Clap de fin à Guerlesquin - Michel Courat - E-Book

Clap de fin à Guerlesquin E-Book

Michel Courat

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Beschreibung

« La famille de France Mérignac, actrice qui a marqué d’une empreinte majeure le cinéma et le théâtre français depuis plusieurs décennies, a la tristesse de vous annoncer son décès brutal survenu pendant son sommeil. »

Un communiqué qui laisse songeuse LSD. Comment son amie a-t-elle pu disparaître de mort naturelle dans une chambre entièrement close de l’intérieur, alors que moins de vingt-quatre heures auparavant elle lui exprimait ses inquiétudes pour sa vie ? Pourquoi lui aurait-elle demandé de mener sa propre enquête si elle venait à mourir de mort brutale ou suspecte ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Courat - Amoureux de la Bretagne depuis toujours, il y a exercé comme vétérinaire – dans le Trégor – durant une quinzaine d’années avant de partir s’occuper de la protection des animaux dans les Cornouailles anglaises pendant neuf ans. De 2008 à 2016 il a travaillé à Bruxelles comme expert en bien-être animal pour une ONG européenne. Ensuite, il a apporté son expérience au sein de l’OABA (Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir) pendant six ans, avant de couler maintenant une paisible retraite à Locquirec.

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Seitenzahl: 319

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Le blog de l’auteur : www.michelcourat.fr Groupe Facebook : Laure Saint Donge

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

AVANT-PROPOS

La saga des aventures de LSD commence en 2006 ; le présent ouvrage, XXVIe de la série se déroule quelques années après, sans plus de précisions. Toute allusion à l’époque actuelle n’est due qu’à l’esprit facétieux de l’auteur.

À Raymonde Herrou, qui faisait l’unanimité tant par sa gentillesse que par son courage et son goût de la fête.

« Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue. »

Albert Einstein

« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »

Albert Einstein

REMERCIEMENTS :

– Café Chez Tilly, Locquirec

– Champagne Denizon, Verneuil

– EI Agence Dafniet informatique, Guimaëc

– Gendarmerie de Plouigneau

– Hôtel Restaurant des Monts d’Arrée, Guerlesquin

– Le P’tit Marché, Locquirec

– Mairie de Guerlesquin

– Office de tourisme de Guerlesquin

– Restaurant Bargueden, Guerlesquin

– Restaurant Bécassine, Plounévez-Moëdec

I

Laure Saint-Donge parcourt le mail pour la énième fois. À la première lecture elle avait cru à un courrier indésirable passé au travers des filtres chargés de le détecter. Ensuite elle avait sérieusement douté de la véracité de son origine et de sa signataire. Pourtant, malgré cette impression initiale, elle avait lu et relu le texte, et peu à peu des souvenirs étaient revenus à la surface et avaient modifié son jugement. Persuadée maintenant que ce courriel n’est pas une blague, elle l’analyse avec des yeux neufs, tout en caressant doucement du dos de ses doigts la vilaine cicatrice qui creuse sa joue droite depuis plus de dix ans. Un signe de trouble émotionnel qu’elle réitère chaque fois qu’une situation complexe ou intrigante se présente. Sur l’écran intime de ses rétines, elle revoit la silhouette de celle qui a signé ce courrier. Grande, les cheveux blonds retombant sur les épaules, des traits fins soulignant avec délicatesse un visage superbe et un sourire enchanteur, France Mérignac l’avait subjuguée dès leur première rencontre. Cela se passait en marge du Festival de Deauville où Laure était invitée et où l’actrice venait présenter le dernier de ses soixante-quinze films, tourné avec un réalisateur anglais. Par la suite LSD l’avait retrouvée plusieurs fois, notamment à l’occasion de manifestations pour la cause animale que toutes deux défendaient ardemment. Même si la comédienne avait presque un quart de siècle de plus qu’elle, une complicité s’était nouée progressivement entre les deux femmes, unies par la volonté de prendre intelligemment la défense des animaux qui partagent notre environnement. Elles s’étaient revues à diverses reprises lors de campagnes très médiatisées, toujours pour des causes similaires. Et si, depuis deux ou trois ans, elles n’avaient pas manifesté ensemble elles étaient quand même restées en contact. Puis les SMS ou coups de téléphone s’étaient espacés… jusqu’à aujourd’hui. Et ce message plus qu’étonnant :

« Chère Laure,

Cela fait maintenant quelque temps que la vie nous a séparées. Mais je ne vous ai pas oubliée, loin de là. Les tournages qui s’enchaînent, les voyages, les invitations à travers le monde, et une vie privée préservée difficilement, cela s’avère plus que suffisant pour négliger les vraies amies. Soyez sûre pourtant que vous restez à jamais dans mon cœur, malgré le temps passé et la distance qui nous sépare. Ou plutôt nous séparait…

En effet j’ai décidé, après plus de quarante ans de carrière, de prendre du recul. J’ai acheté une vieille maison à Guerlesquin et je l’ai restaurée à mon goût, tout en l’agrandissant pour y accueillir mes proches. J’ai découvert par hasard vos livres au supermarché local. Puisque vous habitez à proximité, serait-il possible qu’on se rencontre rapidement, dans un endroit “neutre” de préférence ?

Merci de me recontacter sur mon portable, un smartphone prépayé dont vous seule connaîtrez le numéro : 06 04 xx xx x5.

J’ai peur pour ma vie. J’ai pleine confiance en vous et je suis certaine que vous pourrez m’aider.

Je vous en prie, ne tardez pas. ET SURTOUT N’EN PARLEZ À PERSONNE.

Avec toute mon affectueuse amitié,

France Mérignac »

*

Assise sur son fauteuil relax, bien installée dans la véranda, avec le feu qui ronronne dans le salon, Laure regarde la mer. Plus exactement ses yeux suivent les évolutions des kitesurfers qui s’éclatent dans la baie de Locquirec, mais ses cellules Breizh voguent ailleurs, sur un océan au-dessus duquel flotte l’ombre de l’actrice de cinéma et de théâtre que tout le monde s’arrache. LSD sait qu’il lui faut du repos, après ces semaines plus qu’éprouvantes*. Alors, est-il raisonnable dans son état de s’embarquer dans une affaire qui semble particulièrement alambiquée, et qui, en prime, concerne au premier plan une mégastar du cinéma français ? La réponse serait forcément négative pour une femme ordinaire. Mais Laure appartient-elle à cette catégorie ? Non, évidemment ! Elle n’hésite pas longtemps, et saisit son téléphone.

*

Le soir même, elle retrouve ses plus chers amis dans la longère d’Isabelle à Lanvellec, non loin du château de Rosanbo. Pas de sangliers en vue, ils peuvent siroter en toute tranquillité leur bouteille de champagne, Denizon comme il se doit, cuvée Sélection, le petit grain de douce folie de la célèbre cave de Verneuil. Devant le canapé et le fauteuil où ils sont assis, d’énormes bûches crépitent dans la grande cheminée tout en vieilles pierres. Bruxelles, toujours placide, est allongé à plat ventre sur le petit tapis où viennent mourir épisodiquement quelques escarbilles inoffensives.

— Tu as l’air absente ? Ça va ? demande Isabelle. On dirait que tu as vu un fantôme ?

Un timide sourire déforme le visage de Laure, dont la joue droite dessine toujours une grimace quand elle plisse ses lèvres.

— Non, tout va bien. Je pensais à un coup de fil que j’ai donné tout à l’heure, c’est tout.

— À Hugues ? Ou à ton bel avocat ? demande Tanguy.

Laure ne peut s’empêcher de rire franchement, en se fichant allègrement de l’aspect que prend son visage. Ses amis la connaissent trop bien, et n’y prêtent même plus attention.

— Décidément vous ne pensez qu’à mon cul ! Et si vous vous occupiez un peu du vôtre ?

— Eh, Laure ! Camembert ! fait Tanguy en joignant le geste à la parole.

Note à l’attention des jeunes générations : il s’agit d’une ellipse de la phrase « Ferme ta boîte à camembert ! » Autrement dit : « Il me siérait que vous fassiez silence. »

Et il reprend :

— Je te signale qu’on a été auprès de toi pendant toutes ces semaines d’emmerdes, alors excuse-nous de nous inquiéter de ta situation !

— Tu as raison, mon Tanguy. Je vous dois la vérité, toute la vérité, ou presque…

— Pardon ! s’indigne Isabelle. Tu ne vas pas tout nous dire ?

— J’ai droit à mon jardin secret, non ? Que vous soyez mes meilleurs amis ou pas ! Hugues est touchant, et il continue de m’envoyer des messages qui se veulent tendres trois ou quatre fois par jour, mais je ne réponds pas. Je dirais juste que cela ne me laisse pas indifférente. De là à effacer la grosse connerie qu’il a faite et les saloperies qu’il m’a dites il y a un grand fossé, un énorme “gap” comme on ne dit pas à l’Académie française ! J’ai encore besoin de réfléchir, le temps qu’il faudra…

— En tout cas, je peux te confirmer que la préparatrice a quitté l’officine. J’ai entendu dire qu’elle était partie à la pharmacie de Guimaëc, précise Tanguy.

— Et ton avocat tu l’as revu ?

— Stéfane – avec un f – Mériadec ? Sa carte est toujours bien en évidence sur mon meuble télé. Je la regarde régulièrement.

— Donc si je comprends bien, tu n’as pris aucune décision ? demande Isabelle.

— Je me laisse le temps de la réflexion. Et j’avoue qu’aujourd’hui, je n’exclus rien. Même Mélanie me fait du pied depuis des mois, et je la trouve très sympathique, cette gendarme…

— Ne me dis pas que tu es prête à changer de bord ? semble s’indigner Tanguy, qui connaît bien la commandante de la section de recherches de la gendarmerie de Rennes.

— Je te signale que l’un n’empêche pas l’autre… Sur un bateau tu as bien un côté bâbord et un tribord, ça ne l’empêche pas de flotter !

Isabelle, à ces mots, éclate de rire :

— Tu ne vois pas, chéri, qu’elle nous fait marcher ?

Laure, en guise de réponse, se contente d’un « Qui sait ? » énigmatique qui plonge la miniassemblée dans un étrange silence. L’espace de quelques secondes, on n’entend plus que la flambée qui crépite accompagnée par les ronflements de Bruxelles, ce curieux mélange de cavalier king-charles et de jack russell.

— Bon ! Isa ! Et cette choucroute, elle va se manger toute seule ?

*

Guerlesquin, Finistère

Comme endroit discret, difficile de faire mieux. La chapelle Saint-Trémeur à Guerlesquin se tient bien à l’écart des chemins touristiques. Nichée au creux d’un vallon de verdure tout près d’une des sources du Yar – une des rivières les plus importantes de ce coin de Bretagne – le petit édifice attire l’œil par son architecture à la fois simple et complexe, mais surtout par son implantation en pleine nature, loin de toute habitation. Laure y retrouve France Mérignac, déjà à l’abri à l’intérieur, assise face à l’autel. Une longue étreinte entre les deux femmes et elles se rassoient, pour se retrouver face à une curieuse statue polychrome. Un homme décapité, habillé tout en rouge, tenant sa tête entre les mains. Devant l’étonnement de Laure, l’actrice explique :

— J’adore cette petite chapelle, un endroit magique hors du temps présent, que j’ai découvert par hasard lors d’une balade. J’y viens souvent, pour me ressourcer, au propre comme au figuré.

— Et ce personnage curieux, dont la tête nous regarde ?

— Saint-Trémeur, qui porte sa tête après que son père l’a décapité par traîtrise. Mais l’histoire de cet endroit est tellement riche, il me faudrait trop de temps pour vous la raconter…

— Vous avez raison ; je ne suis pas là pour faire du tourisme. Votre message m’a inquiétée. Qu’est-ce qui se passe ?

France Mérignac marque une hésitation.

— En fait je ne sais pas si j’ai eu raison de vous contacter. Depuis que je vous ai envoyé le mail, j’ai réfléchi et je me demande si je ne me fais pas des idées.

Laure ne peut s’empêcher d’imaginer Tanguy en train de répondre : « Peut-être que vous vous faites un film ? Quoi de plus normal pour une actrice ! » Pourtant elle garde son sérieux et enchaîne :

— Vous savez, France, je comprends votre réticence à vouloir m’en dire plus, mais je crois que le plus simple, et le plus sage, serait de tout me raconter et de me laisser juger par moi-même. On est amies depuis longtemps et vous savez que tout ce que vous me direz restera strictement entre nous. Alors lancez-vous !

— Laure, vous n’avez pas changé, cela me fait du bien d’entendre quelqu’un qui me parle “cash”. Dans le cinéma et le théâtre, il y a tant de flagorneries, de non-dits, de coups bas, d’arrière-pensées…

— Allez ! Je vous écoute.

— Je vais sans doute vous paraître ridicule, mais je sens planer une menace au-dessus de moi, autour de moi…

— Une menace ? Vous ne vivez pas seule, je présume ? Alors d’où vient ce sentiment ?

— Vous avez certainement lu dans la presse people…

— Ce n’est pas vraiment ma lecture favorite, alors je vous en prie continuez !

Le visage de l’actrice s’est éclairci d’un léger sourire :

— Je ne vous en blâmerais pas ! Pour faire court, je suis mariée depuis quinze ans avec un homme plus jeune que moi, Guillaume Mouret, comédien également.

— Et alors ?

France Mérignac met un peu de temps à répondre.

— Je connais Guillaume depuis longtemps, nous avons tourné plusieurs films ensemble, joué au théâtre, il est absolument adorable avec moi, mais…

— Vous avez l’impression qu’il se montre moins présent, moins amoureux qu’avant ?

— C’est plus que ça. Bien plus. Avant de continuer, je dois vous expliquer quelque chose. Ma maison n’est pas très loin d’ici – je suis même venue à pied – c’est une vielle ferme que j’ai complètement rénovée, et j’ai fait rajouter une deuxième partie résolument moderne, beaucoup plus lumineuse.

— Du moment que vous avez eu le permis de construire, quelle importance cela a-t-il ?

— J’y viens. Comme la maison est vaste et confortable, je peux accueillir une dizaine de personnes à la fois.

Des préliminaires qui laissent Laure sur sa faim. L’actrice continue :

— Guillaume et moi nous préparons une pièce de théâtre que nous devons jouer dans deux mois, et j’ai eu envie de faire les premières lectures et répétitions ici, loin de Paris et de ses sollicitations permanentes. J’accueille donc les deux autres comédiens de la pièce, Manon Carlin et Pierre Martel. J’ai aussi ma demi-sœur – je l’appelle ainsi, mais en fait c’est ma secrétaire – Lucia Gianoli – et Thomas Langlois, le metteur en scène. Et pour m’aider quand je suis à Guerlesquin j’ai une sorte de gouvernante, Marie Le Foll, une jeune femme adorable que j’ai rencontrée par hasard, un jour où je me promenais le long de l’étang du Guic. Hier mon agent, Olivier Schmitt, est arrivé. Mais lui ne doit rester que deux jours, le temps de discuter un contrat.

— Eh bien ! C’est parfait ! Avec tout ce monde, vous me semblez très bien entourée !

— Apparemment oui. Nous travaillons surtout le matin et en fin d’après-midi et le reste du temps on fait ce qu’on veut. On va se balader, on profite de la piscine, on explore la région, on va faire des courses au bourg…

— Cela me paraît une vie idéale, pas une source d’inquiétude.

— Vous avez sans doute raison. Pourtant je ne sais comment le dire… je ressens des mauvaises ondes. J’ai en permanence le sentiment qu’un danger imminent plane autour de moi. Difficile à expliquer… J’ai l’impression qu’on murmure dans mon dos, comme si on complotait ; parfois on se tait brusquement quand j’entre dans une pièce, ou on trouve des excuses pour éviter de se retrouver seule avec moi. J’ai du mal à l’exprimer clairement : pourquoi je perçois une atmosphère hostile alors que tout le monde se montre adorable avec moi ?

Les yeux plongés dans ceux de son amie comédienne, Laure essaie de jauger son degré de lucidité. Ou plutôt d’estimer si elle est en pleine possession de ses moyens ou non. Les clichés ont la vie dure, elle ne peut s’empêcher de penser à toutes ces idées reçues qui entourent les milieux artistiques et leurs addictions : entre alcool, cocaïne, héroïne, drogues de synthèse et autres saloperies, vaste choix… Pourtant cette femme, elle croit avoir bien cerné sa personnalité au travers des divers combats qu’elles ont menés côte à côte. Il ne lui faut donc que quelques bribes de secondes pour conclure que son amie ressent vraiment cette étrange menace.

— Vous avez entendu ou vu quelque chose qui pourrait confirmer votre sentiment ?

Un court moment d’hésitation, et la réponse vient.

— Objectivement, non. Tout ce que je vous raconte comporte sûrement une part de subjectivité. J’ai juste surpris divers comportements que je qualifierais d’étranges.

— Et toutes ces “anomalies” viendraient de quelqu’un en particulier ?

— Non ! Et je trouve cela encore plus troublant. Je vous parle simplement d’une impression générale.

— Je comprends. En fait, France, pour être tout à fait honnête, cela me paraît un peu insuffisant pour porter un jugement quelconque, mais admettons. Pourquoi pourrait-on vous en vouloir ?

— Je ne sais pas. Guillaume et moi, nous nous entendons encore bien, mais les feux du grand amour se sont éteints depuis longtemps, et je sais qu’il me trompe régulièrement avec des “jeunettes”. J’envisage même sérieusement de divorcer. Les autres comédiens sont charmants, et même si je ne les connaissais pas intimement avant qu’ils arrivent à Guerlesquin, on s’était déjà croisés sur des tournages. On s’entend très bien, que ce soit quand on travaille ou quand on va se détendre quelque part.

— Et votre agent ?

— Olivier ? Cela fait trente ans qu’il est à mes côtés, on se connaît par cœur ! Il a partagé tous mes succès, m’a soutenu quand ma carrière connaissait des creux et aussi quand je voyais finir une belle aventure. J’ai pleine confiance en lui. Avec Lucia, c’est pareil. On s’est rencontrées sur le tournage d’un film en Italie, elle était script, j’avais besoin d’une secrétaire, elle a tout de suite dit oui et on ne s’est plus quittées depuis près de vingt-cinq ans.

— Tout cela ne m’éclaire pas beaucoup sur cette sourde angoisse qui pèse sur vous… Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider ? Si je viens chez vous, je pense que tout le monde adoptera un comportement différent et cela ne nous avancera pas.

— Vous avez tout à fait raison.

— Donc, qu’attendez-vous de moi ?

— Je sais que ma démarche va vous sembler insensée, mais je sais que je peux avoir confiance en vous. Et que je pourrais compter sur vous… s’il m’arrive quelque chose.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Vous êtes vraiment sûre que vous ne vous inquiétez pas démesurément ?

— Je ne sais pas… je ne sais plus. Des événements récents me laissent supposer qu’on en veut à ma vie, surtout depuis que je suis arrivée à Guerlesquin. Même si je ne veux pas le croire, j’ai déjà pris des mesures pour me protéger, notamment avec mon avocat, mais je ne sais pas si elles seront suffisantes, compte tenu d’un nouvel élément que j’ai appris il y a quelques jours à peine.

— Vous êtes trop mystérieuse… Pouvez-vous m’en dire plus ?

— Non ! Permettez-moi de garder une partie de mon jardin secret…

— D’accord ! Vous faites peut-être un coup de déprime passager, vous travaillez tellement ! Vous avez vu un médecin récemment ?

— Oui, et tout va bien ! Quelques problèmes cardiaques sous contrôle, sinon je me porte comme un charme.

— Bon ! Alors expliquez-moi en détail pourquoi vous m’avez fait venir ?

— Vous allez me trouver idiote…

LSD se contente d’afficher un visage helvétique, en tout cas aussi neutre que possible, attendant la suite.

— Je voudrais que vous me promettiez une chose. Dans la mesure du possible bien entendu.

— Allez-y !

— Voilà… Promettez-moi, si je venais à mourir de manière brutale ou suspecte, de mener votre propre enquête avant que gendarmerie ou police interviennent !

Laure en reste comme au moins trois ronds de far, puisqu’on est en Bretagne. Elle fixe la star devant elle d’un regard étrange, où se mêlent sidération et énervement. La journaliste hésite avant de répondre :

— Excusez-moi, France, mais vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez ? Supposons, je dis bien supposons, que vous soyez réellement menacée, si le pire arrivait il n’y a pas d’autre solution que d’appeler les autorités qui mèneront une enquête officielle. Je n’ai aucun droit, et aucune possibilité, d’intervenir avant elles ! Surtout si vous êtes en tournage à l’autre bout du monde !

— Si le pire devait arriver, quelque chose en moi me dit que ce sera à Guerlesquin, pas ailleurs. C’est pour cela que j’ai déjà pris toutes les dispositions pour que ce soit vous, et vous seule, qui recherchiez la vérité, avant qui que ce soit d’autre. Vous me le promettez ? Je vous en prie, Laure, faites ça pour moi. Ici vous êtes l’unique personne en qui j’ai confiance.

Le tout dit avec une désarmante sincérité et un petit trémolo dans la voix. Sans oublier les yeux implorants, bien sûr. De longues secondes s’écoulent. Laure ne quitte pas les yeux de France Mérignac. Avec ses talents de comédienne, comment déceler le vrai du faux, la part de vérité de celle de fabulation ou de peur exagérée ? LSD, intérieurement, pèse le pour et le contre avant de lâcher :

— France, je ne crois pas que vous couriez le moindre risque, mais parce que c’est vous, parce que nous partageons tant de valeurs communes, et en souvenir de tous les combats menés ensemble, je vous le promets.

*

Laure se retrouve sur la D42, direction Plestin et Locquirec, plongée dans ses songes. Autant cela lui a fait plaisir de revoir celle qui était à la fois sa compagne de lutte, une star et presque une amie, autant cette inquiétude sans fondement tangible la laisse perplexe. Elle connaît bien le tempérament de France Mérignac, et la voir dans un tel état d’esprit, proche de la paranoïa, ne manque pas de la surprendre. Elle essaie de se rassurer, en se disant que la comédienne doit éprouver une forme de trac insidieuse qui rejaillit sur ses émotions personnelles, mais elle n’arrive pas à s’en convaincre vraiment. Elle passe la N12, Plouégat-Moysan, et l’étroit pont qui enjambe la voie ferrée, les kilomètres défilent et elle sent monter en elle une sensation nouvelle. Le regard de l’actrice l’a profondément troublée : on pouvait y lire une forme de détresse, une angoisse profonde, et, plus pénible encore pour LSD, un sentiment évident de déception. Celui de n’être pas vraiment crue par celle qui pouvait se vanter d’avoir résolu autant d’affaires difficiles. Quelques minutes à peine, et elle remise toutes ses interrogations dans la soute à oublis provisoires de son cerveau. Je sais l’expression peut surprendre, mais avec Laure tout est possible. Elle vient d’entrer dans le village de Trémel, et la vitesse extrêmement limitée, entre les ralentisseurs, panneaux routiers, et autres signaux lumineux, lui laisse de nombreuses secondes pour apercevoir l’officine d’Hugues, et la maison où ils ont vécu tant de moments de bonheur. Instinct mystérieux de la gent canine, Bruxelles, qui dormait paisiblement sur le plancher, s’est levé d’un bond, pour sauter sur le siège passager, juste au moment où la voiture passait devant l’immense vitrine. Les deux pattes appuyées sur la vitre, il lance des aboiements déchirants que Laure perçoit comme autant d’interpellations : « Mais pourquoi tu ne t’arrêtes pas ? On est chez nous, non ? Et je veux revoir Pomponnette ! » Les yeux embués, Laure ne détourne même pas la tête, laissant son chien manifester son incompréhension encore plusieurs minutes. Mais au fond d’elle-même, cette réaction inattendue de Bruxelles, qui était resté silencieux lors du voyage aller ne la laisse pas indifférente. Euphémisme.

*

— Alors, ma chérie, cette balade ? Pas trop froid ? demande une voix grave, charmeuse, semée de quelques intonations presque sensuelles.

Le temps d’enlever parka, écharpe et bonnet, et France Mérignac se tourne vers son mari, un grand sourire aux lèvres.

— Un petit froid sec, pas de chasseurs, encore pas mal de feuilles sur les arbres, cette odeur de sous-bois humide, ça m’a vraiment fait du bien. Je suis allée jusqu’à la petite chapelle si curieuse, tu sais, Saint-Trémeur. J’adore cet endroit. Tu aurais dû venir !

Et elle l’embrasse chastement sur la bouche, provoquant un léger sursaut chez Guillaume Mouret.

— Tes lèvres sont gelées. Brrr ! Je sais que tu es tombée amoureuse de la Bretagne et de ce havre de paix au milieu de nulle part en particulier, mais tu sais aussi que moi je préfère la chaleur et le soleil, même si je ne suis pas contre trois petites semaines aux sports d’hiver.

— Tu exagères ! Toi et moi on a assez bourlingué à travers la France et le monde, et on a plus souvent crevé de chaud que de froid. Dis plutôt que tu n’aimes pas marcher, hypocrite ! Et fainéant ! répond-elle en souriant.

— Désolé, votre honneur, mais pendant que tu vadrouillais je me suis tapé une heure de musculation avec Pierre, et après, vingt longueurs de piscine. Avant un peu de sauna. Alors, si tu appelles cela de la fainéantise !

Et ils rient tous les deux de bon cœur, avant que France ajoute :

— Tu vois que j’ai eu raison de me battre pour agrandir la maison ! En attendant je me prendrais quand même bien un café. Marie !

Surgissant de sa cuisine, avec son tablier noir noué autour de la taille, Marie Le Foll arbore un grand sourire.

Malgré son physique qui ne la qualifierait pas directement pour l’élection de miss Bretagne, Marie Le Foll – sa gouvernante, comme la qualifie pompeusement France Mérignac – n’est pas dénuée de charme, en grande partie grâce à son sourire et à sa bonne humeur quasi permanente.

— Madame m’a appelée ?

— Oui ! Vous pourriez nous apporter deux cafés au salon, s’il vous plaît, avec quelques petits palets bretons ?

— Tout de suite, Madame.

Et pendant que Marie retourne dans son royaume culinaire, France Mérignac demande :

— Où sont les autres ?

— Ils sont partis “en ville”. On est lundi, c’est le marché. Et après je crois qu’ils vont se balader un peu, faire les boutiques, et sans doute manger au restaurant. En tout cas, Tom a été clair, il veut reprendre la lecture à 16 heures pile. Tu veux qu’on les rejoigne ?

— Tu es gentil, mais je suis tellement bien dans cette maison. Je me sens comme une chenille dans son cocon.

Des propos que Laure aurait bien du mal à comprendre…

*

La nuit est tombée sur Locquirec, et Laure a chassé la rencontre de ce matin de son esprit. Elle adore France, mais son inquiétude démesurée l’a énormément surprise. Elle a donc estimé que ce comportement constituait la conséquence de l’épuisement physique et surtout mental qui guette toutes les vedettes internationales du show-business. Elle range donc leur conversation dans sa boîte à neurones, section “Intérêt négligeable”. Assise dans la véranda, elle continue ses recherches pour son prochain article, une dénonciation du transport d’animaux vivants dans des conditions honteuses. Aussi bien en France que dans le reste du monde. Elle frémit en regardant les derniers rapports d’Animal’s Angels, une des principales organisations non gouvernementales dédiées à la lutte contre cette pratique injustifiable, à l’origine de longues souffrances, et souvent de mortalités pour les êtres vivants transportés.

Bref, elle est plongée dans son dossier, absorbée par son sujet et met quelques secondes à réagir quand l’harmonieuse mélodie de son portable se fait entendre.

Pour une fois ce n’est pas la voix stéréotypée d’un appelant indésirable comme nous les aimons tant, mais une belle voix mâle qui s’exprime :

— Madame Saint-Donge ?

— Oui.

— Stéfane Mériadec, avec un f, vous vous souvenez de moi ?

LSD percute, si j’ose employer ce mot dans ce cas précis, très vite.

— Après notre double rencontre de la dernière fois, ce serait difficile.

Le ton cynique s’empreint vite de colère quand elle ajoute :

— Avec ce que je vous dois, j’ai malheureusement peur de ne jamais vous oublier. En plus, je vous avais demandé de ne pas me rappeler ! Rassurez-vous, j’ai toujours votre carte, on ne sait jamais, je vous téléphonerai peut-être un jour. Bonne fin de journée ! Vous, vous m’avez gâché la mienne…

— Attendez juste une seconde, je vous en prie ! Quand j’étais venu vous voir, vous n’avez rien voulu me dire de précis sur votre état. Mais depuis j’ai appris par diverses sources les terribles conséquences de l’accident, et même si je n’en suis pas responsable pénalement, je m’en veux terriblement, aussi je…

Laure a déjà raccroché, laissant maître Mériadec à son incertitude et à sa déception.

*

À peine 9 heures du matin quand LSD sort de sa douche. Une heure raisonnable puisqu’elle a travaillé jusque tard dans la nuit, ne lui parlez donc pas de grasse matinée. Un bon sommeil réparateur et elle se sent en pleine forme, après un repos dépourvu du moindre rêve contrariant. Nue devant la glace de son dressing, elle regarde avec un plaisir certain sa silhouette qui jour après jour retrouve ses courbes “d’avant”. Seule ombre au tableau : cette vision, personne ne la partage… Hugues ne manquait jamais de lui faire des compliments ou de la caresser avec tendresse quand elle savourait ce moment d’intimité avec lui. Le temps de se maquiller très légèrement, de passer un de ses jeans stone wash qu’elle affectionne, d’enfiler à même la peau un tricot de laine blanc ras du cou, et la voilà prête pour le petit-déjeuner, avant une nouvelle journée consacrée à son article.

Ce beau programme est vite perturbé par la sonnerie de son téléphone.

— Allô ! Madame Saint-Donge ? Guillaume Mouret à l’appareil…

Même si elle a déjà entendu ce nom de la bouche de France Mérignac, entendre “pour de vrai” la voix envoûtante d’un de ses acteurs préférés la transforme, l’espace d’un instant, en midinette. Elle se revoit jeune fille, puis jeune femme, vibrer sous le charme dévastateur du beau jeune premier qu’il était alors, réunissant le sex-appeal empreint de mystère de Sami Frey et la désinvolture charmeuse de Jean-Louis Trintignant. Mais bien vite, ses souvenirs cinématographiques s’estompent, emportés par les terribles mots prononcés par le comédien.

Toujours difficile quand vous parlez à un acteur de démêler la vraie émotion de celle qui est feinte. Pourtant ce qu’il lui dit revêt de tels accents de sincérité qu’il est impossible d’imaginer qu’il puisse interpréter un rôle :

— Il faut que vous veniez tout de suite à Guerlesquin. Un drame est arrivé, ma femme est morte… et elle a laissé un mot avec votre nom et votre numéro sur sa table de chevet, demandant qu’on vous prévienne aussitôt, avant d’appeler qui que ce soit, médecin ou gendarmerie.

— France est morte ? Mais comment c’est arrivé ?

— Je n’en sais rien ! Je suis sous le choc, et je ne comprends rien… Vous connaissiez bien ma femme ?

— Je l’ai vue hier matin. Je la connais depuis longtemps. Mais je vous expliquerai plus tard. Donnez-moi votre adresse, j’arrive. Surtout vous ne touchez à rien. À rien !

* Voir Usage de faux à Saint-Malo, Mystères à l’île de Batz, Crimes brûlés à Lézardrieux, même collection.

II

Cette fois-ci, la traversée du bourg de Trémel se passe sans la moindre émotion, et près de quarante minutes après avoir reçu le coup de fil, Laure s’engouffre dans une petite allée à peine carrossable, entourée de broussailles, d’arbres, et d’arbustes, avec une portion herbue en plein milieu, qui doit caresser sans douceur le bas de caisse de sa Kadjar de location. Trois cents mètres de souffrances pour les amortisseurs, et la voilà face à un grand portail en bois, largement ouvert. Sur la droite, dans le pilastre en granite, une inscription gravée en breton, dont je vous offre la version française : « La maison au milieu des bois ». Impossible de voir la bâtisse, cachée par deux imposants saules pleureurs. LSD roule maintenant sur un revêtement sablonneux, solide et uniforme et a le temps d’admirer sur les côtés de multiples bosquets d’essences variées. Elle fait le tour d’une grande pièce d’eau, entourée d’un gazon impeccablement coupé et se retrouve enfin devant la demeure de la star. Une grande et vieille construction en pierres du pays – sans doute un ancien corps de ferme – avec des volets couleur chocolat et une porte d’entrée toute simple, en bois brut. De chaque côté, deux fenêtres de belle taille, presque carrées, ornementées de petits carreaux. Le bâtiment comporte un étage et au-dessus, des combles visiblement aménagés. Elle ne peut s’empêcher de jeter un œil rapide à droite sur l’immense hangar qui sert de carport. Pas le moment pour elle de faire l’inventaire, mais elle a le temps de repérer au moins une Porsche Carrera, une splendide Morgan, une Audi A4 et quelques berlines dont même l’allume-cigare doit coûter trois mois de salaire d’un employé de l’abattoir local*. Guillaume Mouret l’attend sur le seuil, l’air aussi effondré qu’un building new-yorkais heurté par un Boeing un triste jour de septembre.

Les présentations sont vite faites du côté de l’acteur dont la vie publique et une bonne partie de la vie privée s’étalent dans les journaux spécialisés dans l’emballage des poissons pourris. Cependant pour Laure, expliquer son parcours personnel s’avère plus long, et malgré les quelques minutes passées à détailler l’historique de son amitié avec France Mérignac et de leurs luttes communes pour la défense des animaux, il paraît évident que Guillaume Mouret a du mal à comprendre. Pourquoi cette quadragénaire balafrée, aussi mignonne soit-elle quand on ne regarde que son côté gauche, se substituerait-elle au médecin, aux pompiers ou aux gendarmes ?

Après avoir passé dix minutes à se cailler les tétons, et le reste, malgré son perfecto rose fuchsia, l’interprète inoubliable de Victor Dedieu dans Le Premier Autobus se décide enfin à faire entrer Laure dans le petit hall qui sert aussi de vestiaire. L’occasion pour elle de côtoyer de très près un des acteurs qui la faisait fantasmer au temps de ses vingt ans, et de profiter d’une de ses eaux de toilette pour hommes préférées, Vétiver, de Guerlain. Sur la gauche, une salle à manger-salon ultramoderne occupe tout l’espace, et les senteurs du feu de bois qui chante dans la cheminée ravissent ses cellules olfactives. Quatre personnes ont pris place dans les fauteuils ou sur les canapés, et tous la regardent en se demandant visiblement ce qu’elle fait là, surtout qu’eux ne savent rien du passé de Laure. En tout cas, ils affichent tous des mines de circonstance.

— Nous ferons les présentations plus tard, mais ce sont les comédiens avec lesquels nous répétions la pièce que nous devons jouer – un sanglot dans la voix, il se reprend – que nous devions jouer au théâtre d’Alésia à partir de fin janvier. Vous avez aussi le metteur en scène et la secrétaire de France. Son agent vient de partir en ville acheter des cigarettes. Mais je vous conduis d’abord à la chambre.

Nouveau décor… Après avoir passé le petit couloir qui sépare le salon de la cuisine, et franchi une simple porte en chêne sculptée, bien épaisse, Laure et son accompagnateur changent de siècle.

— Je comprends mieux ce que France entendait en me disant qu’elle avait rénové une vielle ferme en faisant rajouter une deuxième partie résolument moderne, beaucoup plus lumineuse. Ce ne sont que des baies vitrées ?

— Sur toute la façade arrière, oui. Mais d’abord, sur la gauche vous avez ce couloir qui dessert trois suites côté ancienne maison, et côté jardin vous avez la salle de musculation, un petit espace qui sert de salle de massage, et le sauna avec sa cabine de douche adossée à la cloison, face à la piscine. À droite le couloir mène à deux chambres dont celle de France, et en face, tout l’arrière du bâtiment est une immense véranda où dès fin avril nous avons le soleil à partir de 16 heures. L’hiver on peut aussi profiter de la cheminée en regardant le parc et le bois de Kerigonan. Et enfin, contiguë à la salle de sport, vous avez la piscine totalement découvrable quand il fait beau, le local technique, et un vestiaire.

Manifestement impressionnée, Laure s’imagine vivre dans ce palace au milieu de la nature. D’autant plus qu’après la piscine s’étend cet immense espace verdoyant aussi bien entretenu qu’un parcours de golf, s’étirant jusqu’à la forêt. Quelle impression de paix étrange, à quelques mètres d’un drame !

— Vraiment magnifique, et fait avec beaucoup de goût.

— Nous avons pris le meilleur architecte-décorateur et les meilleurs paysagers. Un des avantages de ce métier : nous côtoyons des professionnels de très haut niveau…

— Il est plus que temps d’aller dans la chambre de France. Vous étiez avec elle cette nuit ? demande Laure.

Un petit sourire éclaire le visage ténébreux de l’acteur.

— Je ne vais pas vous raconter notre vie intime, mais depuis presque dix ans, France et moi faisions chambre à part. Avec l’âge… et avec le temps, elle tenait de plus en plus à son confort, à son intimité, et elle ne supportait plus qu’un homme partage son lit même après avoir fait l’amour. Au début j’ai eu du mal à comprendre, et après… je m’y suis fait. Nous voilà arrivés.

Réaction d’ébahissement de Laure : la porte en bois montre des traces de coups violents, sur près de 1 mètre de hauteur et 50 centimètres de largeur. Pourtant seul un petit espace longiligne, en forme de fuseau, d’une trentaine de centimètres de long sur dix de large au maximum, au centre, traverse réellement le battant.

Des échardes plus ou moins longues pendent de partout, représentant toutes un danger de blessures potentielles.

— Quel carnage ! soupire LSD. Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous n’aviez pas la clé ? Vous avez été obligés de fracasser la porte ?

D’un ton assuré le mari de France Mérignac lui avoue :

— Nous n’avions pas vraiment le choix. Tom, enfin Thomas, le metteur en scène, tenait à ce que nous commencions à travailler à 9 heures précises. Aujourd’hui nous devions terminer la deuxième lecture du texte pour pouvoir attaquer les répétitions demain.

— Vous ne répondez pas à ma question, pourquoi avoir défoncé la porte comme ça ? Vous n’aviez pas la clé ? Sinon, il y a bien une fenêtre ?

Guillaume Mouret semble ne pas entendre.

— Thomas est resté patient jusqu’à neuf heures un quart, puis il a commencé à montrer des signes d’agacement, car il avait déjà travaillé avec France. Il savait qu’elle était hyper professionnelle : toujours la première à arriver et la dernière à partir. Il m’a demandé de l’appeler, et comme je tombais sans cesse sur son répondeur, Lucia est allée frapper à sa porte. La chambre restait silencieuse. J’ai pensé qu’elle pouvait avoir eu une panne d’oreiller, ou qu’elle pouvait être sous sa douche, donc qu’elle ne pouvait pas entendre. Mais rien ne bougeait à l’intérieur de la pièce. J’ai donc été voir dans le jardin si le volet de sa baie vitrée était ouvert. Il lui arrivait parfois d’aller se promener seule de bonne heure le matin, dans le parc ou dans la forêt. Mais le volet roulant était resté fermé, elle n’était pas sortie. Quand je suis revenu, tout le monde piétinait devant sa chambre, et Thomas bougonnait de plus en plus…

— Vous ne répondez toujours pas à ma question ? Pourquoi n’êtes-vous pas entré tout simplement par la porte ? Elle était fermée à clé ?

— Oui ! France fermait toujours sa porte à clé, et il y avait aussi un verrou, qu’on ne pouvait ouvrir que de l’intérieur. Si jamais elle voulait que je lui “tienne compagnie”, elle ouvrait le verrou et m’envoyait un texto, pour que je puisse ouvrir avec un double qu’elle m’avait laissé. Mais quand on est arrivés, elle avait laissé sa clé dans la serrure, et sans doute mis le verrou – comme à son habitude – donc je n’avais aucun moyen d’ouvrir.

— Je vois. Et quand avez-vous décidé d’entrer en force ?

— Nous avons eu une vive discussion sur la conduite à tenir comme France ne répondait toujours pas : Thomas voulait enfoncer la porte, Pierre suggérait de prévenir les pompiers, et moi je préférais attendre. Je savais qu’il lui arrivait d’avoir des crises d’insomnie, et qu’elle prenait alors des comprimés pour se rendormir. Dans ces cas-là elle pouvait n’émerger que vers 11 heures ou midi.