugubre de l’hôpital Martel de Janville.

C’est là qu’il devait être dans moins d’une heure et c’est aussi à cet endroit qu’il avait eu la trouille de sa vie.

Enfin arrivé à la nationale, il revêtit son casque et mit le moteur en marche. Il n’avait pas une minute à perdre. Il s’était amusé à trafiquer sa moto. Elle allait plus vite mais faisait un boucan d’enfer. Heureusement pour lui, malheureusement pour les habitants des villages et des hameaux aux alentours. Il faisait particulièrement sombre cette nuit-là. Malgré la pleine lune, alors dissimulée derrière de gros nuages, l’obscurité était impénétrable. Les lampadaires étaient éteints, l’éclairage public subissait certainement une avarie, c’était récurrent. Lorsque le réseau électrique était surchargé ou en cas de tempêtes et de chutes de neige trop importantes, la commune faisait le choix de s’épargner la panne générale du réseau en coupant ce dernier en premier lieu. Mauvais œil ou coup de chance, c’était difficile à dire. Le phare de sa moto éclairait suffisamment et la situation l’arrangeait. Il pensait qu’on le repérerait moins facilement ainsi, mais il oubliait souvent le vacarme qui provenait de son pot d’échappement. Il roulait à vive allure sur la route de Sallanches et arrivait à pleins gaz sur le premier lacet serré de la route vers le lieu-dit de demi-lune. Soudain, il vit une forme humaine blanche apparaître près des catadioptres vers le fossé. Il appuya brusquement sur les freins et son engin pila juste avant d’emboutir la femme qui s’était jetée sur la voie. Il dérapa, ses pneus fumaient. Un peu sonné et surtout effrayé, il était sous le choc. Se remettant de ses émotions, il regarda devant lui dans la direction où s’était trouvée la silhouette étrange quelques fractions de seconde auparavant. Il n’y avait plus personne. J’ai des hallucinations. Il resta immobile ainsi pendant un moment contemplant le reflet de son phare sur les triangles signalant le virage. Il vit un papier blanc sur le sol. Ça ne va vraiment pas ! J’ai pris ce papier pour une personne. Il devait voler et dans la lumière de mes phares, j’ai cru voir quelqu’un. Ça doit être le stress. Putain, je n’y crois pas. J’ai de la chance, j’aurais vraiment pu tuer quelqu’un… et avoir un accident… J’aurais pu mourir aussi.

Il descendit la béquille de son deux-roues décidant d’aller voir cette feuille volante qui aurait pu lui coûter la vie. Il la ramassa. Sur le papier, se trouvait un texte manuscrit. À sa lecture, il écarquilla les yeux, stupéfait. Il dut relire le message à plusieurs reprises.

Le mot lui était adressé. L’écriture était presque illisible. L’encre s’était effacée par endroits, comme s’il avait plu ou que quelqu’un avait laissé couler des larmes sur le papier.

« Élias, tu ne dois pas y aller. Tu vas te rendre complice d’un crime qui ne te concerne pas. Pour ton bien, par pitié, ne joue pas ce soir. Rentre chez toi et ne prends pas en compte les menaces. Ta vie est en danger, si tu t’y rends. »

Je nage en plein délire. Pourtant, je n’ai pas fumé de joint depuis au moins trois jours. Bref. On va oublier tout ça. C’est une mauvaise blague.

À peine avait-il dit cela qu’il se retrouvait à nouveau assis sur la selle de son deux-roues et qu’il tournait la clef pour le faire démarrer. Plus aucune trace du papier ni de son freinage d’urgence.

Une vingtaine de minutes plus tard, à travers les sapins et les pins qui entouraient la route, le jeune homme vit apparaître la silhouette gigantesque du bâtiment lugubre de l’ancien sanatorium à l’abandon.

HANTISES

ÉLIAS avait dû s’enfoncer dans les bois sur un chemin goudronné qui avait l’air de ne mener nulle part. Il avait l’impression de pénétrer dans une bouche grande ouverte, prête à l’avaler. Les arbres, majoritairement des épicéas, cernaient la route et se penchaient sur elle.

La carcasse gigantesque du sanatorium Martel de Janville se dressait à présent devant l’adolescent. Il comprit tout de suite qu’il n’était pas seul. Sur ce qui avait été le parking du centre de soins, d’autres motos et des voitures étaient garées.

Ce bâtiment possédait une aura terrifiante. Ses architectes, Pol Abraham et Henry Jacques Le Même, l’avaient pensé majestueux et stylé. Dernière commande du gouvernement français pour des établissements destinés à accueillir des tuberculeux et des blessés de guerre sur le plateau d’Assy, sa construction s’était achevée en 1937 grâce à un don de la comtesse Roger Martel de Janville. Les retards du chantier et les incidents qui se produisirent à chaque étape de l’édification étaient difficilement explicables et donnaient lieu à de nombreux ragots, soupçons et histoires étranges. Selon certains, le sanatorium serait hanté, des crimes atroces ayant été commis sur l’ancienne propriété sur laquelle était bâti l’édifice. Selon d’autres l’endroit serait maudit. Pour d’autres encore, c’est en son sein, après sa construction, que des événements sombres s’y seraient déroulés… De sanatorium, il n’aurait eu que le nom. Le ministère de la Guerre l’aurait utilisé pour punir, enfermer et expérimenter des traitements sur des prisonniers, criminels, citoyens qu’il voulait voir disparaître de la société. Les soins aux tuberculeux n’auraient été qu’un alibi. Un seul étage dans l’aile ouest y aurait été consacré.

Élias ne connaissait que la dernière version de l’histoire du sanatorium. Rien que d’y penser, il en frissonnait. Lors de son expédition nocturne avec ses amis, leurs découvertes avaient dépassé son imagination. L’endroit avait également été souvent squatté par des marginaux qui n’y résidaient pas longtemps. On distinguait sur les murs des traces équivoques de leur passage et sur le sol de nombreux détritus. Les pièces étaient insalubres. Mais ce n’était pas cela qui avait tant effrayé les jeunes.

Au premier étage, juste au-dessus de ce qui avait été la réception jadis, ils n’avaient rien découvert d’étrange. Des chambres accueillant autrefois des patients avaient été vidées de leur mobilier et étaient jonchées de déchets, matelas, restes de nourriture, seringues et canettes de bière. Traversant le bâtiment, ils étaient ensuite montés au deuxième étage. Et là, le cauchemar avait commencé. Peu de visiteurs s’y étaient aventurés avant eux et les anciens propriétaires des lieux avaient probablement quitté l’endroit précipitamment. Après avoir suivi une allée, les jeunes explorateurs s’étaient retrouvés face à une porte coupe-feu. Ils poussèrent les battants avec difficulté. Elle s’ouvrait sur un sas donnant sur une autre porte à battants. Le couloir qui s’offrit à eux n’avait pas du tout le même aspect. Il ne s’agissait plus d’un couloir d’hôpital de luxe. Il s’apparentait plutôt à celui d’un ancien asile d’aliénés, destinés à des malades dangereux ou à un couloir de prison. Les portes des pièces semblaient renforcées de l’extérieur. Elles comportaient un genre de passe-plat, situé à la hauteur des yeux qui ne s’ouvrait que de l’extérieur.

Or, l’une des chambres était ouverte. Un lit rouillé avec des sangles de contention était renversé sur le sol. Les vitres de l’unique fenêtre étaient cassées et elle comportait des barreaux. Un courant d’air glacial s’infiltrait par l’ouverture et saisit les jeunes jusqu’aux os. Ils échangèrent des regards effrayés et sortirent en se bousculant de la cellule. En venant au sanatorium, ils avaient souhaité se faire peur, force était de constater qu’ils y étaient parvenus. Élias avait ressenti la terreur des patients qui y avaient séjourné. Dans chaque pièce qu’il visitait, des images terribles défilaient dans son cerveau. Des êtres humains avaient été torturés et certains avaient péri dans d’atroces souffrances. Il avait entendu leurs cris, vu leurs yeux exorbités et injectés de sang, leurs plaies causées par la violence des gardiens et des soi-disant soignants ainsi que les escarres dues à leur enfermement et leur immobilité. Élias n’était pas le seul à avoir éprouvé ces sensations, ses amis aussi avaient ressenti ce malaise et cette douleur. Ils ne souhaitèrent donc pas investiguer plus et redescendirent au rez-de-chaussée. Ils pressèrent le pas pour ressortir du bâtiment. Mais la curiosité était plus forte pour deux d’entre eux. Greg et Enzo désiraient continuer l’exploration, ils avaient déjà récupéré de leur frayeur. Élias aurait préféré quitter les lieux au plus vite. Ce qu’il avait constaté l’avait submergé. Il les supplia :

— Allez les gars ! on se casse. Ça craint ! franchement ! Vous avez entendu ? Il y a des bruits trop chelous… et j’ai vu, j’ai vu… Un truc… Là, juste là… et en haut c’était horrible. Ça suffit.

— Arrête ! Y a rien du tout. T’es vraiment une lopette ! Moi, je ferais bien un tour au sous-sol. Vous venez ? Éli, tu peux rester tout seul ici, si tu veux.

Greg n’en avait rien à faire de la peur de son ami et ne lui laissa pas le choix. Pour rien au monde, il ne serait resté seul que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur.

Ils avancèrent donc à la lumière de leurs torches dans l’un des couloirs du rez-de-chaussée qui menait dans l’aile est. Le hall donnait sur de grandes salles, une salle de repos, des salons de réception et des salles à manger ainsi qu’un réfectoire. Des arcades, à présent occultées par des planches clouées, devaient autrefois être de belles et lumineuses baies vitrées s’ouvrant sur un panorama fabuleux des Alpes et du Mont-Blanc.