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Ses cauchemars empirent, les meurtres se multiplient et Marie verra sa vie se décomposer petit à petit...
Anamnèse, ou les effets qu’un choc émotionnel peut provoquer sur l’esprit…
ANAMNÈSE, n.f. (du grec anamnêsis) * 1° Médecine : histoire de la maladie retraçant les antécédents médicaux * 2° Psychiatrie : évocation de son passé par le patient * 3° Esotérisme : le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).
Marie, psychanalyste en proie à des cauchemars aussi sinistres que sanglants, tente de découvrir ce qui se cache derrière les images atroces qui l’assaillent chaque nuit. Qui est cette femme poignardée à mort qui l’implore ? Pourquoi lui demande-t-elle pardon ? Et quel est ce secret qu'elle ne veut plus entendre ?
Dans sa descente en enfer, des secrets seront dévoilés, des masques tomberont, la vérité éclatera. Mais qui va en subir les conséquences ? Marie ? Sophie ? Luc ? Ou encore Jack Lee dont Marie est devenue l’obsession… ?
Un thriller aux frontières de l'inconscient. N’oubliez jamais qui vous êtes...
Ce roman psychologique mêlant suspense, crimes morbides et enquêtes policières ne vous laissera pas de marbre !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Salvatore Minni est né le 13 février 1979 à Bruxelles. Dès son plus jeune âge, il est attiré par toutes les formes d’écriture. Fasciné par les langues en général, il entreprend des études de traducteur. Le métier de professeur lui permettra ensuite de transmettre sa passion aux étudiants qu’il croisera lors de ses cours. À travers ces années et ses expériences, tant professionnelles que privées, les idées ne cesseront de fuser en grand nombre et donneront finalement naissance à l’écriture d’une histoire à multiple facettes…
Retrouvez l’auteur sur www.salvatoreminni.com ou sur Facebook (Salvatore Minni Officiel)
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Seitenzahl: 271
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À toi qui, en toute discrétion, me soutiens comme personne…
« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul. »
Arthur RimbaudAdieu – Une Saison en enfer
À la veille de ses trente-cinq ans, Rosalie avait commencé à se lever la nuit. Insomnies chroniques. Elle allait dans sa cuisine, s’installait à la table qui trônait au centre et s’allumait une cigarette. La pièce n’était pas très propre, les assiettes empilées dans l’évier, le plan de travail couvert de miettes. Rosalie n’avait jamais été une femme d’intérieur, elle préférait sortir et s’amuser.
Lorsqu’elle descendait à la cuisine, Rosalie allumait rarement la lumière, la lueur du réverbère qui traversait les interstices du store suffisait. Elle savait lire toutes ces ombres familières et les regardait en écoutant le silence agréable qui l’enveloppait dans le noir. Rosalie aimait se sentir seule. Elle ne s’était jamais installée dans une relation amoureuse. Besoin de personne. Elle préférait les relations d’un soir. Mais, cette nuit-là, sans qu’elle puisse dire pourquoi, elle n’aurait pas détesté la présence d’un de ses amants. L’obscurité lui semblait étrange, presque menaçante.
De deux doigts, elle écarta les lames du store et observa la rue. De loin en loin, la lumière blafarde des éclairages publics, bien trop espacés pour illuminer la rue, crevait les ténèbres. Rosalie tira lentement sur sa cigarette avant d’exhaler un long nuage bleu gris et le vit s’évanouir brusquement, au moment précis où elle sentit un courant d’air frais lui frôler l’échine. Elle se retourna en levant les yeux au ciel : elle avait encore oublié de fermer la porte de la véranda. « Un jour, tu vas retrouver un rat dans ton lit, il ne faudra pas t’étonner ! » se dit-elle à haute voix en refermant le clapet de son cendrier. Des cendres étaient tombées sur le carrelage. Elle humecta son index et se baissa pour les ramasser. Elle n’eut pas le temps de se relever. Une douleur lui avait brûlé la joue. Une gifle. Puis une masse sourde dans son dos. Un coup de poing qui la fit s’agenouiller. Le goût du métal envahit sa bouche. Avec le choc, elle s’était mordu la lèvre. La vue de Rosalie se brouilla, elle ne parvenait pas à voir la silhouette, mais sentait très précisément son odeur. L’haleine de son assaillant était répugnante, un mélange de tabac et d’alcool. Elle eut l’impression que la pièce était devenue plus petite, comme si le couvercle d’un cercueil se refermait lentement sur elle. Elle tenta de reculer, mais sentit la porte froide du placard. Piégée.
L’homme ricanait. Un rire venu de l’au-delà, qui glaçait le sang. Rosalie tenta de s’agripper à une jambe de pantalon, mais reçut un coup de pied à la gorge qui lui coupa la respiration. Elle rassembla toutes ses forces dans son poing mais frappa dans le vide. L’inconnu s’assit sur elle. Rosalie, qui était une femme tenace, lui sourit pour lui montrer qu’elle n’avait pas peur. Il la gifla une nouvelle fois et la réduisit au silence à l’aide d’un torchon de cuisine. Le tissu s’imbiba rapidement de sang.
Des larmes de rage et de frustration emplissaient les yeux de la jeune femme. En coulant, elles se mélangeaient au sang qui souillait le bâillon. Elle voulut hurler, mais son cri resta bloqué dans sa gorge.
Prisonnière des cuisses de l’inconnu qui enserraient sa taille en étau, elle ne parvenait toujours pas à voir son visage. Elle tenta de le frapper, mais il la tenait fermement par les épaules. Elle ne s’en sortirait jamais. Elle se débattait, mais il était trop tard. Elle le savait, mais refusait d’abandonner. Lorsqu’il ouvrit la bouche, Rosalie frissonna. Une voix gutturale et monstrueuse.
— Tu perds ton temps, disait la voix. Tu commences seulement à souffrir. Je vais débarrasser le monde des gens de ton espèce. Tu vas payer pour le mal que tu as fait. Tu ne mérites pas la vie.
Il sortit de sa poche un énorme couteau japonais dont il fit doucement glisser l’étui qu’il posa à côté de lui. La lame blanche brilla dans l’obscurité, sous le vague reflet de l’éclairage public qui se diffusait dans la pièce.
Rosalie cessa de se débattre. Ses yeux étaient braqués sur quelque chose d’éloigné. Le regard fixe, comme si elle était soudainement prise d’une crise de catatonie. Ce n’était plus elle qui vivait cet instant interminable, c’était une autre. Elle était loin. Le temps s’était figé. L’aube n’allait pas tarder.
— Tu connais Shiva ? questionna l’assaillant.
Silence.
L’homme enfonça sa lame, tranchante comme un scalpel, dans la cuisse de Rosalie dont le hurlement de douleur fut étouffé par le bâillon.
— Je te pose la question pour la dernière fois. Réponds-moi d’un signe de la tête. Est-ce que tu connais Shiva ?
Rosalie, tête baissée, fit signe que non.
— Ça ne m’étonne pas ! Une femme comme toi ne connaît rien à rien. Tu n’es qu’un parasite. Inutile, comme les autres.
Rosalie ne comprenait pas ce que racontait le type. Sa jambe lui faisait terriblement mal, elle aurait presque souhaité qu’il l’achève sur-le-champ.
— Tu comprends maintenant ? Tu ne t’en sortiras pas ! C’est ce que méritent les personnes comme toi. N’imagine pas être la seule. Il y en a eu d’autres avant toi et il y en aura d’autres après. Le monde doit être nettoyé de sa vermine. Il est temps que le dieu de la destruction et de la renaissance fasse le ménage.
Son rire ricocha aux quatre coins de la pièce. Rosalie frissonna de terreur. Elle savait qu’elle allait mourir. Pour la première fois de sa vie, elle allait lâcher prise. L’homme avait raison, elle était une mauvaise personne, elle avançait dans la vie en se nourrissant du malheur des autres. Elle vit les coups de couteau s’abattre sur elle comme une pluie. Elle entendit très distinctement sa chair se déchirer dans un bruit effroyable. Elle ne sentait plus rien, le sang coulait. Rosalie ferma les yeux.
Elle pensa un instant à cette histoire qu’on entend partout : on voit sa vie défiler comme un film au moment de mourir. Mais c’était faux. Elle ne pensa qu’à sa fille. Sa fille. Et si elle avait fait le mauvais choix ? Si elle avait gardé sa fille avec elle, en serait-elle là aujourd’hui, à mourir sous les coups d’un cinglé ? La vie lui rendait la monnaie de sa pièce. Le prix fort. Elle ne pourrait jamais se racheter. Elle sourit. Un sourire absurde. Un sourire amer.
L’intrus admira son travail, satisfait. La vie quittait le corps de sa victime à mesure que le sang s’échappait de ses plaies. Il acheva son œuvre en gravant sur le ventre de Rosalie : S.H.I.V.A., de la pointe acérée de son couteau et quitta la maison.
Dehors, tout était encore calme. On devinait les premiers rayons du soleil. Il avait accompli sa mission, d’autres l’attendaient encore.
Crayon à la main, Jack Lee tentait de finir le sudoku qu’il avait sous les yeux. Il n’avait jamais été friand de ce genre de passe-temps, mais c’était un bon moyen pour s’empêcher de penser. La pièce était à peine éclairée. Jack Lee avait une sainte horreur de la lumière directe.
Il était en pleine contemplation de la grille du jeu lorsque la sonnerie stridente du téléphone retentit. Son cœur s’arrêta de battre. Pour le commun des mortels, un appel est souvent synonyme de bonnes surprises ou de conversations banales. Pour Jack Lee, c’était presque toujours une mauvaise nouvelle. Il redoutait plus que tout la mélodie métallique annonciatrice d’un appel. Il préférait communiquer par SMS, plus anonyme, plus radical.
Jack Lee ne téléphonait jamais à ses proches, mais les inondait de textos. Dans le fond, il adorait communiquer. Les échanges l’avaient toujours passionné. Il pouvait produire des centaines de messages par jour.
La sonnerie se faisait insistante. Jack Lee se décida à décrocher. Une voix inconnue au bout du fil :
— Allô, bonjour. Je parle à monsieur Lee ?
— Oui ?
— Je m’appelle Ingrid. Je travaille à l’hôpital Brugmann, pourriez-vous venir d’urgence, s’il vous plaît, il s’agit de madame Lee…
Jack Lee n’entendait déjà plus ce que l’infirmière lui disait. Il se leva, groggy. La tête lourde, il saisit son trousseau de clefs, sauta dans sa voiture et démarra en trombe. La distance qui le séparait de l’hôpital n’était que de quelques kilomètres mais le trajet lui sembla interminable avec l’habituel trafic dans Bruxelles. Il donnait des coups de volant dans tous les sens, hurlait tout seul dans l’habitacle. Un coup de volant à gauche. Il y était presque. Pendant qu’il rejoignait sa femme, il vit défiler tous les bons moments. Leur rencontre, leur mariage, la naissance de leur fille. Il allait tout perdre. Il évita un camion qui se déportait à la dernière minute. Il fallait garder la tête froide. Pas le moment d’avoir un accident.
Mais tout se liguait contre lui. Des nuages opaques se formèrent soudain et un rideau de pluie se mit à tomber sur son pare-brise. Le trafic ralentit instantanément. Klaxon. Jack Lee en aurait arraché son volant de rage. Il devait encore s’engouffrer dans la première rue sur sa gauche pour enfin rejoindre l’hôpital. Un dernier coup d’accélérateur. La voiture grimpa sur le trottoir, zigzagant comme un canard qu’on venait$ de décapiter. Il entra dans le parking souterrain. Le jour qu’il redoutait depuis des mois était arrivé. Cette journée serait la plus sombre de toute sa vie, il le savait. « Mon Dieu, ne m’enlevez pas aussi ma femme », implora-t-il en sortant du parking de l’hôpital.
La chambre de madame Lee était au rez-de-chaussée, à l’autre bout du bâtiment. Il se mit à courir. Jamais le couloir ne lui avait paru si long. Interminable. La gorge en feu, il ralentit, une peur panique. Surtout ne pas craquer. Tenir le coup. Il se mit à trembler. La luminosité des spots au plafond lui lacérait les yeux. Autour de lui, l’hôpital vivait son rythme imperturbable, des malades se dégourdissaient les jambes, les médecins draguaient des internes. Leur monde continuait de tourner, le sien était sur le point de s’arrêter à jamais.
Il arriva enfin devant la chambre, leva une main incertaine et poussa la porte. Les larmes qui noyaient ses yeux coulaient le long de ses joues creuses. Elle était là, allongée, sur le lit. Le visage serein, elle semblait sourire. Même morte, Émilie était toujours aussi belle. À ses côtés, une infirmière. Elle lui fit un léger signe de la tête avant de quitter la pièce.
Jack Lee s’avança lentement. Il avait l’impression que la langue brûlante du Diable lui léchait la nuque, une douleur indescriptible, physique. Il avait tout perdu. Il ne lui restait rien. Plus personne. Il était seul au monde. Il se baissa pour embrasser le front de sa femme. Ensuite, lentement, il blottit sa tête contre sa poitrine.
* * *
La sonnerie de la cloche arracha Jack Lee à ses pensées.
L’école était à une centaine de mètres de chez lui. Un gros bâtiment des années vingt, posé en plein milieu d’un large espace vert, qui servait de cour de récréation aux enfants. Jack Lee n’avait pas bougé depuis qu’il l’avait aperçue. Là, juste derrière la grille, à l’ombre d’un châtaignier, elle courait, criait, riait aux éclats. Lily. Il avait entendu d’autres gamins l’interpeller.
Il y avait de nombreux enfants autour d’elle, qui jouaient au ballon, à la corde à sauter, à chat perché. Elle lui ressemblait tellement. Un visage doux, des joues rosées, de longs cheveux blonds et un sourire qui éclairait la journée de tous ceux qui la croisaient. Il eut une pensée mélancolique pour sa fille. Jack Lee rentra la tête dans les épaules, comme pour enfouir ce que la voix lui soufflait : Regarde, c’est elle. Va la rejoindre. Serre-la contre toi. Dis-lui combien tu l’aimes. Et emmène-la chez toi. Jack Lee secoua la tête. Non. Ce n’était pas sa fille. Il aurait bien donné un bras pour qu’elle le soit.
Une nouvelle larme coula le long de sa joue. Soupir. Le vent se leva brusquement et emporta un petit tas de feuilles mortes. Les surveillants faisaient les cent pas en attendant que la cloche annonce la fin de la récréation. Chaque jour à la même heure, Jack Lee était là. Une part de lui-même espérait apercevoir sa fille jouer. Il savait pourtant que c’était impossible.
Son cœur s’était arrêté le jour où il avait repéré cette fillette qui ressemblait tant à Victoria. Il allait discrètement à l’école dès l’ouverture des portes, à la récréation du matin, à celle du déjeuner, à la fermeture. Une force irrépressible le poussait à observer cette petite fille. Il savait que son grand-père venait la chercher à pied. Il devait rester prudent. Un homme seul qui rôde autour d’une école est toujours suspect. Soudain, il sentit une légère tape sur son épaule. Il se retourna. L’instituteur de Victoria :
— Bonjour, monsieur Lee. Comment allez-vous ? Cela fait un moment que…
— Foutez-moi la paix, le coupa-t-il sèchement.
L’enseignant tressaillit en croisant son regard sombre.
— Oh ! Excusez-moi, je ne…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Jack Lee avait déjà tourné le coin de la rue. Il était hors de lui. Ce type avait osé interrompre ce moment. Ces précieux instants où il tentait d’entrevoir Victoria dans cette fillette au sourire solaire qu’il ne connaissait pas. Marchant à pas rapides, Jack Lee bouscula plusieurs personnes sans même s’en rendre compte. Autour de lui, la ville était en effervescence, les piétons étaient pressés, les conducteurs impatients et les cyclistes imprudents. Lui n’était qu’en colère.
De quoi se mêlait cet instituteur ? Il n’avait que faire de sa compassion. La casquette de Jack Lee s’envola sous une rafale de vent. Il ne prit même pas la peine de la ramasser. Il était bien trop pressé. On l’attendait. Jack Lee parcourut les rues à grandes foulées nerveuses, laissant échapper une litanie d’injures libératrices.
Marie saurait le calmer et le rassurer. Il avait besoin d’elle. « Surtout, ne lui parle pas de cette fillette. Elle risquerait de tout gâcher. » Il tenait bien trop à ses instants secrets.
Cette nuit-là fut mouvementée, comme toutes les autres. Des images troubles et effrayantes arrachaient souvent Marie à son sommeil. En sueur, à bout de souffle, elle ouvrit brusquement les yeux. Son cri de terreur résonnait encore dans la pièce. Les poings serrés, les ongles enfoncés dans ses paumes. Cheveux en bataille. Oreiller trempé. Joues humides de larmes. Marie se tourna sur le dos. Une pluie diluvienne s’abattait sur la ville et s’écrasait contre les fenêtres de sa chambre. Cette pièce la rendait claustrophobe. Les ténèbres dévoraient les murs, le sol, le plafond et elle eut l’impression que le lambris s’approchait lentement d’elle. Prêt à l’écraser. Elle tendit finalement un bras pour allumer sa lampe de chevet.
Toutes les nuits, elle était tourmentée et effrayée par ces images. Elle avait beau y réfléchir, elle ne comprenait pas leur signification. Toujours les mêmes scènes floues et oppressantes. Du sang suintant d’une blessure. Un couteau. Une silhouette lui tendant des bras diaphanes qui se découpait à contre-jour, sans révéler un seul détail de son visage. Au moment précis où elle allait découvrir l’identité de la silhouette, Marie se réveillait en sursaut. Chaque fois, la même frustration. Elle ne comprenait pas, elle en était arrivée à craindre son propre sommeil.
Marie se massa les paupières puis ouvrit les yeux. Sa vue resta floue de longues secondes. Entre rêve et réalité, son cerveau semblait tout mélanger. Elle était épuisée. Un étau lui enserrait la tête. Une sensation de gueule de bois. Et comme chaque fois, une légère douleur au cou. Elle s’assit sur le bord de son lit. Déjà les images morbides s’effaçaient. Mais elles restaient gravées dans son inconscient, Marie le savait. Elle avait malgré elle la sensation d’avoir réellement vécu cette scène.
Elle balaya la chambre de son regard encore endormi. Ses yeux s’arrêtèrent sur la toile surréaliste qui se trouvait en face de ce lit où elle se sentait si seule. La lithographie que lui avait offerte Mathieu… Elle éprouva un mélange de nostalgie et de tristesse. Leur première rencontre resurgit soudain des limbes de sa mémoire. Marie était en première année de spécialisation-psychiatrie à la faculté de médecine. Mathieu était son professeur de psychotraumatologie. Lorsque son regard s’était posé sur elle, un frisson avait parcouru son corps tout entier. Elle ne voyait plus que ce jeune médecin aux grands yeux d’un vert pénétrant. Les étudiants qui remplissaient l’amphithéâtre n’existaient plus, il n’y avait plus que lui. Son charisme. Ses boucles blondes. Son sourire franc. Le temps était suspendu.
Mathieu l’avait invitée à trouver une place rapidement. Elle n’était pas en avance. Marie s’était excusée. Il lui avait lancé un sourire espiègle. Elle avait senti ses pieds décoller du sol. Ses joues s’étaient empourprées. Elle n’oublierait jamais ce jour. Ils en avaient souvent ri ensemble, après leur mariage.
Mathieu lui avait rapporté la lithographie quelques années avant sa disparition. Le Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grenade une seconde après l’éveil, de Salvador Dali. Elle se dit qu’elle aurait pu poser pour cette peinture, que ce corps nu et vulnérable d’une femme endormie qu’attaquaient des tigres affamés, c’était très exactement elle. Elle se le disait chaque fois qu’elle s’endormait.
Dehors, d’énormes nuages bas se bousculaient. Un éclair finit par déchirer le ciel. Les gouttes de pluie s’écrasaient contre les vitres, comme des moustiques sur le pare-brise d’une voiture. Les sillons argentés qui zébraient le ciel éclairaient la chambre comme un stroboscope. Marie ne parviendrait pas à se rendormir. Sans réfléchir, elle se leva, entra dans la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage. Elle s’arrêta net en croisant son regard dans la glace. Des cheveux ternes encadraient un visage blafard, des joues creuses. Elle était face à une étrangère. Elle avait vieilli de dix ans depuis ces cauchemars. Et depuis la disparition de Mathieu, elle ne prenait plus soin d’elle. Seul son travail comptait désormais, son unique raison de vivre.
La sonnerie du téléphone interrompit le silence religieux qui régnait dans la pièce. Marie quitta la salle de bains, s’approcha de la table de nuit et décrocha. Au bout du fil, la voix était ferme et claire.
— C’est moi, Paul.
— Paul ? Je ne connais aucun Paul… Je pense que vous faites erreur !
— Je ne crois pas.
— …
— Je veux que tu dises la vérité !
— La vérité ? Qui est à l’appareil ?
— Écoute, ne fais pas comme si tu ne me reconnaissais pas. Cette mascarade a assez duré. Il est temps que tu avoues ! Maintenant que j’ai retrouvé ta trace, je ne te lâcherai plus !
— Pardon ? Mais qui êtes-vous ?
Marie se passa une main dans les cheveux pour écarter les mèches qui lui cachaient la vue.
— Arrête de faire comme si tu ne savais pas.
— Bon… Écoutez. Soit vous me donnez votre nom, soit je raccroche. Votre plaisanterie ne m’amuse pas du tout ! Je ne comprends rien !
— Vanessa, écoute-moi bien. Si tu n’annonces pas publiquement que je ne suis pour rien dans cette histoire… J’ai ton numéro de téléphone… Trouver ton adresse ne sera pas bien compliqué…
— Vanessa ? Je ne connais aucune Vanessa. C’est une erreur. Au revoir monsieur.
Marie raccrocha et retira la prise du téléphone. Vanessa. Un frisson la parcourut. Elle ne connaissait aucune Vanessa ! Encore un qui ferait mieux de venir à mes consultations. Elle haussa les épaules. Étrangement, cet appel téléphonique lui avait fait oublier ses cauchemars.
Elle alla à la salle de bains et prit une douche rapide. Le jet d’eau chaude lui fit du bien, comme si les scories de la nuit se dissipaient lentement à travers le siphon. Elle s’habilla en vitesse, ouvrit grand les fenêtres et inspira l’air frais. Un léger picotement au cou la fit grimacer, mais elle n’y prêta pas attention.
Elle se prépara ensuite un petit-déjeuner léger, deux tartines au fromage blanc, une poignée d’amandes, quelques framboises et du thé vert au jasmin. Elle ne sortait jamais de chez elle l’estomac vide. Et la matinée s’annonçait longue. Aujourd’hui, elle avait rendez-vous avec le plus instable, mais aussi le plus fascinant de ses patients, Jack Lee. Un être complexe, une personnalité déroutante servie par une intelligence dangereuse. Marie le recevait plusieurs fois par semaine.
Elle quitta son appartement et monta dans sa voiture. Direction son cabinet, à moins d’une demi-heure de chez elle. Marie se souvenait de l’époque où elle était contrainte de partir très tôt pour ne pas arriver en retard à son premier rendez-vous. Il fallait compter une heure, au moins. À l’époque, elle vivait avec Mathieu dans ce luxueux appartement qu’elle adorait. Mais depuis la disparition de son mari, elle avait préféré s’installer ailleurs. L’endroit lui rappelait trop de souvenirs.
Elle s’engouffra dans l’avenue Franklin Roosevelt. De part et d’autre de l’avenue défilaient des ambassades et des maisons de maître, des bâtiments Art nouveau dessinés par Victor Horta, Paul Hankar ou Léon Delune.
Marie se gara, jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle avait meilleure mine. Les cauchemars de la nuit s’étaient presque évanouis. Elle descendit de sa voiture, la verrouilla et se dirigea vers la porte d’entrée de son cabinet. Elle se souvenait parfaitement du jour où elle était entrée dans cette pièce pour la première fois. Enfin son propre cabinet ! Elle en était si fière. Mathieu avait tout mis en œuvre pour la surprendre. Il avait découvert l’endroit, pris rendez-vous avec l’agence et l’avait déjà visité, sans qu’elle le sache. C’était au cinquième étage d’un bel immeuble de l’avenue Émile Duray. Mathieu était tellement convaincu que Marie tomberait amoureuse de cet endroit qu’il avait pris le risque d’avancer la caution. Il la connaissait bien. Dès les premiers instants, elle avait décidé que c’était là qu’elle voulait exercer.
Marie jeta un coup d’œil à sa montre. Il lui restait peu de temps avant son rendez-vous. Par la fenêtre, elle aperçut Sophie, son assistante, qui rangeait des documents, très consciencieusement. Marie se demanda ce qu’elle ferait sans elle. Elle sourit en introduisant sa clef dans la serrure et entra.
Comme toujours, Sophie était dans une forme olympique. Une énergie que beaucoup lui enviaient. Elle avait toujours été là pour la soutenir. Elles étaient devenues amies.
Les yeux pétillants et le sourire aux lèvres, Sophie s’approcha de Marie et lui fit une bise.
— Monsieur Lee a appelé, il va être un peu en retard ce matin. Profites-en pour prendre un bon thé vert au ginkgo, ça te donnera des forces pour supporter la longue journée qui t’attend, dit-elle en souriant.
— Ça ira, merci, j’ai déjà avalé un demi-litre de thé. Je vais plutôt boire un jus d’orange.
Sur cette phrase, Marie entra dans son bureau. Elle s’y sentait en sécurité, elle avait eu cette sensation dès qu’elle en avait franchi le seuil pour la première fois. La pièce était spacieuse et sobrement décorée. Marie aimait le style épuré, un minimum de meubles pour un maximum d’espace. Une statuette de Shiva, que son père lui avait rapportée du Cambodge, trônait dans un coin de la pièce. Quelques tableaux très colorés rehaussaient les murs blancs. Son bureau était un simple plateau de verre posé sur des tréteaux de métal à côté de la fenêtre et donnait, en contrebas, sur les Jardins de l’Abbaye de la Cambre. Les vitres étaient en verre securit depuis qu’un de ses patients s’était défenestré pendant une séance. En face du bureau trônait l’inévitable divan freudien, qu’elle avait choisi en cuir bordeaux. Marie était persuadée que cette couleur procurait un sentiment de quiétude à tous ses patients. À tous, sauf à Jack Lee…
Après quelques minutes, on frappa vigoureusement à la porte. C’était monsieur Lee. Une fois encore, elle fut impressionnée par son charisme. Comment un homme aussi séduisant pouvait-il être à ce point dévasté intérieurement ? La cinquantaine, svelte, élégant. Ses yeux sombres perçaient à jour quiconque s’aventurait dans leur profondeur abyssale. Un regard captivant. Inquiétant. Une barbe de trois jours lui mangeait le visage. Marie avait été troublée par cette beauté sauvage la première fois qu’elle l’avait rencontré. Et monsieur Lee continuait de la fasciner. Le genre d’homme dont toutes les femmes auraient rêvé. En apparence… Car, de tous les patients qu’elle avait eu l’occasion de traiter, Jack Lee était de loin le plus tourmenté. La colère le rongeait. L’amertume le consumait. Pour lui, l’espèce humaine n’était qu’une erreur de la nature.
Ils échangèrent une poignée de main. Marie lui fit signe de prendre place sur le divan.
— Comment allez-vous ce matin ? demanda-t-elle.
— Ça irait mieux si ce fichu divan n’était pas bordeaux, vous savez que j’ai horreur de cette couleur. Mais bon, vous semblez tellement attachée à cet objet.
Jack Lee savait pertinemment que ce canapé avait une valeur sentimentale pour Marie, mais c’était plus fort que lui, il lui faisait des réflexions à chaque séance. Comme chaque fois, elle ne releva pas. Il s’assit les bras croisés. Marie lui adressa un sourire bienveillant. Un psy s’intéresse au langage corporel : une moue peut dévoiler un conflit intérieur, des yeux baissés, la crainte d’affronter la vérité, mais des bras croisés expriment toujours un repli sur soi.
Marie prêtait attention à la moindre inflexion de la voix de ses patients, au rythme de leurs confessions et à la profondeur des silences qui les ponctuaient. Quelquefois, elle devinait les mots malgré les non-dits. Elle entendait le soupir réprimé, devinait la larme non versée, chaque indice lui permettait d’affiner son diagnostic. Pas avec monsieur Lee. Il refusait catégoriquement de s’allonger sur le divan. Il préférait lui faire face. Comme pour ne pas baisser la garde. Son histoire résonnait particulièrement pour Marie. Comme lui, elle souffrait de la perte de son conjoint, mais elle gardait naturellement le recul nécessaire au bon fonctionnement du processus thérapeutique.
— M’autorisez-vous à enregistrer notre séance, cette fois encore ? demanda Marie.
— Oui, vous savez bien que ça ne me dérange pas !
Marie prit son dictaphone et le mit en marche.
— Avez-vous passé une nuit moins agitée grâce aux nouveaux calmants que je vous ai prescrits ?
— Pour être franc, non. Je continue de faire ce cauchemar. Toujours les mêmes images, répondit-il en soupirant profondément. Comme chaque fois, je vois du sang, ma petite fille, et une succession de projections rapides, comme sous les flashs d’un photographe. La voiture de ma femme, un camion, le sang qui éclabousse le pare-brise, ma fille qui hurle. Mais la nuit dernière, un nouvel élément est apparu.
À mesure que Jack Lee parlait, de légers plis d’inquiétude barraient son front bien trop ridé pour son âge. À travers la baie vitrée, un nuage passa devant le soleil. La pièce s’assombrit brusquement. Cela ne dura qu’une seconde. Une seconde durant laquelle monsieur Lee parut plus inquiétant qu’inquiet.
— Quel est ce nouvel élément dont vous parlez ? Marie posa la question très lentement. Elle savait qu’à partir de cet instant, elle devrait s’adresser à son patient avec douceur et prudence. L’évocation de ses rêves rendait toujours monsieur Lee nerveux et agressif. Elle bascula en arrière dans son fauteuil.
Comme pour se protéger.
Monsieur Lee plongea son regard sombre dans celui de Marie. Il affichait un sourire imperceptible. Elle avait toujours l’impression qu’il se moquait d’elle.
— Le camion. La voiture. Ma fille… du sang… le parebrise… ma femme…
Des perles de sueur firent leur apparition sur son front.
— Monsieur Lee, gardez votre calme. Respirez lentement. Parlez-moi de ce nouvel élément.
Dans tous ses cauchemars, il n’était jamais parvenu à distinguer le visage de sa femme. Un halo éblouissant l’empêchait de l’apercevoir. Marie se dit qu’il avait dû, cette fois, la voir. C’était sans doute cela, l’élément nouveau. Elle l’encouragea d’un geste à continuer.
— Comme toutes les nuits, j’ai vu des scènes disparates se succéder à un rythme effréné. Je vois un camion rouler à toute allure. La seconde d’après, j’aperçois la voiture dans laquelle se trouvaient ma femme et ma fille. Mais cette fois, c’était différent, il y avait un fragment supplémentaire.
— Lequel, monsieur Lee ? demanda Marie avec douceur.
Il semblait pétrifié. Se contentait de fixer la jeune femme. Elle avait du mal à soutenir son regard. Cet homme l’impressionnait. Il irradiait de lui un tel magnétisme. Troublant et effrayant. Son instinct de psy était en alerte à chaque rencontre. Marie se racla légèrement la gorge. Jack Lee finit par répondre.
— Un camion… la voiture… le sang jaillit… la voiture fait des tonneaux… Victoria hurle… VANES-SAAAAAAAAAAAA !
Le sang de Marie se glaça. Une rafale polaire vint la gifler en plein visage. L’homme qui lui avait téléphoné la nuit passée l’avait appelée Vanessa ! Ce n’était pourtant pas monsieur Lee qu’elle avait eu en ligne. Elle aurait reconnu sa voix rauque entre mille. Y avait-il un lien entre ce Paul qui prétendait la connaître, Vanessa et monsieur Lee ? Marie resta figée face à son patient. Il continuait de parler, mais elle ne l’entendait plus. Paul, Vanessa, monsieur Lee ? Il devait s’agir d’une coïncidence.
— Docteur ? … Docteur ? … Vous vous sentez bien ?
Silence.
Le regard dans le vide, elle avait posé la main droite sur son cou et se grattait du bout des doigts.
— Docteur !
— Oui… Excusez-moi.
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui, ça va. Mais dites-moi, vous avez crié Vanessa
Qui est-ce ? Votre femme ?
— Vanessa, ma femme ? Enfin docteur, vous savez bien que mon épouse s’appelait Émilie.
— Dans ce cas, qui est Vanessa ?
— Je ne sais pas ! Je ne me souviens pas d’avoir prononcé ce prénom.
— Je peux vous assurer que vous l’avez dit.
— Je ne vois pas pourquoi je parlerais d’une personne que je ne connais pas ! Je ne connais aucune Vanessa !
— En êtes-vous certain ? reprit Marie avec patience. Il fallait qu’elle insiste, qu’elle suggère des pistes. Vanessa pourrait faire partie de vos souvenirs enfouis, une amie d’enfance, une petite amie peut-être ?
Elle regardait fixement son patient, il semblait croire fermement ne jamais avoir prononcé le nom de Vanessa.
— Docteur, nous perdons notre temps… J’ai dit Émilie, un point c’est tout.
— Entendu. Continuons la séance, si vous le voulez bien.
Jack Lee semblait excédé. Il avait horreur qu’on mette sa parole en doute. Il se leva et annonça son départ.
— Je reviendrai mercredi matin, comme d’habitude.
Il salua sa thérapeute et quitta la pièce en claquant la porte. Marie ne s’offusqua pas de ce comportement. Il arrivait souvent que monsieur Lee décide d’écourter les séances pour une raison ou une autre. La moindre contrariété l’agaçait et il préférait partir. C’était le seul de ses patients qui décidait lui-même de la fin de la séance.
Lorsqu’il fut parti, Marie prit le dictaphone qu’elle avait posé sur le bureau au début de la séance. Réécouter les enregistrements l’aidait à mieux comprendre l’état d’esprit de ses patients. À lire entre les lignes, se préparer pour la séance suivante. Elle rembobina la mini-cassette et appuya sur la touche play. L’enregistrement commençait au moment où Jack Lee répondait à la question concernant les nouveaux calmants prescrits. Elle l’écouta jusqu’au bout.
Marie appuya machinalement sur la touche stop. Elle était stupéfaite et effrayée par ce qu’elle venait d’entendre. Comment était-ce possible ?
Elle décida de repasser la bande, son pouce pressa à nouveau la touche play :
— Alors, avez-vous passé une nuit moins agitée grâce aux nouveaux calmants que je vous ai prescrits ?
— Pour être franc, non. Je continue à faire ce cauchemar qui me torture. Toujours les mêmes images…
Mais la cassette s’achevait sur le hurlement de Jack Lee : « EMILIIIIIIIIIIIIIIIIE ! »
Marie tourna la tête vers la fenêtre. Quelque chose en elle avait changé. Des cauchemars récurrents, des hallucinations auditives. Ce n’était pas bon signe. Elle le savait mieux que personne. Elle se sentit soudain seule au monde.
