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Un Marines meurt soudainement d'une overdose à Manhattan, il est équipé d'une prothèse hors de prix pour un soldat revenu d'Irak...
Thelonious Avogaddro, « Thel » pour les intimes, s’apprête à quitter la police de New York pour ouvrir son officine de détective privé, quand un Marines contrarie ses plans en venant mourir d’une overdose dans un club gay de Manhattan. Mais Thel flaire autre chose : le défunt est équipé d’une prothèse dernier cri, hors de prix pour un soldat tout juste rentré du front irakien.
Aidé de sa jeune coéquipière Carol, il se lance dans une incroyable enquête qui les mènera de New York à Djibouti, en passant par Copenhague…
Un trafic insoupçonnable, des Marines manipulés de façon indigne, la fille d’un leader politique danois assassinée,… constituent sur fond de jazz les ingrédients d’
À pas comptés, largement salué par la critique, finaliste de La Plume de Cristal, et en cours d’adaptation cinématographique.
Suivez Thelonious Avogaddro, inspecteur à la police de New-York et grand amateur de jazz, dans une enquête palpitante entre New York et Djibouti, en passant par Copenhague. Un polar salué par la critique et bientôt adapté sur grand écran !
EXTRAIT
Sa tension se relâcha à la vue du camp, patchwork de tentes jaunes et oranges que balisaient des drapeaux de la République de Djibouti et du HCR – le Haut-commissariat aux réfugiés. Le contrôle franchi, il pénétra à vitesse réduite au milieu des abris de fortune, cherchant à éviter la population hagarde, et se gara devant le bâtiment sommaire qui abritait le département de chirurgie orthopédique.
Le docteur Christophe Bures détourna son regard de la petite fille encore endormie. Quel âge lui donner ? Sept ans, huit tout au plus. Excisée comme nombre de Somaliennes, les traits fins, la peau cuivrée, elle était typique de ces femmes des hauts plateaux. Il venait de lui infliger une nouvelle mutilation, nécessaire celle-là : une balle perdue avait provoqué des dégâts irréversibles sur cette innocente, dont le seul tort avait été de se trouver au mauvais endroit. L’amputation de sa jambe s’était déroulée sans anicroche. Il n’avait pas eu d’autre choix que cet acte radical pour la sauver. Dans cette crasse ambiante, il fallait aller au plus pressé, trancher des membres grouillants d’asticots. De la chirurgie de guerre. Sans états d’âme, ou plutôt si. Mais c’était trop tard : le souvenir nauséabond de son passage éclair au Kosovo lui collait l’âme et le corps, sans rédemption possible.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Chris Costantini… Le Bashung du polar. -
Julie Malaure, Le Point
Les personnages sont très attachants, les flics qui mènent l'enquête, tant au Danemark qu'à New York ne sont pas des super héros, mais des hommes et des femmes blessés qui font avec leurs maux existentiels, on peut se reconnaître en eux. Le livre est aussi un magnifique hommage au jazz. L'écriture est très poétique et il n'y a que peu de violence et de morts, ce qui est une autre originalité de ce beau roman à découvrir de toute urgence. -
P
at0212,
Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Chris Costantini se lance en 2008 dans l’univers du polar. D’abord édité au Masque et lauréat du prix de Beaune, ce qui contribuera grandement à lancer cette carrière, puis chez Michel Lafon, il tente, à raison, l’aventure de l’autoédition numérique avec la parution de
Lames de fond. Le livre connait un succès immédiat auprès des lecteurs et se classe très vite parmi les best-sellers français, avec 15 000 exemplaires vendus.
Son âme de grand baroudeur fournit à ses romans leur cadre, inspiré de ses nombreux voyages – et le lecteur curieux sortira ses vieux disques de Monk et de Chet Baker pour prolonger l’univers jazz qui s’y trouve distillé.
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Seitenzahl: 289
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Maman, tu es la plus belle du monde
Aucune autre à la ronde
N’est plus jolie
Henri Salvador
Il faut souffrir pour grandir
Proverbe masaï
Je m’appelle Thelonious Avogaddro, Thel pour les intimes.
Au moment de ce récit j’étais encore lieutenant à la police de New York.
Je l’étais « encore » car, après plus de trente ans de bons et loyaux services dans la police de San Francisco puis au NYPD, je m’apprêtais à rompre les amarres – même si flic est une nationalité en soi, pour embrasser une carrière de détective privé, snobant les regards des collègues qui laissaient planer un doute sur ma santé mentale. Je venais de négocier un arrangement – enrobé d’un pompeux jargon officiel dont je me serais bien passé, avec mon boss, un maître dans l’art de survivre parmi les hautes sphères, dont la mâchoire rayait le parquet comme les Dents de la mer la plage d’Amityville. Il me restait trois semaines pour clôturer les dossiers en cours, avant le pot de départ prévu sans remise de médaille devant mon insistance. Ensuite, à moi la belle vie de détective. Marlowe n’avait qu’à bien se tenir.
Thelonious, mon prénom, peut sembler abscons. Il ne l’est pas tant que ça : mon père, passionné de jazz, vénérait Thelonious « Melodious » Monk, ce pianiste génial, ce monolithe déhanché aux yeux de gosse facétieux dont le thème majeur, ‘Round Midnight, « Autour de minuit », correspond à la plage horaire où mes coyotes s’enduisent d’after-shave bon marché et aiguisent leurs canines avant de sortir trucider leur prochain.
Avogaddro – avec deux d s’il vous plaît, trahit des racines familiales italiennes qu’il me coûte d’orthographier sans cesse auprès des écervelés des différentes administrations.
Je pensais donc consacrer ces derniers jours à assurer tranquillement la transition avec ma jeune coéquipière Carol, à déménager mes cartons du commissariat de Precinct jusqu’à mon nouveau bureau de détective sur Manhattan, à soigner enfin cette douleur aiguë qui me transperçait les flancs, quand arriva cette invraisemblable affaire qui nous balada de Djibouti à New York et Copenhague.
Une enquête glauque, qui allait marquer mon âme au fer rouge et laisser dans ma bouche un goût de boue saumâtre. Comme celle qui ruisselait depuis des semaines dans les ruelles de New York sous l’effet de cette interminable pluie glacée d’avril qui tentait vainement d’étouffer les cendres rougeoyantes de la Grosse Pomme.
Dieu sait pourtant si j’avais affronté un tas de coups tordus dans ma carrière. Mais celui-là…
Djibouti, sur la corne de l’Afrique. Une chape de plomb léchait le sol en volutes visqueuses. Cinquante degrés à l’ombre, et encore, quand on en trouvait une sous laquelle haleter. Le coin le plus chaud de la planète. Même les charognards ne s’aventuraient pas là. Il faut dire qu’il n’y avait pas trop de carcasses dans ce désert, mise à part une cohorte de dromadaires ondulant au loin, code barre fondu dans cet air vicié.
Mokthar jeta un œil inquiet à la température moteur de son 4X4 qui filait en écharpes sablées contre la muraille de blancheur. Six heures de route déjà, depuis son départ du port. Il se cramponna au volant de bakélite, mastiquant de plus belle la boule de khat qui gonflait sa joue et suintait le long de ses chicots. Enfin la descente finale, interminable, dernier effort de concentration afin de ne pas déraper sur la piste chaotique. En contrebas, la mer Rouge bordait une plage que la lumière zénithale mordorait d’ivoire.
Sa tension se relâcha à la vue du camp, patchwork de tentes jaunes et oranges que balisaient des drapeaux de la République de Djibouti et du HCR – le Haut commissariat aux réfugiés. Le contrôle franchi, il pénétra à vitesse réduite au milieu des abris de fortune, cherchant à éviter la population hagarde, et se gara devant le bâtiment sommaire qui abritait le département de chirurgie orthopédique.
Le docteur Christophe Bures détourna son regard de la petite fille encore endormie. Quel âge lui donner ? Sept ans, huit tout au plus. Excisée comme nombre de Somaliennes, les traits fins, la peau cuivrée, elle était typique de ces femmes des hauts plateaux. Il venait de lui infliger une nouvelle mutilation, nécessaire celle-là : une balle perdue avait provoqué des dégâts irréversibles sur cette innocente, dont le seul tort avait été de se trouver au mauvais endroit. L’amputation de sa jambe s’était déroulée sans anicroche. Il n’avait pas eu d’autre choix que cet acte radical pour la sauver. Dans cette crasse ambiante, il fallait aller au plus pressé, trancher des membres grouillants d’asticots. De la chirurgie de guerre. Sans états d’âme, ou plutôt si. Mais c’était trop tard : le souvenir nauséabond de son passage éclair au Kosovo lui collait l’âme et le corps, sans rédemption possible.
Epuisé par les cauchemars qui hantaient ses nuits, le col de sa blouse de Médecin Sans Limites trempé de sueur, il s’extirpa des entrailles du container qui servait de salle d’opération. L’odeur écœurante du sang le poursuivit jusqu’au souffle suffocant de l’extérieur, qui figea son ombre sur le sable chauffé à blanc. Les premières cendres de sa cigarette rabattues par le Khamsin vinrent lui brûler la cornée.
Sous ses ordres officiaient quinze médecins et une cinquantaine d’infirmières dévoués, ce qui demeurait nettement insuffisant pour traiter les trois mille réfugiés somaliens. Frontalière du territoire de Djibouti, la République islamiste de Somalie affrontait depuis des décennies l’Ethiopie à majorité chrétienne, soutenue par l’Occident. Son service d’orthopédie réparatrice croulait sous les demandes de victimes civiles, hommes, femmes, enfants qui s’entassaient dans sa salle d’attente : membres arrachés par des mines antipersonnel, excroissances osseuses, fractures mal remises, polios…
Avisant le 4x4 stationné, il s’adressa au chauffeur et lui indiqua de décharger les caisses sur la longue table faisant office de réfectoire, couverte seulement d’un voile de coton beige, rempart futile contre la déferlante des morsures du soleil. Une quarantaine de prothèses articulées – jambes, pieds, bras, emballés – s’alignèrent au milieu d’autres fournitures médicales. Bon de commande en main, le chirurgien commença nerveusement quelques vérifications, mais il savait déjà ce qu’il allait trouver. Il ne se trompait pas. Il leva de dépit les yeux au ciel et son estomac se noua. Ce salopard sévissait donc toujours.
– Putain, mais ils sont vraiment tarés dans cette usine au Danemark ! hurla-t-il pour qu’on l’entende bien. On n’est pas dans Mash1, là. Fini de déconner, d’improviser avec les moyens du bord !
– Que se passe-t-il ? demanda le chauffeur.
– À en croire le fichier, c’est la troisième fois que ces demeurés oublient des prothèses de jambes dans leur livraison. Qu’est-ce qu’elle raconte, cette Reine du Danemark ? En plus des traditionnelles, on devait en recevoir des high-tech. Encore de la poudre aux yeux pour les médias ! Cette fois, ils vont en entendre parler !
Il s’éloigna de l’équipe et prit Mokthar à part.
– Ça va la vie, à Djibouti ?
– Comme ci, comme ça, patron. Il y a des problèmes de livraison de khat et ça a failli tourner à l’émeute.
Christophe Bures soupira. Un vol hebdomadaire en provenance du Yémen voisin assurait la livraison de cette drogue douce qui permettait à la population de tutoyer le nirvana, et ce en toute légalité. À chaque retard, la République de Djibouti frôlait la révolution.
À voix basse, il demanda :
– Tu m’as apporté ma commande ?
Mokthar plongea à l’arrière du 4x4 et, après s’être assuré que personne ne l’observait, en extirpa une lourde enveloppe de papier gras, fermée par un élastique grossier.
– Tu as les balles avec ?
– Oui, une boîte. Dans le paquet.
– OK, tiens, voilà pour toi. Pas un mot à quiconque. Attends-moi quelques minutes. J’ai un courrier à te transmettre.
Rentré sous sa tente qui lui servait de bureau sommaire et de chambre, le médecin se versa une rasade de citronnade et rangea consciencieusement le colis dans un tiroir de sa table métallique, puis il se prit longuement la tête entre les mains. Il finit par empoigner la machine à écrire d’un autre âge et y glissa des feuilles à en-tête de Médecin Sans Limites, qui claquèrent sous l’effet du ventilateur. Faute de moyens, c’est tout ce dont il disposait pour communiquer avec l’extérieur, avec un fax qui lui permettait de passer les commandes essentielles, et cet isolement lui convenait parfaitement. Surtout après ce qu’il s’était passé.
Personne dans son entourage n’avait compris pourquoi il avait demandé à s’enterrer dans ce camp. Avec ses états de service, Djibouti ressemblait à un purgatoire. Mais lui ne connaissait que trop bien les raisons qui l’y avaient poussé et la perspective des conséquences fâcheuses qu’entraînerait le courrier qu’il s’apprêtait à rédiger le laissa de marbre. Sa décision était prise. Cette boucherie à laquelle il avait participé devait cesser.
La première feuille décrivit minutieusement la description de l’opération sur la fillette, à laquelle il joignit les clichés de la jambe atteinte, uniques preuves justifiant l’amputation, et la classa avec les autres dossiers.
Il hésita quelques secondes devant la seconde page blanche. Il ne se voyait pas dénoncer directement ce qu’il savait, mais juste ouvrir une piste. Certainement qu’un flic malin, là-haut au Danemark, comprendrait.
Dans un anglais parfait à l’adresse de la délégation du Haut commissariat aux réfugiés à Copenhague, sa plume mélangea fiel et vitriol.
1 Film satirique sur la chirurgie de guerre pendant le conflit vietnamien.
Deux heures moins dix du matin, point d’orgue d’une nuit polaire qui recouvrait le port de Copenhague, le centre nerveux danois.
L’hiver au Danemark, il est toujours deux heures moins dix du matin.
Les aiguilles luminescentes de sa montre qui dépassait de son gant fourré dessinaient un V. Elle y vit un signe. Victoire. Imminente.
Elle reposa ses jumelles infrarouges, épuisée par l’interminable surveillance et le tangage du chalutier qui l’abritait des regards, momifiée par le froid du quai mordant à travers la couverture ses chairs engourdies. Trois heures qu’elle était là, à demeurer concentrée sur son objectif, malgré le vent glacial qui, derrière elle, s’engouffrait bruyamment entre les trois cheminées de l’immeuble en briques de la Dong Energy.
Un rapide coup d’œil alentour : tout semblait normal. Du vrombissement de la herse d’éoliennes qui cernait le port jusqu’aux grues – crocs plantés dans les chairs laiteuses de cette lune de février.
Elle reprit sa surveillance. Au pied du Bandala, cargo battant pavillon libérien, un ballet de lampes torches découpait maintenant deux silhouettes qui transféraient une partie du contenu de caisses dans une imposante cantine métallique.
Elle y était ! Pris sur le fait ! Elle inspira profondément afin de tempérer l’excitation de toucher au but, de déjouer enfin le trafic. Cette première affaire allait se solder par un succès complet. Son père allait être fier d’elle.
L’air n’eut pas le temps de se condenser à l’expiration : la balle du silencieux entra par le cervelet et lui éclata le crâne.
Les piles de containers coagulés par le givre qui arrivait par vagues depuis la Suède voisine se dressaient en Rubik’s Cube rouillés à la gloire des compagnies de transports : China Shipping, GMA CGM et Maersk. Leurs parois de métal hululaient sous les bourrasques. Les crêtes irisées de l’océan se fracassaient contre le quai où était amarré le Daemar, petit chalutier derrière lequel gisait le corps.
Six heures trente du matin. Une bruine à vous glacer les os striait l’horizon ardoise. Ove Maisted avait été prévenu une demi-heure plus tôt. Dire qu’il avait passé sa soirée à deux pas de là, au Docken, son restaurant fétiche. Tout en réajustant son écharpe et la chapka qui recouvrait sa chevelure blanche, il se dandina d’une jambe sur l’autre, frappant ses mains gantées pour se réchauffer au rythme du groupe qui s’était produit la veille et se maintenir éveillé après cette courte nuit.
Il attrapa le café juste tiède tendu par un collègue du port. Un journaliste des faits divers prenait fiévreusement des notes. Il se hâta d’un pas lourd vers le corps cerné de mesures balistiques et qu’une bâche, fixée par des cales grossières, protégeait du dépeçage des mouettes qui tournoyaient en cris aigres.
La fille gisait sur le ventre. Son profil montrait une jeune femme aux lèvres cyanosées. Peu de sang, à croire qu’un onguent de gel avait figé tout épanchement – excepté l’arrière du crâne, éparpillé en esquilles osseuses. Au sol, des jumelles attachées à son cou par une dragonne. Le meurtre était de toute évidence l’œuvre d’un pro et, si par miracle il avait laissé des indices, le vent et la pluie s’étaient chargés de les effacer. Ove Maisted enfila des gants et, basculant la fille délicatement, fouilla dans la poche intérieure de son blouson et en extirpa une carte d’identité.
Deux types étaient descendus d’une camionnette de la Scientifique.
– Je te dépose les clichés et le rapport au bureau ? demanda le légiste.
– Dès que possible, approuva Maisted. Active les résultats du labo et demande à la police du port de sécuriser le périmètre. Je file au domicile de la victime, conclut-il en agitant la carte d’identité de la jeune femme.
Kristine Thomsen. Vingt-huit ans. Elle résidait à Østerbro, un des quartiers résidentiels de Copenhague, dans un élégant meublé contemporain au désordre tel qu’ils durent faire de grandes enjambées en franchissant la porte. Livres, tableaux brisés, habits déversés et tiroirs éventrés jonchaient le sol. L’inspecteur danois s’avança avec précaution jusqu’au coin bureau. Des câbles informatiques pendaient dans le vide au milieu des dossiers éparpillés sur le parquet. Aucune photo personnelle. Un silence funèbre, jusqu’au miaulement plaintif d’un chat bloqué sur la terrasse. Ils ne pouvaient le laisser rentrer à cause des indices, ni l’abandonner là où il finirait par geler.
– Bon les gars, on ne touche à rien. Jens, préviens le labo de se pointer ici quand ils en auront fini avec le cadavre. Elle n’aurait pas laissé son chat dehors dans ce froid. C’est un coup du ou des visiteurs pour avoir la paix. Essaye de savoir si les voisins n’ont rien entendu et contacte le Dyrevaernet2, qu’ils viennent récupérer le matou.
– Je croyais que tu détestais les chats ?
Il eut envie de lui répondre qu’il ne savait plus très bien ce qu’il aimait en ce moment, mais il s’abstint.
La cantine, au sous sol du commissariat, et sa table réservée, près du radiateur. Souvenir d’école. Ove Maisted avait toujours baigné dans le ventre mou d’une scolarité sans grand fait d’armes. Ce n’est qu’une fois son armée terminée qu’il avait opté pour l’école de police, plus par hasard que par réelle conviction. Il se refusait du reste à se demander s’il appréciait son métier et remettait cette question à chaque lendemain. Ni froid, ni chaud, son sang ne se chargeait qu’occasionnellement d’adrénaline. Mais c’était un bon flic, au sens où il s’agrippait à chaque affaire, avec un taux de réussite très estimable. Il avait traversé toute sa carrière consciencieusement, n’avait jamais cherché d’avancement, et le seul plaisir qu’il s’accordait – il faut de tout pour faire un monde – était de construire des maquettes de caravelles d’époque avec des allumettes. Six mille huit cents. C’est ce qu’il lui avait fallu pour terminer La Pinta, sa dernière œuvre.
Harengs et bière engloutis en guise de déjeuner, il dessina la scène de mémoire sur la nappe en papier. Pas question de déroger aux vieilles habitudes, surtout à quelques mois de la retraite. Thomsen avait été abattue en position allongée, alors qu’elle était manifestement cachée derrière le chalutier pour une observation aux jumelles. L’angle de visée passait par le quai d’en face et englobait au loin l’immeuble en H ultramoderne de la Bruun-Rasmussen, la salle des ventes en meubles et bijoux du 50 Skudehaunsvej. Déjà contacté, son propriétaire n’avait rien décelé d’anormal et avait promis d’effectuer des recherches. Ove dessina un cercle qui englobait le quai. C’est là qu’il avait décidé de concentrer ses recherches.
Son bras droit Jens fit irruption à ce moment-là. Frêle, la peau très claire, brun aux yeux bleus, dans les vingt-huit ans, il était accompagné d’un petit chauve aux larges épaules, en costume trois pièces et montre gousset.
– Je te présente Nicolas Jais-Nielsen, le PDG de l’entreprise Biomechanics. Il a des révélations.
– Asseyez-vous, je vous prie, proposa Ove en indiquant les chaises vides autour de sa table.
Il se leva pour débarrasser son plateau et revint avec deux cafés.
– Vous buvez quelque chose ?
– Vous avez de l’alcool ?
Le verre d’aquavit disparut d’un coup sec dans un claquement de langue. Agité, l’homme attaqua à voix basse, lançant des regards suspicieux alentour.
– Je connaissais la femme que vous avez trouvée, Kristine Thomsen. Je me suis présenté à votre commissariat tôt ce matin, dès que j’ai entendu la nouvelle. Votre collègue m’a conseillé de venir vous voir pendant votre pause déjeuner.
Enfin une affaire sur de bons rails, pensa Ove Maisted, l’encourageant à la confidence, tandis que Jens s’apprêtait à prendre des notes. Inspirant profondément, le type s’expliqua d’un trait. Biomechanics qu’il dirigeait depuis la mort de son père était le leader européen de la prothèse articulée. L’un de leurs contrats majeurs avait été signé avec le Haut commissariat aux réfugiés sous le parrainage de la reine Margrethe du Danemark, qui se portait garante de la fourniture de prothèses de jambes aux nombreuses victimes de conflits. Notamment sur la corne de l’Afrique.
Margrethe… Ah, si toutes les aristocrates pouvaient être comme elle, se prit à penser Ove. Encore une bonne action de plus à mettre à son crédit. Ove n’avait jamais caché sa fascination pour cette femme de caractère. Du reste, la souveraine du plus vieux royaume au monde qui avait en son temps contrôlé l’Angleterre, la Suède, la Norvège et certains territoires du nord de l’Allemagne était très aimée de son peuple. C’était la seule tête couronnée d’Europe à donner régulièrement des audiences publiques. Intelligente, elle était également très artiste, dessinant vignettes de Noël, costumes de ballets ou étoffes destinées aux églises.
Jais-Nielsen renchérit : sensible, la reine prenait sa tâche d’ambassadrice du Haut commissariat très à cœur et visitait de nombreux camps de réfugiés, non pas pour la une des magazines people, mais pour s’assurer qu’une partie des prothèses livrées étaient bien des modèles de pointe et que son engagement n’apparaisse pas comme une énième opération de bienfaisance sans lendemain. Elle avait sélectionné quelques camps, l’idée finale étant que les pays en voie de développement aient la primeur des avancées technologiques en la matière.
– Seules les victimes civiles bénéficient de ces dons, précisa le PDG. Nous n’intervenons pas auprès des blessés militaires.
Quelques mois auparavant, dans le cadre d’une livraison de caisses à un camp proche de Djibouti, une dizaine de prothèses s’était volatilisée, ce qui avait fait l’objet d’une plainte officielle. L’aide de camp de Sa Majesté les avait aussitôt contactés : c’était la troisième fois, leur avait-il appris, courroucé. Et les lots volés concernaient uniquement ces prothèses modernes.
– C’est un médecin baroudeur qui nous a prévenus. Sa lettre a mis quelques mois à nous parvenir. Le docteur Bures. Un de ces obscurs toubibs dont on ne parle jamais et qui usent leur vie à secourir les désespérés. Il nous faisait part d’une réclamation… hum… en des termes qui ont ému Son Excellence.
Une nouvelle commande étant en cours, Jais-Nielsen avait été expressément chargé de veiller à son bon déroulement. Aidé de son directeur général, il avait lancé une enquête interne chez Biomechanics. En vain. Il y avait soit un défaut dans la chaîne de fabrication et la saisie de commande, soit autre chose. Maîtrisant mal le sujet, Ove Maisted dégoulina de questions.
– Quel genre de prothèses fabriquez-vous ?
– Essentiellement des jambes. Peu de bras et de mains.
– Et y a-t-il une raison particulière à cela ?
– Dans le domaine civil, les jambes sont les plus demandées parce que ce sont les membres les plus vulnérables : accidents de moto, malformations, balles perdues dans les zones à risque…
– Et au niveau militaire ?
– C’est la même chose, car les gilets pare-balles transforment désormais les membres en cibles principales. Surtout les jambes.
– Ces prothèses se ressemblent-elles toutes ?
– Eh bien… Nous développons pour notre clientèle – essentiellement des chirurgiens orthopédistes – un premier type de prothèse standard qui se manchonne sur les moignons. C’est le plus gros de notre chiffre d’affaires. Le séisme en Haïti et son lot de blessés nous a fait tripler notre production sur ces prothèses de base. Plus de cinq milles amputations y ont été réalisées. Mais nous développons aussi le marché haut de gamme avec un autre type de prothèses, beaucoup plus élaborées : légères, maniables, en fibres de carbone, elles intègrent les dernières techniques de mobilité. On en est encore au stade expérimental et artisanal, ce qui fait que nous n’en fabriquons qu’un nombre limité. En tout cas, c’est la Rolls en la matière. Nous n’en parlons même pas encore sur notre site Internet.
– Pourquoi alors offrir ce modèle, justement ?
– Parce que c’est celui-là qu’a choisi la Reine dans le cadre de son parrainage. Elles se clipsent sur un tube en titane soudé sur l’os de l’humérus ou du fémur après intervention chirurgicale, ce qui rend le montage-démontage aisé pour le patient. L’effet de volume des cuisses, mollets, bras et avant-bras sous un vêtement est donné par des plaques en mousse polyuréthane se fixant via des ressorts sur l’âme centrale. Un moteur permet de faire fonctionner les rouages en copolymère. Les piles ont un mois d’autonomie et doivent être rechargées grâce à une batterie brevetée Biomechanics. Le peaufinage nécessite une dizaine d’heures d’ouvriers qualifiés par prothèse, justifiant un prix élevé : cent cinquante mille couronnes. Vu ce coût, seules quelques-unes sont livrées dans des caisses avec les prothèses plus traditionnelles. Une dizaine en moyenne.
Un rapide calcul mental. On trucidait pour beaucoup moins.
– Nous avons procédé depuis à quelques vérifications, poursuivit Jais-Nielsen. D’autres prothèses modernes ont disparu au cours de l’année. Une vingtaine, sur une production totale de quarante. Deux fois à Djibouti et au cours de livraisons – toujours par bateau puis par camions, vers Bornéo et Kandahar. En fait, elles ne sont jamais arrivées à destination.
– Aucun vol de prothèses standard ?
– Apparemment non.
– Comment se fait-il que personne ne se soit plaint avant ce docteur Bures ?
– Probablement parce que ces prothèses arrivaient dans des endroits très reculés, ou sous forme de dons. Dans ces conditions, c’est délicat de venir réclamer. Et puis, les médecins qui s’en chargent ont l’habitude de se débrouiller avec les moyens du bord. La clientèle locale fait avec.
Cynique, avec ça.
– Pourriez-vous imaginer l’existence d’un trafic de prothèses, un peu comme celui des organes ?
– A vrai dire, je n’y ai jamais pensé.
– Et vos concurrents ? Est-ce qu’ils n’auraient pas intérêt à se… procurer ainsi vos brevets pour les copier ? La Chine, par exemple ?
– Franchement non. Même si nous sommes à la pointe dans ce domaine, même si nos techniques de souplesse, de clips et de mobilité ne sont pas brevetables, ce n’est pas un univers où les sociétés se copient. Nous entretenons d’excellents rapports.
Ove Maisted se contenta de ce premier flot de réponses. Il procédait tout le temps comme cela, par cercles concentriques. D’abord en sériant le point le plus précis, pour ensuite l’élargir.
– Combien êtes-vous chez Biomechanics ?
– Soixante-cinq personnes, dont trente-deux à l’usine de fabrication.
– Que vient faire cette Kristine Thomsen dans l’histoire ?
– Elle était détective, récemment à son compte. Mademoiselle Thomsen m’a été conseillée par le Rotary. Que vouliez-vous que je fasse ? Prévenir la police ? La Reine a insisté pour que nous engagions une enquête… confidentielle. Elle ne voulait pas que les médias s’en emparent. En fait, le père de la jeune femme est un ami.
Soudain le déclic, bien que son équipe ne lui ait pas encore fourni le CV complet de la victime et que les médias n’aient pas encore fait le rapprochement.
– Vous parlez de la fille d’Henrik Thomsen, le secrétaire d’État à l’Economie ? s’étrangla Ove.
– Bien sûr, je croyais que vous aviez fait le rapport ! Sa fille unique !
– Mais comment saviez-vous que c’est elle que nous avons retrouvée morte ? Des Kristine Thomsen, il y en a dix mille dans l’annuaire !
– Sauf que les médias ont expliqué que le corps avait été retrouvé sur un quai du port, balbutia-t-il. Et j’ai fait le lien : son père me l’a conseillée, je vous l’ai dit, elle venait de s’installer à son compte comme détective. J’avais trouvé opportun de lui confier cette première affaire. Comme une nouvelle livraison devait être acheminée vers Djibouti, elle bossait discrètement depuis trois semaines. Je lui avais procuré un passe grâce à un ami qui travaille au port. Je ne voulais pas que l’affaire s’ébruite, se justifia-t-il encore. Il y allait de la réputation de Biomechanics et de la Reine.
– Thomsen vous a-t-elle fait part d’une découverte ?
– Elle devait. Elle avait été embauchée comme contrôle qualité à l’usine – c’était une couverture, et elle m’a… enfin… elle m’avait conseillé hier matin de laisser la livraison s’effectuer comme si de rien n’était. Le bateau partait ce matin pour Djibouti. Nous devions nous voir ce soir et faire le point. Elle pensait tenir une piste importante.
« Impossible de savoir si cet homme dit vrai », songea Ove. Aucune note, ordinateur, agenda, CD retrouvés chez Thomsen, et pas le moindre passe dans ses poches. Quelqu’un avait cherché à couper tous les liens.
– Avez-vous une trace de cette dernière commande ?
– La copie d’un fax de huit pages ponctuées de schémas de membres, signée de la main du docteur Bures. Incompréhensible pour un béotien. Tapé sur une machine comme il ne doit plus en exister que dans les coins les plus reculés de la planète, Djibouti par exemple.
– Jens ! s’écria Ove. Retourne au port. Vois à quelle heure un bateau a largué les amarres ce matin en direction de Djibouti. Cherche aussi les noms des autres navires présents hier soir sur le quai dans l’axe de la surveillance de cette jeune fille. Je préviens discrètement le juge et j’affrète un hélico de l’armée, au cas où il serait encore dans nos eaux territoriales. On ne sait jamais.
Ove Maisted poussa un soupir. Une nuit quasi blanche à son âge laissait des traces. Il se servit un énième café et s’apprêta à rédiger un compte-rendu directement sur la nappe de papier. Il valait mieux mettre le paquet s’il voulait éviter les pressions politiques et passer une paisible fin d’existence.
– Monsieur Jais-Nielsen, voudriez-vous bien me détailler à nouveau tout le circuit des prothèses ? Depuis la prise de commande jusqu’à la livraison finale. Tâchez de n’omettre aucun détail. Avant cela, prévenez vos proches. Vous risquez de rentrer tard.
Un vent à décorner un Viking balayait le ciel gris-noir de rafales instables. Ils avaient décollé à 15 h 30 GMT. Ove Maisted regrettait sa décision sous le staccato des pales, secoués qu’ils étaient dans l’hélicoptère Bell de l’armée danoise. Si ses harengs à lui restaient bien au chaud, Jais-Nielsen, livide, renvoyait son déjeuner en grandes saccades dans le sac prévu à cet effet. Des filets de bave jaunâtre s’échappaient de la commissure de ses lèvres et irisaient sa polaire. Maisted avait tenu à ce qu’il soit là, au cas où un appontage sur le bateau serait possible, mais aussi, en vieux policier madré, pour surveiller ses réactions du coin de l’œil – car le type ne lui semblait pas clair.
Des cargos repassaient en larges bandes la mer Baltique froissée, mais toujours aucune trace du Bandala, le bateau en partance pour Djibouti que leur avait indiqué la police maritime. Une chance sur mille qu’il ait eu une avarie et soit toujours dans les eaux territoriales, et aucune preuve que les caisses en question fassent partie de la cargaison. Elles avaient pu être rechargées ailleurs, sur un autre bateau à quai, ou transbordées dans un camion en route pour on ne sait où. Seul son instinct le poussait dans cette traque du navire.
Arrivés à court de kérosène au bout de trois heures de vol, ils se rendirent à l’évidence. Un signe à l’officier de liaison, puis Ove hurla dans son casque :
– Trop tard. On ne voit plus rien, de toute façon. Il doit être déjà loin. Demi-tour. On va mettre Interpol sur le coup et tenter de l’arraisonner.
Revenu à son commissariat, il jeta un œil aux informations du jour : le secrétaire d’État Thomsen, principale personnalité du PDD, le Parti du peuple danois d’obédience d’extrême-droite, le visage défait, sur fond d’images du port. Des portraits de sa fille, suivis d’un communiqué du premier Ministre en personne. Un regard par la fenêtre : une nuée de journalistes patientaient, micros tendus, brouhahas répandant les rumeurs les plus folles sur un crime islamiste. Troisième formation politique du pays, le PDD avait bâti sa popularité sur sa croisade anti-islamiste à l’origine de l’une des politiques d’immigration les plus restrictives d’Europe, et il invitait maintenant à une marche silencieuse. Ove se revoyait défiler en 2006 avec des milliers de personnes pour soutenir la liberté d’expression, au moment de la crise des caricatures de Mahomet par un quotidien danois. Thomsen s’était fait alors remarquer par sa virulence et pas une semaine ne s’était écoulée depuis sans que l’Islam fasse la une de l’actualité.
Il se détourna de la fenêtre et coupa les infos. Après avoir eu le procureur et obtenu son accord, il orthographia le Bandala par télex et lança une alerte internationale, gardant sous le coude les noms des autres navires qui avaient quitté le port ce matin-là : L’Espérance, voguant vers le Havre, le Cantaloupe vers New York, le Kostorov vers Tachkent et le Yamdala II vers Chypre.
2 SPA danoise.
La fin d’après-midi avait étendu un voile noir devant la fenêtre de son bureau. Ove Maisted disposa quelques bûches dans le poêle en faïence sépia qui se mit à vrombir, puis ajouta à son rapport la note de frais de la location de l’hélicoptère auprès de l’armée danoise : du vol, dans tous les sens du terme. Mais après tout, il était ridicule que la police ne dispose pas de ses propres hélicos.
Trois jours s’étaient passés. Le dossier Thomsen s’épaississait, mais rien de saillant. Le projectile, un calibre .40, s’était éparpillé dans le lobe frontal, provoquant sur son trajet de profondes lésions avec son cortège de tissus et de débris osseux. La balle était ressortie sur le côté gauche du visage. Tirée à cinquante centimètres, selon la balistique et les traces de poudre. Signature d’un pro, à l’approche silencieuse. L’arme correspondante était en cours d’identification. Le reste de l’autopsie n’avait rien révélé de marquant, mis à part le fait que la victime était morte sur le coup.
Famille aisée. Mère au foyer. Père divorcé à la carrière politique déjà bien fournie. Kristine Thomsen avait suivi de bonnes études. Ni dettes, ni ennemis. Pas de petit copain. Vie quasi monacale. Compte en banque réglo. Activité de détective enregistrée et licence de port d’arme obtenue en bonne et due forme. Biomechanics mis à part, aucun client ne s’était manifesté. Ce devait être son unique affaire. L’enquête de voisinage et la fouille minutieuse de son appartement n’avaient rien apporté, ni ses correspondances mails que son fournisseur d’accès leur avait transmises. Il restait à Ove la surveillance étroite du personnel de Biomechanics, dont il espérait qu’elle aboutirait sur du concret. Et il attendait patiemment de pouvoir interroger le père.
La presse locale se déchaînait toujours contre les étrangers islamistes. Une liste des principaux extrémistes et fondamentalistes l’attendait sur le bureau et il avait décidé d’y consacrer son début de soirée.
Au lieu de cela, il explora la seule piste dont il disposait à ce jour et entreprit de collecter via Internet des informations sur la plupart des techniques de prothèses. Contactées l’une après l’autre, les sociétés européennes fabricantes répondirent qu’aucun appareillage de ce genre ne leur avait été dérobé depuis leurs usines. Leurs bureaux d’études planchaient bien sur l’élaboration de produits évolués avant une mise sur le marché d’ici un an ou deux, et toutes reconnaissaient la supériorité technologique de Biomechanics. Elles se proposaient de lui faire parvenir des échantillons de leurs modèles standard de jambes.
Le Bandala croisait déjà dans l’Atlantique quand, alertée par Interpol, la marine nationale française basée à Brest-Le Conquet l’arraisonna pour une fouille en règle. Au téléphone, un policier français bienveillant confirma à Ove deux caisses de Biomechanics comme butin, et dix prothèses dernier cri manquantes si l’on se référait au bordereau de l’usine. Le personnel de bord semblait ignorer ce qui se tramait. Désosser le cargo ? Inenvisageable, tant il y avait de caches possibles.
Maisted se résigna et raccrocha. Sous la pression de l’armateur et de la marine française, le bateau avait repris sa route. Dépité, assailli d’incertitudes, Ove Maisted relança par mail et télex ses collègues français, américains, russes et chypriotes.
Quand il tenait un os, il ne le lâchait jamais. Fille de secrétaire d’Etat ou pas.
Quelque part au cœur de la nuit vers l’Hudson, l’aorte de New York, l’implacable rumeur étouffée des sirènes qui délivraient leurs sinistres messages me parvenait tant bien que mal.
– Thel, tu connais la différence entre une mère juive et une mère sicilienne ?
Doumé, le proprio du Jimmy’s, mon piano-bar favori, testait à deux heures du matin mes rares neurones encore émergés. Affalé sur le comptoir lambrissé, je restai coi. La chute ne tarderait pas, de toute manière. Il me semblait pourtant l’avoir déjà entendue, cette blague, et ce nouveau trou de mémoire vrilla ma conscience. Il fallait reconnaître que la bouchée que je venais d’enfourner empêchait tout dialogue. Des spaghettis alle vongole du jour que Doumé avait daigné me concocter à cette heure tardive, mais transformés en lasagnes à ma façon : une couche de pâtes – idéal pour tapisser les boyaux –, une déferlante alcoolisée, et ainsi de suite.
– Si tu ne manges pas ta soupe… je me tue ! dit la mère juive à son enfant. Si tu ne la manges pas… je te tue ! lui dit la sicilienne.
