Claire et Myriam - Natacha Karl Bezsonoff - E-Book

Claire et Myriam E-Book

Natacha Karl Bezsonoff

0,0

Beschreibung

"Claire et Myriam", deux adolescentes aux personnalités singulières, traversent les épreuves de la jeunesse avec leurs propres armes. Claire, artiste rêveuse et solitaire, peine à s’intégrer, tandis que Myriam, un peu ronde, cache sa fragilité derrière un humour incisif. Entre amitié, amour, mensonges et harcèlement, elles font face aux blessures de l’adolescence. Mais, comme toujours, de véritables amis se croisent sur leur chemin, apportant réconfort et espoir.

 À PROPOS DE L'AUTRICE

Artiste pluridisciplinaire, Natacha Karl Bezsonoff s’exprime à travers la peinture, la calligraphie, l’aquarelle, ainsi que la musique, en tant que violoniste, pianiste, chanteuse et compositrice. Philosophe de formation, elle célèbre la beauté du monde et accompagne la résilience dans ses œuvres, qu’il s’agisse de poésie ou de contes musicaux. Les personnages de "Claire et Myriam" incarnent ses caractères propres, symbolisant ses luttes et ses réflexions profondes. Elle sème des graines de poésie dans toutes ses créations.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 161

Veröffentlichungsjahr: 2026

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Claire et Myriam

Du même auteur

Visages de silence, Bénévent, 2008 (épuisé)

Bonjour Mademoiselle, Édilivre, 2016

Les Survivantes, Édilivre, 2017

Nina chef d’orchestre ! Les Jardins de Natacha, 2019

Les instants paisibles, Le Lys Bleu Édition, 2019

Lumière du lac, Le Lys Bleu Édition, 2023

Musiciennes, Réédition, Le Lys Bleu Édition, 2024

Muriel au violon, Les Jardins de Natacha, 2024

Carrousel, Le Lys Bleu Édition, 2025

Natacha Karl Bezsonoff

Claire et Myriam

Roman

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-437-0063-7

À toutes les jeunes filles atypiques :

trop sensibles, trop rondes, trop tout…

Aux garçons pas comme les autres.

Et à l’amitié,

où les différences deviennent force.

I

Les silences de Claire

Chapitre 1

Une drôle de fille

Claire Laforêt ne sait pas si elle est jolie ; ce qu’elle sait, c’est que ses parents sont beaux et qu’elle ne leur ressemble pas. Sa mère, Mathilde, est brune, mince, classe ; elle a beaucoup d’allure comme on dit dans son métier : Mathilde est photographe de mode freelance, aussi jolie que les mannequins qu’elle photographie, pense Claire. Elle est fougueuse, toujours en mouvement, ses grands yeux verts constamment à la recherche de l’image inédite, de l’angle de vue original. Claire admire beaucoup l’élégance et le talent de sa mère.

Jean-Michel, son père, est lui aussi très vif, très grand, très beau. Il exerce avec passion son métier de journaliste. Il est grand reporter et se retrouve sur tous les fronts, tous les points chauds de la planète. Il travaille pour l’Agence France Presse. Ils se sont rencontrés, Mathilde et lui, à l’école de journalisme. C’est Mathilde qui a changé en cours de route pour la photographie et surtout la photo de mode. On dit de Mathilde Ramon-Laforêt qu’elle a un œil, ses photos font régulièrement la couverture de magazines, même à l’international. Jean-Michel et elle voyagent tout le temps ; ils se retrouvent pendant leurs déplacements professionnels chaque fois qu’ils le peuvent, ils essayent de concilier leur amour et leur métier.

Claire les admire, mais elle ne leur ressemble pas, aussi silencieuse qu’ils sont causants, volubiles, passionnés. Son frère, Sébastien, a quatre ans de plus qu’elle, il suit les traces de leurs parents : à dix-neuf ans, il est à Sciences Po, décidé à être journaliste plus tard, lui aussi, passionné comme leur père par l’actualité, l’économie et la politique. Au milieu de son exubérante famille, Claire se sent comme le vilain petit canard, discrète, presque effacée, mais nourrissant des pensées tumultueuses et cachées. Quand elle est dans sa chambre, la porte soigneusement fermée, Claire prend ses crayons, ses pastels ou ses pinceaux et elle dessine ou, plus rarement, elle peint. C’est avec ses crayons ou ses pastels qu’elle s’exprime le mieux ; sous ses doigts, elle fait naître les mondes qui vivent dans sa tête.

Claire ne le sait pas, elle ne s’en rend pas compte, mais elle est belle, mystérieuse et farouche. Elle repousse ses longs cheveux châtains négligemment vers l’arrière, ses longs doigts en guise de peigne. Elle a une beauté sauvage et pure, un fin sourire, de grands yeux clairs et profonds, comme ceux de sa grand-mère maternelle

Luce, qu’elle adore. Mais elle ne sait rien de tout ça…

Cette année, à quinze ans, elle entre en première littéraire au Lycée Pierre de Fermat à Toulouse. Elle est en avance sur son âge, elle a toujours eu d’excellentes notes, mais elle ne s’en soucie pas du tout. C’est même plutôt un inconvénient, car cela l’isole des autres élèves, qui l’envient ou la tiennent à l’écart. En classe, tout en rêvassant, elle écoute d’une oreille et elle retient facilement les paroles des profs. Faut dire qu’ils répètent trop souvent la même chose, pour ceux qui n’ont pas compris ou pas écouté. Pour Claire, c’est pareil : écouter ou comprendre, regarder ou dessiner. Dès qu’elle s’ennuie, elle dessine en marge de ses cahiers des regards, des sourires, des mondes imaginaires.

Claire vient d’arriver à Toulouse. C’est elle qui a demandé à ses parents s’ils pouvaient déménager pour se rapprocher de sa grand-mère maternelle, Luce, qui vient de perdre son mari d’un douloureux cancer.

— Mam’, Pa’, vous êtes tout le temps partis, Sébastien vient de rentrer à Sciences Po, alors moi, je serai tout le temps toute seule et comme mamie aussi est toute seule maintenant…

Claire n’a pas trop besoin d’argumenter, ses parents sont vite tombés d’accord ; de toute façon, ils ne travaillent pas sur Paris, mais autour du globe ! Jean-Michel a alors conclu :

— D’accord Claire. Nous allons nous installer à Toulouse. Ta grand-mère en sera si heureuse, et puis ta mère et moi serons soulagés de ne pas te savoir toute seule maintenant que ton frère est étudiant et interne.

Le jour de la rentrée au lycée, Claire se fait remarquer, bien sûr. Elle est nouvelle. Beaucoup se connaissent depuis le collège. On lui jette des regards furtifs. Elle ne se mêle à aucun groupe. Dans la salle de classe, elle se glisse silencieusement à un banc. Le premier cours est un cours de français. Madame Mayer, leur prof principale, leur fait remplir les traditionnelles fiches après s’être présentée. Les fiches ramassées, Madame Mayer enchaîne tout de suite sur le premier cours. Elle demande à la classe :

— Vous connaissez tous Sartre, non ? Qui a lu « Les Mots » ?

Machinalement, Claire lève la main. Puis elle se rend compte qu’elle est la seule à avoir levé la main ! Aussitôt, l’attention des autres élèves se porte vers elle. La prof s’adresse à Claire :

« Vous vous appelez comment mademoiselle…

— Claire Laforêt, articule-t-elle doucement, un peu gênée d’être le point de mire.

— Ah oui, je vois votre fiche, vous êtes nouvelle. Vous venez de quel lycée ?

— De Paris.

— Ah très bien mademoiselle. » Puis, s’adressant au reste de la classe, Madame Mayer ajoute maladroitement :

— Il faudra suivre l’exemple de Mademoiselle Laforêt ! D’ailleurs, je vois sur sa fiche qu’elle a quinze ans, elle est plus jeune que la plupart d’entre vous ! Je vous donne comme premier travail la lecture des « Mots », et dans quinze jours, nous commencerons les exposés sur les différents thèmes du livre. »

Au moment où leur prof a dit son âge aux autres, Claire a ressenti ce frémissement envers elle qu’elle connaît bien et qu’elle redoute : une sorte de jalousie ou de mise à l’écart. On la regarde différemment et Claire a beau se taire, se faire discrète, il y a toujours un moment où on s’aperçoit qu’elle ne ressemble pas tout à fait aux autres. Là, c’est réussi ! À peine arrivée, sans le vouloir, elle s’est fait remarquer ! Claire préfère se taire et écouter, elle déteste se faire remarquer ou jalouser.

À l’intercours, sa voisine, une jolie jeune fille brune, se tourne vers Claire et se présente avec un franc sourire :

— Dis donc Claire ! Tu l’as impressionnée Mayer ! Moi qui la connais, je peux te dire qu’elle n’est pas commode d’habitude !Bravo à toi ! Au fait, moi, c’est Juliette !

— Merci, Juliette, pour ce que tu me dis, murmure Claire.

— Tu viens de Paris ? ajoute Juliette. Nina, ma sœur, y fait ses études de musique au CNSM, un conservatoire supérieur de musique.

— C’est marrant ! Mon frère aussi est étudiant à Paris ! Lui, il fait Sciences Po, il veut être journaliste comme mon père.

— Ma sœur, elle, veut devenir chef d’orchestre.

— C’est génial, dis donc !

Grâce à ce petit échange, Claire se sent un peu rassurée. Juliette a l’air très ouverte, nature et spontanée. Claire se sent accueillie. À la récré, elles continuent leur conversation. Juliette lui apprend qu’elle est cavalière et qu’elle joue de la flûte ; elle lui parle aussi d’Éric, son copain, musicien lui aussi, mais plus âgé qu’elle, en prépa au lycée.

— Je te le présenterai, dit Juliette. Il est génial tu verras. Il joue dans un groupe de rock : les Blue Cats. De temps en temps, ils font des concerts au lycée. »

Juliette est une fille vraiment sympa et enthousiaste. Elle a eu l’air déçue quand Claire lui a dit qu’elle est externe. Claire a préféré s’inscrire comme externe plutôt que demi-pensionnaire pour pouvoir aller déjeuner avec Luce, sa grand-mère, ou se balader sur les bords de la Garonne en croquant une pomme et en rêvassant…

Chapitre 2

Le concours de dessin

La rentrée des classes se passe plutôt bien : Claire se sent assez anonyme pour être tranquille. Il n’y a qu’en français qu’elle s’est fait repérer dès le premier cours. Depuis ce jour, Madame Mayer l’interroge souvent, même si Claire ne lève pas la main. Cette prof aime que Claire lui donne ses impressions, ce qu’elle fait avec plaisir, car Mayer est vraiment intéressante et motivante. Juliette et Claire ont bien sympathisé ; Juliette lui sert de guide dans tout le lycée. Claire aime être avec Juliette, toujours drôle et gaie. Elles vont bien ensemble toutes les deux : Claire, douce et réservée, Juliette et ses grands rires joyeux. Elle lui présente très vite son ami Éric, grand, une carrure de rugbyman, les cheveux bouclés, la bouche boudeuse et le regard perçant. Mais, sans trop savoir pourquoi, Claire ressent un malaise devant Éric. Il ne correspond pas à Juliette : la spontanéité de son amie ne ressemble pas aux airs supérieurs d’Éric. Claire le trouve froid, ses beaux yeux semblent trompeurs. Elle ne dit rien à Juliette qui est très amoureuse et très admirative. Claire finit par se dire que peut-être elle a une fausse impression, qu’il faudrait qu’elle connaisse mieux Éric pour l’apprécier.

Avant les vacances de Toussaint, un concours de dessin est organisé au lycée par Caroline Bandol, leur jeune prof d’arts plastiques. Le sujet est large : l’animal. Il y a trois catégories : crayon, fusain et encre de Chine. Claire s’inscrit dans la catégorie « encre de Chine ». Les épreuves du concours ont lieu le samedi matin avant la sortie. Les concurrents ont trois heures devant eux pour faire leur dessin. Claire réfléchit bien à son sujet. Puis, elle ne perd pas de temps. Elle dessine quelques esquisses au crayon sur du papier brouillon, puis se lance directement sur la feuille à rendre.

Elle dessine d’abord un monde végétal, emprisonné sous une épaisse couche de verre. Au centre du dessin, elle figure une brisure dans le verre par laquelle s’est échappé l’animal que Claire veut représenter : un oiseau libre, volant dans un ciel dégagé de ce monde sous verre. Un des grands intérêts du dessin, c’est cette interrogation : quel est le monde réel, quel est le monde imaginaire ? Celui sous verre ou le ciel libre ? Les traits du dessin sont à la fois sobres et expressifs. On peut presque entendre les ailes de l’oiseau fendre l’air. Claire signe de ses initiales dans le coin gauche du dessin. Le surveillant vient lui demander de lui expliquer son dessin. Il l’a observée pendant qu’elle dessinait, mais, comme il voyait à l’envers, il n’a pas compris le sens du dessin. Claire lui explique, celui-ci paraît impressionné.

Après les vacances, en cours, Caroline Bandol annonce les résultats du concours. Elle commence par remercier les élèves pour leur forte participation à ce projet, puis elle donne le palmarès. Dans la catégorie encre de Chine, c’est Claire qui a obtenu la meilleure note pour tout le lycée ! Les dessins des lauréats seront affichés dans la salle d’exposition du CDI. Les regards des élèves se tournent vers Claire : elle entend des murmures « encore Laforêt ! » Une fois que Caroline Bandol a montré à la classe le dessin de Claire, Juliette est enthousiaste :

— Claire ! C’est magnifique ! Tu pourrais être dessinatrice ou peintre ! Tu as vraiment du talent !

Claire hausse légèrement les épaules, puis répond à Juliette, pour elle sa première vraie amie :

— Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que j’adore dessiner.

— Tu me montreras d’autres dessins que tu as faits ?

— D’accord, quand tu viendras chez moi.

Le jour même des résultats, elles vont ensemble voir l’exposition au CDI. Cette exposition réunit les dessins des lauréats du concours organisé par Caroline Bandol et des photographies prises par les membres du Club Photo du Lycée. Parmi les dessins primés, Claire remarque un dessin au fusain très intéressant : un chat à l’affût dans un jardin, prêt à bondir sur un oiseau. Le dessinateur a vraiment saisi toute la rapidité et la beauté cruelle de cet instant. Claire regarde la signature : Victor Adelin. Juliette le connaît :

— Victor ? C’est un ami d’Éric. Il est en terminale. Il fait partie des Blue Cats. Il est chanteur et auteur-compositeur. Je ne savais pas qu’il dessinait aussi bien.

Claire reste songeuse devant ce dessin, se demandant à quoi peut ressembler le garçon capable de représenter si bien la dureté du monde animal…

Chapitre 3

Rencontres

Puisque la rentrée de Claire s’est bien passée, Mathilde et Jean-Michel sont rassurés pour leur fille, surtout depuis qu’ils ont rencontré Juliette. Elle est venue chez eux pour la première fois quand Claire a manqué le lycée pendant trois jours, à cause d’une mauvaise bronchite. Juliette est venue lui apporter les photocopies des cours à rattraper.

Voilà Juliette dans le refuge de Claire ! Une vaste pièce très ensoleillée, aux murs tendus de paille de riz ocre. Juliette est sidérée devant tous les rayonnages pleins de livres, les nombreux cartons à dessins, les toiles posées dans un coin, même pas accrochées, les pots de crayons, les tubes de peinture.

— Dis donc Claire ! On se croirait carrément dans l’atelier d’un peintre ! s’exclame Juliette avec enthousiasme. Claire esquisse un joli sourire timide, sans répondre. Mathilde, très contente de rencontrer une amie de Claire, plus exactement heureuse de voir que sa fille a enfin trouvé une vraie amie, propose aux filles de leur apporter un goûter, comme si elles étaient encore en primaire ! Elle frappe, puis elle dit en passant la tête à la porte de la chambre :

— Je sais que vous êtes grandes, les filles, mais ça vous dirait un thé et du pain perdu brioché pour goûter ?

— Oui, merci, c’est très gentil, répond Juliette. C’est marrant, car c’est le même goûter que me prépare ma mère depuis que je suis petite !

— Eh bien, tu vois, c’est un signe ! conclut Mathilde en souriant.

Claire demeure très silencieuse à côté de Juliette, mais son silence et l’enthousiasme de Juliette s’accordent bien, comme les deux faces d’une même médaille. Ni l’une ni l’autre ne parle pour ne rien dire. Elles sont en confiance. C’est pourquoi, après Mathilde puis Jean-Michel, Claire décide de présenter Juliette à Luce, sa grand-mère bien-aimée. Un mercredi midi, après les cours, elles montent toutes les deux à l’appartement de la grand-mère de Claire, situé au bord de la Garonne, non loin du Conservatoire de Musique. Juliette, en passant devant le bâtiment, parle de sa sœur Nina :

— Cela me rappelle plein de souvenirs ce quartier ! Combien de fois je suis venue écouter Nina à ses auditions de piano, puis de percussions. Et quand elle a joué les Nuits blanches d’Olivier ; et quand elle a dirigé sa propre composition l’année de son départ pour Paris…

— Ne sois pas triste, ma Juju ! » répond Claire, qui reprend parfois affectueusement le vieux surnom de son amie.

Heureusement, elles arrivent chez Luce Ramon, et la pointe de nostalgie de Juliette s’envole vite devant la chaleur de cette vieille dame. Luce a des cheveux blancs mousseux coupés court et un regard très clair qui rappelle étrangement celui de sa petite fille.

Dans l’appartement réchauffé de tapis et de tentures colorées, devant le piano droit noir, Luce se tourne vers Juliette :

— Tu vois, tu pourras amener ta flûte un jour si tu veux. Pendant qu’on fera un peu de musique, Claire fera notre portrait au fusain ! La jeune fille et la vieille dame dans le salon de musique.

Juliette rit, et Claire aussi, plus détendue chez sa grand-mère que chez elle avec ses parents, note Juliette. Petit à petit, Juliette et Claire deviennent de plus en plus proches, même si Claire ne parle pas de ses sentiments les plus profonds. Ce n’est pas par dissimulation ni par manque de confiance envers Juliette. Non, elle ne peut pas parler d’elle autrement que dans ses dessins ou ses devoirs de français, d’une façon un peu détournée, sans jamais révéler totalement la profondeur de ses émotions : la partie visible de sa sensibilité n’en montre pas toute l’intensité, comme ce qu’on voit d’un iceberg ne révèle pas tous les dangers potentiels aux navigateurs.

Ainsi, Claire n’a pas dit à Juliette qu’elle aimerait rencontrer Victor Adelin, le jeune homme dont le dessin l’a frappée à l’exposition. Au début, c’est juste une rêverie autour de ce nom, puis elle l’a aperçu dans les couloirs du lycée, mis un visage sur son nom ; alors, quelque chose a commencé à naître en elle, sans qu’elle ne sache vraiment ni comment ni pourquoi. Qui se cache derrière ce prénom, ce visage ? Qui est Victor ?

Chapitre 4

L’amour muet

Victor Adelin est beau, ténébreux, grand, les cheveux bouclés, un peu fous, en broussaille comme ceux de Claire. Il porte des jeans délavés et toujours un long pardessus noir. Ses mains sont longues, son sourire à fossettes. Des yeux dont Claire n’est pas encore arrivée à saisir la couleur. Sans que personne ne les ait présentés, il y a eu comme une reconnaissance étrange entre Claire et Victor. Ils ont commencé à se sourire quand ils se croisaient dans les couloirs, puis à se dire bonjour quand ils étaient seuls l’un en face de l’autre. Même quand Victor est avec ses copains, si Claire passe dans la cour, il se retourne vers elle, comme attiré, et lui jette un sourire discret. Leur manège est encore plus incroyable : par exemple, quand Claire est à la fenêtre de sa salle de cours au deuxième étage et qu’elle regarde en bas dans la cour, à tous les coups quand il est dans la cour, Victor lève les yeux vers elle et leurs deux regards se croisent. Juliette finit par s’apercevoir de ce phénomène :

— Ça y est, vous avez fait connaissance avec Victor ?

— Non, répond Claire laconiquement.

— Eh bien c’est bizarre quand même, il y a quelque chose entre vous, sinon vous ne vous diriez pas bonjour sans vous connaître ! Il y a un feeling, c’est clair !

Juliette décide de prendre les choses en main et d’organiser une fête pour que Claire et Victor fassent vraiment connaissance. Mais avant même qu’elle mette en place son projet, une occasion idéale se présente. Les Blue Cats