Anticipation N°3 - Marcus Dupont-Besnard - E-Book

Anticipation N°3 E-Book

Marcus Dupont-Besnard

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Beschreibung

Que deviendrait notre humanité si les structures de la société venaient à disparaître ? Comment notre rapport à la nature en serait-il bouleversé ? Dans cette enquête, Marcus Dupont-Besnard et Jeanne L'Hévéder explorent les « mondes après la fin du monde » comme des laboratoires de pensée des renouveaux possibles. Derrière son apparent chaos, l'imaginaire post-apocalyptique apporte une lecture critique de notre époque, mais aussi des formes d'espoir et des pistes de solutions face aux défis actuels. Cette exploration plonge dans les récits de l'après au fil d'entretiens avec des romancières telles qu'Estelle Faye et Ketty Steward, le directeur narratif d'Horizon Zero Dawn, une character artist de The Last of Us Part II, la créatrice de Y le dernier homme, le coscénariste de Mad Max Fury Road. Se croisent aussi des regards scientifiques, sociaux et historiques sur les effondrements climatiques et humains, avec des collapsologues comme Pablo Servigne, ainsi qu'une biologiste, un géographe, une historienne, un paléontologue, pour relier l'imaginaire à nos réalités passées, présentes et futures. Recommandée par Élisabeth Vonarburg, Bifrost, le blog L'Épaule d'Orion et le podcast C'est plus que de la SF, la revue Anticipation a été nominée deux fois au Grand Prix de l'Imaginaire.

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Autres numéros :

N°1 : Transhumanisme

La science va-t-elle modifier l'espèce humaine ? (Juin 2018)

N°2 : L'odyssée spatiale

Irons-nous vivre loin de la Terre ? (Septembre 2019)

Illustration de couverture :© 123RF / Tithi Luadthong

PILOTÉ PAR MARCUS DUPONT-BESNARD & JEANNE L'HÉVÉDER

SOMMAIRE

PARTIE 1 : DÉPASSER LA FIN DU MONDE

PARTIE 2 : NOTRE HUMANITÉ MISE À L'ÉPREUVE

PARTIE 3 : SURVIVRE NE SUFFIT PAS

PARTIE 4 : UN RAPPORT À LA NATURE BOULEVERSÉ

PARTIE 5 : LA CONTINUITÉ DES MONDES

PARTIE 6 : QU'IMPLIQUE LE RENOUVEAU ?

AVANT-PROPOS

Que peuvent nous dire les nouveaux mondes qui émergent après la fin du monde ? Cette question remet d'emblée en question la notion même de fin, portant le focus sur l'« après ». Que pouvons-nous trouver en regardant au-delà du chaos apparent de la fiction post-apocalyptique, pour y chercher les formes de renouveau et d'espoir qu'elle dépeint, les messages qu'elle adresse à notre présent ? Nous avons pris ces œuvres comme un laboratoire de pensée utile, qui regarde notre humanité depuis le futur, qui nous met à nu, révélant les craintes, désirs et besoins de notre époque. Le « post-apo » est une littérature de solutions astucieuse : elle avance masquée, on ne la repère pas comme telle !

Notre approche est aussi motivée par un phénomène actuel : notre quotidien est imprégné de représentations apocalyptiques. Le changement climatique et l'extinction de masse que connait la biodiversité sont indéniables. La pandémie et le confinement ont bousculé nos vies, nous confrontant à des paysages et des situations qui semblaient n'appartenir avant qu'au « post-apo ». Le discours des collapsologues évoque la possibilité d'un effondrement de société en cours ou à venir.

À travers la fiction, mais également la science et l'histoire, ce numéro fait constamment des allers-retours entre présent et futur pour comprendre, à travers les « après » post-apocalyptiques, comment l'humanité perçoit son avenir et son champ des possibles.

Marcus Dupont-Besnard Jeanne L'Hévéder

The Last of Us Part II, célèbre jeu vidéo post-apocalyptique. (Image : Sony / Naughty Dog)

PARTIE 1 DÉPASSER LA FIN DU MONDE

YANNICK RUMPALA

NATACHA VAS-DEYRES

KETTY STEWARD

MANOUK BORZAKIAN

BRENDAN MCCARTHY

« Commençons avec la fin du monde – pourquoi pas ? On en termine avec ça, et on passe à quelque chose de plus intéressant. »

Ces mots, issus du prologue de La Cinquième Saison de N.K. Jemisin, représentent avec piquant la démarche derrière la plupart des récits post-apocalyptiques contemporains. À l’origine, il y a certes la fin du monde, une catastrophe lente ou soudaine qui bouleverse tout. Mais pour ce genre fictionnel, il ne s’agit là que d’un point de départ pour dresser les « après » possibles. Comment les êtres humains vivent-ils ce monde désordonné ; comment s’organisent-ils socialement dans ce contexte ; qu’est-ce qui perdure ou non de leur humanité ; pourquoi en sont-ils arrivés là ; quelles conclusions peuvent-ils en tirer ? Ces « après » post-apocalyptiques sont des expériences de pensée, incarnant un renouveau qui se trouve être un miroir déformant de notre époque, de nos craintes, de nos désirs.

La fiction post-apocalyptique n’est d’ailleurs pas dystopique par essence. Tous les récits du genre ne font pas ce choix. Même lorsqu’on y trouve des avenirs sombres et chaotiques, se cachent très souvent des formes d’espoir sur notre capacité à conserver ou reconstruire des liens humains, à bâtir quelque chose de nouveau sur ce ciment. Plus largement, ces récits ont peut-être beaucoup à nous apprendre sur ce qui forge notre humanité. Que serait La Route, de Cormac McCarthy, roman post-apocalyptique majeur, sans la connexion profonde qui unit le père et le fils ? Le récit, aussi brutal soit-il, n’aurait pas la même teneur sans cette tendresse.

Ensuite, les « mondes post-apocalyptiques » n’appartiennent pas seulement au domaine de l’imaginaire. La planète a connu plusieurs extinctions, des sociétés humaines ont disparu, des villes ont fait face à des destructions nécessitant de les rebâtir ou de les abandonner, des vies humaines ont connu des effondrements à l’échelle individuelle ou collective. Les mondes post-apocalyptiques sont tous ces lieux et toutes ces structures qui, à un moment donné, ont connu une « fin », mot qui porte aussi en lui la notion de changement, de transformation.

« Voici ce qu’il ne faut pas oublier : la fin d’une histoire n’est que le début d’une autre histoire. [...] Quand on dit “C’est la fin du monde”, il s’agit le plus souvent d’un mensonge, parce que la planète va bien », relève la narratrice dans le roman de N.K. Jemisin.

La fin du monde

À l’image de N.K. Jemisin, il nous faut aborder brièvement la fin du monde en préambule avant de partir en quête de ce qui s’ensuit.

« Nous avons tous et toutes notre apocalypse personnelle », nous soutient l’écrivaine Élisabeth Vonarburg. « Et c’est toujours “la fin du monde” quelque part pour quelqu’un, comme le faisait justement remarquer Yana Vagner au cours des discussions autour de son diptyque Vongozero : guerres, révolutions, ouragans, tremblements de terre, tsunamis, à défaut de la mort personnelle. Nous avons toujours projeté notre propre fin sur le cosmos, et nous le faisons encore : la fin de l’Humanité, ou du moins sa survie problématique, comme fin de tout. »

On retrouve la fin du monde dès l’épopée de Gilgamesh, récit épique de la Mésopotamie, écrit en sumérien autour du XVIIIe siècle avant notre ère et souvent considéré comme le premier roman de l’humanité. Dans cette épopée, le personnage d’Uta-Napishtim est chargé, par la divinité Enki, de construire un navire appelé Le Sauveur de la Vie, afin de faire face au déluge provoqué par la colère des dieux. Le héros, Gilgamesh, se destine à rencontrer ce survivant, à qui les dieux ont conféré l’immortalité en compensation. Cette histoire fait écho à la séquence biblique de l’Arche de Noé et à d’autres textes. C’est le fameux déluge, mythe présent dans de nombreuses cultures et qui a tout d’une apocalypse à laquelle l’humanité aurait survécu.

Si le déluge se situe dans un passé, l’humanité aborde aussi la fin du monde comme une sorte de prophétie se situant dans l’avenir. Le mot « apocalypse » est d’origine religieuse. Il signifie « levée du voile », « révélation », « dévoilement ». Dans l’Apocalypse biblique, ce n’est pas une transition ni un simple changement : il s’agit d’une rupture radicale appelant l’avènement d’un monde nouveau, décrit comme parfait et qui efface totalement l’ancien. Dans cette approche, la fin du monde représente une ligne de démarcation stricte. D’autres religions ou spiritualités font apparaître une dimension plus cyclique. Dans la mythologie nordique, le Ragnarök se définit par des cataclysmes menant à une renaissance fertile de la Terre. Mais là encore, le monde d’avant se trouve effacé.

De nos jours, même dans des approches déconnectées de la religion, la fin du monde reste un discours présent. La notion d’effondrement, plus spécifiquement, n’a probablement jamais autant infusé les débats. Celles et ceux qui épousent cette possibilité évoquent des risques sociétaux, économiques et écologiques pouvant mener à une fin lente ou soudaine du monde thermo-industriel – c’est-à-dire un monde dépendant d’une industrie à base d’énergies fossiles. Ce questionnement a émergé concrètement en 1972 lorsqu'un important groupe de réflexion – le Club de Rome – a publié Les Limites à la croissance (ou Rapport Meadows). Ce document pointait les dangers écologiques de la croissance économique et démographique dans un monde « fini », limité en ressources.

Pour certains historiens et archéologues, la notion d’effondrement est pertinente pour analyser la chute de sociétés passées, comme l’Empire romain ou la société maya. « Ainsi, de même que pour les Anasazis et les Mayas, [...] l'effondrement de la société pascuane [Île de Pâques] suivit rapidement le moment où elle avait atteint un pic démographique, où la construction de monuments était intensive et où l'impact humain sur l'environnement était le plus marqué », écrit le géographe Jared Diamond, dans Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, un essai au fort retentissement médiatique en 2005.

Le mouvement de la collapsologie s’est récemment emparé de l’effondrement en diffusant ce sujet auprès du grand public. Le mot « collapsologie » (néologisme signifiant l’étude de l’effondrement) est apparu en 2015 dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Avec Gauthier Chapelle, Agnès Sinaï ou encore Yves Cochet, les collapsologues postulent que l’effondrement de notre société a peut-être déjà commencé, et qu’il est le résultat de facteurs interdépendants.

Nous reviendrons sur ces approches, et leurs critiques, dans les parties suivantes. Bien que toutes ces théories sur l’effondrement ne fassent pas l’unanimité, leur existence même est évocatrice tout à la fois de craintes et de désirs. Dans la pop culture, la production d'œuvres post-apocalyptiques s’est clairement intensifiée ces dernières années. Sur une liste de 340 films post-apocalyptiques réalisés depuis 1916, on en trouve 175 sortis au XXIe siècle, soit plus de la moitié de la liste.

Commencer par la fin pour mieux la nier

Comme la plupart des mouvements dédiés à l’effondrement, la littérature post-apocalyptique traite d’une fin du monde issue de causes anthropiques – provenant directement ou indirectement de l'activité humaine. D’ailleurs, pour cette raison, Élisabeth Vonarburg estime que le genre n’est pas dénué de tout lien avec la dimension spirituelle de l’apocalypse : « Si l'on considère la présence sous-jacente de la notion de péché dans la réflexion contemporaine sur l’apocalypse, avec ses variantes laïques “erreur” ou “faute”, on voit que la dimension spirituelle est toujours bien présente. » Il est vrai que les œuvres post-apo contiennent toutes un questionnement sur les erreurs du passé – un passé qui n’est autre que notre présent. « Qui a tué le monde ? » est l’une des phrases marquantes du film Mad Max Fury Road. C’est un genre qui, à l’image de la sciencefiction dans son ensemble, représente une littérature d’alerte.

Malgré ce lien avec une dimension spirituelle, il se trouve que la fiction post-apocalyptique se distingue nettement de l’apocalypse. Une œuvre considérée comme fondatrice de ce genre contenait déjà l’une de ces différences : Le Dernier Homme, de Mary Shelley, en 1815. Dans l’Apocalypse biblique, la fin du monde est une fin de tout, entraînant avec elle tout le vivant, car le destin de la planète est rattaché à celui de l’humanité. En contraste, dans Le Dernier Homme, alors même qu’il ne reste plus qu’un seul survivant après une peste ravageuse, la planète se porte bien. Mary Shelley évoque même une nature qui « rit », verdoyante.

Dans cette optique, l’essayiste Natacha Vas-Deyres, spécialiste de l'histoire de la SF, tenait à nous citer Le Monde enfin, une nouvelle écrite en 1975 par l’écrivain français Jean-Pierre Andrevon (et réécrite en 2006), « mettant en scène la disparition de l’humanité et non de la faune et de la flore ». Les apocalypses climatiques ou pandémiques, dans la SF, « font mourir l’humanité tout en laissant intact notre environnement ». Il y a donc une rhétorique de vulnérabilité de notre espèce, replacée comme étant une espèce parmi d’autres.

Ce n’est pas la seule innovation que l’on doit à la fiction post-apocalyptique. On le rappelait précédemment : la pensée apocalyptique pure, d’héritage religieux, est une vision périodique du monde, qui se définit par des ruptures radicales ; un monde passé qui s’efface pour l’avènement d’un autre. La pensée post-apocalyptique, quant à elle, est une pensée de changement, où la fin du monde n’est jamais totale. Prenez l’esthétique de la plupart des œuvres post-apo majeures : les ruines et le passé imprègnent le récit ainsi que l’imagerie, mais le regard est porté vers l'avenir. « L'apocalypse insiste sur le fait qu'il n'y a pas de futur. La post-apocalypse, en revanche, spécule sur de nouveaux lendemains après la fin », nous explique la chercheuse Monika Kaup dans un entretien en quatrième partie de ce numéro. C’est aussi ce que l’écrivaine Ketty Steward nous décrit comme une tragédie heureuse : la poésie du post-apocalyptique provient du pouvoir de se réinventer, de « puiser dans les vestiges du passé de quoi continuer encore ».

Le chercheur Connor Pitetti écrivait dans Science Fiction Studies, en 2017, que les récits post-apocalyptiques rejettent les « concepts stabilisateurs que sont la fin du monde et la séparation radicale entre l’ancien et le nouveau monde », et il affirme que « de tels récits nient la possibilité de fin définitive ». Connor Pitetti estime que le récit apocalyptique proclame que « le monde ancien a disparu », là où le récit post-apo se définit par « retirer quelque chose des cendres ».

YANNICK RUMPALA

hors des décombres du monde

Maître de conférences à l’Université de Nice, Yannick Rumpala est membre de l'Équipe de Recherche sur les Mutations de l’Europe et de ses Sociétés (ERMES). Ses travaux portent notamment sur les politiques et socio-économies de la transition écologique. Pour lui, la science-fiction « représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise ». Passant les récits du futur au crible de la science politique, il a publié, en 2019, Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur.

Il montre, dans ce livre, combien la littérature d’anticipation peut permettre de penser éthiquement et politiquement le monde d’aujourd’hui, mais également d’apporter un imaginaire fertile pour se préparer aux mondes de demain. Pour Yannick Rumpala, la science-fiction est un « support de connaissances ». Qu’en est-il alors du post-apocalyptique ?

L'ENTRETIEN

Existe-t-il une leçon universelle, une quête systématique, qui unit toutes les œuvres post-effondrement ?

Ce qui est partagé, c’est au moins une perception diffuse de la fragilité du monde. Cette perception, qui peut aussi être vue comme une forme d’anxiété, vaut notamment pour les infrastructures et institutions construites par les humains. Des infrastructures qui, malgré toute la fierté placée en elles, paraissent très fragiles devant des événements catastrophiques, risquant alors de laisser ces mêmes humains dans une position très démunie. Et plus leur dépendance est grande, plus leur position se révèle difficile. Cette forme de représentation infusait déjà des œuvres qui sont presque des prototypes comme Ravage de René Barjavel (1943).

Si quête il y a, ce serait plutôt celle consistant à conjurer une perte de maîtrise. Après l’effondrement, c’est tout un effort qui doit être refait. On peut donc aussi voir ces fictions comme une incitation à refaire attention au monde, voire à en prendre soin pour éviter des désagréments potentiels qui risqueraient de survenir. La catastrophe, si elle est d’origine humaine, c’est l’erreur qu’il n’est plus possible de corriger, et il n’y a pas de garantie de pouvoir revenir à une situation « normale », avec le relatif confort antérieur.

Pourquoi les œuvres post-apocalyptiques sont-elles souvent le théâtre d'une violence accrue, exacerbée ?

Pour le cinéma, on pense logiquement à l’importance de la dimension spectaculaire et la série des Mad Max a probablement joué comme matrice imaginaire. Son esthétique a largement diffusé. Ces fictions paraissent absorber une angoisse du délitement du processus de civilisation. Comment, en effet, gérer une situation de catastrophe générale en l’absence d’institutions ? C’est la crainte que ne se révèle alors une part de la nature humaine dans ce qu’elle a de moins glorieux. Comme dans le film coréen Dernier train pour Busan, par contraste avec d’autres comportements plus solidaires, la situation révèle par exemple le cynisme individualiste du chef d’entreprise habituellement polissé, mais qui semble prêt à tout face à la peur de devenir un zombie. Cette violence n’est pas forcément une violence physique, d’ailleurs, mais le recours à toutes les formes possibles de manipulation. Le retour d’une obligation de survie met fin à l’euphémisation des rapports de force. Dans ce type de situation, c’est le plus adapté (et pas forcément le plus costaud) qui est souvent supposé pouvoir l’emporter.

D’une certaine manière, ce type de représentations vient aussi comme une espèce d’écho de l’époque en métaphorisant la compétition en univers néolibéral. C’est pour ce type de raison que les producteurs de ces œuvres ont aussi une responsabilité : quels types de rapports sociaux donnent-ils à voir dans ces mondes d’après ? Un retour inévitable de la lutte de tous contre tous ? Ou l’esquisse de nouvelles formes de solidarités, libérées du système antérieur ?

Paradoxalement, les plus grandes œuvres post-apo se définissent souvent par une narration où des liens humains forts se créent malgré ce contexte. Derrière l’horreur de ces scénarios, se cache-t-il au fond un message d’espoir ?

Vivre dans des ruines n’est supportable que s’il y a l’espoir de pouvoir reconstruire. Ce qui est effectivement intéressant à regarder et à analyser, c’est la part qui est laissée à cet espoir et la forme qui lui est donnée. Une force de l’humain est de faire face à l’adversité : c’est la démonstration d’une pulsion de vie, même dans des situations extrêmes. Comme souvent, les survivants doivent donner un sens à leur survie. Métaphoriquement, c’est par exemple recréer du lien social en essayant de rejouer un rôle d’employé des postes, comme dans le roman Le Facteur, de l’écrivain américain David Brin. S’il y a retour à une espèce d’état de nature non choisi, celui-ci laisserait ainsi espérer la possibilité d’un nouveau « contrat social ».

L’ambiguïté latente tient toutefois là au poids de la figure héroïsante qui, dans ces fictions, tend souvent à mettre en avant des individus qui finissent par paraître dotés de qualités particulières et dont l’intervention a des allures providentielles. Pour les fictions qui dépassent ce schéma (qui est souvent celui des blockbusters hollywoodiens), un aspect plus intéressant, à mon sens, est de voir quel type de groupe ou de collectif se reconstitue, et sur quelles bases. Tout ce qui relève du pouvoir, de la domination, etc., peut-il vraiment disparaître ? Rarement dans ce type d’imaginaire, en tout cas.

Tout monde post-apocalyptique naît d’une apocalypse. Comment la notion de fin du monde a-t-elle évolué avec le temps et quelle est celle qui domine aujourd’hui ?

Dans ces représentations, la causalité apparaît de moins en moins exogène. Plus souvent, ce sont les humains et certaines de leurs dérives qui paraissent responsables. Ces représentations ont logiquement évolué au gré des menaces environnementales, évolutions technologiques, etc. Plus les nouvelles technologies ont un potentiel de transformation du monde, plus elles sont susceptibles d’en rajouter dans les angoisses. Guère étonnant donc que, dans l’imaginaire récent, se diffusent des peurs liées aux biotechnologies et aux manipulations génétiques, au changement climatique, aux intelligences artificielles… De ce point de vue, l’apocalypse, c’est la défaite des humains face à ce qu’ils ont créé. Et défaite qui peut amener celles et ceux qui restent à subir longtemps les conséquences. Être continuellement chassé(e)s par des robots tueurs impitoyables, comme dans l’épisode Metalhead de la saison 4 de la série Black Mirror, pour prendre un exemple (esthétiquement très travaillé) où le moment post-apocalyptique est assimilé à un possible règne des machines.

La représentation est dans ce cas presque plus inquiétante que les classiques Terminator au cinéma, puisque le robot n’a plus forme humaine, mais animale, et qu’on ne sait pas très bien ce qui l’anime, hormis sa programmation à tuer, comme si les explications avaient disparu dans les limbes du passé. Le registre (post-)apocalyptique est un terreau propice pour absorber tous ces risques existentiels que peut craindre l’humanité. Ce qui peut même rendre ces menaces plus inquiétantes, c’est qu’elles ne sont pas d’emblée globales. Ce peut être un virus émergeant quelque part pour ensuite avoir des effets globaux dévastateurs. Le réservoir de fictions pourrait presque servir à faire une étude comparative sur les types de stratégies envisageables pour faire face (ou pas) à une situation épidémique comme celle survenue récemment.

Comment analysez-vous le renouveau actuel du genre, étant donné qu'il est devenu plus présent que jamais dans nos représentations actuelles ?

Dans une analyse à la Fredric Jameson, on peut voir le phénomène comme une espèce de retour du refoulé : le réaffleurement d’un désir inconscient de chercher une échappatoire au système actuellement dominant, mais sans savoir comment construire une alternative. Alors, à défaut, on casse tout : symboliquement…

Cet imaginaire traduit aussi comme un pressentiment qui peine à être clairement ou complètement formulé, celui d’un futur qui est en train d’être préparé, et pas dans sa version la meilleure. Comme une anxiété qui chercherait à s’exprimer... La fin du monde, ou plus exactement la fin de cette civilisation, quitte le registre des hypothèses farfelues pour acquérir une certaine forme de « réalisme » et pour entrer dans des représentations qui paraissent avoir un certain degré de crédibilité.

Un aspect que je trouve de plus en plus gênant relève de l’exploitation d’un filon commercial, notamment au cinéma ou dans les séries télévisées. Quand la mise en scène glisse vers le disaster porn, on a parfois l’impression que perce une jouissance nihiliste. Mais peut-on manier les symboles impunément ? J’ai d’ailleurs été frappé, mais guère surpris, de voir rapidement apparaître, dans le récent épisode de la Covid-19, l’espèce de thèse complotiste d’un virus manipulé et échappé ou libéré d’un laboratoire plus ou moins secret, ce qui est en fait une base de scénario assez fréquente dans l’imaginaire (post-)apocalyptique, comme dans L’Armée des douze singes ou 28 Jours plus tard au cinéma ou dans le roman de Stephen King, Le Fléau.

D’un point de vue historique et politique, l’effondrement est-il en soi nécessaire au renouveau total d’une société ?

Il y a un aspect paradoxal à penser ou imaginer que l’effondrement soit la seule voie pour sortir d’un système pathologique ou problématique. Comme s’il fallait passer par la souffrance et la douleur pour espérer une amélioration…

Du passé, on ne fait jamais table rase, de toute manière. Dans ce qui est mis en scène, ce qui est intéressant à regarder, c’est ce qu’il reste du monde d’avant et comment ce restant est réutilisé. De même, les humains qui subsistent ne sont jamais des humains complètement nouveaux : ils ont leur passé, les valeurs qu’ils avaient auparavant, etc. Les hiérarchies sociales sont-elles vraiment chamboulées ? Potentiellement (comme s’en vante le personnage d’Aunty Entity, joué par Tina Turner dans Mad Max 3 Beyond Thunderdome), mais pas forcément. Dans les premiers épisodes de la série télévisée Battlestar Galactica, après l’holocauste nucléaire perpétré par les Cylons, les protagonistes représentant ce qu’il reste des anciennes autorités (politiques et militaires notamment) dépensent beaucoup d’énergie pour savoir quel système de gouvernement ou de commandement doit prévaloir. Et l’on n’est finalement guère surpris de voir reconduit une espèce de décalque du modèle censé représenter la quintessence de la démocratie américaine.

Même en remettant les compteurs à zéro, le propre des collectifs humains reste d’avoir des choix à faire. Comme les styles de vie antérieurs ne sont plus accessibles, ce type de mise en scène est en effet une occasion de rouvrir un espace des possibles. Mais cet espace n’apparaît jamais dénué de contraintes et c’est la variété des jeux concevables entre les potentialités renouvelées et ces contraintes qui peut être fascinante à observer. Le plus souvent, la technologie n’est plus à disposition pour aider, ou alors, il faut revenir à des solutions low tech. Regarder ce qui suit ces effondrements ou ces apocalypses, c’est en un sens pouvoir observer un retour (obligé) à l’expérimentation.

NATACHA VAS-DEYRES

le post-apo en france

La littérature française est riche en récits post-apocalyptiques. « Les hommes ont libéré les forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s'en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès », écrit René Barjavel dans Ravage, publié en 1943. Dans ce roman, la fin du monde commence en 2052, dans un futur régi par la technologie et la robotique. Une panne électrique totale plonge brutalement la civilisation dans le noir… et dans le chaos de la ruine et de la sauvagerie humaine, pendant que la nature reprend peu à peu sa place. Un groupe de survivants, mené par François et Blanche, prône la création d’une nouvelle société basée sur une forme de retour à la terre.

Encore au XXIe siècle, la science-fiction française est riche dans ce genre : des auteurs et autrices comme Pierre Bordage, Estelle Faye, Jean-Marc Ligny y œuvrent.

Quelles sont les caractéristiques de la SF post-apocalyptique française ? C'est la question que nous avons posée à Natacha Vas-Deyres, docteure en littérature française, essayiste spécialiste de la science-fiction française et de ses formes utopiques. On lui doit des ouvrages tels que Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXe siècle.

L'ENTRETIEN

De Robert Merle et René Barjavel, à aujourd'hui Estelle Faye, Jean-Marc Ligny, Pierre Bordage… existe-t-il des particularités à la littérature post-apo française ?

Tant dans la protoscience-fiction (premier état de la SF, de la seconde moitié du XIXe siècle aux années 1930 en France) que dans la science-fiction à partir des années 1950, cette thématique est foisonnante et explore, comme l’ensemble de la SF française – dont la caractéristique principale est d’être souvent politisée – les intrigues propices à l’analyse sociale, ou sociétale. Cela a donné lieu à des œuvres classiques telles que Ravage (Barjavel), Niourk (Stefan Wul) ou encore Malevil (Robert Merle). Cette thématique s’enracine dans une tradition de l’imaginaire remontant au XIXe siècle et à d’autres mouvements littéraires tels le Romantisme avec le thème des ruines de Paris ; et elle a inspiré des traitements narratifs variés en dehors du champ de la SF avec Antoine Volodine, Michel Houellebecq ou Marc Dugain pour ne citer que les plus connus.

Y a-t-il de grandes tendances qui se dégagent dans l'évolution de la littérature SF post-apocalyptique en France ?

De grandes perspectives dessinent effectivement les lignes de force de la littérature post-apocalyptique en France. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, Paris est le centre culturel du Second Empire. De nombreux écrivains prennent plaisir à présenter la Ville Lumière en ruines, projetant le lecteur dans plusieurs centaines d’années pour élaborer une sorte d’archéologie du futur. Ainsi, les Parisiens survivants à l’apocalypse ont pu s’organiser en micro-société utopique dans L’An 5865, d’Hippolyte Mettais (1865) ou en troglodytes vivant sous le Métropolitain dans Une expédition polaire aux ruines de Paris, d’Octave Béliard (1911), et nous pourrions encore citer Les Ruines de Paris de Joseph Méry (1852) ou encore Pierre Véron pour Déluge à Paris (1852). À noter que l’écrivaine Estelle Faye, en prenant pour décor un Paris post-apocalyptique, noyé sous les inondations dans Un Reflet de Lune, s’inscrit dans l’héritage de cette première perspective.