Autopsie d'un doute - Bernadette De Rache - E-Book

Autopsie d'un doute E-Book

Bernadette De Rache

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Beschreibung

Que fait la police lorsque, comme Rose, on vient se plaindre d’un voisin harceleur ? Qu’a donc fait la police ? C’est ce que toute la ville se demande lorsque Rose Hennequin est retrouvée sauvagement assassinée dans son appartement. Aussitôt la presse se déchaîne et une marche blanche est organisée dans les rues de l’ardente cité. L’affaire est évidente : celui que tout accuse ne s’est-il pas donné la mort au moment de son arrestation ? Pourtant présent lors de celle-ci, l’inspecteur Steve Bolland a des doutes… Et si l’histoire était plus compliquée ?


À PROPOS DE L'AUTRICE

Dans son premier roman, La fille sur le banc, Bernadette De Rache révélait une enquête menée par un étonnant duo : Steve et Lise. Dans Autopsie d’un doute, on retrouve la prof retraitée et le jeune inspecteur confrontés à un nouveau drame, mais aussi à de taraudants questionnements.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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1

Dans le labyrinthe de la mémoire, les pièges sont nombreux. Souvent, lorsqu’on tente de débusquer, au tournant d’un souvenir, la sensation fugace d’un pincement de douleur ou d’un étouffement de joie, rien ne vient. Rien du tout. Les sens restent au repos dans une sorte de calme blanc. C’est ainsi que, même des semaines plus tard, alors qu’il avait recommencé à vivre normalement, Steve ne parvenait toujours pas à ressentir la peur.

Parmi tous les faits dont il se souvenait, c’était une des évidences sur laquelle il trébuchait : pas d’accélération du pouls, de fourmillements dans les jambes, de respiration difficile, de nausées, de transpiration excessive… Rien.

Pourtant, la vision de l’œil noir du revolver qu’on braquait sur lui aurait dû, pour le moins, lui couper le souffle ou lui tordre l’estomac. Mais, non. Il avait juste ouvert un peu les bras pour faire signe aux autres de ne pas avancer et il avait regardé l’homme sans ressentir la moindre émotion. Un moment blanc. Autour de lui, les sons, les gestes, les souffles s’étaient suspendus comme quand on arrête le déroulement d’un film au milieu d’une scène.

Cela avait-il duré longtemps ? Il était incapable de le dire et les autres, derrière lui, n’auraient pas pu le préciser davantage. Avant, quand ce genre de situation n’était que théorie, il pensait qu’il serait assailli de sensations violentes, contradictoires, mais il n’y avait eu que l’œil noir et l’immobilité du temps.

Puis, sur un léger mouvement de l’homme, le décor avait repris une existence. Le bras tendu s’était mis à trembler, l’obligeant à s’aider de l’autre pour affermir son geste. L’arme s’était agitée et on avait entendu une voix altérée par la peur murmurer : « Je suis innocent ! » Cela avait fait un bruit incongru, comme une respiration sifflante.

Immédiatement, Steve avait ouvert la bouche pour tenter un dialogue, mais l’homme avait continué de bredouiller « Je suis innocent », et encore « Je suis innocent », jusqu’à ce que cela devienne une litanie, un bourdonnement continu, désagréable, une sorte d’effet Larsen.

Steve s’était alors avancé un peu et l’homme avait reculé. Il était désormais contre le mur, acculé. Son regard, qui jusque-là allait et venait de gauche à droite, comme s’il ne devait rien lâcher de ce qui se passait autour de lui, s’était figé, vidé de toutes couleurs, pour devenir opaque comme une pierre.

Les bras toujours un peu écartés, Steve avait tourné lentement les mains pour prouver qu’il voulait dialoguer, qu’il n’avait pas l’intention de dégainer son arme. Il avait risqué un autre pas et le bruit avait rempli l’espace. Un bruit assourdissant, sec, sans écho, suivi immédiatement d’un silence absolu, car le corps avait mis une seconde avant de s’effondrer en laissant sur le mur d’épaisses éclaboussures de sang.

Là encore, Steve ne se souvenait pas d’avoir eu peur. Ni pour sa vie ni pour celle de son équipe. Il avait agi par réflexe en enchaînant tout ce qu’on lui avait appris à faire dans ces circonstances. Après avoir écarté l’arme du pied, il s’était penché sur l’homme pour vérifier qu’il était bien mort. Il l’avait fait sans le moindre dégoût pour le sang et la cervelle qui maculaient le mur. La scène qu’il avait devant lui avait quitté la réalité pour devenir un problème à régler, quelque chose qui faisait partie de son travail, de sa formation. Les autres l’avaient suivi et tout s’était enchaîné jusque tard dans la journée : l’envahissement de la scientifique, les premières observations d’­Angelo, l’arrivée de la juge, la mine blafarde du jeune procureur qui avait bien failli se sentir mal devant tant d’hémoglobine, l’enlèvement du corps.

Après, les souvenirs se brouillaient un peu.

La question de la peur n’était d’ailleurs pas la seule qui le hantait. Quand il tentait de remettre les faits dans l’ordre, il devait admettre que l’image de l’homme portant le pistolet à sa bouche en était totalement absente. Pour lui, il y avait l’arme qui tremble au bout des deux bras, puis le bruit. Entre les deux : rien. Il ne se souvenait pas non plus d’avoir tenté quoi que ce soit pour empêcher le geste. Les autres lui avaient expliqué que tout avait été si vite que personne n’aurait rien pu faire.

Enfin, il restait la dernière interrogation : pourquoi avait-il cru ce type ? Pourquoi n’avait-il pas douté de lui un seul instant et, surtout, pourquoi, aujourd’hui, était-il encore persuadé de son innocence ?

Pourtant, dès la découverte du lourd dossier de Vauquier, l’affaire avait été entendue. Tout ce qu’il avait pu expliquer à la juge Debrou était resté lettre morte : elle ne démordait pas de la thèse du récidiviste. Pour elle tout était clair : Vauquier avait violé deux fois, il avait recommencé, cette fois en tuant la victime. Poussée par les déclarations de la presse, par les hurlements du fiancé et par la montagne de fleurs et de peluches qui prenaient l’eau sur le seuil de la maison de Rose, elle avait ordonné l’arrestation. La suite l’avait un peu surprise, mais n’avait rien changé à sa conviction.

Steve s’était donc retrouvé seul à défendre une thèse dont personne ne voulait. Pendant les quelques jours qu’avait duré l’enquête, il avait vécu avec la désagréable impression de parler une autre langue, incompréhensible à ceux qui l’entouraient. Chaque fois qu’un détail du dossier l’interpellait, il se heurtait à une fin de non-recevoir. Cela avait fini par le rendre fou. Il avait commencé à travailler tard, puis des nuits entières en oubliant de dormir. Si bien qu’aujourd’hui, quand il essayait de remettre les faits en ordre, il devait admettre qu’à partir du moment où l’homme s’était effondré jusqu’au jour où il s’était retrouvé chez lui, incapable de bouger, il n’avait aucun souvenir de s’être couché. Dans sa mémoire, les images se suivaient, fortes, précises. Avec un peu d’efforts, il aurait même pu redire des dialogues exacts, décrire des ambiances, des décors, mais il n’avait aucun souvenir de s’être posé quelque part. Il avait dû le faire pourtant, puisqu’on l’avait retrouvé gisant en travers de son canapé.

On lui parlait d’amnésie passagère, de « burn-out ». En fait, Steve se foutait pas mal du nom qu’on pourrait donner à ce qu’il croyait être un malaise passager. Ce qu’il voyait, c’était qu’il ne lui avait pas fallu longtemps pour retrouver la capacité de se mouvoir et de respirer normalement. Juste quelques jours. Et désormais, il dormait. Que lui demandait-on de plus ? Il faisait tout cela avec l’aide de petites pilules multicolores, mais il pensait bien ne pas être le seul. Il aurait même voulu savoir combien de ses collègues parvenaient à s’endormir sans avoir recours à une aide chimique quelconque.

De plus, la folie ambiante s’était quelque peu calmée. Mis à part l’un ou l’autre soubresaut journalistique, les vociférations qui avaient suivi cette affaire s’étaient transformées en murmures et il n’y avait plus que quelques agités pour pérorer sur un fait vidé de son sens à force d’avoir été analysé par tous. Plus les journées s’alignaient, plus Steve était convaincu que, s’il voulait guérir, il lui fallait recommencer à vivre normalement, passer les portes du commissariat et s’occuper de ses enfants une semaine sur deux, comme il le faisait depuis des années.

Au lieu de cela, il se retrouvait aujourd’hui sur son canapé, le dos calé contre des coussins et l’ordinateur sur les genoux. Il faisait beau ; par la fenêtre de son salon, il pouvait admirer les rosiers du voisin qui, en cette fin de mois de juin, croulaient sous le poids des fleurs. Il se laissa un instant distraire par la beauté du spectacle avant de revenir à son écran et de recommencer à chercher ce qui lui semblait être la clé définitive de sa guérison : pourquoi Daniel Vauquier s’était-il fait sauter la cervelle après avoir affirmé qu’il était innocent ?

2

Faut-il donc qu’à mon âge, je perde encore les instants précieux qu’il me reste ?

L’exposé dont on me gratifie depuis plus d’une demi-heure est devenu une sorte de bruit de fond monotone. La feuille, déposée devant moi, s’est, petit à petit, couverte de signes divers qui forment maintenant une sorte de composition abstraite dans des bleus différents selon que j’ai appuyé ou non sur mon stylo. Tout cela entoure d’un cadre compliqué un ordre du jour en corps gras où une faute d’orthographe m’obnubile comme une mouche sur une vitre. Budget, c’est un G, pas un J. L’envie de le faire remarquer me titille mais, à quoi bon, ce ne sera qu’une intervention de plus et nous perdrions encore du temps.

— Fais un effort Lise ! me murmure Nadia.

Je me redresse sur ma mauvaise chaise et lance autour de moi un regard qui se veut bienveillant.

Nous sommes six autour de la table et c’est Émile qui parle. Depuis un temps qui me semble infini, il nous décortique, au centime près, les comptes de l’­ASBL Oser dire dont nous faisons tous partie avec plus ou moins d’enthousiasme. Émile est un consciencieux. Il accomplit ce travail les sourcils froncés et la tête en avant comme le ferait un directeur de banque internationale. Nous l’écoutons tous patiemment.

Peut-être que les deux jeunes avocats, Manon et Bernard, gardent une oreille un peu plus attentive à cette succession de chiffres obscurs. Par déformation professionnelle, ils doivent guetter une malversation quelconque. Mais je peux affirmer que les autres, dont moi-même, nous en foutons royalement. Nous sommes ici pour donner de notre temps à des gens qui en ont besoin. Nous le faisons bien volontiers et, pour la plupart d’entre nous, tout à fait bénévolement. Qu’on ne nous demande pas, en plus, de gérer l’état de la chaudière, l’achat d’une nouvelle photocopieuse ou la répartition des dons et subsides. Je ne suis donc pas la seule à perdre patience. Nadia tapote le bord de la table avec un Bic, ce qui fait un bruit obstinant et désagréable. Quant à Hervé, il est plongé dans un livre que j’ai du mal à identifier, mais qui semble l’intéresser beaucoup.

Je pensais, pourtant, en prenant une retraite anticipée d’enseignante, que ce genre de réunion me serait définitivement épargné. Que j’avais, une bonne fois pour toutes, dépassé le quota de ce qui était supportable. Il faut croire que cela fait partie de mon Karma.

Voilà Émile qui s’agite maintenant ! Il semblerait que l’équilibre de nos finances soit fragilisé par je ne sais quelles sommes tardant à venir. Le pauvre semble bouleversé.

En fait, je ne devrais jamais répondre à ce genre de convocation. Je devrais me faire porter pâle, dire que je suis malade, que je dois enterrer quelqu’un. Seulement voilà, je me laisse toujours avoir. Je travaille ici depuis une dizaine de mois et je n’ai pas encore compris qu’entrer dans le milieu associatif, c’était aussi accepter en vrac : les réunions incessantes, la lenteur des prises de décisions, les panneaux d’affichage surchargés, le thé bio, les biscuits insipides à base de céréales inconnues et les vélos dans le couloir.

Et pourtant, je reste. Tous les jeudis, c’est même avec un réel plaisir que je pousse la porte couverte d’affiches et que je retrouve Émile, Nadia, Hervé et les autres.

La maison est ancienne, alambiquée et sale. Elle se compose, en fait, de trois bâtiments étroits qui ont été reliés entre eux en abattant des murs, si bien qu’on se heurte perpétuellement à des escaliers. Le décor est anarchique. Chacun y a été de sa créativité. Des fresques tarabiscotées ornent certains murs tandis que, sur d’autres, on peut admirer, encadrées d’une simple baguette de bois, des œuvres maladroites dont on ne sait pas si elles sont destinées à susciter l’admiration ou l’émotion. Partout traînent des papiers : affiches en surplus, tracts, formulaires de toutes sortes qu’il faut souvent pousser pour pouvoir obtenir les chaises nécessaires à toute activité. Des objets oubliés, cassés ou hors d’usage voyagent quelquefois d’une pièce à l’autre au gré de l’intérêt qu’ils suscitent chez certains. Actuellement, c’est le cas d’un vélo auquel il manque la selle et la roue avant. Il a parcouru toutes les pièces du rez-de-chaussée avant de se retrouver au premier étage, poussé derrière une plante verte.

Nous commençons toujours notre journée par une tasse de thé prise le long de ce qui sert de bar dans « la salle à tout faire », située au rez-de-chaussée. Nous y devisons gentiment sans jamais faire allusion à nos activités propres, car le partage des secrets qui nous sont confiés ne peut se faire que dans le bureau de nos jeunes avocats. Enfin, nous nous rendons chacun dans le local qui nous est imparti. Le mien se trouve au premier étage et bénéficie d’une vue plongeante sur les toits du Palais. J’y retrouve ceux que j’appelle « mes clients » et qui, d’ailleurs, sont presque toujours des « clientes ». Il y a là des femmes de tous âges et de tous parcours qui n’ont en commun qu’une chose : elles ont été victimes d’une agression violente dont elles ne parviennent pas à se remettre. Après des dérives de toutes sortes, elles ont échoué ici. Elles y ont trouvé une écoute attentive, les conseils d’un avocat, et la possibilité d’exprimer leur souffrance de toutes sortes de manières sans se heurter au moindre jugement. Chez Hervé, elles dessinent ; chez Nadia, elles dansent ; chez moi, elles écrivent. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Jamais je n’aurais imaginé qu’après vingt-cinq ans de corrections d’écrits en tous genres, j’éprouverais encore autant de plaisir à guider les mots de ces femmes. C’est pourtant bien le cas et, pour rien au monde, je ne manquerais mes jeudis, même si cela m’oblige régulièrement à m’asseoir autour d’une table recouverte d’une toile cirée collante pour parler de choses dont je me moque éperdument. On me l’a bien expliqué lorsque je suis arrivée : nous formons une équipe et toutes les décisions se doivent d’être débattues. Bien, bien. Maintenant que j’ai vraiment assimilé le concept, je vais mettre en route mon imagination pour, chaque fois qu’on me propose de « débattre », trouver des excuses aussi variées que plausibles. Cela m’évitera de perdre un temps devenu d’autant plus précieux que je viens d’avoir soixante ans.

3

Elle le regardait de ses yeux clairs avec son sourire éclatant et cette superbe chevelure rejetée sur une épaule. Elle le regardait depuis longtemps et elle le ferait sans doute pour l’éternité…

Steve referma bruyamment son ordinateur. Il se redressa un peu vite, ce qui lui fit tourner la tête. Malgré les nombreuses petites pilules et les jours de congé, son corps se rappelait encore régulièrement à lui par des étourdissements ou des douleurs soudaines. Lentement, il se dirigea vers la porte-fenêtre, l’ouvrit et sortit sur la terrasse. L’air était doux et odorant. Le parfum citronné des roses du voisin arriva jusqu’à lui. Il ferma les yeux, prit une lente et profonde respiration, eut le temps, une seconde, de penser qu’il était bien, avant que l’image de la jeune fille souriante s’impose à nouveau. En soupirant, il retourna vers son salon et s’empara de son ordinateur.

Rose Hennequin. L’affaire Rose Hennequin. L’assassinat d’une jeune fille innocente. Le crime odieux d’un multirécidiviste… Il connaissait tous ces titres par cœur. Il avait cent fois relu tout ce qui avait été écrit sur le drame en tombant chaque fois sur la même photo. Rose y posait un peu penchée, le sourire ravageur, le regard direct et la chevelure reportée en masse sur l’épaule gauche pendant qu’une mèche bouclée s’échappait joliment du côté droit. Tout cela sur un fond neutre où il était impossible de distinguer le plus petit détail. L’image finissait par lui sortir des yeux.

Les parents de Rose avaient refusé de donner la moindre photo à qui que ce soit. Rendus muets par le chagrin, ils s’étaient murés chez eux, refusant même de recevoir la police. On avait dû les convoquer pour entendre leur témoignage et ils n’étaient venus qu’après avoir eu la certitude que leurs visages n’apparaîtraient jamais nulle part. Cela n’avait pas été facile, car la presse était omniprésente. Ce portrait stéréotypé, qui faisait penser aux photos de classe, était donc le seul qu’on avait pu voir dans la multitude d’articles qu’avait générée cette affaire. Il faut dire qu’il y avait là tout ce qu’il faut pour émouvoir le peuple.

Rose Hennequin avait vingt et un ans lors des faits. Elle était issue du petit village de Frahan, en Ardenne, au bord de la Semois. C’est là que ses parents vivaient toujours. Lorsqu’elle avait décidé de faire ses études à Liège, elle avait trouvé pour se loger un petit appartement rue Sur la Fontaine. L’immeuble n’était certes pas luxueux, mais c’était un des seuls qu’elle pouvait s’offrir.

Il comportait trois logements qui avaient été aménagés tant bien que mal sur des surfaces peu préparées à cela. Le sien occupait le premier étage et se composait d’une pièce assez large en façade, qui servait à la fois de salon et de cuisine, et d’une chambre exiguë dont on avait encore cloisonné une partie, afin d’y pousser une minuscule salle d’eau. Les deux autres logements de l’immeuble étaient plus ou moins semblables, à l’exception du dernier étage qui était mansardé. Le rez-de-chaussée servait de garage à vélos et de local poubelles. Le propriétaire, estimant sans doute avoir dépensé trop d’argent pour la rénovation des appartements, avait complètement négligé les lieux communs. Dans la porte d’entrée, qui par ailleurs fermait mal, une simple fente servait de boîte aux lettres commune, si bien qu’en hiver, il faisait un froid de gueux dans la cage d’escalier et qu’on était obligé de ramasser son courrier à même le sol. Les deux autres locataires occupaient le deuxième et le troisième étage. Il s’agissait d’une jeune Africaine dont la cuisine embaumait régulièrement les communs et de Daniel Vauquier, un homme insignifiant qui ne saluait jamais personne. Mais Rose n’en avait cure car une seule chose l’intéressait : la modicité du loyer. À grand renfort d’affiches, de châles drapés sur les murs et de petits meubles ramassés sur le trottoir, elle était parvenue à créer une ambiance chaleureuse où elle se sentait bien. La faible somme que lui versaient ses parents, ajoutée aux quelques heures qu’elle prestait chez maître Leroy, un notaire de la ville, suffisait à pourvoir à ses maigres besoins. De toute manière, c’était provisoire. Elle avait bien l’intention, dès son diplôme en poche, de filer le plus loin possible.

Elle était installée là-bas depuis quelques semaines lorsqu’­Alexandre Bollet avait croisé sa route. Étudiant en lettres classiques, il travaillait le soir dans un petit restaurant situé au bout de la rue. À force de se croiser lorsqu’il partait au boulot et qu’elle rentrait des cours, ils avaient fini par se sourire puis par se parler. Un soir, il était venu sonner chez elle avec, dans un sachet, suffisamment de raviolis aux truffes pour deux. Leur histoire avait commencé là. Maladroit, peu expérimenté, peu imaginatif, mais fort beau, il avait de la vie une vision précise et ordonnée dans laquelle il était certain que Rose occuperait le rôle d’épouse et de mère de ses futurs enfants. De son côté, elle le trouvait gentil, suffisamment sexy pour éveiller sa gourmandise et, de fait, assez peu encombrant. Alors qu’il semblait considérer leur relation comme une évidence, ne se posant jamais de questions, elle le voyait plutôt comme un enfant mal grandi, doué, il est vrai, de talents culinaires exceptionnels.

Tout cela aurait probablement pu durer quelques années encore si Alexandre n’avait, un matin, retrouvé Rose baignant dans son sang, le corps lardé de sept coups de couteau.

Steve revint à la photo et se mit à pianoter pour retrouver toutes les images de l’affaire. Malgré le déchaînement de la presse, il y en avait peu. La maison des parents et l’immeuble de la rue Sur la Fontaine apparaissaient plusieurs fois. Sur un des clichés, on apercevait les voitures de police et la foule tenue à l’écart par deux agents. Puis, il y avait le procureur, lors de la conférence de presse, la foule encore d’où émergeaient les premières pancartes : « Plus jamais ça ! », les fleurs, les bougies et les peluches déposées sur le seuil de l’immeuble, et, enfin, la marche blanche avec Alexandre au premier plan, tenant devant lui la photo de Rose. Les autres photos, celles de la scène de crime, ces clichés d’une réalité crue, sauvage, inimaginable pour la plupart des braves manifestants, Steve ne les avait plus jamais vues. Elles faisaient partie du dossier auquel, désormais, on lui refusait l’accès.

En se faisant la réflexion qu’il connaissait tous ces clichés par cœur, Steve se rendit compte que cela faisait plusieurs semaines que plus personne ne parlait de l’affaire. Il tendit le bras pour prendre le journal du matin sur la table basse et le parcourut rapidement sans y trouver le moindre mot. C’était fini. À force d’articles, de vidéos, d’analyses d’experts et de discussions de comptoir, l’histoire s’était vidée. La vie continuait, engloutissant les bonheurs comme les peines. L’absence de procès due à la mort du bourreau avait effacé de la mémoire commune la fameuse « affaire Rose Hennequin » qui, pourtant, avait bouleversé la ville et jeté dans la rue des gens horrifiés à l’idée que cela puisse leur arriver.

D’ici quelques mois, Steve serait probablement le seul à y repenser et il comptait bien le faire jusqu’à ce qu’il puisse démontrer qu’au-delà des apparences, Vauquier était bel et bien innocent.

4

Je n’oserais le dire à personne, mais ce sourire finit par m’exaspérer.

Cela en est au point que, quand je passe devant l’affiche (je devrais dire les affiches), je m’oblige à détourner les yeux. Ces dents mirobolantes, cette chevelure léonine et ce regard de ciel me font l’effet d’un ongle sur une vitre. Je me mets même à rêver de pouvoir claironner dans la pièce : « On en sera quitte un jour, de l’autre emmerdeuse ?! »

Je sais, je sais, je ne devrais pas. D’autant que cette pauvre fille n’avait probablement rien d’une emmerdeuse. Non ! Je devrais me plier à l’avis de tout le monde : trouver cela horrible, révoltant, inadmissible dans une démocratie.

Sauf que c’est plus compliqué que cela.

Horrible, ça l’est, évidemment. Cela ne vaut même pas la peine qu’on en discute. Une jeune et belle fille qui se fait larder de coups de couteau, cela tient du cauchemar pour la famille et pour tout le monde. Mais, que je sache, ce n’est pas une invention de notre ville ni de notre époque. De tout temps, et partout sur la planète, des actes de violence ont été perpétrés, tous plus horribles les uns que les autres et le pire est que cela ne risque pas de s’arrêter.

Révoltant, on peut le comprendre, n’importe lequel d’entre nous éprouve une colère énorme face à tant de barbarie. C’est juste l’étape qui vient après l’effroi. Mais inadmissible dans une démocratie ! Cela me fait bien rire.

Pour l’affirmer avec une telle force (y compris sur les pancartes qui ont jalonné la marche blanche), il faudrait admettre qu’ailleurs (dans des pays de sauvages ?), ce soit parfaitement admissible. Que c’est la démocratie qui nous protège de tout débordement et que le fait de voter librement fasse de nous d’aimables citoyens.

Qui peut adhérer à pareil raisonnement ?

J’ai tenté, un soir, de faire partager mon point de vue d’une voix pourtant bien modeste et on m’est tombé dessus à grands coups de « que fait la police », « il n’y a pas de justice », « les avocats sont tous des vendus, ils sont capables de faire libérer les pires criminels… » Avec un semblant de courage, j’ai argué faiblement que, sans avocat, nous risquions tous une justice arbitraire, mais, de nouveau, je me suis retrouvée isolée dans une cacophonie de raisonnements bizarres et contradictoires où il était question de l’effondrement de cette même démocratie censée nous protéger des crimes les plus odieux. J’ai fini par ne plus rien comprendre. Finalement, je me suis éclipsée, car je sentais venir le moment où l’abolition de la peine de mort serait remise en question et c’était au-dessus de mes forces.

Tous ces débordements sont probablement dus au fait que, dans cette sordide affaire, l’assassin se soit lui-même donné la mort. Mes concitoyens ont donc dû non seulement se passer d’un bouc émissaire, mais aussi d’un procès juteux ! Leur vindicte s’est alors tout naturellement abattue sur l’incurie de la police. D’autant plus qu’un article avait fait état du passage de Rose Hennequin dans un commissariat du centre et qu’aucune suite n’y avait été donnée. La petite était sortie de là sans qu’on lui propose une aide quelconque ou qu’on cherche à mener la moindre investigation.

Pendant des semaines, la ville avait été en émoi. Outrés par ce crime horrible tellement éloigné de leur propre comportement, tous demandaient des châtiments sévères et rapides sans penser un instant que toutes les précautions prises lors d’une enquête les protégeaient eux-mêmes contre des accusations mensongères.

Bref, on l’aura compris, ce n’est pas tant l’affaire en elle-même qui, aujourd’hui, me sort par les yeux, mais bien la masse de bêtises que j’entends dire à son sujet.

D’autant qu’ici, les histoires d’agression nous sont livrées au quotidien. Certes, elles ne se finissent pas toutes de manière aussi tragique puisque les victimes sont là pour se raconter, mais, pour être moins spectaculaires, elles en sont tout autant terrifiantes et, surtout, totalement destructrices. Les femmes qui, devant moi, tentent d’exprimer leurs souffrances, ont perdu une partie d’elles-mêmes et tentent de continuer à avancer avec les morceaux qui leur restent. Elles font cela dans le plus parfait anonymat, sans personne pour crier au scandale ni pour se demander ce que faisait la police au moment des terribles faits qu’elles ont subis.

— Que fais-tu là, plantée devant ce panneau ?

C’est Nadia qui venait de me poser la question.

— Rien, ai-je menti. Je me disais juste qu’il faudrait y remettre un peu d’ordre.

— Viens plutôt boire une tasse de thé !

Il était 15 heures, nous avions fini, elle et moi, notre travail et la perspective d’une boisson chaude me fit du bien. D’autant plus qu’ici, le thé est excellent.

Nadia est devenue mon amie dès que j’ai commencé à travailler à Oser dire. Cette robuste Congolaise de presque quarante ans, magnifique d’énergie et de grâce, aide nos « clientes » à exprimer leurs peurs par la danse. Personne ne peut lui résister lorsque, ayant mis la musique à fond, elle commence à se mouvoir avec une légèreté sidérante pour quelqu’un de son poids. Au départ, les autres la regardent sans bouger, soufflées qu’on puisse occuper l’espace aussi librement. Puis, petit à petit, elles oublient leur timidité et se mettent elles aussi en mouvement. D’abord, leurs gestes sont petits, leurs sourires crispés, leurs mouvements entravés par la peur. Elles cherchent à imiter des pas, pour se conformer à ce qu’on attend d’elles, attitude qui pourtant les a souvent menées au désastre. Puis, petit à petit, elles se libèrent, se décrispent. Comme un papier qu’on déplie, elles prennent brusquement plus de place, font plus de bruit, se mettent simplement à exister. Le travail prend quelquefois des mois. Nadia est là pour s’assurer qu’elles y parviennent.

J’ai, moi-même, plusieurs fois suivi le cours de mon amie. Bien que je déteste la musique dont elle se sert, il faut reconnaître que cette liberté de mouvement a quelque chose de salvateur. On sort de là rincées, vidées de ses problèmes, étonnées d’avoir les articulations suffisamment solides pour ce genre d’exercice.

Nadia a empoigné une serviette avec laquelle elle s’essuie le visage avant d’aller chercher un pull et un jean qu’elle a déposés en vrac, sur le cadre d’un vélo caché derrière une plante verte.

— C’est à qui ce truc ? demande-t-elle distraitement, avant de descendre vers le bar sans attendre la moindre réponse.

Ses mouvements sont rapides, précis, si bien qu’en un instant, une tasse fumante atterrit devant moi.

Le thé est excellent, comme toujours. Perchées sur nos tabourets le long du bar, nous ne parlons même pas, nous savourons simplement la proximité l’une de l’autre. La « salle à tout faire » offre une vision d’ensemble de l’endroit où nous travaillons. D’ici, on aperçoit les portes des divers ateliers ainsi que l’entrée avec son lot de vélos et son panneau immense où trône, bien sûr, une affiche de Rose. Pour l’instant, quelqu’un la regarde. Un homme grand, vêtu d’un jean et d’un simple tee-shirt.

— Beau cul, me fait remarquer Nadia qui, sur ce sujet, n’en rate pas une.

Je ne réponds pas tout de suite. Je viens de me lever car, ce qu’ignore mon amie, c’est que je sais parfaitement à qui appartient ce charmant derrière.

5

Steve sentit sa présence avant de reconnaître sa voix. Tout de suite, il prit conscience de la place qu’elle prenait, de l’air qu’elle déplaçait et du parfum léger qui l’accompagnait toujours. Lorsqu’il l’entendit prononcer son nom, aucune surprise ne se peignit donc sur son visage. Il la regarda simplement comme si le fait qu’elle soit devant lui était une évidence.

Rien ne l’avait changée. Ses cheveux, très courts, s’ébouriffaient autour de son visage mince, déjà hâlé du nouveau soleil. Autour de ses yeux très clairs, les petites griffures du temps accentuaient encore l’expression de curiosité amusée qu’il lui connaissait si bien. Il se dégageait d’elle une énergie rassurante, solaire.

Elle voulut parler, se ravisa, sembla chercher quelque chose puis, les mains largement ouvertes, elle le prit dans ses bras et il se laissa faire avec un petit rire de contentement. Cela ne dura qu’un instant, juste le temps de se reconnaître avant de s’écarter un peu comme pour se convaincre de ce qu’ils vivaient.

— Qu’est-ce que tu fais là ? finit-elle par demander.

Il répondit d’un simple geste qui lui fit comprendre qu’il lui renvoyait la question. Un silence léger traîna un peu entre eux qu’elle brisa en murmurant :

— Steve…

Avant de l’empoigner par le bras.

— Viens !

C’était dit sur le ton d’un ordre et, de toute manière, elle le poussait fermement vers la sortie. Ils descendirent la rue Pierreuse côte à côte, sans un mot et entreprirent de faire le tour du Palais de Justice afin de trouver un endroit tranquille place du Marché. Ils marchaient d’un même pas, le regard fixé vers le bout de la rue du Palais, la tête encombrée de ce qu’ils auraient pu dire et qui leur paraissait totalement vain. Comment reprendre, en effet, ce qu’ils avaient laissé là, presque deux ans plus tôt, après cette sale affaire Fiori ?1 Comment revenir sur ce moment de vie qui les avait jetés l’un vers l’autre oubliant leur différence d’âge et les règles les plus élémentaires d’une enquête ? Leur histoire était si singulière qu’ils n’avaient vu, aucun des deux, comment la poursuivre. Une fois l’affaire terminée, ils avaient repris leur chemin en ne gardant de l’autre qu’un goût de bonheur volé.

La première terrasse fit l’affaire. Ils s’y installèrent à une très petite table, protégés par le bruit et les allées et venues des passants. Autour des vins blancs qu’elle commanda, ils restèrent longtemps silencieux. Tant de choses étaient à dire qu’ils ne voyaient pas par laquelle commencer. La tension qui s’installa devint à ce point palpable que Lise finit par rire et par lever son verre.

— À nous, dit-elle.

Et, après avoir bu une bonne gorgée :

— Quelle est l’enquête qui t’amène chez Oser dire ?

— Aucune, je suis en congé.

Le regard plongé dans son verre, il lui raconta alors les dernières semaines qu’il venait de vivre. L’assassinat odieux de Rose, l’évidence de la culpabilité de Vauquier et son suicide spectaculaire… Le regard qu’il lui lança suffit pour lui faire comprendre qu’à partir de ce moment, l’histoire avait dérapé sur un autre chemin.

— Tu es en congé pour longtemps ? demanda-t-elle pour dire quelque chose.

Il eut un geste vague avant d’ajouter :

— Je devrais déjà avoir recommencé à travailler.

Et il se mit à observer les passants pour tenter de ravaler l’émotion qui lui gênait le souffle.

— Ça te ferait certainement du bien.

Il lui lança un regard étonné. Elle était la première personne à ne pas s’écrier qu’il devrait d’abord se reposer, prendre du recul, penser à lui…

— Je ne peux pas, dit-il un peu brusquement, comme si c’était elle qui était responsable.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on ne me laisse pas faire ! Ils bossent sans moi, j’ai un remplaçant, c’est… tout à fait ridicule !

D’un geste agacé, il commanda deux autres verres.

— L’affaire est classée ? demanda-t-elle.

Il opina simplement en buvant une large gorgée.

— Pourquoi étais-tu là-haut, juste devant la photo de la petite Hennequin ?

­— Et toi ? répondit-il sèchement.

Il s’était redressé comme un accusé prêt à se défendre.

Elle lui laissa le temps de se calmer un peu avant de lui expliquer qu’elle y faisait du bénévolat une fois par semaine.

— Du bénévolat, dit-il avec un ton où l’amusement se teintait d’un peu de mépris.

— Du bénévolat, répéta-t-elle, comme les vieux !

Cela le déstabilisa complètement. Il ouvrit la bouche avec peut-être l’intention de s’excuser, se rendit compte que cela serait parfaitement vain et reprit une gorgée pour se donner une contenance. Cela la fit rire.

— C’est ce que font les vieux quand la retraite leur laisse du temps, non ? insista-t-elle.

Et elle continua à rire jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’il cherchait de quoi payer le vin.

— Attends ! dit-elle en posant une main sur la sienne. Attends… J’anime un atelier d’écriture pour des victimes d’agression. Je fais cela avec d’autres qui les aident d’autres manières. Et… ils ne sont pas tous vieux.

Il était déjà en train de coincer sous une soucoupe le montant de l’addition. Son visage s’était durci au point qu’il paraissait dix ans de plus. Elle souleva la main pour libérer ses gestes, persuadée qu’elle ne le retiendrait pas. Mais il ne bougea pas. Il laissa l’argent où il venait de le déposer et se remit à observer la marche des passants. Sous la barbe naissante, elle voyait les muscles de sa mâchoire se crisper. Brusquement, elle eut l’envie de le toucher, de l’apaiser d’un geste sur son épaule, mais elle demeura immobile.

— Tu n’as pas clôturé l’affaire, finit-elle par énoncer comme une évidence.

Il ne répondit pas.

— Tu étais là-haut pour poser des questions.

Il se retourna vers elle avant d’opiner en silence.

— Elle n’est jamais venue chez nous, si c’est ça que tu veux savoir.

— Comment peux-tu en être certaine ?

Elle ne put s’empêcher de sourire.

— Je retrouve le flic ! J’en suis certaine, monsieur l’­Inspecteur, parce que dans ce genre d’association rien ne se fait sans que tout le monde soit au courant. On a des réunions, des mises en commun, des choses tellement chiantes que tu t’enfuirais en courant !

Pour la première fois, elle le vit rire. L’air autour d’eux devint enfin respirable. Il la regarda, la tête légèrement penchée et elle retrouva d’un coup tout ce qui l’avait troublée quelques années plus tôt. Les yeux gris, enfoncés sous des sourcils fournis. La mâchoire carrée, les cheveux ras, l’épaisseur des épaules. Avant de sombrer tout à fait, elle ajouta :

— Pour moi, c’est donc une certitude, mademoiselle Hennequin n’a pas fait appel à nous. Mais il y a d’autres assos de ce genre à Liège.

— Je sais, répondit-il. Angelo m’en a fait la liste.

— Angelo ! Comment va-t-il ?

La Fille sur le banc, coll. Plumes du Coq, Weyrich, 2021.

6

Les mains enfoncées dans les poches de son jean, Angelo observait les mouvements des plongeurs autour du toit de la voiture. À ses côtés, le chauffeur du camion-grue jouait avec un boîtier ridiculement petit pour faire descendre, au bout d’un bras métallique, une chaîne terminée par un énorme crochet.

Il faisait beau. Au travers de l’eau verte de la rivière, on apercevait vaguement la tache rouge d’une carrosserie et les silhouettes noires des plongeurs s’affairant à glisser le crochet au travers de sangles qui entouraient le véhicule. Pareil à un enfant devant un jeu vidéo, l’homme actionna alors les manettes de sa box et, lentement, la voiture bougea. Elle mit du temps à émerger et, lorsqu’enfin elle commença à apparaître, ce fut dans une gerbe d’eau sale, de boue et d’algues. Elle s’éleva doucement, balançant sa masse au gré des mouvements de la grue toujours dirigée par l’homme et son ridicule boîtier. Angelo suivit l’opération du regard jusqu’à ce que, dans une sorte de bruit de succion, la voiture soit déposée sur le bord de la rivière.

Pendant un instant, personne ne bougea. On n’entendit plus que le bruit de l’eau qui continuait de s’écouler des fenêtres ouvertes. La scène semblait d’autant plus surréaliste que l’endroit était charmant. Un petit pont métallique enjambait le canal de l’­Ourthe et se prolongeait d’une rambarde à l’ancienne en fer forgé. Deux arbres jetaient une ombre mobile sur une petite esplanade herbue où trônait un banc en bois.

Le charme fut rompu par une forte odeur de vase qui chassa les senteurs d’eau et d’herbes fraîches habituellement caractéristiques du lieu. Pendant que le grutier s’affairait à sa tâche, Angelo enfila des gants et s’approcha du véhicule dégoulinant. Il se pencha vers la fenêtre du conducteur et la première image qui lui vint à l’esprit fut le souvenir d’une peinture représentant l’­Ophélie d’­Hamlet. Une jeune femme flottant sur l’eau, le teint cireux et les cheveux épars. Il avait dû la voir sur une reproduction quelconque, car il ignorait les musées et ne voyageait jamais. Le corps qu’il avait devant lui avait basculé sur le volant en laissant autour de la tête une auréole collante de cheveux roux. « Elle a dû être très jolie », pensa-t-il et il sentit son estomac se nouer en regardant la peau gonflée et bleuie, les lèvres ouvertes dans une sorte de cri silencieux et les yeux vides.

— Faut vraiment avoir envie d’en finir, dit le dépanneur qui, visiblement, en avait vu d’autres.

Puis, en décrochant la chaîne de la voiture :

— Il n’y a aucune trace de freinage. Elle a dû prendre son élan en venant de là, et elle a plongé.

Angelo suivit son regard. C’était, en effet, ce qu’elle avait dû faire. Après avoir amené sa voiture jusqu’à cet ancien chemin de halage, elle avait foncé tout droit vers l’­Ourthe en visant le seul endroit non protégé de la rive.

La petite robe légère dont la jeune fille était vêtue excluait qu’elle puisse avoir ses papiers sur elle. Angelo fit le tour de la voiture et fouilla sommairement le vide-poche sans rien y trouver d’autre qu’une pochette en plastique remplie d’une pâte blanchâtre qui avait dû être des papiers. Il téléphona alors au commissariat pour donner la plaque d’immatriculation de la voiture. En attendant d’avoir des nouvelles, il retourna à la victime et l’observa longuement. Elle ne portait aucun bijou. Le col de sa robe, légèrement relevé, cachait le bas de sa joue gonflée par l’eau. La ceinture de sécurité, toujours attachée, séparait deux seins fermes. Il ne put s’empêcher d’observer qu’elle ne portait pas de soutien-gorge.

L’arrivée du légiste le fit sursauter. Il se contenta d’un vague salut auquel l’autre répondit d’un geste. Ils se connaissaient depuis quelques années et n’avaient pas l’habitude de se perdre dans des considérations inutiles. Pendant que celui-ci inspectait le corps et donnait l’autorisation aux pompiers de le sortir de la voiture, Angelo fut, encore une fois, frappé par la quiétude du lieu. À l’évidence, l’endroit était plus propice aux rendez-vous d’amoureux qu’aux décisions extrêmes. Un coup de fil le fit sursauter. C’était le commissariat qui l’informait de l’identité du propriétaire de la voiture : Alison Ferrara, née à Rochehaut en 2001 et domiciliée au 74, boulevard de la Sauvenière. Il raccrocha en bougonnant un vague merci et se tourna vers le légiste qui se dirigeait vers lui en ôtant ses gants.

— L’affaire semble assez simple, lui dit-il. Elle a fait le plongeon. Sa ceinture de sécurité était attachée sans être bloquée, toutes les fenêtres étaient ouvertes, donc, avec un peu de sang-froid, elle aurait pu s’en sortir. Elle ne l’a pas fait. Pourquoi ? Il faudrait faire une autopsie. On verra ce que dira la juge.

Angelo lui répondit d’un simple mouvement de tête.

— On l’embarque, Inspecteur ?

Les pompiers attendaient devant la rivière.

L’inspecteur hésita. Le légiste avait raison : avant que la voiture ne s’enfonce, la victime aurait probablement eu le temps de s’en sortir. Pourquoi avait-elle attendu ? Pourquoi choisir de se voir mourir ?

— On attend le substitut, marmonna-t-il tout en saluant le légiste.

Les pompiers allèrent s’asseoir sur le banc en soupirant. Rien n’était normal dans cette affaire. On se suicide en se jetant à l’eau, pas en y fonçant avec sa voiture et pas quand on est si jeune et si jolie. L’arrivée du substitut le sortit de ses pensées. C’était un homme grand et sec, avec des cheveux soigneusement collés vers l’arrière. Sa tête, assez petite, bougeait par saccades comme celle d’un oiseau. Il se dirigea fermement vers la voiture, mais fit demi-tour précipitamment dès qu’il eut jeté un regard.

— Un accident, j’imagine ? dit-il en poussant le menton.

Angelo ne répondit pas. Il se contenta d’un geste d’ignorance. Il ne connaissait pas ce jeune magistrat. Vu le haut-le-cœur qu’il avait eu du mal à dissimuler devant le corps, il n’avait probablement pas dû en voir beaucoup durant sa courte carrière.

— Elle s’est élancée de là, expliqua-t-il en montrant le chemin de halage, et il n’y a aucune trace de freinage. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. La voiture a dû se remplir et couler presque instantanément. Ça ressemble plutôt à un suicide.

— Drôle de façon de mourir.

De nouveau, Angelo se contenta d’un mouvement d’épaule.

— On connaît son identité ?

— Alison Ferrara. Elle habitait boulevard de la Sauvenière. Je vais aller voir…

Il se tut un moment avant de continuer :

— C’est tout de même une mort étrange. Je comprends qu’on puisse se jeter à l’eau, mais de cette manière… Cela pose question tout de même.

Le substitut lui lança un regard étonné.

— Vous pensez à la nécessité d’une autopsie ?

Angelo eut un simple mouvement de tête. Le substitut ne répondit pas. Il retourna vers la voiture pour y jeter un bref coup d’œil avant de s’éloigner en murmurant : « Peut-être. » Puis, il jeta un regard circulaire et, ne trouvant rien à ajouter, il se contenta d’un « je vous tiens au courant » assez sec et tourna les talons.

Angelo soupira. S’il y avait bien quelque chose qu’il détestait faire, c’était d’annoncer la mort d’un proche. Il l’avait pourtant fait souvent, mais, chaque fois, cela avait été une épreuve. Cette fois-ci, les circonstances déroutantes n’allaient pas rendre les choses plus faciles.

7

— Angelo va bien, il peut travailler, lui !

— Et, visiblement, il te fait des rapports.

Steve a haussé les épaules et s’est mis à regarder autour de lui.

— On n’a pas été au bout de l’instruction, a-t-il continué, comme pour lui-même. L’histoire semblait limpide à tout le monde. On était comme poussé par l’opinion ! Il restait toutes sortes d’investigations à faire, de témoins à interroger. Il fallait perquisitionner, enquêter, quoi ! Au lieu de cela, la juge a clôturé et je n’ai rien pu faire.

Il a esquissé un geste d’impuissance, soupiré et murmuré dans son verre :

— Je n’ai pas supporté.

Le regard qu’il m’a lancé alors était tellement triste que j’ai senti ma gorge se nouer. Puis il s’est tu encore longtemps avant d’ébaucher un geste que j’ai immédiatement retenu :

— Un troisième vin blanc, ça ne me semble pas raisonnable. Ou alors, tu veux que nous prenions une cuite ?

Il a eu un faible sourire.

— Tu devrais plutôt tout me raconter, viens…

Et sans attendre une réponse de sa part, je me suis levée. Il m’a suivie silencieusement.

Ce qu’il avait à me dire était suffisamment difficile pour que je cherche un endroit propice aux histoires. Je ne me voyais pas l’écouter au milieu d’une foule, à la terrasse d’un café ou, encore moins, dans ce qui me servait de bureau chez Oser dire avec Nadia collée à la porte pour ne rien perdre du moment.

J’ai bien vu sa surprise lorsque, sans la moindre hésitation, je l’ai poussé au fond d’une cour, mais il n’a fait aucun commentaire, pas plus que quand il a dû monter les marches escarpées qui mènent à la tour des Joncs.

Je connaissais le lieu depuis toujours, bien avant que la ville ne décide d’en aménager les abords. Je savais donc qu’il y avait là deux bancs paisibles où, d’ailleurs, j’allais souvent prendre mon déjeuner avec Nadia. La journée était magnifique. Un petit vent tiède transportait des odeurs de jacinthes et de lilas, le bruit de la circulation nous arrivait comme un doux murmure et le soleil découpait sur les pelouses l’ombre du toit pentu de la tour. Nous nous sommes assis et nous avons pris le temps de savourer en silence la douceur du moment.

— Ce sont les chevaliers teutoniques qui ont construit ce truc, ai-je fini par dire, pour rompre le silence. Cela faisait partie de leur commanderie, et… Tu t’en fous !

— Complètement !

Il avait répondu en souriant.

— Tu n’as aucune culture ! ai-je ajouté, en retenant ma main qui se serait volontiers posée sur son épaule.

De nouveau, cela l’a fait sourire. Il est resté silencieux encore un moment, puis il a commencé à parler sans me regarder comme s’il avait à faire un aveu difficile. Il avait perdu pied une semaine après le crime odieux qui avait bouleversé la ville. Durant cette semaine, il avait travaillé sans s’arrêter, sans presque manger et en ne dormant pas. Maintenant qu’il pouvait y repenser calmement, que son corps était moins douloureux et qu’il respirait normalement, il lui restait l’impression physique d’une enquête menée dans un endroit clos, entouré de murs épais et mous auxquels il se heurtait sans cesse.

Le fait que Vauquier soit le suspect principal et qu’en plus, il se soit fait sauter la cervelle l’avait empêché de bouger presque au sens propre. Toutes ses investigations s’étaient heurtées à du vide, personne n’ayant envie de se donner du mal pour un fait aussi évident. Vauquier était un récidiviste qui avait fini par passer à l’acte. Point. Pire ! Lorsqu’il émettait le moindre doute quant au coupable, on faisait peser sur lui un lourd sentiment d’opprobre comme s’il voulait justifier les horreurs commises sur la pauvre Rose. Pour un peu, il serait passé pour un de ces policiers machistes qui estiment que ce qu’on fait aux femmes ne mérite pas l’énergie qu’on met à résoudre des affaires d’hommes.

Le jour où, dans son bureau, la juge lui avait annoncé clore définitivement l’enquête, son monde s’était brusquement rétréci, pétrifié. Il ne savait même plus comment il était rentré chez lui. On lui avait dit, plus tard, qu’il avait oublié d’aller chercher ses enfants et qu’il avait garé sa voiture en travers de l’allée menant à sa maison.

C’est son ex-femme qui avait prévenu le Palais. Angelo était parti tout de suite. Il l’avait trouvé dans son salon tellement saoul qu’un instant, il l’avait cru mort. Après avoir vérifié que ce n’était pas le cas, il l’avait chargé sur son épaule et monté jusqu’à sa chambre. Là, il l’avait mis au lit comme on le fait avec un enfant et était resté près de lui toute la nuit, jusqu’à ce qu’il soit suffisamment rassuré. Alors, seulement, il avait appelé un médecin.

On lui avait diagnostiqué un burn-out. Il s’est retourné vers moi et a prononcé le mot avec un sourire rogue comme si, d’avance, il savait que j’allais me moquer de lui.

— Burn-out, a-t-il répété, en exagérant le ton.

Puis, de nouveau, il s’est tu longtemps. Je cherchais désespérément quelque chose à dire qui ne soit pas une connerie. En fait, je savais, au fond de moi, que la seule chose qui aurait pu lui faire comprendre que je ne le jugeais pas aurait été un geste. Le toucher d’une manière ou d’une autre. Lui faire sentir par la peau que j’étais avec lui, mais je n’osais pas bouger. J’avais glissé les mains entre mes genoux pour qu’elles ne partent pas sans mon consentement.

— Comment t’en es-tu sorti ? ai-je fini par demander.

Cela me semblait la seule manière de passer au-dessus d’explications difficiles.

— En prenant des cachets, a-t-il dit en se redressant brusquement. J’en prends toujours d’ailleurs !

— Qui n’en prend pas !

Il m’a lancé un regard amusé, dans lequel j’ai cru apercevoir un peu de complicité.

— Tout le monde en prend, ai-je continué, pour alléger l’atmosphère. Moi-même j’en absorbe pour tout : les articulations, la tension, la souplesse de la peau, la digestion, le transit, le sommeil…

— Tu dors maintenant ?

Voilà. L’air était à nouveau respirable. Il m’avait posé la question en souriant parce qu’il connaissait la réponse. Je me suis contentée d’un geste vague.

— Tu prends vraiment tout ça ?

— Et plus encore, ai-je répondu en agitant les bras.

Il a ri de bon cœur.

— Je suis certain que tu hantes toujours ton appartement durant des nuits entières.

— Tel le fantôme de Macbeth !

Le silence qui s’est réinstallé ensuite avait une tout autre saveur. Gorgé de souvenirs, il rendait les futures conversations plus légères. Brusquement, il s’est levé et a fait quelques pas sur la pelouse. Puis il s’est retourné vers moi. Sa haute silhouette se découpait en contre-jour sur le ciel bleu.

— J’ai repris l’enquête, m’a-t-il dit. Tout seul, sans autorisation et donc, sans le moindre pouvoir.

Sa voix était maintenant autoritaire, comme s’il avait l’intention de me convaincre.

— Théoriquement, je suis en congé, je n’ai même pas le droit d’entrer dans mon bureau. Dieu merci, j’ai Angelo qui, quand il le peut, parvient à me donner l’un ou l’autre tuyau.

— C’est pour ça que tu es ici ?

— C’était une piste…

Il a hésité un peu avant de continuer après une grande inspiration :

— En fait, j’ai décidé de reprendre les investigations à l’envers. Cette fois, je vais partir de la victime.

8

Angelo aurait dû se sentir rassuré d’avoir pu éviter l’abominable corvée de l’annonce du décès à la famille. Il avait cependant l’impression d’avoir manqué à son devoir et, surtout, de s’être privé d’un moment important.

Une fois en ville, il s’était immédiatement rendu boulevard de la Sauvenière, en se répétant toutes les formules creuses qu’on utilise dans de telles circonstances. Mais il s’était vite rendu compte, à son plus grand soulagement, qu’­Alison vivait seule.

Son appartement était situé dans un immeuble essentiellement occupé par des cabinets médicaux. Par acquit de conscience, il avait vaguement interrogé les personnes qu’il rencontrait sans obtenir autre chose que des moues interrogatives : on savait à peine qui elle était, on n’avait pas le temps de s’occuper des autres locataires, à dix-huit heures, on fermait.

Arrivé au troisième étage et avant même qu’il ait eu le temps de faire quoi que ce soit, la porte d’en face s’était immédiatement ouverte sur une dame âgée qui l’avait interpellé d’un « plaît-il ? » aussi sec que surprenant.

Appuyée sur une canne ancienne, une masse de cheveux neigeux entourant un visage ridé comme un raisin sec, elle donnait l’impression d’avoir attendu sa visite. Après s’être présenté, sans montrer sa carte de police, Angelo lui avait posé quelques questions simples – connaissez-vous mademoiselle Ferrera ? Vivait-elle bien ici ? Avait-elle de la famille ? Il avait d’abord cru qu’elle ne comprenait rien à ce qu’il disait. Il était prêt à répéter le tout plus fort, l’imaginant sourde, lorsqu’une petite voix un peu cassée, mais parfaitement claire, lui avait répondu :

— Bien sûr, que je connais Alison, c’est ma voisine depuis trois ans ! Une personne adorable d’ailleurs. Toujours prête à rendre service.

Angelo avait affiché un sourire bienveillant pour demander quand elle l’avait vue pour la dernière fois. La vieille dame l’avait longuement observé avant de chuchoter : « Hier soir, peut-être… ou alors avant-hier, je ne sais plus. Vous savez, à mon âge, la mémoire… Pourquoi ? »

Angelo avait hésité à lui dire la vérité. Elle semblait si fragile, appuyée sur sa canne qu’il s’était contenté d’une explication vague avant de reprendre l’escalier, le cœur serré et la conscience en berne.

Rentré au Palais, il s’était plongé dans son ordinateur pour apprendre que les parents de la jeune fille, ainsi que sa petite sœur, habitaient Rochehaut, un bled perdu au fond de la province du Luxembourg. Il avait donc téléphoné au commissariat de Bouillon, pour demander à ses collègues de se charger de la sinistre besogne, rien ne justifiant qu’il se déplace.

Et pourtant, un petit pincement à l’estomac s’accentuait chaque fois qu’apparaissait devant ses yeux l’image de cette jeune Ophélie aux cheveux roux. Je vieillis, pensa-t-il, je deviens impressionnable, particulièrement lorsqu’il s’agit de jeunes filles. Néanmoins, il ne put s’empêcher de replonger sur son ordinateur et d’entrer dans ce qu’il détestait par-dessus tout : les réseaux sociaux !

La jeune Alison n’y était pas très active. Seul Facebook avait ses faveurs. On y apprenait qu’elle avait vingt et un ans, qu’elle avait fait ses études dans un institut enseignant la coiffure et l’esthétique à Arlon et qu’elle travaillait actuellement da