Comme sur des Roulettes - Ella Jolly - E-Book

Comme sur des Roulettes E-Book

Ella Jolly

0,0

Beschreibung

Flavie, 14 ans, fait son grand retour en 3eme après un an d’absence suite à l’accident de voiture qui l’a rendue paraplégique. Ce chamboulement a non seulement fichu sa passion pour l'équitation en l’air mais aussi l’ensemble de sa vie. Traumatisée par les évènements, elle a renié tous ses amis, et aussi son cheval adoré pendant l’année de sa convalescence. Son retour parmi les collégiens s’annonce terrible, entre ignorance, apitoiement et, bientôt, harcèlement. La jeune paraplégique devra trouver la force de surmonter toutes ces épreuves pour retrouver la voie de la félicité. Heureusement qu’elle peut compter sur le soutien sans faille de sa famille et de son coup de cœur, Mathis.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Née en 2003, Ella Jolly entame des études d'ingénieur en biotechnologies. Elle adore les animaux et a été cavalière pendant une dizaine d'années. Ella dévore des livres depuis qu'elle sait lire et a commencé à écrire de petites histoires avant ses 10 ans. Elle vous propose aujourd’hui son quatrième roman jeunesse.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 420

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Ella JOLLY

Comme surdes Roulettes

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-154-6ISBN Numérique : 978-2-38157-155-3

Dépôt légal : Mai 2021

© Libre2Lire, 2021

Septembre

Un an plus tôt

Flavie s’étira en grommelant. La sonnerie du réveil lui avait fait l’effet d’une claque, lui rappelant que c’était aujourd’hui qu’elle faisait sa rentrée en quatrième dans son nouveau collège. Son ventre se noua, elle eut du mal à déglutir, soudain très inquiète. Ce jour-là serait décisif pour elle qui venait tout juste d’emménager et qui ne connaissait donc personne. Jusqu’alors, elle avait passé son été à découvrir la région sur Flamme, le cheval qu’elle venait juste d’acquérir. Pas l’ombre d’un autre adolescent ne s’était dessinée dans les bois, alors elle espérait se trouver rapidement des amis.

Sous le coup d’une montée d’adrénaline, elle bondit de son grand lit, ouvrit sa fenêtre puis descendit prendre son petit-déjeuner, constatant que, comme d’habitude, son frère Adam était déjà attablé. Il était toujours le premier prêt pour manger, ce vorace. Les hormones, disait leur mère, d’ailleurs il la dépassait depuis plusieurs années déjà.

La quatrième pour l’une, la première pour l’autre, pour monsieur et madame Roquet aussi c’était la rentrée : leur premier jour de travail après avoir été mutés ici, dans les Alpes du Sud. Assise elle aussi, la mère de Flavie avait accroché ses cheveux bruns en un chignon et portait toujours son vieux peignoir rose.

— Bonjour, ma puce ! Bien dormi ? demanda-t-elle.
— Comme une nuit de rentrée, répondit Flavie en un sourire.

Adam haussa les épaules tout en engloutissant un morceau de brioche, comme pour dire que lui n’était pas concerné par les petites appréhensions.

— Et papa et toi ? Vous n’êtes pas trop anxieux, vous aussi ?
— Oh non, tout se passera bien. Nous avons déjà rencontré notre patron respectif en visioconférence, parlé des détails importants… Toutefois il se peut que l’on rentre tous les deux tard, ce soir. Je vous ai gardé un restant de gratin, au cas où, ajouta-t-elle, pragmatique.

Flavie acquiesça. Ses parents ne travaillaient pas du tout dans le même domaine, mais se retrouvaient à seulement quelques centaines de mètres l’un de l’autre ! Sacré changement alors que quelques mois plus tôt, ils prenaient encore chacun une foultitude de trains pour atterrir à un bout et à l’autre de la capitale. Chacun mangea dans le silence, tout occupé à songer à la journée s’annonçant.

Lorsque Flavie arriva devant son nouveau bahut, les mains moites et la gorge nouée, les collégiens grouillaient déjà sur le parvis. Les voyant tous en jean-baskets, elle se félicita mentalement d’avoir reposé cette robe, quoique jolie, dans son placard. Elle n’avait vraiment pas l’envie de se faire remarquer, en bien comme en mal.

C’était un grand collège qui se dressait devant elle, il y avait deux bâtiments ainsi qu’une grande cour pour environ huit-cents élèves. Elle patienta quelques minutes, seule dans un coin, avant que les surveillants n’ouvrent les grilles. Elle fut alors entraînée par la foule d’élèves qui pénétraient dans l’enceinte du collège Jules Ferry, jusqu’à la vie scolaire, où étaient affichées les listes des classes. Pour la première fois, elle ne les consulterait pas avec sa meilleure amie Maddy, restée en région parisienne… Elle lui manquait de plus en plus. Une bousculade la ramena à la réalité, elle restait stoïque et gênait le passage alors que les feuilles étaient accrochées sous son nez.

La jeune fille en parcourut une du regard, puis une deuxième avant de repérer son nom sur la troisième. Rapidement, parce que des élèves commençaient à s’impatienter, elle enregistra quelques prénoms de filles qui étaient dans sa classe : Krystal, Amandine, Camille, Anaïs, Lucie, Élisa…

Elle allait partir dans la cour quand elle entendit une voix crier :

— Krystal ! Je suis là !

Elle se retourna pour identifier la personne qui avait parlé. C’était une petite brune qui se jeta dans les bras de la dénommée Krystal, une jolie blonde. Visiblement pas la plus commode puisqu’elle lançait tantôt des regards noirs aux autres filles se trouvant sur son chemin, tantôt des sourires enjôleurs à ces messieurs. Le genre de princesse que Flavie ne pouvait pas sentir.

— L’année commence bien ! marmonna-t-elle.

La sonnerie retentit, elle se rangea, anxieuse, devant une marque blanche peinte dans un coin de la cour, qui correspondait à la salle A317. Une vieille dame arriva près d’eux en les saluant. Flavie entendit quelques murmures :

— Oh non ! Pas la vieille ! Il paraît qu’elle est super chiante ! pesta un garçon.

Elle retint difficilement un rictus puis suivit docilement le rang jusqu’à sa salle de classe. Leur professeure principale les y fit entrer, tous les élèves se mirent debout à côté de leur chaise. Une tradition qui ne changeait pas ses habitudes.

— Bonjour, asseyez-vous, leur intima la prof. Je suis madame POKzequi, votre professeure principale et votre professeure de français pour cette nouvelle année scolaire. Comme vous le savez, à cause de la réforme scolaire…

Flavie poussa un long soupir, ce qui lui valut un regard compatissant de sa voisine, Camille. Effectivement, expliqua cette dernière, leur professeure n’était pas un cadeau… mais elle était si sourde qu’elles purent bavarder jusqu’à la pause, poussant le vice jusqu’à faire de même avec les tablées autour d’elles. Ainsi en l’espace de quelques heures, Flavie se fit comme amies celles qui lui tiendraient compagnie aussi longtemps qu’elle pourrait aller au collège : Camille, Elisa, Anaïs.

*

— Je suis trop heureuse d’être en vacances ! s’exclama Camille.
— Et moi donc ! renchérit Élisa. J’ai cru que la vieille n’arrêterait jamais de parler !

Flavie pouffa, un peu honteuse pourtant du surnom affublé à leur professeure. Un grand sourire étirait leur visage à toutes les quatre, celui qui promettait deux semaines de vacances passées à se raconter leurs aventures respectives, séparées pour la première fois depuis la rentrée. Un bruit de moteur attira l’attention de la jeune fille. Elle sourit de plus belle en reconnaissant l’auto noire de ses parents, chargée de leurs bagages. Adam lui fit signe de se dépêcher à travers la fenêtre.

— Je vais y aller, les filles ! Bonnes vacances, on s’appelle ! s’exclama-t-elle en les prenant dans ses bras une dernière fois.
— Embrasse ta meilleure amie pour nous ! lança la douce Anaïs alors qu’elle ouvrait sa portière.

Sa meilleure amie. Enfin elle allait la revoir, entendre le son de sa voix autrement que par téléphones interposés. Elle en avait des choses, à lui raconter. Sa nouvelle vie, son merveilleux cheval, ses nouvelles amies-qui-ne-la-remplaceront-jamais-elle-ne-doit-pas-s’en-inquiéter, son ami Mathis…

Plongée dans ses pensées, elle n’entendit même pas Adam raconter ses derniers déboires en sciences. Elle ne le vit pas non plus sourire béatement en écrivant à une fille de sa classe. Évidemment, elle n’aperçut pas non plus la voiture qui arrivait. Elle eut donc à peine le temps de crier.

— Ahhh !!!

Elle ouvrit brusquement les yeux, embués de larmes comme à chaque fois. Elle était trempée de sueur et haletante. C’était déjà la troisième fois cette semaine-là qu’elle faisait ce même cauchemar. La psychologue trouvait pourtant qu’elle était sur la bonne voie pour s’en débarrasser…

Se tourner lui demanda un effort surhumain, mais elle put quand même voir que son réveil indiquait trois heures du matin en bâtonnets rouges. Elle avait fait moitié de sa nuit. Ce qui l’inquiétait n’était pas le peu d’heures de sommeil restantes mais bel et bien la simple action de dormir. Encore faudrait-il pouvoir parler d’action alors que l’on est dans un état comme le sien…

Flavie se redressa tant bien que mal puis passa sa manche sur son front pour éponger la transpiration.

— Pas super glamour, se dit-elle, mais comment puis-je encore l’être ?

Le craquement du parquet de l’autre côté de la porte lui indiqua que quelqu’un dans la maisonnée avait été réveillé par ses cris. Depuis quelques jours, sa famille ne cessait de s’inquiéter toujours plus. Sa mère n’avait peut-être même pas dormi dans son lit jusqu’alors… Flavie ne comptait plus les fois où madame Roquet avait menti en niant avoir passé la nuit sur le canapé. Personne ne pouvait lui reprocher de terriblement s’en faire pour son bébé, son bébé déjà si meurtri par la vie, cette chienne de vie.

La jeune fille retint son souffle quelques secondes, prête à simuler un sommeil profond si la porte s’entrouvrait. Le silence régnait, qui que ce fût, la personne était retournée se coucher. Elle n’en parlerait pas au petit-déjeuner, mais elle savait bien que tous dans cette maison passeraient une mauvaise nuit. Flavie parce qu’elle s’apprêtait à retourner au collège ; ses parents et son frère à cause du chamboulement que cela risquait de provoquer chez elle.

Pour cette fois, son cauchemar s’était arrêté avant le pire. C’est pourquoi elle put se rendormir, éreintée, malgré son cœur tambourinant dans sa poitrine.

— Bonjour madame, bonjour monsieur. Asseyez-vous, je vous en prie, leur intima la principale.

La psychologue qui suivait Flavie depuis bientôt un an avait été formelle : son retour au collège s’accompagnerait d’un soutien psychologique, mais aussi de fréquentes réunions avec le corps enseignant, les CPE et mieux encore, la cheffe d’établissement.

Elle qui ne l’avait vue que quelques fois déambuler dans la cour ou la cantine se retrouvait dès huit heures, un mercredi matin, dans le bureau de la sexagénaire. Décidément, ce collège était peuplé de vieilles chouettes ! Si celle qui se tenait devant elle parlait à chaque fois de s’asseoir, elle ne se mordrait plus la langue comme en ce moment et ne se gênerait pas pour lui faire remarquer que, merci, elle passait désormais sa vie assise dans sa chaise roulante.

Voyant son air pincé, madame Roquet gronda sa fille du regard. Cette journée était importante, elle devait y mettre un peu du sien. La grosse dame leur proposa de boire quelque chose, histoire de détendre un peu l’atmosphère, proposition déclinée par la famille. Chacun était nerveux, la jeune fille plus que les autres. Elle faisait sa rentrée en troisième deux semaines après ses camarades. Pourquoi ? Parce que sa psy l’avait décrété, que la principale voulait préparer au mieux son retour avec l’équipe enseignante – ce que Flavie ne comprenait pas vu qu’elle avait perdu ses jambes et pas sa cervelle.

Elle laissa sa mère s’entretenir avec la femme sur le mobilier, l’accès à la cantine et à l’ascenseur. Toutes deux préparaient ce retour depuis quelque temps au téléphone, ce rendez-vous matinal n’était qu’une formalité.

— Flavie, voilà les clés de l’ascenseur. Il suffit de les insérer dans la serrure et d’appuyer sur le bouton pour y accéder. Je te donne aussi celles de ton casier, situé dans le hall, le numéro 18.
— Merci, madame, se força-t-elle à répondre.

Elle avait plutôt envie de rétorquer qu’elle savait encore appeler un ascenseur mais la psy lui avait fait promettre de rester polie malgré "toute la détresse sentimentale" qu’elle pouvait ressentir. Elle lui tendit aussi son emploi du temps, son nouveau carnet de liaison, quelques notes de ses professeurs à son intention.

— Tu peux te diriger vers ta salle, à présent, conclut-elle.

La jeune fille acquiesça bien qu’elle fut prise d’une envie de vomir. Sa mère était pâle comme un linge tant elle s’en faisait pour elle.

— Tu veux que je t’accompagne ? supplia-t-elle presque.

Elle secoua la tête et articula un faible "ça va aller" avant de quitter la pièce. Elle ne s’employa même pas à essayer de refermer la porte, bien trop occupée par ses manœuvres et ses pensées. Onze mois, cela faisait onze mois qu’elle n’avait pas remis les pieds ici. Après avoir perdu ses jambes en novembre dernier, elle avait alterné entre séjours à l’hôpital, en centre de rééducation et chez elle. Le tout en suivant des cours à distance. Elle entrait donc en troisième, comme si tout était normal. Il y avait pourtant longtemps que la normalité avait déserté son quotidien.

Nerveuse, Flavie balaya les couloirs déserts du regard. Il fallait qu’elle ne croise personne, pas tout de suite. Pour ce jour, elle voulait juste se fondre dans la masse, en finir au plus vite. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, prête à l’accueillir, au moment où les surveillants faisaient entrer les premiers élèves. Encore un peu et elle se faisait griller.

S’il y avait eu un miroir dans cette étroite cage, elle aurait pu voir l’angoisse tendre ses traits, sa poitrine se soulever rapidement. Durant ces onze mois, elle avait repoussé le moment d’annoncer son handicap à ses copines. La psychologue martelait qu’elle devait les revoir pour se faire du bien, qu’elle avait besoin d’elles. Mais Flavie avait besoin de mourir, pas de leur pitié. Aujourd’hui, elle allait peut-être revoir les filles et Mathis. Elle ne savait pas si tout redeviendrait comme avant, si elle serait détestée, si elle-même détesterait. La seule certitude était qu’ils seraient tous au courant, à cause des professeurs, et qu’elle allait devoir supporter le regard de ses camarades.

L’ascenseur s’ouvrit. Bonne nouvelle, sa salle de classe se trouvait juste en face. Un tour de roue plus tard, elle attendait devant la porte. Ses pensées pessimistes tournaient en boucle dans sa tête, tous ces "et si" qui n’arrangeaient en rien son anxiété. La question qu’elle se posait le plus était "et si les autres élèves arrivent maintenant et me voient ?".

Des cliquetis lui parvinrent soudain, accompagnés de bruits de pas. Une jeune femme arrivait vers elle, souriant. Flavie essaya de déceler une quelconque lueur de pitié, d’empathie ou autre dans ses yeux noisette, mais rien.

— Bonjour Flavie. Je suis madame Leclef, professeure principale de ta classe et aussi de SVT. Si tu as le moindre problème, que ce soit en rapport avec ton handicap ou non, je suis là pour t’écouter.
— Merci, madame, souffla-t-elle.

Un classeur sous le bras, la jeune femme déverrouilla la salle puis l’invita à s’installer. Il lui fallut plusieurs tentatives avant de réussir à positionner son fauteuil devant une table, dans la rangée centrale. Madame Leclef supervisait l’opération avec bienveillance, se permettant même une petite blague en lui promettant de beaux biceps d’ici la fin de la semaine.

Flavie ne put retenir un sourire mais la sonnerie retentit. Sa mine redevint sombre : les autres allaient arriver. Des visages inconnus passèrent en premier la porte. Ils l’observaient plus ou moins franchement, intrigués de voir une personne à mobilité réduite. Elle se força à avoir l’air accueillant au cas où on lui adresserait la parole. L’effet de surprise passé, chacun revint à ses petites occupations.

Tout à coup, ses trois amies entrèrent et la virent. Le regard à la fois peiné, soucieux et furieux qu’elles lui lancèrent la fit sentir affreusement coupable. Sans un mot, elles s’installèrent à l’opposé. Cela lui mit comme un coup au cœur. Elle n’espérait pourtant plus rien d’elles… Correction, elle n’avait plus rien voulu d’elles depuis presque un an.

Personne ne prit place à côté d’elle. Malgré le poids de la solitude, Flavie remerciait sa professeure de ne forcer personne à lui tenir compagnie, cela aurait été la pire des humiliations.

— Bonjour à tous, comme vous l’aurez remarqué votre nouvelle camarade Flavie nous a rejoints aujourd’hui. Vous la connaissez peut-être déjà. Maintenant que ceci a été dit, sortez vos cahiers.

La jeune fille tâcha de se concentrer sur les chromosomes pour ignorer les regards des curieux. Ils comprirent rapidement qu’écrire ne nécessitait en rien l’usage de son fauteuil et se désintéressèrent aussitôt. Pendant que madame Leclef parlait d’allèle dominant, elle essaya de se concentrer sur le positif comme elle l’avait appris en thérapie : son arrivée surprenait un peu mais personne ne s’était montré méchant envers elle. Cette peste de Krystal n’était pas dans sa classe. Ses anciennes amies avaient peut-être simplement besoin de temps pour s’habituer. Elle n’était là que pour une paire d’heures, les cours terminaient à midi. Coup de chance, le professeur du cours suivant s’entretint avec elle durant l’entièreté de la récréation, lui permettant ainsi de repousser son entrée dans la cour. Si bien que lorsque ses parents lui demandèrent si ce premier jour s’était bien passé, elle répondit par l’affirmative. On ne pouvait pourtant pas à proprement parler appeler cela une journée de collège.

Les jours qui suivirent furent une autre paire de manches. Dans sa classe, tout le monde se connaissait, inévitable puisqu’ils étaient tous dans ce collège les trois années précédentes. Son trio d’anciennes copines lui jetait de petits regards furtifs, sans pour autant oser venir la voir. Avant, Flavie ne leur aurait pas reproché de l’ignorer, après tout c’est elle-même qui avait commencé en déchirant toutes leurs cartes de rétablissement, jetant tous leurs cadeaux et en les mettant à la porte de sa chambre d’hôpital. Sans parler du silence radio qu’elle leur avait infligé. Et voilà que, désormais, elle leur en voulait ! Elle n’avait pourtant que la monnaie de sa pièce.

Ses premières minutes passées dans la cour furent source d’anxiété, elle dut user de toutes ses forces pour lutter contre les crises d’angoisses prêtes à surgir. Elle qui avait toujours été zen devait faire face à toutes ces émotions qui vous rongent de l’intérieur. Le fauteuil ne passe pas inaperçu mais la personne qui s’y trouve est ignorée. Flavie avait pris conscience, dans la rue par exemple, que l’on fait peu de cas des personnes comme elle. Elles gênent, créent un malaise, on se sent obligé de les plaindre sans trop savoir comment agir avec elles.

C’est valable pour les adultes mais encore plus chez les ados, si cruels entre eux. Dans la cour, donc, tout le monde la voyait sans lui donner de l’intérêt. Elle était complètement isolée : elle prit son premier repas seule à une table, à l’abri des regards. Lorsqu’elle entendit tous ces murmures sur son passage, elle crut défaillir. Disparaître, voilà ce qu’elle voulait plus que tout. Il n’y avait rien de pire à ses yeux que les messes basses et les non-dits, tout ce dont elle faisait l’objet.

Se sentant irrémédiablement prise au piège, elle s’efforça de respirer calmement, d’agir le plus naturellement possible. Le poids des regards disparut au moment où elle finit son entrée. Ses petits camarades l’avaient observée manœuvrer, toutefois elle savait encore tenir sa fourchette. Rien de bien croustillant, donc.

Flavie termina rapidement son repas mais attendit que la salle se vide pour oser en sortir. Tous ces yeux posés sur elle, c’était trop pour le moment. Apparemment, c’était normal, c’était tout nouveau pour ces collégiens d’avoir une camarade handicapée, et ça passerait. "Tu as le droit de prendre ton temps, de t’habituer progressivement", avait dit sa psychologue. Un rictus se dessina sur ses lèvres, pour une fois qu’elle appliquait ses conseils…

La semaine s’acheva sans qu’elle n’ait adressé la parole à personne bien qu’elle affirma le contraire à sa famille. Dans sa version à elle, Anaïs, Elisa et Camille étaient toujours des amies extraordinaires… Son cœur se serrait en le répétant mais le sourire soulagé sur le visage de ses proches le valait bien.

L’arrivée du week-end signifiait pour Flavie la possibilité de passer du temps avec son cheval. Voilà plus d’un an qu’elle l’avait acquis dans un haras des environs. Lorsque ses parents avaient annoncé leur déménagement, il s’agissait en quelque sorte de ce qui ferait passer la pilule. Cela avait bien marché : à peine arrivée, Flavie s’était mise en quête de la perle rare. Flamme était donc un magnifique pur-sang arabe de cinq ans, rapide et ayant un superbe coup de saut. Quel dommage qu’elle ne puisse plus en profiter...

Les bras endoloris, elle arriva devant les barrières en bois du pré. Flamme leva la tête en l’entendant claquer de la langue. Il était majestueux, elle ne cessait de se le répéter. Il approcha d’elle à petites foulées, sa crinière carotte au vent, jusqu’à poser sa lourde tête sur la planche en chêne.

Flavie se fit violence, comme à chaque fois, pour tendre la main et effleurer du bout des doigts la douce peau autour de ses naseaux. Assise dans son fauteuil, elle paraissait minuscule et fragile devant le mètre vingt de clôture. Même éloignée de lui de la sorte, le caresser lui fit un bien fou. Les tensions accumulées ces derniers jours s’envolèrent l’espace de quelque temps. Sa seule préoccupation était l’instant présent, pas la manière dont elle allait entrer à la cantine et se servir le lundi midi.

L’odeur du fumier vint lui chatouiller les narines, en cavalière émérite elle n’était plus gênée depuis longtemps. Flamme était son premier cheval, cependant, elle avait monté depuis sa plus tendre enfance et s’occupait régulièrement de son "cheval attitré", Pomme d’Api, depuis ses dix ans.

— Il faudrait curer ton box, hein mon gros ? murmura-t-elle en se noyant dans les grands yeux de la bête.
— Premièrement, je ne suis pas gros mais musclé, intervint une voix, ensuite ne m’en veux pas, mais je ne suis pas certain que Carla apprécie l’odeur du crottin lorsque j’irai la retrouver en ville.

Flavie pouvait difficilement se tourner aussi rapidement qu’avant, mais pas besoin de manœuvrer pour reconnaître la voix d’Adam. Mains dans les poches, il venait la tirer de ses rêveries pour la questionner un peu plus sur son retour en classe.

— Ne t’en fais pas, je demanderai à papa de le faire à ta place, répondit sa sœur.

À son tour, le jeune homme flatta l’encolure de Flamme. Depuis plusieurs mois, il était celui qui s’en occupait. D’abord parce que sa propriétaire avait enchaîné les séjours en rééducation, ensuite parce que depuis son retour, elle était trop fragile psychologiquement pour le voir, encore moins pour en prendre soin. Flavie en parlait peu avec lui, mais nul n’ignorait que ne plus pouvoir le cajoler la minait.

La voir dans cet état lui serrait toujours plus le cœur. Sa plus grande peur était de rentrer un jour et de la retrouver inanimée. Pas besoin d’un doctorat en psychologie pour deviner que l’idée de partir, d’en finir, traversait régulièrement l’esprit de sa petite sœur. Elle était dépressive, désormais. Qui pouvait ne pas l’être, dans sa condition ? Si jeune et réduite à sa chaise roulante. Il s’était sorti indemne de l’accident, un bras cassé, des coupures, tout au plus. La peur de sa vie, c’était tout. S’il avait su, il aurait échangé de siège avec sa sœur.

— Tu manges avec nous ce midi quand même ?
— Oui, j’ai rendez-vous avec Carla vers quatorze heures.
— Je l’aime bien, tu sais, reprit-elle en esquissant un sourire. Bon, d’accord, je l’ai juste aperçue. Mais elle a une bonne tête.

Adam se réjouit de voir son visage s’illuminer ainsi. Ce n’était pas tous les jours qu’elle paraissait joyeuse… Avant, il se serait moqué que sa sœurette approuve ou non sa (future) petite-amie. Désormais, son avis avait de l’importance. Les événements avaient immanquablement soudé la fratrie, la famille.

— Et toi ? rétorqua-t-il. Est-ce qu’il y aurait mon futur beau-frère dans ta classe ?

Pour toute réponse, elle lui donna un coup de coude dans la hanche.

— Hé, arrête ça ! Au fait, et Mathis ?

Flavie se rembrunit. Mathis. En voilà une, de bonne question. Elle ne lui avait pas plus donné de nouvelles qu’aux filles, malgré ses gentils messages. Ils s’étaient bien rapprochés, auparavant. Mais en trois journées de collège, elle ne l’avait toujours pas revu.

— Je ne sais pas où il est, répondit-elle honnêtement.
— Tu devrais lui écrire.
— Certainement pas !
— On aime bien quand vous, les filles, faites le premier pas, ajouta Adam dans un rire.

La jeune fille se vengea comme elle le put mais fut bientôt assaillie de chatouilles. Las de les voir se chamailler sans lui prêter attention, Flamme tourna son postérieur avant de partir au grand galop, entrecoupé d’une série de ruades.

*

Treize mois auparavant

Flavie jeta un coup d’œil au ciel par le Velux. Il faisait très beau ce jour-là, l’après-midi promettait d’être chaud, raison de plus pour travailler Flamme avant les grosses chaleurs. Elle avait décidé de le monter ici, chez elle, pour la toute première fois. Le pur-sang était arrivé une semaine avant, il devait être suffisamment acclimaté pour qu’elle tente une sortie. D’ailleurs, son ancien propriétaire lui avait conseillé quelques promenades à faire dans les chemins, Flavie comptait bien en essayer une !

Elle enfila ses baskets avant de courir jusqu’au fond du jardin, direction l’écurie. Il n’était que dix heures mais sa monture caracolait déjà.

— Flamme ! À table ! cria gaiement Flavie.

Elle secoua un seau rempli de granulés. Alerté par ce bruit caractéristique, son cheval arriva au grand galop.

— Doucement ! Je ne vais pas te les piquer, ne t’en fais pas ! s’esclaffa-t-elle.

Elle le posa au coin du box et regarda Flamme manger, ravie. Elle n’en revenait toujours pas, chaque matin elle redoutait que ce ne soit qu’un beau rêve ! Elle avait passé l’après-midi de la veille, et ceux des autres jours, scotchée à lui, pour faire connaissance ; fait les cent pas dans le pré à ses côtés, l’avait pansé quatre fois, sans oublier les dizaines de photos qu’elle avait prises ! Sa meilleure amie Maddy partageait son enthousiasme, à plusieurs centaines de kilomètres de là.

Ensuite, elle retourna dans sa chambre où elle tourna en rond pendant une bonne heure. Elle mourait d’envie d’aller faire sa première balade avec lui, mais il fallait qu’elle le laisse digérer.

Deux heures plus tard, elle estima qu’il était temps. Elle partit gaiement au box, le pansa tendrement, sans pouvoir s’empêcher de l’embrasser entre chaque coup de brosse, puis le sella. Elle l’amena au centre du pré, tout émoustillée. Si le pur-sang la laissa régler ses étriers sans bouger, il frémit et tenta de se dérober quand elle ressangla. Flavie s’empressa de l’arrêter, il fallait partir sur de bonnes bases dès le début ! Elle mit le pied à l’étrier puis s’assit doucement, un sourire jusqu’aux oreilles.

D’une pression de talons, elle demanda le pas. Puis le trot, quelques figures de manège, et le meilleur pour la fin : le galop. C’était juste magique sur ce cheval ! L’air chaud se transformait en brise, les sabots de Flamme martelaient le sol… Le paradis ! Ses parents étaient debout, de l’autre côté de la clôture, et les observaient évoluer ensemble, heureux de voir leur fille si joyeuse. Passée une séance photo, elle sortit de la propriété et s’engagea dans la petite rue, tenant son pur-sang par la bride. Ils marchèrent tranquillement puis tournèrent pour se rendre dans un petit chemin. Elle parvint à se mettre en selle tandis que Flamme piaffait déjà d’impatience. Elle commença d’abord par le faire marcher au pas dans le calme, pour le canaliser puis le fit trotter quand le terrain s’y prêtait. Le soleil lui chauffait le dos, le vent soufflait dans ses cheveux. Elle profita que le chemin soit désert pour le mettre au galop, fermant les yeux à sa guise. Elle savourait ce premier moment de complicité et eut même le réflexe de parler dans le vide à son amie Maddy, persuadée de toujours être en Île-de-France…

Ils longeaient les bois quand quelque chose leur coupa la route, passant à toute vitesse devant eux. Flamme prit peur et se cabra. Surprise, Flavie glissa en arrière mais parvint à s’accrocher à son encolure. La frayeur passée, elle éclata d’un rire cristallin tout en le flattant pour le rassurer. Le pur-sang soufflait encore bruyamment et frissonnait.

— Alors, gros malin, t’as peur d’une petite bête de rien du tout ?! s’exclama-t-elle.

Elle le remit au trot puis lui fit longer plusieurs fois le bois à nouveau, pour qu’il apprenne à ne plus en avoir peur. Elle avait bien failli avoir un arrêt cardiaque, mais le jeu en valait décidément la chandelle. Ce premier moment de complicité resterait gravé à jamais dans sa mémoire.

*

Rien de tel qu’un week-end entourée de sa famille et de son cheval, dans la joie et la bonne humeur, pour remonter le moral de Flavie. Gonflée à bloc, elle prit la décision ce lundi matin là d’aller un peu vers les autres, comme elle l’aurait fait avant. Saluer ses anciennes amies, parler à ses voisins de classe, chercher Mathis, sans quoi elle passerait son année seule. Les autres ne venaient pas à elle, c’était à elle d’aller vers eux !

— Solène serait fière de moi, marmonna-t-elle en s’engouffrant dans l’ascenseur, si elle savait que j’applique ses conseils de psy !

Sa nuit sans cauchemar l’avait encouragée dans cette voie. Il était maintenant temps de se jeter à l’eau. Elle trouva la porte de la salle fermée, comme souvent. Elle était condamnée à attendre ses camarades avec la petite boule d’appréhension qui grossissait dans sa poitrine. Elle s’exerça à sourire aux élèves qui passaient par là, mais son moral en prit un coup lorsqu’elle s’aperçut qu’ils l’ignoraient volontairement, allant même jusqu’à s’écarter tant elle les mettait mal à l’aise. Pourtant, l’endroit était presque désert et surtout suffisamment large pour y faire tenir dix personnes alignées. À croire qu’elle était contagieuse. C’est fou, l’humain peut avoir peur de ce qu’il ne connaît pas, comme tous les autres animaux.

— Ce n’est pas grave, dit-elle à voix haute. Tu vas continuer.

Les collégiens qui l’avaient entendue se regardaient, se demandant si elle avait un truc au cerveau en plus du reste. Le sourire crispé à l’air psychopathe qu’elle leur renvoya n’améliora pas la situation. Flavie soupira, découragée. Tout ce qu’elle désirait était d’entendre cette foutue sonnerie, que les cours puissent commencer enfin.

La chance était de son côté, son professeur d’histoire arriva pour lui ouvrir la salle. L’année passée, elle l’avait déjà et ne pouvait se retenir de se moquer de son crâne d’œuf, de ses énormes lunettes et de sa petite barbichette grise. Sans oublier ses vêtements aux couleurs criardes. Si elle avait pu se lever, elle lui aurait sauté dans les bras, cette fois.

Sa bonne humeur lui revint, elle eut la bonne idée de s’asseoir à une des tables habituellement occupées par Camille, Anaïs et Élisa. Elles n’étaient que trois, il y aurait forcément une place pour elle, non ? La sonnerie emplit le couloir : elles allaient arriver d’une minute à l’autre. Elle était impatiente et anxieuse à la fois.

Camille fut la première à passer la porte. Bien que son cœur batte comme si elle venait de courir un marathon, Flavie trouva la force de lui adresser un sourire, qui se voulait encourageant. Le message n’avait pas dû bien passer, la jolie blonde la fuit du regard tout en se dirigeant vers deux autres tables libres, dans le fond de la salle. La jeune handicapée eut du mal à cacher sa déception. Elle était vraiment blessée. Elle tenta de faire bonne figure en se répétant qu’il aurait été mieux de l’inviter à la rejoindre, pour montrer qu’elle était enfin prête à se faire pardonner son comportement ; qu’elle le ferait une prochaine fois, mais la vérité était là, foudroyante : quelque chose s’était brisé entre elles. Par sa faute.

Elle salua tout de même ses nouvelles voisines de devant, deux brunes qui se retournèrent en la regardant avec empathie et un sourire timide aux lèvres, sans pour autant lui adresser la parole en retour. “Un bon début”, aurait dit sa psychologue.

L’heure de la pause arrivée, elle redoubla d’efforts pour réussir à renouer avec ses amies. Elle les retrouva dans la cour, assises sur le même banc, celui où elle prenait place elle aussi, avant. Le frottement des roues sur le bitume les alerta, elles levèrent la tête au même moment, se turent. Elle s’arrêta en face d’elles.

— On n’a pas encore eu l’occasion de discuter, comment se sont passées vos vacances ? demanda Flavie, s’obligeant à avoir l’air joyeuse alors qu’elle voyait poindre le rejet.

Elles se regardèrent, mal à l’aise.

— Bien…

Le regard fuyant, Camille se tourna vers Élisa.

— Tu n’avais pas un papier à donner pour ton club d’arts ou un truc du genre ?
— Hein ?
— Mais si, tu sais, avec l’argent pour la pièce de théâtre ! renchérit Anaïs en lui donnant un coup de coude.
— Ah, ça ! Oui…
— Allons-y maintenant, pendant qu’il n’y a personne, ordonna Camille dans un hochement de tête.

Elles se levèrent toutes en même temps, la saluèrent du bout des lèvres avant de tourner les talons, direction le guichet de l’accueil. Flavie tenta le tout pour le tout :

— Attendez, je viens avec vous !
— Non, ce n’est pas possible : il y a des marches !

Flavie les regarda s’éloigner en discutant et perçut un murmure :

— Je ne sais pas si je pourrai lui pardonner…

Elles étaient désormais trop loin pour qu’elle puisse entendre leurs réponses, mais nul doute qu’elles étaient du même avis. Flavie sentit son monde s’écrouler. Elle n’en était pas certaine jusqu’alors, sa théorie venait de se confirmer : elles ne voulaient plus rien avoir à faire avec elle. Jamais elles ne pourraient lui pardonner ses crasses de l’année passée. Elles les comprenaient, cela dit. Oui, elle venait de se retrouver en fauteuil roulant, mais cela n’excuserait jamais la façon dont elle les avait traitées alors que tout ce que ses amies voulaient était son bien et son prompt rétablissement. Même si elle savait tout ça, cette réaction était comme un coup sur la tête, on la poignardait dans le dos.

— Ce sera différent, aujourd’hui ! martelait Flavie alors qu’elle se rendait au collège.

Elle entra dans la cour et aperçut alors ses anciennes amies. Sa dernière tentative infructueuse lui restait en travers, elle devait réessayer. Elle voulait s’excuser, platement, pour tout, mais les mots, trop douloureux, refusaient à chaque fois de sortir.

— Hé ! Les filles ! Attendez-moi ! héla-t-elle.

Anaïs, Camille et Élisa continuèrent de marcher sans se retourner. Flavie roula donc jusqu’à elles et leur lança :

— Ça va ? Vous ne m’avez pas entendue quand je vous ai appelées ?
— Ah non, désolé, répondirent-elles.

Flavie sourit et essaya d’engager la conversation, mais peine perdue : Anaïs, Camille et Élisa répondaient toujours par monosyllabes, se regardant entre elles. Elle ne s’était jamais sentie aussi exclue. Mais c’était mérité. Elle usa du peu de dignité qu’il lui restait pour partir, prétextant un rendez-vous avec un prof. Elles ne posèrent aucune question, n’essayèrent pas de la retenir. Elle eut la certitude que c’était fini, que se battre pour elles ne servirait à rien.

Quelques larmes roulèrent sur ses joues. De la tristesse, certes, mais surtout l’accumulation des événements, de toute cette angoisse qui l’assaillait en permanence. La solitude aussi, qui lui pesait toutefois moins que ces regards de travers qu’on lui lançait, l’air de dire "qu’est-ce que tu fous là, tu n’es pas la bienvenue". Elle gardait tout cela pour elle depuis son retour au collège, de peur d’inquiéter ses parents outre mesure. Elle pensait qu’avec le temps, ça passerait. Et voilà qu’elle se réfugiait dans les toilettes, où des pimbêches la dévisageaient, partagées entre dégoût et pitié.

— Tu vas bien ? demanda l’une d’elles.

Flavie s’empressa de détourner le regard, brouillé par les larmes. Elle était incapable d’articuler ne serait ce qu’une seule syllabe. Son interlocutrice prit son silence pour un souhait de solitude et partit. Sans surprise, en voulant se réfugier ailleurs, Flavie faillit percuter quelqu’un qu’elle ne tenta même pas d’identifier. Une peste, de toute évidence, puisqu’elle eut droit à un paquet d’injures. Ce n’était pourtant pas si différent que deux personnes valides qui se cognent ensemble… Dans ce cas-là, on marmonne des excuses, voire un "attention" quelque peu agressif. Pas des noms d’oiseaux pareils. Même les piafs en seraient blessés.

Encore sous le choc, elle ne remarqua pas que la pièce s’était vidée, que le silence y régnait ainsi que dans tout le reste de la cour. Ils étaient tous en classe. Elle était là, devant trois cabines nauséabondes, à se déshydrater.

— Tu fais pitié, ma pauvre, pensait-elle.

Ses pensées dévièrent tout naturellement vers les robinets. Il suffisait qu’elle se mouille la main, joue un peu avec la prise, pour que tout s’arrête. L’envie ne lui en manquait pas, parfois. La raison reprenait le dessus, elle ne pouvait pas infliger cette peine à ses parents, déjà si préoccupés par son état.

Quelqu’un passa devant la porte, ouverte sur la cour, au moment où elle reniflait bruyamment. La personne fit machine arrière, revint sur ses pas, pour passer la tête dans la pièce.

— Je n’ai pas l’appareil génital requis pour entrer dans cet endroit, mais tout va bien, là-dedans ?

Le cœur de Flavie fit un bond. Elle connaissait cette voix.

— Mathis ? bégaya-t-elle.
— Flavie, c’est toi ? Tant pis pour le bonhomme avec une jupe, j’arrive.

Il apparut dans la pièce, les sourcils froncés. Jamais il ne l’avait vu pleurer. Il passa une main dans ses boucles brunes, ne sachant que faire après tout ce temps passé sans nouvelle. Flavie rompit le silence :

— Je suis contente de te voir.
— C’est vrai ? J’ai pensé que… Enfin, tu sais, ton silence, tout ça…
— Je sais. Je n’allais pas bien, comme tu peux t’en douter.

Elle ouvrit les bras pour lui intimer un câlin. Mathis ne se fit pas prier et se débrouilla du mieux qu’il put pour la serrer contre lui. Son odeur masculine lui fit du bien, lui rappela le "avant", les bons moments passés ensemble. Relâchant son étreinte, il sourit timidement avant de se mordre les joues.

— Tu voulais dire quelque chose ?
— Une blague, mais tu pleures, je ne suis pas certain que ce soit le moment opportun.
— Justement. Rire me ferait du bien, coupa-t-elle.
— Bien, tu l’auras voulu. Le fauteuil, c’est uniquement pour zapper les contrôles de sport ou tu comptes aussi négocier double ration de frites à la cantine, en faisant les yeux doux ? demanda-t-il le plus sérieusement du monde.

Il lui arracha un petit rire. Son amie sécha ses larmes :

— Merci d’être entré dans ce lieu puant.
— Tu veux me dire ce qu’il y a ? s’enquit-il en s’accroupissant près d’elle.

Aussi anodin que cela puisse paraître, c’était la première fois depuis longtemps qu’elle parlait à quelqu’un étant à sa hauteur. Elle ne ressentait plus, tout à coup, ce sentiment d’infériorité, cette impression d’être un boulet qui se traîne. Elle se sentit comme une fillette en se plaignant :

— Les filles ne me parlent plus !

Il grimaça. Il était au courant des événements de l’année passée. Même si Flavie avait été moins virulente avec lui, il comprenait qu’on puisse lui en vouloir. Il marcha sur des œufs :

— Tu sais, je pense qu’elles ont tout simplement du mal à accepter… ton attitude l’année passée… et ce silence que tu nous as infligé pendant des mois… On s’est tous fait un sang d’encre, chacun de notre côté.
— J’avais des problèmes un peu plus importants à gérer, Mathis, rétorqua-t-elle sèchement. Pardon… J’ai justement dû apprendre à éviter de dire ce genre de choses… se reprit-elle. Je m’en veux beaucoup de vous avoir traité de la sorte… vous étiez mes amis vous ne vouliez que mon bien et je rejetais toutes vos tentatives pour vous rapprocher de moi pendant cette horrible période, expliqua-t-elle en secouant la tête. Je suis tellement désolée, Mathis. Vous écarter de moi me rendait aussi malheureuse que vous, mais je ne supportais pas que vous puissiez me voir dans cet état… Qui n’a pas changé, tout compte fait. Pardonne-moi.
— C’est du passé. Ce n’est rien. Tu devais en vouloir à la terre entière, c’est normal. Pour les filles, tu devrais t’excuser comme tu l’as fait avec moi.
— Je vais essayer, mais je doute que ça n’arrange les choses…

Ils restèrent dans leurs pensées quelques secondes avant qu’il ne demande :

— Est-ce que tu veux qu’on rattrape un peu le temps perdu, au lieu d’aller en cours ?
— Je n’ai pas vraiment envie de parler de moi après tout ce qui m’est arrivé… En fait, j’aimerais oublier l’année qui vient de s’écouler. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose si tu veux bien.
— Aucun problème. J’ai le sujet parfait : les potins du collège. À moins que ça ne rentre dans la catégorie interdite ?
— C’est bon, ne t’en fais pas. Merci d’être là pour moi.
— Je n’ai jamais cessé de l’être, Flavie. Depuis le jour où on s’est rencontrés.

*

Treize mois plus tôt

Flavie regarda les collégiens courir jusqu’aux bus scolaires en soupirant. À vrai dire, elle trouvait ça stupide ! Elle n’habitait pas très loin et préférait donc rentrer chez elle à pied avec d’autres élèves pour éviter la cohue. Elle descendait tranquillement la rue et allait traverser la route quand on la bouscula. Elle s’étala sur le trottoir, sous le choc, et se releva en frottant son coude endolori.

— Ça va ? s’enquit un garçon de sa classe. Je ne t’ai pas fait mal ?
— Oui, ça va… Tu aurais pu faire un peu attention ! Je sais que je ne suis pas grande, mais quand même !
— Je suis désolé ! J’étais tellement pressé de rentrer que je n’ai même pas regardé où j’allais !

Flavie rit et observa plus attentivement le jeune homme qui se tenait devant elle. Bien bâti, il la fixait de ses yeux noisette, esquissant un large sourire qui lui creusait des fossettes. Soudain, il leva son bras et le passa devant son visage. Elle sursauta.

— Hé ho ! Je te parle !
— Ah, oui, pardon ! bafouilla la jeune fille. Tu me demandais quelque chose ?
— Comment tu t’appelles ? répéta-t-il en souriant.
— Flavie, et toi ?
— Mathis.

Flavie acquiesça, heureuse de faire sa connaissance puis reprit tranquillement son chemin, persuadée que la conversation était terminée.

— Hé, attends-moi ! cria une voix.

Mathis la rejoignit à petites foulées. Il la bombarda de questions jusqu’à ce qu’ils se séparent devant chez elle.

*

— Mademoiselle Roquet ?

Flavie leva brusquement la tête.

— La principale est prête à vous recevoir. Je vous emmène ?
— Merci, mais ça ira, répondit-elle.

Le geste se voulait bienveillant, mais elle n’avait pas encore quatre-vingt-dix ans et savait se servir de ses bras pour faire avancer son fauteuil. Elle parcourut le long corridor avant de frapper timidement à la porte du bureau de la cheffe d’établissement, bien qu’ayant été invitée à entrer au préalable. Une voix s’éleva de l’intérieur :

— Entrez, entrez !

Flavie poussa la porte. La principale se leva aussitôt pour l’aider à la refermer, parcourant les quelques mètres qui les séparaient. Elle lui tendit la main, la jeune fille la serra formellement. Elles retournèrent ensuite au centre de la pièce, décorée de quelques plantes vertes. Flavie s’arrêta devant le bureau, attendant patiemment le début de l’interrogatoire.

Venir ici, un vendredi soir, à dix-huit heures, ne l’enchantait guère, mais cela faisait partie du contrat. L’équipe pédagogique voulait s’assurer que sa reprise se passait pour le mieux… Certes, niveau pédagogique, ça le faisait, on ne pouvait pourtant pas en dire autant au niveau social… Elle saluait bien quelques camarades, mais n’arrivait pas à se faire d’amis, quoique bénéficiant quand même du soutien sans faille de Mathis. Le jeune homme n’hésitait pas à délaisser ses amis pour lui tenir compagnie pendant la récréation. Les garçons préféraient rester entre eux, en plus Flavie avait tendance à faire fuir les filles !

Bien sûr, elle lui en était reconnaissante, mais la situation commençait à lui peser. Ses tentatives pour renouer avec son groupe de copines se soldaient par un échec, toutes les autres filles de sa classe la fusillaient du regard avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Il lui arrivait de se demander si elles n’étaient pas jalouses de l’attention qu’elle attirait, même si ce n’était pas pour des raisons agréables.

— Comment vas-tu, Flavie ?
— Bien, madame. Vous vouliez aborder un sujet en particulier ?
— Je te retourne la question, répondit la dame avec un sourire encourageant. Il y a quelque chose dont tu souhaiterais que nous parlions ?
— Je peux vous faire un petit résumé de ces deux premières semaines de collège, si vous voulez.
— Bien sûr.

Elle croisa les bras sur sa forte poitrine, attendant son récit.

— Bien… Alors… Tous mes cours se passent bien. Je suis soulagée de constater que, même si je ne les ai pas suivis une grande partie de l’an dernier, les cours à distance ne m’ont pas pénalisée outre mesure. Le plus dur est de rester concentrée, reconnut-elle. Mais c’est l’affaire de quelques jours, l’instant que je m’y réhabitue.
— Très bien, mais sache que si tu as besoin d’aménagements, nous y procéderons.
— Non, non, pas pour le moment.

Il ne manquerait plus que j’aie un tiers temps ou quelque chose du genre, songea-t-elle.

— Comment ça se passe, avec les autres élèves ?
— Je crois qu’ils sont encore un peu… surpris de me voir parmi eux.

C’était un bel euphémisme, elle eut presque envie d’ajouter qu’ils ne faisaient pas cas d’elle. Mais cela aurait déclenché tout un discours de la part de sa professeure principale à l’intention de sa classe, tout ce dont elle ne voulait pas.

— Ils finiront par s’y habituer, ne t’en fais pas. Ils ne se montrent pas grossiers, au moins ?
— Non…

… à part toutes les fois où on lui avait lancé méchamment qu’elle n’était pas la bienvenue à cette table.

— Je suis soulagée que tout se passe bien, Flavie. Et si nous nous revoyions avant les vacances de la Toussaint ?
— D’accord.
— Même jour, même heure, c’est bon pour toi ?
— Entendu.
— Parfait, je te raccompagne.

La jeune fille poussa la porte d’entrée de sa maison.

— Flavie, c’est toi ? s’écria sa mère.
— Oui ! Tu es où ?
— Dans la cuisine, viens me rejoindre !

Nathalie Roquet épluchait des pommes de terre sur le bel îlot central noir. Le sourire aux lèvres, elle arrêta tout pour plaquer un baiser sur le front de sa fille.

— Contente d’être en week-end ?
— Les vacances me manquent, bougonna cette dernière en réprimant un sourire.
— Toi et ton frère, vous êtes irrécupérables ! soupira sa mère en riant. Comment s’est passé ton rendez-vous ? s’enquit-elle plus sérieusement.
— Bien, éluda la jeune fille.
— Tant mieux. Je me disais, et si vous invitiez deux ou trois amis, Adam et toi, ce soir ? Je suis en train de préparer des potatoes, vous pourriez vous commander des pizzas. Qu’en penses-tu ?
— Pour ma part, je n’en ai pas très envie, je suis fatiguée. Mais aucun problème pour Adam, j’aime bien ses amis.
— Je comprends ma chérie, murmura sa mère, un pli soucieux barrant son front. Tu es sûre que tout va bien ? Tu as des douleurs ? Il faut nous en parler, tu sais.
— Évidemment que je le sais. Je vous le dirais, sinon.

Flavie réussit à faire bonne figure durant tout le repas. Adam avait décliné la proposition de leur mère, préférant profiter de sa famille lui aussi, mais ce n’était pas pour autant qu’il avait dit non à une soirée pizza ! Le livreur fut rapide, pour une fois ils dévorèrent leur repas sur la table basse du salon, chacun son carton sur les genoux.

Écoutant distraitement son grand frère raconter sa journée, elle repensait à ces deux premières semaines passées en cours. Le mois d’octobre approchait déjà à grands pas et elle ne voyait toujours pas l’ombre d’une amélioration dans sa vie de collégienne. Ses amies paraissant l’avoir définitivement reniée, elle n’avait plus fait aucune tentative d’approche ni ne s’était excusée. Mathis le lui avait pourtant conseillé… Bien malgré elle, sa réputation n’était plus à faire : aux yeux de tous, elle était "l’handicapée". Celle qui errait comme une âme en peine, seule, dans les couloirs, la cantine, les salles de classe.

Elle repensa à avant, quand elle riait avec ses amies pendant les cours, aux toilettes, au réfectoire. Le soir, elle rentrait chez elle pour seller Flamme avant de retrouver Mathis et son cheval Sultan pour une balade. Elle n’avait goûté que deux petits mois à ce train de vie mais elle avait du mal à l’oublier. Elle retint les larmes qui menaçaient de monter. Il fallait qu’elle reste forte pour sa famille.

— Flavie, tu n’oublieras pas ton rendez-vous avec Solène, la semaine prochaine. Ni celui avec ta kiné, rappela son père.
— Oui, oui, ne vous en faites pas.
— Tu fais bien tes exercices, au moins ?

La jeune fille opina. Avoir passé plus de six mois en centre de rééducation ne suffisait pas pour assurer le bon fonctionnement de son corps, surtout au niveau de ses jambes. Même si elles ne répondaient plus à son cerveau, elle devait quand même faire tout un tas d’exercices. Au début, elle ne supportait pas bien de le faire alors qu’elle était paralysée, puis avec le temps et le soutien de sa psychologue Solène, elle s’y était pliée sans ronchonner.

Sa dernière part de pizza terminée, elle proposa d’aller chercher un dessert pour chacun. Adam se dévoua pour le faire à sa place, ne voulant pas la forcer à se déplacer. Elle mangea le yaourt nature qu’il lui ramena avant de prétexter une grande fatigue pour se retirer dans sa chambre.

À cause de son handicap, elle avait déménagé de l’étage au rez-de-chaussée, même si un monte-escalier avait été installé avant son retour. Elle n’appréciait pas trop cette pièce, à vrai dire. Elle était pourtant aussi grande que son ancienne chambre. Ce n’était pas la pièce en elle-même qu’elle n’aimait pas mais le fait d’être contrainte d’y dormir, à cause de tout ce qui lui était arrivé.

Histoire de la rendre un peu plus à son image, son père avait repeint les murs d’un gris très clair, reproduit la décoration qu’il y avait à l’étage avant. Les photos de son ancienne vie, près de Paris, étaient donc accrochées en face du lit, parmi celles où Flavie figurait tantôt avec Flamme, tantôt avec ses amies ou Mathis. Avec le temps, elle avait appris à les ignorer, elles lui faisaient trop de mal, lui rappelaient que tout avait changé, que sa vie avait basculé.

Elle effectua un transfert depuis son fauteuil jusque sur son lit, s’aidant des barres apposées au mur. Il avait fallu adapter nombre de pièces de la maison à son handicap… À force d’exercices, elle était à l’aise partout, désormais. Le centre de rééducation lui avait appris tout ce qu’elle se devait de maîtriser, grâce à lui elle pouvait se mettre dans son lit de plus en plus rapidement.

Flavie nicha son visage dans son oreiller, délicatement parfumé de lavande. Sa mère aimait penser que mettre cette brume l’empêcherait de faire des cauchemars, elle n’osait pas la contredire. Elle se réveillait toujours en criant parfois, mais elle ne pouvait nier que cette odeur avait un effet relaxant.

Une fois n’est pas coutume, son portable vibra.

— Il semblerait que j’ai des amis sur cette terre, marmonna-t-elle. Enfin, à part Maddy.

Sa meilleure amie ne laissait pas passer une journée sans prendre de ses nouvelles, soucieuse de son état. Comme avec sa famille, Flavie ne lui disait pas toujours la stricte vérité, à quoi bon l’inquiéter alors qu’elle se trouvait à sept cents kilomètres de là ?

Elle fut déçue de constater que personne ne lui écrivait. Il s’agissait seulement d’un réseau social, lui envoyant une rétrospective. "Il y a un an, jour pour jour," lut-elle. Son cœur se serra quand les toutes premières photos prises avec ses amies ainsi que des clichés d’elle et Mathis emplirent l’écran. Il y en avait un paquet, en plus… Les larmes lui piquèrent les yeux, il n’en fallut pas plus pour qu’elle se mette à pleurer.

En un an, elle avait le sentiment d’avoir tout perdu. Ses copines, son cheval et surtout, sa liberté.

*