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1er janvier 1527. En Europe, François Ier et Charles Quint sont engagés dans une guerre d'egos qui aboutit à une situation diplomatique et militaire complètement bloquée. Pendant ce temps, les enfants de François Ier pris en otage par l'Empereur dépérissent. De l'autre côté de l'Atlantique, l'autorité de Cortés est de plus en plus remise en question par l'Empereur alors même que les dieux aztèques ne semblent pas avoir dit leur dernier mot. Et si c'étaient les femmes qui détenaient la solution à ces situations périlleuses ? Le quatrième volet de la saga du Chroniqueur de la Tour explore le rôle des femmes dans la société du XVIème siècle. Avec de nouveaux personnages marquants et des scènes particulièrement mémorables, 1527-1529 vous emporte à nouveau dans le passé et l'imaginaire à travers des rencontres extraordinaires, des complots diaboliques et des batailles à couper le souffle.
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Seitenzahl: 887
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Illustration ci-dessus (calligraphie de « Si Dieu veut ») : Zubeyde Tasel
Illustrations intérieures : Yann Delahaie (https://www.eacone.com/)
À la nouvelle génération. Celle qui devra surmonter nos échecs.
Chronologie des principaux évènements de 1515 à 1526
Dramatis personae
Prologue 1
Prologue 2
Prologue 3
Prologue 4
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Épilogue 1
Épilogue 2
Épilogue 3
Épilogue 4
REFERENCES
25 janvier 1515 : François Ier est sacré Roi de France dans la Cathédrale de Reims.
13-14 septembre 1515 : François Ier vainc les Suisses alliés au Duc de Milan Sforza à Marignan grâce à l’aide des Vénitiens.
23 janvier 1516 : Mort du Roi d’Espagne Ferdinand. Charles de Habsbourg devient Roi d’Espagne, mais doit partager le pouvoir en Castille avec sa mère Jeanne. En l’absence du Roi, la Régence est assurée par le Cardinal Cisneros.
18 février 1516 : Naissance de Mary, fille du Roi d’Angleterre Henry VIII et de la Reine Catherine d’Aragon.
Août 1516 : Concordat de Bologne entre François Ier et le Pape Léon X signé malgré les protestations du Parlement de Paris et des Théologiens de la Sorbonne menés par Noël Béda.
29 novembre 1516 : Traité de Paix Perpétuelle entre la France et la Suisse.
17 septembre 1517 : Débarquement de Charles de Habsbourg en Espagne. Il écarte sa mère du pouvoir et fait exiler son frère cadet Ferdinand.
17 septembre 1517 : Renouvellement des traités de commerce entre Venise et l’Empire Ottoman.
31 octobre 1517 : Martin Luther placarde ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg.
17-24 août 1518 : La flotte du Vice-Roi de Sicile Hugo de Moncada est décimée devant Alger par Khayr Barberousse qui s’est mis au service du Sultan Ottoman Sélim Ier.
12 janvier 1519 : Mort de l’Empereur du Saint Empire Romain Germanique Maximilien Ier.
21 avril 1519 : Hernan Cortés débarque au Yucatan et fonde la ville de Veracruz.
2 mai 1519 : Mort de Léonard de Vinci à Amboise.
28 juin 1519 : Charles de Habsbourg est élu à l’unanimité Empereur du Saint Empire Romain Germanique. Il prend le nom de Charles Quint.
8 novembre 1519 : Cortés et ses troupes entrent dans Tenochtitlan où il est accueilli par l’Empereur Moctezuma.
16 avril 1520 : Début de la révolte des comuneros en Espagne contre les taxes à payer pour l’Empire.
7 juin 1520 : François Ier et Henry VIII se rencontrent au Camp du Drap d’Or.
1er juillet 1520 : Les Espagnols sont chassés de Tenochtitlan.
22 septembre 1520 : Soleyman succède à son père Sélim Ier comme Sultan de l’Empire Ottoman.
17 avril 1521 : Martin Luther défend ses thèses devant l’Empereur Charles Quint à la Diète de Worms.
23 avril 1521 : Bataille de Villalar où les révoltés comuneros sont écrasés par les troupes impériales.
28 avril 1521 : Charles Quint nomme son frère cadet Ferdinand Archiduc d’Autriche.
13 août 1521 : Cortés conquiert définitivement Tenochtitlan.
29 août 1521 : Les troupes ottomanes conquièrent la forteresse de Belgrade.
22 octobre 1521 : L’armée impériale fuit devant l’arrivée des troupes françaises près de Valenciennes.
1er décembre 1521 : Mort du Pape Léon X.
9 janvier 1522 : Élection à la Papauté d’Adrien d’Utrecht par le Conclave réuni dans la Chapelle Sixtine.
22 janvier 1522 : Naissance de Charles, troisième fils de François Ier et de la Reine Claude.
25 mars 1522 : Le Chevalier basque Iñigo de Loyola, grièvement blessé à la bataille de Pampelune en 1521, décide de consacrer sa vie à Dieu lors d’un séjour à Montserrat.
27 avril 1522 : Bataille de la Bicocca gagnée par l’armée de Prospero Colonna. Les troupes françaises menées par Odet de Foix doivent se retirer du Milanais.
29 mai 1522 : L’Angleterre entre en guerre avec la France (et la Bretagne) et attaque Morlaix et Cherbourg.
21 septembre 1522 : Martin Luther publie sa traduction en allemand de la Bible.
25 décembre 1522 : Après plusieurs mois de siège, les Chevaliers Hospitaliers capitulent et cèdent Rhodes à l’Empire Ottoman.
9 octobre 1523 : Le Connétable de France Charles de Bourbon perd ses terres au profit de la Couronne de France et passe au service de l’Empereur.
19 novembre 1523 : Après la mort du Pape Adrien VI, Jules de Médicis est élu Pape sous le nom de Clément VII. Il nomme son rival Pompeo Colonna Chancelier du Saint-Siège.
7 mars 1524 : Le navigateur Giovanni da Verrazano explore les côtes de l’Amérique du Nord pour le compte de François Ier et découvre l’embouchure de l’Hudson et fonde la ville de Nouvelle-Angoulême.
29 avril 1524 : Le Chevalier Bayard est tué d’un coup d’arquebuse dans le dos dans une attaque menée par Charles de Bourbon.
7 juillet 1524 : Charles de Bourbon envahit la Provence.
20 juillet 1524 : Mort de la Reine Claude de France.
28 septembre 1524 : Echec du siège de Marseille par Charles de Bourbon
24 février 1525 : Désastreuse défaite de la France à la bataille de Pavie. François Ier est fait prisonnier. Sa mère, Louise de Savoie, devient la Régente de France.
14 janvier 1526 : Signature du Traité de Madrid. En échange de sa libération, François Ier promet de donner la Bourgogne à l’Empire, de se marier avec Éléonore, la sœur de Charles Quint et laisse ses deux garçons aînés, François et Henri, aux mains de Charles Quint.
11 mars 1526 : Mariage de Charles Quint avec Isabelle du Portugal.
29 août 1526 : Défaite à Mohacs des Hongrois face aux Ottomans. Mort du Roi de Bohême et de Hongrie Ludvík II. Son Général Janos Zapolya prend le pouvoir en Hongrie sous la tutelle des Ottomans.
Le Royaume de France
François Ier, le Roi de France
La Salamandre, animal-emblème de François Ier qui « allume le bon feu et éteint le mauvais »
Triboulet, le bouffon de François Ier
Blaise de Monluc, l’ancien page de François Ier, premier arrivé à la Cour de France pour annoncer le désastre de la bataille de Pavie
François, le Dauphin, fils aîné de François Ier et de la Reine Claude (décédée)
Henri et Charles, frères cadets du Dauphin
Louise de Savoie, mère du Roi, veuve depuis l’âge de 19 ans
Ayne de Montmorency, ami d’enfance de François Ier, a combattu à Marignan, Tlemcen, La Bicoque et à Pavie. A adopté deux orphelins au cours des Guerres d’Italie, Jérôme et Sabine.
Guillaume de Montmorency, Baron, père d’Ayne de Montmorency
Jérôme de Montmorency, fils adoptif d’Ayne de Montmorency, frère jumeau de Sabine
Sabine de Montmorency, fille adoptive d’Ayne de Montmorency, sœur jumelle de Jérôme
Antoine Duprat, Chancelier de France
Jacques de Beaune, ancien Surintendant des Finances
Françoise de Foix, ancienne favorite du Roi, sœur d’Odet de Foix
Odet de Foix, frère de l’ancienne favorite du Roi Françoise de Foix, rendu responsable de la défaite de la Bicoque qui a fait perdre le Milanais à la France.
Marguerite d'Angoulême, sœur du Roi, veuve du Duc d’Alençon, mort peu après la bataille de Pavie
Clément Marot, poète, secrétaire et amant de Marguerite d’Angoulême
Marin de Montchenu, Maître de Cérémonie et ami d’enfance du Roi
Galiot de Genouilhac, Sénéchal du Quercy, Grand Maître de l’Artillerie
Iñigo de Loyola, ancien capitaine grièvement blessé à la jambe au siège de Pampelune. A choisi la voie religieuse comme voie de reconversion et a bu dans le calice doré tendu par un Ange lors de son pèlerinage à Jérusalem.
Pedro de la Vega, ancien meneur de la révolte des comuneros, trahi par son frère Garcilaso. A décidé d’accompagner Iñigo de Loyola.
La Navarre
Henri de Navarre, Roi de Navarre, allié du Roi de France
L’Empire (Espagne, Naples/Sicile, Flandres, terres germaniques et Autriche)
Charles Quint ou Charles de Habsbourg, Roi d’Espagne et Empereur du Saint Empire Romain Germanique
L’Aigle à deux têtes, animal-emblème de Charles de Habsbourg
Íñigo Fernández de Velasco, Connétable de Castille, qui a sous sa garde les deux fils de François Ier pris en otage en Espagne
Garcilaso de La Vega, Lieutenant de l’Empire. A trahi son frère Pedro en faisant exploser le stock de poudre des révoltés que Pedro menait.
Ovidio, simplet, ancien homme-à-tout-faire du Cardinal Cisneros, devenu garde des enfants de François Ier en Espagne sous les ordres du Connétable Velasco.
Georg Von Frundsberg, commandant d’une compagnie de l’armée impériale
Ferdinand de Habsbourg, frère cadet de Charles de Habsbourg, Archiduc d’Autriche et Gouverneur du Tyrol
Anne Jagellon, épouse de Ferdinand de Habsbourg, sœur du Roi de Bohême et de Hongrie Ludvík II
Hugo de Montcada, Amiral et Vice-Roi de Sicile
Charles de Lannoy, Vice-Roi de Naples, noble qui a fait prisonnier François Ier sur le champ de bataille de Pavie
Charles de Bourbon, ancien Connétable de France, passé au service de l’Empire
Niklas Von Salm, vieux Feldherr (Général) de l’armée autrichienne
Albrecht Dürer, Grand Esprit, graveur et peintre
Jacob Fugger, banquier, homme le plus riche d’Europe qui a prêté des sommes importantes à Charles Quint pour assurer son élection à la tête de l’Empire
Jean-Baptiste de Taxis, centaure qui possède une compagnie de messagers qu’utilise l’Empire.
Martin Luther, religieux établi à Wittenberg, qui s’est élevé contre les pratiques du Pape et a traduit la Bible en allemand. Excommunié par le Pape. Protégé par le Duc Frédéric de Saxe et par les Chevaliers Teutoniques et leur dragon. Marié à Katharina Von Bora.
Frédéric de Saxe, Duc, Prince Électeur favorable à Martin Luther
Iñigo de Loyola, ancien capitaine grièvement blessé à la jambe au siège de Pampelune. A choisi la voie religieuse comme voie de reconversion et a bu dans le calice doré tendu par un Ange lors de son pèlerinage à Jérusalem.
Pedro de la Vega, ancien meneur de la révolte des comuneros, trahi par son frère Garcilaso. A décidé d’accompagner Iñigo de Loyola.
Le Royaume de Bohême et de Hongrie
Ludvík II, Roi de Bohême et de Hongrie, mort à la bataille de Mohacs
Marie de Habsbourg, sœur de Ferdinand de Habsbourg et de Charles Quint. Veuve de Ludvík II.
Janos Zapolya, ancien Général hongrois au service du Roi Ludvík II, qui s’est rendu aux Ottomans. Proclamé Roi de Hongrie.
Jovan Nenad, mercenaire serbe qui a combattu à la bataille de Mohacs mais ne s’est pas soumis aux Ottomans
Zdeňek de Rožmital, noble tchèque
Benedikt Rejt, architecte demi-elfe
Štepan Slík, noble propriétaire de mines d’argent à Jachymov
Artoš Křemzlík, mineur révolté
L’Ordre des Chevaliers Teutoniques
Albert von Brandenburg-Ansbach, Grand Maître des Chevaliers Teutoniques
La Suisse
Ulrich Zwingli, lutin, curé de Zürich
Érasme, Grand Esprit, humaniste, théologien, helléniste et latiniste
Johannes Froben, imprimeur à Bâle. Ami d’Érasme
Philippus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim dit Paracelse, nain d’origine suisse, médecin, Grand Esprit
Bonifacius Amberbach, Recteur de l’Université de Bâle
Le Royaume d’Angleterre
Henry VIII, Roi d’Angleterre
Catherine d’Aragon, Reine d’Angleterre
Mary Tudor, fille d’Henry VIII et de Catherine d’Aragon
Henry Fitzroy, fils conçu hors mariage de Henry VIII
Thomas Wolsey, Cardinal et Chancelier du Royaume d’Angleterre
Thomas More, Rêveur, philosophe, auteur de Utopie
Anne Boleyn, favorite du Roi
Mary Boleyn, sœur d’Anne. Ancienne favorite du Roi Henry VIII.
Charles Brandon, Duc de Suffolk, beau-frère d’Henry VIII
Venise
Andrea Gritti, nouveau Doge de Venise, opposé à la France
Alviso Gritti, fils naturel d’Andrea Gritti, riche marchand
Mariano Baldecci, espion vénitien au service de la France. A dû s’enfuir de Venise en changeant de visage et a fait « Le saut de l’Ange » à Jérusalem.
Rome
Clément VII, Pape, de son vrai nom Jules de Médicis, cousin et amant de l’ancien Pape Léon X lorsque celui-ci était vivant.
Francesco Armellini, Cardinal et camerlengo du Pape
Pompeo Colonna, Chancelier du Saint-Siège, ennemi de Clément VII
Milan
Francesco Sforza, Duc de Milan, gobelin
Batista de Vilanis, ancien serviteur de Léonard de Vinci
L’Empire Ottoman
Soleyman, Sultan
Ibrâhîm, ami de Soleyman, Grand-Vizir
Aleksandra/Roxelane/Hürrem : ancienne esclave de Crimée devenue la favorite du Sultan et la mère de son enfant Şehzade Mehmed
Mahidevran, ancienne favorite de Soleyman. Mère des deux premiers fils de Soleyman. L’un d’entre eux a été empoisonné par Roxelane.
Khayr Barberousse, pirate allié aux Ottomans, Beylerbey (gouverneur) d’Alger dont le frère a été tué par Ayne de Montmorency à la bataille de Tlemcen.
Sinan Reis, capitaine d’un bateau pirate aux ordres de Khayr Barberousse
La Nouvelle-Espagne
Hernan Cortés, conquistador, qui a pris la direction d’une expédition contre les ordres du Gouverneur de Cuba Velázquez de Cuellar. A conquis l’Empire aztèque en s’emparant de sa capitale, Tenochtitlan, dans une bataille contre le Serpent à plumes Quetzalcoatl, avec l’aide des axolotls. Non officiellement Vice-Roi de la Nouvelle Espagne
Malinalli, ancienne compagne de Cortés
Martín, surnommé El Mestizo, fils d’Hernan Cortés et de Malinalli
Doña Isabel Moctezuma (nom d’origine : Tecuichpoch) : fille de l’Empereur Moctezuma et compagne de Cortés
Francisco de las Casas, cousin de Cortés qui s’est installé dans une colonie sur la côte au sud de Veracruz
Felipe de Olmos, conquistador, bras droit d’Hernan Cortés. Gouverneur de Veracruz.
Geronimo de Aguilar, frère franciscain qui, après un naufrage, avait vécu parmi les peuples natifs. A rejoint Hernan Cortés et le soutient.
Nuño Beltrán de Guzmán, dirige la Réal Audiencia y Chancillería, organe judiciaire de la Nouvelle-Espagne soumise à l’Empereur.
« Les enfants ont-ils été transférés comme convenu ? demanda l’Empereur.
— Oui. Ils sont au château de Pedraza, au nord de Segovia, sous la garde du Connétable Íñigo Fernández de Velasco, répondit le Chancelier Gattinara.
— J’espère que vous ne me cachez rien. Quand je pense qu’il a fallu des semaines pour que vous m’avouiez que Luther s’était allié aux Chevaliers Teutoniques et à leur dragon ! »
Gattinara baissa les yeux.
« Et qu'attend François Ier pour prendre les premières dispositions en application du Traité de Madrid ? continua Charles Quint. Je ne l’ai tout de même pas libéré juste pour avoir ses enfants en otage !
— Il a dit à notre ambassadeur qu'il avait perdu son Grand Sceau à la bataille de Pavie et qu'il faut le temps d'en refaire un autre, dit Gattinara avec un ton qui ne laissait guère de doute sur le peu de sincérité qu'il accordait aux agissements du Roi de France.
— Croyez-vous qu'il se soit joué de moi ? demanda Charles, le visage figé, comme s’il venait de découvrir quelque chose d’inattendu et de terrifiant.
— Sire, je vous avais prévenu », répondit le Chancelier en relevant les yeux et en se permettant de regarder l'Empereur avec un air hautain. Lors de la négociation du Traité de Madrid, il n'avait eu de cesse de mettre en garde l'Empereur contre la fourberie de François Ier. « Il me paraissait évident que le Valois ne voulait pas appliquer le Traité alors même que l’encre n’en était pas encore sèche.
— Mais j'ai ses fils en otage !
— Et oserez-vous porter la main sur des enfants de sang royal, Votre Majesté ? » lança Gattinara comme on lance un défi.
« Tu as commis un grave péché, prêtre Armando. »
Le prêtre joignit ses mains dans les manches de sa robe de bure à capuche et baissa la tête en signe de soumission.
« Oui. Je sais. Je me morfonds et je me confesse. J’ai déjà récité de multiples fois le Confiteor pour me faire pardonner. Je suis resté toute la nuit, allongé sur le ventre, les bras en croix dans la chapelle devant Notre Seigneur.
— Ce n’est pas suffisant. Un juste châtiment doit t’être infligé.
— Je me soumettrai au châtiment que vous déciderez. Mon âme est souillée et doit être purifiée. Oui… Oui.
— Pour retrouver la pureté de ton âme, tu seras mis à une épreuve. Si tu accomplis la mission que je vais te confier alors le Salut te sera accordé. Et tout Salut passe par un sacrifice.
— Que dois-je faire ? Dites-le-moi. Je suis impatient de servir Dieu. »
Et le prêtre s’agenouilla et baisa le bas de la robe du Chancelier du Vatican Pompeo Colonna. Servir Dieu… ou me servir. Un sourire se dessina sur les lèvres de Colonna. Il avait trouvé le candidat idéal pour exécuter son plan.
« Où suis-je ? Qui… qui êtes-vous ?
— Tu es au milieu de nulle part, dit l'homme en noir. Là où tous les chemins se croisent. À ce point précis. Infiniment petit. Et qu’importe qui je suis. Je prends différentes formes. Mais je devrais te retourner la question… Qui es-tu ? D’où viens-tu ?
— Je… J’ai fait le Saut. Le Saut de l’Ange depuis Jérusalem.
— Ah… Et pourquoi cela ?
— J’ai perdu… mon visage. Mon identité. Je souhaite les retrouver. Je ne sais plus qui je suis.
— Oh ça… Mes anges n’ont pas dû être contents.
— Assurément, non.
— Mais ils ont bien fait de te guider à moi. Alors… comme ici tous les chemins se croisent, tu peux retrouver le fil de ce que tu étais.
—Mais… Lequel des chemins prendre ?
— Là est la clé de l’énigme.
— Et comment la résoudre ?
— Quand tu trouveras la bonne serrure.
— Et où la chercher ?
— Elle se trouvera sur la bonne porte.
— Et où trouver cette porte ?
— Encastrée dans le bon mur.
— Vous… Vous vous moquez de moi.
— Non. Je te mets à l’épreuve.
— Que… Que dois-je faire ?
— Il y a un certain nombre de choses que mes anges ne peuvent pas accomplir. C’est toi qui les feras…
— Je… Je n’ai pas la puissance de vos anges…
— Certes, non. Mais tes forces humaines suffiront.
— Qui êtes-vous ? Dieu ?
— Dieu n’existe pas. Moi, je fais partie d’un tout mais je suis unique en mon genre. »
« Nos Dieux sont morts. Les poilus venus de l’endroit où le soleil se lève les ont tués. »
Le vieux prêtre aztèque regarda son jeune disciple, celui qui devait lui succéder à sa mort. De toute évidence, celui-ci était découragé alors le vieux prêtre essaya de le rassurer :
« Ils sont peut-être morts, mais ils vont renaître. Un nouveau cycle va commencer. Ton apprentissage n’a pas été vain.
— Queltzalcoatl n’est plus qu’un tas de pourriture putréfiée dans ce qu’il reste du lac.
— Oh, c’est le plus malin de tous. Quetzalcoatl renaîtra, par un moyen ou par un autre. »
De terra salica nulla portio hereditatis mulieri veniat, sed ad virilem sexum tota terræ hereditas perveniat1.
Article de loi salique du Vème siècle
Henry VIII se sentait serré dans son armure ornée de grands lions dorés mais il était trop tard pour reculer. Il réajusta un peu la spalière droite qui était plus petite que la gauche car les mouvements du bras droit devaient rester les plus souples et les plus libres possible : c’était le bras qui porterait la grande lance. Le Roi d’Angleterre était impatient. Il tapait le sol avec le bout de son pied protégé par un soleret. La Grande Joute allait commencer. Les écuyers écartèrent le tissu qui barrait l'entrée de l’imposante tente royale, tendue de soie rouge et blanche et les acclamations de la foule se firent entendre. Henry VIII sortit sous un grand soleil et monta sur le cheval vigoureux qu’un écuyer tenait par la bride.
Manquant de peu de renverser l’écuyer, le Roi chevaucha dans la lice où les acclamations redoublèrent. Il parada devant la longue tribune. Dans son armure qui brillait du casque aux éperons, il fit caracoler et ruer sa monture sous des avalanches de vivats. Il chercha du regard Anne Boleyn et finit par trouver son beau visage rayonnant, riche en encouragements. Oui, il allait vaincre aujourd’hui. Un peu plus loin, le visage de son ami Thomas More n’affichait pas un tel optimisme. Il se rongeait les ongles et il s’arrêta net quand il vit que le Roi le dévisageait. Le Chancelier et Cardinal Thomas Wolsey qui goûtait peu ce genre de spectacles avait parcouru d’un air absorbé un rapport diplomatique durant les joutes précédentes et il interrompit à contrecœur sa lecture pour saluer le Roi d’un léger penchement de tête. En l’absence du souverain, les joutes n’avaient aucun intérêt et sa capacité de concentration pour lire son rapport au milieu du galop des chevaux, du fracas des lances contre les boucliers et des applaudissements de la foule avait été remarquable. La Reine Catherine d’Aragon quant à elle n'était pas présente. Sur les étages de la tribune, la rumeur se propageait de lèvres en lèvres qu’elle était malade et indisposée.
« Qu’on me donne ma lance ! » tonna le Roi d’Angleterre. Aussitôt un écuyer la lui apporta, manquant d’être déséquilibré par son poids lorsqu’il la souleva pour la tendre au Roi. Henry VIII saisit la lance d’une main ferme qu’il logea dans le cone de protection. La lance était maintenant le prolongement de son bras. Il fit s’aligner son cheval avec la lice2 qui parcourait le milieu de la piste. Face à lui, son adversaire, Robert Hungthon, Duc de Plymouth, fit de même. Contrairement à toutes les autres joutes, il n’y avait pas eu de paris car personne n’aurait osé parier contre le Roi. Pourtant, tout le public retenait son souffle comme si des milliers de shillings étaient en jeu.
Un page abattit un drapeau au milieu de la piste et courut se mettre à l’abri. Henry VIII poussa un rugissement et fit partir son cheval au grand galop d’un vigoureux coup de talon dans le flanc. En sens inverse, le cheval du duc de Plymouth ne martela pas moins la terre battue de ses sabots. Le sol se mit à trembler ce qui se ressentit dans les tribunes. Dans le public, Thomas More se leva : « Henry ! Il a oublié de baisser sa visière ! » s’écria-t-il. Anne Boleyn l’entendit et se leva à son tour. Elle hurla de toutes ses forces : « Henry !!! » Le Roi d’Angleterre, concentré et ses oreilles cachées sous son casque, l’entendit à peine et prit cela pour des encouragements.
Ce fut le choc. La lance d’Henry glissa sur le flanc de l’armure du Duc tandis que la lance de celui-ci dérapa sur la spallière du Roi et se releva, frappant son visage. Henry écarta vivement les bras et lâcha sa lance. Il tint un moment en équilibre instable sur son cheval. Celui-ci, sentant la tension des jambes du Roi mollir, s’immobilisa. Des écuyers se précipitèrent vers le Roi qui chancela comme un homme ivre. Il avait tout un côté de son visage en sang. Des cris et des lamentations s’élevèrent depuis la tribune. Thomas More courut dans la lice, plus rapide que le Chancelier Wolsey dont les jambes s’empêtraient dans sa robe cardinalice et dont la maladresse avait fait éparpiller tous les feuillets de son rapport diplomatique. Paralysée par l’angoisse, Anne Boleyn plaça une main tremblante devant sa bouche et de grosses larmes perlèrent à ses paupières.
On fit sortir les jambes du Roi des étriers et on le fit descendre de cheval. On l’allongea par terre. Il émit un hurlement de douleur et de rage en se tenant un côté du visage. Dans une grande confusion, des écuyers entreprirent de lui ôter des éléments de son armure. S’il se transformait en lion alors qu’il était encore dans sa cuirasse, il pourrait mourir étouffé, écrasé contre les pièces métalliques. Accroupi près de la tête du Roi, Thomas More réussit à écarter la main d'Henry de son visage : « Mon Dieu soit loué ! L’œil n’est pas atteint ! » La blessure se trouvait juste en dessous, sur la joue et elle saignait abondamment mais le Roi n’était pas devenu borgne. Robert Hungthon qui était apparu paniqué juste derrière Thomas poussa un énorme soupir de soulagement et il tomba à genoux en se signant. Henry VIII essaya de se relever. Il fallait rassurer la Cour et le bon peuple. Il fallait rassurer Anne. Il entreprit de s’asseoir mais à peine la tête relevée, le monde se mit à tourner autour de lui. Le visage à nouveau inquiet de Thomas More devint flou.
Henry se retrouva dans la Salle du Trône. Et sur son propre trône auquel il faisait face, il vit une lueur blanche. Puis cette lueur se concentra jusqu’à prendre une forme humaine mais transparente comme un fantôme. Les traits d’un visage devinrent plus distincts. Ce visage avait un haut front surmonté de longs cheveux roux ondulés. Une femme. Une femme sur le trône, pâle comme un cadavre. Puis la scène changea. C’était toujours la Salle du Trône mais elle était plus sombre et apparaissait envahie par de la fumée noire. On entendit des bruits étranges de martèlement et de sifflement. Une petite femme rondelette avec des yeux globuleux était assise sur le trône, en habits de veuve. Encore une femme. La pièce se métamorphosa à nouveau. D’étranges taches de lumières multicolores se déplaçaient sur des panneaux. Des hommes tenaient devant leurs visages de drôle de petits appareils noirs qui envoyaient de puissants jets de lumière. Ces éclairs illuminaient le trône, et dessus était assise une vieille femme sympathique et souriante avec des cheveux blancs en rouleaux. Elle était étrangement habillée, entièrement en rose fuschia, avec un chapeau tout aussi coloré.
« Des femmes… Rien que des femmes sur le trône...
— Que dites-vous, votre Majesté ? Vous délirez. »
Le visage de Thomas More redevint net devant les yeux du Roi. Henry VIII essaya de balbutier quelque chose, mais les paroles s’enfuirent de sa gorge. « Qu’on fasse venir un médecin ! » appela Thomas More tandis que dans le champ de vision du Roi apparut la robe rouge du Cardinal Wolsey. Henry VIII s’accrocha à son bras et se hissa jusqu’à son oreille : « Un fils. Il me faut un fils pour le trône d’Angleterre.
— Oui, oui, votre Majesté. Reposez-vous. Nous reparlerons de tout cela », dit Wolsey en tapotant la main d’Henry.
Le Cardinal s’écarta du Roi tandis qu’un médecin accourait pour l’examiner : « Allons, laissez place au médecin, s’écria Wolsey. Écartez-vous du Roi ! Ce n'est pas un spectacle. Un peu de décence ! Le tournoi est interrompu ! » lança-t-il à la masse agglutinée des courtisans. Parmi eux, il y avait Anne Boleyn qui jouait des coudes pour s'avancer vers Henry. Wolsey la saisit fermement par le bras : « Votre tour viendra. Ne soyez pas si pressée. Les choses vont peut-être se dénouer plus vite que vous ne le pensez. » Sur ces paroles mystérieuses qui laissèrent Anne interdite, Wolsey partit récupérer les feuillets éparpillés de son rapport.
Ce n’est pas encore le moment de dévoiler ce que m’ont dit mes espions : la Reine Catherine n’a plus de flux menstruel mais ce n’est pas parce qu’elle est enceinte. C’est parce qu’elle ne peut plus avoir d’enfants. Or ce flux de sang était ce qui alimentait sa clepsydre. Son temps était compté. Son temps est désormais écoulé.
***
Quelques jours plus tard, une fois sa plaie sur la joue en bonne voie de cicatrisation, Henry VIII invita un enfant à venir le rejoindre au Palais de Bridewell, l’une de ses résidences londoniennes. L’enfant arriva par un bateau qui accosta sur un ponton installé sur les bords de la Tamise. Il s’agissait de son fils Henry Fitzroy, un bâtard qu’il avait eu avec Elizabeth Blount, jadis une demoiselle d’honneur de la Reine Catherine d’Aragon. L’enfant avait six ans et le Roi d’Angleterre avait veillé à ce que lui et sa mère ne manquent jamais de rien. Henry l’observa sous toutes ses coutures et demanda à son précepteur s’il n’avait pas observé des comportements bizarres, notamment lorsqu’il se mettait en colère. La malédiction des Tudors mâles devait courir dans ses veines. Le précepteur répondit qu’il n’avait rien observé de particulier. Henry se dit que cela n’avait pas vraiment de valeur informative car lui-même n’avait commencé à se transformer en lion-vampire qu’à l’adolescence.
Le Roi se posta devant son fils : « Henry Fitzroy, agenouillezvous devant moi. » L’enfant jeta un regard étonné et après une seconde d’hésitation où il se tourna brièvement vers son précepteur, il obéit. Henry VIII dégaina alors une grande épée. Le Cardinal Wolsey tressaillit. Henry Fitzroy releva la tête et écarquilla les yeux. Il se mit à trembler lorsque l’épée s’abaissa… et se posa délicatement sur son épaule : « Par le Grâce de Dieu, je vous fais Duc de Richmond et de Somerset. Je vous nomme Grand Amiral d’Angleterre et Gardien des Marches d’Écosse. Relevez-vous. » Durant ces paroles, l’épée avait été relevée puis s’était posée sur l’autre épaule du garçonnet. Celuici se remit debout lorsque le poids de la lame disparut de son épaule.
Wolsey inspira fortement, étreint par l’émotion. Le bâtard est anobli et reçoit des charges extrêmement prestigieuses. Se peutil qu’Henry veuille en faire son héritier sur le trône ?
« Henry, tu ne peux pas me faire ça, à moi ! » La voix de la Reine résonna dans la salle à manger du Palais le soir même alors qu’elle dînait avec son époux. « Tu ne peux pas faire ça à notre fille Mary ! C’est elle l’héritière du trône ! Pourquoi as-tu fait cela ?
— Parce que je suis le Roi. Voilà une raison suffisante. »
Le regard furieux que Catherine d’Aragon lui lança incita Henry à en dire davantage : « À chaque fois que la succession du Royaume est passée à une Reine, il n’en est rien sorti de bon. Des épidémies et des guerres civiles meurtrières ! Dieu ne veut plus de femme sur le trône d’Angleterre. Et la loi salique française, reconnaissons-le, m’apparaît sous un jour favorable.
— Que savez vous de ce que Dieu souhaite pour les femmes ? Et Mary… C’est un ange. Elle est douée et intelligente, implora Catherine.
— Bien sûr. Notez qu’elle est toujours Princesse de Galles. Cela veut dire qu’elle n’est pas complètement écartée de la succession. » Pour le moment. « Mais j’ai eu des visions… Pendant mon accident… Des Reines sur le trône d’Angleterre. Une Reine pâle comme la mort. Une Reine enveloppée de fumée noire comme une sorcière. Une Reine assaillie de lumières aveuglantes et habillée comme un saltimbanque. Je ne veux pas que cela soit prémonitoire !
— Mais…, balbutia Catherine, prise au dépourvu par ces révélations. Ces Reines avaient-elles le visage de Mary ?
— Qu’importe ! Vous ne m’avez pas apporté d’héritier mâle, Madame. »
Le ton sec de la phrase déchira le cœur de Catherine. Pardessus tout, elle se demandait pourquoi Dieu l’avait mise dans une telle situation. Elle allait prier, oui, encore prier et plaider sa cause auprès du Seigneur. Mais pour l’heure, elle devait plaider sa cause auprès de son époux :
« Vous rappelez vous de 1513 ?
— Quoi, 1513 ?
— Vous étiez à faire la guerre en France… Les Écossais en avaient profité pour attaquer l’Angleterre. En tant que Régente, j’avais voyagé jusqu’à Buckingham pour coordonner les défenses contre eux et l’armée anglaise les a écrasés à Flodden. Vous vous en souvenez ?
— Oui et…
— J’étais enceinte à l’époque et j’ai fait une fausse couche. Sans doute, je n’aurais pas dû me déplacer dans le nord et j’aurais dû rester à Londres. Et c’était un garçon, que j’avais dans le ventre. Un garçon ! Je l’ai perdu… Perdu pour la gloire de l’Angleterre ! »
Des larmes débordèrent des yeux de la Reine. Dans un geste tendre, le Roi tendit le bras et les essuya de son pouce. Catherine releva la tête, pleine d’espoir. Henry retira sa main :
« Cela ne change rien. Je dois faire ce que je peux pour sortir de cette mauvaise situation.
— Mais ce n’est pas une mauvaise situation ! implora la Reine.
— Vous êtes dans le déni. Vous n’avez pas encore terminé votre deuil de tous nos garçons morts.
— Mais… Ce n’est pas fini. Nous pouvons encore avoir un garçon.
— Madame, cessez de me mentir. Je sais. »
Catherine eut les vaisseaux dans le blanc des yeux qui rougirent d’un coup : Le scélérat ! Wolsey a dû m’espionner et il a tout dit !
« Puisque Mary est Princesse de Galles, je pense qu’un séjour dans le château de Ludlow lui fera le plus grand bien et lui permettra d’assumer ses responsabilités. Vous êtes libre de l’accompagner, Madame. »
Et maintenant, il me chasse !
Catherine d’Aragon se leva. Prise entre la brûlure de la colère et l’abattement du chagrin, elle quitta la salle à manger. Henry saisit sa coupe de vin et la but d’un trait. Quand Catherine lui avait demandé si les Reines qu’il avait vues durant ses visions avaient le visage de Mary, un détail lui était revenu en mémoire. La première Reine, la Reine pâle. Elle avait un visage qui lui avait rappelé quelqu’un. Et il avait trouvé de qui il s’agissait : François Ier !
1Quant à la terre salique, qu'aucune partie de l'héritage ne revienne à une femme, mais que tout l'héritage de la terre passe au sexe masculin.
2 Barrière qui sépare les deux concurrents
Il nous est ordonné de pardonner à nos ennemis.
Mais il n’est écrit nulle part que nous devons
pardonner à nos amis.
Cosme de Médicis
Hugo de Montcada, Amiral de l’Empire et Vice-Roi de Sicile, n’avait pas d’yeux assez grands pour admirer les énormes dimensions de la Basilique Saint-Pierre qui se dressait devant lui. Les bases de l’édifice n’atteignaient qu’une vingtaine de mètres de hauteur mais ils étaient déjà impressionnants de par leur longueur. Ce que Montcada pouvait entrevoir de la Basilique entre les échafaudages indiquait que ce serait un bâtiment magnifique, et c’était d’autant plus saisissant qu’il se dressait au milieu d’un vaste champ de boue labouré par les chariots qui amenaient des matériaux de construction. Après le ralentissement des travaux sous Adrien VI, Clément VII avait redonné vie au chantier tout comme il redonnait vie aux cadavres. Partout, les ouvriers s’affairaient. On aurait dit des fourmis qui déplaçaient d’énormes blocs de marbre. L’Amiral Montcada avait toujours été impressionné par ce qu’il avait vu dans les chantiers navals lors de la construction de bateaux et il retrouvait ici la même débauche d’activités sur une surface et un volume nettement plus grands.
Montcada observa qu’un attroupement s’était formé autour d’un bloc de marbre particulier. Il était abîmé, fendillé par endroit et d’une blancheur moins éclatante. Montcada entendit les exclamations d’un chef de chantier : « Je sais qu’il est moins beau que les autres mais il provient du Colisée. Le Pape a expressément exigé que des pierres du Colisée soit utilisée pour la Basilique. De toute manière, cette vieillerie ne sert plus à rien. On y fait paître des chèvres. C’est l’enclos le plus prestigieux du monde ! » railla le chef de chantier.
L’évocation du Pape ramena Montcada à sa mission du jour. Il était ému par la perspective de rencontrer le Pape. Catholique dévoué, le fait de rencontrer l’Homme choisi par Dieu pour diriger la Chrétienté constituait pour lui le sommet de sa carrière. Celle-ci avait connu indéniablement une période difficile lorsque lui et sa flotte s’étaient fait piéger par des sirènes dans la Baie de Saint-Tropez ce qui avait abouti à leur capture par l’Amiral génois Andrea Doria. Heureusement, le Roi de France avait lamentablement été fait prisonnier par l’Empereur Charles Quint à Pavie et la loyauté des Génois avait vacillé rapidement vers le côté impérial. Hugo de Montcada avait été libéré par Andrea Doria lui-même : « Nous sommes dans le même camp désormais, avait déclaré le Génois.
— Pour combien de temps ? » avait répondu Montcada qui ne se faisait guère d'illusions sur les renversements d’alliances incessants qui secouaient régulièrement l'Europe et tout particulièrement l’Italie. Dans l’euphorie suivant la victoire de Pavie, Montcada avait réussi à faire oublier son embarrassante mésaventure et à regagner la confiance de l’Empereur. Il était resté le Premier Amiral et le Vice-Roi de Sicile.
Hugo de Montcada fut accueilli avec les honneurs par le camerlengo Armellini qui le mena vers le Pape, après l’avoir prié de bien nettoyer ses bottes rendues boueuses par la visite au chantier. Les couloirs du Palais Apostolique étaient décorés de nombreuses fresques et statues. Jamais l'Amiral n'avait vu autant de nu.e.s à la fois. Ses mains se mirent à transpirer et il essaya de les frotter discrètement l'une contre l'autre pour le cacher. Il admira aussi à la dérobée les marbres mêlés aux riches boiseries, les somptueux plafonds à caissons et les tentures de toile de Damas. Son palais à Palerme lui parut en comparaison la demeure du dernier des barbares.
Il pénétra dans la salle d’audience apostolique. Clément VII était assis sur sa cathèdre, au milieu de hauts candélabres dorés, à côté d’un grand crucifix orné de pierres précieuses. Montcada découvrit son nez à l’arête si droite qu’on eut dit qu’elle avait été tracée à la règle, ses yeux globuleux qu’il avait toujours mi-clos ce qui lui donnait un air hautain permanent. Il avait un corps et un visage assez large qui indiquaient qu’il ne négligeait pas la bonne chair. Cela rappelait à Montcada sa propre physionomie mais l’Amiral dut admettre que ses formes généreuses rondouillardes le rendaient un peu ridicule alors que chez le Pape, cela donnait une impression de puissance et de poids bien ancré. Seuls restes de ses demi-origines elfiques, les oreilles du Pape étaient restées fines et légèrement pointues à leur bord supérieur.
De ses lèvres épaisses, Montcada baisa avec ferveur l’Anneau du Pêcheur que Clément VII lui tendit en soulevant nonchalamment sa main gantée de blanc.
« Hugo de Montcada, déclara Clément VII, d'une voix empreinte de solennité. J’imagine que vous n’êtes pas venu de votre initiative pour voir cette magnifique Basilique, la Gloire de Dieu dans toute la splendeur du marbre. C’est Charles de Habsbourg qui vous envoie.
— Oui, Votre Sainteté. L’Empereur…
— …que je n’ai pas encore couronné, interrompit le Pape, coupant net le discours appris par cœur que Montcada s'apprêtait à débiter.
— Heu, certes…
— …Car il n’a pas repoussé les hérétiques mahométans de Hongrie, tout comme il ne m’a pas livré Luther pour que je récupère sa potestas. » À l’évocation de la potestas, Montcada crut voir dans le regard du Pape la même lueur qu’un alcoolique affiche quand passe sous son nez une bouteille de vin.
« Ce… ce que vous mentionnez représente des priorités. Mais ce n’est pas facile. Les Ottomans sont puissants et Luther est protégé par le dragon des Chevaliers Teutoniques. Mais l’Empereur travaille jour et nuit à trouver une solution.
— Enfin, jour et nuit… Un jeune marié3 doit produire des héritiers, il me semble, répliqua le Pape en croisant sur son ventre ses doigts chargés de bagues avec un air goguenard, ce qui trancha nettement avec sa fonction officielle.
— Ou.. Oui.
— Alors que me veut-il, cet aspirant Empereur de Saint Empire Romain qui n’a pas encore mérité sa couronne à Rome ? demanda le Pape en affichant un sourire condescendant.
— Il souhaite que vous reconsidériez votre alliance avec la France. Le Traité que vous avez signé à Cognac…
— …est toujours valable jusqu’à nouvel ordre.
— L’Empereur remarque que vous vous alliez avec un souverain qui a signé un Traité à Madrid et qui rechigne à l’appliquer… C’est un parjure.
— Parjure envers un Empereur que je n’ai pas encore couronné. Tant que François Ier ne parjure pas la fidélité de l’Église de France envers Dieu et envers moi, il est quelqu’un de tout à fait respectable.
— Si vous quittez l’alliance, l’Empereur est prêt à retirer sa protection au Duc de Ferrare si d'aventure vous souhaitiez vous emparer de ses terres.
— Mais je m'en emparerai quand même. La protection de l’Empereur n’est pas un obstacle pour moi. » Le Pape avait gonflé son thorax et fait remonter ses épaules. Montcada ne put que constater la jouissance que Clément VII tirait de sa puissance. « Après les errements de mon prédécesseur, l’Armée du Saint-Siège est redevenue puissante. C’est dans l’ordre naturel des choses. Après tout, les hommes passent plus de temps morts que vivants.
— Dois-je faire comprendre à l’Empereur que vous ne souhaitez pas négocier avec lui ou son émissaire ?
— Écoutez, Montcada. Vous êtes un homme intelligent, sauf lorsque quelques sirènes vous font tourner la tête d’après ce que j’ai cru comprendre » (des plaques rouges apparurent aux joues de l’Amiral), « alors je crois que vous êtes arrivé à la bonne conclusion. Il n'y a rien à négocier et tout à obéir. Que Dieu vous garde sur le chemin du retour. » Et avec son bras tendu, Clément VII fit nonchalamment un signe de croix pour bénir son visiteur.
Hugo de Montcada sortit du Palais Apostolique dépité. Il n’avait absolument pas imaginé que sa rencontre avec l’homme à la tête de la Chrétienté se déroulerait de cette manière. Au moment de recevoir les instructions impériales pour préparer cette visite, Charles Quint l’avait prévenu que les négociations allaient être difficiles mais il avait été loin de se douter qu’elles n’allaient même pas pouvoir commencer. Le Chancelier Mercurino Gattinara avait attendu que l'Empereur parte et avait chuchoté à Montcada en lui tendant un étui en cuir cacheté contenant un message : « Prenez ceci. Si les négociations avec le Pape tournent bien, posez cet étui contre le mur de la deuxième chapelle à gauche dans l’Église Santa-Maria-del-Popolo sous la planète Venus. Dans le cas contraire, posez la sous la planète Mars puis attendez dans la demeure dépendant de l’Ambassade impériale. » Montcada n’avait pas bien compris l’évocation des planètes, mais indéniablement c’était Mars qui avait les faveurs des circonstances.
Montcada sortit de la Cité du Vatican, traversa le Tibre et se dirigea vers une colline que des vignobles parcouraient de leurs alignements verts ponctués de taches pourpres. Les vendanges allaient bientôt commencer. Au bas de la colline il y avait une grande place qui servait pour les exécutions publiques mais à cette heure avancée de la journée, il n’y avait presque personne. Quelques chevaux buvaient dans un abreuvoir alimenté par une fontaine. L’Amiral pénétra dans l’Eglise Santa-Maria-del-Popolo qui se trouvait juste à côté. Il se signa après avoir trempé ses mains dans le bénitier. Puis il se dirigea vers le côté gauche de la nef. Des chapelles en partaient latéralement et il pénétra dans la deuxième, suivant les instructions du Chancelier. La chapelle abritait la tombe d’Agostino Chigi, un richissime banquier, ami du Pape Léon X et mécène de nombreux artistes dont Raphaël. Elle était surmontée d’une coupole où les stucs dorés ménageaient des espaces pour une mosaïque d’une grande finesse. Au sommet, Dieu, barbu, vigoureux, entouré de putti4, levait ses grandes mains dans la position du Créateur. Tout autour, huit panneaux représentaient les planètes et le zodiaque au milieu d’un ciel étoilé et on avait l’impression que Dieu ordonnait la danse des astres en dessous de lui. Montcada tourna sur lui-même jusqu’à trouver le panneau représentant Mars. Il déposa doucement l’étui en cuir contre le mur en dessous et il s’en alla. La tentation fut grande de rester dans les parages pour savoir qui allait la récupérer. Mais il se disciplina et se résigna à retourner dans la belle demeure que l’Ambassade impériale avait mise à sa disposition, conformément aux instructions.
Là, il attendit, fâché de ne pas avoir été informé plus avant de ce qu’il allait se passer. Il se sentait comme un pion pris dans un vaste jeu avec la sourde inquiétude que les pions étaient les pièces les plus facilement sacrifiées. La nuit tombait et un croissant de lune aussi fin qu’une rognure d’ongle devenait visible dans le ciel. On avait mis à la disposition du Vice-Roi un plat d’artichauts à la romaine, quelques fruits confits et un vin de Malvoisie. Il apprécia sa douceur mais cela n’apaisa son agacement qu’à la marge. De temps à autre, il écartait les rideaux de velours de la fenêtre qui donnait sur la rue pour voir si quelqu’un venait. Mais il ne voyait personne à travers les multiples carreaux en losange, sertis de plomb.
Les minutes s'égrenaient et il commençait à somnoler quand, enfin, on frappa à sa porte. Il bondit de sa chaise, réajusta son pourpoint puis il ouvrit la porte, laissant entrer un homme qui releva son grand capuchon, dévoilant un long visage cinquantenaire au nez busqué. Il portait une grande cape noire dont il défit les lanières nouées pour révéler en dessous une tenue de Cardinal : « Je suis Pompeo Colonna, Chancelier Apostolique. Vous êtes Hugo de Montcada, je présume.
— Oui », répondit Montcada qui cacha mal sa surprise de voir un tel personnage en ce lieu. Il regarda brièvement la bouteille de vin aux trois quart vide, mais il savait qu’il tenait bien l’alcool et que ce n’était pas une vision due à un abus de boisson. La figure du Chancelier Apostolique était bien nette face à lui et elle s’anima pour dire : « Alors Médicis n’a pas accepté de négocier avec l’Empereur… » Cela mit un peu de temps avant que Montcada ne comprenne que « Médicis » désignait le Pape Clément VII. Il se rappela que les Colonna et les Médicis étaient des familles ennemies depuis des décennies et que les haines familiales anciennes étaient les plus tenaces.
« Effectivement. Ce fut un refus catégorique et sec.
— Per Dio ! Bien mal lui en a pris. Cet homme est inspiré par le Diable. C’est la part de son sang elfique. Il est aussi insupportable que l’était son cousin Léon X. Quand il a succédé à Adrien d’Utrecht tout le monde était content. Il faut dire que l’élection de cet Adrien avait été une grossière erreur. Mais maintenant, Médicis n’est plus aussi populaire auprès des habitants de Rome.
— Comment peut-on dire que l’Esprit Saint se soit trompé et ne vous ait pas insufflé un meilleur choix lors du Conclave ? »
Pompeo Colonna eut un petit rire narquois et répondit : « Les voies qu’empruntent le Seigneur sont parfois détournées. Peutêtre que tout a été fait pour que nous nous rencontrions ce soir, Signore. Moi et quelques autres Cardinaux sommes prêts à nous révolter contre le Pape. Nous ne supportons pas qu’il ait tourné le dos à l’Empereur et sa pingrerie nous encolère. Il n’y en a que pour ses œuvres d’art et ses protégés et rien pour le fonctionnement général de l’administration apostolique. Le message que vous nous avez délivré sous le signe de Mars indique que Charles Quint est prêt à nous soutenir. Jusqu’au bout. »
Rien ne prédestinait Hugo de Montcada à être le complice d’un tel forfait : attaquer le Pape ! Lui qui était un catholique appliqué, même si quelque fois ses mœurs avaient été un peu légères, comme tout le monde. Il se mit à entremêler nerveusement ses doigts posés sur son ventre proéminent. Il détestait être pris ainsi dans les rets d'intrigues tissés par d’autres. Il essaya de trouver des obstacles : « Et le peuple de Rome ?
— À part ses amis artistes, Médicis néglige tout le monde. Rome est devenue un dépotoir. Son camerlengo Armellini qui s’occupe de lever les taxes est détesté. Bien qu’accablés d’impôts, les habitants de Rome paieraient cher pour l’écorcher et prendre chacun un morceau de sa peau. Chaque jour, nos soutiens dans la Ville grandissent. Même un Pape ne peut repousser une marée.
— Et… son armée des morts ?
— Ne vous tarabustez pas avec elle. Je m’en charge. Nous avons échafaudé un plan. E tutto bene. Votre mission est maintenant de dire à l’Empereur que nous nous tenons prêts et que nous acceptons bien volontiers son aide. Il est temps que les Médicis reviennent à leurs origines premières : de simples marchands de laine. »
La tempête arrive, se dit le Chancelier, et personne au Palais Apostolique ne le sait encore. La guerre a commencé sans le son des trompettes et des tambours.
3 Charles Quint s’était marié récemment avec Isabelle du Portugal (voir la fin de 1523-1526)
4 angelots
Pour les stoïciens, la sagesse consiste à prendre la raison
pour guide ;
la folie, au contraire, à obéir à ses passions.
Mais pour que la vie des hommes ne soit pas tout à fait
triste et maussade,
Jupiter leur a donné bien plus de passions que de raison.
Érasme
Après son départ mouvementé de Salzburg, Paracelse avait erré sur les routes d’Europe avant de s’établir comme médecin à Strasbourg. C’est là qu’Érasme avait retrouvé sa trace et l'avait prié de venir urgemment à Bâle. En effet, son ami imprimeur Johannes Froben chez qui il logeait était souffrant. Paracelse avait accepté bien volontiers l’invitation de son confrère Grand Esprit.
Érasme reçut Paracelse avec un grand plaisir. Rencontrer un collègue Grand Esprit, c’était comme trouver une source au milieu d’un désert. Il le mena rapidement vers Froben qui souffrait d’une fracture au pied droit due à une mauvaise chute. « Toujours il se déplace dans sa maison en relisant les épreuves de ses livres ! Cela devait arriver, dit Érasme en regardant son ami Froben avec une pointe de reproche.
— Crois-moi, je souffre tellement que j’envisage même de ne plus jamais le refaire ! » répondit Froben. Il continua à souffrir pendant que Paracelse démontait l’attelle qui avait été installée par un médecin de Bâle. Le nain roux leva régulièrement les yeux au ciel durant cette opération et il demanda à Froben : « Le médecin qui vous a fait ça, était-il saoul ?
— Heu… Pas que je sache, répondit Froben avec un visage grimaçant de douleur.
— Alors comment est-ce possible d’être aussi niais ? pesta Paracelse. Avec un angle pareil, cela ne risquait pas de réduire votre fracture de sitôt. Ce médecin n’a-t-il donc jamais disséqué de cadavres ?»
Érasme et Froben échangèrent un regard. Mieux valait ne pas en savoir davantage. De manière incongrue, Paracelse se mit à renifler le pied gonflé et coloré par toutes les couleurs de l'arc-enciel. Puis il sortit un des flacons que contenait sa besace et badigeonna le pied d'une crème à la forte odeur de résine. Ensuite, il remit l'attelle avec un angle différent tout en sifflotant un air léger. Froben serra les dents et les poings pour ne pas hurler. « Voilà ! Dans trois ou quatre semaines, vous gambaderez comme un chevreuil ! Pas besoin de se faire un sang d’encre ». Érasme sourit de bon cœur du jeu de mot de son ami. L’imprimeur en revanche était encore trop pris par la douleur pour le saisir.
Le soir venu, Érasme invita le nain dans son bureau pour discuter à l’abri des oreilles indiscrètes. Ils se tutoyèrent d’emblée. Depuis des millénaires, ils s’étaient croisés de multiples fois sous différentes formes et sur tous les continents.
« Je ne saurais comment te remercier assez, dit Érasme en posant la main sur l’épaule de Paracelse. Mais je pense que je peux m’acquitter d’une partie de ces remerciements. Je sais que le poste de médecin municipal est vacant. Je vais user de toute mon influence pour te l’obtenir.
— Je ne sais si je suis intéressé. Je ne voudrais pas que cela nuise à mon temps de recherche.
— C’est un poste très important. Outre les soins, tu seras titulaire d’une chaire de médecine à l’Université et tu auras la surintendance des apothicaires. Le nouveau Recteur de l'Université, Bonifacius Amberbach, est quelqu'un de très bien.
— Enseigner et transmettre le savoir que j’ai acquis me tente bien sûr. Et je pourrais populariser mes nouvelles méthodes auprès des apothicaires. Mais je crains que mes enseignements déplaisent à certains. Tu sais comment on dit : le clou qui dépasse appelle le marteau. Et malgré ma petite taille, je vais sacrément dépasser !
— Cela te réussit plus ou moins bien selon les périodes. Espérons que nous sommes dans une bonne phase.
— Allons... C’est d’accord !
— Le progrès ne s’arrête jamais. Nous sommes dans une période où les bouleversements s’accélèrent. Je sens que nous avons finalement réussi à secouer la léthargie qui avait refroidi le cœur et le cerveau des humains depuis bien longtemps, déclara Erasme avec la poitrine gonflée d'enthousiasme.
— Luther a aussi secoué cette léthargie…
— Ah, lui ! » L'enthousiasme d'Erasme retomba comme un soufflet. « Que faisons-nous de lui ? C’est le Treizième à coup sûr ! Il a fracassé mon projet d'une Europe gouvernée par la raison, guidée par les meilleurs philosophes. Aequitas, civilitas, benignitas. Autant de vertus balayées !
— Je crains en effet qu’il ne soit trop tard. Il a déjà laissé de trop profondes cicatrices dans le tissu humain. Cela ne se suturera pas. En tout cas pas à cette génération, posa Paracelse pour diagnostic et pronostic.
— Et… l’empoisonner ? Je suis sûr que tu as dans tes élixirs et potions mille manières de faire cela discrètement… »
Paracelse fronça les sourcils. Il n’avait jamais imaginé que son art puisse servir à empoisonner... pas intentionnellement en tout cas. Pour combattre le Treizième on pouvait faire exception cependant, mais il sentait bien que c’était une mauvaise idée : « Cela ne servirait à rien. Le Treizième prendrait alors une autre forme et nous mettrions à nouveau trop de temps avant de le débusquer. Et mets-toi à la place des humains… Il sera difficile de ne pas faire paraître sa mort comme suspecte. Imagine la réaction du camp des Luthériens s’ils se mettent à soupçonner les responsables les plus évidents de cette mort : les Catholiques.
— Oui, tu as raison. Ce serait la guerre civile… Et Luther a comme allié les Chevaliers Teutoniques et leur dragon. Ils n’hésiteraient pas à utiliser cette terrible bête. On ne peut pas répondre à une horreur par une autre horreur », dit Érasme avec une pointe de honte d’avoir seulement pu évoquer l’idée. Il gratta nerveusement le durillon qui s’était formé sur son doigt, là où la plume qu’il utilisait pour écrire frottait le plus.
« Je tombe dans le travers des humains qui s’accrochent à l’idée que des solutions simples existent, continua-t-il.
— Et que dis-tu de populariser l’idée que Luther divise les Chrétiens alors que les Turcs sont sur le point de déferler sur toute l’Europe ?
— Peut-être… Mais je te rappelle que les Turcs sont aussi des humains et que nous travaillons pour l’humanité entière, pas pour telle religion ou telle nationalité. Le peu que l’on sait de leur Sultan, Soleyman, me fait penser qu’il n’est pas moins respectable que n’importe lequel des souverains européens. Et peut-être même est-il plus respectable que certains !
— La mission que nous a allouée la Tour est impossible : comment veux-tu faire progresser l’humanité contre son gré ? Le Treizième joue sur du velours. Les hommes ne ratent jamais une occasion de se battre pour des chimères et il est un grand pourvoyeur de chimères. De quelle arme disposons-nous pour le contrer, Érasme ?
— De notre patience. De notre persévérance. De notre espoir. Comme je te l’ai dit, les bouleversements s’accélèrent. À nous de faire pencher la balance du bon côté. Les hommes d’aujourd’hui sont peut-être tous perdus. C’est à ceux de demain qu’il faut tendre la main. Leur donner de quoi s’accrocher pour qu’ils puissent se hisser hors de ce bourbier. Nous sommes les Gardiens du futur, je te le rappelle. »
Paracelse se leva et se mit à déambuler sur ses courtes jambes dans la pièce. Il en avait assez des grands discours d’Érasme. Il voulait agir et ressemblait à une boule concentrée d’énergie : « Quelles forces avons-nous ? Où et qui sont les Dix autres à l’heure actuelle ?
— Il y a le peintre et sculpteur Michel-Ange et le peintre et graveur Albrecht Dürer…, répondit Érasme en énumérant avec ses doigts.
— Des peintres et encore des peintres ! Il faudrait que nous prenions la forme de Rois. Ça, ça ferait changer les choses.
— Certains s’y sont risqués par le passé… Frédéric II Hohenstaufen était un des nôtres, par exemple. Mais je ne suis pas sûr qu’on serve mieux l’humanité dans ce genre de position. En dehors de Michel-Ange et de Dürer, il y a un Polonais, Nikolaus Copernikus. C’est le même Grand Esprit qui avait été Ptolémée et Aristarque de Samos. Mais ces jours-ci, c’est un solitaire, reclus et perdu dans ses astres et ses trajets célestes. Il veut définitivement amener la preuve aux humains que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse.
— C’est très intéressant, bien sûr. Mais ça ne règle en rien le problème Luther, déclara Paracelse en jetant un coup d'œil par la fenêtre au soleil qui se couchait et illuminait d’or les toits de Bâle et la surface du Rhin.
— Et je ne connais pas d’autres Grands Esprits. Certains sont encore dans les Limbes comme celui qui a habité Léonard de Vinci. D’autres sont sur d’autres continents. D’autres hésitent encore à se révéler parce qu’ils n’ont encore rien entrepris dans leur domaine.
— Nous sommes trop peu nombreux. Nous sommes divisés. Chacun concentré sur ses petites recherches et ses petites œuvres. Alors que le Treizième, bien que seul, a non seulement pour allié un dragon mais aussi la bêtise humaine. Et elle est légion ! fit Paracelse en écartant ses bras.
— La bêtise est enfantée par l'ignorance. Et notre tâche est de faire reculer l'ignorance.
— On essaie de remplir le tonneau des Danaïdes avec de l'ambroisie tu veux dire ?
— Ne te décourage pas. Il faut être patient. Et la patience nécessite endurance et confiance.
— L’endurance, j’en ai à revendre, crois-moi. Mais la patience n'a jamais été mon fort.
— Que dirais-tu d’une partie de senet pour te détendre ? proposa Érasme.
— Bien volontiers. Cela nous rappellera le bon vieux temps. »
Érasme avait reconstitué les éléments nécessaires pour ce jeu auquel ils avaient joué ensemble dans l’Égypte antique. Depuis, à chaque fois qu’ils se rencontraient, ils ne pouvaient manquer l’occasion d’y revenir, sachant que la prochaine partie pourrait avoir lieu des décennies voire des siècles plus tard. Érasme se leva et ouvrit un tiroir pour en sortir un plateau composé de trente cases : dix en longueur et trois en largeur puis des pions blancs et noirs empruntés à un jeu d’échec. « Ancien ou Nouvel Empire ?
— Ancien… Les simplifications au Nouvel Empire m’ont toujours laissé sur ma faim.
— Donc sept pions pour chacun. »
Les deux Grands Esprits jouèrent jusque fort tard dans la soirée et passèrent un agréable moment. Ils étaient loin de se douter que cela n’allait pas être le cas pour un autre Grand Esprit à quelques centaines de kilomètres de là.
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Qui peut taper comme cela à la porte à cette heure tardive de la soirée ? Et avec autant de rudesse incongrue ? Durant la nuit, tout événement inattendu prend une violence décuplée, se dit Albrecht Dürer, pour se rassurer un peu. Il était dans son atelier, en train de finir de rédiger à la lumière des bougies un chapitre sur les proportions du corps humain de son Traité sur la Peinture. Depuis quelques temps, sa santé déclinait. Il ne voyageait plus et restait confiné dans sa belle maison à colombages au pied du château de Nuremberg. Il se leva et descendit l'escalier en tenant à la main un chandelier pour s’éclairer. Sa grande ombre dansa sur les murs alors qu’il descendait les marches d’un pas nerveux. Sa femme avait été réveillée par les coups et était debout, interdite, dans le vestibule menant à la porte d'entrée. Albrecht la rassura d'une caresse sur la joue puis il s'avança et demanda : « Qui est-ce ?
— Le Burgmestre vous demande.
— À cette heure ? »