Claire de Lune - Valérie Narval - E-Book

Claire de Lune E-Book

Valérie Narval

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Beschreibung

Age : 13 ans et plus

Alex est un solitaire. Depuis son plus jeune âge, il s'est emmuré dans une existence où l'amitié, l'amour, le désir, n'existent plus. Il ne se sent bien qu'au milieu des Highlands, dans cette nature protectrice qui l'apaise et qu'il arpente souvent, sac au dos. Quand Clara débarque, il dresse ses défenses, comme d'habitude. Mais cette fois, ça ne marche pas. Clara, si différente, s'entête. L'Amour s'insinue, fait mal, d'un mal dont Alex ne peut bientôt plus se passer ! Mais qui est véritablement Clara ? Lorsqu'Alex le découvre, il ne peut plus faire marche arrière… Quel rôle doit-il jouer dans la vie de Clara ? Il l'apprendra au péril de sa vie.

Un premier roman à suspense relatant les découvertes amoureuses des héros, dans une Ecosse fantastique

A PROPOS DE L'AUTEUR

Depuis toujours, Valérie Narval aime lire et écrire. C'est donc tout naturellement qu'en 1989, elle entame des études littéraires. Soucieuse de maîtriser plusieurs langues, elle délaisse le français au profit du néerlandais et de l'anglais. En 1993, l'auteur obtient son diplôme de philologue germanique à l'ULB. Tout au long de sa carrière professionnelle, elle privilégie les fonctions qui lui permettent de communiquer. Aujourd'hui, elle travaille comme Business Analyst dans le département informatique de la première banque privée belge.

EXTRAIT

Les vacances touchaient à leur fin. Malgré les jours qui raccourcissaient, certains matins encore tièdes annonçaient une belle arrière-saison. Des champs dorés montait une bonne odeur de paille coupée qui séchait à même le sol. Les mulots et les campagnols cherchaient leur abri dans les fourrés tout proches. D’ordinaire, ce spectacle me réjouissait, mais aujourd’hui, il me rendait maussade : l’heure de retourner en classe avait sonné. Je n’étais pas particulièrement impatient de rentrer au collège. Il n’y avait là personne que j’avais envie de retrouver et la perspective de rester enfermé des heures durant n’avait rien de réjouissant. Heureusement, j’avais profité du dernier weekend pour partir m’oxygéner. Mon caractère solitaire m’avait emmené sur les côtes bordant les Highlands. En amoureux de la nature, j’avais trouvé un coin tranquille où planter ma tente. De mon poste d’observation de fortune, j’avais eu le bonheur de pouvoir observer un ballet de loutres qui s’amusaient à quelques mètres de moi. Je les avais admirées pendant une bonne heure sans qu’elles détectent ma présence. Cela m’avait captivé, elles étaient magnifiques, tellement insouciantes !

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Seitenzahl: 458

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Drôle de rentrée

Les vacances touchaient à leur fin. Malgré les jours qui raccourcissaient, certains matins encore tièdes annonçaient une belle arrière-saison. Des champs dorés montait une bonne odeur de paille coupée qui séchait à même le sol. Les mulots et les campagnols cherchaient leur abri dans les fourrés tout proches. D’ordinaire, ce spectacle me réjouissait, mais aujourd’hui, il me rendait maussade : l’heure de retourner en classe avait sonné. Je n’étais pas particulièrement impatient de rentrer au collège. Il n’y avait là personne que j’avais envie de retrouver et la perspective de rester enfermé des heures durant n’avait rien de réjouissant. Heureusement, j’avais profité du dernier weekend pour partir m’oxygéner. Mon caractère solitaire m’avait emmené sur les côtes bordant les Highlands. En amoureux de la nature, j’avais trouvé un coin tranquille où planter ma tente. De mon poste d’observation de fortune, j’avais eu le bonheur de pouvoir observer un ballet de loutres qui s’amusaient à quelques mètres de moi. Je les avais admirées pendant une bonne heure sans qu’elles détectent ma présence. Cela m’avait captivé, elles étaient magnifiques, tellement insouciantes ! Rien de tel qu’un grand bol d’air au milieu de la nature pour vous changer les idées et faire le plein d’énergie… Mais les meilleures choses ont une fin, dit-on !

Le mercredi de la rentrée, je m’étais levé paresseusement et avais négligemment enfilé l’uniforme du collège : blazer et pantalon noir, chemise blanche et cravate bleu ciel. J’adorais le principe de l’uniforme. D’autres élèves, par contre, aspiraient à plus d’originalité. Pour moi, c’était une façon idéale de passer inaperçu. Mon petit déjeuner dans l’estomac, je préparai mes sandwiches pour le midi et descendis à l’arrêt d’autobus, situé à une centaine de mètres de chez moi. D’autres élèves, plus jeunes, attendaient déjà. D’un naturel peu bavard, je les saluai rapidement. À cause d’une brume matinale épaisse, le bus avait pris du retard, à tel point que lorsque j’arrivai à l’école, tout le monde était déjà en classe. J’allais devoir passer par le bureau des éducateurs. La journée commençait mal.

– Bonjour, M’sieur, je pourrais avoir un mot pour la prof de math, Madame Vernon, s’il vous plaît ?

– Bien sûr, Alex, pas de problème.

Je remerciai le pion et me dépêchai, de mauvaise humeur, mon sac à dos sur l’épaule.

Inévitablement, les regards des autres se porteraient sur moi quand j’entrerais dans la classe. J’avais horreur de ça ! Depuis que j’étais arrivé à Dundee, il y a de cela près de quinze ans, je m’étais toujours arrangé pour passer « inaperçu ». Même dans ma plus tendre enfance, j’étais parvenu à ne pas me faire de copains. La plupart du temps, je restais seul pendant les récrés, je n’étais pas un petit garçon joyeux. Je pense que mon mauvais caractère était suffisamment rebutant pour éloigner quiconque aurait eu envie de s’approcher. Du coup, j’avais connu peu de parties de foot, sauf quand il manquait un gardien, peu de jeux de touche-touche. Je ne souffrais nullement de ce que d’aucuns appelaient de l’ostracisme. Je ne comprenais tout simplement pas ce qu’il y avait d’amusant à rire pour des plaisanteries douteuses, à raconter des niaiseries, que sais-je encore. Au début de mon adolescence, j’étais tout de même parvenu à me lier d’amitié avec un garçon de ma classe avec qui j’avais passé un peu de temps. Nous partagions le même intérêt pour la science-fiction notamment, pour la randonnée aussi. Et puis il avait quitté Dundee, sans laisser d’adresse, à peine quelques souvenirs.

Depuis lors, mes camarades n’étaient pas arrivés à susciter suffisamment de curiosité pour que je m’intéresse à eux. À l’occasion, une fille tentait bien de se rapprocher, la pauvre. Je les trouvais toutes infantiles ou ennuyeuses. Je m’en voulais d’ailleurs parfois d’être aussi distant. Après tout, ce n’était pas leur faute.

Aujourd’hui, à seize ans et demi, coutumier de cette solitude, le cours de ma vie était réglé comme du papier à musique : je ne me mêlais pas de la vie des autres, ils ne s’occupaient pas de mes affaires, et chacun s’en portait très bien. Il n’y avait rien à changer.

Lorsque j’arrivai devant le local, je frappai à la porte, entrai et présentai le mot au prof.

Au moment où j’allais me diriger vers ma place habituelle, troisième banc côté fenêtre, Madame Vernon m’interrompit :

– Alex, je te présente Clara, elle est nouvelle et nous vient de Kirkwall. Madame Vernon ajouta à voix basse : « Je compte sur toi pour lui réserver bon accueil. J’espère que ça ne te dérangera pas d’avoir quelqu’un à côté de toi. Vas-y maintenant, assieds-toi et prends ton manuel d’algèbre, page quatre-vingt-quatre ».

Je perçus une pointe d’ironie dans le ton de la voix, discernai quelques ricanements, qu’importe.

Clara, puisque c’était son nom, me regardait fixement comme je m’approchai ; pour ma part, je feignis l’indifférence. Sans vouloir paraître grossier, il fallait que je lui fasse comprendre rapidement que je ne cherchais pas de compagnie. De toute façon, elle ne mettrait pas longtemps à se lasser de mes silences.

Je m’assis donc sans un mot et me concentrai sur le calcul des intégrales, tournant ostensiblement le dos à ma voisine. L’exercice n’était pas simple, chacun planchait sur la solution dans une ambiance très studieuse. On entendait les mouches voler, lorsque je fus distrait par un éclat lumineux qui m’éblouit. À coup sûr, le reflet du soleil, qui venait de pointer au travers des nuages blafards, sur le cadran d’une montre ou sur la surface lisse d’une règle plate, farce classique de certains élèves qui s’amusaient vraisemblablement à tester mon humeur et que la situation désopilait. Quelle meilleure occasion auraient-ils pu trouver pour se moquer de moi, le misanthrope ? Mes yeux balayèrent la pièce lentement, de gauche à droite, à la recherche du coupable, sans succès. Je cherchai encore, mais le responsable de cette blague idiote savait rester discret. Juste au moment où, le cou plié à quatre-vingt-dix degrés vers la droite, j’allais baisser les yeux pour me concentrer à nouveau sur la résolution du problème, mon regard buta contre une paire de pierres précieuses grises bleutées, extraordinaires. Je ne m’étais pas attendu à cela : ‘elle’ m’observait, un sourire timide sur ses lèvres pâles, sans même essayer de dissimuler sa curiosité. J’en eus le souffle coupé. Oubliant la mauvaise plaisanterie, je soutins son regard quelques instants. Je ne parvenais pas à me détacher de ces yeux étranges.

– Alex, pourrais-tu résoudre l’exercice au tableau, s’il te plaît ? appela la prof.

– Pardon ? !

Je sortis de ma contemplation.

– Euh, oui, bien sûr, acquiesçai-je, surpris, tout en me dirigeant vers l’avant de la classe.

Bon sang, combien de minutes étions-nous restés comme ça, à nous dévisager ? Je me rendis compte que j’avais perdu toute notion de temps ! L’heure de cours touchait à sa fin. J’eus à peine le temps de retranscrire la solution du problème que la sonnerie retentit. Clara rangea son matériel et disparut dans le flot des élèves, sans se retourner, tandis que je restais comme paralysé, face au tableau, par ce qui venait de se passer.

Le restant de la matinée, je fus à l’affût de tout autre incident de ce type. Mais plus rien ne vint émailler ce début de rentrée.

Je n’eus heureusement pas le temps d’y penser davantage : depuis plusieurs années déjà, j’étais préposé à la bibliothèque scolaire et, trois fois par semaine, j’accueillais les élèves qui venaient, éventuellement, chercher un livre ou un manuel. Cette activité convenait à merveille à mes besoins d’isolement. Et en plus, je n’étais pas souvent dérangé. Les élèves de ce collège n’étaient pas du genre curieux, la lecture ne les intéressait pas ou peut-être, n’avaient-ils pas envie de croiser mon chemin. En ce qui me concernait, je tenais là une occasion formidable de m’adonner à un de mes passe-temps favoris : bouquiner.

Je rejoignis donc le local numéro trente-six qui avait été aménagé en longs rayonnages où les ouvrages étaient classés par thème, puis par ordre alphabétique en fonction du nom de l’auteur. Quelques sièges disséminés autour de trois tables permettaient de consulter les livres sur place. Je m’installai comme à mon habitude, derrière le PC, pour appeler le programme de suivi des prêts, surfer un peu sur le net et continuer le roman de Frank Herbert, Dune, que j’avais entamé la semaine dernière. Je connaissais l’histoire par cœur, mais elle me passionnait chaque fois de la même manière. Confortablement installé dans mon siège de directeur, mon imagination m’emmena flotter aux côtés des sorcières du Bene Gesserit, les yeux bleuis sous l’effet de l’épice, quand un frisson me parcourut le bras. Les battements de mon cœur s’accélérèrent.

– Y a quelqu’un ? appelai-je, interloqué.

– Pardon… Alex ? C’est bien ton nom ? C’est Clara.

Sa voix cristalline – ou peut-être étais-je encore empli des sensations provoquées par la lecture – me parvint du fond de la pièce. Je n’avais pas entendu entrer cette fille. Pourtant, elle était forcément passée devant moi !

– Je ne voulais pas te déranger, ajouta-t-elle. Tu avais l’air si concentré.

Lisait-elle dans mes pensées ? Je me ressaisis. Je ne lui avais pas encore adressé la parole de toute la journée tandis que d’autres s’étaient chargés de l’accueillir et de l’accompagner dans ses moindres déplacements. On aurait dit une meute de loups traquant son déjeuner : ils la dévoraient tous des yeux.

Cette fois, je ne pourrais pas me dérober. Je remarquai qu’elle était seule, ce qui ne pouvait que me conforter dans l’idée que mes copains de classe préféraient m’éviter. Tant mieux.

– Je peux t’aider ? maugréai-je.

– Je suppose que oui. J’ai reçu la liste des manuels scolaires et des romans que nous devrons lire cette année pour les différents professeurs, précisa-t-elle. Peut-être peux-tu m’indiquer où ils se trouvent ?

– Évidemment. Laisse-moi faire, dis-je en tentant de paraître plus aimable.

En quelques minutes, sa pile était prête : les manuels de mathématique, l’anthologie d’anglais, les romans prévus cette année : Les gens de Dublin de James Joyce, Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, Le songe d’une nuit d’été de l’immanquable William Shakespeare.

– S’il te plaît. Pour ton information, ajoutai-je, la bibliothèque offre également un grand nombre d’ouvrages de divertissement, du moins si tu considères la lecture comme un plaisir.

J’avais essayé un trait d’humour sans doute maladroit, même un rien cynique, qui tomba à plat.

– Merci, j’y penserai, sourit-elle, indulgente. Au fait, désolée pour tout à l’heure, je ne voulais pas t’importuner, j’ai bien compris que tu préférais rester seul sur ton banc, mais on ne m’avait pas laissé le choix. Je trouverai bien une autre place où m’installer dès demain. Bon, ben, j’te laisse. On se verra en classe.

Son ton était sarcastique ! J’aurais dû m’y attendre. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait bien me faire ? Je me sentis tout de même gêné d’avoir été aussi inhospitalier ce matin. Je n’avais pas voulu la blesser, juste l’éloigner. Et l’indifférence était le seul moyen que j’avais trouvé pour protéger mes habitudes de vieil ours.

Je lui tendis ses bouquins sans rien ajouter, et la suivis du regard tandis qu’elle quittait la bibliothèque. D’habitude, je ne m’attardais pas à dévisager les gens que je croisais. Pas même les représentantes du sexe opposé. D’ailleurs, depuis longtemps, elles me le rendaient bien. Or, il était évident que cette fille avait un je-ne-sais-quoi qui la différenciait des autres : une peau plus pâle, des yeux gris délavés, ou cette étrange chevelure auburn ? Sans doute le mélange des trois ; je m’y serais certainement habitué dans quelques jours. Par contre, son comportement me désarçonnait : j’avais une furieuse tendance à faire fuir les gens par une conduite pour le moins asociale. Elle, en revanche, n’avait pas l’air intimidée. Certes, elle m’avait bien dit qu’elle ne viendrait plus s’asseoir à côté de moi, mais elle me donnait l’impression d’agir par sympathie envers moi, et pas pour m’éviter parce que j’étais « étrange » ou désagréable. C’était nouveau pour moi, et cette attitude éveillait mon intérêt. Instinctivement, pourtant, je sentais que cela pouvait être dangereux, car jusqu’ici, j’étais parvenu à assurer un contrôle complet sur mes émotions en conservant un rapport minimal avec les autres. La curiosité que cette fille provoquait risquait d’ouvrir une brèche, et ça, il n’en était pas question.

La journée finie, je rentrai chez moi, des idées étranges plein la tête. Les dernières lueurs du jour s’éteindraient bientôt derrière la colline qui abritait notre maison. Mes parents n’allaient pas tarder. Pour me changer les idées, je préparai la table avant de monter dans ma chambre pour achever mon exercice d’anglais. Au bout d’une demi-heure, ma mère arriva avec ma sœur Elizabeth, une adolescente de quatorze ans, tantôt drôle, tantôt pénible. Elle revenait de son entraînement de natation.

– Alex, on est là, appela ma mère. Merci d’avoir dressé la table.

– Pas de quoi, répondis-je, affable.

Elizabeth s’installa devant la télévision. Décidément, elle n’avait vraiment pas grand-chose à faire celle-là ! Pour rien au monde elle n’aurait loupé Buffy contre les Vampires.

Ma mère préparait le dîner pendant que mon père garait sa Ford dans le garage. Une bonne odeur de cuisine montait jusqu’à l’étage. La vie de famille était bien organisée, tout aussi routinière que ma vie scolaire en quelque sorte. Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, peu d’imprévus, c’était « confortable ».

– Le dîner est servi, geignit ma sœur du bas de l’escalier.

Elle n’allait pas être amusante ce soir… Je descendis sans attendre. Sur la table trônait une succulente selle d’agneau ; des pommes de terre nature accompagnaient le ragoût de girolles. J’en eus l’eau à la bouche.

– Tu as passé une bonne première journée, Alex ? s’enquit mon père en se servant une bière.

– Rien de particulier, mentis-je, aussi indifféremment que possible. Tu sais, la rentrée c’est un peu toujours la même chose, depuis le temps. J’ai déjà commencé à reprendre la bibliothèque. Ça ne se bousculait pas, comme d’habitude. J’attends le rush pour vendredi.

Ce récit laconique suffit à mon père. La plupart du temps, sa question régulière, et une brève réponse constituaient le gros de nos conversations. Nous aurions pu en rester là, mais c’était compter sans Elizabeth.

– Vous n’avez pas une nouvelle dans ta classe ? Une fille un peu bizarre, pâle comme une craie, avec des cheveux roux flamboyants. Ne me dis pas que tu ne l’as pas remarquée. Elle ne passe pas inaperçue ! Ah, mais j’oubliais, les autres ne t’intéressent pas, toi !

– Occupe-toi de ce qui te regarde, répliquai-je avec plus d’agressivité qu’il n’en fallait.

Je m’étais surpris moi-même. Je n’aimais pas ces disputes puériles avec cette petite adolescente insupportable. Bien souvent, je restais imperturbable à ses attaques. Ses paroles, cette fois avaient pourtant suscité une colère à laquelle je ne m’étais pas attendu. J’étais étonnamment sur la défensive.

– Les enfants, voyons, ça suffit ! intervint ma mère qui sentit naître le conflit.

Sur un ton affectueux, elle commença alors à poser des questions sur la nouvelle, questions auxquelles je me contentai de répondre le plus évasivement possible. Lorsqu’Elizabeth l’avait décrite, mon père avait levé le nez de son assiette, intrigué par la conversation. Par-dessus la table ronde, il avait lancé un regard à ma mère que je ne pus déchiffrer – sourcils plissés, amusement, inquiétude ? – ce qui me mit d’autant plus mal à l’aise. Pudiquement, je voulais me protéger (ou était-ce Clara que je voulais protéger ?) lors de cette discussion. Cela me ressemblait à peine. Je fus soulagé, le repas terminé.

Une fois la vaisselle rangée, mes parents s’installèrent au salon, devant la télévision, et commencèrent à chuchoter. Étrange, car c’était l’heure des informations. En temps normal, on aurait entendu une mouche voler. Malgré ma curiosité, je ne posai aucune question, de peur de susciter les leurs. J’en avais assez dit pour la soirée. J’embrassai ma mère et saluai mon père avant de rejoindre mon antre. Dans le couloir, Elizabeth téléphonait à une copine. Au passage, je lui lançai une grimace idiote, marquant mon exaspération, à laquelle elle répondit en tirant la langue. Inutile d’essayer de la raisonner. Au moins de ce côté-là, tout était normal.

Après avoir pris une bonne douche, et enfilé mon pyjama, je m’allongeai sur mon lit pour écouter quelques morceaux de mes groupes préférés : Linkin Park, Coldplay, Radiohead, entre autres. Je n’avais pas encore tiré les rideaux. Ma chambre, plongée dans l’obscurité, était traversée par un unique rayon de lune. Dehors, la nuit était calme. Quelques oiseaux lançaient leurs derniers trilles sur les plus hautes branches des peupliers. L’air rafraîchi s’engouffrait dans la pièce par la fenêtre ouverte. Emporté par la musique, les yeux grands ouverts, je me repassai le film de la journée. Elizabeth avait raison, jeune fille observatrice, même s’il m’en coûtait de l’admettre : Clara sortait du lot. Non seulement elle était jolie avec sa peau claire et ses yeux lumineux, mais, en plus, elle était naturelle. Je dus reconnaître que cela me la rendait plus attirante que toutes les filles que j’avais pu rencontrer jusqu’à présent. Peut-être que cette année j’aurais une motivation un peu différente d’aller chaque jour à l’école. J’étais curieux de voir comment elle allait s’intégrer au milieu de cette bande de gamins immatures.

Je me laissai doucement sombrer dans le sommeil, bercé par la brise, le rayon de lune me caressant le visage. Quelques minutes plus tard, je me retrouvai, petit garçon, face à un immense lac perché au creux d’une montagne sombre. Des sons diffus parvenaient à mes oreilles : tintements d’oiseaux, sifflement de la brise froide dans les branches des sapins, bruissement des rongeurs furetant dans le sous-bois. C’était la nuit. Quelques étoiles scintillaient dans le crépuscule. Je faisais face à la surface miroitante, assis sur la berge, la tête posée sur les genoux repliés contre mon corps. Je grelotais. Des larmes salées coulaient le long de mon visage, brûlant mes joues. Je me sentais si mal. Derrière moi, une branche craqua et lorsque je me retournai, un éclat lumineux m’aveugla.

Maux de tête

NON !

Mon propre cri me réveilla. Je bondis hors de mon lit comme un ressort, frissonnant de transpiration, la gorge sèche. La lune éclairait toujours le manteau noir du firmament. Çà et là, des étoiles étincelaient, perçant de leur éclat la fine couche de nuages qui tapissait le ciel. Avant de fermer la fenêtre restée ouverte, je tendis l’oreille au-dehors. Quelques chats miaulaient une complainte amoureuse dans un grincement sinistre. Le vent qui s’était levé secouait les feuilles des arbres voisins. Une chouette hululait au loin. Les bruits de la nuit apaisèrent les battements effrénés de mon cœur. Je m’étais habitué aux cauchemars qui hantaient mon sommeil, mais celui-ci m’avait paru tellement réel que j’en tremblais encore. J’hésitai à retourner me coucher, mais que faire d’autre ? Je tirai mes tentures, éteignis mon lecteur de CD et me recroquevillai sous les couvertures, serrant contre moi mon oreiller, comme un gosse terrifié. Le sommeil ne revint pas. Je vis désespérément défiler les heures les unes après les autres jusqu’au lever du soleil. Les oiseaux indifférents entamèrent la journée de leur gazouillis strident. Je me tournai et me retournai sous les draps pour ne plus les entendre, en vain. Puis le réveil crachota une sonnerie aigrelette, me délivrant de cette nuit sans fin. Rassemblant tout mon courage, je m’extirpai de ma couche pour passer un coup d’eau sur mon visage gris, tiré par la fatigue. Un rapide coup de rasoir me redonna une apparence presque humaine tandis que mes cheveux en bataille gardaient les stigmates de ma lutte perdue contre l’insomnie.

– T’en as une de tronche ce matin ! remarqua Elizabeth, déjà attablée devant ses tartines de marmelade.

– Mal dormi.

– Je t’ai entendu cette nuit. T’as encore fait un mauvais rêve ?

– Tout juste – soupir.

– Qu’est-ce que c’était ?

– Pas envie d’en parler, mal au crâne.

Elle continua de me fixer, une tartine suspendue dans l’air à quelques centimètres de sa bouche, puis détourna le regard. Elle savait bien qu’il était inutile d’insister, mais elle était déçue. Tout le monde dans la maison connaissait ma propension aux cauchemars et parfois, j’en faisais le récit effrayant. Ce ne serait simplement pas le cas aujourd’hui. Ma mère était absente, déjà partie bosser. Elle commençait tôt ces derniers temps, car elle avait récemment été chargée de réorganiser le département juridique de la banque pour laquelle elle travaillait. La confiance de ses employeurs l’avait honorée et elle comptait s’acquitter de cette tâche dans les plus brefs délais, avec le professionnalisme qui la caractérisait. Cela l’obligeait à travailler davantage, et elle préférait partir tôt, plutôt que rentrer tard, ce qui faisait qu’elle n’assistait plus très souvent aux petits-déjeuners familiaux en semaine. Ce matin, je ne le regrettais pas. Quant à mon père, j’entendais couler la douche à l’étage. Il n’aurait que le temps de nous embrasser avant que nous ne disparaissions. Autrement dit, personne à part ma sœur ne remarquerait mon état délabré.

Brian et Samuel, deux garçons de ma classe, me firent signe de la main quand ils m’aperçurent dans la cour du collège, signe que je leur rendis de loin. Je m’étais adossé au mur du préau, jambes croisées, les mains en poche, attendant le signal du début des cours. Quand la sonnerie retentit, tout aussi désagréable que celle de mon réveil. Je ramassai mon sac et suivis la file des élèves qui se dirigeaient vers le cours de biologie. Tout le monde était rentré à l’école maintenant et les professeurs n’avaient plus aucune pitié pour nous qui étions encore en vacances deux jours plus tôt. Ce changement de rythme brutal ne me dérangeait pas d’ordinaire, mais aujourd’hui, sonné par le manque de repos, j’avais du mal à ne pas afficher ma mauvaise humeur. Assis sur le dernier banc de la rangée centrale du laboratoire, je pouvais aisément me cacher derrière Ted, l’armoire à glace située juste devant moi. Je fermai les yeux quelques instants, le menton appuyé sur ma main droite, puis décrochai complètement de l’explication de Mr McIntyre. Au prix d’efforts soutenus, j’évitai que ma tête ne dodeline de manière ostentatoire, mais le professeur ne fut pas dupe. Il me retint après le cours, réclama quelques explications et me mit en garde : il ne tolèrerait plus ce genre de comportement à l’avenir, et blablabla, et blablabla. J’étais tellement fatigué que j’avais l’impression de vivre cette scène en parallèle, comme si ce n’était pas moi qu’on grondait, mais une sorte de double physique, alors que mon esprit, lui, observait deux protagonistes d’une pièce de théâtre comique. Mr McIntyre aurait pu dire ce qu’il voulait, son discours n’avait tout bonnement aucun impact sur ma conscience.

Soudain, dans mon dos, je sentis passer un souffle tiède qui me frôla la nuque et envoya une onde de frissons au travers de mon corps. Mon esprit réintégra instantanément mon enveloppe charnelle. Or, je ne pouvais me retourner, de peur de vexer Mr McIntyre et d’aggraver mon cas. Du coin de l’œil, je crus apercevoir un chemisier blanc, surplombé d’une coiffure rousse. Enfin libéré du sermonneur, je me précipitai dans le couloir, pour ne rencontrer que des visages connus, qui ricanaient derrière mon dos. Qu’ils aillent se faire voir !

L’après-midi ne fut pas meilleure, au contraire. J’accumulais une fatigue presque ingérable. À tel point que, avant de me rendre au cours de gymnastique, il me fallut d’urgence une aspirine pour tenir le coup ! Direction le dispensaire, situé de l’autre côté de l’école. Il fallait traverser la cour, dépasser un petit bosquet et obliquer sur la droite en suivant un chemin sinueux. Une bouffée d’air frais m’apporta déjà un peu de réconfort, qui serait, je le savais bien, de courte durée. En arpentant le chemin qui menait à l’infirmerie, j’observais les élèves studieusement assis en classe, et savourais ces quelques minutes de liberté et de répit. Elizabeth, installée près d’une fenêtre, m’adressa une question muette. Je la rassurai d’un haussement d’épaules et poursuivis mon chemin.

L’infirmière, une dame assez forte au tempérament jovial, à qui j’expliquai en deux mots ce qui m’amenait, m’accueillit gentiment et me pria de m’asseoir dans le couloir qui servait de salle d’attente pendant qu’elle terminait de s’occuper d’un autre cas. J’entendais une fille pleurer dans la pièce adjacente, séparée du couloir par une porte à la vitre opaque. La tête appuyée contre le mur, je somnolais en attendant mon tour.

– Merci jeune fille. Tu peux y aller maintenant, j’ai prévenu ses parents qui vont venir la chercher dans peu de temps. Ta copine n’a qu’une entorse, ne t’en fais pas. Tu peux retourner en classe, apporte juste ce mot au prof. Ça ira pour retrouver ton chemin ?

– Oui madame. Pas de problème.

Je reconnus immédiatement la voix qui m’avait adressé la parole la veille. Sans ouvrir les yeux, j’écoutai la conversation qui se déroulait de l’autre côté de la porte. Ma première impression, celle d’hier, se confirmait : cette Clara était affirmée et débrouillarde.

L’infirmière m’aperçut en sortant du local.

– Mais bien sûr ! Suis-je bête ? Attends là, petite, ce jeune homme n’en a pas pour longtemps, il va te raccompagner.

– Je ne voudrais pas le déranger. Je peux retourner toute seule à la salle de sports, vous savez, rétorqua Clara prise de panique.

– Pas question.

L’infirmière qui n’avait cure de l’intonation inquiète dans la voix de Clara leva le menton dans ma direction, me demandant mon prénom d’un geste.

– Alex, répondis-je.

– C’est ça. Alex se fera un plaisir de t’accompagner.

Clara et moi échangeâmes un regard dans un soupir désespéré. Pas question de discuter, le ton était péremptoire.

L’aspirine effervescente se désintégra dans le verre d’eau que la soignante me tendait. J’avalai cette potion d’un trait espérant que l’effet soit immédiat, et me rende invisible… ou fasse disparaître Clara, peu importe. Pas de chance, rien de tout cela n’arriva et de mauvaise grâce je dus me soumettre aux injonctions de la brave dame qui m’avait soigné. J’attrapai mon cartable et précédai mon infortunée compagne, un marteau-pilon dans la tête : l’aspirine n’agirait que dans une quinzaine de minutes. Clara m’emboîta le pas sans piper mot. J’avançais rapidement, l’air concentré, pour éviter toute conversation.

– Qu’est-ce que tu faisais à l’infirmerie ? se renseigna-t-elle.

Je continuai ma course, sans réagir.

Au bout de quelques secondes, j’eus la sensation d’être seul et me retournai. Elle s’était arrêtée, les bras croisés sur la poitrine, me fusillant de son regard fascinant. Je la toisai, embarrassé. D’ici, la plupart des élèves pouvaient nous voir.

– Bon, tu viens, la salle de sports n’est pas loin, m’impatientai-je.

– T’as un problème ?

– Quoi, j’ai un problème ? On m’a demandé de te montrer le chemin, c’est ce que je fais, non ? Ça ne m’oblige pas à te raconter ma vie. Maintenant, si tu ne veux pas me suivre, pas de souci. Je suis sûr que tu pourras te débrouiller. Qu’est-ce que tu décides ?

Après un temps d’hésitation, elle revint à ma hauteur.

– Tu n’es pas obligé de répondre, Alex, mais je vais quand même te dire une chose : que tu m’apprécies ou non, tu pourrais au moins être aimable. Ça ne coûte rien.

Et voilà, j’aurais dû m’en douter. Pourquoi ne pouvait-elle pas me laisser tranquille ? Je n’avais besoin ni d’une mère, ni d’une psy et encore moins d’une fille qui voulait refaire mon éducation. Mais elle marquait un point : la meilleure façon de clore une conversation c’était encore de donner rapidement une réponse non ambigüe à une question simple.

– J’ai la tête comme une citrouille, ça te va comme ça ?

– Ah, t’es malade ?

– Ça va, maintenant ! Je me suis justifié, aimablement (?), alors arrête. D’ailleurs, on est arrivé, les filles, c’est la porte de gauche, et n’oublie pas de remettre la note de l’infirmière pour Tamara.

Moi-même, je me dirigeai vers la porte du milieu, muni de mon billet d’excuse. Je commençais à me sentir mieux. Avant d’entrer dans les vestiaires, je me retournai pour la regarder s’éloigner de sa démarche chaloupée. Elle était en colère, ça se voyait et cela me fit sourire.

Tout en elle laissait deviner un physique sportif : chaussée de baskets fines, vêtue d’un pantalon moulant (ben quoi, on peut quand même contempler !) et d’un top blanc au-dessus duquel elle portait négligemment sa veste, son corps était visiblement athlétique. D’ailleurs, elle n’avait eu aucun mal à me suivre malgré mon allure forcée. Étrangement, elle ne faisait pas d’effort particulier au niveau de sa tenue vestimentaire. Enfin, c’est ce que je constatais au bout de deux jours… Les autres filles aguichaient les mecs par des jupes trop courtes ou des décolletés plongeants, des sourires provocants et des œillades câlines, surtout en début d’année où la chasse au mâle était ouverte. La première qui mettait le grappin sur l’un d’eux avait gagné. Les pauvres bougres en perdaient leurs moyens, victimes de leurs hormones, sans se rendre compte que ces midinettes étaient tout simplement superficielles. J’aimais que Clara échappe à cette règle. Non pas qu’elle laisse les garçons indifférents : en deux jours, son nom était déjà sur toutes les lèvres. C’était juste qu’elle ne faisait rien pour ça. Il lui suffisait de paraître, c’est tout. Elle était agréable à regarder et manifestement impertinente, ce qui ne manquait pas d’un certain charme qui en fascinait plus d’un. J’observais tout cela avec distance, les interactions entre humains m’ayant toujours intéressé. Je me demandais lequel de ces prétendants ravirait son cœur, si du moins elle se laissait séduire. Le petit diable qui sommeillait au fond de ma conscience me souffla qu’en réalité, j’espérais qu’aucun d’eux n’y arriverait, quand le petit ange lui intima de se taire : il n’y avait aucune raison pour que cette fille reste célibataire très longtemps et le choix, à Dundee, était vaste.

Enfin à la maison ! Je m’allongeai sur mon lit tout habillé, incapable de fournir le moindre effort supplémentaire. Heureusement, nous n’étions encore qu’en début d’année et n’avions reçu aucun travail pour le vendredi. Elizabeth était rentrée en même temps que moi. Compatissante, elle s’était chargée de l’intendance, mitonnant le repas du soir pour soulager les parents : un Partan bree1 dont elle avait le secret, que même ma mère ne réussissait pas aussi bien. Ma sœur non plus n’avait rien à préparer pour le lendemain. Elle avait donc tout le loisir de s’occuper de la famille.

Planqué sous les couvertures, cette fois, le sommeil vint me cueillir sans prévenir : je n’entendis pas ma mère m’appeler pour le souper, je n’entendis pas mon père entrer dans ma chambre pour me rappeler à l’ordre, je n’entendis pas ma sœur me demander finalement pourquoi j’étais revenu de l’infirmerie avec Clara. Tous furent étonnés de me voir dans cet état. Ils préférèrent cependant me laisser dormir, convaincus que je vivais mal la rentrée des classes. Et puis, comme ma mère aimait le répéter lorsque nous étions petits : on ne réveille pas un enfant qui dort.

Mes treize heures d’un profond sommeil m’avaient permis de récupérer complètement. Les nuits suivantes, je ne fis plus de cauchemar. J’étais donc à nouveau en pleine forme pour entamer une nouvelle semaine de cours. Et pourtant, quelque chose ne tournait plus tout à fait rond dans mon univers. Un petit grain de sable s’était glissé dans les rouages de mon organisation réglée comme le mécanisme d’une horloge suisse. Le contrôle absolu que je m’imposais depuis si longtemps semblait m’échapper, sans que je comprenne vraiment pourquoi. Ou plutôt, sans que je n’ose me l’avouer. Mes pensées vagabondaient parfois vers des territoires inconnus, des images nouvelles emplissaient mes rêves, oui, de vrais rêves. Pour la première fois, je n’étais plus uniquement centré sur moi-même. Une autre personne était devenue digne d’une attention positive. Oh ! juste un peu bien sûr, juste par curiosité. Malgré tout, je subodorais le danger de voir basculer ma tranquillité.

Il fallait que je me reprenne rapidement ! Non, je n’étais pas comme tous ces godelureaux qui tombent amoureux de la première nouvelle venue. Je n’allais pas me faire avoir. Alors, pourquoi accordai-je autant d’importance à tous ses faits et gestes ? Parce qu’elle était différente et que cela apportait un peu de fraîcheur dans mon quotidien ténébreux. Je ne comprenais pas les soubresauts de mon cœur, les tressaillements de mon âme qui aspirait à plus de mansuétude depuis quelques jours. STOP ! Marche arrière. Clara n’existait pas une semaine plus tôt. Comment aurait-elle pu chambouler à ce point ma vie, en si peu de temps ? Mon bouclier émotionnel se fendillait-il ? Comment reprendre le contrôle si chaque jour je devais croiser son chemin… ?

1 Soupe de crabe.

Concours de circonstance

– T’as vu, Oasis vient en concert, à Aberdeen, dans quinze jours. C’est trop bête, c’est sûrement complet !

C’était le weekend. Elizabeth parcourait le journal local, à l’affût des petits potins quand elle tomba sur l’article qui annonçait que son groupe préféré allait donner une représentation à Aberdeen fin septembre, une soirée seulement. Elle était furieuse de ne pas l’avoir appris plus tôt et se précipita sur l’ordinateur pour vérifier l’état des réservations. En quelques clics, ses pires craintes furent confirmées : le concert était sold out. Elle essaya les sites de vente parallèles, mais le prix des tickets avait quadruplé, surtout si près de la date, et ses maigres économies n’y suffiraient pas. Je refusai d’y ajouter les miennes. Elle devait apprendre à ne pas dépenser sans compter. Oasis reviendrait, dans six mois, dans un an, et ce jour-là, elle aurait l’occasion de les voir. Mon raisonnement ne la convint pas. Elle m’aurait arraché les yeux si elle avait pu.

– Moi, je t’aurais aidé si tu me l’avais demandé ! s’écria-t-elle.

– Facile à dire tant qu’on ne doit pas le faire. De toute façon, ces tickets sont trop chers. C’est du vol, désolé. Je ne marche pas dans cette combine.

– Ne me demande plus jamais rien, t’entends. Plus jamais !

– Et qu’est-ce que tu voudrais que je te demande, hein ? Arrête de pleurnicher maintenant, ils reviendront. T’as qu’à attendre.

Elle claqua violemment la porte de ma chambre. Inutile de quémander de l’aide auprès des parents, elle devait se débrouiller avec son argent de poche et ne le savait que trop bien.

À l’école, tout le monde en parlait comme s’il s’agissait de l’événement de l’année. Moi aussi j’aimais bien ce groupe et si j’en avais eu l’occasion… mais, comme d’habitude, ces détails de la vie des stars m’échappaient. Le côté ‘fan’ m’avait toujours exaspéré. Non, leur date d’anniversaire ne m’intéressait pas, pas plus que le nom de leur petite amie du moment. De facto, je ne connaissais pas non plus les dates des tournées européennes. Par contre, je n’étais pas contre un bon concert, j’appréciais la musique de qualité. Il y avait sûrement d’autres filières pour se procurer un sésame.

– Tu y vas, toi ?

– Ted a des places. Il m’a proposé de l’accompagner. Je dois encore réfléchir.

J’avais surpris cette conversation qui me glaça le sang. Ted, l’abruti de service, cent kilos de muscles et un petit pois dans la tête, s’était procuré des tickets et avait invité… Clara, qui plus que probablement allait accepter. D’accord, ça ne me regardait pas, mais là, c’en était trop. Comment imaginer ce gros lourdaud, brutal et insensible serrer de près (parce qu’il ne fallait pas se raconter d’histoire, c’était bien le but de Ted) cette jeune fille délicate et si extraordinaire. J’étais révulsé, mais impuissant. Mon sang bouillonnait.

– Qu’est-ce que tu attends ? Dis oui avant qu’il ne change d’avis. S’il avait pu me le demander à moi, je n’aurais pas hésité une seconde. En plus, il est pas mal et il a une voiture ! ajouta Vanessa, brisant de cette façon le maigre espoir que j’avais placé dans le jugement intelligent de Clara.

– Tu as raison. C’est juste que je ne le connais pas.

– T’en fais pas, vous ne devrez pas parler beaucoup, juste écouter et contempler les frères Gallagher. Quelle veinarde !

Je frôlai Clara de si près, emporté par la rage, que je faillis la bousculer. Elle fit un pas de côté pour éviter mon épaule.

– Eh ! Fais attention. Et, s’adressant à Vanessa : « Qu’est-ce qui lui prend ? »

– Oh, c’est Alex, toujours de mauvais poil. Entre nous, on l’appelle le porc-épic : qui s’y frotte s’y pique.

Elle avait parlé suffisamment haut pour que je l’entende, sale peste. Clara valait cent fois mieux qu’elle, mais si elle continuait à traîner avec ces idiotes, leur bêtise allait se répandre sur elle comme une coulée de boue. Quel gâchis !

Il fallait que je me procure deux billets, et vite. Tous les magazines, journaux, radios, etc. organisaient des concours. Je n’y avais jamais participé, mais ne dit-on pas que la chance sourit aux débutants. Le lendemain, le portefeuille lourd de mes quelques livres, je dévalisai le kiosque à journaux.

J’étais revenu de la pêche miraculeuse avec une vingtaine d’hebdomadaires pour adolescents. La plupart demandaient de remplir un bulletin-réponse où les questions basiques ne posaient aucun problème surtout si on avait Internet : les prénoms des frères Gallagher, la date de formation du groupe, le nom du premier album, que sais-je encore. Restait à ne pas se tromper pour la question subsidiaire : combien de réponses exactes recevraient les différents magazines à la date de clôture, c’est-à-dire deux jours plus tard. Je remplis soigneusement chaque formulaire, indiquai en lettres majuscules mes coordonnées, et renvoyai le tout le soir même afin de respecter les délais. Les journaux informeraient personnellement les gagnants par lettre recommandée, avant la fin de la semaine. Je croisai les doigts. Dans l’intervalle, je reçus la confirmation que Clara avait accepté l’invitation de Ted, mais rien n’était perdu. Je devais croire en ma chance et tenterais le tout pour le tout. Tout compte fait, elle ne connaissait pas ce type plus que moi et elle avait hésité, alors pourquoi pas ?

Mais les journaux ne m’envoyèrent pas les tickets, juste des messages de remerciements pour avoir participé au concours et un bon d’achat pour trois numéros de leur production. Quelle déception !

J’essayai Internet et les sites de concours les plus connus, mais n’obtins guère plus de résultats. Simultanément, Elizabeth tentait sa chance de son côté, en vain. J’aurais été terriblement frustré si elle avait dû gagner et pas moi. J’insistai toute la nuit, puis abandonnai, épuisé. Il ne restait plus beaucoup de temps, et je ne voyais plus d’autre solution.

Une nouvelle journée d’angoisse commença. Je me triturais les méninges.

Dans l’autobus, le chauffeur écoutait la radio. La voix nasillarde du poste éructait, rendant laborieuse la compréhension des messages, surtout au milieu du brouhaha ambiant. Mon subconscient réagit le premier :

« Chers auditeurs, BBC Radio Highland, en exclusivité, vous offre les dernières places pour le concert d’Oasis, à vingt heures demain soir à Aberdeen. À chaque heure de la journée, répondez correctement à la question posée et envoyez vos réponses par SMS, en commençant votre message par Oasis. Les bonnes réponses seront cliquées au sort un quart d’heure plus tard. N’oubliez pas d’indiquer vos coordonnées complètes. Bonne chance à toutes et à tous. La première question sera posée à huit heures, soyez attentifs. »

C’était ma dernière occasion. Tant pis pour les cours. Je prendrais mes responsabilités si je me faisais pincer, mais je serais présent à chaque rendez-vous. Mes écouteurs en poche, je branchai mon GSM sur la fréquence de la radio et m’assurai que la batterie était pleine. Tout était en place.

8 heures – question n° 1 : quelle est la ville d’origine du groupe ?

SMS : Oasis – Manchester, Alexander McInnes, Dundee.

8 heures quinze, pas de réaction.

9 heures (cours de math) – question n° 2 : quel est le nom du premier album ?

SMS : Oasis – Supersonic, Alexander McInnes, Dundee.

9 heures quinze, pas de réaction.

10 heures (pause) – question n° 3 : lequel des frères Gallagher est à l’origine du groupe ?

SMS : Oasis – Liam, Alexander McInnes, Dundee.

10 heures quinze, pas de réaction.

11 heures (cours d’anglais) – question n° 4 : en quelle année est sorti l’album « Don’t believe the Truth » ?

SMS : Oasis – 2005, Alexander McInnes, Dundee.

11 heures quinze, pas de réaction.

17 heures (maison, je commençai à m’inquiéter) – question n° 10 : donnez le nom du batteur du groupe.

SMS : Oasis – Chris Sharrock, Alexander McInnes, Dundee.

17 heures quinze : mon GSM se mit à sonner. Je courus m’enfermer dans ma chambre : « Mr McInnes, félicitations. Vous avez été tiré au sort. Vos billets vous seront envoyés par courrier remis en main propre. Acceptez-vous de passer à l’antenne ? » – « Euh, oui, pas de problème ! » (Surtout pas le temps de réfléchir, je n’y crois pas).

Le présentateur m’adressa la parole :

– Bonjour Alex. C’est bien ça ? Je crois que tu habites à Dundee.

– Oui, c’est bien ça.

– Alex, peux-tu rappeler aux auditeurs qui est le batteur d’Oasis depuis 2008 ?

– Il s’agit de Chris Sharrock.

– Exact ! Félicitations ! Il nous reste quelques secondes, veux-tu saluer quelqu’un ?

– Ben, je salue tous ceux qui me reconnaîtront, et je remercie Radio Highland.

– Merci Alex, et amuse-toi bien au concert. Qui comptes-tu inviter ?

– Ce sera une surprise.

– Il y aura donc une heureuse ce soir. Bonne fin de journée Alex.

Je raccrochai, abasourdi. J’avais deux places pour Oasis, DEUX PLACES POUR OASIS. Je m’effondrai sur mon lit, incrédule et tellement heureux. Je n’étais pas le seul : la porte de ma chambre s’ouvrit d’un coup, Elizabeth entra comme une tornade, surexcitée. Elle n’écoutait pas la radio, mais une de ses copines lui avait dit de se brancher. Elle pensait bien qu’un certain Alex de Dundee pouvait être son frère et avait même cru reconnaître ma voix. Je n’avais pas prévu ce cas de figure. J’attendis que la tempête s’abatte sur moi, la gorge sèche, tétanisé.

– Alex, c’est bien toi qui as gagné ? Oh ! j’t’adore. Je retire tout ce que j’ai dit l’autre jour. Jamais j’aurais cru que tu ferais tout ça pour moi ! Dis-moi ce que ça t’a coûté en SMS, je te le rembourserai.

Un cauchemar ! Je tremblais de colère contre moi-même. Mon plan si parfait était en réalité complètement foireux. Elizabeth me sauta au cou, je restai de marbre, elle ne s’en aperçut pas. Dans son élan de joie, ma mère fut mise au courant, puis mon père un peu plus tard. Mes parents me félicitèrent pour ma démarche altruiste. Je me ratatinais. La silhouette de Clara s’envola dans une brume épaisse, pour finalement ne plus être qu’un point lumineux avant de disparaître totalement dans la nuit noire de mon désespoir. Personne ne remarqua mon état catatonique.

Je grignotai quelques morceaux de viande, sans aucun appétit. Elizabeth monopolisait l’attention. Épuisé par son babillage et cette étrange journée, je quittai la table et me jetai littéralement sur mon matelas, un goût amer dans la bouche. Je ne pourrais pas éviter que Ted emmène Clara au concert, c’était fichu.

Au collège, d’autres élèves avaient identifié ma voix et me dévisageaient, envieux. J’avais le triomphe modeste, pas ma sœur. Elle rayonnait de bonheur et claironnait à tue-tête que son grand frère avait joué et gagné pour elle les billets tant convoités. J’étais mortifié. En entrant en classe, je m’assis à ma place, indifférent à l’attention que me portaient les autres. Clara entra, capta mon expression dépitée. Je détournai les yeux. Une boule douloureuse obstruait ma gorge. Ted aussi entra, clairement avisé de ce qui m’était arrivé.

– Alors, t’as invité ta sœur au concert ? Trop cool mon vieux, tu vas t’éclater !

Et il partit de son gros rire gras. Je conservai difficilement mon calme, cherchai Clara du regard et lorsque je me rendis compte qu’elle m’observait toujours, j’obliquai aussitôt, me concentrant sur ce qui se passait dans la cour de récréation, serrant les dents et les poings. Je ne pouvais affronter son air interrogateur.

À l’heure du départ, je n’avais pas encore pu me remettre complètement de mon échec. Cependant, je voulais être un compagnon au moins agréable pour Elizabeth, inconsciente du but réel de ma participation à tous ces concours. Un bus spécial nous emmena à Aberdeen une heure avant l’ouverture des portes ; il nous attendrait pour le retour. Pendant ce temps, ce gros fat de Ted, dans son horrible guimbarde (à vrai dire, un bolide !), passerait chercher cette pauvre Clara. Après tout, tant pis pour elle, elle n’avait qu’à refuser. Moi, j’allais m’amuser !

En entrant dans la salle noire de monde, jouant des coudes, nous nous frayâmes un chemin aussi près que possible des artistes. La chaleur était déjà étouffante. Ça promettait une ambiance du tonnerre. Un arrière-fond musical flottait autour de nous pour nous faire patienter. Enfin, bloqués par la foule des fans, nous avions déniché un endroit parfait, à quelques mètres seulement de la scène. Elizabeth jubilait. À sa décharge, c’était son premier concert, tout lui semblait gigantesque, merveilleux, super excitant. Même ma présence lui faisait plaisir. Sa bonne humeur était contagieuse. Je commençais à me détendre, enfin.

Dans le même temps, c’était plus fort que moi, je scrutais le public, en vain. Clara n’était nulle part. Je chassai son image de mon esprit. La clameur des spectateurs fébriles grandissait. Ils réclamaient le début de la représentation par des sifflets incessants, des cris, des trépignements de plus en plus bruyants. Elizabeth attrapa mécaniquement ma main. Puis l’obscurité nous enveloppa.

Silence.

Sans prévenir, les spots inondèrent la scène d’une lumière aveuglante, dans un riff de guitare époustouflant. Liam Gallagher apparut, dans son éternelle posture, le micro plus haut que la bouche, chantant vers le ciel. C’était parti pour une heure et demie de musique à couper le souffle. Un vrai délire : ils enchaînaient les tubes les uns après les autres, accompagnés par les milliers d’admirateurs qui reprenaient en chœur tous les refrains. Les solos de guitare n’en finissaient pas, pour notre plus grand bonheur. Les bras levés loin au-dessus de la tête, nous battions la mesure, sans discontinuer, balançant les mains de gauche à droite, de droite à gauche. Lors des morceaux plus lents, des centaines de briquets illuminaient la salle d’autant de braises incandescentes, féériques. Puis vint mon morceau préféré : Wonderwall. Je connaissais les paroles par cœur et me mis à chanter à pleins poumons. Les poursuites balayaient l’assistance d’un feu croisé, montant et descendant le long des gradins, et dans la fosse où nous étions entassés. Et je l’aperçus, à quelques mètres sur ma gauche, baignée par le halo des projecteurs, sa crinière flamboyante projetant une myriade d’éclats cuivrés autour d’elle. Elle me tournait le dos.

Tapi dans l’ombre, j’arrêtai de sauter sur place, mais continuai de chanter tout en la contemplant, lui adressant secrètement le message porté par cette mélodie que j’adorais. Les frères Gallagher auraient tout aussi bien pu disparaître : à cet instant, plus rien n’avait d’importance que cette silhouette inaccessible à laquelle j’aurais aimé fredonner les paroles de cette chanson : There are so many things that I would like to say to you, but I don’t know how, plutôt que de devoir me contenter de souffler des mots dans le vent. Elle accompagnait la musique, elle aussi, ondulant sur le rythme lent, tournant sur elle-même dans un geste langoureux. De loin, je voyais ses lèvres prononcer maybe, you’re gonna be the one that saves me, pendant que ses yeux se posaient sur moi dans un sourire énigmatique. J’en fus pétrifié ! J’avais du mal à croire ce qui était en train de se passer : comment deux personnes perdues au milieu d’une foule immense parvenaient à se retrouver à si peu de distance l’une de l’autre ? Comment, dans ce bruit et cette obscurité, leurs regards pouvaient-ils se croiser au moment le plus magique ? M’avait-elle vraiment reconnu ?

À partir de ce moment-là, je lui lançai de temps en temps un coup d’œil curieux mais elle avait reporté son attention sur la scène, tandis que Ted se tenait tout près d’elle. Allait-il tenter de la draguer, de lui prendre la main, ou allait-il, en gentleman, la raccompagner poliment ? Aux premiers accords de Sunday Morning Call, il se faufila dans son dos, se rapprocha prudemment, quand d’un coup il se plia en deux, se tenant les côtes en grimaçant. Je vis Clara se pencher vers lui et lui hurler dans l’oreille des paroles incompréhensibles, levant les mains vers le ciel. Je devinai de feintes excuses. Elle reprit sa place exactement au même endroit, n’accordant plus la moindre attention à sa victime, car il s’agissait bien de cela. Il s’écarta d’un demi-mètre malgré la foule, en signe de reddition, se redressa tant bien que mal pour garder un semblant de dignité, se massant toujours le buste. Bien joué !

La fin du concert fut divine, Elizabeth était hystérique et sautillait de bonheur. Moi aussi j’avais passé une soirée très agréable tout compte fait.

Dis-moi ce que tu lis…

Les semaines suivantes, Clara fit ce qu’elle avait dit : elle ne vint plus s’asseoir à côté de moi, ne m’aborda pas, ni en classe, ni dans les couloirs. Elle semblait se familiariser avec son nouvel environnement. Je la voyais sourire aux autres filles, bavarder avec tout un chacun. En retour, il était évident qu’elle était appréciée, tant par les professeurs que par les élèves. Pour d’autres, enfin, elle représentait manifestement une « curiosité » à approcher avec prudence. Ce comportement en particulier semblait beaucoup l’ennuyer.

Je l’observais à la dérobée, discrètement, et parfois, j’avais l’impression qu’elle sentait mon regard posé dans son dos. Elle se retournait alors, mystérieuse. Chaque fois, je baissais vite les yeux et mon pouls s’accélérait, je sentais le rouge me monter aux joues ; j’avais alors recours à de profondes inspirations pour garder une apparence impassible.

Un jour, rompant notre accord tacite, elle apparut à la bibliothèque. J’étais assis comme à l’accoutumée, en train de surfer à la recherche d’articles intéressants. Notre professeur d’anglais s’était mis en tête de nous enseigner la poésie. J’étais en quête d’inspiration, mais sans résultat jusque-là.

C’est alors que Clara entra. Elle était simplement sublime. Ses yeux de ce gris indéfinissable se fondaient dans son visage opalin auquel un nez droit donnait un air sévère, adouci par une jolie bouche fine dont les coins s’étiraient chacun en un délicieux sourire. Ses cheveux roux coupés courts lui donnaient un air de garçon manqué, très charmant.

– Bonjour Clara, l’accueillis-je, hésitant.

Je ne voulais surtout pas qu’elle perçoive mon trouble. Après tout, c’est moi qui lui avais tourné le dos depuis le premier jour. Que pouvais-je espérer de plus qu’une aimable politesse de sa part. J’attendis sa requête.

– Bonjour, Alex. Il y a quelques semaines, tu m’as parlé de la possibilité d’emprunter des romans, n’est-ce pas ?

– Exact, répliquai-je, curieux.

– Justement, j’aurais aimé que tu me conseilles, et elle enchaîna, pourrais-tu m’accorder un peu de ton temps ? On m’a dit que les livres étaient une seconde nature chez toi.

Je fus étonné et ravi. J’ignorais ce que lui avaient raconté les étudiants du collège à mon sujet, mais tant mieux si ça la rapprochait de moi. À vrai dire, j’avais rêvé ce moment bien des fois depuis le concert, sans oser y croire. Malgré tout, il me fallait rester maître de mes émotions. Pas question, pour moi, de me bercer d’illusions ou d’avoir l’air ridicule en étant trop enthousiaste.

– ‘On’ t’a bien renseignée, répondis-je – alors je saisis ma chance – mais pour t’aider, il serait bon que tu me parles de tes goûts littéraires. Notre collection n’est pas très riche, mentis-je.

Il me fallait une excuse pour la faire parler, pour la garder plus longtemps auprès de moi sans éveiller de soupçons. Son sourire se fit plus large. M’avait-elle cru ou comme je le pensais, elle n’était pas dupe de mon mensonge ?

Je lui proposai un siège qu’elle accepta aussitôt. Puis elle entreprit de me décrire la liste des livres qu’elle avait déjà lus, ceux qu’elle avait aimés, ses préférés. Au registre des auteurs, il y avait Shakespeare bien sûr, Somerset Maugham, Orwell, les sœurs Brontë, avec une incursion étonnante dans le monde d’Harry Potter. Elle était passionnée et passionnante, parfaitement à l’aise, tellement différente des filles que je connaissais. Pour la première fois, je me sentais bien. Pour la première fois, j’aurais voulu être un de ces types à qui tout réussit et qui n’a qu’à se pointer pour attirer à lui toutes les sympathies.

Nous bavardâmes pendant une bonne heure, ce qui m’avait donné le temps de me faire une opinion sur ce qu’elle pourrait aimer. J’avais envie de l’emmener dans un monde différent de celui qu’elle avait connu jusqu’à présent, beaucoup trop classique à mon goût. J’hésitai : peut-être aimerait-elle la science-fiction, ou peut-être un registre totalement différent. Qu’allais-je lui proposer ? Je lançai comme pour moi-même :

– Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es.

J’aurais peut-être mieux fait de me taire. Le lien ténu de complicité que nous avions réussi à tisser sembla se rompre tout d’un coup. Elle murmura d’un ton triste, perdue dans des pensées auxquelles je n’avais pas accès :

– Si seulement je le savais moi-même.

Quelle étrange réflexion, même s’il m’arrivait aussi de me poser cette question. J’avais l’impression qu’un lourd secret était enfoui quelque part en elle, insondable. Mais ce n’était pas le moment de creuser le sujet. J’avais peur de la voir partir.

– Clara, ce n’était qu’une expression, pardonne-moi. Me permets-tu tout de même de t’exposer mon choix ?

– Pourquoi pas, se reprit-elle en haussant les épaules, je suis curieuse d’entendre ce que tu as à me raconter.

Hélas, le charme était rompu. Je me dis que si j’arrivais à l’intéresser à une autre lecture, elle reviendrait plus souvent à la bibliothèque. Alors, par égoïsme et envie de la revoir, je continuai. Je lui parlai d’un mouvement littéraire né en Amérique de Sud et qui avait trouvé une prolongation jusqu’en Europe : le réalisme magique, mélange de réalité et de surnaturel, histoires transcendantes où les archétypes avaient la part belle. J’étais plus familier avec les auteurs européens. Je possédais d’ailleurs certains de leurs livres chez moi. Je me gardai bien de le lui dire et proposai de les « commander » pour elle si ça l’intéressait. Elle ne connaissait pas ce mouvement et fut tout de suite conquise. Nous arrangeâmes donc un nouveau rendez-vous pour le jeudi suivant.

Cette nuit-là fut peuplée de rêves desquels je ne gardai aucun souvenir si ce n’est qu’ils me mirent de bonne humeur en m’éveillant. Dehors, on entendait quelques oiseaux gazouiller dans les buissons. Je décidai de faire honneur aux derniers beaux jours et choisis de porter une chemise blanche, au-dessus du pantalon réglementaire. Je jetai un pull noir en V sur mes épaules, avant de descendre.

Petit-déjeuner : quolibets de ma sœur, et regard interloqué de mon père sur mon look pas très orthodoxe, absence de ma mère déjà partie travailler.

En arrivant à l’école, je me surpris à guetter l’arrivée de Clara, espérant malgré moi que notre éloignement, respecté depuis le jour où elle était arrivée, trouverait une pause suite à notre échange de la veille. Le bus m’amenait toujours très tôt, bien avant la majorité des élèves, ce qui me permit de me préparer mentalement à toute éventualité, répétant cent fois les mots que j’avais envie de lui dire, en particulier que je m’excusais pour mon attitude lors de son arrivée. Je m’étais également préparé à ce qu’elle ne me prête aucune attention. Je n’étais pas d’un naturel très optimiste et je doutais vraiment que Clara ait envie de rompre notre routine « en public ».

Lorsqu’elle entra dans la cour, sous le préau, elle fut immédiatement rejointe par Élise et Vanessa, que je considérais comme absolument grinçantes et insupportables. Je restai prudemment en retrait, sans bouger, à la fixer.