Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Dans les flammes de nos mensonges, la vérité nous consumera-t-elle ? Rien n'égale la haine que je ressens pour Soen. Hormis peut-être celle qu'il me porte. Voilà pourtant onze ans que nous sommes forcés de cohabiter. Onze ans, qu'Elijah et Soen ont tué ma mère. Onze ans, qu'une petite voix me répète que je serai la suivante si je ne suis pas les règles. Oui, je déteste Soen... au moins autant qu'il m'anime. Il est dangereux, froid, il représente tout ce que je hais... notre animosité est devenue ma drogue. Mais cette année, c'est décidé, je vais lever le voile sur la vérité ! Je ne laisserai pas mes sentiments contradictoires prendre le pas sur ce que je suis en droit de savoir. Quitte à tout perdre, quitte à tout comprendre. L'ignorance ne m'aura jamais paru aussi agréable que lorsque la vérité me terrassera. Attention ce livre est une dark romance abordant des sujets susceptibles de heurter votre sensibilité. Sa lecture est conseillée à partir de 18 ans après lecture des avertissements.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 506
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Avant de te lancer dans ta lecture, il te faut savoir que ce roman est une Dark Romance mettant en scène des événements susceptibles de heurter ta sensibilité, tels que la maltraitance infantile , l’alcoolisme, le viol (pas entre les protagonistes), la pédopornographie (suggérée), l’emprise psychologique, le meurtre, la violence psychologique. Assure-toi de prendre en compte cet avertissement avec le plus grand sérieux. Je déconseille fortement cette lecture aux personnes âgées de moins de 18 ans ou trop sensibles.
Autre précision, cet ouvrage est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne peut être que fortuite. Toutefois, l’histoire de Fareden est librement inspirée de la tragique Élan School, qui était un programme de modification du comportement privé mixte et un internat thérapeutique à Poland dans le comté d’Androscoggin, dans le Maine. À la fin du roman, tu trouveras toutes les informations relatives à cet endroit qui a abrité bien des horreurs.
Afin de mêler la fiction à la réalité, bon nombre de serial killers seront cités dans ce roman. Tous les faits qui leur sont reprochés ont soit été avoués par les accusés, soit prouvés par les forces de l’ordre et retenus par la justice lors de leurs procès.
Les cours que suit Mackenzie sont présentés tout au long du roman sont également inspirés du réel. La criminologie est complexe puisque les études évoluent tous les jours, néanmoins, bien que j’aie pris la liberté de simplifier des termes afin de faciliter la lecture, tout ce que tu pourras lire à ce sujet est approuvé par les spécialistes et les criminologues reconnus. Si le sujet t’intéresse, n’hésite pas à me contacter sur les réseaux sociaux, je pourrai te fournir les liens menant à des études fiables.
Si tu n’as pas encore fui, bienvenue et bonne lecture.
« Before You Go » - Lewis Capaldi
« Crybaby » - Lil Peep
« Without Me » - Fame on fire
« SAD! » - XXXTENTATION
« Pray for me » - Proof
« Angels like you » - Miley Cyrus
« Save That Shit » - Lil Peep
« Not afraid » - Eminem
« We Dem Boyz » - Wiz Khalifa
« Ghost Boy » - Lil Peep
« Ghost gril » - Lil peep
« Jusqu’à toi » – Eskemo
« Moonlight » - XXXTENTATION
« Monster » - Rihanna & Eminem
« Je saigne encore » – Kyo
« Ay ! » - Machine gun Kelly & Lil Wayne
« Qu’on se blesse » – Eskemo
« Venom » - Eminem
« Love the way you lie » - Eminem & Rihanna
« Changes » – XXXTENTATIONS
« lOVE YOU MORE » – eMINEM
« Malade » – Roméo Elvis
« Regarde-moi » - Moji x Sboy
« Another love » - Tom Odell
« Rap Devil » – Machine Gun Kelly
« Ambitionz Az A Ridah » - 2Pac
« The Hill » - The Weekend
« Just A lIT bIT » - 50 cENT
« Rehab » Machine Gun Kelly
« TROP BEAU » - lOMEPAL
« Lose Yourself » – Eminem
« AMYGDALA » - Agust D
« And it’s not your fault I can’t be what you need Baby, angels like you can’t fly down hell with me » - Angels Like You - Miley Cyrus
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Épilogue
— Maman, chouinait l’enfant. Maman ?
Autour de la petite fille, tout n’était que chaos. Une quinte de toux s’échappa de sa gorge où un arrière-goût désagréable persistait. Serrant contre elle son ours en peluche noirci par son refus de le laver, elle descendit la première marche. Ses yeux étaient plissés, cherchant à distinguer l’ombre de sa mère malgré l’épaisse fumée grisâtre.
Son père était parti depuis quelques années, ses copains de classe avaient l’habitude de se moquer d’elle à cause de ça. Elle n’avait plus de papa, elle ne se souvenait même plus de son visage. En réalité, elle n’était pas sûre de l’avoir vu un jour. Ce soir pourtant, elle aurait adoré le voir grimper les escaliers pour la sortir d’ici.
Ses petits pieds frôlèrent la seconde marche tandis qu’elle cajolait Oscar, son ours, comme elle aurait aimé qu’on la cajole, elle. Une nouvelle fois, la petite fille toussa dans la manche de son pyjama. Le nez enfoncé dans son coude, elle ne fit pratiquement aucun bruit.
— Maman ?
Elle accéléra le pas. Malgré ses sept ans et demi, précision qu’elle ne cessait de donner, elle était consciente que l’atmosphère de la maison n’était pas normale. Arrivée en bas des escaliers, elle se dirigea naturellement vers le salon. Sa mère avait pris l’habitude de s’endormir sur le divan, n’ayant pas la force de monter à l’étage. Elle était malade, répétait sans cesse Guilaine, la voisine qui venait la chercher le matin pour l’emmener à l’école et la ramener le soir. Dans sa tête, avait-elle affirmé une fois. La petite fille, elle, savait seulement que sa mère était toujours très triste.
Ses yeux s’écarquillèrent lorsque son regard inquiet s’illumina d’orange. Les flammes léchaient les rideaux, caressaient le tapis, coloraient le canapé. Elle recula doucement, ne voyant sa mère nulle part. Son dos rencontra une surface dure. Surprise, la petite fille se retourna d’un bond, serrant Oscar dans ses bras frêles.
Un cri lui échappa lorsqu’elle leva ses prunelles claires embuées de larmes vers l’inconnu lui faisant face. L’homme aux traits relativement jeunes, du moins ceux étant visibles, sembla aussi surpris qu’elle en la découvrant. La petite toussa une nouvelle fois, ne prenant pas la peine de mettre sa main devant sa bouche, paralysée par le géant en face d’elle. Les yeux plissés, elle essayait de découvrir son identité, mais la capuche qui camouflait son visage l’empêchait de distinguer le sommet de son crâne ainsi que son regard. Les flammes derrière elle se reflétaient sur la bouche et le nez visibles de l’homme. Elles dansaient, créant un jeu de lumière sur sa fine barbe brune.
— T’es qui, toi ? demanda l’homme d’une voix grave.
Paniquée, la petite fille n’était pas en mesure de bouger, pas même pour entrouvrir les lèvres. Son regard passait de l’homme à la porte juste derrière lui. Elle avait envie de partir, aller chercher Guilaine pour qu’elle l’aide à retrouver sa maman. L’idée lui traversa l’esprit ; elle se demanda si elle pourrait passer sous les jambes de l’inconnu, bien assez grand pour qu’elle soit en mesure de se frayer un chemin. Néanmoins, ses espoirs disparurent lorsqu’un second individu sortit de la cuisine, essuyant ses mains sur un bout de tissu fin.
— C’est bon, elle est cannée, affirma le nouveau venu, on peut se tirer.
La petite ne comprenait pas ce qu’il disait. La chaleur dans son dos se fit plus présente alors que le premier homme face à elle détournait le regard du corps tétanisé de l’enfant. Il s’adressa à son complice d’un ton calme mais surpris :
— Il y a une gosse.
La petite retrouva l’usage de ses jambes et recula d’un pas. Elle s’arrêta toutefois en se rappelant le feu derrière elle. Elle toussa ; encore une fois, elle ne couvrit pas sa bouche, préférant mille fois serrer l’ours contre elle.
— Quoi ? balança l’homme qui était sorti de la cuisine.
Il s’avança dans leur direction et à son tour détailla le corps de la petite fille.
— Je veux ma maman, déclara-t-elle finalement en essuyant un sanglot.
Elle toussota encore alors que les deux hommes échangeaient un long regard silencieux entrecoupé par leurs crises de toux respectives. Comme s’ils avaient parlé à travers un lien spécifique inconnu du reste du monde, ils hochèrent la tête en même temps.
Le premier homme se saisit violemment du bras de la petite fille et la traîna vers la porte d’entrée. Elle se débattit comme elle pouvait, donnant des coups de poing dans le vide et hurlant de toutes ses forces malgré la douleur dans sa gorge. En passant devant la cuisine, la petite eut le malheur de regarder dans cette direction.
Allongé sur le sol, recouvert de rouge, le corps de sa mère était dans une position étrange. Le plus choquant pour la petite fut de voir la tête de sa mère posée sur sa poitrine.
— Maman, avait-elle crié en se débattant avec plus de hargne. Maman, maman !
L’homme n’eut aucun mal à traîner la fillette en dehors de la maison. Toutefois, il était inquiet. La demeure en feu se trouvait dans un quartier résidentiel, autour d’eux, plusieurs maisons inanimées, pourtant bel et bien habitées. Les cris de la petite seraient en mesure d’alerter le voisinage bien avant que l’odeur du feu ne le fasse.
Ce fut donc avec un naturel déconcertant qu’il abattit la crosse de son arme sur la tempe de la petite, espérant qu’elle n’en mourrait pas. Il ne voulait pas être la cause de la mort d’une enfant. Il rattrapa le corps avant qu’il ne touche le sol et la souleva avec délicatesse pour l’installer sur la banquette arrière de son véhicule.
Un instant, il observa ses traits enfantins et glissa une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille. La nostalgie avait rempli son cœur en quelques secondes à peine et il dut lutter contre lui-même pour détourner son attention de la petite.
Son complice et lui n’attendirent guère plus longtemps et à leur tour, s’engouffrèrent dans la voiture. Ils démarrèrent et il s’écoula plusieurs minutes avant qu’enfin l’un d’eux décide de rompre le silence tendu instauré par la présence de l’intruse dans la voiture.
— Qu’allons-nous faire d’elle ?
— Elle a vu nos visages, affirma celui qui l’avait portée.
Le second hocha gravement la tête. Aucun d’eux ne savait à quoi s’en tenir. Serait-elle capable de les décrire à un flic ? Au point d’en faire un portrait-robot ? Le premier portait une capuche, ce qui devait l’aider, mais ce n’était pas le cas du second.
— On la garde avec nous le temps de décider, trancha celui qui l’avait assommée.
L’autre acquiesça. Il acquiesçait toujours.
Cette fois, il aurait voulu que son ami se révolte et lui ordonne de la tuer. Garder cette enfant en captivité était une grossière erreur, ils en étaient tous les deux conscients. Pourtant, ils prirent le chemin de leur maison.
11 ans plus tard
« Before You Go » - Lewis Capaldi
J’ai l’impression d’avoir passé des semaines à fixer ce plafond, d’en connaître désormais chaque nuance, chaque imperfection. Les écouteurs enfoncés dans mes oreilles diffusent ma playlist spéciale déprime, et j’ai bien cru que mes larmes allaient finir par me noyer.
Je ne suis pas sortie de cette chambre depuis trois jours, incapable d’affronter les monstres qui se cachent à l’extérieur. En grandissant auprès de Soen et Elijah, j’oublie parfois ce dont ils sont capables. Je les hais. Tous les deux. Je les déteste avec tellement d’avidité qu’il m’est impossible de dormir une seule nuit sans imaginer leur mort, causée par ma main.
Une nouvelle larme roule sur ma joue. Moi qui pensais mon stock épuisé, il n’a visiblement de cesse de se renouveler. Je serre plus fort Oscar contre ma poitrine. Vieux vestige d’une vie dont je ne garde que très peu de souvenirs, il ne m’a pas quitté depuis l’incendie… et la mort de ma mère.
Je monte le volume de ma musique lorsque j’entends toquer à ma porte, sans aucun doute Elijah. Soen est un gros enfoiré sans cœur qui doit actuellement jubiler de me savoir au bord du gouffre avec l’intention d’y sauter. Elijah est également un enfoiré sans cœur, mais pour une raison que je ne m’explique pas, il ne supporte pas de me voir triste.
Pourtant, ils font tout pour. À croire que c’est devenu un jeu : quand est-ce que la petite Mackenzie se foutra en l’air par notre faute ?
Du coin de l’œil, je vois la porte de la chambre s’ouvrir. Comme prévu, Elijah apparaît, un sourire triste aux lèvres. Je vois ces dernières bouger mais la voix de Lewis Capaldi couvre largement celle de mon bourreau. Dans un autre monde, dans une autre vie, j’aurais adoré Elijah, comme on aimerait un frère, je suppose.
Si on parvient à faire fi de ses nombreux vices, c’est un homme tout à fait charmant avec un sens de l’honneur indétrônable. Celui qu’il est la nuit n’a rien à voir avec l’homme qu’on côtoie le jour. Personne ne pourrait se douter que derrière cette mine attrayante, son sourire angélique et ses cheveux blonds se cache en réalité un monstre qui s’amuse à tuer pour le simple plaisir de le faire. Ses iris bleus d’une profondeur extraordinaire paraissent toujours doux aux yeux du monde, il ne laisse jamais transparaître le moindre indice de l’horreur qui l’habite. Sa mâchoire carrée contraste avec les traits de son visage, relativement fins pour un homme. Aucune trace d’un quelconque mal, d’un quelconque meurtrier. J’ai essayé de comprendre, il m’a simplement répondu qu’il ne valait mieux pas.
Le lit s’affaisse sans que je bouge pour autant. Lentement, la main d’Elijah se dépose dans mes cheveux comme le ferait celle d’un père. Il est de douze ans mon aîné, approchant à grands pas de son trente-et-unième anniversaire, tout comme Soen. Elijah s’est toujours montré fraternel avec moi, voire paternel. Soen, lui, a constamment été froid et distant à mon égard. Un peu comme si j’étais responsable d’être présente dans leur vie. Alors que l’on sait très bien dans quelles circonstances j’ai atterri avec eux, bien que j’ignore pour quelles obscures raisons ils ont choisi de me garder.
Il tire sur le câble de mon écouteur, m’arrachant un grognement désapprobateur.
— Je sais que tu nous en veux, déclare-t-il doucement.
— Le mot est faible, je crache.
Il ignore ma remarque alors que je persiste à ne pas le regarder. Dans un coin de ma tête, ma haine n’a jamais cessé de croître. Ce qu’ils ont fait il y a quelques jours a fini d’achever cette ascension, désormais à son paroxysme.
— Nous n’avions pas le choix, Kenz.
Kenz. Seul lui me nomme ainsi. Les amis que j’ai pu me faire en allant au lycée ou à l’université m’ont toujours surnommé Kenzie ou Mack. Soen, lui, se contente de mon prénom et c’est parfait ainsi.
— On a toujours le choix, marmonné-je.
Même si, au vu de la situation, les options étaient maigres. Toutefois, comme les animaux sans foi ni loi qu’ils sont, ils n’ont pas pris la peine de réfléchir. Ils se sont jetés sur leur proie qui, d’après eux, représentait une menace.
— Les règles n’ont jamais changé, tu savais que tu n’avais pas le droit d’inviter qui que ce soit à la maison.
J’arrache mon deuxième écouteur avant de me lever d’un bond. Les mains tremblantes de rage, je tente de ne pas exploser. S’il y a une chose que ces deux créatures sorties tout droit des tréfonds de l’enfer m’ont apprise, c’est qu’aucune de mes émotions ne mérite d’atteindre les autres. Le contrôle absolu de tout et de tout le monde, en passant par moi-même. Si dans mon for intérieur, c’est le chaos, je me dois d’être la plus calme et sereine possible en apparence.
Il me faut reconnaître, et ce même si je m’améliore quotidiennement, que j’ai beaucoup de mal avec ce principe lorsqu’il s’agit d’Elijah, pire encore si Soen est dans l’équation. Le reste du monde m’est totalement indifférent, personne ne parvient à me faire sortir de mes gonds, mais eux ? Oh, c’est une tout autre histoire !
— Si je comprends bien, commencé-je après avoir pris une longue inspiration, je suis responsable de ce qu’il s’est passé ?
Je m’arrête face à lui, les bras croisés sur ma poitrine, attendant plus ou moins patiemment sa réponse. Il plonge ses yeux saphir dans les miens, j’y lis le combat qui fait rage en lui : me balancer mes quatre vérités ou attendre que Soen prenne la peine de le faire. Parce que ça va se produire ; tôt ou tard, l’un d’eux dira ce dont je suis consciente au fond de moi.
Ils ne m’imposent que très peu de règles, mais je sais que je paierai le prix fort si j’en viens à les transgresser.
Règle numéro un : après la mort de ma mère, j’ai été placée chez eux, mes « cousins ». Le reste de ma famille est morte et enterrée, pour la plupart, avant ma naissance. Personne ne doit connaître le réel « lien » qui nous unit.
Règle numéro deux : personne ne doit venir à la maison, qu’ils soient présents ou non.
Règle numéro trois : si j’ai un problème, n’importe lequel, je les appelle eux, pas les flics. Jamais les flics.
Règle numéro quatre : je ne dois en aucun cas parler de leurs activités nocturnes. Je ne dois pas leur poser de questions à ce sujet et jamais, au grand jamais, m’immiscer d’une quelconque manière dans leur monde.
Règle numéro cinq : si je tombe enceinte avant ma majorité, Soen se chargera de me tuer.
Règle numéro six : si je tente de les fuir, ils me traqueront, me retrouveront et me tueront.
Règle numéro sept : si je découche, je dois prévenir.
Il y a trois jours, j’ai transgressé la règle numéro deux. La punition a été immédiate, sauf que les punitions ici n’ont rien à voir avec celles du reste du globe. Ils ne me privent jamais de téléphone, ni même de sortie. J’aurai toujours le droit à mon dessert et je ne serai jamais confinée dans ma chambre.
Non, jamais. En revanche, si je viens à enfreindre une de ces règles en particulier, il y aura un mort. Pour pratiquement toutes, c’est moi et moi seule qui paierai le prix de ma désobéissance ; pour la deuxième en revanche, ils m’ont prouvé que mes erreurs se répercutaient sur les autres.
— Tu connaissais les règles, répète-t-il finalement.
— Vous l’avez tué ! je hurle.
Je passe ma main sur ma joue, sentant presque le liquide visqueux sur celles-ci. Ils l’ont tué. Sans la moindre sommation. Sans la moindre hésitation. Ils l’ont juste… égorgé comme on le ferait avec un porc. J’entends encore mon hurlement alors que son corps sans vie s’effondrait sur moi, son pénis me pénétrant encore.
— Il n’avait rien à faire ici.
Je secoue la tête et ferme les paupières dans l’espoir vain de retenir mes larmes. J’étais en couple avec Hugo depuis près d’un an. Dix mois et vingt jours pour être exacte. Même si je n’avais jamais clairement dit à Elijah et Soen que j’étais engagée dans une relation, ils le savaient. Ils savent toujours absolument tout.
Je ne renie pas mon erreur, j’ai joué avec le feu. Ils m’avaient dit qu’ils ne seraient pas à la maison pendant le week-end et puisqu’Hugo et moi ne nous étions pas retrouvés seul à seul depuis un long moment, j’ai pris la décision de l’inviter. Ma seule erreur fut de couper les caméras de surveillance disposées un peu partout dans la maison, hormis dans ma chambre, les toilettes et la salle de bain. Pourtant, je savais que cela allait déclencher l’alarme du téléphone de Soen, mais sur l’instant, j’étais davantage focalisée sur le fait qu’ils puissent regarder les images en rediffusion. Je ne connais pas leur degré de surveillance à mon égard, ils sont assez discrets pour que je ne remarque rien.
Il n’a fallu que deux heures avant qu’ils ne reviennent à la maison et tuent Hugo avec qui je faisais l’amour. Je ne les ai même pas entendus entrer et même si ça avait été le cas, je n’aurais rien pu faire pour les en empêcher.
— Il n’a rien à faire à la morgue non plus.
— Il ne l’est pas, me rappelle-t-il avec un calme olympien.
— Encore moins au fond du jardin, je corrige sans prendre la peine de cacher mon mépris.
Le douloureux rappel m’indiquant qu’Hugo n’aura même pas eu de cérémonie décente me retourne l’estomac. Comme bon nombre d’inconnus enterrés dans le jardin, aucun proche ne saura jamais ce qui est arrivé, qui les a tués et pourquoi. Le dernier point n’est pas important, personne ne devrait savoir que l’être aimé est mort pour divertir deux hommes plus pourris que le diable en personne.
— Je sais qu’il comptait pour toi, Kenz, mais c’était trop dangereux.
— Il ne vous avait même pas vus !
C’est certainement ce qui me met le plus en colère. Depuis onze ans, je les vois rentrer couverts de sang. J’ai appris à ne pas poser de questions et surtout, à ne pas y penser plus d’une seconde, sans quoi mon esprit divague et se perd dans des contrées que je ne souhaite pas explorer. Néanmoins, si Hugo avait eu le temps de voir leurs vêtements tachés de sang, il se serait forcément posé des questions. C’est là qu’un homme lambda aurait utilisé le mensonge, du genre « je bosse dans une boucherie » ou « je suis chasseur ». Sauf qu’ils ne sont pas normaux. Ce sont des putains de bêtes sauvages assoiffées d’hémoglobine.
Ils auraient très bien pu fermer la porte aussi délicatement qu’ils l’ont ouverte et retourner vaquer à leurs occupations criminelles. Ils ne l’ont pas fait. Et j’en suis la cause : ils voulaient me rappeler ce que cela coûtait d’outrepasser le règlement.
— Tu connaissais les conséquences, dit-il, toujours aussi serein.
— Je te déteste, affirmé-je en me penchant pour me saisir de mon téléphone.
— Je sais, réplique-t-il simplement. Où vas-tu ?
Je serre la mâchoire pour ne pas exploser. Qu’il soit aussi indifférent à ma haine me rend malade. J’aimerais tellement qu’il la ressente, qu’il en souffre, qu’il en ait peur. Ce ne sont que des fantasmes, évidemment. Elijah, tout comme Soen, ne semble craindre rien ni personne. Un jour, je leur rappellerai qu’ils ne sont pas immortels.
— Me bourrer la gueule pour oublier que tu existes.
La seule et unique fois où j’ai vu Elijah s’énerver, c’est lorsqu’il a compris que mon penchant pour l’alcool était devenu de l’alcoolisme. Il m’a collé une gifle lorsqu’il a dû venir me chercher au lycée alors que j’étais saoule. Je n’en suis pas fière, mais c’était le seul moyen que j’avais trouvé pour ne pas devenir folle. Ce jour-là fut la seule fois où j’ai su désarçonner aussi bien Elijah que Soen. J’ai, à mon tour, claqué la joue du blond avant de lui rétorquer qu’ils étaient entièrement responsables de mon état.
Je traversais la fameuse crise d’adolescence et qui de mieux que mes ennemis ultimes pour porter le poids de tous mes maux ? Je ne supportais plus de vivre sous le même toit qu’eux, manger à la même table, me doucher dans la même salle de bain. Je prenais enfin conscience de l’horreur de la situation : l’un d’eux avait tué ma mère, l’autre avait foutu le feu à notre maison.
Je n’ai jamais su pourquoi ils ne m’avaient pas laissé mourir dans les flammes. Chaque fois que j’ai tenté d’aborder le sujet, tout comme celui de ma mère, ils me répondaient que ce n’était pas mes affaires. Nous sommes tous d’accord pour affirmer que je suis pourtant, sans aucun doute, la plus concernée par cette « affaire ».
Quoiqu’il en soit, j’étais en colère, triste et plongée dans l’incompréhension la plus totale. J’ai perdu les pédales et l’alcool fut ma seule délivrance. J’avais besoin de m’évader, de trouver un monde qui ne me détruisait pas. Les psys parleraient certainement de dépression sévère, avec une joyeuse tendance à l’auto-destruction.
Je sors de mes songes et sans un regard pour lui, je tourne les talons. — Je t’interdis de boire.
Je me tourne lentement pour lui faire face. Son interdiction me donne encore plus envie de me retourner le crâne.
— Ce n’est stipulé dans aucune règle, affirmé-je en relevant le menton.
Dire que Soen ou Elijah m’ont éduquée serait un mensonge. Disons qu’ils m’ont nourrie, logée et blanchie et que, pour le reste, je devais me démerder. Aussi, cette soudaine envie de restreindre davantage mes activités m’énerve au plus haut point. Jusqu’ici, je ne m’en suis pas trop mal tirée toute seule, chacun de mes problèmes vient d’eux et seulement d’eux. Mes notes sont plus qu’acceptables et j’ai pu intégrer l’université que je souhaitais. J’ai des amis, et hormis Soen et Elijah, aucun ennemi connu. Alors, d’accord, parfois, je ressens le besoin de quitter mon propre esprit, maltraité par la présence constante de ces monstres, mais… je gère parfaitement la situation !
— Considère que c’est désormais le cas.
Je secoue la tête en souriant. Je n’ai jamais chouiné pour les autres règles, mais je ne le laisserai pas décider ce que je fais de mon foie.
— Et tu comptes me tuer si je désobéis ? je le questionne, hautaine.
Je ne pense pas qu’Elijah me tuerait, même si je commettais l’impardonnable. Parfois, lorsqu’il pense être à l’abri de mon regard, il m’observe avec une telle tendresse que je suis certaine qu’il ne me fera aucun mal physiquement parlant.
Par contre, tuer mon copain…
— Lui non, moi, en revanche…
Je fais volte-face vers Soen qui m’observe avec mépris. Sa carrure imposante m’a toujours terrifiée. Me dépassant aisément de deux têtes, il semble prendre un plaisir sordide à me dominer de toute sa hauteur. Mon regard glisse de son cou tatoué à ses boots noirs, tout comme son jean et son tee-shirt, avant de remonter vers ses yeux si sombres qu’ils semblent dépourvus de pupille. Les traits de son visage sont froids et austères, un air qu’il arbore en toute occasion. Ses cheveux sombres sont coupés court sur le côté, plus long sur le dessus. Contrairement à son complice, il ne cache pas sa cruauté derrière un masque de pureté. Non, un simple coup d’œil à Soen suffit pour distinguer la noirceur qui émane de lui. Il semble même prendre plaisir à se montrer le plus horrible possible.
— Eh bien, vas-y, le provoqué-je en écartant largement mes bras. Qu’attends-tu ?
Il hausse un sourcil sans amorcer le moindre mouvement dans ma direction. Un jour, j’en suis sûre, il me tuera. Si ma haine envers eux est palpable, la sienne à mon égard est tout aussi tangible. Ressentiment que je ne comprendrai jamais ; après tout, c’est eux qui ont décidé de me faire entrer dans leur vie, non l’inverse.
— Kenz, s’il te plaît, tempère Elijah dans mon dos. Tu allais mieux…
Je ne crois absolument pas à la prétendue inquiétude qui dégouline de sa voix. Si tel était réellement le cas, il ne ferait pas tout pour détruire la moindre parcelle de bonheur que je parviens à atteindre.
— Vous avez tué mon petit ami, vous vous attendiez à quoi ? Que je saute de joie ?
Je n’ai pas détourné mon regard de celui de Soen. Je n’ai aucune confiance en lui et il serait bien capable de m’attaquer dans le dos, comme un lâche. Je me retiens de passer mes doigts sur la légère cicatrice qui orne ma tempe, endroit où, il y a onze ans, j’ai reçu un coup de sa part. S’il est capable d’assommer une enfant de sept ans sans le moindre scrupule, que serait-il capable de faire à une femme de dix-huit ?
— Tu es responsable de sa mort…
— Soen ! le coupe sèchement Elijah.
Évidemment, il n’en a que faire. Il pénètre à son tour dans ma chambre, ses yeux débordant de rage plantés dans les miens. Je serre les dents, affichant une expression impassible en espérant qu’il ne distingue pas à quel point ses mots me heurtent.
— Non, je pense qu’il est temps qu’elle entende la vérité, elle est assez grande pour ça. Le monde ne tourne pas autour de toi, Mackenzie, ceux qui t’entourent souffriront tôt ou tard des décisions stupides que tu prends. Tu ne pourras pas toujours fuir tes responsabilités, te cacher derrière l’alcool pour oublier que tout a un prix. Tu as fait une erreur, ton mec est mort, tu savais dans quoi tu foutais les pieds. Assume et arrête de te comporter comme une gamine !
Ma main part toute seule, tentant de heurter sa joue. Néanmoins, les réflexes de Soen ne sont plus à prouver, il encercle mon poignet bien avant que je ne frôle sa peau. Je retiens une grimace douloureuse sous sa poigne féroce alors que l’enfer semble briller dans ses yeux.
Malgré la souffrance, je serre les dents et m’efforce de ne rien laisser paraître de mon mal-être. Je me refuse à lui faire ce plaisir, je me refuse également à penser une seule seconde qu’il puisse avoir raison. Je lui accorde que le monde ne tourne pas autour de moi, mais je ne suis en rien responsable des monstruosités qu’ils peuvent commettre.
— Lâche-moi, je balance entre mes lèvres pincées.
Au contraire, il raffermit sa prise. Cette fois, je ne peux retenir ma plainte alors qu’il semble prêt à me broyer les os.
— Soen, intervient Elijah.
Il me lance un dernier regard menaçant avant de finalement relâcher sa prise en prenant soin de me pousser loin de lui. Je masse mon poignet en le fusillant du regard. Ce mec est taré.
— Allez vous faire foutre.
Je bouscule Soen pour quitter ma chambre et cette maison de malheur. En bas des escaliers, j’entends une dispute entre les deux amis d’enfance éclater, toutefois, je n’attends pas pour savoir qui aura le dernier mot, je le sais déjà.
Soen gagne toujours.
J’attrape mon sac et prends soin de claquer la porte derrière moi. Dehors, je ne retiens pas mes larmes lorsque mon regard croise les rosiers au fond du jardin.
Hugo.
« Crybaby » - Lil Peep
— Tu penses qu’il aurait pu fuguer ? me questionne Emy en observant les avis de recherche tapissant les murs de l’université.
Non. Il est au fond de mon jardin.
— C’est possible.
Emy passe sa main dans mon dos, le caressant de haut en bas avec une délicatesse qui lui est propre. Mon attention, elle, reste obnubilée par la photo d’Hugo, au centre de l’affiche. Il n’était pas le plus beau de la fac, ni le plus sportif, ni le plus intelligent, mais il avait ce truc en plus qui me faisait me sentir à la maison. Sur le cliché, on le voit sourire à pleines dents, ses deux fossettes creusant ses joues bien apparentes. Il avait ce genre de sourire communicatif, celui qui faisait craquer tout le monde. Je crois que c’est ce que j’aimais le plus chez lui. Il le gardait en toute circonstance, même lorsque le ciel semblait lui tomber sur la tête, même lorsqu’il était stressé pour les exams. Il trouvait toujours le moyen de sourire et faire sourire les autres.
Je déglutis difficilement en lisant la phrase sous la photographie demandant de contacter le numéro pour les personnes disparues si nous avions une quelconque information susceptible d’aider les forces de l’ordre à le retrouver. J’ai été tentée de le faire… et puis je me suis rappelé que personne ne pourrait venger la mort de ma mère et celle d’Hugo si j’étais six pieds sous terre.
— Hugo ne serait jamais parti sans t’en parler, crache Jackson.
C’était son meilleur ami et depuis sa disparition, ou son meurtre pour être précise, il n’a eu de cesse de m’appeler. La police m’a déjà interrogée, je n’ai aucun compte à rendre à Jackson. Je comprends son chagrin, ne pas savoir est peut-être encore plus horrible que d’être au courant, mais je ne peux pas dénoncer Soen et Elijah. Égoïstement, je ne suis pas prête à mourir.
— Jackson, s’il te plaît, temporise Emy, c’est compliqué pour vous deux. Ce n’est pas le moment de vous prendre la tête, vous devez vous montrer solidaires, pour Hugo.
Compliqué ? Compliqué ?! J’ai vu mon petit ami se faire égorger alors que nous faisions l’amour. Son sang a coulé entre mes lèvres puis dans ma gorge. J’ai dû prendre sept douches pour retirer toute cette hémoglobine. Sept. J’ai vidé le ballon d’eau chaude au bout de la troisième, mais j’étais persuadée qu’il en restait dans mes cheveux, sur mon visage et ces fichues taches sous mes ongles… elles ne voulaient pas partir. C’est finalement Elijah qui m’a sortie de là, faisant fi de ma nudité. Je n’ai même pas su l’en empêcher. Sous le choc, je l’ai laissé me sécher, m’enfiler un pyjama et me traîner dans mon lit. Je suis restée à contempler le plafond durant trois jours et trois nuits, sans fermer l’œil une seule fois.
Je vis avec ceux qui lui ont fait ça. Je vis avec ceux qui ont tué ma mère. Par peur, par lâcheté, ou par je ne sais quelle autre faiblesse, je n’ai jamais été capable de les tuer, ou même de les dénoncer. Si je l’avais fait, Hugo ne serait pas placardé sur ce mur mais à côté de nous.
Non, décidément, « compliqué » n’est pas le terme que j’utiliserais.
— Ce que je veux dire, reprend plus calmement Jackson, c’est qu’Hugo n’aurait pas fugué, il n’avait aucune raison de le faire !
— On ne peut pas savoir ce qui se passe dans sa tête, souffle Emy, il allait peut-être mal.
— C’est mon meilleur pote, je l’aurai su si quelque chose n’allait pas !
J’observe les deux se fusiller du regard alors que la boule présente dans ma poitrine ne cesse de grossir.
— Tu as l’empathie d’un lion qui a la dalle, Jackson ! Même s’il te l’avait dit, tu n’aurais toujours rien compris.
Cette fichue boule remonte le long de mon œsophage pour venir se bloquer dans ma gorge. Je ferme les yeux en essayant de retenir mes larmes tant bien que mal. Je n’ai pas cessé de chialer ces quatre derniers jours, je pourrais dire que ça ne me ressemble pas, mais après tout, je n’ai jamais vu la mort quitter un regard, je ne l’ai jamais observée dans le blanc des yeux.
— Tu te penses meilleure, madame je-sais-tout ? S’il allait si mal, tu aurais dû le remarquer !
— Je ne traîne pas avec lui à longueur de journée.
La pression dans ma gorge augmente de seconde en seconde alors que je sens l’odeur du sang s’immiscer dans mes narines, englobant tout le couloir. Ma respiration s’alourdit, au rythme de mes battements de cœur.
— Tu crois que c’est le genre de conversation qu’on a entre mecs ? Genre hé mec, tu te sens bien aujourd’hui ? Pas d’idée suicidaire ou une envie de disparaître sans prévenir personne ? Réfléchis deux secondes, Emy !
— Si tu arrêtais de ne penser qu’avec ta queue et t’intéressais un peu plus aux personnes que tu ne veux pas baiser, nous n’en serions peut-être pas là !
Jackson se rapproche considérablement d’Emy, la dominant du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Je ferme les yeux, tentant vainement de reprendre un semblant de calme. C’est finalement tout l’inverse qui se produit. L’image de Hugo, le cou tranché, semble tatouée sous mes paupières. Elle s’impose dans ma tête à chaque clignement d’œil, m’empêchant de trouver le sommeil et dans le cas présent, de retrouver un peu de tranquillité d’esprit.
— Qu’est-ce que tu insinues là ?
— Rien de plus que ce que j’ai pu dire, rétorque Emy.
— Je vais…
— Stop ! les coupé-je, à bout.
Mon cri résonne dans le couloir, faisant naître un silence de mort autour de nous. J’ouvre de nouveau les yeux et les fusille du regard. J’aimerais pouvoir leur dire qu’aucun d’eux n’est responsable, qu’Hugo allait très bien et que jamais il n’aurait quitté la ville sans prévenir ses potes, sa famille et ses profs.
Néanmoins, je préfère qu’ils s’imaginent une fugue plutôt qu’un meurtre. L’espoir est une chose cruelle, mais lorsqu’il disparaît, je pense que c’est encore pire. Un jour, j’aimerais avoir le courage de dire la vérité, ou de la faire éclater en tuant mes bourreaux. En attendant, je me dois de préserver Emy et Jackson des horreurs qui suivent chacun de mes pas.
— Ça ne sert à rien de se rejeter la faute, dis-je, ce n’est pas ça qui va le faire revenir.
Le mensonge, voilà la seule arme que je maîtrise et dont je peux user jusqu’à n’en avoir plus aucune sous le coude. Bien qu’ici, je n’en aie prononcé aucun. Disons que je dissimule seulement la vérité.
Sans attendre une potentielle réponse, je tourne les talons et me dirige vers l’amphithéâtre où aura lieu mon premier cours. Durant ce dernier, alors que j’écoute d’une oreille Madame Hill nous parler de l’enfance désastreuse de la plupart des tueurs en série, Morphée tente de m’attirer dans ses filets.
J’ai choisi le cursus de criminologie. Je ne sais pas si je travaillerai un jour dans ce domaine, j’ai toujours voulu faire du profilage et en fréquentant quotidiennement des criminels aguerris, je pars avec un avantage certain. Néanmoins, je ne sais pas si je serai prête à m’enfermer dans un cercle vicieux.
Depuis l’arrivée fracassante d’Elijah et Soen, qui ne m’ont pas laissé la moindre chance de m’en sortir, mon existence, dans son intégralité, est régie par la mort, le sang et les drames. S’il y a encore quelques mois, lorsque j’ai choisi ma spécialité, j’étais certaine de mon choix, désormais le doute s’immisce dans ma tête. La journée, lorsque je suis en cours, je parle de tueurs. Le soir, lorsque je rentre, je parle avec des tueurs. Un jour, peut-être, je deviendrai une tueuse.
Une perspective bien plus terrifiante que je ne l’aurais imaginé.
— Mademoiselle Douglas ? m’interroge la prof.
Je relève vivement la tête dans sa direction en vomissant ce nom qui n’est pas le mien. J’ai fini par oublier mon nom de naissance et c’est peut-être une bonne chose. Aux yeux du monde, je suis Mackenzie Douglas, la cousine d’Elijah et Soen Douglas. Ils ne sont pas frères, je leur ai déjà posé la question. Ils ne sont même pas de la même famille. Elijah a fini par m’avouer que Douglas n’était le nom de famille d’aucun des deux, que c’était juste une fausse identité au cas où la police mettrait le nez dans leurs affaires.
— Sauriez-vous me répondre ou bien ma voix est-elle si mélodieuse qu’elle vous berce au point de ne plus écouter ?
Je me redresse et jette un coup d’œil au tableau derrière elle. Sur celui-ci est noté en gros « les années 80, l’âge d’or des tueurs en série, pourquoi ? » Je branche mes neurones et tente tant bien que mal de trouver une logique à ceci. Partant du principe que la dernière fois que j’ai réellement écouté le cours, il y a environ vingt minutes, elle parlait de l’enfance des serial killers, ça doit avoir un rapport.
— Non ? insiste-t-elle. Dans ce cas, cessez de rêvasser et concentrez-vous !
Je hoche lentement la tête tandis qu’elle me lance un regard qui me ferait frémir si je ne croisais pas celui de Soen quotidiennement. Avec son chignon tiré, ses traits semblent encore plus sévères. Hill a fait partie du département d’analyse des crimes violents du FBI, elle a étudié à Quantico, sa carrière est derrière elle, pourtant, lorsqu’on croise ses yeux, on peut affirmer qu’elle a vu toutes les horreurs de ce monde. Je reconnais cette lueur, elle brille dans les miens chaque fois que je m’observe dans le miroir. C’est certainement la femme la plus stricte que j’aie pu rencontrer, la plus intéressante aussi.
— Larry Eyler, Joseph Christopher, Douglas Clark, Ottis Toole, Lonnie David Franklin Jr… ils avaient tous un point commun. Leur année de naissance. On pourrait également parler de Ted Bundy, même s’il a sévi dans les années soixante-dix. Lors de leur premier meurtre, ils avaient en moyenne trente ans, nous avons déjà vu cela la semaine dernière, c’est un âge qui revient fréquemment pour le premier meurtre. Alors mademoiselle Douglas, toujours aucune idée ?
Connasse.
Toutefois, je me creuse les méninges. S’ils avaient trente ans, dans les années quatre-vingt, cela veut dire qu’ils sont nés dans les années cinquante. Trop facile.
— L’après-guerre, déclaré-je.
Un mini rictus étire le coin de ses lèvres, si vite effacé que je me demande si je ne l’ai pas rêvé.
— Poursuivez, je vous prie.
— Ils ont tous grandi dans l’Amérique d’après-guerre. Certes, les États-Unis n’ont pas été attaqués par les nazis, mais beaucoup d’hommes ont été envoyés en France par exemple. Entre les pères morts aux combats, ceux qui sont revenus avec un stress post-traumatique, sans parler de la grande dépression qui avait commencé avant la guerre, la fermeture de nombreuses usines… C’était un climat propice à la maltraitance ? tenté-je.
— Oui et non, déclare-t-elle en s’adressant à toute la classe. En effet, Mademoiselle Douglas a mis le doigt sur le problème. Toutefois, bien qu’il y ait eu des maltraitances, c’est certain, ce n’était pas non plus obligatoire. Le climat en lui seul était anxiogène, les parents perdaient leurs emplois, la nourriture n’était pas dans toutes les assiettes… Ce que j’essaie de vous expliquer, c’est qu’on souligne souvent l’enfance du tueur dans le foyer familial, mais on oublie de prendre en compte les à-côtés.
Depuis que nous abordons l’enfance des tueurs en série, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui a bien pu arriver à Soen et Elijah lorsqu’ils étaient gamins. Je dois reconnaître que je ne sais pas grand-chose sur eux. Bien que je vive sous le même toit que ces deux-là, ils restent un mystère que je ne parviens pas à élucider.
Mes tentatives d’interrogatoire se terminent inéluctablement par la fuite ou l’esquive. Leurs répliques préférées ? « Ça ne te regarde pas. » ou encore « Tu n’as pas besoin de le savoir. » La curiosité est un vilain défaut que je prends soin d’entretenir. J’ai essayé de faire des recherches sur eux, mais hormis la Douglas Corporation, je ne trouve rien. Évidemment, puisque je n’ai pas leurs noms de famille respectifs en ma possession, je tourne en rond.
Ils ont monté leur entreprise de rachat de boîtes en faillite, si j’ai bien compris. Ça reste une couverture, donc, on s’en fiche pas mal. Je me demande même s’ils savent ce pour quoi ils signent réellement.
— Les enfants sont des éponges à émotions. Tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils entendent, a de l’impact sur eux. Mais alors pourquoi sur deux enfants ayant vécu la même vie, dans la même ville, avec des parents violents, l’un deviendra un criminel et l’autre non ? nous interroge Hill.
— C’est une question de choix ? propose Alice, assise au premier rang.
— Pensez-vous que Jeffrey Dahmer se soit réveillé un beau matin avec la soudaine envie de manger un cœur, un foie, un biceps ou un morceau de cuisse ?
Quelques rires fusent dans la salle, comme si Hill faisait une mauvaise blague. Il ne faut pas avoir fait vingt ans de criminologie pour savoir que le surnom de cet homme était le cannibale de Milwaukee, je pense que le nom est assez parlant.
— Il avait des troubles psychologiques, déclaré-je. Si on reste sur l’exemple de Dahmer, il a été diagnostiqué avec un trouble de la personnalité limite, un trouble de la personnalité schizotypique et un trouble psychotique.
Nous avons travaillé sur son profil psychologique il y a plusieurs semaines ; là encore, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce dernier avec ceux de Soen et Elijah. Néanmoins, je ne m’y connais pas assez en psychologie pour déceler un potentiel trouble chez mes bourreaux. Ce que je peux affirmer, en revanche, c’est qu’ils sont bien loin du profil complexe de Dahmer. À vrai dire, si on retire la froideur et le sadisme de Soen, ils semblent parfaitement normaux à vue d’œil. Néanmoins, je reste consciente que la majorité des psychopathes ont une femme, des enfants, des amis et que personne autour d’eux n’a une quelconque idée de leur absence totale d’empathie.
— Dahmer n’est peut-être pas le bon exemple, concède la professeure. Prenez Ted Bundy, pourquoi est-il devenu un tueur en série ?
— C’était un psychopathe, balance un mec derrière moi.
— Oui et.. ? Tous les psychopathes ne sont pas des tueurs.
— Il y a des prédispositions génétiques ? proposé-je.
— Approfondissez, Mademoiselle Douglas.
— La psychopathie est un trouble de naissance, mais peut-être que si le sujet grandit au sein d’une famille aimante, sans vivre de traumatisme majeur, il ne développera aucune paraphilie qui le pousse au crime ?
Hill tape dans ses mains, un sourire étirant enfin ses lèvres pincées.
— Voilà ! Lorsqu’on se penche sur le dossier d’un tueur en série, la famille, le cadre de vie et les traumatismes ne sont pas les seules choses à prendre en compte. Si on prend l’exemple de la bipolarité, ou du trouble borderline, la schizophrénie ou encore la psychopathie, ce ne sont pas des troubles mentaux qui résultent d’un traumatisme. Ce sont des maladies qui peuvent se déclencher chez n’importe qui, même chez l’enfant le plus heureux du monde avec les parents les plus aimants. A contrario, ce n’est pas parce que notre enfance est horrible qu’on va forcément développer un trouble.
Alors que la sonnerie retentit, indiquant la fin du cours, Hill conclut tandis que la plupart des étudiants rangent déjà leurs affaires.
— Voilà ce que vous devez retenir de ce cours : les facteurs ne sont pas seulement environnementaux, il faut également prendre en compte la chimie du corps. C’est tout pour aujourd’hui. À vendredi.
Je range mon ordinateur dans mon sac avant de quitter la salle. La fin du cours a eu le mérite de me réveiller. Toutefois, lorsqu’en pénétrant dans le couloir, je vois trois agents de police avancer vers moi, je déglutis difficilement.
— Mackenzie Douglas ? m’interpelle l’un d’eux. J’acquiesce pour seule réponse. Nous aurions quelques questions à vous poser concernant la disparition d’Hugo Allister.
— J’ai déjà dit tout ce que je savais à vos collègues, réponds-je.
Prenant exemple sur Elijah, je verrouille mon faciès, essayant d’être la plus neutre possible alors que le stress grandit en moi.
— Votre cousin nous attend.
Je prie tous les Dieux pour qu’il ne s’agisse pas de Soen alors que je les suis dans les couloirs de l’université. Tous les regards sont braqués sur moi, toutefois, bien décidée à ne pas mourir ce soir, je ne laisse rien paraître de la peur qui me noue l’estomac. Si je faiblis, je finirai, au choix, en prison si je garde le silence sur la culpabilité de Soen et Elijah, ou morte si je les balance. Parce qu’ils sont bien trop intelligents pour se laisser attraper par la police. Ils me retrouveront avant même que j’aie le temps de quitter la ville et ils me tueront, puis ils changeront d’identité et s’évanouiront dans la nature.
Je suis rassurée de ne pas être emmenée au commissariat lorsque nous pénétrons dans le bureau du doyen qui salue poliment les flics avant de quitter la pièce. S’ils avaient quoi que ce soit qui pouvait me porter préjudice, c’est en salle d’interrogatoire qu’ils me poseraient leurs questions.
Toutefois, mon soulagement est de courte durée. Soen est assis sur une chaise en face du bureau et me fait signe de m’installer près de lui. D’un pas raide, je le rejoins, évitant au maximum tout contact visuel avec lui.
— Mademoiselle Douglas, je tâcherai d’être bref, commence un des flics. Nous avons épluché le relevé téléphonique de Monsieur Allister et nous avons pu constater que vous communiquiez énormément ensemble.
Il est con ou quoi ?
— En effet, comme je l’ai dit à vos collègues, Hugo est mon petit ami.
— Hum, vous n’étiez pas en froid ces derniers temps ?
— Non.
— Plusieurs de vos camarades vous ont pourtant vus vous disputer quelques jours avant sa disparition. À quel propos ?
Je sens mes joues chauffer instantanément alors que je lance un appel à l’aide silencieux à Soen. Il est hors de question que j’aborde le sujet de notre dispute devant ce taré et je suis certaine qu’il n’a pas envie d’entendre ceci non plus.
— Insinuez-vous réellement que ma cousine puisse être mêlée à la disparition de ce garçon ? demande froidement Soen.
Son timbre rauque et puissant défie l’agent de confirmer ses craintes. Soen a tout intérêt à ce que je ne sois pas impliquée de près ou de loin dans cette histoire, sans quoi, les flics mettront le nez dans leurs affaires et ce ne serait qu’une question de temps avant qu’ils n’inspectent le jardin. Certains corps sont là depuis si longtemps qu’il est impossible que je sois coupable.
— Non, du moins, pas pour le moment. C’est pour cette raison que je vous invite vivement à coopérer, Mademoiselle, à moins que vous ne préfériez qu’on vous place en garde à vue ?
— Hugo voulait qu’on baise dans les toilettes de l’université, craché-je. Je ne voulais pas. Il a essayé d’argumenter, je suis restée sur mes positions. Il a ensuite insinué qu’il l’avait fait avec une ex, ça ne m’a pas plu et nous nous sommes engueulés. Le soir même, je lui ai taillé une pipe dans sa caisse et l’histoire était terminée. C’est bon, j’ai assez exposé ma vie sexuelle devant mon cousin ou dois-je également mettre en avant ma position préférée ?
L’agent, devenu aussi pâle qu’un cadavre, hoche lentement la tête, mal à l’aise avant de me demander de rester en ville. Sans prendre la peine de répondre ni d’attendre Soen, je me dirige vers la sortie. Avec Elijah, j’aurais trouvé le moyen d’en rire, ou au moins, d’en sourire, mais avec lui ? Non. Impossible.
Alors que je m’apprête à prendre à droite pour rejoindre mon cours qui a déjà commencé, une main se saisit fermement de mon bras. Je grimace avant de me tourner vers Soen, non sans lui lancer un regard noir.
— Ne fais plus jamais ça, marmonne-t-il.
— Quoi ? Parler de cul ?
— Non, parler tout court. À l’avenir, tu me laisses faire et surtout, tu fermes bien ta gueule.
Il me relâche lorsqu’on entend des bruits de pas venir vers nous. Après un dernier regard menaçant, il me laisse pantoise.
« Without Me » - Fame on fire
Les dîners ont toujours été relativement calmes. N’ayant aucune envie de communiquer avec eux, je n’engage jamais la conversation. Parfois, Elijah tente de m’interroger sur mes études ou mes fréquentations. Je réponds toujours le plus vaguement possible. Lorsqu’on voit ce qu’ils ont fait à Hugo, on se demande pourquoi ? Bien sûr que non…
Néanmoins, aujourd’hui, le silence est pesant, voire insoutenable. Je jette des coups d’œil furtifs à Elijah dans l’espoir qu’il nous sorte de cette situation gênante, c’est lui le plus bavard de nous trois. Il a toujours un truc à dire, que ce soit intéressant ou non d’ailleurs. Mais il prend soin de garder les yeux baissés sur son assiette. Je soupire bruyamment dans l’espoir de déclencher une quelconque réaction chez l’un d’eux, en vain.
— Ce n’est pas que j’apprécie vos voix, mais si j’entends encore une fois un bruit de mastication, j’utiliserai ce couteau pour qu’aucun de vous ne puisse plus jamais rien avaler.
Deux paires d’yeux se posent sur moi, l’un menaçant, l’autre surpris que je prenne la parole. Je le suis tout autant, mais on ne peut pas être trois déprimés dans la même maison et j’ai décidé que ce serait moi, donc à eux de faire en sorte de ne pas l’être, qu’importent les raisons.
— De quoi veux-tu parler ? me questionne Elijah.
Je hausse les épaules. Eux et moi n’avons aucun point commun. Je suis à l’université depuis moins d’un an, ils tuent des gens. Et dans ces gens en question, on peut citer ma mère. Et Hugo. J’attrape mon verre d’eau pour me donner une excuse pour ne pas répondre.
— Je propose qu’on parle de ta position préférée, balance Soen en référence à mon interrogatoire de tout à l’heure.
Je m’étouffe, littéralement, si bien que je recrache la moitié de la flotte dans mon assiette et avale le reste de travers.
— Soen ! intervient Elijah. Ça va, Kenz ?
Prise d’une quinte de toux, je lève la main, joignant mon pouce à mon index pour lui faire signe que je vais m’en remettre. Manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de me taper dans le dos. Vu leur entraînement intensif tous les matins, je ne veux pas me prendre de coups de leur part, ça c’est certain.
— Quoi ? C’est elle qui a proposé. D’ailleurs, je me demande bien pourquoi tu ne voulais pas te faire sauter dans les chiottes si c’était pour le sucer dans sa voiture quelques heures plus tard ?
Je lui lance le regard le plus noir que j’ai en réserve. Dites-moi que je rêve, pitié.
— Soen, stop !
— Ma vie sexuelle ne te regarde absolument pas, dis-je en ignorant Elijah qui tente de temporiser.
Soen affiche un léger rictus en coin, ravi de me faire sortir de mes gonds. Je soutiens son expression ombrageuse aussi longtemps que possible avant de finalement abandonner cette bataille qui n’a aucun sens. Soen est constamment dans l’affrontement, certainement une façon pour lui de démontrer sa prétendue domination sur le monde. En vérité, ce n’est qu’un adulte qui a oublié que la crise d’adolescence prenait fin un jour.
Il se pense roi, il est en réalité au sommet d’un château de cartes. Soufflez sur l’une d’elles et tout s’effondre. J’ai passé ma vie à observer ces mecs, aussi fascinants que détestables, aussi horripilants qu’intrigants. Je connais leur fonctionnement et je sais, au plus profond de mon âme, qu’ils ont vécu des trucs affreux lorsqu’ils étaient gosses. Pas seulement parce que ça collerait avec ce qu’on apprend en cours, mais parce qu’il y a toujours cette rage intense qui brûle dans leurs prunelles. Même le calme constant d’Elijah ne peut cacher ce qui brille dans ses yeux.
On ne peut pas être en colère contre le monde entier sans la moindre raison. Il y a forcément une explication et je veux la connaître. Je le sais, il ne me manque plus que quelques pièces pour que le puzzle soit complet. Une fois la dernière pièce posée, je pourrai enfin venger Hugo et ma mère.
Soen s’apprête à répliquer, mais Elijah le coupe net dans son élan.
— Tu as vu quoi en cours aujourd’hui ?
Je le soupçonne de s’intéresser à mes cours à des fins peu glorieuses, du genre : comment un profiler réfléchit. Connaître les méthodes de son ennemi pour les prévoir et les anticiper.
— L’enfance des tueurs en série ce matin et, cet après-midi, les modes opératoires des femmes.
— Ça diffère des hommes ? me questionne-t-il.
— Évidemment. Comment tu t’y prendrais pour me tuer, là maintenant ?
Il réfléchit un instant, observant son environnement avec sérieux. Je suis chaque mouvement de ses yeux pour tenter de deviner chacune de ses idées. Il regarde son couteau puis moi, calculant certainement la distance qui nous sépare. C’est ce que tout homme aurait pensé. J’explique sa décision avant même qu’il n’ouvre les lèvres pour me répondre.
— Tu es un homme, ta force est largement supérieure à la mienne. Si tu décides d’attraper ce couteau, même si je me débats de toutes mes forces, je n’aurai que très peu de chance de m’enfuir. Si je parviens à te désarmer, tu pourras toujours m’étrangler. Un homme aura tendance à attaquer de front. Tandis qu’une femme… aïe !
Je fais mine de me couper avec mon couteau avant de le faire tomber au sol. Comme prévu, alors que je me baisse pour le rattraper, j’entends la chaise d’Elijah racler sur le sol.
— Tu t’es fait mal ? s’inquiète-t-il.
Lorsqu’il arrive à ma hauteur, il s’agenouille face à moi. Je me redresse et place dans une lenteur calculée le couteau sous sa gorge. Mes doigts tremblent autour du manche tandis que je croise son regard surpris. Le même croisé onze ans auparavant, lorsqu’après avoir tué ma mère, il a découvert qu’elle n’était pas seule dans la maison. Ce même regard qui, parfois, hante mes nuits. Ce serait si simple… il me suffirait d’appuyer fermement et trancher sa peau. La lame n’est pas assez coupante pour le tuer sans m’y reprendre à plusieurs fois. Il me faudrait alors recommencer, mais Soen aurait tout le temps d’intervenir. Du coin de l’œil, je le vois d’ores et déjà sur ses gardes, chaque muscle crispé et ses doigts fermement resserrés autour du manche de son couteau. Lui n’aura aucune hésitation.
Une seconde, j’imagine son sang couler sur mes doigts, la vie abandonner ses iris saphir. Est-ce que ça me soulagera ? Est-ce pour cette raison que les criminels tuent ? Pour apaiser la douleur d’un cœur, réparer les fêlures d’une âme ? Une toute petite pression et… mes yeux s’écarquillent légèrement lorsque je me rends compte du cheminement de mes pensées. Un cheminement affreux, certainement digne de celui d’Elijah ou Soen avant de commettre un assassinat. Je déglutis difficilement puis enlève la lame de sa peau. Je remarque alors la griffure à peine visible laissée par le couteau sur sa pomme d’Adam.
— Alors qu’une femme devra utiliser la duperie, la surprise ou une arme moins frontale, comme le poison, pour ne laisser aucune chance à son adverse de riposter, dis-je en détournant le regard.
Elijah se relève sans un mot avant de contourner de nouveau la table pour s’installer. Je contrôle mon souffle, tentant de ne rien laisser paraître de mon malaise. Bien sûr, depuis ces onze dernières années, je rêve de les tuer. Néanmoins, avant aujourd’hui, rien n’avait été aussi concret. Je pensais même ne jamais en être capable.
— Devons-nous faire attention à ce que tu cuisines ? ricane Elijah.
Je ne réponds pas. Toutefois, non, si je viens un jour à les tuer, je n’utiliserai pas de poison. C’est une arme lâche et je refuse de l’être. Une petite voix résonne dans ma tête, m’affirmant que, dans tous les cas, je le serai. Elle a raison, je ne pense pas être en mesure de tuer Elijah, pas même Soen. Non pas parce que je ressens une quelconque affection pour eux, bien au contraire. Mais les tuer reviendrait à leur dire qu’ils ont gagné, qu’ils ont fait de moi le monstre que je ne voulais pas devenir.
— C’est déjà le cas, marmonne Soen, c’est immangeable à chaque fois. Crois-moi, on crèvera d’une intoxication alimentaire bien avant qu’elle parvienne à se procurer du poison.
Un fin sourire étire mes lèvres. Bon nombre de plantes qu’on trouve dans le commerce, de manière parfaitement légale, sont d’une toxicité sans nom. La nature est, et restera, un fournisseur d’armes sans pareil.
— Une légende prétend que certains soldats de Napoléon auraient fait cuire leur viande au-dessus d’un feu alimenté par des branches de laurier. Un certain nombre d’entre eux ne se sont jamais réveillés, conté-je en plantant ma fourchette dans ma saucisse justement préparée par mes soins au barbecue. Délicieuse cette viande, tu ne trouves pas ?
Elijah ricane, toutefois, nous entendons clairement qu’il n’est pas sûr de lui. Qu’il me pense capable de faire ce genre de chose provoque en moi un paradoxe émotionnel étrange : de la fierté mêlée à de l’indignation. Je ne détourne pas mon regard de celui de Soen. Pas le moins du monde impressionné, il croque à pleine dent dans le morceau de viande. Enfoiré.
— Dégueulasse, affirme-t-il, mais je ne suis plus surpris avec toi.
— C’est drôle, je ne t’ai pourtant jamais vu refuser une assiette.
— Par simple pitié.
— Kenz, Soen, arrêtez de vous comporter comme des gosses, bordel !
Nous nous tournons tous les deux vers Elijah. Vient-il réellement d’utiliser un gros mot ? Lui nous observe de son air sévère. Si je ne refusais pas catégoriquement que ces deux monstres m’arrachent le moindre rire, si ce n’est sarcastique, je m’esclafferais . Comment peut-il y avoir autant de différence entre lui et Soen ? Entre le type qui a oublié de grandir et l’adulte qui s’est enfoncé un balai dans le cul, je ne saurais dire lequel est le moins déprimant. Mes conversations avec Soen n’ont jamais été aussi cordiales que celle-ci, je trouve même qu’il se ramollit, certainement à cause de l’âge.
— Je n’en peux plus de vos querelles, avoue Elijah. Vous me tapez sur les nerfs à longueur de journée. Vous souhaitez vous foutre sur la gueule ? Soit, mais plus en ma présence, je vais finir par vous confiner dans vos chambres pour avoir la paix !
Cette fois, je ne peux retenir mon petit ricanement. Je n’ai jamais eu de père, mais c’est totalement le genre de discours qu’il pourrait tenir, j’imagine.
