Dans l'ombre de la statue - Thalie J. - E-Book

Dans l'ombre de la statue E-Book

Thalie J.

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Beschreibung

Jean-François et Guillaume, respectivement détective et gendarme dénouent l'écheveau d'histoires passées qui se prolongent jusqu'à ces jours où le petit village auvergnat "des deux Clochers" se trouve confronté à de troublantes disparitions. Une enquête où se mêlent suspense, poésie et humour.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Roman policier

L’enfer, c’est les autres

Jean-Paul Sartre

Assis près de la rivière qu’il regarde d’un air boudeur, un homme abîme ses pensées dans la contemplation de l’eau. Peu intéressé par les feuilles qui volent autour de lui, son regard sombre repose sur les flots mouvants. A mon approche, il lève la tête et semble ajuster sa vision pour m’examiner. Après une hésitation, il se redresse et me fait face. Etrange personnage, me dis-je en le regardant. De taille moyenne, il a les yeux d’un gris profond et ses cheveux noirs, désordonnés, semblent pris d’un fou-rire tant ils dansent dans la bise. Pour l’heure, il n’est pas particulièrement amène et lorsqu’il se met à parler ; sa voix claque comme un fouet dans l’air.

- C’est donc à vous que je dois d’être hors du livre. Je ne vous remercie pas.

Une fois cette phrase prononcée, il me tourne le dos puis se rassied, visiblement furieux. Je ne sais que répondre, l’excuse pourtant vraie d’une piqûre à l’orteil ne me paraît pas très opportune à mentionner. Néanmoins, cela a commencé par une piqûre sur mon petit orteil droit. Alors que se levait le soleil, cela a commencé comme un rêve pointu… Il est à peine huit heures en ce début d’automne, le matin rougeoie, il fait beau et la vie est belle. Mais l’orteil s’agite dans ma pantoufle. Comme le ciel, il rougeoie. Je me baisse pour le regarder et le gratter probablement. C’est alors que le livre tombe et s’éparpillent les pages de l’histoire que je commence à peine de lire. Volent les feuilles autour de moi, s’en échappe alors : le héros.

Je reste là à attendre, tandis qu’il reprend le fil de ses rêveries ; son regard se fait lointain. Enfin, après un silence, il revient sur terre lentement et, plus calme, s’explique d’une voix méconnaissable tant elle a changé ;son timbre chaud chante dans le vent et les paroles prononcées s’appuient sur des notes basses et douces :

- Je me présente : Jean-François Phlictif. Je suis le personnage principal du livre que vous avez cru bon de jeter à terre, mais vous le savez déjà. Ah ! vraiment, je ne vous remercie pas ! Dans les chapitres envolés se trouve la solution de l’enquête sur laquelle je travaille. Maintenant que le roman n’a ni queue ni tête à cause de vous, je dois tout reprendre et tout réorganiser.

D’un mouvement brusque, il m’entraîne à sa suite sans me demander mon avis. Il ajoute d’un ton sans réplique : - Vous serez mon assistante, vite, pressons-nous.

Me voici donc devenue l’assistante d’un détective peu ordinaire, à cause d’un livre tombé dont je commençais tout juste la lecture. Je ne suis pas certaine d’ailleurs de savoir si le héros sort du livre ou si c’est moi qui suis entrée dedans.

Sommaire

PARTIE 1

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

PARTIE 2

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XXXX

XXXXI

XXXXII

XXXXIII

XXXXIV

XXXXV

XXXXVI

Remerciements

PARTIE 1

I

En ce beau matin, je me dépêche donc pour ne pas contrarier à nouveau ce personnage étonnant tout en me demandant ce qu’il appelle se presser, car il a une démarche lente, comme s’il épousait chaque irrégularité du chemin de terre. Au bout de quelques pas et d’autant de pages ramassées, nous nous arrêtons. Devant nous se trouve un village, derrière lui une forêt et un paysage à couper le souffle. Que l’Auvergne est belle ! me dis-je émue devant ses volcans dégarnis, ses arbres majestueux et la profondeur de la vue. L’horizon, parfois, s’efface devant la beauté des paysages et s’offre alors un tableau magnifique comme seule la nature sait en peindre. Cessant ma contemplation, je me hâte pour rejoindre Jean-François qui a pénétré dans le bourg.

Le village nous entoure. Il se compose de maisons petites et serrées les unes contre les autres. Elles semblent vouloir ainsi se tenir chaud ou bien tentent de rompre la solitude inhérente aux pays rudes. Après avoir gravi la rue principale, nous nous retrouvons sur la place centrale baptisée « Place Vercingétorix ». Nous nous arrêtons devant une petite maison bicolore. Située à côté de l’ancien lavoir, elle se laisse caresser par le soleil dont rien ne bloque les rayons. Leurs jeux me fascinent et je les regarde s’amuser avec la façade dont le noir des pierres de Volvic tranche avec le blanc des joints salis par le temps. Délicatement, un rayon entre dans une petite niche juste au-dessus de la porte d’entrée comme pour y chercher quelque chose puis disparaît.

Jouant des coudes, Jean-François avance en écartant les badauds et me montre du doigt une personne. Quittant la niche des yeux, je découvre une petite femme, affolée,ses rares cheveux gris tremblent sous l’effet de l’émotion qui se lit sur son visage. Gironde, elle est engoncée dans une robe d’une autre époque avec un tablier blanc, propre et sans doute amidonné. Perdu dans une écharpe qui s’enroule comme un serpent autour de lui, son cou disparaît laissant l’image d’un bloc vacillant légèrement dans une attente angoissée.

Jean-François me la présente.

- Voici madame L’Auve. C’est elle qui habite la maison que vous voyez là. C’est elle qui a constaté la disparition hier matin. Je n’en sais pas beaucoup plus pour l’instant. Je regarde à nouveau la maison puis madame L’Auve ; elles se ressemblent étonnamment comme si le blanc et le noir de la façade avaient déteint sur cette femme sans âge. Pour la saluer, je lui tends une main qu’elle ne prend pas.

Jean-François se tourne vers elle pour lui demander d’expliquer ce qui s’est passé.

- Ah ! monsieur, s’écrit-elle, c’est un véritable drame !

Les mains accrochées à son tablier comme à une planche de salut, madame L’Auve reprend :

- Comme chaque jour, je me suis levée avec le soleil. Et d’ajouter avec conviction : Il faut toujours se lever avec et se coucher avec sinon le malheur y vient dans la maison.

Une fois cet aparté fait, elle continue :

- J’ai toujours mon rayon qui entre dans ma chambre, au premier étage, là, ajoute-t-elle en montrant une fenêtre dépourvue de volet. Une fois descendue je suis sortie sur mon perron comme à mon habitude, je vérifie toujours que tout va bien devant ma maison et sur la place. Et, en levant les yeux vers ma niche au-dessus de ma porte, je vois qu’elle est vide, ma statue du bonheur a disparu ! Jel’ai cherchée partout, j’ai rien trouvé alors j’ai posé ma plainte aux gendarmes.

D’un mouvement sec, sa bouche se referme. Tout est dit. Jean-François la remercie, et me dit tout bas, tellement bas que j’ai du mal à l’entendre :

- C’est une affaire « mineure », aux yeux des autorités. Ils ont pris quelques témoignages et m’ont transmis l’affaire hier soir.

Bien, me voilà donc accompagnant un personnage de fiction à la recherche d’une statue du bonheur. Tout cela me semble bien dérisoire mais sans comprendre pourquoi, je sens que je dois continuer. Je regarde alors Jean-François qui se baisse à intervalles réguliers. Je constate qu’il récupère quelques pages qui se sont posées çà et là, il les tient fermement dans la main, il reconstitue le livre me semble-t-il.

Il s’arrête enfin et me regarde, visiblement disposé à répondre à mes questions. Ne me faisant pas prier, je les lui pose.

- Qu’est-ce donc que cette statue ?

- C’est une sculpture en terre cuite, petite et délicate.

- Délicate ?

- Fragile et jolie au dire des habitants

- Pourquoi l’appelle-t-elle la statue du bonheur ?

- Ah ! voilà une question pour l’instant sans réponse répond Jean-François. Il sourit puis m’entraîne d’un geste décidé.

- Venez, continuons l’histoire.

Une nouvelle fois je regarde autour de moi. Stupéfaite, je constate que le village est en émoi. Alors que le vol a eu lieu hier, ce matin ils sont tous devant la niche. Ils sont venus, qui de sa maison, qui de son atelier ou de sa grange. Pourtant il y a fort à parier qu’hier ils étaient déjàlà. Tous les villageois se pressent pour regarder ce petit creux maintenant vide. Ils sont là, les notables et les paysans, le boulanger et le boucher, les employés de la mairie et le curé, les enfants et les vieux. Tous regardent atterrés le vide laissé. Même le facteur a interrompu sa tournée ! Tous les yeux sont rivés sur la niche, si petite que je me demande pourquoi cette disparition revêt une telle importance à leurs yeux. Mais à n’en pas douter, elle en a une.

II

Jean-François regarde aussi le groupe. Lorsqu’il me fait

face, je ne peux m’empêcher de lui exprimer mon étonnement.

- Pourquoi les gendarmes ne s’en occupent-ils pas ? Le village entier a pourtant l’air très affecté par cette disparition.

En hochant la tête, Jean-François m’explique avec un large sourire :

- Je suis un peu leur détective à tout-faire. Celui qui prend le temps de fouiner sur les affaires sans importance et c’est ce que je faisais quand vous avez renversé le livre. Sollicité par un gendarme, Guillaume L., un ami de longue date, je me suis vu confier l’enquête parce que le vol, s’il est sans doute le fait de garnements, provoque une onde de mécontentement voire de réelle inquiétude. Voici comment cela s’est passé pour répondre à votre curiosité :

Convoqué à la gendarmerie de Clermont-Ferrand hier soir, j’ai eu une réunion rapidement menée par le Major, un type peu sympathique, mais c’est sans importance. Il a donné son accord pour faire appel à moi. A dire vrai, il n’était pas ravi mais n’étant là qu’en remplacement, il a préféré acquiescer à la proposition de mon ami et surtout compte-tenu de la présence de journalistes qui, je le cite « fouine dans le village ». Mais, il ne veut pas que Guillaume perde de temps avec des « trucs sans intérêt » même si "les péquins" du coin sont perturbés.

Sur ces paroles d’un mépris inadmissible envers des gens qu’il ne connaît même pas, il est sorti sans un regard et encore moins un aurevoir.

Bah ! cela lui fait plus de mal à lui qu’à moi. Voici maintenant ce que m’a dit mon ami Guillaume ;

- C’est la deuxième fois qu’il nous fait lâcher une enquête ! tout ce qui ne fera pas reluire son plastron est mis de côté ! J’enrage mais les ordres sont les ordres. Heureusement, il a accepté que je te confie l’affaire.

- De quoi s’agit-il ? Ai-je demandé pour interrompre sa plainte et en venir au sujet qui nous avait réunis.

- D’une statue dont la disparition a été constatée ce matin. - Eh bien, ce n’est pas rien de faire disparaître une statue. - Laisse-moi te faire le topo : ce matin, au village Des-Deux-Clochers, une habitante a découvert que la statue installée dans une niche au-dessus de la porte d’entrée de sa maison a disparu. Malgré le trouble palpable à notre arrivée, nous ne pouvons faire d’enquête. J’ai eu l’idée, plutôt que de classer l’affaire, de te la confier. Qu’en distu ?

- Oui avec plaisir, mais il y avait donc tant de monde que cela à votre arrivée ?

- Hum je dirai que s’ils n’étaient pas tous présents, au moins la majorité des habitants. Une petite foule houleuse dont émanait une stupeur mêlée d’inquiétude.

- Et des journalistes disait ton aimable supérieur ?

- Non, un seul à ce qu’a dit le notaire. Il connait Fred, un de mes gars ; un cousin éloigné si j’ai bien compris. Toujours est-il qu’il a su nous dire que seule une personne n’était pas du village dans le groupe : un homme un peu étrange. Ce serait lui le journaliste selon maître Caulvaire qui, selon lui le connaîtrait de loin.

- Vous n’en n’êtes pas surs ?

- Non, car il avait disparu lorsque nous avons voulu lui demander qui il était et le pourquoi de sa présence. Nous n’avons pas cherché plus avant ; le notaire aussi s’était éclipsé.

Sur ces mots, Guillaume m’a remis une liste rapidement faite des personnes interrogées. Il y a 4 personnes : Madame L’Auve, que nous venons de voir, deux joggeurs et les jeunes fêtards. Aucun d’eux ne sait rien ni n’a pris la statue disent-il. L’objet du délit est, d’ailleurs, au dire de ces mêmes personnes, sans importance. Ce n’est pas lourd mais il faut faire avec.

La réunion s’est arrêtée là-dessus. Pour le reste, Guillaume m’ayant informé que l’enquête ayant été rapidement arrêtée, ils n’ont pas continué les recherches. « Débrouille toi avec ça » a-t-il conclu « si tu veux bien t’en occuper. »

Bien entendu, ajoute-t-il en me regardant, j’ai accepté, j’aime la région, ses habitants et sa gastronomie. Et cette petite statue dont la disparition agite tout le monde, m’intrigue.

Un autre hochement de tête clôt l’explication. Les cheveux suivent à nouveau le mouvement et paraissent se gondoler de rire.

Jean-François se baisse et tente de voir s’il y a des éclats de la statue par terre mais il ne cherche pas de traces de pas. Le village a restauré la petite place et le bitume tout neuf ne laisse aucun espoir de trouver une trace, encore moins avec la foule des habitants qui trépignent devant la maison en échangeant des regards consternés. Je compte environ soixante personnes en train de piétiner devant la maison. Je me baisse également et remarque que même récent, le revêtement laisse déjà une touffe d’herbepasser. Mais nous ne trouvons nul éclat de terre cuite, nulle poussière suspecte ; seule une page du livre repose dans un rai de lumière. Jean-François la ramasse et se redresse.

III

A peine s’est-il relevé que nous voyons foncer sur nous un homme à l’allure imposante.

Sans façon, il se plante devant nous et exhibe une écharpe tricolore. C’est le Maire, monsieur Charles Magne. Tout essoufflé, il s’adresse au détective, lui demandant de résoudre l’énigme au plus vite. Il en va de la sérénité de ses administrés. Plusieurs fois en peu de temps, il ordonne à Jean-François de montrer un peu d’énergie dans son enquête. Et comme si cela pouvait accélérer les choses, il bouge ses bras en tous sens, tant et si bien que nous manquons chaque fois, Jean-François et moi, de prendre une claque. Nous reculons prudemment. Je sens bien que mon détective à tout-faire n’a que faire de l’énergumène. Il insère la dernière page trouvée à sa place dans le tas de plus en plus important qu’il tient à la main. Ensuite, il fourre le tout dans la poche de son costume sans un mot ; c’est à se demander s’il a conscience de la présence du Maire. Celui-ci s’agace de plus en plus, mouline de plus en plus tandis qu’à mesure, Jean-François semble s’effacer. Je me demande, vaguement inquiète, s’il ne va pas disparaître.

- Activez-vous un peu ! clame le Maire pour la énième fois.

- Mais oui, mais oui, répond Jean-François plus distant à chaque parole aboyée.

- Je suis harcelé de tous les côtés. Sans parler des élections qui approchent ! Mais qu’ai-je donc fait au ciel ? Qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour qu’une si terrible affaire se produise pendant mon mandat ?

Alors, Jean-François interrompt cette litanie et sa voix claque à nouveau. Il indique ainsi son agacement mieux que n’importe quelle explication.

- Dieu n’a rien à voir dans cette histoire quoi que vous lui ayez fait ! et je puis vous assurer de ma célérité sur cette affaire. Mais cessez s’il vous plaît de m’étourdir de vos sempiternelles plaintes. Les élections auront lieu dans deux ans. Cela nous laisse du temps. Non ?

Un silence chargé d’agacement suit la réponse du détective qui reprend rapidement

- Puisque vous êtes si impatient, j’aurais quelques questions à vous poser afin de comprendre l’importance de cette statue. Car à voir les gens encore massés ce matin devant la maison, il semble qu’elle ait une valeur bien spéciale pour vos administrés.

Le Maire en reste bouche bée. Peu habitué à tant d’impertinence, il s’arrête au beau milieu d’un geste et laisse retomber ses bras ; son œil s’arrondit comme s’il voyait un extra-terrestre. Il jette un œil de tous côtés avec inquiétude puis il se détend, soudain soulagé. Ses administrés occupés à discuter entre eux ne le regardent pas. Alors, il prend Jean-François par le bras et l’emmène en retrait de la place. C’est avec un grand sourire et une courtoisie toute nouvelle, qu’il explique :

- Je vous fais confiance, mais je dois montrer au village que je m’occupe de l’affaire avec sérieux et promptitude. Je suis, bien entendu à votre entière disposition, pour résoudre rapidement ce mystère. Le village n’avait vraiment pas besoin de cela ! Non, pas après le brusque départ d’un jeune homme. Départ volontaire disent les gendarmes mais quand-même cela fait beaucoup en si peu de temps.

Se retournant, il revient vers les habitants toujours massés, bombe le torse et serre des mains, assure et rassure : l’enquête a été confiée à une équipe expérimentée et sûre. Il la suivra au plus près et rendra des comptes régulièrement à tous et à chacun. Puis, son devoir rempli, il disparaît dans la Mairie, de l’autre côté de la place.

Un semblant de calme revient alors et surtout de silence. Je me demande tout bas la raison qui fait que tous semblent attacher une telle importance à ce regrettable mais tout petit incident. Cela fait maintenant plus d’une heure et demie que Jean-François m’a menée sur cette place et aucun des habitants n’a encore bougé. Tous les yeux sont braqués sur le détective puis sur la niche vide, alternant entre stupeur et désespoir.

- Dites-moi, qu’est-il arrivé ?

Je pose la question car le silence de la foule, une fois le Maire parti, m’oppresse. C’est un silence lourd qui hésite entre anxiété, colère et fatalisme. Non, plutôt, entre rancune et peur.

C’est cela, c’est de la peur, oui, il y a de la peur dans l’air. Une peur remplie de rancœur. Je sens parfaitement les ondes agressives qui émergent du groupe.

- Pour l’instant, ce que je sais, m’explique Jean-François, c’est que la disparition a eu lieu la nuit dernière, entre minuit et sept heures trente du matin selon les gendarmes.

- Mais c’est assez précis. Incroyable non ?

- Non pas tant que cela, quelques jeunes ont fait du tapage un peu tard ; une patrouille qui passait dans le village leur a donné un avertissement à minuit et les a raccompagnés chez eux. Interrogés le lendemain, ils affirment ne rien avoir vu de particulier. Et à 7h30 il se trouve toujours desgens pour faire un petit jogging profitant du début de la journée pour courir seuls et aller voir le lever de soleil.

- Mais pourquoi voler cette statue ? Était-elle particulièrement jolie ou bien a-t-elle une valeur particulière ?

- Jolie oui, comme je vous l’ai dit. Du moins, c’est-ce qu’en disent les gens du coin. Mais précieuse, non, c’est cela qui est intriguant… Et amusant, ajoute-t-il plus légèrement.

Un coup de vent nous interrompt et manque de faire s’envoler encore une fois les pages qu’il vient de sortir de sa poche pour me les donner. Je ne les ai pas encore en main mais Jean-François, heureusement les tient fermement. Dans ses doigts, les pages sont chiffonnées et pour certaines, humides. Devant mon regard étonné, il murmure, ou bien est-ce le vent ?

- C’en est ainsi des feuilles d’automne, le temps pleure les beaux jours et ses larmes se déposent sur les feuilles.

Le vent souffle encore et Jean-François ressemble à un hérisson aux yeux gris. Un peu vertement, il me demande de faire attention, perdre à nouveau les pages serait une folie.

- Le livre doit être reconstitué pour que l’histoire se termine. Puis il ajoute, je ne peux rester ici éternellement, pas plus que vous !

Je sens qu’il a raison. Il navigue entre les pages dont il sort et la réalité ou bien est-ce moi qui marche sur la frontière qui sépare mon monde du sien ? Quelle qu’en soit la réponse, il nous faut arriver au bout des pages.

Comme je lui demande de me décrire l’objet du vol car, dans toutes les pages du livre que j’ai en vrac entre les mains, je n’en retrouve pas la description.

- Comme je vous l’ai dit, la transmission par les gendarmes a été plus que succincte ; c’est une petite statue en céramique. Plus précisément en grès. Un grès noir qui vient de la terre volcanique de la région. Mais, il faut questionner la propriétaire, elle saura bien nous la décrire. Ensuite, nous reverrons le Maire du village. Je serais curieux de savoir pourquoi il s’excite à ce point.

De retour devant la maison de madame L’Auve, nous constatons qu’il n’y reste plus que quelques personnes, d’un âge certain. Ils s’occupent en parlant ensemble sur la place. Jean-François s’approche du petit groupe. Personne ne le regarde sauf le facteur qui visiblement traîne à reprendre sa tournée.

Petit, râblé, il se tient bien droit et regarde le détective avec un franc sourire.

- Bonjour monsieur, je vous ai vu discuter avec le Maire, c’est vous qui cherchez la statue ?

- Oui et j’aimerais bien, si vous avez le temps que vous me la décriviez.

- Deux minutes, je reviens répond-il en allant vers madame L’Auve immobile il la tient doucement par le bras et la fait rentrer à l’intérieur. Lorsqu’il revient, il arbore un sourire soulagé.

- voilà, qui est mieux. Elle ne prononce pas un mot. Faudra que je revienne la voir. Où qu’on en était ? Oui j’me rappelle, la statue, elle est jolie.

- et ? Jean-François encourage le visible effort de réflexion fait par son interlocuteur.

- Et elle est d’une belle couleur tendre, beige ou rosé. C’est une femme mais on sait pas qui.

- peut-être la Vierge Marie ?

- On sait pas et elle est grande comme cela dit-il en écartant la main.

Encouragé par un mouvement de Jean-François qui se penche comme pour mieux entendre, le facteur continue plus loquace : cette statue, elle a la tête un peu penchée comme ça, sa tête se penche sur la droite et ses bras bougent le gauche tombant le long du corps et le droit plié paume ouverte. Une fois dans cette position il continue : elle tient dans sa main droite une coupe qu’elle montre à qui la regarde.

– A-t-elle un vêtement ? Robe, voile ?

- Mais oui elle est pas toute nue, il pouffe de rire et reprend sérieusement : elle a une robe longue même qu’on voit pas ses pieds.

- Je suis bien heureux que vous puissiez si bien la décrire. - Ah mais je la vois tous les jours et madame L’Auve m’en a parlé plein de fois. Je porte le courrier, et je veille sur les personnes seules des villages dans lesquels je passe. Et elles finissent par se confier à moi. Elle m’a dit ensuite, « C’est un souvenir de ma famille. » C’est tout, répond-il presque sur la défensive.

- Oui je me disais bien à vous voir que vous aviez une grande amitié pour vos clients. Depuis combien de temps travaillez-vous dans la région ?

- Depuis près de 30 ans, j’ai succédé à mon père. On est postier de père en fils. Souriant à nouveau, il bombe le torse et s’apprête à partir. Faut qu’je termine ma tournée. - Encore une question : avez-vous noté lors de vos tournées précédentes quelque chose d’étrange ?

- Sur 30 ans oui Le facteur émet un petit gloussement, puis redevenant sérieux, il continue non, j’vois pas, rien d’important en tout cas. Pas depuis une quinzaine de jours jusqu’à hier.

- merci, voici mon numéro de téléphone si quelque chose vous revient. Même et surtout quelque chose d’insignifiant, n’importe quoi en fait.

Devant l’air surpris du facteur, Jean-François explique :

- c’est une enquête étrange et je pense que les pistes se cachent dans des petits riens,

Retenant son mouvement de départ, le postier réfléchit et finit par dire d’une voix mal assurée :

- bon alors peut être que c’est une bêtise mais il y a un truc bizarre.

- Oui ? relance patiemment Jean-François

- ben en ce moment y a des gens qui vont dans le village ; hier matin un grand monsieur. Ses habits c’étaient comme un déguisement. Je crois pas que c’est un touriste, la saison est finie.

- Autre chose ?

- Non. Et puis c’est rien je vous dis. Et puis je m’appelle Amédée. Et vous comment vous appelez vous ?

- Jean-François. Merci et bonne journée.

Après cet échange, il range quelques pages et m’explique en lisant :

Hier matin, lors de leur rapide enquête, les gendarmes ont noté : petite, couleur pâle et « l’est râpeuse » selon certains. J’en conclus que le grès doit être légèrement chamotté. Nous savons, vue la hauteur de la niche que petite, c’est environ vingt centimètres, que la couleur est pâle, un beige rosé. Personne n’a parlé d’une valeur quelconque mais tous la connaissent autant qu’ils s’en souviennent, ils l’ont toujours connue. Cela explique pourquoi la gendarmerie m’a transmis l’affaire. Les souvenirs ne sont pas de leur ressort sauf à ce qu’ils provoquent des délits graves.

- Est-elle évidée ?

- Il ne semble pas, si j’en crois la mémoire de Mme L’Auve. J’ai pu lui poser la question pendant que vous rêvassiez en regardant jouer un rayon de soleil. Mais elle a répondu de façon un peu confuse : « Ma statue est petite et lourde. » Bref, j’en ai conclu qu’elle n’a pas été ni coupée ni vidée avant sa cuisson.

- Voilà qui est étrange autant que risqué. N’était-elle pas scellée ?

- Et non c’est pour cela que les gendarmes n’ont pu relever le moindre indice. En arrivant j’ai d’ailleurs regardé l’intérieur de la niche et en dessous et n’ai trouvé aucun morceau de terre suspect. Mais je me suis étonné auprès de madame L’Auve d’une trace laissée dans la niche. C’est alors qu’elle m’a reparlé du poids de la statue. Elle l’a toujours connue comme ça. Et son grand-père disait que porter le bonheur c’est lourd moins que porter la peine mais lourd quand-même. Mais, a-t-elle conclu « y était un peu fêlé ».

IV

A l’entrée de la place Vercingétorix, se trouve un joli lavoir entouré de bancs, nous nous y asseyons et rangeons les pages du livre. Nous voulons avancer dans l’histoire pour la terminer. Mais il en manque encore. Il va donc falloir nous débrouiller sans elles ou bien, si la chance nous sourit, nous les retrouverons.

Le silence s’installe et nous nous abandonnons à nos réflexions ou plutôt reprenons nos questions :

« Une statue disparaît, elle n’a pas de caractéristique ni de valeur particulière. Cependant tout le village est concerné par sa disparition. Peut-on donc en conclure que ce n’est pas un de ses habitants mais une personne extérieure qui l’a prise ? Un autre point nous étonne : habituellement, les œuvres en céramique sont évidées pour éviter tout risque d’éclatement à la cuisson. C’est d’ailleurs un moment sensible pour le céramiste, sa sculpture terminée, avant de la cuire, il devient chirurgien en quelque sorte ; il coupe la statue, l’évide et la recolle. Alors comment se fait-il que celle-ci soit lourde au point de laisser une marque dans la niche ? »

Nous sommes rejoints par le Maire, il porte encore son écharpe tricolore mais arbore, cette fois, un sourire jovial. Peu enclin à s’assoir sur un banc de pierre recouvert de mousse, il nous emmène sur un siège en métal flambant neuf à quelques pas de là. Les habitants sont enfin retournés à leur vie. Le Maire les a assurés que nous n’arrêterions notre quête que lorsque l’affaire serait élucidée.

Soudain, comme s’il avait lu dans nos pensées (mais peut-être… puisqu’il sort du livre, lui aussi) il brise le silence…- Ah ! Je vois que vous tournez en rond. Hum ! Voyons à quelle page en êtes-vous ? Page 45, je vois, c’est le moment où vous vous posez des questions ! ensuite, vous me les posez et moi je vous réponds. Devant notre air étonné, il rit franchement : N’oubliez pas que je sors également du livre comme toute l’histoire et ses personnages.

C’est alors qu’il me regarde d’un air étonné. Il me demande comment il est possible que je sois là. Il n’est pas fait mention d’un personnage de mon type « trop réel » (ce sont ses mots). Je lui raconte l’histoire du livre tombé, des pages éparpillées et de ma rencontre avec Jean-François. Il hoche la tête comme si c’était une chose normale.

Il s’installe un peu mieux, bouge à nouveau et se cale. Nous attendons mais il semble un peu embarrassé.

- Tout à l’heure, je vous regardais, après notre échange dont je ne suis pas fier. D’ailleurs je tiens à m’excuser pour ma véhémence mais nous n’étions pas seuls et mes administrés ont besoin de me savoir très engagé à leur côté. En plus cette disparition tombe bien mal : cette semaine je dois faire plusieurs discours : un pour un décès et un autre pour la fête des 3 V. Et il y a ce jeune homme dont nous sommes sans nouvelle depuis une quinzaine de jours.

Nous l’écoutons, un peu saoulés par ce flot de paroles, mais nous l’assurons que tout cela est oublié.

En se tournant légèrement vers lui, Jean-François demande si tout le monde se trouvait sur la place, le Maire réfléchit un instant et opine de la tête. Oui tout le monde, enfin tous les valides. Brusquement, il se tape sur la cuisse et dit : non, pas tous les valides, il manquait la patronne du bistrot, elle est seule à s’en occuper. Et puis, tout lemonde va aller en parler autour d’un verre. Elle n’a pas besoin d’aller chercher les potins, ils viennent à elle.

Ah ! et, j’allais l’oublier, monsieur Cérieux l’instituteur.

Devant le haussement de sourcils de Jean-François, il ajoute vivement : Cela n’a rien d’étonnant, remarquez. Véritable ours, dès que l’été se termine, il se terre chez lui jusqu’au printemps.

Les arbres frissonnent un peu et leurs feuilles d’or chantent dans la bise. Peut-être est-ce ainsi que la nature acquiesce aux paroles du Maire, ou bien donne-t-elle ainsi raison à monsieur Cérieux ?

S’en suivent alors silences, soupirs et regards gênés. Puis enfin, après avoir jeté un rapide coup d’œil à la ronde et constaté qu’il n’y a pas d’oreilles à proximité, il reprend à voix plus basse et nous demande :

- Croyez-vous aux légendes ?

Nous restons sans répondre, abasourdis par cette question venue de nulle part.

- Moi, j’y crois, pourquoi pas hein ? Il bouge encore, se tortille et se tait un instant. Il n’y a pas de mal à cela non ? Mais je ne m’en vante pas car c’est un passe-temps que la plupart des gens, surtout mes électeurs, ne comprendraient pas. Confiriez-vous la gestion de votre village à quelqu’un qui consacre ses moments perdus à retrouver des légendes et à les faire vivre ?

Devant notre air étonné, il reprend plus vivement :

- Vivre oui ! car certaines sont réelles et les autres toujours basées sur des faits historiques. Historiques mais peu ou prou romancés, je dois le reconnaître.

Devant sa mine confuse, je décide de l’encourager en essayant de prendre un air très intéressé, je lui dis que oui, moi aussi, je crois aux légendes. Enfin, Jean-Françoissourit et l’assure que lui aussi y croit, mais seulement parfois, ajoute-t-il. Soulagé, le Maire reprend :

- Dans chaque village, courent des histoires, des légendes depuis des siècles. Alors qui peut dire si ce sont des élucubrations ou des réalités inexplicables ? Les croyants en appellent certaines des miracles ; les autres les attribuent à un coup de chance ou bien encore le hasard. D’autres enfin les qualifient de mythologies ou de folies et les rejettent.

Il se tait, reprend son souffle et s’éponge le front avant de continuer.

- Mais avez-vous noté l’émoi du village ? C’est la première fois que nous nous trouvons tous réunis sans nous invectiver. Même le curé était là, ajoute-t-il. Pourtant celui-là, pour le bouger de sa cure ou de ses églises ! Avezvous remarqué le médecin et le notaire, côte à côte ? Impensable, croyez-moi, impensable, à moins justement d’un fait grave… Comme celui-ci !

Là-dessus, il se lève et va, nous dit-il, se déshabiller et revenir. Nous l’assurons de ne pas bouger et de l’attendre. Il nous faut être patients, et surtout bien écouter pour nous en souvenir, car ce passage manque dans les pages retrouvées. Et nous présumons que ce récit joue un intérêt particulier dans l’histoire. Dans l’attente du retour du Maire, Jean-François cherche mais ne trouve pas dans les pages qu’il tient certains éléments. Il énonce, plus pour lui que pour moi ce qu’il pense devoir faire « Il faut donc que je vois le médecin, le notaire et le curé, ce sont des personnes qui, par leur profession, connaissent tout le monde. Pour la patronne du bistrot, j’irai plus tard. Sans oublier l’instituteur qui ne s’est même pas déplacé. »

Après un rapide aller-retour dans la mairie pour se changer, le Maire revient plus léger me semble-t-il. Il aposé sa charge d’élu en remisant son écharpe. Vêtu d’une veste de velours côtelé, il redevient un simple citoyen.

Alors, bercés par le vent, chauffés par le soleil et assis confortablement, nous ouvrons grand nos oreilles. Il n’y a rien d’autre que nous puissions faire pour le moment. Je respire avec délice les odeurs des feuilles à terre et regarde Jean-François. Il a étendu ses jambes après s’être mis dans un rayon de soleil. Les yeux fermés, il attend. Nous sommes tous les trois entourés d’un calme peu habituel qui d’ailleurs ne durera pas. La place Vercingétorix est vide maintenant et l’homme assis à côté de nous présente un visage tout à fait sympathique. Il sourit de toutes ses rides, visiblement ravi de nous raconter la légende dont il vient de nous parler. Son élocution devient agréable, frémissante de plaisir nous semble-t-il. Prenant son souffle, il se lance et entame avec une certaine emphase :

V

« La légende de la Pierre bleue »

- « Il y a très longtemps, dans les premiers temps de l’histoire, bien avant le Moyen-Age, circulait une fable dont le souvenir se transmet encore aujourd’hui pendant les rudes soirées d’hiver.

En ce temps-là, un vagabond sillonnait la terre se cachant des hommes. Il se disait investi de la mission de trouver une pierre bleue ou "Pierre bleue". Egarée au début des temps, par des dieux volages et peu responsables, elle semait sur terre le malheur, tellement elle était convoitée. Certains lui attribuent la disparition des dinosaures ou bien encore celle de l’Atlantide. Bien entendu, cela est faux mais de telles affirmations montrent combien sont attachés à cette pierre des pouvoirs étonnants et surtout immenses.

Jamais il n’est évoqué qui est ou ce qu’était le vagabond. Il se murmure qu’il venait de l’autre côté de l’Univers, là où l’on trouve des créatures étranges, là où le temps n’existe pas. Mais qui était-il : un dieu, un elfe ou un géant ou bien encore simplement un homme ? Peu importe. Il a trouvé la pierre sur la terre. Plus précisément, racontet-on, il l’a trouvée en Auvergne. Une fois qu’il l’eut entre les mains, cet être l’a cachée de façon qu’elle ne soit jamais retrouvée et pendant longtemps, nul ne sût où elle se nichait. Mais le temps passe et se succèdent des cohortes de chercheurs de trésor. Tous avides de puissance et désireux de s’approprier la fameuse Pierre. Chaque quête reste vaine mais toutes sont également sanglantes etmortelles pour ces aventuriers. Finalement, la Pierre tombe dans l’oubli pendant longtemps.

Nous retrouvons la légende à partir du Moyen-Age. Mais elle a complètement changé.

En l’an mille, la Pierre bleue devient source de joie ; si l’on en croit les récits transmis par les anciens les soirs d’hiver. Elle fut découverte par des gens du peuple, paysans de leur état, des hommes sans importance. Ils l’auraient trouvée sans la chercher. Il se dit même qu’elle les aurait choisis. Eux, sans même savoir vraiment ce qu’elle était, la gardèrent comme un trésor. Depuis lors, elle procure à toute leur maisonnée joie et bonheur.

Mais ce que disent les anciens sur la famille qui possède la Pierre tient à peu de choses. En réalité ce ne sont que des doutes devenus au fil du temps des « certitudes ». Mais nul ne prononce de nom. Pourtant tous assurent que cette famille a encore des descendants aujourd’hui. Et surtout que la pierre est toujours dans la région. »

Eberlués, Jean-François et moi tournons notre regard vers le Maire. Un conte ! Une pierre ! Une sorte de Graal auvergnat ! Serait-ce donc la raison du vol, une simple légende qui a pris de l’importance en ces temps dits « évolués » dans lesquels nous vivons. Cela nous laisse perplexes ; le Maire se moquerait-il de nous ? D’autant plus que la recherche dans laquelle Jean-François s’est lancée n’a pas pour objet une pierre colorée mais une statue.

Mais en le regardant, nous constatons qu’il croit vraiment cette histoire. En tout cas, il parait visiblement soulagé de nous avoir trouvés si attentifs et sérieux. Il ne se rend heureusement pas compte de l’effet qu’a sur nous son histoire à dormir debout. Après tout, c’est un hommebien sympathique alors pourquoi lui faire part de notre scepticisme ?

Nous le saluons de la tête alors qu’il se lève, et le regardons partir sans prononcer un mot.

VI

Le temps s’écoule légèrement, nous réfléchissons et profitons de la douceur inattendue de la journée jusqu’à ce qu’un homme au pas pressé passe devant nous et entre chez madame L’Auve. Porteur de la mallette caractéristique des médecins, nous l’attendons. Une dizaine de minutes plus tard, il nous fait face et nous devons l’interpeller pour qu’il s’arrête. Agé d’une cinquantaine d’année, il est animé d’une énergie qui fait oublier son visage poupon aux grosses joues et son corps également rond à souhait. Des cernes sous les yeux indiquent qu’il œuvre sans économiser ses forces.

- Docteur, puis-je vous parler un instant ?

- Une minute alors bougonne le médecin en nous regardant, j’ai trop à faire. Trop de patients et je dois veiller sur madame L’Auve. Elle ne va pas bien. Il regarde Jean-François et dit brusquement : Hum, Charles, le Maire vous a assez bien décrit. Oui vraiment, fluide a-t-il dit mais solide, aérien mais terrien.

Malgré une légitime envie de savoir pourquoi on le décrit de cette façon, Jean-François attaque tout de suite.

- Quand, à votre avis madame L’Auve sera-t-elle capable de répondre à mes questions ?

- Laissez-lui quelques heures et cela ira, elle est forte, bien plus qu’on ne le croit.

- Que pouvez-vous me dire sur la statue ?