Lames de fond - Chris Costantini - E-Book

Lames de fond E-Book

Chris Costantini

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Beschreibung

Thelonious, ancien flic reconverti en détective, s'engage dans une enquête sur les sombres secrets de la seconde guerre mondiale...

Thel, flic New-yorkais reconverti détective privé, était loin d'imaginer que cette enquête l'embarquerait au cœur des heures sombres de la deuxième guerre mondiale, des rives d'Allemagne à celles de Zanzibar, jusqu'aux confins du Yémen. Poussé par la silhouette racée de son étrange cliente, il va se lancer dans une chasse réveillant de nombreux fantômes, entre Mossad et secrets de la Kriegsmarine. Une enquête est un combat exaltant. Qui se gagne centimètre par centimètre.
À mi-chemin entre Joseph Kessel et Michaël Connely, Chris Costantini, lauréat du premier roman du Festival de Beaune ( La Note Noire publié au Masque), finaliste de la Plume de Cristal ( À Pas Comptés publié chez Michel Lafon et J'ai Lu) nous offre une aventure extrêmement documentée, un voyage palpitant à travers le temps, mêlant Occident et Afrique, où le suspense vous accompagne jusqu'au dernier chapitre.

Suivez l'attachant détective new-yorkais Thelonious Avogaddro dans une nouvelle enquête documentée et mouvementée qui suit les pas de la Kriegsmarine entre l'Allemagne et Zanzibar, avec ce polar trépidant de Chris Costantini !

EXTRAIT

Après trente années à la Crim’, de la police de San Francisco au NYPD, j’avais jugé révolu le temps de soulever les pierres tombales, de distribuer de la maille de fer et de l’antimoine de différents calibres. L’idée d’échapper définitivement à une hiérarchie, où une paire « couard-politicard » remportait toujours la mise face à mes quintes flush, avait pris corps. Ma plaque de lieutenant s’était ainsi retrouvée en guise de check final sur le tapis vert de ce poker menteur. Sans regret. En guise de parachute doré, ne me restait qu’un paquet de miles gratuits sur « Crime Airways ».
Je n’étais pas homme à me retourner sur le passé. Et puis, j’avais vécu ma vie comme une minuterie, à appuyer souvent dessus pour la relancer. La retraite m’avait bien effleuré, mais le terme m’évoquait une défaite. Quand on a longtemps oscillé entre les frontières du bien et du mal, de la légalité et de l’illégalité, de la folie et de la raison, on ne rend pas son passeport aisément. L’humeur à « tarfouiner » et à combler les piaillements des oisillons nicotine et adrénaline nichés dans mes ventricules demeurait encore bien présente.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Avec toute la rigueur d'un enquêteur, allant même jusqu'à retrouver un ancien commandant de sous-marin allemand, l'auteur tisse une trame digne des meilleurs polars américains. - Marc Gadmer, Femme Actuelle

Un polar contemporain haletant, écrit avec élégance et extrêmement bien documenté, relatant une enquête autour d'un trésor de guerre des nazis échoué à Zanzibar. - Lionel Eskenazi, Marque-Page

À PROPOS DE L'AUTEUR

Chris Costantini se lance en 2008 dans l’univers du polar. D’abord édité au Masque et lauréat du prix de Beaune, ce qui contribuera grandement à lancer cette carrière, puis chez Michel Lafon, il tente, à raison, l’aventure de l’autoédition numérique avec la parution de Lames de fond. Le livre connait un succès immédiat auprès des lecteurs et se classe très vite parmi les best-sellers français, avec 15 000 exemplaires vendus.
Son âme de grand baroudeur fournit à ses romans leur cadre, inspiré de ses nombreux voyages – et le lecteur curieux sortira ses vieux disques de Monk et de Chet Baker pour prolonger l’univers jazz qui s’y trouve distillé.

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Seitenzahl: 288

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture

Page de titre

À mes enfants, Joséphine, Oscar, César et Achille.

À mon père René Bourgois, résistant : aux Allemands en quarante, aux intolérants, mais pas à un deuxième verre de calva et à un bon cigare.

Carte

1

J’ARPENTAIS DE BONNE HEURE un trottoir clair obscur façon Caravage, vers mon nouveau bureau de Détective. Un rendez-vous m’attendait.

Une journée de fin de printemps s’annonçait, trop belle pour ne pas charrier son lot inattendu de grains de sable. Je levai la tête, vieux réflexe depuis un fameux 11 septembre. Les récifs menaçants de Manhattan sur lesquels se tailladaient mes congénères quand ils échappaient aux squales du capitalisme, de la mafia et de la criminalité, défiaient un ciel céruléen. Dans le Pays basque, les pauvres peignaient leurs volets avec du sang de bœuf. À Big Apple, l’hémoglobine s’étalait sur toutes les façades et n’avait pas le temps de sécher : homicides, overdoses, suicides…

Après trente années à la Crim’, de la police de San Francisco au NYPD, j’avais jugé révolu le temps de soulever les pierres tombales, de distribuer de la maille de fer et de l’antimoine de différents calibres. L’idée d’échapper définitivement à une hiérarchie, où une paire « couard-politicard » remportait toujours la mise face à mes quintes flush, avait pris corps. Ma plaque de lieutenant s’était ainsi retrouvée en guise de check final sur le tapis vert de ce poker menteur. Sans regret. En guise de parachute doré, ne me restait qu’un paquet de miles gratuits sur « Crime Airways ».

Je n’étais pas homme à me retourner sur le passé. Et puis, j’avais vécu ma vie comme une minuterie, à appuyer souvent dessus pour la relancer. La retraite m’avait bien effleuré, mais le terme m’évoquait une défaite. Quand on a longtemps oscillé entre les frontières du bien et du mal, de la légalité et de l’illégalité, de la folie et de la raison, on ne rend pas son passeport aisément. L’humeur à « tarfouiner » et à combler les piaillements des oisillons nicotine et adrénaline nichés dans mes ventricules demeurait encore bien présente.

« Thelonious Avogaddro, Détective privé », en lettres encore fraîches, sur mes cartes de visite et sur la porte de mon bureau, allait dans le droit fil de l’expérience capitalisée. Mélange de rigueur, de disponibilité totale, de patience. Avec le loisir de choisir mes affaires. Et ça « sonnait » bien. Surtout dans la bouche de Bacall face à Bogart.

John Davenport, un vieux pote, m’accueillit, un large sourire aux lèvres. Aussi méticuleux que sa chevelure était cendrée et que ses sourcils étaient hirsutes. Ancien du MIT, Massassuchets Institute of Technology, il avait biberonné du high-tech depuis sa plus tendre enfance pendant que je me prenais pour Mc Queen dans Bullit.

Notre amitié avait parfois été mise à mal, mais elle était de celles qui rimaient avec toujours. John était un passionné, et j’aimais ce genre de types. En prime, il disposait d’un don exceptionnel pour les chiffres, à la limite de l’autisme. Un jour, alors que j’amarrais notre bateau après une virée du côté de Nantucket, il ne m’avait pas lancé assez fort le trousseau de la voiture qui avait fini dans la vase avec les bernicles. Impossible à retrouver, même après plusieurs plongées. John s’était alors concentré et s’était souvenu un par un des chiffres de la clé qu’il n’avait tenu que fugacement en main. On avait ainsi pu faire un double et démarrer la voiture.

C’est donc sans crainte que je lui avais laissé le sésame de mon bureau de détective privé, au cinquième étage du 278 Pearl Street à l’angle de Beckman, pointe sud de Manhattan.

Il installait depuis huit heures mon matériel informatique. Nous étions convenus qu’il m’en expliquerait le fonctionnement, même s’il savait que je n’en tirerais pas la quintessence. Comme de mon cerveau, selon certaines mauvaises langues. Mais, dans notre siècle fait d’apparences, ça ferait plus sérieux, bien qu’il y eût peu de chance que ma clientèle en fût dupe en me voyant m’escrimer d’un seul doigt sur le clavier. À cinquante-cinq ans passés, on ne se refait pas.

– Hé, Thel, ça gaze ?

Ses yeux globuleux me fixaient, les doigts lourds et velus en apesanteur face à l’écran neuf qui trônait sur mon bureau. La couperose de ses joues épaisses diffusait des effluves d’after-shave bon marché. J’exhalai vers lui une bouffée de cigarette en guise de réponse.

– Allez, rapplique ! insista-t-il. J’ai jusqu’à midi. Avec le nom que tu portes, tu devrais être à l’aise.

Sa référence au physicien Avogadro, mon homonyme à un d près, inventeur du nombre du même nom, me laissa de marbre. D’aucune utilité dans le quotidien, ce qui s’avérait plutôt décevant de la part d’un natif d’un pays auquel on devait pèle mêle ragazza, Ferrari, truffe blanche, haute couture, Verdi et place du Palio.

J’observai John à la dérobée. Ses initiales brodées sur une chemise de coton pâle se déformaient sous sa respiration lourde. Il portait nonchalamment sa cravate comme un étui pénien. Son costume aurait rendu dingue n’importe quel caméléon. Les yeux plissés devant l’écran, paumes immobiles, ses doigts virevoltaient sur les touches. Un Duke Ellington du clavier. Nous étions aux antipodes : marié, trois gosses, un boulot stable, une maîtresse, une carte de membre du Rotary, le dernier putter en vogue et une ordonnance renouvelable de Viagra. Bref, mon yang ou yin, je ne sais plus.

Après deux heures de Twitter, Facebook, Google, Excel, et autres barbarismes face auxquels j’arborais l’air contrit du chimpanzé Ham à bord de la première capsule orbitale, John m’arracha à mes rêveries. Soi dit en passant, je n’avais jamais élucidé pourquoi les Russes satellisaient des chiens, et la Nasa, des singes.

– Donc tu vois, là, tous les logiciels sont installés. File-moi une belle photo. Tu pourras ainsi te connecter avec ton réseau et tes amis… si tu en as toujours, avec ton caractère !

Mon caractère… J’avais parfois le coup de poing facile et mes dérives prenaient souvent l’apparence d’une bouteille. Surtout depuis la disparition de ma sœur puis de mon fils, et plus récemment, de ma mère.

Et puis, trente années à ajouter du fer à des criminels anémiques, ça marque. On connaît plus ludique. D’autant que le statut de flic imposait une réserve qui avait fini par éroder mon âme espiègle de joyeux drille caractéristique de mon enfance. Alors, sans aller jusqu’à me trimbaler avec Humour is back sur mes tee-shirts, j’avais décidé d’explorer les catacombes de mon esprit, dans l’espoir de prendre ensuite les choses plus à la légère. Je m’étais ainsi retrouvé plusieurs fois dans le cabinet de ma voisine de palier, une ostéopathe spécialisée dans l’énergie transgénérationnelle. Sous son action, les plaques tectoniques de mon âme se mouvaient en séismes moins brutaux. Je participais même à une vaste enquête d’Harvard sur le bonheur. Après inscription sur iphone, arrivaient plusieurs fois par jour des questions du type : Avez-vous bien dormi ? Vous sentez-vous bien ? À évaluer sur un curseur allant de « très bien » à « moyen » qui permettait de mesurer l’humeur du moment. À la fin, on recevait son « profil de joie ». Tout un programme.

Tut… tut… tut.

Nous sursautâmes. Carol Segrue, mon ex-coéquipière, m’informait par texto des suites de l’opération qu’elle avait subie plus tôt. Je l’aimais bien, cette petite avec laquelle j’avais clos ma dernière enquête de flic : une histoire glauque de prothèses et de drogue au cours de laquelle la nième femme de ma vie s’était envolée. Une dénommée Sue Barker. Pour le coup, je n’y étais pour rien. De toute manière, depuis la mort de ma mère, plus aucune femme ne pouvait me quitter.

« Thel, merci pour tes messages. Mon opération s’est bien passée. 95B ! Je pose ma dem’ après-demain. Je t’embrasse. »

À son entrée dans la Police, Carol arborait une poitrine hypertrophiée. 100 D, ou approchant. Un score de bataille navale qui touchait le croiseur de sa vie. On lui avait bricolé son holster, mais elle se plaignait régulièrement de douleurs au dos et au cou. Pas évident pour un boulot où on était censé courir vite.

On s’était pas mal vus depuis mon départ, consolidant un rapport mi-copain, mi-père / fille. J’étais son Baloo dans cette jungle urbaine. Vingt-six ans, brune piquante, des yeux pétillants. Le genre de minois charmant fait pour le sourire et sachant le faire naître chez les autres. Capable aussi de dureté, apanage de l’expérience. Dernière fille d’une lignée de quatre, alors que le père attendait désespérément un fils. Carol avait encaissé sa frustration sans mot dire, puis s’était empressée de quitter le domicile familial dès qu’elle avait pu. Après un cursus de droit, elle avait intégré la police. Bosseuse, astucieuse, son humour avait égayé mes dernières semaines de lieutenant, même si je ne partageais pas toujours ses avis sur mes cravates. En bonus, elle faisait mine d’ignorer les traces laissées par les tabourets de ces lieux que je fréquentais, où on défait les réputations.

Deux semaines auparavant, d’une moue espiègle, elle avait émis le désir de me rejoindre comme associée dans mon bureau de détective. La décence m’obligeait à lui rétorquer qu’il valait bien mieux rester dans un boulot stable où elle avait encore tout à apprendre que de rejoindre un vieux gredin dans une aventure des plus aléatoires. Un simple regard à mon carnet de commandes dictait ce conseil. J’avais bien depuis six mois résolu quelques affaires, mais pas de quoi arracher un demi-sourire à mon banquier, doper mon cholestérol ou acheter un costard chez Bloomingdale’s. Encore moins d’embaucher une secrétaire accorte.

Se faire une clientèle demande du temps. Il en va des secrets comme des rumeurs. Vous faites une confidence à une personne, qui s’empresse d’en parler à une autre, puis à une autre et au final… 111 personnes sont au courant. Je misais là-dessus pour asseoir ma réputation et distribuais à tout va des cartes à des vieux collègues, des attorneys, des indics.

Seuls les avocats échappaient à ma liste. Les chaînes TV étaient envahies de leur publicité, du type « parlez gratuitement à un avocat, vous ne le paierez que s’il vous rapporte de l’argent ». Tout était bon pour attaquer compagnies d’assurances, lieux publics, salles d’attente d’hôpitaux. Un avocat spécialisé dans les handicapés faisait fortune en mesurant trottoirs, ascenseurs inadaptés, défauts de parking… aidé par des détectives. Je ne mangeais pas de ce pain-là.

Finalement, il y avait de la place pour un deuxième bureau et je me fiais à mon instinct. Carol contribuerait à adoucir ma transition professionnelle.

Je revins m’asseoir près de John.

– Tu vois, thel.com, c’est plus simple qu’avogaddro-detective ou thelonious-detective non ? poursuivit-il.

J’approuvai la simplification, plus mémorisable et compréhensible dans toutes les langues.

– Veux-tu aussi un firewall pour tous les trucs de cul que tu vas recevoir ?

– Précise, dis-je, l’air de celui qui découvrait la vie.

– Quand on est branché sur internet, on reçoit un tas de messages indésirables. Axés baise surtout, si tu vois ce que je veux dire… Il existe des logiciels pour les filtrer.

– Alors ok, sauf ceux qui permettent d’allonger le pénis. Tu connectes l’ordinateur de Carol dans la foulée ?

– J’ai prévu de repasser cet après-midi pour tout finir. Tu seras là ?

N’étant pas du genre à voir plus loin que l’heure qui suivait, je m’apprêtais à répondre que oui, vraisemblablement, quand un bruissement se fit entendre sur le palier du bureau.

Un souffle.

Qui allait éteindre à tout jamais les cierges de mes espérances.

2

ELLE ÉTAIT ENTRÉE SANS BRUIT. Sa fragile silhouette se balançait comme un roseau, tout en pudeur.

– Puis-je ? susurra-t-elle.

John décida de s’éclipser sans coup férir et tenta d’éviter ce magnifique précipité de charme et de classe dont la seule présence élargissait les lieux.

Je la détaillai, nourrissant mon hobbie de trouver des similitudes entre le physique d’une personne et celle d’un animal. Rien à voir avec les cynocéphales, ces divinités à têtes canines, qui mettaient en avant la sauvagerie et la bestialité sous l’Égypte antique, Anubis en tête. Ni avec l’œuvre de Keith Haring et ses personnages à la gueule carrée de chien. L’observation d’un appendice nasal proéminent et d’yeux rapprochés me rappelait un loup, de grandes incisives et des bajoues un castor, une face plate une limande, un regard et un nez crochu un aigle, un double menton un pélican, etc. Il ne fallait bien sûr pas se fier aux apparences. Néanmoins, la ménagerie que j’avais envoyée derrière les barreaux comptait plus de faces d’hyènes et de coyotes que de premiers communiants.

La dame en question appartenait à l’aristocratie des cervidés, tendance biche. Regard brumeux, cou gracile, maintien élégant… Difficile de lui donner un âge. Dans les soixante ans, peut-être.

– Ce… c’est pourquoi ? bredouillai-je.

– Êtes-vous Thelonious Avogaddro, le détective ? minauda-t-elle.

Je hochai la tête et je lui proposai le canapé qui incitait normalement aux confidences. Le regard lumineux tranchait avec le teint de porcelaine. Muni de mon cahier de notes, je lui fis face, après m’être assuré sur un ton qui n’appelait pas de réponse qu’elle désirait ne rien boire : le frigo était vide.

Elle promena son regard sur les différents objets de décoration et l’étagère remplie de belles reliures traitant du droit et de la psychologie du crime, puis se concentra sur mon diplôme de détective.

– Ai-je affaire à Sam Spade ou à Nick Carter ?

Bonne pioche. Madame n’avait pas lu que Cosmo ou Vanity Fair. Je venais juste d’accrocher la licence obtenue auprès du département de justice et du FBI. À New York, aucun examen n’était imposé à un type qui avait mon passé, contrairement aux lois en vigueur en Alabama, en Alaska, au Colorado, entre autres. J’avais conservé mon port d’arme et m’entraînais encore au stand de la police.

– Plutôt un mélange de Nicholson en Jack Gittes et Rourke en Stanley White, répliquai-je. Sauf que les sparadraps sont scotchés à l’intérieur de mon crâne. Qu’est ce qui vous amène, Madame… ?

– Malowre. Ingrid Malowre, dit-elle en découpant bien les syllabes.

Un malowre pouvait donc venir seul.

– Puis-je fumer, détective ?

Je tendis un cendrier en argent, et farfouillai dans mes poches en quête d’un briquet et d’une Lucky. Devant mon air dépité, elle m’offrit l’une des siennes, longiligne. Elle exhala un écran de fumée qui m’exclut provisoirement de son monde et rejeta sa tête en arrière, de satisfaction.

– Je cherche un détective pour une affaire… disons un peu compliquée. On m’a conseillé de vous rencontrer.

Il me restait encore quelques amis sur cette planète.

– Peter Bertram, avocat au cabinet Bousquié, enchaîna-t-elle.

Les méandres de mes hémisphères se mirent en branle. Peut-être l’avais-je croisé dans un prétoire ou sur une enquête.

– Où exerce-t-il ?

– À Cincinnati, Ohio. Je vous vois venir avec votre haussement de sourcils. Ce n’est pas la porte à côté, et vous vous demandez quel est le rapport.

En prime, des talents de devin. Elle inhala profondément son Kentucky blond, et présenta son histoire.

– Je suis née le 8 janvier 1942. En Allemagne. Je n’ai pu avoir d’enfant. J’ai été mariée quarante ans à un homme courtois, mais sans imagination. On se lasse des gens sans aspérité, ne trouvez-vous pas, détective ?

Cela valait peut-être mieux que de se taillader au contact des miennes. De nouvelles volutes s’accordèrent à la danse de sa chevelure. J’observai attentivement le langage de son corps. Croisements de genoux, gestes des bras, regards : elle respirait l’énigme.

Le grain de sa voix retint aussi mon attention. Mes oreilles de chanteur occasionnel dans des boîtes de jazz repéraient les blocages qui s’insinuaient dans une colonne d’air. La voix est le sismographe des émotions. Une respiration concentrée autour du cou était le signe de gros troubles émotionnels pendant l’enfance. Plus l’individu s’en était affranchi au cours de sa vie, plus le souffle prenait racine profondément. Ingrid Malowre émettait des dissonances traduisant une souffrance.

Elle se souvenait que sa mère, une prénommée Gertrud, lui avait avoué avoir fui l’Allemagne nazie dans un paquebot en partance pour l’Amérique, en décembre 43. Dans ses bras, la jeune Ingrid et juste de quoi s’installer. Échouées dans le New Jersey, elles avaient vécu chichement de son petit pécule dans des hôtels modestes, jusqu’à pouvoir se fixer dans une pension. Elle n’avait jamais connu son père. Sa mère lui avait précisé qu’il avait été enrôlé dans l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle n’avait pas eu le temps de lui donner plus de précisions, elle était décédée brutalement le 9 novembre 46 : alors qu’elle traversait une rue, son chapeau s’était envolé. En se retournant pour le rattraper, elle avait été cueillie violemment par un camion. Morte sur le coup, selon le rapport de l’inspecteur. Aucun papier n’avait été trouvé sur elle, et son sac avait disparu. La police avait mené une enquête, sans résultat. Elles n’étaient pas restées assez longtemps à la pension pour qu’on connaisse leur nom de famille et personne ne s’était manifesté pour réclamer la petite Ingrid. Elle ignorait ce qu’était devenu son père. Elle avait bien été questionnée mais, nonobstant quelques souvenirs précis, le reste avait été très évasif.

– Je n’avais que quatre ans, s’excusa-t-elle.

Des clients de la pension, sans enfant, Paul et Audrey Malowre, l’avaient recueillie avec l’assentiment de l’administration, laquelle, en ces temps de guerre, s’était réjouie de trouver rapidement une solution. Les Malowre l’avaient inscrite dans une école publique, lui collant leur nom de famille sans autre forme de procès.

Paul Malowre était un type dur, ouvrier du bâtiment. Audrey faisait des ménages. Ils avaient du mal à joindre les deux bouts. Coup du destin, Paul Malowre travaillait alors à la maçonnerie de la maison d’un juge pour enfant, qui ne se fit pas prier pour officialiser cette nouvelle identité auprès de l’administration.

– Regardez, voilà tout ce qu’il me reste de cette époque.

Elle souleva son foulard qui masquait les rides de la gorge et retourna une médaille de la vierge où étaient gravés son prénom et sa date de naissance.

Intrigué, je repris une écoute de premier de la classe. Attirés par l’eldorado californien, les Malowre avaient décidé de déménager à l’été 48. Paul Malowre ne voulait pas s’embarrasser d’un enfant dans cette aventure. Ils avaient alors placé Ingrid dans un foyer d’accueil dans le New Jersey, avec la promesse de venir la rechercher une fois leur situation stabilisée. Ils étaient malheureusement décédés quelques mois après dans un accident de bus, du côté de Modesto.

– Tous ceux que vous approchez meurent aussi brutalement ? m’aventurai-je, réfléchissant à ce que je pouvais bien apporter.

Elle prit un bon moment pour réfléchir à la question, comme si elle n’y avait jamais pensé avant que je l’interroge.

– Non, rassurez-vous. Et puis mon existence n’a pas été si désagréable que ça. Le foyer dans lequel j’avais été placée m’a permis de passer une enfance et une adolescence studieuses. J’ai décroché un diplôme de styliste et dessiné toute ma vie des robes de mariées, ce qui me permet de vivre confortablement, encore aujourd’hui. L’homme que j’ai épousé était généreux. Il m’a laissé une belle somme.

– Il est décédé lui aussi ? m’écriai-je.

– Non, non, pouffa-t-elle, dévoilant des pattes d’oie qui soulignaient un regard espiègle. Il a été assez chic au moment de notre divorce.

Nous allumâmes une nouvelle cigarette. Les fumées se croisèrent en une figure de meeting aérien. « Le cœur percé », je crois. Elle rajouta quelques détails que je ne consignai pas, attendant toujours ce qu’elle me voulait.

– Vous ne vous rappelez donc pas de votre lieu de naissance ?

– Non. J’ignore tout de mes origines. Je suis seulement certaine d’être née en Allemagne. D’ailleurs, j’ai appris la langue à l’école avec une facilité déconcertante.

Elle se mit à réciter un poème, sans accent. Du Nietzche, précisa-t-elle. Pas la plus chantante des langues qu’il m’avait été donné d’entendre.

– Il y a trois semaines, Monsieur Peter Bertram, de ce cabinet d’avocat, m’a téléphoné pour me dire qu’un pli important allait me parvenir. Que mon père venait de mourir. Je… je croyais à une blague. Voilà ce que j’ai reçu, avec vos coordonnées annexées.

Elle plongea des doigts fins comme le bec d’un flamand rose dans le tréfonds de son sac et en extirpa une pochette plastifiée qu’elle me tendit. À l’intérieur, une carte postale en noir et blanc jaunie, pigmentée de salissure brune. Cartonnage épais, coins abîmés. On y voyait des maisons blanches à l’architecture arabisante, sur un promontoire en bord de mer. Quelques barques sur la grève. Vers la droite, sur fond de palmiers, deux embarcations de type boutre, ce bateau arabe à voile triangulaire. Une ligne courbe contournait deux bateaux de pêcheurs et séparait une partie basse réservée au texte. En typo de machine à écrire se détachait la légende : Stone Town 1945.

– C’est en Tanzanie, non ?

Elle acquiesça. La capitale de Zanzibar. L’Est de l’Afrique, sur l’océan Indien. Une écriture fine en allemand emplissait l’espace consacré.

« Ma chérie. Je suis assis sur un tas d’or grâce à mes oreilles. Je vous rejoins dès que je le peux et à nous la belle vie ! Embrasse notre petite Ingrid. H » traduisit-elle.

Pour le moins énigmatique, à moins que ce gars eût des oreilles de Mickey qu’il exhibait dans les foires. Dubitatif, je retournai la pochette avec précaution. Sous l’intitulé « post card » placé au centre, une adresse : Gertrud Schwarzbrod, 262 Highland street. New Jersey. United States. En haut à droite, la plus grande partie du tampon dateur mangeait un timbre collé à l’envers.

– Ça devait être l’adresse de la dernière pension où nous vivions avec Maman.

L’abîme de perplexité dépassé, et muni d’une loupe, je replongeai dans l’analyse de la carte. Le tampon à moitié effacé laissait apparaître la date : 14 juin 45. Le sigle fatigué « TGYA / TZ » indiquait qu’elle avait été postée de là-bas. Si mes réminiscences historiques ne me trahissaient pas, la Tanzanie s’appelait à cette époque Tanganyika Zanzibar. Une ancienne colonie germanique.

Le Zanzibar avait aussi été en son temps un fameux club de jazz sur Broadway. Cab Calloway s’y était produit le soir de la reddition du Japon, en août 45. Un hasard. Le speaker et les spectateurs avaient hurlé leur joie et il n’avait pu en placer une.

– Voilà, je n’en sais pas plus Détective.

– Appelez-moi Thel. Attendez, que je comprenne bien. Ce cabinet d’avocats vous envoie la carte sans autre précision. Vous ne les avez pas questionnés ?

Elle répliqua d’un ton sec.

– Bien sûr que si ! Je les ai appelés. Bertram m’a confié que H. Schwarzbrod était mon père. Qu’il venait de décéder. Il m’a affirmé qu’il ne pouvait rien me dire d’autre, précisant que dans l’Ohio, ce type de testament est protégé par le secret. Ce Bertram a été assez cavalier. Il a raccroché assez vite.

– Et son affirmation sur le secret est exacte ?

– Oui. J’ai vérifié auprès d’un ami juriste.

Je procédai à un calcul rapide. L’Allemagne nazie avait enrôlé à partir de 43 des hommes de plus en plus jeunes. Il en est toujours ainsi au crépuscule d’un conflit. Tenant compte de la durée de vie moyenne et d’un âge d’incorporation de dix-huit / vingt ans, H. Schwarzbrod avait dû s’éteindre à quatre-vingt-dix ans passés.

Un silence plana. De quoi résumer la situation. Ingrid Malowre venait de découvrir qu’elle s’appelait en fait Ingrid Schwarzbrod. Fille supposée de « H » et Gertrud. Allemande de naissance, sans attache déclarée. Elle avait perdu sa mère très jeune, puis avait été adoptée. Son père qu’elle croyait disparu venait de lui léguer une carte postale à sa mort. Bien mieux, par les temps qui couraient, qu’un portefeuille d’actions à Wall Street.

– Mais, on aurait dû trouver la carte dans les effets personnels de votre mère, puisqu’elle lui était adressée. Comment se retrouve-t-elle entre les mains de ce cabinet plus de cinquante ans après ?

Elle serra les lèvres en signe de désapprobation.

– Si je le savais, je ne serais pas là, détective.

Le mépris dans sa voix fouetta mon amour-propre. Je soulevai la pochette dans la lumière du jour, dans l’espoir qu’un secret apparaisse par transparence. Je relus le texte pour la forme, vu mon niveau d’allemand.

– Vous n’avez pas fait de recherches de votre côté avant de venir me voir, genre fichier de l’armée ?

– Si, bien entendu ! J’ai tenu à le retrouver. Le ministère fédéral de l’armée à Bonn m’a répondu laconiquement qu’il n’était sur aucune liste. Le consulat n’a pas été plus précis. Beaucoup de prénoms commencent par H : Hans, Herbert, Heinrich, Hermann, Hyéronimus… Chaque Land consigne ses propres archives, dont beaucoup ont disparu dans la déroute de l’après-guerre. Et j’ignore le nom de jeune fille de ma mère.

– Mais elle a bien eu des papiers américains, relevai-je. On devrait retrouver trace des formulaires remplis à son arrivée. La carte est adressée à Gertrud Schwarzbrod.

Ses lèvres dessinèrent un sourire chagriné.

– J’ai vérifié. Il n’y en a aucun d’enregistré à ce nom ! C’était la guerre et il y avait un grand laxisme dans toutes les administrations. Même sur internet, je n’obtiens rien. Je suis retournée dans le New Jersey… Tout a changé depuis mon enfance. La rue est bien là, mais plus la pension.

Pendant que l’Europe rendait les armes devant la puissante armée allemande, que la Chine était martyrisée par le Japon, nous nous remettions tout doucement de la grande dépression. Nous allions à notre tour basculer dans la folie guerrière, après l’attaque de Pearl Harbor en décembre 41. L’effort du pays se porta dans l’industrie militaire, avec le succès que l’on connaît. Les réfugiés passaient au second plan.

– Ma mère aura probablement eu l’occasion de lui faire savoir où nous résidions. Je ne sais pas… télex, morse… Possible également qu’elle n’ait même jamais reçu la carte, puisqu’elle est morte cinq mois après son envoi. Quelqu’un en aura pris connaissance. Pour tout vous dire, j’ai… j’ai même consulté une voyante et un magnétiseur.

Par politesse, je demandai le résultat.

– Les deux ont vu des choses assez semblables. Mon père aurait été issu d’une famille où l’art tenait une place très importante. Il aurait vécu dans un lieu entouré d’eau. Beaucoup d’eau.

Nous étions bien avancés. Moi, je baignais plutôt dans l’alcool et les emmerdements. « H » avait-il été architecte, peintre, musicien ? Que venait faire un don artistique pendant la guerre ? Dans la marine ? Beaucoup d’eau… Ville portuaire ? thermale ? bordant un lac ? un fleuve ? Je replongeai, c’est le cas de le dire, dans le concret.

– Votre mère était-elle juive, pour fuir ainsi l’Allemagne ?

– Non, pas que je sache. Et vous avez vu ma médaille chrétienne. J’avoue que je ne me suis jamais posé la question. Quant à notre départ d’Allemagne en 43, je n’ai pas d’explication.

Je tirai un autre écheveau.

– Il y a peu de chance qu’on puisse relever des empreintes. Mais on pourrait tenter un test ADN sur le dos du timbre. J’ai un bon ami coroner à la Crim’ qui pourrait nous aider. On aurait alors la certitude du lien de parenté.

– À combien se montent vos honoraires ?

La question ne m’effraya pas. Autant les artistes étaient gênés pour chiffrer leurs œuvres, autant j’avais pris conscience de mes qualités. Après un rapide comparatif de la profession et tenant compte de mes trente ans d’expérience, je proposai un tarif raisonnable.

– La première consultation est offerte. Mes honoraires sont de mille dollars la journée. Hors frais. Cela dit, j’ai l’impression que je vais devoir voyager.

Ses yeux s’assombrirent et les pupilles parurent en dévorer tout l’iris.

– J’ai l’intention de vous embaucher, mais pas de vous payer ! affirma-t-elle péremptoirement. En tout cas, pas de cette façon.

Avant que je lui aie signifié cette mauvaise réponse sur un buzzer imaginaire et indiqué la marche arrière, elle murmura :

– J’ai mieux à vous proposer. Beaucoup, beaucoup mieux.

Elle se pencha alors vers moi dans un bruissement de taffetas, juste assez pour que je puisse humer la pointe de Shalimar. Un maquillage étudié camouflait les rides. La maturité sculptait son visage. Les veines de son cou palpitaient. Je me sentais aussi nu qu’une valise sous un portique d’aéroport.

– Je souhaiterais que vous vérifiiez ce lien génétique et découvriez ce qui est arrivé à mon père. Mais surtout, s’il existe, que vous m’aidiez à retrouver le tas d’or ! En guise de salaire, vous aurez cinquante pour cent de ce que je récupérerai, précisa-t-elle d’une bouffée paresseuse.

Je me levai, un brin estomaqué, et m’approchai de la fenêtre. En contrebas, la cacophonie urbaine atteignait un pic, à peine étouffé. Monk, un génial compositeur de jazz, se positionnait aux carrefours de circulation et reconstituait ensuite sur son piano les dissonances perçues. Le front collé à la vitre glaciale, le regard perdu vers les agrafes jaunes et sombres qui suturaient le bitume, je tentais moi aussi de puiser l’inspiration. Elle perçut mon hésitation. Ce qu’elle annonça alors d’une voix atone, me glaça tout à fait.

– Je… Je suis malade. Lymphome ganglionnaire. Ce… c’est irrémédiable. Je… je n’en ai plus que pour quelques mois. Je le sais grâce à un ami médecin qui a bien voulu me dire la vérité.

Je me retournai. Avec des mots pudiques, elle détailla ses cinq années de combat contre la maladie. Vu son âge, elle avait trouvé illusoire d’accepter la chimio. Fatigues, vertiges et vomissements hachaient sa vie actuelle. Elle baissa ses yeux bordés de tristesse et ajouta :

– La carte m’a donné un coup de fouet. Je m’y accroche. Comprendre ce qui est arrivé à mon père me… disons que ça me maintient. Mais pour combien de temps…

Son soupir expulsa la fumée jusqu’à mon visage. Un mélange de tabac et de miasmes. Encore une, pensais-je pour moi-même. Encore une en souffrance qui venait s’agglutiner comme tant d’autres sur le ruban de mon destin, sans que je ne trouve la force de m’y opposer. J’aurais mieux fait de ne pas m’attendrir, mais je le fis. J’aurais mieux fait de la raccompagner illico à la porte, mais je ne le fis pas. Je décidai d’être factuel :

– Imaginons que je trouve de l’or. Désolé d’être brutal, mais… dans votre état, qu’en feriez-vous ?

Ses yeux s’enflammèrent. Elle répondit sur un ton sans appel.

– Je le léguerai à la recherche médicale.

Il n’y avait rien à redire.

Les interrogations s’enchaînèrent. Existait-il toujours, ce tas d’or disparu depuis plus de cinquante ans ? D’où venait-il ? Et juste une carte postale pour point de départ. Pas tout à fait la parcheminée roulée dans un étui de cuir de mes fantasmes d’enfant, mais pas loin.

Combien de temps avait-elle mis pour parvenir à destination ? Trois mois, six peut-être. Il y avait peu d’avions de ligne à l’époque. Le bateau semblait plus plausible. Passer par Suez ou Le Cap, franchir l’Atlantique…

Aux dires de sa fille, « H » avait fait la Seconde Guerre. Schwarzbrod… pas besoin d’être Goethe : cela voulait dire pain noir. J’eus le sentiment que je n’avais pas fini d’en manger en acceptant le dossier. Pas sûr non plus que ce fût prévu dans le test du bonheur de l’iPhone.

Je n’étais pas un homme d’argent. Néanmoins, l’idée de posséder un gros paquet me mettant définitivement à l’abri ne me laissait pas de marbre. Mais, la façon qu’elle avait eue de se mettre à nu m’avait touché. Et, sans le savoir, elle venait de mettre en branle mes bielles qui turbinaient à l’aventure.

Je m’assis pour lui faire part de ma décision.

Le plus terrible avec les femmes, c’est qu’elles vous achèvent avec le sourire.

3

LE RADIO-RÉVEIL M’EXTIRPA DES TÉNÈBRES. Six heures trente. Je me redressai brusquement, à peine conscient qu’il s’agissait des murs épurés de mon domicile de Pioneer Street. Le marchand de sable charriait plutôt des gravats ces temps-ci et un marteau-piqueur n’aurait pas été de trop pour soulever mes paupières.

Je m’étais encore couché tard, à une heure où les bleus ciel et nuit se confondent. Après le départ d’Ingrid Schwarzbrod, j’avais occupé l’après-midi à préparer la venue de Carol. Le gosier sec, l’envie d’une bordée chez Doumé, propriétaire du Jimmy’s, avait pris tout son sens. Mon terrier. Il y en a qui vont prier tous les jours. Chez Doumé, les tuyaux de l’orgue ressemblaient à des bouteilles, les icônes aux tableaux période Harlem jazz, les vitraux aux lumières troubles sur mes rétines noyées, l’encens à mon paquet de Lucky et l’hostie au blanc de la meringue qui nappait ses tartes au citron. Quand au silence recueilli, j’y avais droit vers les deux-trois heures du matin. Face à Doumé, qui avait l’élégance d’attendre un quart d’heure de plus avant de fermer. Crucial, un pote barman. Le cœur du réacteur de la machine policière. Informé de tout ce qui se passe en ville, comme le sont les putes, les chauffeurs de taxis et les dealers.

Je rampai hors de mon lit telle une limace aux premières gorgées de rosée et branchai les infos. Tout allait bien : les bombardiers bombardaient, les flingues flinguaient, les kalachnikovs kalachnikofaient, un peu partout sur cette planète avenante… L’Afghanistan, la plus longue guerre jamais entreprise par notre pays. Je zappai sur la fréquence jazz. Groggy, les jambes lourdes et la bouche pâteuse, je me téléguidai jusqu’à la salle de bain au pas cadencé de Blues march. De longues secondes s’écoulèrent avant que je ressente le jet brûlant. Je me rasai consciencieusement, tout en détournant le regard des zébrures qui creusaient mon visage. Une rapide giclée d’Old Spice me régénéra tout à fait.

Habillé de jeans et d’un pull mauve, j’aérai le loft. La pluie s’était calmée. Une odeur de pelure de crayon montait de l’asphalte. L’aurore asthmatique pointait de pâles lasers sur Big Apple, sublimant les coups d’équerre des architectes star. Les rois faisaient appel à Michel Ange, Léonard de Vinci… Face à moi, le skyline, « l’œuvre » des seigneurs des temps modernes, entre carrières de phallus et failles de micas. Telles des plaies sous le sel, les vicissitudes de mon âme se creusaient, jusqu’à devenir des arroyos, puis des canyons. Comme les artères de Manhattan. C’est en ce sens que je ressentais cette ville comme une texture intime.