Recueil - Jean-Pierre Moya - E-Book

Recueil E-Book

Jean-Pierre Moya

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Beschreibung

L'auteur réunit dans cet ouvrage une collection d'histoires courtes dans diverses catégories : farfelues, fantastiques, poétiques et anticipation. De plus, il dévoile sa pratique de création de romans, appuyée par deux exemples. Enfin, l'auteur propose un scénario de court-métrage et son découpage en séquences. Une liste de récits en gestation finalise ce recueil. Une liste de récits en gestation finalise ce recueil.

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Seitenzahl: 239

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Avant-propos

Histoires délirantes

Le couteau sans lame

Songe

A l'hypothétique terme

Poésie

Connais-tu l'histoire du petit lapin blanc ?

Nature

Les champs de blé aux corbeaux

Vol de la mort

Coup d’état

Anticipation - science fiction

3D

L’objet complexe

Le fruit

Fantastique

CABEAR

Bordel ! J'en ai quoi à foutre, moi, du morveux d'un super-héros ?

Fin de la première partie

Lexique approximatif

Les personnages

Les questions que le lecteur peut se poser

Les illustrations auxquelles vous auriez pu échapper si elles n'avaient pas été ici

Nouvelles et romans : ma pratique de création

Conclusion

Annexe 1 : « Événement à Sète »

Annexe 2 : « Prochainement chez votre libraire ? »

Avant-propos

Cet ouvrage rassemble des essais et des récits imaginés en parallèle avec l'écriture de romans. Certaines de ces histoires ont été publiées sous le format e-book, quelques romans ont été édités en format papier et e-book, dont la liste est fournie en fin de ce recueil. Même si j'imagine toujours des histoires courtes, je ne les transcris plus afin de me consacrer aux seuls romans.

Deux annexes complètent cet ouvrage, l'une détaille un scénario, l'autre liste des projets de romans.

Histoires délirantes

Les huit récits qui suivent ont été publiés au format e-book en 2013. Cette publication n'est plus disponible à ce jour. La lecture de ces histoires vous fera vite comprendre l'adjectif que je leur ai attribué.

Je n'ai pas conservé le format papier de la rédaction manuscrite ou à la machine à écrire de ces récits, et je n’en ai pas noté la date initiale lors de leur transcription au format numérique. Je ne peux que donner une large estimation du moment où j'ai imaginé ces récits, c'est-à-dire dans les années 70/80.

Le couteau sans lame

- Merde, merde, merde, merde, merde !

- Que t’arrive-t-il ?

- Le dossier Castor ! Je ne le retrouve pas ! Merde ! Et Monsieur Castor qui vient en fin de matinée pour sa demande de crédit !

André, le collègue de Marc, le regardait d’un air amusé, lui, tournoyant, soulevant tout dossier à sa portée, ouvrant tiroirs et portes de placard, et recommençant ces inspections dans un ballet incessant, lui si calme d’habitude, qui perdait son flegme pour un dossier, lui qui n’avait jamais paru si excité... Enfin lassé de voir son manège, il l'interpella :

- Du calme ! Tu as bien regardé sur ton bureau ?

- Mille fois !

Marc avait répondu le nez dans la corbeille de papiers... Il volait de place en place, soulevait des poussières de documents et modifiait l'ordonnancement des choses ; il allait, venait, virevoltait, toujours déçu dans ses recherches ; il courait d’un endroit à l’autre alors que son regard, qui ignorait ce que faisaient ses mains, allait d’un endroit à un envers... Sa nervosité prenait de l'ampleur et devenait apparente, elle se dessinait sur son visage qui rougissait et blanchissait sous les flux et reflux d'un sang à la circulation mal maîtrisée par un cerveau aveuglé de stress.

Enfin, vaincu par l’évidence de ses vaines recherches, il se planta devant André. Il redressa son dos voûté d’années assis à son bureau, comme pour éviter toute contradiction, comme pour signifier qu'un refus serait lourd de conséquences. Mais l’effet était bizarre, surnaturel, à la limite du comique. Il se donnait par cette posture baroque une intensité dramatique étrange et déplacée. Il lâcha d’un souffle :

- Je l'ai oublié chez moi ! Je l’ai étudié chez moi hier soir. La demande de crédit de Monsieur Castor posait certains problèmes qu'il fallait que j’étudie absolument...

Marc, après être resté raide tel un gamin interrogé en classe, allait et venait à présent, soucieux de son futur. Il se façonnait un visage apeuré, puis il dit d’un ton effaré :

- Monsieur Castor vient en fin de matinée ; il faut absolument que je récupère son dossier ! Tu me remplaces, je retourne chez moi chercher le dossier. J’en ai pour moins d’une heure...

- Ne t’en fais pas, je surveille la boutique !

- Merci... Je serai de retour vers dix heures.

- Tu ne téléphones pas à ta femme avant de partir ?

- Pourquoi donc ?

Les yeux d’André pétillaient de malice et un sourire malin s’esquissa sur son visage alors qu’il répondit :

- Ce n’est pas prudent et extrêmement grossier. Un peu de décence, que diable ! Pense combien il est déplaisant de surprendre sa femme avec son amant. Il faut savoir être galant pour s’éviter de désagréables surprises. Tu téléphones, tu préviens que tu arrives, ainsi tu laisses à l’amant le temps de partir et à ta femme le soin de t’accueillir comme il se doit. Pas de risque de scène de ménage, pas de situation délicate à gérer... Tout va bien. Tu ne sais rien, tu ne vois rien, tu as l’esprit tranquille des hommes heureux en ménage. Tu es comblé avec ta femme, pourquoi tout gâcher d’une maladresse facile à éviter ?

André pouffait entre chaque tirade lancée d’un ton ironique. Avachi sur son fauteuil, il avait posé négligemment les pieds sur un tiroir entrouvert de son bureau. Marc haussa les épaules avec dédain :

- Quel idiot ! Bon, j’y vais. Surtout, ne t’étrangle pas de rire...

En ouvrant la porte, Marc esquissa un léger sourire pour lui-même en pensant à cet imbécile qui ne croyait pas si bien dire.

***

C’était un grand jour pour lui, c'était LE jour ! Il avait quitté le bureau depuis moins de cinq minutes qu'il était déjà dans la voiture et que le moteur ronronnait - mais avec moins de plaisir que son cœur. Son cœur à lui aussi ronronnait, il tapait une cadence folle et il s’emballait plus vite que la voiture n'accélérait.

Au premier feu rouge, Marc sortit de sous son siège un dossier nommé, en gros caractères rouges et en lettres à peine capitales : "DOSSIER CASTOR". Il y jeta un œil distrait et amusé avant de le placer avec précipitation dans son porte-documents au moment où le feu passait au vert. Il conduisait en douceur, d’une prudence inhabituelle. C’était SON jour, avec un grand J, et il ne devait rien arriver de fâcheux sur le parcours qui le menait à la maison. Tout devait se dérouler comme il l’avait prévu, il n’avait pour cela négligé aucun détail. Il prenait un prétexte quelconque pour rentrer chez lui à l’improviste, mais ce prétexte ne devait pas être si quelconque : il ne fallait pas que sa femme puisse se douter un instant qu'il viendrait. Le dossier oublié était dans la voiture, tel qu’il l’avait décidé. Il ne pouvait pas prendre le risque qu'elle le trouve à la maison, il ne pouvait pas accepter qu’elle puisse croire, ne serait-ce que d'une manière fugitive, ou par cet incroyable instinct féminin, que lui, Marc, son mari, puisse revenir dans la matinée. Tout était prêt, les images de ce qu’il ferait aussitôt arrivé chez lui étaient imprégnées au plus profond de son cerveau. Elles se déroulaient inlassablement, toujours plus précises, toujours plus nettes à ses yeux. Ce film personnel et vital, Marc l’avait créé, imaginé depuis des jours et des semaines. Il en avait conçu les moindres détails, les plus infimes dialogues, même ceux qu’on n’exprime plus avec des mots, mais avec un regard évocateur, une mèche subtile de rébellion, un geste lourd de sens... Tout était prêt, les objets à leur place, les êtres à leur destinée, et les situations en ordre. Marc avait tout préparé, mis les cartouches dans le fusil, justifié son absence en cours de matinée, occurré l’événement - sa mauvaise fortune - et jeté les dés pipés. Il lui fallait un alibi, il l’avait; il voulait une victime, il l’aurait ; une arme serait nécessaire, son fusil de ball-trap accroché dans le salon ferait l'affaire...

En méditant sur son alibi, il éclata d’un rire amer expiatoire. Il songea alors au juge, empreint de mansuétude devant son douloureux visage accablé d’un juste désarroi... Comment ne pas accorder sa clémence à un pauvre homme pris d'une folie fugace à la vue de cette ignominieuse forfaiture qui souillait son honneur d’homme et de mari ? Il restait une condition essentielle, la surprise du mari trompé. En effet, qui accorderait une seule circonstance atténuante à un crime prémédité? Alors qu’un crime passionnel, sous le coup d'une colère aveugle...

***

Il faisait une chaleur torride dès le matin en cette magnifique journée d'été. Les grosses gouttes de sueur qui perlaient sur tout le corps de Marc avaient la triple origine du cumul de la canicule annoncée, de l’effort à grimper les escaliers, et de la tension qui croissait à l'approche de l’acmé fatidique. Ces marches qui le menaient au troisième étage de l’immeuble, à son appartement, Marc les montait avec une certaine jouissance, un ravissement non dissimulé. Il grimpait tout en douceur, sans bruit, par à-coups - ces petits bonds successifs dans le sens de sa délivrance -, et il haletait aux aguets à chaque pause. Sa tête était emplie de ce qu’il faisait, et uniquement de ce qu’il faisait. Tout son être était abandonné à son effort, ce but proche qui inhibait tout le reste, qui ne faisait du monde que son monde, qui centrait tout sur lui et le déifiait.

Enfin au point culminant de son but, Marc pénétra dans l’appartement avec une violence contenue. La porte s’était ouverte sans difficulté d’une manière molle et feutrée. Il n’y eut aucun obstacle, aucune serrure ou verrou qu’il eut fallu forcer sans heurt. Marc était d’une rougeur extrême après cet effort, la sueur qui jaillissait de son corps l’inquiétait par son crépitement sur le carrelage. Il marqua une pause pour remettre de l’ordre dans ses idées afin de recouvrer la maîtrise de soi. Il devait poursuivre au mieux vers l’instant fatal. Il s’était imposé d’être en pleine possession de tous ses moyens physiques et mentaux pour décharger son fusil à coup sûr tout en savourant avec exaltation ce moment d’explosion finale. Il entrevoyait cette scène comme une apothéose après avoir longtemps entretenu cette vengeance qui devait lui apporter une juste délivrance et, il en était persuadé, un moment de bonheur ineffable.

Il entendait le couple adultère dans la chambre tout à côté, chuchotant et riant, sourds d’amour. Cependant, sans hâte maladroite, il suivit méthodiquement le plan préconçu. Il alla au salon où il sortit le fameux dossier de son portedocuments pour le poser sur la petite table centrale, puis le dissimuler sous les quelques revues féminines abandonnées là. Ce premier point de son alibi confirmé, son porte-documents sous le bras, il s’approcha de la porte de la chambre pour s’assurer du flagrant délit. De la porte entrouverte il découvrit la pièce baignée du soleil matinal qui pénétrait à flots par la fenêtre aux battants écartés. Il vit sa femme et son amant étendus nus sur le lit, prenant successivement des positions qui ne laissaient aucun doute sur leurs ébats. La mine rougeaude de Marc grimaça à la contemplation d’un déplaisir pourtant annoncé.

En effet, il savait depuis plusieurs semaines que sa femme le trompait. Le premier doute lui était venu au printemps, alors qu'en pleine nuit elle avait crié un prénom qu’il ne pouvait attribuer à personne de sa connaissance. Ce nom, elle l’avait clamé dans son sommeil, le réveillant, lui, l’obligeant à écouter deux fois encore ce prénom qui allait devenir sa hantise, son tourment, ce prénom qui ne pourrait plus évoquer en lui que haine et sentiment d’infamie. Elle l'avait répété dans un cri de plaisir, plein d’une ferveur passionnée, puis d’une manière qu'il jugea immonde, susurrée d’un mysticisme qu’il n’avait jamais reçu, même au plus fort de leurs amours. Elle était retombée ensuite dans un bienheureux et profond sommeil qui ne fut plus troublé par le moindre sursaut jusqu’au petit jour. Quant à lui, il était resté assis sur le lit toute la nuit, l'esprit empli de ténébreuses pensées à la regarder dormir d'un sommeil relaxé... Et il s'était levé avant que le réveil ne sonnât, avant que les yeux de sa femme ne découvrissent son regard. Dans la salle de bain il s'évertua à effacer de son visage sa mauvaise nuit, et si possible son amertume.

Lorsque ce même matin, au cours du petit déjeuner, il lui avait demandé si elle connaissait une personne portant le prénom maudit entendu, elle s’était détournée pour plonger dans le réfrigérateur à la recherche d’un argument inexistant. Elle avait éludé la question, elle avait fermé son esprit à l’investigation, mais trop tard. Marc l'avait vue rougir et remarqué cet embarras dénonciateur qu’elle reportait sur la recherche vaine de confitures.

A présent, il l’entendait à nouveau ce prénom injurieux. Elle le répétait et le répétait, sans pudeur, sur tous les tons qu’autorise l'amour, comme pour le narguer et le noyer d’opprobre. Marc les regardait fixement, paralysé de souvenirs malsains. Ses tempes battantes faisaient affluer le sang sous forme de vagues de tempête qui fouettaient son amertume jusqu’à faire éclater sa mémoire tourmentée par son obsession contenue.

Il avait fini par savoir qui était ce rival, à force d'investigations personnelles. Il n’avait eu nul besoin de détectives, il avait mené son enquête seul, comme un professionnel, et il s’en félicitait. En effet, si quelqu’un lui avait appris son infortune conjugale, comment aurait-il pu préparer ce qu’il allait accomplir aujourd’hui ? Comment aurait-il pu tuer impunément en étant certain de la clémence de la justice ? Il avait procédé avec méthode, il avait détourné le courrier pour l'examiner et le rendre sans trace de son inspection, il avait surveillé son appartement des journées entières, profitant de congés à l’insu de sa femme, il s'était rendu au travail normalement en voiture, puis il avait laissé son véhicule comme d’habitude devant la banque pour revenir en bus, de façon anonyme. S’il avait caché la voiture au coin d’une rue, son épouse aurait pu l’apercevoir incidemment. Il avait toutefois supporté le risque qu’elle puisse téléphoner à son agence, mais comme elle ne l’avait jamais fait dans le passé, il avait estimé ce risque minime. Il fut soulagé en constatant que le temps et les événements lui avaient donné raison. Il s’était procuré un micro-espion pour les écoutes téléphoniques. Il avait acheté un scooter pour pouvoir la suivre, méconnaissable sous son casque. Pendant deux semaines, il avait surveillé toutes ses allées et venues, les gens qui entraient et sortaient de l'immeuble, les coups de téléphone qu’elle donnait et recevait. Sans grande difficulté, il avait fini par découvrir, effondré et désespéré, l’identité du Don Juan qui l’avait conquise. Un jeune homme de bonne famille, assez fortuné, belle gueule, avait créé son infortune. Évidemment, Marc souffrait la différence, il ne possédait pas la moitié de tous ces attraits. Il se savait battu d’avance, il savait qu’il ne pourrait reconquérir le cœur de sa femme face à cet amant aux multiples qualités. Impuissant, il avait décidé de ne rien dire devant cette évidence. Il avait repris son travail et sa vie normalement, à peine plus attentif à sa femme, mais peut-être, sans en avoir vraiment conscience, un peu plus affectueux... Et le temps passait sans changement notable d'attitude de qui que ce soit, lui ou elle, sans qu’il osa aborder le sujet de ses préoccupations. Il savait qu’ils se voyaient toujours. Elle devenait plus belle, plus désirable. Il sentait dans ses changements infimes la présence de l’autre autour d’elle, et il attendait le moment fatidique, l’instant maudit où elle se dévoilerait pour le quitter. Les jours et les semaines s’étaient égrainés, identiques les uns et les unes après les autres.

Il ne pouvait plus supporter ce mensonge constant, cette épée de Damoclès au-dessus de son couple, et par là, de son cœur brisé. Ce silence méprisant l'agaçait. Pourquoi ne demandait-elle pas le divorce ? Le peu de biens qu'ils possédaient était négligeable face à la fortune de son méprisable amant. Grâce à son enquête, Marc avait appris que l'amant aussi était marié, mais il ne devait pas sa fortune à sa femme. Alors quoi ? Il ne comprenait pas. Était-ce pour eux un jeu sans lendemain, ou une manière érotique de jouer avec le feu ?

Marc ferma les yeux avec un soupir retenu afin de rejeter toutes ses questions, ses doutes, pour ne garder que ses certitudes. En effaçant de son regard ces amants adultères, il coupait court aux envahissements délétères de sa mémoire. Il se remettait dans le chemin qu'il s'était tracé, il allait tuer ! Il reprit son scénario en retournant en silence chercher le fusil qu’il savait chargé. De peur du bruit, il ne vérifia pas que les cartouches étaient en place. Il se savait, quoiqu’il arrive, assez rapide pour aller le charger avant qu’ils n'aient pu s'enfuir. Le moment ultime était venu. Blanc d'une colère méthodiquement accumulée, il n'hésita pas un instant devant la porte de la chambre qu'il ouvrit d’un violent coup de pied, si impétueux qu’elle faillit le déséquilibrer en retour par son rebond. Il cria son amertume et lança avec rage son porte-documents devant lui. Sa femme se jeta dans les bras de son amant en hurlant. Ils frissonnèrent tous les deux, bien que dégoulinants de sueur. Marc fut brièvement pris d’une nervosité maladroite qu’il évacua en épaulant son fusil. Il se sentit le maître absolu, le demi-dieu qui décide de vie et de mort. Il considéra satisfait, presque joyeux, les quatre yeux qui fixaient horrifiés son arme. Il ajusta la mire sur le thorax de l’amant pour le toucher à coup sûr... à une si faible portée, la mort serait certaine... sa femme serait peut-être blessée, peut-être tuée elle aussi, mais il avait jugé son sort sans importance... son doigt ne trembla pas lorsqu’il pressa la détente...

Ils sursautèrent tous les trois au moment de la déflagration. Après un moment d’hébétude, un sourire se dessina sur le couple fautif lorsqu’ils décrispèrent leurs paupières pour oser regarder leur avenir. Le large sourire qui s’était épanoui sur le visage de l’amant se changea subitement en un rire nerveux qui devint vite un rire moqueur. Ils s’embrassèrent, heureux d’être encore en vie, ravis de l’issue fatale inattendue, cependant effrayés au fond d’eux-mêmes.

Marc ne comprenait pas. Il était là, il les voyait, mais d’une façon étrange. Il les entendait, mais d’une sonorité bizarre. Et ils disaient qu’il était mort... D’ailleurs, il sentait très bien que sa tête était en bouillie, avec son visage à moitié arraché par l’explosion de la culasse du fusil. Il percevait très bien que son sang avait fini de couler, tari par la baisse de pression cardiaque.

***

Marc se trouva tout hébété devant l'immense corpulence de Lamort. Elle correspondait bien aux descriptions qu’il avait pu lire de son vivant. Il se remémorait les récits de tous ceux qui avaient vu Lamort de près, ou même de ceux qui l’avaient juste frôlée. Il la toisa. Lamort mesurait bien lm95, voire lm98 si on comptait la faux. Son squelette cadavérique était à peine visible, tout enveloppé d'une immense draperie noire posée avec élégance pour l’encapuchonner. Ses os, de conception blancs immaculés, saillaient des membres supérieurs pour tenir la faux et un langage gestuel aux élans sauvages volontairement dramatiques. Sa faux était sanguinolente d’un liquide rouge ressemblant, dans la pénombre où ils évoluaient sur place, à du sang à peine coagulé.

Ce fut d'une voix caverneuse mais non gutturale, et pour cause, que Lamort s’adressa à Marc :

- Ton temps sur terre s’achève ; suis-moi !

- Vous voulez dire que mon heure est venue ?

- Oui. Allons. En route.

- Je suis donc mort ? Pour de vrai ?

- Me prendrais-tu pour un infirmier à bord d'une ambulance ?

Cette plaisanterie fit naître sur son faciès commun le rictus caractéristique des dents sans lèvres ni joues. Marc constata aussitôt que Lamort ne manquait pas d’humour sous ses airs austères.

Lamort continua, sans desserrer les dents, toujours avec la même mélodie :

- Voilà, c’est ici, prends ta file...

- Mais... Nous ne sommes pas encore partis et vous nous dites déjà arrivés ?

- Tu te crois sur terre ? Ici, le temps n’existe pas. Donc, la distance non plus.

Marc regarda la longue file de décédés devant lui, puis interrogea :

- Il faut que je fasse la queue ?

- T'as compris, bonhomme !

- Mais vous avez dit que le temps n’existait pas ici ! Et la distance non plus ! Pourtant, quand on voit cette file mortelle...

- Commence pas à m'agacer, tu veux !

Avant que Marc n’ait pu ajouter un mot, Lamort avait disparu puis revenait avec un autre individu, puis un autre, puis encore un autre... Si bien qu’en peu de temps -s’il était possible de parler de temps ici-, Marc se trouva en crise au cœur d’une longue file qui ne semblait se mouvoir que par à-coups et dont il n'en distinguait déjà plus l'extrémité où continuait, pensait-il, à s’activer Lamort.

Les lieux où évoluait Marc, sans bouger ou si peu, étaient baignés d’une pénombre grise illuminée par des coups d’éclair noir flamboyant qui éclataient d’une manière cyclique, à chaque fois que l’une des files se mettait en mouvement. Marc discernait cinq files qui convergeaient vers... une rivière, ou un lac, ou la mer? Il lui était impossible de le dire, tant la pénombre était pesante et la brume légère mais épaisse d'humidité. Un fin brouillard masquait la rive opposée, s’il y avait rive. Marc pouvait, avec quelque effort, distinguer d'un œil mort des embarcations qui quittaient pleines cette rive-ci pour aller se perdre dans la brume. Toutefois, elles ne se perdaient pas tout à fait puisqu’elles revenaient à chaque fois vides de leurs chargements. A chaque nouveau départ, un éclair noir éclatait sans bruit dans le ciel. Ces embarcations étaient au nombre de cinq, autant que de files humaines. Hormis l’eau, la rive dessinée par cette même eau, les fantasques queues irréelles d'êtres humains, et un sol tout aussi irréel, il n’y avait rien, rien de matériel, rien de ce qu’il est possible de nommer sur terre, rien d’un paysage où rattacher tout un langage concret de mots créés par l’homme pour le seul jeu de la description. Il n’y avait qu’un paysage de mort, avec des morts comme il y sied.

Marc s’adressa à l’homme qui le précédait, un homme en armure rutilante de rouille sans doute victime d’une agacerie sur les lieux d’une reconstitution historique :

- Excusez-moi...

Comme l’autre ne se retournait pas, qu'il ignorait qu’on puisse s’adresser à lui, ou qu'il était plus simplement victime d’une surdité maladive ou accidentelle, Marc attira son attention en tapotant sur son épaule sans éviter de le toucher et en réitérant son excuse :

- Excusez-moi...

L’autre se retourna :

- Est-ce bien vous, mécréant, qui attirez mon attention céans en tapotant sur mon épaule ?

- Oui-da. Excusez-moi...

- Ça fait trois fois !

- Quoi donc ?

- Ça fait trois fois que vous vous excusez ; il suffit donc !

- Je vous demande pardon...

L’autre leva les yeux au ciel avec un soupir retenu.

- Tudieu ! Vas-tu arrêter et me dire ce que tu veux !

- Eh...

- Hé bien ?

- Heu...

- Alors ?

- Je ne sais plus...

- Bigre !

- Je suis navré, mais tout ce qui m’arrive est si inattendu... J’ai quelques difficultés à réaliser. Mais vous aussi, bien sûr. Nous sommes tous dans le même cas !

- Moi, non.

- Tiens donc ? Vous n’êtes pas mort ?

- Ha ! Ha ! Bien évidemment, que je suis mort ! Que ferais-je en ces lieux si telle n’était pas ma condition ? Cependant, je ne suis pas perdu, mentalement j’entends. Je sais ce que je fais ici. Je sais pourquoi, comment, mais je ne sais pas ce qui m’arrivera et, ventrebleu, je m'en moque ! J’ai suffisamment vécu, avant et après ma mort, alors...

Un fou ! Marc s'imagina être tombé, sans se faire mal, sur un fou, ce qui expliquerait l’accoutrement de bal masqué de "l'autre", comme il a été nommé jusqu’ici puisqu’il ne s’est pas encore présenté. Il entra dans son jeu, bien qu’il n’en connaisse pas les règles, plus pour s’occuper l'âme que pour l’aspect purement ludique de la conversation :

- Que faites-vous ici ?

- Ha ! Ha ! La queue, pardi !

- Je le vois bien, mais pourquoi ?

- Essayez de faire autrement !

Marc remua au possible, essaya de marcher, de changer de direction, mais rien n’y faisait, tous ses mouvements ne l'amenaient qu’à pousser son prédécesseur.

- En effet, je n’y arrive pas. Mon corps n’obéit pas. Serait-ce ce qu’on appelle la raideur cadavérique ?

- Pardieu, non ! Ici ou ailleurs, je n'ai jamais vu un cadavre bouger de sa propre volonté.

- Mais ce n’est pas ma volonté que d’avancer dans cette file !

- Que vous disais-je ! Même ici le bon vouloir d’un mort n'est pas écouté !

- Comment êtes-vous arrivé ici ?

- Parbleu, comme tout le monde, par Lamort !

- Vous n'en savez donc pas plus que moi ?

- Oh ! Que si, beau jeune homme ! Et croyez-moi, si je dis "beau jeune homme", c’est parce que je me dispute avec la moitié gauche de votre visage... Pour parler franc, la moitié droite, où qu’elle soit, m’importe peu. Auriez-vous eu ce qu’on pourrait appeler un accident ?

Effrayé par un souvenir proche, Marc porta la main au côté droit de sa tête. L’armure continuait de parler, elle n’était audiblement pas intéressée par un semblant de réponse à son point d’interrogation :

- Sachez, chère demi-tête, que ce n’est pas la première fois que je me trouve ici à suivre cette file de moutons humains. Apprenez donc que je suis mort il y a quelques siècles. Combien exactement? Je ne sais plus. Pour moi, cela a si peu d'importance... J’ai vécu, et je prétends que je vis encore malgré ce qu'en pensent et disent tous ces gens réputés vivants sur terre. Je m’y trouverais encore sans bien avoir à me chercher, si Lamort n’était pas revenue me prendre. Elle m’a retrouvé ! La faute à tous ces faquins ! Ces imbéciles qui ne souhaitaient que ma disparition ! Ces impertinents m’ont chassé, moi, maître de ces lieux depuis le départ sans retour de mon père pour les croisades ! Moi qui ai fait la renommée du château à mille lieues alentours ! Qui peut prétendre avoir mieux hanté que moi ? J’ai effrayé des générations de domestiques et fait pâmé de jouissance moult dames de noble naissance ! Ce sont les bourgeois, ces parvenus, ces arrivistes avant même de partir qui m’ont fâché, mon bon monsieur ! Ils sont venus chez moi, dans mon antre, avec des idées du peuple, des volontés de changement là où l'immuable s'imposait, pour troubler ma quiétude par pure bassesse anti-aristocratique ! Je les hais et les maudis ! Puissent-ils geler en enfer !

- Que vous ont-ils donc fait ?

- Ces infâmes ont changé mes armoiries ! Ils m’ont brisé le cœur, d’un coup bas, en traître, dans l’écu. Sous prétexte de raviver les ornements, ils ont transformé la devise du clan des Mac Uye "Juste et Fier" en "Juste fier". Pour des économies de lettres, tout simplement pour réduire d’un "et" ! Lésiner sur le sucre et les gâteaux secs, je veux bien l’accepter, mais se passer d’"e-t", c’est inadmissible ! Mon sang bleu, bien que n’abreuvant plus mon corps, n'a fait qu’un tour, je suis devenu le cauchemar de leurs nuits, le tourment de leurs vies. J’ai accompli tout ce qui est du ressort d’un fantôme. J’ai utilisé l'inquiétude du bruit, l'horreur des apparitions, les frissons du vent d’outretombe, et j’ai inventé les pires nausées qu'un être humain vivant puisse supporter.

- Ce qui a incité Lamort à venir vous chercher ?

- Parbleu, nenni ! Lamort ne décide rien. Elle n’exécute que sa tâche, pas les vivants. Elle est chargée d'amener ici ceux que le monde vivant chasse, et uniquement ceux-là.

- Tous les morts ne viennent pas ici ?

- Oh si ! Ils finissent tous par venir ici, mais c'est plus ou moins long. C’est une durée indéfinissable. Les âmes des morts peuvent hanter les esprits aimants pendant quelque temps avant que Lamort ne les emporte.

- C’était votre cas ?

-Ha ! Ha ! Non, vertubleu ! Je suis mort d'une façon trop violente, bien avant d'avoir suscité l’amour. Je n’ai pas eu droit à cette mi-temps sur le parcours du monde aux enfers. Ce semble aussi être votre cas, oseriez-vous le nier ? Non, mon pauvre ami, j'ai bénéficié d'une erreur, comment dire ? D'un défaut de cette organisation posthume.

- Dites-moi ?

- Ha ! Ha ! Je vois que je vous intrigue. Ou, plutôt, que je vous intéresse... Mais pas de fausse joie. Ce qui m’est arrivé n'arrive que très rarement. Il faut avoir de la chance, sera-ce votre cas ? Je ne sais pas. Attendez Le nabot.

- Le nabot ? Qui est-ce ?

- En voilà une question ! Je n’en sais rien ! Attendez-le, il viendra peut-être. Vous verrez alors.

- C’est lui qui a changé votre condition en celle de fantôme ?

- Je ne dirais plus rien sur ce sujet. Je ne voudrais pas vous créer des envies inassouvissables.

- Me direz-vous alors comment vous, fantôme, êtes-vous revenu ici, dans cette file ?

- Sacrebleu ! De la plus infamante des façons, un exorcisme ! Un vieux curé de campagne a réussi à me chasser, moi ! Moi, dont le père a servi Dieu de la plus juste foi en donnant sa vie pendant les croisades ! Quelle ignominie !

- En effet... Et vous revoici ici, dans cette file. La même ?