Chamans - Jean-Pierre Moya - E-Book

Chamans E-Book

Jean-Pierre Moya

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Beschreibung

Cinq associés ont développé une machine exceptionnelle qui devait révolutionner la connaissance de l'être humain, grâce à l'observation des rêves. Hélas, des défauts mortels de conception les obligent à détruire leur invention. En secret, l'un d'entre eux décide de continuer à exploiter son équipement à l'insu de personnes endormies. Lorsque le rêve d'une inconnue le met face à l'un de ses associés déclaré mort, il est persuadé que celui-ci est bien en vie. Refusant d'écouter ses proches, il se lance dans une enquête qui fait remonter un douloureux passé, autour de son frère en état de vie suspendu, et du décès de sa compagne qui l'a laissé anéanti. Bravant tous les risques, il entraîne à sa suite son entourage au péril de leurs propres vies, pour retrouver l'homme disparu. Saura-t-il déchiffrer les transformations qui se produisent au plus profond de son âme, quand rêves et réalité s'emmêlent et interfèrent ?

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Ähnliche


Table des matières

Liminaire

Paris, XVIe, nuit du lundi au mardi

Paris, XVIe, mardi matin

Paris, XVIe, nuit du mardi au mercredi

Paris, XVIe, mercredi matin

Graniteville, Vermont, mercredi matin

Paris, Ier arrondissement, mercredi après-midi

Paris, Ier arrondissement, mercredi soir

Paris, appartement de Cathy, jeudi matin

Paris, jeudi matin

Paris 10e arrondissement, jeudi soir, hôpital

TGV Paris-Montpellier, samedi matin

Graniteville, samedi midi

TGV Paris-Montpellier, samedi matin

Montpellier, samedi midi

Mas de Bellecaure, samedi soir

Mas de Bellecaure, samedi, dans la nuit

Mas de Bellecaure, samedi, dans la nuit

Mas de Bellecaure, dimanche matin

Montpellier, hôpital CHU Lapeyronie, dimanche matin

Entre Montpellier et Frontignan, lundi

Paris, mardi

Montpellier, jeudi

Pignan, vendredi

Montpellier, vendredi après-midi

Pignan, vendredi soir

Mas de Bellecaure, samedi matin

Mas de Bellecaure, dimanche matin

Pignan, nuit de dimanche à lundi

Lyon, Interpol, nuit de dimanche à lundi

Pignan, lundi matin

Montpellier, mardi AM

Montpellier, mardi soir

Interpol, mercredi

Montpellier, gare Saint Roch, mercredi

Dans le TGV Montpellier - Paris, mercredi

Paris, jeudi

Liaison aérienne de Paris à Montréal, vendredi

Interpol, samedi

Montréal, samedi

Montpellier, samedi

Interpol, samedi

Montréal, samedi

Mas de Bellecaure, samedi

Montréal, samedi

Interpol, samedi

Montréal, dimanche matin

Entre Montréal et Boston, dimanche midi

État du Vermont, dimanche midi

État du Vermont, dimanche midi

État du Vermont, dimanche midi

Green Mountains, hôtel de Montpelier, dimanche soir

Green Mountains, Montpelier, dimanche soir

Interpol, lundi matin

Green Mountains, lundi matin

Graniteville, lundi matin

Graniteville, bureau de Paul Brocair, lundi matin

Graniteville, siège de l’Eglise, lundi matin

Graniteville, bureau de Paul Brocair, lundi matin

Graniteville, salle de contrôle, lundi matin

Graniteville, bureau de Paul Brocair, lundi matin

Graniteville, Salle des Prières, lundi matin

Graniteville, salle de contrôle, lundi matin

Graniteville, Salle de la Révélation, lundi matin

Graniteville, salle de contrôle, lundi matin

Graniteville, Salle des Prières, lundi matin

Graniteville, siège de l’Eglise, lundi matin

Graniteville, salle des prières, lundi matin

Montpellier, lundi après-midi, clinique du Millénaire

Graniteville, Salle des Prières, lundi matin (décalage horaire avec l’Europe)

Interpol, lundi après-midi

Montpellier, clinique du Millénaire, mardi matin

Montpellier, clinique du Millénaire, nuit de mardi à mercredi

Liminaire

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » Purement cela, et rien de plus.

Edgar Allan Pœ - Le corbeau (extrait) - Traduction de Charles Baudelaire

1

Kate se sent maussade ; elle s’identifie à ce triste temps pluvieux qu’elle observe depuis les baies vitrées. Sa frêle silhouette de petite brune aux longs cheveux poivre et sel se reflète dans le miroir offert par la nuit. Située au seizième étage, elle est en prise directe avec les gouttes d’eau qui frappent la façade de l’immeuble et font vibrer les vitres. New York, qu’elle habite depuis trois ans, est assailli de sombres nuages qui enveloppent et désintègrent les lumières artificielles de l’horizon. Ce climat, à la frontière de l’automne et de l’hiver, s’est établi depuis une période qu’elle ne parvient pas à définir, voilà trop longtemps à son avis. Hier, ou était-ce le mois dernier ?

Elle se souvient que Randy lui a demandé si elle se sentait triste. Décidément non, triste n’est pas le bon mot. Ce n’est pas la tristesse qui l’envahit mois après mois, années après années…

— Êtes-vous triste ?

Kate tourne la tête vers Randy, contrainte de le regarder avec intensité afin que le sens de la question la pénètre. Il se tient debout dans un immense espace vide, dominé par le noir et le blanc, et seulement meublé d’un divan rouge vif. L’esprit de Kate est confus. Elle ne comprend pas comment, debout un bref instant auparavant, elle se retrouve à présent allongée sur le divan. À bout de forces, elle se sent chuter dans un gouffre sans fin. Elle est consciente que ce n’est pas la réalité, qu’elle ne tombe pas, mais la sensation est si vive qu’elle plonge les mains dans les profondeurs des coussins, jusqu’à la structure métallique qu’elle agrippe de toutes ses forces. Chacune de ses mains enserre une barre d’acier, dont le froid et la force rassurante du métal ont pour effet bénéfique de stopper immédiatement sa chute dans un vide effrayant... À présent debout dans un espace immatériel, face à Randy, elle lui répond :

— Non, je ne suis pas triste, je me sens mélancolique.

Soudain, un filet la plaque au sol avec force. Les mailles sont si tendues qu’elle ne peut faire le moindre mouvement, ni même crier. L’entrave est tellement puissante qu’elle ne peut ouvrir que son œil gauche. Toutefois, après de vigoureux efforts, elle parvient enfin à ouvrir le second. Son bras droit, avec sa main aux doigts écartés immobilisés par les mailles du filet, est tout ce qu’elle arrive à voir de son corps. Le fil rouge et fin qui l’enserre semble peser des tonnes. Elle ne ressent aucune douleur, sauf celle de ne pas pouvoir bouger. Sa respiration, son cœur, se sont-ils arrêtés ? Elle n’en sait rien...

Puis un phénomène étrange s’empare d’elle, son corps se duplique. Son clone libre s’échappe et se transforme en une ombre fantomatique qui s’élève à une vitesse vertigineuse au-delà de l’atmosphère terrestre. Après un moment d’extase, ce second être évanescent revient aussi vite pour se stabiliser à quelques mètres au-dessus de son corps attaché, en réalisant des cercles concentriques.

Nantie du don d’ubiquité, elle distingue nettement le filet circulaire rouge et blanc qui l’emprisonne. Elle s’est muée en ectoplasme pour acquérir une nouvelle liberté. Son âme, elle est convaincue qu’il s’agit de son âme, a quitté ce corps prisonnier à jamais, perdu dans ce filet qui le comprime contre le sol. Elle demeure en apesanteur à une faible distance d’aigles qui, dans un silence inquiétant, réalisent aussi des vols circulaires autour de son être matériel, perdant des plumes qui glissent en douceur vers le bord du filet sans jamais toucher la moindre maille…

Son attention est soudainement attirée par des sons de tambours, inaudibles auparavant. Son âme libérée se dirige vers la source des percussions pour découvrir un village indien, aux wigwams en forme de dôme recouverts d’écorces de bouleau. Les tambours rythment une danse de la pluie autour d’un Totem fait d’assemblages de bois aux formes hideuses où elle distingue une femme fermement attachée. Stupéfaite, elle réalise que c’est elle, son propre corps, qu’elle découvre ici. Les liens sont réalisés en tendons d’animaux, assemblés en mailles teintes rouge sang pour constituer un filet qui la maintient prisonnière tout en lui laissant les bras libres.

L’esprit de Kate se projette soudain dans son être matériel. Aussitôt, elle a un haut le cœur, tant l’odeur est fétide, mais elle se ressaisit pour ne pas effrayer la fillette qu’elle tient par la main, une enfant Ojibwa vêtue d’un manteau de cuir doté d’une capuche.

À nouveau extraite de son corps, son âme s’emplit de désespoir en voyant sur son propre visage l’expression d’une détresse absolue, marquée de pleurs silencieux. L’enfant tend sa main libre vers le ciel, en direction de l’âme de Kate, qui se matérialise aussitôt près de la fillette. Le clone pourrait paraître parfait, s’il n’y avait cette expression radieuse, ce bonheur qui s’exprime sans retenue sur ce nouveau corps, antagonisme parfait de la prisonnière. Kate la bienheureuse saisit la main tendue par l’enfant, puis par son double dont le corps prisonnier du Totem devient évanescent. En quelques secondes, il disparaît complètement, tandis que le filet se désagrège. La main libérée de la fillette se glisse dans la seconde main de Kate. Toutes deux dansent une ronde débordante d’allégresse, rythmée par les tambours dont les joueurs se sont rapprochés. Le Totem, devenu bienveillant, étincelle dans la nuit, tandis qu’un doux parfum humide envahit les sens épurés de Kate…

Sam appuie sur le bouton d’éjection qui lui fait quitter ce rêve. La période de sommeil paradoxal ayant pris fin, il ne peut plus poursuivre l’observation du rêve de cette femme. L’esprit confus, encombré de la matérialité omniprésente et du songe de… il cherche son nom... Kate ? Dans la réalité retrouvée, ses yeux marron vert fouillent encore quelques instants ce qui n’était qu’un rêve.

Il se défait du casque léger qui le coiffe, libérant des cheveux hirsutes d’un noir intense, tout comme sa barbe de trois jours. La coque de résine, qui épouse parfaitement sa tête, est truffée de capteurs raccordés par un câble plat à des équipements informatiques et électroniques. Des toiles de fils électriques multicolores relient de façon complexe une multitude d’appareils qui occupent un bon tiers de la pièce. Un fauteuil de cuir à l’odeur tenace de sueur en constitue le seul mobilier de confort. Sam demeure assis droit sur ce siège, le casque entre les mains, avec l’expression singulière d’un homme en profonde réflexion. La fin de l’observation d’un rêve lui procure toujours cette phase atonique, comme si des obstacles s’opposaient à une reprise de conscience totale. Une partie de son esprit pourrait-elle demeurer dans son inconscient et l’empêcher de recouvrer tous ses sens ? Il secoue la tête pour s’intimer l’ordre d’abandonner des pensées qui ne le mèneront nulle part.

Il lui faut encore quelques instants pour se nettoyer l’esprit de cet état intermédiaire entre rêve et réalité, un passage qu’il ressent de façon de plus en plus étrange et qui résiste à toutes ses analyses. Parfois une angoisse l’étreint en pensant qu’il évoluait peut-être, mais lentement, vers le mal que son frère cadet a subi soudainement. Épuisé, encore engourdi, il bâille, déploie son grand corps athlétique de jeune homme puis consulte l’écran principal. L’affichage indique « sommeil profond » et l’horloge donne 1 h 42. Il décide qu’il en a assez fait cette nuit, s’empare de son Smartphone, règle le réveil sur six heures, et part se coucher dans la pièce attenante.

… « non, je ne suis pas triste, je me sens mélancolique »… Sam ? M’entends-tu ?

La nuit, au moment où rêve et réalité se mélangent, où les productions oniriques ont un ressenti si réel, je revis, mais je suis si seul…

2

— Salut Pat !

Sept heures du matin viennent à peine de sonner, quand Sam crie ces mots dans le hall d’entrée. Il sait que cette façon de faire agace le gérant du petit hôtel parisien de sa rue, mais Sam ne résiste jamais au plaisir de claironner un second réveil aux clients attablés devant leur petit-déjeuner afin de leur soutirer un bref instant d’attention, vite replongée vers leur repas matinal, ou dans une miette de sommeil. La réponse arrive sur un ton neutre, sans un regard vers lui :

— Salut…

— Où est-elle ?

La consultation de ses instruments informatiques lui a permis de décider de l’instant où il doit se rendre à l’hôtel pour avoir la quasi-certitude de trouver celle qu’il cherche devant son petit-déjeuner. Le gérant n’a pas besoin d’explications pour identifier la personne demandée par cette courte question. Tout en gardant les yeux rivés sur un registre affiché à l’écran derrière son comptoir d’accueil, il répond d’une voix monocorde :

— C’est la fausse blonde, table douze. Elle s’appelle Clara Toobroc.

Surpris par le nom donné, il s’accoude au comptoir, se penche vers le gérant de l’hôtel, ouvre de grands yeux étonnés en répétant le prénom entendu :

— Clara ?

— Oui, Clara, pourquoi ?

La question est machinale, il n’en attend aucune réponse, conscient qu’il n’aura jamais la moindre explication aux questions qu’il pourrait lui poser. Le visage du gérant n’affiche aucune émotion car il n’accorde aucun intérêt à ce que peuvent faire ou penser les autres, éternellement muré dans une forme d’indifférence la plus absolue.

Sam fronce du regard en portant son attention à la femme positionnée de trois quarts dos au fond de la salle. Avant qu’il ne parte, le gérant lâche quelques informations :

— Elle quitte l’hôtel ce matin. Une autre femme a réservé la chambre pour le reste de la semaine.

— Qui ?

Avant de répondre, il consulte son registre :

— Une certaine Anne Richet…

— OK.

Il glisse un billet de cinquante euros sur le comptoir que l’hôtelier fait disparaître prestement sans le moindre remerciement, comme une prime exceptionnelle ajoutée à l’accord entre les deux hommes pour les petits déjeuners quotidiens de Sam.

Comme d’habitude, la salle baigne des odeurs matinales de café, viennoiseries, lait chaud et vapeur d’eau aux essences de thé, heurtées aux parfums et aux senteurs florales de savonnettes. Sam prend un café et un croissant sur des dessertes en libre-service, puis se dirige sans hésitation vers Clara pour s’attabler devant elle. Il remarque qu’elle porte une perruque blonde, pourtant bien ajustée, alors qu’il se souvient de sa silhouette mince et de sa chevelure grisonnante, à présent dissimulée. Après un bref moment d’appréhension dû au contraste entre l’image onirique, et celle offerte par la réalité, il est rassuré par son visage épanoui. Il juge son aspect paisible tout à fait en accord avec la phase finale du rêve observé. La voir réellement lui confirme qu’elle approche de la cinquantaine.

Elle interrompt la lecture de son journal pour le regarder avec circonspection, lorsqu’il s’installe avec cette simple formule de politesse :

— Vous permettez ?

— Faites donc...

— Bonjour, je m’appelle Sam.

Elle ne répond rien, ramasse son sourire à peine esquissé, et poursuit sa lecture. Il insiste alors, un ton plus haut :

— Je m’appelle Sam.

Elle lève les yeux et fronce les sourcils, la tête toujours baissée sur son journal. Elle offre ainsi une expression sévère. Elle s’interroge en le dévisageant. Cet homme plutôt jeune, environ vingt-cinq ans, beau gosse, serait-il en train de la draguer, elle, d’au moins vingt ans son aînée ? Elle n’essaie pas de masquer sa perplexité tout en se reprenant pour se donner une apparence aimable.

Il reprend, d’une douceur chantante :

— Je m’appelle Sam…

Un sourire ironique se dessine sur les lèvres de la femme, qui répond d’une voix ferme :

— Et moi, on m’appelle Clara.

Il pose ses avant-bras sur la table, pour se pencher vers elle, comme s’il désirait entreprendre une conversation plus confidentielle.

— Vous avez un léger accent, seriez-vous anglaise ?

— Américaine.

— Vous parlez parfaitement français.

— Merci, mais je n’ai aucun mérite, ma mère est française. Nous venions très souvent à Paris.

Peu curieuse, elle ne fait aucun effort pour s’intéresser à la conversation. Elle souhaite y couper court, afin de poursuivre sa lecture. D’un ton sec, elle cherche à s’en débarrasser :

— Maintenant, permettez que je consulte les actualités. J’ai un rendez-vous important ce matin, et je dois terminer cet article.

Il jette un œil vers le journal ouvert sur les pages économiques. Il ne désire pas la brusquer ni la fâcher, car il est certain qu’elle lui a dit ces quelques mots avec sincérité. Cependant, sa curiosité a été fortement sollicitée par le rêve observé cette nuit. Il a un besoin impérieux d’en savoir plus :

— Je comprends…, mais j’aimerais que nous trouvions un moment pour discuter… Clara, ou devrais-je dire Kate ?

Cette question ne génère pas la réaction attendue. Elle lève la tête, puis plante son regard dans le sien. Son expression, bien qu’ayant sensiblement changé, reste souriante et détendue. Toutefois, elle ne peut s’empêcher de répondre d’une voix crispée :

— Kate est mon vrai prénom. Que savez-vous d’autre ?

— Vous êtes américaine…

— Je vous l’ai dit !

Sa réplique est plus abrupte qu’elle ne l’aurait souhaité.

— Vous habitez New York…

Elle se force à sourire pour affirmer :

— C’est exact.

Il n’ajoute plus rien, laissant le silence s’installer. Il désire la laisser briser ce temps suspendu pour qu’elle se dévoile. Ils demeurent ainsi longuement, les yeux dans les yeux. Enfin, elle se décide, toute amabilité ayant disparu de son visage :

— Que me voulez-vous ?

— Je n’en sais pas plus sur votre identité. J’aimerais vous connaître plus, et peut-être vous aider.

Elle fronce les sourcils, se demandant de quoi se mêle cet inconnu. Afin d’éviter une conversation qu’elle juge intrusive, elle se renferme et essaie de clore la conversation :

— Je n’ai pas besoin d’aide, croyez-moi. De plus, je suis pleinement heureuse de ma vie.

— Je n’en doute pas. C’est votre bonheur qui m’interpelle. Est-il parfaitement établi, alors que vous voyagez sous un faux nom ? Je ne veux pas vous brusquer, je vais vous donner ma carte de visite. Téléphonez-moi, si vous permettez que l’on se revoie. J’aimerais que nous discutions de vous… et des Indiens Ojibwas. À bientôt.

Le visage de la jeune femme se crispe en entendant le mot Ojibwa. Sam ne le remarque pas, car il s’est penché pour extraire une carte de visite de sa poche. Il se lève en posant le rectangle de bristol sur la table, sous le nez de Kate qui garde la tête baissée sur son journal. Le sourire aux lèvres, il part sans attendre de réponse. Certain de l’impact de ses derniers mots, il ne doute pas qu’elle le rappellera.

La suite lui donnera tort, bien qu’il doive la rencontrer de nouveau sur un autre continent de façon tout à fait inattendue, et dans des circonstances qu’il n’aurait jamais souhaitées aussi dramatiques.

Sam parti, la femme examine la carte de visite. D’un air perplexe, elle la glisse dans son sac, décidée à la donner à son mentor, Anna Richmont. Les services de renseignement de celle-ci sauront s’informer sur ce personnage trop curieux. Elle imagine que, si rien ne s’y oppose, Anna pourra inviter cet étrange jeune homme à sa conférence afin de juger s’il constitue un candidat potentiel pour leur Eglise.

… « Je n’ai pas besoin d’aide »… Sam ? C’est toi ? Les rêves sont faits pour être rêvés ; la nature féminine ne s’interprète pas dans cet ersatz de réalité. Je ne puis imposer le bonheur, je refuse cette dictature…

3

Seule dans cette immense pièce, son stress est à son comble. Nerveuse, Anna Richmont se décide enfin à s’asseoir pour fouiller son sac, sans autre raison que calmer la tension qui monte en elle. Surprise, elle y découvre toutes sortes d’objets quelle ne se souvient pas avoir emportés. Pour occuper son attente, elle décide d’en faire un inventaire exhaustif. L’étalement de son contenu hétéroclite ne la trouble pas plus que s’il était conventionnel : un trousseau de cinq clés, toutes identiques, un miroir de courtoisie, un couteau de cuisine, une photographie jaunie de sa mère, un ticket de péage, un numéro ancien de Forbes avec son visage en couverture, de la monnaie de divers pays, quatre plumes d’aigle… Soudain, deux bagues similaires retiennent toute son attention. Un sourire s’épanouit sur son visage quand elle glisse l’une autour l’index de sa main gauche, l’autre pour la droite. L’aspect métallique argenté des anneaux se mue aussitôt en couleurs distinctes, rouge à gauche, bleu à droite. Elle se concentre sur ses mains tendues devant elle, doigts écartés. Petit à petit, elle perçoit une lente baisse de son stress suivie d’un sentiment de repos croissant. Le rouge vire à l’orange tandis que la bague bleue devient verte. Après quelques instants, alors que la sensation de quiétude l’a envahie totalement, les deux anneaux prennent une couleur uniforme, jaunes très pâle, presque blancs.

Le mobilier de la pièce devient flou pendant qu’un fort sentiment de légèreté s’empare d’elle. Les yeux fermés, elle libère son esprit pour l’ouvrir en totalité aux sons environnants. Elle entend le doux ronronnement d’un moteur à proximité. Elle imagine des faisceaux de couleurs dont les tonalités suivent les variations régulières du bruit émis par la machine. À présent, elle perçoit des pas feutrés qui se rapprochent, puis s’arrêtent devant l’entrée de la pièce où il lui a été demandé d’attendre. Lorsque la porte s’ouvre d’un grincement tout juste perceptible, elle soulève les paupières.

Sur le seuil elle découvre un jeune homme au crâne rasé avec un collier de barbe noire. Assez grande, elle domine le mètre soixante-dix du nouvel arrivant. Elle reconnaît sans difficulté Léopold dont les yeux marron pétillent éternellement au milieu d’un visage rayonnant de bonheur. Vêtu de blanc, un pantalon court et une chemisette avec une broderie bleue discrète, il ne porte ni souliers ni chaussettes. Elle constate qu’elle-même est nu-pieds.

— Tu me suis, Anna ?

Cette question n’en est pas vraiment une car il s’agit bien de l’homme qu’elle attendait. Elle se lève, surprise par la souplesse de son corps. Satisfaite, elle constate qu’elle a fini par se détendre complètement. En prenant Léopold par la main, elle remarque qu’il possède deux bagues identiques aux siennes, à la couleur jaune pâle également.

Ils parcourent une dizaine de mètres dans un couloir blanc du sol au plafond, sans fenêtre, avec un éclairage invisible mais efficace. Ensuite, ils franchissent une porte assez large pour faire passer trois ou quatre personnes de front, puis il débouchent dans une salle aux dimensions si étendues qu’ils ne peuvent en distinguer le fond.

Comme le couloir, la pièce rectangulaire est totalement blanche avec pour seul éclairage des tubes fluorescents au plafond. Des lits sont disposés de chaque côté, tous occupés par une personne.

Pendant qu’ils avancent main dans la main, les individus couchés les regardent passer en arborant un sourire de pur bonheur. Tous sont de très jeunes adultes. Anna leur trouve une ressemblance étrange, tels des clones, sans pouvoir en déterminer le sexe. Hésitante sur la réponse à se donner, elle remarque toutefois qu’ils sont vêtus comme Léopold. Prise d’un pressentiment, elle baisse les yeux sur elle-même. Son intuition ne lui a pas menti, elle porte maintenant le même uniforme que toutes les personnes présentes.

Silencieux, ils marchent longuement, à l’écoute d’une douce mélodie que semblent murmurer toutes ces personnes alitées. Parvenus à l’extrémité de la pièce, Léopold lui lâche la main. Inquiétée par la perte du contact physique avec son guide, Anna le cherche du regard, tourne plusieurs fois sur elle-même… Elle ne peut que constater sa disparition, tout comme les lits et leurs occupants.

La pièce sans fin derrière elle est totalement vide. Se retournant à nouveau, elle se trouve stupéfiée face à un inconnu debout. Lui aussi est vêtu de blanc, mais d’un poncho avec une capuche qui lui recouvre la tête. Un peu confuse, elle s’approche d’un pas hésitant. Celui-ci bascule en arrière sa capuche et dévoile son épaisse chevelure blanche. Plus attentive, elle découvre également la blancheur de ses pupilles. Ce visage rayonne de joie. Anna sent monter en tout son être, de façon irrépressible, un bonheur intense auquel elle s’abandonne.

À la droite de l’homme, une autre personne vêtue de blanc, assise en tailleur, lève la tête vers Anna et la salue d’un ton amical :

Bienvenue, Anna…

Paul ! Aussitôt, Sam appuie sur le bouton d’éjection. La sueur perle son front et ses tempes. Apercevoir Paul constitue une telle surprise qu’il n’a pas d’autre solution que de s’extraire du rêve de cette femme. Immédiatement. L’image onirique n’a duré qu’une fraction de seconde, mais Sam est pleinement conscient que son impact émotionnel peut être lourd de conséquences.

Tremblant et jurant contre sa réaction émotive démesurée, il retire son casque. Il frissonne, encore abasourdi par cette vision. Les mains tremblantes, il regarde l’énorme bouton rouge incrusté en bout de l’accoudoir droit du fauteuil. Un autre, identique, garnit le gauche. L’appui sur l’un ou l’autre permet d’interrompre l’incursion avant la fin du sommeil paradoxal. Ces deux gros poussoirs rouges identiques à ceux des armoires électriques industrielles possèdent des contacts si sensibles qu’il lui est parfois arrivé d’actionner l’éjection involontairement.

Cette fois-ci, c’est différent. Très différent. Sept fois auparavant un évènement anormal l’avait contraint à interrompre une incursion onirique. Ce type de phénomène n’est pas nouveau pour lui, il y est donc préparé. Toutefois, dans ce cas précis, l’évènement est sans commune mesure avec les difficultés qu’il a rencontrées précédemment. Bien que fortement perturbé, aucun doute ne peut s’insinuer dans son esprit. Il a parfaitement reconnu la voix de Paul tout comme son visage, même après tant d’années.

Après avoir repris ses esprits, il se lève et consulte un des trois écrans pour voir s’afficher « Sommeil Paradoxal ». Cependant, il se méfie de cette information qui peut se révéler trompeuse car son équipement est incapable de faire la différence entre le sommeil paradoxal et l’éveil.

Il tourne en rond, incapable de prendre une décision. Il peut se reconnecter dans le rêve d’Anna, à présent conscient de la présence de Paul dans les souvenirs de cette femme. Cependant, il mesure le risque de ne pas pouvoir maîtriser son émotion. L’expérience lui a appris qu’il est trop dangereux de laisser échapper une émotion en pleine observation onirique. Le rêveur peut se réveiller dans un état confus jusqu’à en oublier qui il est, ou faire des crises de schizophrénie pendant plusieurs jours, et bien d’autres impacts psychologiques... De plus, il est conscient de l’inadéquation d’une reprise de l’observation sans avoir la certitude que cet instant de puissante émotion n’a pas créé le réveil de cette femme. Il a reconnu Paul… Le problème survenu, il n’est pas raisonnable de prendre le risque d’ajouter une autre complication. Il se dit qu’il pourra mettre au clair ce qu’il a vu au cours d’une discussion avec elle le lendemain, lors de leur rencontre à l’hôtel.

Il se concentre de nouveau sur l’écran. Le message affiché est toujours le même. Il consulte les autres paramètres. Dix-sept minutes de sommeil paradoxal. La durée de cette phase est de vingt minutes en moyenne. Anxieux, il attend que l’écran lui apporte la seule information qui puisse le rassurer. La sueur perle sur son front tandis que son regard se fige sur le défilement des secondes. Enfin, lorsque l’affichage « SP1, Sommeil Phase 1 », remplace « SP, Sommeil Paradoxal ». Rompu par le stress, Sam se jette dans son fauteuil avec un grand soupir de soulagement, convaincu qu’elle continue de dormir. Il demeure ainsi les yeux grands ouverts, avec un défilement d’images et de sons dans la tête, une succession de petites scènes aux significations incertaines, dérobées pendant le rêve, et mélangées aux assauts de sa mémoire lointaine.

Il tourne la tête et regarde l’heure. Deux heures vingt-cinq du matin. Épuisé par le niveau de tension atteint, il décide de ne pas reprendre son observation cette nuit, surtout pas avec cette personne. Le risque est trop important. Il se lève, puis programme l’enregistrement des phases de sommeil. Il ne met pas en route son réveil parce qu’il lui faut récupérer le plus possible après le stress qui l’a envahi. Anna, il pourra la voir plus tard puisque Patrick l’a informé qu’elle est descendue à son hôtel pour toute la semaine. Il éteint la lumière, se rend dans sa chambre dans un noir total, puis s’allonge tout habillé sur son lit. Pendant qu’il s’assoupit les questions défilent, sans réponses satisfaisantes. Était-ce bien Paul ? Se serait-il laissé abuser par sa mémoire pendant son observation ? Un passé qu’il aurait refoulé peut-il surgir dans le rêve d’autrui ? C’est impossible, ce ne peut pas être lui ! Pourquoi cette inconnue a-t-elle rêvé de Paul ? Par quoi sont-ils liés ? Où a-t-elle pu le rencontrer ? Qu’est-ce qui a cloché ? Au moment où il perd contact avec la réalité, une pensée à l’évidence cruciale l’accompagne jusque dans son sommeil… La phase 1 peut suivre le sommeil paradoxal, mais elle survient aussi à la suite de l’éveil...

… « au milieu de son visage rayonnant de bonheur »… Sam, sens-tu ma présence ? Les incursions dans les rêves ne sont pas à sens unique. La matière onirique s’assemble de souvenirs et d’influences. J’erre dans un monde à la réalité improbable…

4

Aux environs de dix heures du matin, Sam se réveille engourdi d’un sommeil où de vagues pensées oniriques s’effilochent. Après des errements entre réalité et réminiscences des derniers songes, ses pensées s’éclaircissent peu à peu. Enfin, il se décide à s’activer. Première étape, un rapide passage par la salle de bains pour une douche revigorante. Ensuite, tirer les rideaux qui obscurcissent l’appartement. Satisfait, il contemple le soleil du matin, tamisé par la brume encore présente malgré l’heure avancée. En jetant un œil fatigué dans la rue bruyante encombrée de sa circulation habituelle, il espère sans grand espoir s’accaparer un reste de café à l’hôtel.

Après avoir verrouillé sa porte d’entrée, la bouche pâteuse d’une mauvaise nuit et avide d’une boisson chaude, il entreprend de descendre l’escalier de bois de son immeuble du XVIIe siècle. Le claquement ferme du verrou et les craquements de l’escalier lui apportent depuis toujours un sentiment de sécurité et de force, même aux instants de la plus extrême fatigue. Parfois, des images de son enfance s’extraient de son inconscient pour s’associer à ces bruits familiers, retraçant dans son esprit un épisode heureux avec ses parents et ses deux frères. Quelques images éphémères qui lui procurent un bain de bonheur.

Toujours embrumé de fatigue, il ne prête guère attention aux deux hommes qui pénètrent dans son immeuble en profitant de sa sortie pour outrepasser le code d’accès. Toutefois, parvenu dans la rue, il ne manque pas d’être intrigué par la voiture qui stationne à cheval sur le trottoir. La mention sur le pare-soleil relevé et le gyrophare bleu éteint sur le tableau de bord lui révèlent qu’il s’agit d’un véhicule de police. Voyant Sam venir dans sa direction, le conducteur ouvre la portière puis sort. Il se poste les mains sur les hanches devant la voiture en le regardant avec insistance. Embarrassé par cette attention particulière, Sam accélère le pas. Il est habitué à la présence des forces de l’ordre au cœur de Paris et aux trop nombreux faits divers, aussi se dirige-t-il vers l’hôtel de son ami Patrick en étouffant sa curiosité.

Dès qu’il met un pied dans le hall de l’hôtel, il s’écrie comme à son habitude :

— Salut Pat !

Vu l’heure, il réalise vite que ce cri est inutile car la plupart des clients ont quitté l’hôtel. La salle de déjeuner est fermée. Seule l’attention du gérant est attirée. Celui-ci lui répond d’un simple signe de tête désabusé.

— Elle est encore dans sa chambre ?

Il répond avec sa nonchalance coutumière :

— Non. Elle est partie.

Puis il ajoute, dans un souffle :

— Définitivement…

Sam se raidit, inquiet :

— Tu m’avais dit qu’elle restait pour la semaine, non ?

Le gérant soupire avant d’expliquer, comme si parler l’inondait d’ennui :

— C’est la réservation qu’elle avait faite. Elle a payé la semaine, et elle est partie.

— Pourquoi ?

L’hôtelier quitte des yeux les documents qu’il consultait, pour lui jeter un regard glacial. Sam voit à son expression qu’il n’en saura pas plus. Patrick, il a pu le constater depuis les années qu’ils se côtoient, fait partie de ces hommes réservés, blasés de la vie, animés d’aucune curiosité envers leurs prochains. On peut lui confier toutes sortes de secrets, même les plus énormes, il n’en répétera aucun. Il s’empresse de tout oublier. En aucun cas il ne souhaite s’introduire dans les problèmes des autres, certainement assez comblé par les siens.

Enfin, pour toute réponse, il se contente de hausser les épaules. Il n’en sait rien, c’est une évidence, alors pourquoi le dire ?

À cet instant, une femme, visiblement l’employée chargée de l’entretien des chambres, apparaît d’un pas exagérément lourd. Son visage est gravé d’une expression de fureur. Le gérant, nullement impressionné par cette arrivée brusque, l’interroge du ton neutre qui ne le quitte jamais :

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

La femme se mordille les lèvres pour calmer sa colère puis, alors que son visage rouge pâlit pendant quelques secondes d’intériorisation, elle répond du plus calmement qu’elle le peut :

— La dix-sept, c’est le bordel !

— Comment ça, le bordel ?

— Tout est cassé ! Venez voir, ils ont tout bousillé !

Pâle d’appréhension, Sam s’empresse de les suivre. Ils gravissent rapidement l’escalier puis surgissent devant l’appartement du premier étage, porte grande ouverte sur un véritable capharnaüm. Ils découvrent les draps et les couvertures dispersés, le matelas éventré, le lit brisé. De larges lambeaux de tapisseries sont arrachés, mettant le mur à nu. De longues sections de fils électriques multicolores jonchent le sol. Découvertes par les déchirures dans le papier mural, de larges lamelles métalliques apparaissent, collées à la cloison de plâtre au niveau de la tête de lit. Sam se fraie un chemin vers celles-ci pour constater avec irritation que le faisceau dense de fils électriques étendus au sol a été coupé au ras du mur. De mauvaise humeur, il doit se faire une raison, ses capteurs ont disparu. Il déchiffre immédiatement le déroulement des événements. La femme qui occupait la chambre s’est réveillée sous le choc psychologique qu’il a provoqué pendant l’observation de son rêve. Ensuite, elle s’est rendormie pour ne pas l’alerter. Au lever du jour, elle a détruit les capteurs ainsi que les liaisons qui courent vers l’appartement mitoyen.

Il a vu Paul dans son rêve, elle le connaît, et tout ce saccage prouve qu’elle possède une grande connaissance de la machine d’observation onirique. Certainement la pratique-t-elle. Mais pourquoi tout détruire ? Ce troublant événement finit de le convaincre que son ancien ami est vivant. Une pensée s’impose à lui : Paul pourrait l’avoir initiée.

Incrédule, l’esprit perturbé, Sam s’inquiète du désordre sans vraiment y accorder de l’importance :

— Mais comment a-t-elle pu faire ça ?

La femme de chambre apporte un début de réponse en précisant :

— Il y avait deux messieurs dans la chambre.

Surpris, il se tourne vers le gérant de l’hôtel pour l’interpeller :

— Pat ? Deux hommes ?

Affairé dans la chambre à soulever et ranger de ci, de là, quelques objets, celui-ci, répond d’un ton monocorde, sans prendre la peine de le regarder :

— Deux hommes sont venus ce matin. Ils ont dit venir chercher les bagages… Elle est redescendue avec eux une bonne demi-heure plus tard. C’est un des deux types qui a payé la chambre, il a payé toute la semaine en liquide. Ils n’ont pas pris de petit-déjeuner, ils sont partis tout de suite.

Sam l’interroge mécaniquement :

— Qui ? Qui sont-ils ?

Patrick ignore la question, mais lui dit :

— Je fais restaurer tout ça et je t’envoie la facture…

Sam essaie d’intervenir :

— Laisse, je m’en occupe !

— Jamais. Tu paieras, mais je ne veux plus te voir. Je ne veux plus de tes trafics étranges avec ma clientèle.

Le ton glacial employé par le gérant ne souffre pas la contradiction. Sam n’insiste pas, il se dit qu’il est préférable de laisser passer un peu de temps. Il lui en reparlera ultérieurement. Quelque peu dépité, il sort de la chambre en expirant :

— Comme tu veux…

Il descend l’escalier précipitamment, cependant le plus silencieusement possible pour n’alerter personne car il a beaucoup à faire, et vite. Son premier objectif réside dans la consultation du registre avant que Patrick ne revienne au comptoir pour le lui interdire.

Sans tarder, il cherche dans l’ordinateur de l’hôtel le nom sous lequel a été réservée la chambre dix-sept. Il le découvre rapidement ; la femme est enregistrée sous le nom d’Anne Richet. Il cherche dans sa mémoire mais il ne se rappelle pas avoir entendu ce patronyme pendant l’observation de son rêve. Le prénom, peut-être… Non, ses souvenirs sont formels, il est certain que la femme se faisait appeler Anna. Mais Anne ou Anna, il peut s’agir d’une simple coquille sur le registre. Cependant, pour le nom de famille… Il ne l’a pas entendu pendant le rêve. Toutefois le doute le tenaille. Il ne peut croire au nom de Richet. Ce n’est pas ce patronyme qu’a employé Patrick la veille. Sans pouvoir se le rappeler, il est persuadé que ce n’est pas le nom entendu hier de la bouche du gérant. Préoccupé par d’autres recherches à effectuer, il décide de l’interroger plus tard, quand celui-ci sera dans de meilleures dispositions.

Après s’être assuré que personne ne descend l’escalier ni risque de le surprendre, il ouvre une trappe sous le comptoir. Il sursaute de stupéfaction : l’enregistreur numérique a disparu ! Le hall d’entrée est filmé jour et nuit, mais l’enregistreur n’est plus là. Soit il a été retiré suite à une panne ou, pire, il a été volé par les deux hommes… Mais quand ? À un moment où Patrick devait être absent ? Ou lorsqu’ils sont montés à la suite de la femme de ménage ? Avec précipitation, il sort dans la rue pour scruter les environs. Déçu, il ne découvre rien d’anormal. Il ne voit aucune femme encadrée de deux hommes. Il se doute qu’ils sont partis depuis longtemps. Puis il se rappelle de la voiture de police, disparue à présent. En pensée il admet que, même si les policiers étaient encore là, il ne leur aurait rien demandé. Il ne peut pas faire appel aux forces de l’ordre, ses activités n’ont rien de licite. De plus Patrick ne contactera jamais la police, ce n’est pas dans sa nature.

Le pas lourd, la tête encombrée de questions insolubles, il remonte vers son appartement. Qui sont ces deux hommes ? Et cette femme ? Comment connaît-elle Paul ? Paul est vivant, mais comment est-ce possible ? Pourquoi ont-ils détruit ses connexions et ses capteurs ? Il est dépité par la perte de ses précieux capteurs… Jamais il n’en obtiendra d’autres. Même si Patrick accepte qu’il rétablisse son installation, il doute de pouvoir rendre son équipement de nouveau opérationnel. Quels secrets tout cela cache-t-il ? Que craignent-ils qu’il ait vu ? Ou plutôt, qu’il puisse voir de nouveau ?

Perdu dans ses pensées, il ouvre machinalement sa porte et se dirige droit vers ses appareils. Instinctivement, ses doigts tentent d’allumer l’ordinateur principal, une fraction de seconde avant que son esprit se réveille à l’improbable : l’unité centrale a disparu ! Il cherche du regard les deux autres, pour constater qu’elles manquent aussi. Désespéré, il comprend que ses ordinateurs lui ont été volés pendant sa visite à l’hôtel. Tout à coup, il se remémore les deux individus croisés à la sortie de l’immeuble… Deux hommes, comme à l’hôtel. La coïncidence est surprenante, trop pour être le fruit du hasard. Se pourrait-il qu’il s’agisse des passagers de la voiture de police ? Devient-il paranoïaque ? Affolé, il cherche nerveusement ses disques de sauvegarde mais ne les trouve pas. Dérobés, eux aussi ! La consternation s’empare de lui devant la perte de ses ordinateurs et des sauvegardes. Avec eux s’évanouit la mémoire de ce qui s’est passé cette nuit… Et la capacité d’observer les rêves…

… « Quelques images éphémères qui lui procurent un bain de bonheur »… Sam, que ne peux-tu m’entendre ? La nature des rêves est mystérieuse pour l’être humain ; qu’en est-il pour l’animal ? Les morts vivent dans les souvenirs conscients et inconscients ; l’onirisme peut-il servir d’interprète vers l’éveil de l’Humanité ?…

5

Assis à son bureau, situé dans l’État du Vermont, un homme se redresse sous le coup de la colère. Il se maîtrise pour reprendre la conversation téléphonique, d’une voix sentencieuse :

— Vous avez agi hâtivement. Vous n’auriez pas dû détruire son équipement. Pas si vite.

Son anglais révèle un accent français, alors qu’une voix féminine lui répond avec une légère pointe d’accent canadien :

— Mais il a vu !

— Eh alors ? Ce n’est qu’un rêve, quelles informations pouvait-il en tirer ?

Comme pour se justifier, elle tente :

— Il y a eu un fort impact émotionnel…

— Il était préférable de le laisser sur cette vision. C’était une vision onirique, je vous le rappelle. Et s’il a appris quelque chose, c’était trop tard pour agir. Détruire sa machine n’apporte rien. Son intrusion dans votre rêve nous a appris que quelqu’un se livre à ce passe-temps dangereux. Nous aurions pu le manipuler, si vous n’étiez pas intervenue. Maintenant, il va chercher à comprendre…

Après le moment d’hésitation, la voix féminine reprend de l’aplomb :

— Il peut toujours chercher, il ne trouvera rien ! Nous n’avons laissé aucune trace. Comment s’est-il procuré cette machine ? Elle est très rudimentaire, mais semble efficace…

L’homme demeure silencieux. Il garde pour lui qu’il n’apporte aucune caution à l’argument. Il lui importe surtout de prendre son temps avant de décider de la meilleure réponse à apporter à cet incident. Enfin, il conclut d’une voix ferme :

— Prenez contact avec tous nos fidèles en France. Nous devons savoir si certains d’entre eux ont séjourné dans cette chambre avant vous.

Il raccroche puis s’enfonce dans son fauteuil, les mains croisées et les yeux fermés, comme pour se relaxer. Toutefois, la contrariété lui crispe le visage, car il redoute l’éventualité de la confrontation avec le passé, surtout que cet incident arrive trop tôt, bien trop tôt.

6

Sam jette un regard distrait à la plaque laiton sur laquelle est noté le nom du médecin, Catherine GABA, suivi de ses références, heures de rendez-vous et numéro de téléphone. Il sonne, pousse la porte du cabinet de la psychiatre, puis s’installe dans le meilleur fauteuil de la salle d’attente. Un parfum raffiné complète avec bonheur la tonalité légère de la pièce aux murs pastel. Deux tableaux originaux, l’un abstrait, l’autre représentant un paysage, réussissent l’exploit de marier la campagne, la mer et la montagne, sans permettre de différencier une saison. Un téléviseur parfaitement encastré dans le mur pourrait laisser croire, si l’image était figée, qu’il s’agit d’une affiche collée. Sur cet écran, des informations médicales défilent, entrecoupées de films aux images bucoliques.

Quelques revues reposent parfaitement alignées sur la table basse. Il se redresse pour en examiner les couvertures, sans se saisir d’aucune. Très diversifiées tout en restant consensuelles, celles-ci ciblent les femmes, les hommes, et les adolescents, des deux sexes. Il dédaigne celles qui se trouvent sur une autre table, des revues et des bandes dessinées mêlées de jouets destinés aux plus petits.

Une dizaine de minutes s’écoulent avant qu’il ne prenne conscience qu’une douce musique rompt délicieusement le silence de la pièce parfaitement insonorisée. Le bruit de la rue ne parvient pas jusqu’ici, pas plus que la conversation qu’il suppose se dérouler dans le cabinet de la psychiatre.

Il s’inquiète par avance de la réaction de son amie Cathy, quand elle le verra. Leur dernière rencontre date de plus d’un an… Il avait observé le rêve d’un homme étrange, qui se révéla psychopathe. En presque quatre ans d’observation des rêves, ce fut sa première mise en liaison avec le subconscient d’un dément. L’homme lui projeta ses visions oniriques les plus abominables, dans lesquels il fut vite impliqué, comme si leurs esprits fusionnaient pour le pire de ce que peut supporter une âme humaine. Même déconnecté de son équipement d’observation des rêves, des songes atroces le poursuivaient dès qu’il s’assoupissait. Son esprit était submergé d’obsessions dont il ne parvenait pas à se défaire. Cette expérience fut psychologiquement si douloureuse, ajoutée aux tortures de cauchemars récurrents à l’infini, qu’il finit par solliciter l’aide de Cathy. Par bonheur, celle-ci parvint au cours de séances journalières à lui faire surmonter les angoisses qui hantaient ses nuits. Aujourd’hui encore, il ne peut pas y penser sans appréhension…

Il est persuadé que Cathy pensera à cette triste histoire dès qu’elle le verra. Imaginera-t-elle qu’il a de nouveau rencontré l’Enfer ? Ou pensera-t-elle qu’il vient pour une ordonnance ? Heureusement, ils ont dépassé le stade où ils devaient se droguer de cocaïne et d’amphétamines, associées à d’autres substances heureusement moins addictives. Grâce à Paul, ils ont pu continuer les travaux avec des médicaments disponibles sur ordonnance, complétés de produits plus exotiques, loin des fortes doses qu’ils leur arrivaient de s’injecter. Cette pensée réveille en lui l’objet de sa visite. Paul, le neurophysiologiste de génie qui les a fait progresser à pas de géant dans la compréhension du phénomène. Sam, Alex, Luc, Cathy… et enfin Paul, le maillon essentiel pour la mise au point de leur machine d’observation des rêves ; Paul, l’homme qui a défini le cocktail idéal, sur une base de dopamine, d’histamine, d’acide aspartique, et de champignons rares.

À cet instant où il se perd dans ses pensées, Cathy ouvre la porte. La psychiatre laisse échapper un léger mouvement de recul, une réaction vite dissimulée par un visage impassible. Bien qu’elle n’attende plus de patient en cette fin de journée, le bruit de la sonnette survenu en pleine consultation avec son dernier client ne l’a pas intriguée outre mesure. Il arrive parfois qu’un patient sujet à une crise tente de la voir sans rendez-vous.

— Bonjour, Sam…

Malgré elle, Cathy a posé un accent de compassion dans son ton. Elle pense d’abord qu’il vient pour une prescription médicale, persuadée qu’il utilise toujours la machine malgré les déboires qu’elle lui a apportés. Elle rejette vite cette idée car, depuis plus de deux ans qu’elle lui refuse la moindre ordonnance, elle a conscience que Sam est assez averti de la pharmacopée pour pouvoir obtenir de n’importe quel médecin toutes les molécules souhaitées. L’épisode du psychopathe surgit rapidement dans sa mémoire. Elle soupçonne, rien qu’au faux sourire de son visiteur inattendu, qu’il lui apporte des ennuis de premier ordre.

— Hello, Cathy…

D’un signe de tête, elle l’invite à la suivre dans son cabinet. Pendant les quelques pas qu’ils font ensemble, elle s’interroge en silence. Pourquoi s’est-il entêté à poursuivre l’observation des rêves, après les désastres survenus ? Toutes les expériences stoppées, le projet était devenu mort-né. Pourquoi s’entêter ? Elle a pleinement conscience qu’il ne cherche pas à percer des secrets pour s’enrichir, car son frère aîné subvient largement à ses besoins financiers. Il n’est ni psychologue ni artiste... Alors, quelles sont les raisons qui le font persister dans cette terrible voie ? Quel intérêt retire-t-il de l’observation des pensées débridées d’autrui ? L’ennui est-il son moteur ? Que cherche-t-il réellement ?...

Sam se jette dans un fauteuil sans attendre d’y être invité, alors que Cathy se rend lentement à sa place. Les visages un peu crispés, ils s’observent face à face, séparés d’un simple bureau nu sur lequel est posée une petite lampe au design épuré. Enfin, elle rompt le silence d’un ton qu’elle choisit aussi neutre que possible :

— Que veux-tu ?

— J’ai vu Paul.

Il lance cette phrase rapidement, de façon crue avec la volonté non dissimulée de la déstabiliser. Il se rend compte aussitôt de son échec. La psychiatre possède une grande expérience de l’exercice de sa profession. De plus elle s’attend à tout, avec lui en particulier, même au pire. Sans que son visage ne montre la moindre expression, elle ne dit qu’un mot sur un ton interrogatif :

— Paul ?

— Paul Brocair.

Elle secoue la tête.

— Il est mort.

— Je l’ai vu, vivant.

Elle ne peut s’empêcher de froncer les sourcils en demandant :

— Où l’as-tu vu ?

— Dans un rêve.

Elle soupire imperceptiblement.

— Un rêve… Rien de réel. Que se passe-t-il ? Tu es encore sous je ne sais quelle association de drogues… Pourquoi viens-tu me raconter tes rêves, à présent ?

— Non, ce n’était pas le mien. Je l’ai vu dans le rêve d’une autre personne. Une femme.

Elle répond avec une légère pointe de suffisance :

— Tu utilises toujours ta machine… Je vois…

Touché, il rétorque aussitôt :

— Ne joue pas la donneuse de leçons. Je sais que toi aussi tu l’utilises.

Elle marque un embarras évident. Il a annoncé ceci sans aucune certitude, sauf sur une intuition qui lui fait rarement défaut. Cependant, il n’est pas question qu’elle le lui avoue.

Toutefois, loin d’être venu pour une joute verbale, Sam poursuit :

— J’ai vu Paul en observant le rêve d’une femme. Je suis absolument certain que c’est lui. J’ai reconnu sa voix. Tu peux me croire.

— Qui est cette femme ?

— Je ne sais pas. C’est une cliente de l’hôtel.

Elle secoue la tête, puis demande :

— Tu utilises toujours cette chambre d’hôtel ? J’ai du mal à le croire. Tout cela ne t’a pas attiré assez d’ennuis ? Quand vas-tu arrêter ? Quand vas-tu vivre dans la réalité ?

— Tu utilises toujours ta machine, toi aussi.

— C’est enfantin comme argument. Je l’utilise pour mon travail, pour mes patients.

Le ton monte :

— Tu veux dire que, moi, je l’utilise pour me distraire ? Pour jouer ?

En baissant la voix pour éviter une escalade inutile, elle répond :

— Il y a un peu de ça, oui… Tu n’es pas psychologue, ni un spécialiste des neurosciences. Qu’est-ce que tu y gagnes ? Rien financièrement… Tu cherches des rencontres féminines ? Il y a des sites internet et des agences spécialisées pour ça.

Elle regrette immédiatement la touche de mépris de ses derniers propos. Aux tréfonds de son âme, l’image d’Eléa tente de percer, mais elle est aussitôt renvoyée aux abîmes car la psychiatre refuse de croire qu’il puisse traquer en vain des souvenirs. Sans s’interrompre, elle poursuit d’un air gai au ton presque ironique, pour enfouir ce sentiment insupportable qui l’a assaillie :

— Tu ne fais pas une thèse, non ?

— Ridicule… Nous en avons déjà discuté il y a bien longtemps, mais tu ne veux pas entendre de moi ce qui te déplaît.

— Ne fais pas le pauvre martyr, ça ne marche pas avec moi. Tu vas me ressortir ton couplet de l’altruiste, de l’artiste incompris, de ta créativité, de ton inventivité pour un art nouveau…

— Non, décidément non, tu refuses de comprendre ma motivation, de ce qu’il y a de sublime à vivre les pensées, les émotions, le comportement éprouvé par les autres. L’abolition de l’obscurantisme des individualités. L’assistance... Nous avons repoussé les frontières de l’impossible.

— Non. Tu t’es créé une addiction pour un leurre.

Elle reste calme. Lui, tout à l’opposé, monte en nervosité. Il souffle mais ne réplique pas. Il veut faire cesser ce type de discussion qui se termine toujours dans une impasse d’incompréhension réciproque. Il réfléchit un bref instant avant de poursuivre, avec une pointe de réprobation dans le ton :

— Je ne suis pas venu pour qu’on s’engueule de nouveau. Mais pour te dire dans quel merdier je me suis fourré. J’ai vu Paul, et j’ai peur que les problèmes ne fassent que commencer.

— Paul est mort. C’est un souvenir ancien dont ta… cliente… a rêvé.

— Non, c’était Paul, un peu plus âgé. Pas le visage de Paul aux derniers instants, tels que nous l’avons connu, mais notre Paul avec quelques années de plus.

— Cinq ans de plus, donc. C’est peu en termes d’apparence, mais admettons que ce soit lui.

Elle laisse le silence s’établir un long moment avant de le questionner :

— Que se passait-il dans ce rêve ? Quel était le rôle de Paul ?

Les yeux légèrement levés au ciel, il répond d’une voix monocorde :

— La femme était dans une immense salle, avec des personnes toutes semblables couchés dans des lits. Des clones. Et Paul était assis au sol.

— Que faisait-il ?

Il accompagne sa réponse d’une frappe expressive sur l’accoudoir de son fauteuil :

— Je me suis éjecté… Trop d’émotions, je ne pouvais pas courir le risque d’interférer avec son rêve.

— Elle s’est réveillée ?

— Non…. Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûr… Je crois que oui…

— Oh ! C’est bien confus.

Elle ajoute en se penchant vers lui :

— Elle s’est réveillée, oui ou non ?

— Je pensais que non. Le moniteur indiquait « SP… Sommeil Paradoxal ».

— Elle pouvait donc être éveillée. As-tu repassé l’enregistrement ?

Il baisse les yeux, penaud. Il n’a pas pensé sur le moment à relire l’enregistrement. Immédiatement, il aurait su de façon infaillible qu’elle s’était réveillée. À présent, il lui est impossible de lire l’enregistrement, tout son matériel ayant été volé. Sans avouer sa faute, il confirme :

— Elle s’est réveillée. Mais je ne l’ai su que le lendemain matin.

— Pourquoi ? Comment ?

— C’est sans importance. Ce qui est important, c’est que le lendemain, elle avait disparu. Sa note d’hôtel était réglée pour la semaine, alors qu’elle est repartie après être restée une seule nuit.

— Je ne comprends pas ce que tu me racontes…

Sam s’exclame :

— J’ai été cambriolé ! Le matin même où j’étais à l’hôtel. Les unités centrales de mes ordinateurs ont disparu. Et mes sauvegardes. Comme si quelqu’un voulait effacer des traces ! Quelqu’un qui connaît la façon d’explorer les rêves, quelqu’un qui connaît Paul…

Volontairement, il omet de raconter le saccage de la chambre d’hôtel.

Cathy s’adosse à son fauteuil pour marquer une pause afin de prendre le temps d’analyser la situation...

Sam débarque à l’improviste dans son cabinet et, comme les fois précédentes, dans un pétrin fantastique. Il a vécu une expérience douloureuse avec Eléa, un épisode malheureux dont elle sait que son cœur en restera meurtri à jamais. Puis, plus récemment, l’histoire du psychopathe… Elle rumine de sombres pensées en se disant qu’il a le don de se mettre dans les pires difficultés, et à chaque fois… Elle espère que c’est à chaque fois, qu’il ne lui cache rien, mais elle n’en a aucune certitude… À chaque fois, il faut qu’il l’implique dans ses problèmes.

Jamais il n’est venu pour lui dire que tout va bien pour lui, pour prendre de ses nouvelles, pour lui dire qu’il pourrait l’aimer encore… Elle souhaiterait ne jamais retomber amoureuse de lui. C’est un passé qu’elle se refuse de revivre, qui l’a amenée dans des situations déraisonnables. De l’affection, c’est tout ce qu’elle veut bien lui concéder ; une affection retenue, distante. Elle se surprend d’avoir toujours envie de son corps mais… de l’amour, non. Tout au fond d’elle, il reste des reliquats qui vont au-delà de la simple affection, qui oscillent entre des sentiments positifs et négatifs.

Elle est pleinement consciente qu’elle ne bénéficiera jamais, ni plus aucune autre femme, d’un amour aussi absolu et définitif que celui que Sam a porté à Eléa. Elle garde une profonde amertume de cette relation soudaine qui a mis fin à la leur. Elle n’a rien vu venir et s’est réfugiée dans des dérives regrettables, pendant que des liens singuliers se tissaient entre les deux amoureux pour les amener à leur perte.

Elle se rappelle de l’arrivée de cette jeune femme qui répondait à leur annonce parue dans la presse. À l’époque, ils étaient à la recherche de cobayes qu’ils rémunéraient pour le développement de leur machine à explorer les rêves. Elle se souvient de la surprise de Sam en revoyant son amour de jeunesse, jamais oublié. D’abord indifférent, il fut meurtri par les premières observations de ses rêves. Il la découvrit comme il ne l’avait jamais perçue, faible, sans repères, psychologiquement détruite. Il se devait de la sortir de cet état. Sa passion amoureuse refit surface d’une façon irrépressible. Malgré les réticences de la jeune femme, il réussit à la sortir de son isolement affectif par un long travail sur eux-mêmes et leur relation. Toutefois, dans les rêves d’Eléa, il continuait à pressentir un immense désarroi à la limite de l’épuisement… Jamais il n’avait réussi à se l’expliquer, tout comme Luc qui lui avait aussi confié son désarroi. Elle restait une énigme. Par bonheur, les progrès de son humeur allaient dans le bon sens. Sam devenait de plus en plus confiant en voyant qu’elle retrouvait goût à la vie. C’est ce qu’il croyait, hélas…

Sam se morfondra éternellement car il ne s’est jamais remis de la mort d’Eléa, malgré tous les efforts de soutien et d’attention de ses proches. Résignée, Cathy admet que les souvenirs de la disparue s’interposeront éternellement entre elle et lui.

Paul a toutes les chances d’être en vie si ces affirmations sont avérées. Elle n’en doute pas, tant il est incapable d’un mensonge envers elle. Il lui apparaît à