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Que faire quand le hasard dépose, au pied de votre immeuble, le cadavre d’une jeune fille connue de toute la ville ? Lise ne se pose pas vraiment la question. À presque soixante ans, elle a suffisamment vécu pour peiner à s’émouvoir. Presque distraitement, elle laisse se dérouler à ses pieds, dans le plus grand désordre, les interrogations, les découvertes, les errances et les conclusions hâtives du jeune inspecteur chargé de l’affaire, Steve Bolland.Mais ce grand jeune homme taiseux, capable de tout assumer pour ne pas avoir à s’expliquer, va finir par la surprendre.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Bernadette De Rache a longtemps enseigné les arts dans un collège de Liège. Passionnée de littérature et de théâtre, elle a monté plusieurs spectacles dans le cadre de son travail. La fille sur le banc est son premier roman.
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Seitenzahl: 520
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Charles Baudelaire, « Recueillement »
Pour Maya, Charlie, Simone, June, Félix et Billie.
Ils savent pourquoi.
PROLOGUE
Il fait froid.
C’est bien, le froid. C’est propre. Cela empêche les gonflements, les effondrements, la pourriture.
Et puis, c’est net. Les choses restent à leur place, telles qu’on les y a laissées. C’est sans surprise.
Au début, personne n’y verra rien. Trop de passages. Après, quand son immobilité paraîtra incongrue, le cirque commencera. Il sera temps, alors, de chercher des explications.
Ils vont en trouver de toutes sortes, je les connais. Ils vont chercher, interroger, comparer, puis ils vont se perdre parce que rien n’est simple et qu’il faut souvent aller derrière les évidences.
Ils sont assez peu doués pour ça.
Moi, j’attendrai. J’en ai vu d’autres.
Ils ne me font pas peur.
Chapitre 1
Mercredi 3 janvier, 4 heures du matin
Ma vie aurait-elle été différente si j’étais née avec des gros seins et des petits pieds ? Le lecteur aura compris que c’est l’inverse qui m’échut. Je porte depuis presque soixante ans, sur 1 m 80 d’ossature, des seins d’adolescente et des pieds de basketteur. Un physique de Hollandaise. Je ne peux pas dire que cela m’ait vraiment handicapée, mais tout de même, organiser sa féminité sur un tel acquis a été un peu plus délicat. La plupart des garçons de mon âge m’arrivant à l’épaule, je suscitais plus la franche camaraderie que la folle passion. Qu’y faire ? Avais-je le choix ?
Ces réflexions me viennent, cette nuit, parce que j’observe depuis un moment la danse de séduction de deux gamins autour d’une petite jeune fille qui, elle, a des gros seins et des petits pieds.
Laissez-moi vous expliquer. Si je peux profiter de cette scène avec autant de précision, c’est que j’habite un appartement dont les larges fenêtres donnent sur une place au centre de ma ville. Une place carrée, bordée d’un côté par notre cathédrale et, des trois autres, par des commerces et des brasseries. C’est un endroit très animé, un lieu de rencontres et de rendez-vous. La journée, elle est remplie d’une population hétéroclite allant du vieillard à la ménagère, en passant par des étudiants de tous poils, pour la plupart bavards et exubérants. La nuit, de joyeux fêtards la traversent plus ou moins bruyamment, tandis qu’au petit matin des égarés fantomatiques y titubent, perdus dans leur histoire et se parlant à eux-mêmes avant de s’endormir sur un banc. Cela fait du bruit, de la musique, de la vie. J’adore ça. Je passe de longs moments à observer le ballet de mes concitoyens. Surtout la nuit, car je dors peu. Très peu. En fait, je suis totalement insomniaque. Cela n’a d’ailleurs aucun intérêt si ce n’est celui de justifier ma présence derrière ma fenêtre à quatre heures du matin.
Il fait un froid de gueux et cette ravissante personne exhibe, au creux de son manteau ouvert, un décolleté vertigineux. Les deux nigauds qui la suivent en perdent l’entendement. Ils se bousculent, se poursuivent, se rattrapent ! Et elle s’amuse ! Elle les laisse approcher, puis se dégage d’une pirouette et la course recommence. Le bruit de leurs rires se mêle à celui de ses petites bottines rouges martelant le pavé. Leur jeu est enfantin, bruyant, dangereux aussi. Il suffirait de peu de chose pour le faire basculer. C’est probablement ça qui les excite.
Je me demande si je les envie. L’âge venant, je me pose de plus en plus souvent cette question. J’imagine n’être pas la seule à observer la jeunesse avec un brin de concupiscence.
Je n’ai évidemment jamais vécu cela. Comme je l’ai déjà expliqué, avant d’avoir droit, moi aussi, au grand jeu, j’ai longtemps dû subir les confidences bégayantes de camarades amoureux d’autres que de moi. Mon épaule semblait le lieu propice aux pleurs et aux questionnements. C’était exaspérant mais cela a eu l’avantage de m’ouvrir tôt le territoire inconnu de la planète mâle, tant et si bien qu’à l’âge où, normalement, on se berce d’illusions, j’avais déjà perdu toutes les miennes.
Mais je m’égare. Voilà la petite qui les tient serrés contre elle, maintenant. À tour de rôle, elle les embrasse et ils se laissent faire tout en profitant au passage d’une vue plongeante sur les rondeurs appétissantes de ses appâts.
Je ne compte plus les baisers que j’ai moi-même donnés et reçus sur cette place. La nuit, surtout. Ce n’est d’ailleurs en rien une originalité, la plupart de mes concitoyens ont fait la même chose. Quand j’y réfléchis, le seul qui ait une quelconque importance est celui que m’a donné, au centre du parterre de fleurs, celui qui allait devenir mon premier mari. Non que j’en garde un souvenir ébloui. D’autres ont, depuis, largement dépassé sa science en ce domaine, mais c’est celui qui allait définitivement changer ma vie.
J’avais dix-huit ans, une famille encombrante et peu de projets. Le gredin était beau, séduisant, extrêmement bien élevé et capable de toutes les fantaisies : j’ai succombé en quelques minutes. Deux ans après, j’étais mariée et mère d’un nourrisson braillard. Mon beau séducteur, quant à lui, se livrait à la seule chose qu’il soit jamais parvenu à faire convenablement : rien. Il le faisait avec beaucoup d’élégance et sans le moindre complexe. Quand, après quatre ans de mariage, deux enfants et un diplôme de lettres durement acquis, je lui ai fait comprendre que vivre sans lui me demanderait beaucoup moins de travail, il est tombé des nues et s’est précipité chez sa maman pour chercher une explication à ma trahison. Le temps qu’il en trouve une, j’étais loin.
La voilà qui s’assied sur le dossier d’un banc. Ses petits pieds gentiment croisés sur l’assise, elle laisse ses amoureux s’agenouiller de part et d’autre d’elle comme des adorateurs de saints dans une église. Elle rit beaucoup. De temps à autre, elle se penche vers eux, offrant à leur regard l’encolure triangulaire de son pull et les globes nacrés de ses seins. Je les vois chavirer. Ils se relèvent et s’interpellent, se cherchent, se défient comme deux coqs dans un poulailler.
Enfin, elle capitule. Elle se laisse tomber dans les bras de l’un, tend la main à l’autre. Un instant, ils sont enlacés tous les trois. Puis, ça recommence et ils s’en vont en courant. Leurs cris résonnent encore un peu sur les façades avant de s’éteindre tout à fait. Il ne reste que le bruit léger des pas de quelques égarés. Je pousse un peu la tête pour tenter de les voir encore jusqu’à ce que mon front heurte la vitre glacée.
La place est maintenant déserte. Habituellement décorée de fleurs, il n’y a plus, en son centre, qu’un morceau de terre retournée et franchement sinistre. D’ici quelques jours, les employés de la ville viendront enlever les derniers vestiges de la patinoire et du marché de Noël. Nous serons enfin quittes de l’ambiance de fête qui dégouline, chaque année, sur notre cité à grands coups de lumières criardes, d’odeurs sucrées et de musiques ridicules. Je déteste les festivités de fin d’année. J’aurai peut-être, un jour, le temps de vous expliquer pourquoi.
Le front toujours collé à la vitre, je me demande si, à presque quatre heures du matin, je ne vais tout de même pas tenter d’aller dormir, sans arriver à en prendre la décision. Éclairé faiblement par la lumière de la place, mon salon me rassure et l’idée de lui tourner le dos pour me diriger vers le couloir qui mène à ma chambre me décourage.
Je suis seule depuis presque dix ans. Tant que le travail a continué de me distraire, j’ai pu surmonter. J’ai poursuivi ma vie dans ma maison sans me poser de questions. Mais quand, prise par je ne sais quelle folie, j’ai décidé de prendre une retraite anticipée, la solitude m’est tombée dessus comme le marteau sur l’enclume.
C’est pour cette raison que j’ai choisi de déménager dans cet appartement. Mes enfants avaient, depuis longtemps, quitté le nid et je ne voyais pas l’intérêt de perdre mon temps à entretenir une bâtisse faite pour le monde. Je redoutais de me trouver à errer dans les couloirs comme un fantôme, le cœur rempli de nostalgie. J’ai donc pris la décision de remplacer la chaleur que je trouvais chez moi, entourée de tous les miens, par celle de vivre au cœur même de ma ville. Je ne l’ai jamais regretté. J’ai vendu et distribué tout ce que j’avais de trop et je n’ai gardé que le principal : quelques meubles, mes livres et ma machine à coudre. Cela m’a considérablement allégée.
Ici, la cité respire à mes pieds et il me suffit de descendre quelques marches pour aller respirer avec elle. Mes petites-filles – car je suis grand-mère de deux gazelles de quinze et de dix-sept ans – se servent de l’endroit comme pied-à-terre, leur mère ayant élu domicile dans la banlieue. Je les vois donc souvent, ce qui m’enchante. Que demander de plus ?
Avant de me diriger vers ma chambre, je jette un dernier regard sur la place. Maintenant que la petite est partie, suivie de ses amoureux, il n’y a plus qu’un couple qui se hâte vers l’entrée du parking et quelqu’un assis sur un banc juste en dessous de chez moi. Je peux le voir au travers des branches dénudées des arbres. Je me demande ce qu’il fait là par un froid pareil. Il donne l’impression de dormir. Je ne vois même pas si c’est un homme ou une femme, juste le sommet d’un bonnet rouge.
*
Steve fut appelé à cinq heures du matin.
Il venait de s’endormir.
Toute la nuit, il avait arpenté la maison sans savoir où se poser. Chaque fois qu’il s’arrêtait, la douleur revenait, diffuse d’abord, puis de plus en plus pointue et il finissait par se remettre en mouvement pour retrouver un souffle normal. Il avait même essayé, dans l’espoir de trouver un peu de calme, de pousser la porte de la chambre des enfants pour aller dormir avec eux et se laisser bercer par le doux bruit de leur respiration. Mais l’idée de se coucher lui avait paru insupportable.
Pourtant, le stade des questions était, depuis des semaines, largement dépassé. Toutes les interrogations qui le torturaient s’étaient transformées en une souffrance continue, étouffante, qui l’obligeait à bouger. Les muscles tendus et douloureux, il avait donc marché toute la nuit en espérant que sa solide constitution le lâche et qu’il s’endorme là où il était. Mais, il avait trente-cinq ans, de la force, de la santé et l’habitude de bosser la nuit comme le jour.
Ce n’est qu’à quatre heures qu’il s’était écroulé sur son lit.
L’appel le surprit donc dans son premier sommeil. Il décrocha dans un état comateux, semblable à un lendemain de cuite.
Le discours de sa coéquipière lui sembla lointain, brumeux. Sans vraiment le comprendre, il n’entendit que quelques mots : meurtre, banc, place, froid, cathédrale… C’est donc par automatisme simple qu’il répondit un « J’arrive » assez pâteux avant de foncer sous la douche.
Là, il prit brusquement conscience de la réalité : il était seul, avec deux petits garçons qui devaient aller à l’école. Il se sécha en jurant et, tout en enfilant ses vêtements, tenta de mettre suffisamment d’ordre dans sa tête pour trouver une solution. La seule possibilité était de faire appel à la voisine, une charmante quinquagénaire toujours prête à rendre service. Mais le fait de lui annoncer, à cinq heures trente du matin : « Ma femme n’est pas rentrée de la nuit, pouvez-vous vous occuper de mes enfants ? » lui sembla au-dessus de ses forces. Il imagina la stupeur, d’abord, puis le regard navré qu’elle lui lancerait en apprenant qu’il était cocu.
De nouveau, la colère lui broya l’estomac. Il n’avait pas été préparé à assumer seul une famille. Les horaires aléatoires de son métier nécessitaient une présence à la maison. Sa femme l’avait toujours su. En descendant les escaliers, il jura avec force et fut donc sidéré de découvrir Valérie qui s’affairait tranquillement dans la cuisine. Elle avait dû rentrer pendant qu’il s’habillait. Sans un mot ni un regard, elle continua à préparer le déjeuner de ses enfants avec le plus grand calme, comme si elle venait, elle aussi, de se lever.
Pour la première fois de sa vie, il eut envie de frapper. De cogner dur, jusqu’à se faire mal lui-même. Une sensation brève, brutale, effrayante. Alors, sans un mot, il prit son arme de service dans le coffre, attrapa son blouson et sortit. Le froid le surprit, mais il lui était impossible de rentrer pour chercher à mieux se couvrir. Il s’engouffra donc dans sa voiture et démarra bruyamment.
Sur le trajet, il mit d’abord la musique à fond dans l’espoir de se vider la tête, puis, comme cela ne le soulageait pas, il sortit son gyrophare, alluma sa sirène et accéléra. À cette heure, les routes étaient peu encombrées. Il descendit vers le fleuve en faisant hurler ses pneus à chaque rond-point et s’engouffra sur les quais en brûlant tous les feux rouges. Dans la ville endormie, le bruit qu’il faisait lui procurait une joie mauvaise. Arrivé en ville, il enfila les boulevards sans se soucier des autres voitures et rejoignit la place Cathédrale en remontant la rue Pont d’Avroy en sens interdit.
Son arrivée fit se figer un instant tout le petit monde qui s’affairait déjà dans le rond de lumière créé par le faisceau de deux spots. Il ne prit pas la peine de se garer proprement, pas plus d’ailleurs que de fermer sa portière et se dirigea vers sa coéquipière, les mains enfoncées dans les poches et l’air mauvais. Elle ne fit aucun commentaire et se contenta de reculer pour le laisser approcher de la victime.
La scène avait quelque chose de théâtral. Sur un banc, entre deux arbres, quelqu’un semblait dormir le nez dans une écharpe, un bonnet rouge enfoncé jusqu’aux yeux. L’immobilité du personnage et la pose tranquille dans laquelle il se trouvait paraissaient surréalistes à côté de l’agitation ambiante.
Après avoir salué vaguement son équipe, Steve se mit à observer la scène. Le gros manteau et le bonnet qu’il avait aperçus en arrivant lui avaient laissé tout imaginer sauf cette très jeune fille. Elle était assise bien droite sur le banc, son manteau serré sur les jambes. Une écharpe de laine longue et large lui dissimulait le bas du visage et le bonnet était enfoncé bas, si bien qu’on n’apercevait presque rien de son visage. Ses mains, dissimulées dans des gants assortis à l’écharpe, étaient sagement croisées sur les genoux. Elle donnait l’impression de s’être tranquillement endormie là. Il fallait s’approcher, se pencher sur elle, l’observer plus attentivement, pour voir la teinte bleutée de sa peau et croiser l’expression de frayeur de ses yeux grands ouverts.
Le médecin du SAMU leur annonça qu’elle était probablement morte étranglée. Délicatement, à l’aide d’un stylo, Steve écarta l’écharpe du cou laissant apercevoir un macabre collier violet.
— Depuis combien de temps ? demanda-t-il.
Le médecin eut une moue dubitative.
— Quelques heures… L’autopsie nous le dira.
Marie Lesenne, sa coéquipière, le rejoignit, accompagnée d’Angelo Fonsi, l’inspecteur avec qui ils faisaient équipe. Ils restèrent un instant silencieux tous les trois, fascinés par l’étrangeté de la scène.
— Elle est très jolie, fit remarquer Steve.
— Et très jeune, ajouta Angelo.
— C’est bien les hommes ça, s’écria Marie, agacée ! Quand vous aurez fini l’oraison funèbre, vous me direz peut-être ce que vous en pensez !
— Ce que j’en pense, rugit Steve, c’est qu’on a devant nous une très jeune fille ravissante qui est aussi morte que possible et que c’est révoltant !
Marie lança un regard sidéré à Angelo. Elle savait Steve à cran depuis quelques semaines mais de là à sortir de ses gonds dès le matin ! Elle posa la main sur son bras d’un geste apaisant et reçut en retour une petite grimace d’excuse. Ils travaillaient depuis longtemps ensemble et avaient appris à se comprendre sans un mot. Machinalement, il demanda si le substitut du procureur avait été prévenu. Marie opina.
— C’est qui, demanda-t-il ?
Marie lui répondit en haussant les épaules.
— Jamais entendu parler ! En attendant, j’ai rien trouvé sur elle. Pas de portefeuille, pas de GSM, pas de bijoux, rien. Je n’ai donc aucune idée de qui ça peut bien être. Celui qui a fait ça a pris soin de tout enlever.
Steve leva les yeux vers les façades de la place.
— Y a des caméras ? demanda-t-il.
— Oui, mais faut encore qu’elles fonctionnent et qu’elles soient dirigées par ici ! Et puis, il y a les arbres et les foutus restes du marché de Noël. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne faut pas être très malin pour passer inaperçu ici.
— Au fait, qui nous a prévenus ?
— La locataire du deuxième, dit Marie, en montrant l’immeuble qui faisait le coin de la place.
— Elle a vu quelque chose ?
— Ce serait trop beau ! Non, elle sortait faire son jogging du matin – un jogging par ce froid, à cinq heures du matin, il faut être timbrée ! – et vu l’heure, elle a été intriguée par la présence de quelqu’un sur le banc. Elle a regardé et elle nous a appelés. Je lui ai dit de nous attendre chez elle. Elle n’est plus toute jeune et on se les gèle, j’ai eu pitié.
— Tu y vas ?
— Non ! Toi, tu y vas. Moi, j’attends le parquet. Vu l’humeur dans laquelle tu te trouves, tu es encore capable de leur parler de travers. Va te réchauffer un peu, ça te changera les idées.
Steve soupira. Il n’était pas certain d’avoir envie de se confronter à quelqu’un qui allait certainement lui raconter sa vie ou lui fournir des détails inutiles. En maugréant, il se dirigea vers l’immeuble.
Au rez-de-chaussée se trouvait une galerie commerçante. Comme il ne trouvait pas d’ascenseur, il emprunta le vieil escalator qui menait à l’étage. Ici aussi, il y avait eu des commerces, mais, visiblement, ils avaient fermé les uns après les autres. Il ne restait qu’un restaurant chinois qui avait investi les vitrines vides en les décorant d’objets aux couleurs criardes. L’escalier, qui menait aux appartements, était plus discret. Arrivé au deuxième étage, il vit une porte entrouverte et entendit :
— C’est ouvert, entrez !
Après un petit couloir, il pénétra dans une vaste pièce dont un mur entier était vitré. Sans la hauteur donnée par l’étage, on se serait cru sur la place. L’impression était surprenante, amplifiée encore par le fait que la pièce était éclairée faiblement. C’était comme regarder un film sans le son. Intrigué, il s’approcha et ne put s’empêcher d’observer le ballet de la police scientifique au bas de l’immeuble. Il commençait à y avoir plus de monde. Les passants, un instant attirés par l’attroupement, détournaient leur chemin pour aller aux nouvelles. Ils se poussaient pour regarder ou poser des questions aux agents, puis repartaient vers leur travail.
Il sentit une présence à côté de lui.
— Surprenant, n’est-ce pas ! C’est pour ça que j’habite ici. Pour la vue… Bonjour !
— Bonjour, balbutia-t-il en tendant une main maladroite. Steve Boland. Inspecteur principal Steve Boland.
Celle qui lui serrait maintenant la main d’une poigne énergique n’avait rien de la petite vieille à laquelle il s’attendait. C’était une grande femme mince et souriante, vêtue d’une tenue de sport. Ses cheveux courts et ses yeux très clairs lui donnaient une allure scandinave. Elle l’observait avec une curiosité amusée qui le déstabilisa un peu. Il se remit à observer la place.
— Vous êtes aux premières loges, ici !
— On peut dire ça.
— Puis-je vous poser quelques questions ?
Il sortit de sa poche une série de feuilles pliées en quatre.
— Vous êtes là pour ça, j’imagine.
Le ton le surprit. Visiblement, elle s’amusait. Il sentit sa colère refaire surface, mais, avant qu’il puisse lui faire la moindre remarque, elle lui proposa du café et, sans attendre sa réponse, partit vers la cuisine où elle s’affaira bruyamment. Il se remit donc à regarder la place sans pouvoir s’empêcher de penser que rien ne pouvait lui faire plus plaisir qu’un café chaud. Elle revint avec deux tasses brûlantes.
— En sortant ce matin à cinq heures, pour aller courir le long du fleuve, commença-t-elle sans attendre qu’il la questionne, j’ai été intriguée par cette personne assise sur le banc. En fait, je crois que je l’avais déjà vue une heure plus tôt.
Elle lui tendit sa tasse.
— Sucre ? Lait ?
— Rien, merci. Que faisiez-vous dehors à quatre heures ?
Elle eut un sourire malicieux, ce qui l’exaspéra.
— Je n’étais pas dehors. Je regardais d’ici le passage sur la place.
— À quatre heures !
— À quatre heures ! C’est inouï, non ?
Elle se moquait de lui, c’était évident. Il voulut rétorquer, mais elle continua tranquillement :
— En fait, je dors peu. Presque pas. Je regardais donc la place et j’ai vu le bonnet rouge. J’ai pensé qu’il faisait bien froid pour s’asseoir sur un banc à cette heure, mais j’ai vu tant de choses bizarres ici que je ne m’en suis pas tracassée. Après, je suis allée dans ma chambre où j’ai somnolé vaguement jusqu’à ce que je me décide à faire un peu de sport. En sortant, j’ai vu que cette personne n’avait pas bougé et j’ai compris que ce n’était pas normal.
— Et qu’avez-vous fait ?
— Je n’ai touché à rien, si c’est le but de votre question. J’ai fait exactement ce que vous et votre coéquipière avez fait, je me suis penchée pour voir de qui il s’agissait.
Il remarqua que l’ironie avait disparu de son regard et que, brusquement, elle semblait plus grave. Elle détourna les yeux et se mit, elle aussi, à regarder la place.
— Elle est là depuis longtemps, si vous voulez mon avis, continua-t-elle. Cette nuit, mon attention a été attirée par de jeunes fêtards qui faisaient beaucoup de bruit. Elle devait certainement être déjà là quand je me suis mise à mon poste d’observation.
— Quand êtes-vous venue à la fenêtre ?
— Comme je vous l’ai dit, un peu avant quatre heures.
Steve avait du mal à réfléchir. Malgré le café, les brumes de sa mauvaise nuit se dissipaient difficilement.
— Elle est si jeune, murmura-t-il sans vraiment s’en rendre compte.
— Et tout à fait ravissante, continua Lise.
— Vous avez remarqué aussi.
Elle se contenta de lui sourire. Il se remit à observer la place. Ils étaient maintenant côte à côte. Il remarqua qu’il voyait son reflet dans la vitre et qu’en fait elle l’observait. Cela le mit mal à l’aise. Il eut tout à coup l’impression d’être lui-même le témoin.
— D’autres choses vous viennent à l’esprit ? demanda-t-il abruptement.
— Rien, soupira-t-elle, rien d’autre que ce que je vous ai dit. À quatre heures du matin, elle devait déjà être sur le banc et, ce matin, elle était morte. Depuis quand était-elle là ? Je n’en ai aucune idée parce que, quoi que vous en pensiez, je ne passe pas ma vie derrière cette fenêtre.
— Vous n’avez aucune idée de ce à quoi je pense !
Il avait parlé un peu fort. Il s’en excusa. L’étincelle d’ironie revint dans les yeux de Lise. De nouveau, il eut l’impression qu’elle se moquait de lui.
— Vous allez courir seule, par ce froid, dans l’obscurité ?
Elle eut un petit rire bref.
— Je devrais avoir peur ?
Elle soutint son regard un instant. Puis, en retournant vers la cuisine, elle ajouta d’un ton péremptoire :
— C’est ma ville, il ne peut rien m’arriver.
Et elle s’affaira en ne faisant plus attention à lui. La réponse était étrange, pour ne pas dire stupide, mais il lui sembla inutile de le relever.
— Si vous vous souvenez de quoi que ce soit… se contenta-t-il d’ajouter en déposant sa carte sur le comptoir.
— Je vous préviens, lui dit-elle, le nez plongé dans un tiroir.
Puis elle ajouta en riant :
— Mon Dieu, j’ai l’impression de vivre dans une série policière ! C’est très amusant !
— Pas tant que ça, croyez-moi.
Il la salua d’un petit signe et sortit.
Sur la place, la police scientifique s’était mise à l’ouvrage et la juge Chabot s’entretenait avec Marie. Steve la salua. C’était une femme robuste ayant largement dépassé la soixantaine. Aussi féminine qu’un catcheur, elle avait la réputation de suivre remarquablement ses dossiers et de mener la vie dure aux enquêteurs.
— Moche affaire, dit-elle à Steve. Une si jeune enfant ne devrait pas se trouver là.
Steve acquiesça en silence.
— Bon ! J’ordonne une autopsie, évidemment. Essayez de connaître son identité le plus vite possible. Il doit y avoir quelque part des parents qui ignorent leur malheur et je n’aime pas ça. Je ne voudrais pas que la presse nous précède.
Le corps venait d’être allongé sur la civière. Steve s’approcha pour prendre quelques photos. Sous le bonnet épais, les traits de la jeune fille paraissaient encore plus délicats. En vérifiant les prises sur son GSM, il se rendit compte que c’était la première fois qu’il était confronté à une affaire comme celle-ci. Pas de violence, pas de sang, rien de sordide, mais une victime propre, sagement assise sur un banc dans un lieu public. Il retourna vers la civière et fit glisser la fermeture éclair du sac en plastique dans lequel on l’avait couchée. Ses vêtements étaient très élégants. Outre l’énorme écharpe plusieurs fois enroulée autour du cou, elle portait un manteau de drap beige muni d’un capuchon bordé de fourrure et un pantalon de velours. Aux pieds, elle avait des bottes en cuir naturel qui venaient certainement d’une bonne boutique. Elle ne devait manquer de rien, pensa-t-il, en refermant le sac.
— Elle avait du blé, hein ! Je parie qu’il y en a bien pour deux mille balles de fringues !
Marie venait de se planter à côté de lui en résumant, à sa manière, le cheminement de sa pensée. Il lui sourit.
— Peut-être. Malgré ça, on dirait une écolière sage.
— Ce sont les pires, conclut Marie en riant ! Puis, devant son air choqué : Allez, viens, on a du travail.
Et elle l’entraîna vers sa voiture.
*
… Et il est parti, sans vraiment me saluer.
En le regardant s’agiter sur la place, je me suis dit qu’en effet il ferait un bon héros pour une de ces séries navrantes que je regarde parfois à la télévision. Sans être beau, il était bien bâti et ne manquait pas de charme.
Mes pensées ont été interrompues par l’arrivée bruyante de Perrine, la cadette de mes petites-filles. Bien qu’elles partagent les mêmes parents, mes deux petites sorcières sont aussi dissemblables que possible. L’aînée, Justine, entame, avec le plus grand sérieux et un an d’avance, des études d’économie. À dix-sept ans, elle croit tout connaître de la vie et n’hésite pas, lorsque cela lui semble nécessaire, à me donner quelques leçons. Elle est collée depuis trois ans au même jeune homme, un blondinet taiseux et insipide qui fait les mêmes études qu’elle. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble qu’elle soit bien décidée à le garder pour l’éternité. À l’inverse, Perrine n’a pas assez de ses journées pour goûter à tous les plaisirs qui s’offrent à elle. Elle suit distraitement des études d’art tout en expérimentant tout ce que la vie met sur son chemin. Entre le théâtre, le cirque, le strip-tease burlesque et les performances, elle se met en scène de toutes les façons. Nous nous sentons obligés d’aller l’applaudir dans les endroits les plus improbables. À l’entendre, elle cherche sa voie. Force est de constater qu’elle ne l’a pas encore trouvée. Ma fille, qui est si fière de l’aînée, s’arrache les cheveux face à ce lutin espiègle et bondissant. Ces deux créatures, qui m’ont sauvée de l’ennui, me sont devenues aussi indispensables que l’air que je respire.
Mon petit inspecteur était en grande conversation avec une personne aux cheveux gris coupés court quand Perrine a déboulé dans l’appartement, suivie d’un grand black coiffé de dreads. Après m’avoir distraitement embrassée, elle s’est précipitée vers la fenêtre en me bombardant de questions tandis que son amoureux jetait sur mon appartement un regard suspicieux.
— Marvin, me dit-elle sans se retourner.
L’individu se fendit d’un vague sourire avant de me coller deux bises comme si je le connaissais depuis la maternelle. Puis il alla rejoindre Perrine qui, toujours collée à la fenêtre, continuait à faire toutes sortes de commentaires sur la scène qui se déroulait à ses pieds.
Évidemment, j’ai dû tout raconter. Perrine m’interrompait sans cesse pour avoir des précisions, des détails que, quelquefois, j’étais bien incapable de donner. Elle était surtout totalement sidérée qu’après avoir découvert un mort j’aie pu appeler tranquillement la police. J’imagine qu’à ma place elle aurait poussé des hurlements.
En attendant, tout ce qui lui venait à l’esprit se bousculait dans sa tête et elle émettait des sons inarticulés, des débuts de mots, tout en faisant de grands gestes. Marvin, lui, continuait à regarder la place avec le plus grand calme. Finalement, après un soupir, elle me demanda qui était la victime.
— Une jeune fille.
— Une jeune fille, gémit-elle comme si c’était la chose la plus invraisemblable qui soit !
— Pas beaucoup plus âgée que toi.
C’est là que j’ai véritablement mesuré le drame. Alors que Perrine s’agitait devant moi, je me suis dit que cela aurait pu être elle. Que la pauvre petite assise sur le banc avait peut-être eu affaire à un pervers qui l’avait choisie par hasard et que je pourrais être, maintenant, à regarder ma vie, brisée à mes pieds. Instinctivement, je me suis approchée d’elle et je l’ai prise dans mes bras. Elle s’est laissé faire. En murmurant un « Baba ! » souriant, elle a poussé sa tête au creux de mon épaule et j’ai respiré ses cheveux comme je le fais depuis sa naissance. Marvin nous a jeté un regard distrait. Après avoir planté un baiser sonore sur la tête de ma petite fille, j’ai continué :
— Une très jolie jeune fille, d’ailleurs.
— On emporte le corps !
C’est Marvin qui venait de faire ce commentaire. Perrine se précipita à la fenêtre. En effet, les urgentistes poussaient la civière sur laquelle la pauvre petite gisait enveloppée dans un sac en plastique. Avant qu’on ne la hisse dans l’ambulance, mon inspecteur s’approcha. Il fit doucement glisser la tirette de l’horrible sac et prit le temps d’observer longuement la gamine avant de faire quelques photos.
— Qu’est-ce qu’il fout ? s’exclama Marvin, qui, visiblement, respectait les morts.
— Ben… Il regarde, répondit Perrine, avant d’ajouter : c’est con, elle a le même manteau que Sylvaine.
— Que qui ? demanda Marvin.
— Une fille de l’Aca.
À mon tour, j’ai jeté un coup d’œil… et je me suis souvenue.
J’avais, en effet, déjà vu cette petite. C’était la fille Fiori. Elle avait fait un bref passage dans l’établissement où j’ai enseigné pendant trente ans. Juste une année, parce qu’à l’entendre, rien ne lui convenait. Ni le type d’études, ni la discipline, ni le cadre.
— Tu as raison, dis-je à Perrine, c’est Sylvaine Fiori.
— Voilà ! hurla ma petite-fille comme si elle venait de découvrir la loi de la gravité universelle.
Puis elle ajouta :
— Ben dis donc, on n’a pas fini d’en entendre parler !
Elle avait raison. Le père de Sylvaine était une sommité locale. Entrepreneur enrichi, on le voyait partout. Son nom s’affichait en grand sur tous les chantiers de la ville et il n’y avait pas une festivité où sa présence ne soit requise. J’ai tout de suite pensé que mon inspecteur allait devoir avancer sur des œufs et cela m’a fait sourire.
— Ça t’amuse !
— Non, je pense à la police. Je me demande s’ils connaissent l’identité de…
— Faut que tu téléphones !
Déjà, Perrine brandissait son GSM sous mon nez. J’ai pris le temps d’aller chercher le mien et de retrouver la petite carte qu’on m’avait laissée.
— Mets le haut-parleur ! !
Excitée comme un coucou, ma petite-fille faisait des bonds sur place tout en se frottant les mains. Marvin s’était approché de nous. J’ai fait le numéro, sans mettre le haut-parleur. Il a décroché tout de suite. Lorsque je lui ai demandé s’il connaissait l’identité de la victime, il m’a d’abord répondu assez vertement que cela ne me regardait pas. J’ai voulu raccrocher, mais, devant l’air interrogateur de Perrine, je lui ai quand même dit ce dont je venais de me souvenir. Il y a eu un silence, puis il a demandé si j’étais certaine de ce que j’avançais. Perrine opinait de la tête en disant « oui, oui, oui ». J’ai demandé qu’il m’envoie la photo de la petite. Nous l’avons reçue dans les minutes qui suivaient. Perrine, au comble de l’excitation, ne s’attendait certes pas à la peau bleuie et aux yeux grands ouverts. Elle est restée totalement muette pendant que Marvin se fendait d’un « Putain ! » sonore. « C’est elle », a-t-elle fini par articuler, ce que j’ai répété à l’inspecteur. Je me suis approchée de la fenêtre et je l’ai vu lever les yeux vers moi, le téléphone toujours collé à l’oreille. « Merci », a-t-il dit simplement en raccrochant et en me faisant un petit geste.
Perrine s’était aussitôt mise à arpenter le living en tenant un long monologue où il était question de la fugacité des choses et du rôle du hasard dans nos vies. Marvin ne bougeait pas. Dos à la fenêtre, il suivait ses mouvements d’un œil placide. Je me suis demandé s’il mesurait la patience dont il allait devoir faire preuve pour la supporter. Un instant, nos regards se sont croisés et j’ai compris qu’il était en train de se poser la même question.
Chapitre 2
Il fallut moins d’une heure pour que l’information se confirme. C’était bien la petite Fiori qui reposait à la morgue. Steve en eut la confirmation dès son retour au palais. Il jeta un coup d’œil vers le bureau de Marie qui s’agitait devant son ordinateur en se demandant qui avait bien pu décider de leur confier une telle affaire. Ses années à la police judiciaire dépassaient juste les doigts d’une main ; quant à Marie, elle rongeait son frein depuis trois ans dans des enquêtes simplissimes et des classements de dossiers. L’idée qu’on puisse lui demander de résoudre le meurtre de la fille d’une figure de la ville lui semblait pour le moins extraordinaire. La seule explication était la date. En ce début janvier, beaucoup de collègues prenaient des vacances familiales et méritées, ce qui donnait aux couloirs du palais des airs d’administration abandonnée. D’ailleurs, Angelo lui confirma rapidement que le commissaire Clermont se plaignait partout qu’il n’avait pas eu le choix.
— T’inquiète pas, ajouta-t-il d’un ton philosophe, on va y aller méthodiquement, ça ne peut que fonctionner.
Puis, avec un petit sourire, il ajouta en montrant Marie :
— Faudra juste que tu la calmes un peu !
Steve ne put s’empêcher de penser que ce serait probablement cela le plus difficile.
Néanmoins, il lui fit signe car il leur fallait aller annoncer le drame aux parents de Sylvaine.
L’un comme l’autre détestaient la démarche qui consiste à apprendre à des inconnus que leur vie venait de s’effondrer et qu’il allait falloir qu’ils en reconstruisent une autre. Peu douée pour la nuance, Marie avait tendance à annoncer le décès comme elle l’aurait fait d’une contravention, ce qui laissait souvent ses interlocuteurs dans un état de sidération totale. Steve devait alors déployer des trésors de psychologie pour que les membres de la famille récupèrent leurs esprits et répondent à ses questions de manière plus ou moins cohérente.
L’appartement se trouvait aux deux derniers étages d’un immeuble donnant sur les quais. Après avoir décliné leurs identités au parlophone, ils obtinrent la permission de prendre un ascenseur privatif. Une femme en tablier blanc les fit entrer et les pria de la suivre. Ils traversèrent un long couloir tapissé de tissu rouge et orné d’une collection de miroirs. Des portes, de part et d’autre, laissaient apercevoir des pièces décorées avec goût. Marie n’arrivait pas à dissimuler son étonnement face à tant de luxe. Elle se laissa guider vers le salon, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Steve ne voyait rien. Il construisait dans sa tête les phrases qu’il allait devoir prononcer. On les pria d’attendre un instant.
Vingt minutes plus tard, ils attendaient toujours sans oser ni bouger ni parler. L’entrée de Monsieur Fiori les fit donc sursauter. C’était un homme grand et maigre avec un visage osseux où d’épais sourcils dominaient un nez imposant. Son élégance parfaite et son maintien un peu raide donnaient au personnage un aspect froid et autoritaire.
— Je peux vous aider ? demanda-t-il, comme s’il s’adressait à des enfants.
Steve et Marie restèrent silencieux suffisamment de temps pour qu’avec impatience Fiori répète :
— Je peux vous aider ?
Steve se ressaisit le premier.
— Il vaut peut-être mieux que nous nous asseyions, monsieur.
L’attitude de l’homme changea alors du tout au tout. L’agacement disparut en même temps que la couleur de son visage. Son regard se figea.
— Ça ira, dit-il, en plantant les mains dans les poches de son costume.
— Il s’agit de votre fille, continua Steve la voix un peu étranglée. Nous sommes désolés, monsieur, mais elle est décédée ce matin.
L’homme qui leur était apparu un instant auparavant était maintenant un vieillard qui tentait de rester debout. Le pas chancelant, il finit par se diriger vers un fauteuil et par s’asseoir, très raide. Marie et Steve le suivirent.
— Nous l’avons trouvée, place Cathédrale, continua Steve.
— Place Cathédrale, répéta-t-il, d’une voix blanche.
— Elle était assise sur un banc…
Fiori le regarda fixement. De grosses larmes coulaient maintenant sur ses joues. C’était d’autant plus déchirant qu’aucun autre muscle de son visage ne bougeait. Steve sentit sa gorge se serrer malgré lui.
— Elle a été étranglée, articula-t-il difficilement, probablement cette nuit.
— Étranglée…
Il répéta le mot plusieurs fois comme pour s’en convaincre.
— Avez-vous une idée de ce qu’elle faisait là à cette heure, demanda doucement Marie ?
Fiori sursauta comme s’il venait de se rendre compte de leur présence. Il hocha négativement la tête.
— Avec qui a-t-elle passé la soirée ?
De nouveau, Fiori la regarda avec étonnement. Il ouvrit la bouche pour répondre puis se ravisa. Petit à petit, il parvint à se redresser. Des deux mains, il lissa son costume comme pour effacer ses émotions précédentes.
— C’est important, monsieur, insista Steve. Tout ce que vous pourrez nous dire sur la soirée de votre fille nous sera d’une grande utilité.
Le silence se réinstallait quand une femme entra dans la pièce. Jolie, élégante, les joues rosies par le froid, elle regarda tour à tour Steve et Marie, puis elle aperçut Fiori, raide dans son fauteuil. Elle se précipita alors vers lui en laissant tomber derrière elle les colis qu’elle portait.
— Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle d’une voix altérée.
L’autre ne bougea pas. Son regard semblait passer au travers d’elle.
— Qu’est-ce qui se passe ? répéta-t-elle d’une voix qui devenait hystérique.
Steve expliqua leur présence avec le plus de délicatesse possible. Elle l’écouta sans bouger, le regard rivé sur son mari, le visage figé comme un masque. Lorsqu’elle se pencha pour l’entourer de ses bras, il eut un geste d’agacement qui la fit se redresser et elle se retrouva les bras ballants et le regard égaré. Marie en profita pour demander :
— Avez-vous une idée de l’endroit où se trouvait votre fille hier soir ?
— Ma belle-fille, rectifia-t-elle, avant de secouer négativement la tête.
— Vous étiez vous-même absente ?
De nouveau, elle regarda son mari avant de murmurer presque machinalement :
— J’étais chez le voisin du troisième, il fêtait ses quarante ans.
— Jusqu’à quelle heure ?
Elle haussa les épaules. Puis, brusquement, elle se redressa, prit une large inspiration et, d’une voix plus assurée, demanda s’il était possible de voir le corps. La question, pourtant posée avec douceur, eut sur son mari l’effet d’une gifle. Il se leva d’un coup et, s’avançant vers Steve :
— Sortez ! dit-il.
Steve ne bougea pas.
— Nous allons partir, dit-il doucement, mais avant pourriez-vous nous dire si vous avez une idée de ce que faisait votre fille, hier ?
— Aucune.
— Et vous-même, puis-je savoir où vous étiez ?
— Certainement pas !
Les mots avaient été prononcés presque en murmurant et, avant que Steve ait pu rétorquer, Fiori quitta la pièce.
— Pardon, gémit sa femme, mais… Je crois que, si c’est possible… Peut-être pouvez-vous revenir plus tard…
Steve fit taire Marie d’un regard. Il se voyait mal affronter un homme le jour où celui-ci apprenait la mort de sa fille. Il n’insista pas. Après un petit geste de compréhension, il poussa sa coéquipière vers l’ascenseur. Madame Fiori les suivit. Pendant qu’ils attendaient, elle demanda :
— Quand est-elle morte ?
— Nous n’avons pas d’heure précise, répondit Marie. Vous n’avez vraiment aucune idée de ce qu’elle faisait dehors ?
Elle se raidit un peu.
— Ma belle-fille est majeure, dit-elle, je ne connais pas son agenda comme elle ne connaît pas le mien.
La porte de l’ascenseur venait de s’ouvrir. Ils prirent congé avec une impression de manque compensée par un immense soulagement.
Une fois dehors, ils marchèrent en silence laissant le froid et le bruit de la circulation les rendre à la réalité. L’attitude de Fiori les avait désarçonnés. Partagés entre la colère de s’être fait mettre dehors et la compassion pour la souffrance endurée, ils cherchaient une explication plausible à leur propre attitude. Ce n’est qu’une fois installés dans leur voiture qu’ils se mirent à parler en même temps. Fidèle à son tempérament, Marie commença par engueuler Steve d’avoir posé si peu de questions. Ce à quoi Steve répondit que, contrairement à elle, il avait un cœur et qu’il ne se voyait pas harcelant des parents qui vivaient un deuil aussi horrible.
C’était là une dispute habituelle. Elle n’avait pour but que de faire retomber les tensions. Ils faisaient équipe depuis deux ans et se connaissaient par cœur. Marie agissait sans réfléchir, ce qui lui avait déjà valu quelques déboires, mais elle savait affronter la réalité avec un calme de bonze tibétain tandis que Steve, plus réfléchi et de ce fait souvent plus efficace, se laissait parfois malmener par ses émotions.
*
Rentrés au palais, ils se plongèrent dans leur ordinateur respectif pour trouver tout ce qu’ils pouvaient apprendre de cette famille.
Fiori était de ces hommes qui se fabriquent eux-mêmes. Né dans la banlieue ouvrière, il était, à cinquante ans et sans avoir suivi de réelles études, à la tête d’un important groupe immobilier. Membre du parti socialiste et franc-maçon, c’était un personnage important de la ville.
Sylvaine était sa fille unique. Il l’avait eue avec sa première femme, Alice Gentrin, une enseignante qui avait fini par mettre fin à ses jours quand Sylvaine avait six ans. Il s’était alors remarié très vite avec une autre enseignante, amie de sa femme, Odile Barois. Depuis plus de quinze ans, celle-ci veillait sur lui et sur ses biens avec la plus grande vigilance.
Sur les réseaux sociaux, Sylvaine affichait surtout des photos de fêtes entre amis et des reproductions de ses œuvres. En deuxième année de peinture à l’académie, elle disait avoir la ferme intention de vivre de son art. Elle avait déjà exposé dans une galerie à la mode, ce qui semblait lui avoir donné un début de notoriété. Une photo la montrait rayonnante devant une grande toile presque entièrement peinte en noir. En commentaire, on pouvait lire : « Sylvaine Fiori devant une de ses œuvres ». Dans l’article qui suivait, le journaliste vantait son talent d’une manière suffisamment appuyée pour que cela devienne suspect. D’autres photos la montraient entourée de jeunes gens hilares, dans des endroits exotiques ou plus simplement en ville. Les mêmes visages revenaient régulièrement. Après une petite recherche, Steve nota sur ses feuilles : Sam Volter, Maud Doncy, Clara Vanier… Toute cette petite bande avait l’air de ne manquer de rien et, surtout, de fort bien s’amuser. On les voyait à Barcelone, à Berlin, au bord d’une piscine ou, plus simplement, sur l’estacade d’Ostende. Il émanait de ces clichés une impression de légèreté qui fit grimacer Steve.
Il chercha alors la trace de cette exposition dont parlait le journal et finit par en trouver le catalogue sur le site de la galerie. Aucun nom d’artiste ne lui était familier et les œuvres exposées lui semblèrent particulièrement extravagantes. Il revint donc à l’article. Une autre photo, de groupe cette fois, le clôturait. Il y aperçut Sylvaine, entourée des organisateurs de l’exposition et cramponnée au bras d’un jeune homme maigre et noir de cheveux. D’après le commentaire, il s’agissait d’Olivier Strome, mais rien n’indiquait les raisons de sa présence dans cet endroit. Steve nota son nom sur une de ses feuilles.
Marie, elle, semblait s’amuser beaucoup. Les yeux rivés sur son ordinateur elle émettait régulièrement des petits sifflements en feuilletant les comptes Twitter de tout ce petit monde. Contrairement à Steve qui sentait l’angoisse l’envahir face à cette enquête si particulière, elle adorait l’idée de côtoyer les célébrités de sa ville. Cela lui donnait une impression de puissance très agréable.
Angelo Fonsi les rejoignit au milieu de l’après-midi. Comme toujours, il avait enquêté avec patience tout autour de la place sans omettre le moindre bouton de sonnette. Entre la cathédrale, un immeuble en chantier et de nombreux commerces, peu de gens habitaient l’endroit. À l’heure où le crime avait été commis, les rares habitants du coin dormaient paisiblement, souvent dans des chambres donnant sur cour. Quant aux commerces, ils n’avaient ouvert que pour assister au ballet de la police et des ambulances. Seule une jeune habitante de la rue du Pont d’Île disait avoir entendu, puis vu, une jeune fille poursuivie par des garçons. Mais, à l’entendre, la scène n’avait rien de dramatique. Cela semblait, au contraire, un jeu qui faisait rire tout le monde.
« Tu auras le rapport pour la fin de la journée », conclut-il, avant d’être interrompu par l’arrivée du commissaire Clermont. Celui-ci commença par soupirer en les regardant tous les trois, puis leur annonça qu’il n’avait que trois mots à leur dire : vigilance, discrétion et célérité. Il insista sur la notoriété de Pierre Fiori et sur le milieu que sa fille côtoyait, mit à leur disposition tout ce dont ils avaient besoin et termina en leur annonçant que l’erreur était inenvisageable. Enfin, il les rassura en affirmant qu’il s’occuperait personnellement de la presse.
La presse ! Steve n’y avait pas encore pensé. Il imagina en frissonnant les titres racoleurs et les commentaires oiseux aux journaux télévisés. Il ne se sentait pas la force de communiquer quoi que ce soit sur cette sinistre affaire, et il voyait mal Marie s’en charger. Que Clermont s’en charge donc, ce serait tout aussi bien.
*
Après le départ de Steve et de Marie, Pierre Fiori resta longtemps debout au milieu de son bureau. Pétrifié par la douleur, incapable du moindre mouvement, le fait même de respirer lui semblait être un exploit. Il se sentait privé de ses sens, absent de son corps, comme s’il ne restait de lui qu’une enveloppe creuse à peine distincte des meubles qui l’entouraient. Odile essaya à plusieurs reprises de le faire asseoir mais il l’écarta toujours, d’un bref mouvement d’épaules. Elle finit donc par attendre, à côté de lui, et ils restèrent ainsi, dans un silence absolu, jusqu’à ce qu’enfin, d’un pas lourd et titubant, il se dirige vers la fenêtre. Odile l’y suivit mais, en se retournant, il lui dit sèchement qu’il voulait être seul et la pria de sortir.
Une fois installé, face aux baies vitrées qui donnaient sur le fleuve, il laissa ce qu’il venait d’apprendre se matérialiser peu à peu. D’une manière surprenante, ce ne fut pas la mort, dans le sens du vide et de l’absence, qui lui parut d’abord le plus insupportable, mais bien l’image de sa fille, assise, seule, sur un banc de cette place. Cet abandon et cette détresse lui glaçaient le sang d’autant plus qu’ils se conjuguaient avec une culpabilité poisseuse. L’idée que Sylvaine ait pu passer les derniers instants de sa vie dans le froid comme une vulgaire clocharde trébuchait dans sa tête sans qu’il puisse l’en déloger. Il la voyait aussi nettement que s’il avait été présent. De toute son âme, il aurait voulu la remplacer par l’image de la jeune fille ravissante qui, quelques jours plus tôt, arpentait son bureau en lui parlant de son nouveau projet.
Il se rendit compte alors qu’il ne se souvenait absolument pas de la teneur de ce projet. Lorsqu’elle venait lui parler, il se contentait de l’écouter distraitement, beaucoup plus absorbé par sa grâce et la beauté de ses mouvements que par la teneur de ses dires. Les diverses routes qu’elle avait prises avec beaucoup d’enthousiasme, mais abandonnées aussitôt, lui avaient donné l’habitude de n’y accorder aucune importance. Il se contentait de financer distraitement sans trop se poser de questions. La douleur qu’il ressentit alors le surprit comme une gifle. Il se plia en deux en gémissant.
Qu’avait-il fait pour que cela lui arrive ? Pourquoi le sort s’acharnait-il ainsi ? Fallait-il toujours rendre des comptes, payer sa réussite ? D’autres images l’assaillirent. La tête dans les mains, il revit Sylvaine enfant entrer dans son bureau sans frapper et se précipiter dans ses bras. Elle revenait de l’école avec sa maman et, du haut de ses cinq ans, lui faisait tourner la tête. Qu’elles étaient belles toutes les deux, si fraîches, si blondes ! Il avait rencontré Alice à l’inauguration d’une galerie d’art. Il ne lui avait fallu que quelques instants pour comprendre qu’elle allait bouleverser sa vie. Légère, presque transparente, elle flottait parmi les invités en laissant quelquefois entendre un rire cristallin. Habitué aux conquêtes faciles, il avait été sidéré du peu d’intérêt qu’elle lui accordait. Vexé, intrigué et déjà amoureux, il avait décidé de lui faire une cour assidue, composée essentiellement de cadeaux onéreux et de soupers fins. Toujours souriante, elle acceptait tout distraitement en semblant profiter de ces bons moments sans y prêter une réelle attention. Lorsqu’il l’avait demandée en mariage, sur le toit d’un immeuble qu’il achevait de construire, elle s’était d’abord tue longuement avant de répondre un « pourquoi pas » qui avait suffi à son bonheur. Il l’avait épousée aussitôt, presque sans témoins, comme pour conjurer le sort.
Assez étrangement, elle n’avait jamais voulu arrêter de travailler. Elle s’était contentée d’alléger son horaire de manière à profiter de quelques demi-journées de congé. Elle passait de ses classes aux nombreuses obligations de son mari avec la même légèreté souriante. Puis, Sylvaine était née et les ennuis avaient commencé. Il avait d’abord cru à ce que les médecins appellent aujourd’hui, fort vilainement, une dépression post-partum mais, très vite, il avait été contraint de constater que les sautes d’humeur de sa femme allaient bien au-delà. Entre les hurlements du bébé et ceux de sa femme, le quotidien était très vite devenu ingérable. Il s’était vu contraint d’engager une gouvernante. Léonie avait pris possession de l’appartement avec calme et professionnalisme et la vie était devenue un peu plus paisible.
Mais c’était surtout l’engagement d’Odile Barois au collège qui avait changé Alice. La présence de cette nouvelle amie semblait lui avoir rendu sa fraîcheur et sa spontanéité. Ses rires traversaient de nouveau l’appartement comme autant de respirations bienfaisantes. Passionnée d’herboristerie, Odile s’était mise en tête de lui rendre force et énergie en lui enseignant le yoga, la méditation et en lui faisant absorber toutes sortes de breuvages. Entre gélules, tisanes et onguents, Alice se laissait dorloter comme une enfant. Fiori s’était convaincu que les années d’enfer étaient définitivement derrière lui.
« Peut-être était-ce là le meilleur moment de ma vie », pensa-t-il. Alice avait retrouvé la légèreté qui l’avait tant séduit et des liens nouveaux semblaient s’être tissés entre elle et sa fille. Quant à Léonie, elle s’activait pour rendre la maison habitable et le gratifiait, en plus, d’une cuisine délicieuse.
C’était aussi le moment de la construction de la gare. Le projet était magnifique. Il passait presque tout son temps sur le chantier ou en conférence avec l’architecte. Quand il réintégrait son domicile, tout était doux, chaleureux, confortable. Combien de temps cela avait-il duré ? Deux ans, trois ? Puis, sournoisement, des petits signes étaient réapparus. Des manques, des absences, des agacements. Il avait commencé par nier avec force tant il avait peur de revivre son cauchemar, mais avait fini par se rendre compte que, de nouveau, Alice avait quitté les rives de la normalité pour s’égarer vers des contrées obscures, compliquées et effrayantes, auxquelles il n’aurait jamais accès.
Bras ballants, il l’avait regardée sombrer sans même réussir à imaginer comment il pourrait bien l’aider. Seule Odile semblait être d’un quelconque secours. Elle proposait des remèdes qui faisaient renaître l’espérance le temps de quelques jours. La chute n’en était que plus pénible.
Ce sont ces mêmes remèdes qu’on avait découverts dans la table de nuit d’Alice le jour du drame. Il y en avait une telle quantité qu’il fut impossible de déterminer ce qu’elle avait pu absorber ce soir-là. Aucune de ces substances n’était vraiment dangereuse, mais le médecin dut conclure que, prises en même temps, cela pouvait former un funeste mélange. Aussi, impressionné par le luxe du lieu et effrayé, à l’avance, du scandale qu’il pouvait déclencher, il avait fini par céder à la demande pressante du mari et avait signé le permis d’inhumer.
Fiori enterra, avec sa femme, ce qui lui restait de jeunesse et de légèreté. Il se rua dans le travail en abandonnant Sylvaine à Léonie d’abord, puis à Odile.
Aujourd’hui, devant les lumières du quai, il comprenait qu’il était désormais seul, sans moteur pour continuer d’avancer. Le souffle court, il appuya son front sur la vitre. Un jour gris donnait au fleuve des reflets métalliques. Une péniche ventrue, lente et solennelle, laissait derrière elle un sillage neigeux et remplissait l’air du bruit grave de son moteur. Pour la première fois de sa vie, il se sentait vidé de toute énergie : « Je suis fini », pensa-t-il, et l’idée d’ouvrir la fenêtre et de sauter lui traversa l’esprit. C’est à ce moment qu’Odile entra. Elle se dirigea vers lui et posa une main sur son dos. Il laissa la chaleur de sa paume s’installer entre ses omoplates avant de se retourner. Elle se blottit alors contre lui sans un mot. Après une hésitation, il referma ses bras autour d’elle et laissa monter les sanglots qui lui obstruaient la gorge.
Chapitre 3
Quand Steve gara sa voiture devant chez lui, il était épuisé. Complètement distrait, il ne revint sur terre qu’en entendant le son d’un jeu vidéo à son maximum. Il se précipita dans le salon pour y trouver ses deux fils complètement absorbés par une guerre imaginaire dans laquelle des armes étranges émettaient de puissants jets de feu. Furieux, il coupa la télévision, déclenchant les hurlements des garçons.
— Où est maman ? rugit-il.
D’un même geste, ses fils lui montrèrent le garage tout en gardant un œil vigilant sur la télécommande dans la main de leur père. Il la jeta rageusement sur le fauteuil et se dirigea vers le sous-sol en enjambant les mallettes et les manteaux qui gisaient sur le sol parmi les emballages vides de barres chocolatées. Il n’était pas encore arrivé à l’escalier que le bruit du jeu vidéo reprenait avec vigueur.
Un casque sur la tête, Valérie jouait du synthétiseur en fredonnant une chanson. Complètement prise par ce qu’elle faisait, elle ne remarqua pas tout de suite sa présence. Cela lui laissa le temps de l’observer. Elle était belle. Les cheveux relevés par le casque, elle rythmait la musique d’un mouvement de buste qui laissait entrevoir, par l’échancrure de son chemisier, la naissance de ses seins. Une bouffée de désir lui coupa le souffle. Il voulut s’approcher, mais elle se rendit compte de sa présence. Comme prise en faute, elle coupa le synthétiseur, ôta son casque et, sans lui dire un mot, se dirigea vers la cuisine. Une colère noire l’envahit alors. D’un geste du bras, il l’arrêta et la plaqua contre lui.
— Qu’est-ce que tu fais ? gémit-elle.
Sans relâcher son étreinte, il chercha son visage pour l’embrasser de force.
— Arrête !
Elle se débattit en tentant d’éviter sa bouche. Jamais il n’avait imaginé se comporter ainsi. Pourtant, il continua, s’aidant maintenant de la main pour maintenir son visage et écraser ses lèvres sur les siennes. Plus elle cherchait à l’écarter, plus il la serrait et plus il la désirait. Elle parvint alors à libérer une de ses mains et le frappa au visage avec toute la violence dont elle était capable. Il la lâcha.
— Ne fais plus jamais ça ! hurla-t-elle en sortant du garage.
Le souffle court, il se rendit alors compte que, sans cette gifle, il l’aurait peut-être violée. Qu’il venait de toucher du doigt ce qui lui avait toujours paru d’une brutalité aussi inadmissible qu’incompréhensible. Il se laissa glisser le long du mur la tête entre les mains. Il sentait encore les restes du désir qui l’avait envahi. Depuis combien de temps ne faisaient-ils plus l’amour ? Deux mois, trois peut-être.
Cela avait commencé insidieusement quand elle avait décidé de rejoindre le groupe de rock d’une de ses amies. Au début, il avait trouvé sympathique qu’elle retrouve le plaisir de la musique. Lorsqu’il l’avait rencontrée, elle chantait dans une formation qui se produisait dans de petits concerts. Il avait aimé l’écouter. Derrière un micro, elle devenait brillante, disponible et terriblement sexy, cela le fascinait.
La venue des enfants et les horaires impossibles de son métier l’avaient écartée de la musique sans que, jamais, elle ne s’en plaignît. Aussi, quand elle lui avait expliqué qu’elle avait l’intention, une fois par semaine, d’aller répéter dans un studio avec d’autres musiciens, cela lui avait paru une bonne idée. D’ailleurs, elle en revenait enchantée et lui racontait tout ce qu’elle avait vécu. Puis, petit à petit, elle était rentrée plus tard et n’avait plus rien raconté. Quand il l’attendait, elle semblait agacée par sa présence et se mettait au lit sans parler, prétextant la fatigue. Leurs rapports s’étaient insidieusement espacés, jusqu’à devenir inexistants.
Pour ne pas avoir à affronter une réalité qui s’imposait de jour en jour, il était parvenu à se convaincre qu’il se faisait des idées et il avait continué à supporter ses arrivées tardives jusqu’à ce que, rentrant lui aussi au petit matin, après une nuit agitée au commissariat, il l’avait vue dans les bras d’un des musiciens du groupe.
Là encore, il n’avait fait aucune scène et ne lui avait même jamais dit être au courant de quoi que ce fût, ce genre de discussion lui semblant totalement sordide. Il avait simplement tenté de la reconquérir en rentrant plus tôt, en s’occupant davantage des enfants. Mais rien n’avait changé. Il en était à se demander pourquoi elle était toujours là.
Il se redressa difficilement, passa dans le couloir pour récupérer son ordinateur et sortit. Une fois dans sa voiture, il eut envie d’aller serrer ses enfants dans ses bras, mais l’idée de la croiser lui souleva le cœur. Alors, il démarra et, malgré la nuit noire, reprit la route du palais.
*
J’en étais à ma seconde tasse de thé quand je l’ai vu arriver sur la place. Les mains dans les poches, il marchait doucement, perdu dans je ne sais quelles pensées. Il s’est arrêté devant le parterre aujourd’hui vide de fleurs et l’a contemplé longuement. J’ai pensé qu’il cherchait à tuer le temps, qu’il n’avait pas de but. Je ne sais pas pourquoi j’ai allumé la petite lampe près de la fenêtre. Je devais avoir envie qu’il me voie et c’est exactement ce qui s’est passé. Il a regardé dans ma direction et a esquissé un petit geste. Je n’ai pas répondu tout de suite. Il a recommencé. Alors, je lui ai fait signe de monter. Je l’ai attendu derrière la porte pour éviter qu’il ne sonne et ne réveille Justine qui dormait dans mon lit. Il avait une mine affreuse. Il est resté dans l’entrée en se dandinant d’un pied sur l’autre, comme s’il ne savait pas ce qu’il faisait là. Je l’ai poussé vers le salon et j’ai allumé une autre lampe. Il était deux heures du matin. Puis, je suis allée préparer du thé et lui ai déposé une tasse dans les mains. Nous n’avions pas encore échangé un seul mot. Il a bu une gorgée, qui lui a visiblement donné une contenance, car il a pu enfin parler.
— J’ai quelques questions à vous poser.
— C’est l’heure idéale pour le faire.
Il a eu un petit rire bref et il est resté totalement silencieux. J’ai attendu en buvant mon thé. Finalement, c’est moi qui ai pris la parole.
— Que voulez-vous savoir ?
Après une petite moue indécise, qui montrait qu’il ne savait par où commencer, il a sorti de sa poche une série de feuilles, les a dépliées, puis parcourues, l’air très absorbé. Enfin, il a commencé à me raconter l’état de ses recherches. Ce qu’il avait trouvé sur la victime devait être connu d’une bonne moitié de la ville, les faits et gestes des Fiori étant ressassés par les journaux depuis bien longtemps. Lui, pourtant, semblait avoir été de découvertes en étonnements. C’est à croire qu’il ne lisait pas la presse. Il ne la lisait pas, d’ailleurs, m’a-t-il avoué quand je lui ai posé la question. Surtout lorsqu’il y avait une enquête médiatique et c’était le cas. Il préférait ignorer les hypothèses souvent farfelues des journalistes. La seule exception était pour les nouvelles sportives. Je lui ai fait remarquer que ledit Fiori avait eu plusieurs fois affaire à la justice pour des délits fiscaux et, notamment, pour des malversations dans les comptes du club de foot local. Il s’est contenté de le noter sur une des feuilles sorties de sa poche. Son attention était braquée sur la victime. Il m’a demandé ce que j’en pensais. Que dire ? Évidemment, je ne la connaissais pas personnellement. Par contre, Perrine connaissait son nom et ne pouvait pas s’empêcher d’admirer la façon dont elle était habillée. Elle l’avait d’ailleurs reconnue à son manteau.
— Vous ne l’aviez jamais vue ?
— Tout le monde l’avait déjà vue en ville ! Je me demande même comment je ne l’ai pas tout de suite reconnue. Il faut croire que, malgré mon grand âge, la vue d’un cadavre me fait perdre les sens. Elle est même passée au collège !
— Quel collège ?
— … Le collège Pedro Arrupe.
— Comment le savez-vous ?
— J’y ai fait toute ma carrière.
J’ai ignoré le regard étonné qu’il me lançait et lui ai expliqué que je ne gardais qu’un souvenir assez confus de cette petite. Par contre, je me souvenais très bien de sa mère qui était aussi enseignante dans le même collège. Elle enseignait les sciences, moi la littérature. On se croisait peu, mais elle s’était suicidée à trente-cinq ans et cela ne s’oubliait pas. D’autant qu’elle laissait derrière elle une gamine de six ans. Je lui ai raconté l’enterrement. Le monde qui débordait jusque sur la rue, les fleurs partout, les élèves qui avaient préparé des textes à faire pleurer des pierres. Il écoutait en prenant des notes.
— Et Fiori ? m’a-t-il demandé.
— Fiori… Ce jour-là, il était blême. Je me rappelle avoir pensé qu’il aurait le même visage sur son lit de mort. Il semblait terriblement seul. Sylvaine n’était pas là. On l’avait jugée trop jeune, j’imagine ! Ce qui est une vraie connerie.
Mes derniers mots l’ont fait sursauter. Il ne s’attendait visiblement pas à ce genre de commentaire. Je lui ai expliqué que je trouvais ridicule qu’on écarte les enfants des drames de la vie sous prétexte de les protéger et que, si on avait permis à Sylvaine de faire une partie de son deuil en participant aux funérailles de sa mère, elle ne serait peut-être pas devenue l’adolescente insupportable que j’avais croisée par la suite.
— Vraiment insupportable ? a-t-il demandé.
— Ingérable, plutôt. Son père s’est remarié très vite. Avec une collègue, d’ailleurs. Une autre prof de sciences qui était l’amie de sa femme. Sylvaine ne l’aimait pas. Comme souvent dans ce genre de cas. En y repensant maintenant, je crois qu’elle était un peu sotte.
— Comme vous y allez !
Il semblait vraiment choqué. Cela m’a fait rire.
— Ce n’est pas parce qu’elle a disparu dans des circonstances effroyables que je dois lui trouver toutes les qualités !
— Quand même !
— Lorsqu’elle est arrivée au collège, elle avait douze ans. Cela faisait six ans que sa mère était morte, la moitié de sa vie. Je ne pense pas que la marâtre ait été une tortionnaire. Elle avait donc eu le temps de s’y faire. Or elle trébuchait sur la présence de cette femme comme une mouche contre une vitre. Ce n’est pas une preuve d’intelligence.
— Vous êtes sans merci, c’était une petite fille !
C’est lui qui me déstabilisait maintenant. Peut-être étais-je trop dure ? Je n’avais, à vrai dire, que peu de compassion pour cette Sylvaine, de même que pour quiconque d’ailleurs. Depuis longtemps, mes capacités d’empathie avaient été rongées par la vie. Il me regardait avec étonnement, ce qui finit par m’agacer.
— Vous devriez vous endurcir, vous faites un métier difficile !
Avec un regard noir, il reprit ses notes.
— Un témoin a entendu une poursuite durant la nuit. Il parle d’une jeune fille poursuivie par des garçons.
— Oui, oui, je les ai vus aussi. Ils ont fait pas mal de bruit.
Il a encore noté quelque chose sur ses feuilles, puis m’a parlé d’un certain Olivier Strome qui semblait être l’ami de Sylvaine. Je n’avais jamais entendu ce nom, mais j’ai proposé d’en parler à Perrine. Peut-être le connaissait-elle ou, du moins, en avait-elle entendu parler. Il a simplement hoché la tête. Il semblait vraiment épuisé. Des cernes violets creusaient son regard et ses mains, cramponnées à ce tas de feuilles, tremblaient légèrement.
— Que faites-vous ici, à cette heure ?
La question m’est venue sans que je l’aie préparée. Il a levé les yeux vers moi. Cela a duré longtemps. Suffisamment pour que je mesure à quel point il était malheureux.
— Pardon, a-t-il fini par dire, je vous dérange.
— Mais non. Je vous ai déjà dit que je ne dormais pas.
Visiblement, je l’intriguais. Il devait se dire qu’à mon âge on se met au lit à dix heures avec des bigoudis sur la tête. Il a rangé ses feuilles et s’est levé. Au lieu d’aller à la fenêtre, il s’est arrêté devant la bibliothèque et a regardé une photo encadrée posée devant mes livres.
— C’est où ? m’a-t-il demandé.
— Perth, ai-je répondu, en Australie.
Il m’a lancé un regard interrogatif. Cela ne devait pas correspondre à l’idée qu’il se faisait de moi.
— Mon fils y habite, ai-je ajouté pour clore le sujet.
J’ai cru qu’il allait me poser les questions habituelles pour savoir si j’y allais souvent ou si c’était un beau pays, mais il s’est contenté d’un petit geste d’assentiment, comme si mon explication lui suffisait. Puis, il a tourné encore un peu dans le salon, les mains dans les poches. Je le suivais des yeux en me disant que la seule chose intelligente que j’aurais pu faire à ce moment était de le mettre au lit avec une bouillotte.
