Du côté ensoleillé de la rue - Dina Rubina - E-Book

Du côté ensoleillé de la rue E-Book

Дина Рубина

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Beschreibung

Une œuvre polyphonique, portée par deux femmes, mère et fille, dont l’imprévisible croisée des chemins se déroule sous le soleil omniprésent de Tachkent, ville exotique et cosmopolite, gorgée d’odeurs et de couleurs, personnage à part entière de ce récit bouleversant.
Ce livre retrace la vie de Véra, jeune peintre réservée et en mal d’amour. Sa mère, Katia, fraîchement sortie de prison et avec qui elle entretient une relation houleuse, est à l’origine de son sentiment de solitude. La structure atypique du roman, à travers des flashbacks et des récits parallèles, crée alors toute la magie de cette narration qui happe le lecteur : à la fois dans le passé et dans le présent, le transportant dans la tête des personnages et dans celle du narrateur, le puzzle de leur vie est ainsi reconstitué au fil des pages. Katia, mère absente, une survivante dont le coeur s’est asséché tout le long d’une vie tragique, dans les bas-fonds de la société, apparaît soudainement sous une lumière différente.
Ce roman solaire, parsemé de touches d’humour joyeuses, véritable hymne à la vie, est comme un tableau qui est en train de se peindre sous les yeux du lecteur, ne se dévoilant entièrement qu’à la fin, où tout prend subitement sens.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Dina Rubina est une écrivaine israélo-russe, née en 1953, à Tachkent, en Ouzbékistan. Après y avoir passé sa jeunesse, elle emménage à Moscou en 1984, puis en Israël en 1990, où elle réside toujours. Elle a écrit 40 romans, traduits en plus de 18 langues partout dans le monde, et est devenue l’une des figures littéraires modernes incontournables. Elle est finaliste à trois reprises pour le prestigieux prix Booker russe, lauréate du Bolchaïa Kniga en 2007, elle a été récompensée pour son talent dans trois pays différents (Israël, Russie, Ouzbékistan) confirmant son statut d’écrivaine internationale.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Partie 1

…la ville natale, pour un être, en quelque sorte, troublé, est toujours […] quelque chose de très inhospitalier, un lieu de souvenirs, de mélancolie, de mes-quinerie, de honte, de tentation et de mauvais emploi des forces.

Franz Kafka. Lettres à Minze E.

J’ai oublié cette ville. Elle a été « hachurée » par le sombre abîme du temps, comme un paysage peut l’être par des gouttes de pluie coulant sur une vitre.

Je ne me rappelle pas les noms des rues. D’ailleurs, elles ont été, pour la plupart, débaptisées. Et je n’aime pas, je n’ai même jamais aimé ces murailles en argile battue, ces ruelles en torchis de la vieille ville, la splendeur de ces nouveaux palais en marbre, dignes d’un khan, ou la largeur impériale des avenues. Ma jeunesse avait déam-bulé dans ces ruelles, sifflé le long de ces avenues, et s’était envolée.

Parfois, en rêve, je me retrouve au milieu d’un carrefour qui m’est vaguement familier et, en devinant avec un pincement de nos-talgie le lieu où je me trouve, je m’efforce en vain de me souvenir du chemin qui me conduira au marché, où je serais sauvée de la honte.

Je ne me rappelle pas les visages de mes camarades de classe. Aussi, lorsqu’à l’occasion d’une de mes conférences publiques à San Francisco ou Hanovre, un inconnu s’approche de moi et me dit en souriant, d’un sourire trop parfait et trop blanc : « Tu te souviens de l’école Ouspenski », – je ne me rappelle pas, je ne me rappelle pas, je ne me rappelle pas !

Mais alors pourquoi m’arrive-t-il de plus en plus souvent, quand je rentre chez moi, de Haïfa ou Ashkelon, et que je monte dans mon bus pour Jérusalem, de tendre au conducteur un billet froissé de vingt shekels, en lui lançant d’une voix sourde :

– Pour Tachkent ?

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Du côté ensoleillé de la rue

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Après une longue tournée bien agitée, la mère était rentrée par surprise, et, ayant appris, par les voisins, la trahison du beau-père, était partie l’égorger avec un couteau de cuisine. Elle lui avait causé trois blessures profondes – tant qu’à le tuer, autant le faire bien ! – et avait été condamnée à cinq ans de prison…

Ce jour-là, Véra était justement en train de lire Œdipe roi. Le livre déplié était resté sur la table de la cuisine, son épine en cuir artificiel était tournée vers le haut, comme s’il s’efforçait de se dres-ser sur ses quatre pattes… Le décor était donc parfaitement planté. Sauf que le vrai homicide n’a pas eu lieu. Tonton Micha, son beau-père, avait passé pas mal de temps dans les hôpitaux, et ne s’était jamais complètement rétabli : depuis lors, il traînait la patte et clau-diquait, penché vers la gauche, en s’appuyant sur un bâton. Et en prime, il toussait dans son poing serré…

« Il est en train de pourri-i-i-r ! » disait sa mère, la maudite assassine.

Elle avait purgé sa peine jusqu’au bout, et à son retour, Véra avait déjà vingt ans.

Tel était le résumé des événements…

Mais si l’on entreprenait de raconter dans le détail et intelligem-ment… alors, il fallait sonder cette vie par tous les côtés – par le début, le milieu et la fin. Et si l’on creusait avec zèle, tout ce que l’on extrairait ne serait pas forcément très réjouissant.

Comment un destin se donne-t-il à voir habituellement à des per-sonnes étrangères ? Comme un synopsis. Un sommaire…

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Chapitre 1

Parfois, on y regarde de plus près et on recule aussitôt, effrayé : qui a envie de toucher, à mains nues, les fils de cette vie à haute tension ?

* * *

Elle rentra à la maison sans faire de vagues : elle sonna deux fois à la porte en appuyant sur la sonnette d’un geste hésitant et, lorsque Véra lui ouvrit, elle versa quelques larmes, et effleura les joues de sa fille de baisers tout aussi hésitants. Une telle entrée en scène ne lui ressemblait guère.

« Se serait-elle adoucie en prison, nourrie au pain sec et à l’eau ? » pensa Véra.

Va savoir pourquoi sa mère se dirigea dans la cuisine et non pas dans sa chambre ; Socratus, ce seigneur particulièrement soigné, cet esthète aux rouflaquettes d’argent, la suivait d’un pas alarmé, grima-çant sous l’effet de l’odeur épouvantable de la prison.

Sa mère s’assit sur un tabouret, ôta lentement le fichu qu’elle portait sur la tête. « Tiens, voilà que la harpie est toute grisonnante », remarqua Véra au passage. Elle soupira alors doucement et déclara, avec des sanglots dans la voix :

– Eh bien, voilà, ta petite maman est revenue…

Véra l’observait en silence, appuyée, de sa frêle épaule, contre le chambranle de la porte. Après cette phrase, ou plutôt après ce beau geste de sa mère, découvrant intentionnellement ses cheveux blan-chis par le temps, Véra avait finalement compris qu’il s’agissait en fait d’une scène de théâtre qui aurait pu s’intituler Le retour de maman au bercail,et ricana en son for intérieur.

Entre-temps, sa mère parcourut la cuisine d’un regard qui avait retrouvé sa dureté coutumière. Elle poussa alors, du bout du pied, un morceau de fusain qui traînait au sol et lança :

– Tu continues toujours à barbouiller… Moi, à ton âge, je bos-sais déjà à plein temps.

– Tiens, bonjour maman ! s’écria Véra, comme si elle venait de reconnaître enfin sa mère, et chassa le sourire de son visage : tu veux

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Du côté ensoleillé de la rue

dire qu’à mon âge, tu traficotaisdéjà à plein temps !

La mère leva sur sa fille ses yeux clairs de lynx : vous avez vu ce manche à balai ? Une vraie perche, avec son maillot plein de taches de peinture, et son regard sombre et moqueur… Ça y est, elle est grande. Indépendante !

Elles se regardaient et comprenaient qu’à compter de ce jour, elles devraient vivre toutes les deux, folles, dans ce même apparte-ment et à couteaux tirés. Nez à nez.

* * *

Permettez-moi, à présent, d’intervenir un bref instant, mais soyez rassurés, je ne leur volerai pas la vedette. Bien que je sois l’au-teure de cette histoire, je ne suis qu’un personnage secondaire dans la foule. Dans le chœur aussi, je chantais toujours parmi les altos, au deuxième rang. Et d’ailleurs, vous rappelez-vous ces chœurs toni-truants qui se produisaient à l’occasion des concours locaux organi-sés dans les écoles ? Non ? Alors je vais vous rafraîchir la mémoire.

Deux longues rangées d’enfants disposés sur la scène, tous en habits de gala : avec un haut blanc, un bas noir et des cravates rouges soigneusement défroissées le matin avec un fer crachant à pleine vapeur…

Le deuxième rang se tient debout sur de longs bancs apportés de la salle de gym, personne ne bouge ni ne respire, parce qu’une fois, à cause d’un pied de banc cassé, tous les élèves ont dégringolé sur le plancher en bois de la scène, comme des dominos tombés de leur boîte.

Allons donc, en rang ! Bouts de souliers écartés et fixez la baguette de la chef de chœur !!! Nous respirons alors, à pleins pou-mons, de l’air chaud chargé de sueur et…

Voilà que la chef de chœur lève les bras comme si elle se prépa-rait à donner des coups de coude aux personnes invisibles qui l’en-tourent. La baguette tremble légèrement et reste en suspens. La goutte au nez, Klara Noukhimovna est assise au piano, arborant le jabot blanc de sa chemisette parfaitement amidonnée, qui laisse

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apparaître un petit bourrelet sur son cou… Dans le miroir noir du couvercle relevé du piano tremble, comme une colombe blessée, le reflet de son mouchoir froissé en dentelles.

Et voici l’entrée en scène tempétueuse du mois d’avril !

Le battement de l’anacrouse : lentement et rêveusement…

Les branches ont revêtu leurs atours printaniers…

Les oiseaux se sont mis à chanter, les herbes ont poussé…

Par l’arrivée du printemps, le monde entier célèbre la nais-sance…

Le son s’accélère, les veines sur le cou de la chef de chœur se gonflent…

Du fiiils glorieux… De la graaande teeeeerrre…

Et en avant la musique :

Léeeeenine…

Altos et deuxièmes sopranos, nous commençons tout douce-ment ; et puis, soudain, un cri d’extase des premières sopranos :

– Lénine !!! C’est la floraison…

Les premières sopranos s’interrompent, agitées :

– C’est la floraison du printemps !!! Lénine… Lénine !!!

L’allégresse totale en tierce :

– C’est le cri de la victoire !

– Vive Lénine pour l’éternité…

Nous poursuivons tous ensemble, tels des haleurs tirant une péniche :

– Léeeenine ! Notre…

Les deuxièmes sopranos et les altos se tirent la bourre, c’est à qui atteindra l’extase authentique le premier :

– Notre cher Ilitch !!!

Et ensuite, c’est le final, mes amis, le final grandiose, empreint tout à la fois de frénésie, de rédemption, de ritualité expiatoire, puis c’est la volupté de l’accord majeur des vestales en folie :

- Viiveee Lé-ni-ne !!!

- Viiveee le Parti !!!

- Pour toujours !!!

Et voici que s’approche discrètement, pianissimo, l’oiseau-troïka en proie à une extase paroxystique, qui entraîne, chemin faisant, le chant

Chapitre 1

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Du côté ensoleillé de la rue

puissant de notre soprano de chef, qui gonfle et rougit telle une betterave dont le jus aurait coloré le front, les joues et la gorge majestueuse !!!

- Gloire à Lénine !!

Le souffle s’écroule dans l’abîme du silence.

Violent tonnerre d’applaudissements sous la direction du jury.

* * *

Une semaine se déroula sans heurts. La mère de Véra ne lui chercha pas de noises, se contentant de l’observer en silence. Néanmoins, le premier soir suivant son retour, en l’absence de sa fille, elle avait ramassé toutes les toiles de cette dernière, ainsi que les encadrements, pinceaux et boîtes de sanguines et de craies, et les avait empilés, sur le sol, dans la petite chambre de huit mètres carrés où Véra avait l’habitude de dormir.

Elle avait ensuite récuré et aéré la deuxième pièce de l’apparte-ment, plus vaste, qui sentait la térébenthine, le vernis et la peinture : sa fille l’utilisait comme atelier, et l’avait donc transformée en une véritable porcherie. Elle y rabotait même des planches pour confec-tionner des encadrements pour ses tableaux. La mère de Véra avait lavé et accroché les vieux rideaux qui avaient traîné cinq ans sur une chaise dans un coin de la pièce, – voyez-vous, la grande perche man-quait de lumière ! – et, pour que tout soit parfaitement en ordre, elle avait cloué un petit loquet à la porte, et non un gros verrou, car mal-gré tout, il s’agissait de sa fille et non d’un vulgaire inconnu.

Àla vue d’un tel spectacle, Véra n’avait émis aucun commen-taire, comprenant que sa mère avait vraiment besoin de s’installer quelque part. Elle regrettait seulement que cette dernière ait totale-ment démembré l’agencement d’objets qu’elle avait préparé pour sa prochaine nature morte. Elle avait notamment jeté les vieilles grenades qui étaient devenues, avec le temps, dures comme de la pierre. Quant au beau koumgan1en cuivre, patiné par les années, elle l’avait essuyé à l’aide du chiffon couleur cerise qui servait de

1Cruche asiatique.

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toile de fond dans cette mise en scène, et l’avait posé sur le rebord d’une fenêtre.

« Ah, la vieille bique, pensa Véra sans méchanceté, et dire que j’avais attendu une bonne semaine que ça se couvre de poussière pour que ça ne brille pas trop fort… »

Véra était généralement d’humeur plutôt pacifique, sombre mais pacifique. Elle passait ses soirées dans sa chambre à peindre des autoportraits, en levant fréquemment les yeux sur le reflet de son visage dans le fragment d’un miroir qui avait été jadis grand et beau. Parfois, elle se déshabillait jusqu’à la ceinture (les modèles coûtaient trop cher pour sa bourse d’étudiante) et, d’un regard toujours concen-tré et tenace, elle s’observait dans le miroir, avec ses épaules droites, ses seins fragiles d’adolescente et son ventre creux…

Les premiers jours, sa mère qui jouait encore le rôle demaman rentrée au bercailtentait d’amorcer des conversations franches, ce qui voulait dire qu’elle fourrait son nez dans les affaires d’autrui, donnait des conseils idiots ou, soudain, se mettait à raconter des his-toires de prison à vous faire chavirer l’âme. Mais après quelques remarques âcres de sa fille, elle avait renoncé.

Véra ne la laissait pas s’immiscer dans son existence certes étrange, mais apparemment bien réglée. Sans oublier ce malheureux rescapé qui avait reçu ce qu’il méritait et incarnait entre les deux femmes le reproche personnifié…

Véra était alors en train de s’écarter peu à peu de sa longue pas-sion pour le hatha-yoga. Par conséquent, elle ne se mettait plus en équilibre sur la tête chaque matin, et ne consacrait plus une heure et demie à réaliser des postures, depuis qu’elle avait multiplié cette heure et demie par les sept jours de la semaine, puis par les trente jours du mois, et qu’elle avait calculé approximativement combien de temps lui prenait cette pratique ancestrale, à savoir un mois et demi par an.

Ayant considéré qu’une telle durée représentait un laps de temps non négligeable de sa vie de mortelle, elle avait ainsi renoncé à ses pratiques matinales de perfectionnement personnel. Elle continuait, en revanche, à imaginer qu’en fermant les yeux et en visualisant un

Chapitre 1

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Du côté ensoleillé de la rue

cercle vert, on pouvait se concentrer si fort qu’on parvenait à éteindre, par la seule force de sa volonté, toute émotion indésirable, comme la rage qu’elle éprouvait à la vue du loquet que sa vieille taularde de mère, comédienne à ses heures perdues, avait cloué sur la porte.

Depuis le retour de sa mère, Véra était obligée d’imaginer assez souvent ce cercle vert, et elle avait eu peur que toute sa vie soit désor-mais marquée par l’omniprésence de cet emblème. Sa mère s’était fait embaucher comme femme de ménage dans une nouvelle association d’entreprises du bâtiment, et était peu à peu montée en puissance : elle s’était alors acheté des baskets importées de Hongrie, s’était fait boucler les cheveux et avait commencé à se mettre du rouge à lèvres.

Devant un tel spectacle, Véra s’alarma, tel un habitant d’un vil-lage des montagnes à la vue d’une fumée sortant d’un volcan, depuis longtemps en sommeil.

Et elle avait raison. Quatre ou cinq jours plus tard, à la tombée de la nuit, sa mère fit irruption dans l’appartement, dans un état de surex-citation extrême. Elle ouvrit la porte d’entrée à tout vent : derrière elle, deux hommes, portant des caisses sur leurs épaules, montaient l’esca-lier d’un pas lourd, tandis que sa mère leur donnait des instructions :

– Mon p’tit Rakhim, par ici… Doucement, Rakhim… Kolia, pose ce truc ici… Attention, ne casse rien ! Voilà…

Plantée sur le seuil de sa chambre, Véra observait en silence ces allées et venues qui attestaient d’un certain niveau de préoccupation. Kolia et Rakhim descendirent encore deux fois en courant, et appor-tèrent six pots de peinture d’importation…

– Bon, mon p’tit Rakhim, c’est bon ? Tout est là ? Que Dieu vous garde pour votre aide, les gars. Tenez, voilà pour vous ! dit-elle en déposant un billet de trois roubles dans la main de Kolia, d’un geste hardi, digne d’un marchand ayant bu un coup de trop dans un rade.

– Ben Katiaaa… objecta Kolia d’une voix traînante, sur un ton chargé de reproche. C’était lourd à traîner tout ce bordel, ajouta-t-il pour tenter de l’apitoyer.

– Ben alors, Kolia ! lança la mère de Véra en exprimant, par un haussement de sourcils, un mélange de douceur et d’étonnement : il

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est où, notre Dieu ? Et, tapotant de la main sur la poitrine jeune et puissante du garçon : je vais te l’dire, moi : il est là ! Il est en chacun de nous, pas vrai ?

Véra ricana et se pencha même en avant pour ne pas manquer une miette de la réaction de Kolia à cet argument « divin ». C’était une nouvelle blague, qui mettait Dieu à contribution, et qu’elle avait dû apprendre en prison. Mais Kolia, malgré son jeune âge et son état d’esprit apparemment athée se décontenança et perdit de sa superbe. Le pauvre, il ne savait pas que la mère de Véra ne donnerait jamais un kopeck de plus, sinon, il se serait bien gardé de poser cette ques-tion absurde.

Après le départ des garçons, Véra examina les caisses que ces derniers avaient montées : elles contenaient des carreaux tchèques. Véra n’arrivait pas à se faire à l’idée que sa mère souhaitait faire des travaux dans l’appartement. Pourtant, on aurait bien dit qu’elle avait remis ça, la maudite vendeuse.

– La prison te manque ? demanda Véra.

Sa mère s’indigna, non à cause des paroles de sa fille, mais à cause de son ton calme. Ce calme la mettait en rage.

– Tais-toi donc, espèce de folle !

– Tu finiras bien par y retourner…

Sa mère plissa les yeux de rage, prise au jeu :

– Et qui va me coffrer ? Toi peut-être ?

– Eh bien oui, moi !

Véra ne s’attendait pas à cette réponse de sa part, mais comprit soudain qu’elle pourrait effectivement la faire coffrer. Il faudrait bien s’y résoudre un jour, en tout cas, si elle ne voulait pas se mettre à dérailler complètement, avec tous ces cercles verts qui se formaient devant ses yeux.

Sa mère s’étrangla sous l’effet de la colère :

– Toi ?! Toi tu vas me faire coffrer ? Toi, le pinceau déplumé ? lança-t-elle en ajoutant une première salve de jurons. Puis une seconde.

– J’ai déjà entendu cette chanson quelque part, répondit Véra impas-siblement. Elle se retourna et se dirigea alors vers sa chambre, mais elle n’eut pas le temps de refermer la porte derrière elle. Sa mère accourut et

Chapitre 1

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Du côté ensoleillé de la rue

lui asséna un puissant coup de poing dans le dos, entre les omoplates.

Véra renonça à se battre et se retint de répliquer. Mais une vague de sang chaud se répandit en elle, à grands flots, et elle cessa de convoquer les fameux cercles verts.

Elle martela seulement, avec une rage qui glaçait l’âme :

– Si tu lèves encore une fois ta sale patte sur moi, tu t’en repentiras…

* * *

Et voilà que se mit en place, non pas une vie, mais une guerre opposant deux mondes.

Tout débuta par la visite d’un îlotier, un jeune homme blond et sévère, légèrement plus âgé que Véra. Il procéda à un contrôle d’identité, et proposa à Véra de consulter la déclaration de plainte dont celle-ci faisait l’objet. Véra parcourut, sans manifester d’inté-rêt particulier, les lignes bourrées de fautes, écrites par la main énergique et bien familière de sa cacographe de mère. Elle s’as-sombrit en constatant que cette dernière avait déterré la hache de guerre. La déclaration stipulait que la citoyenne Chtcheglova V., résidant dans l’appartement n° 15, sans activité professionnelle, fainéante et d’un caractère acariâtre et amoral, importunait tout l’immeuble par ses débauches incessantes, à savoir ivrogneries et obscénités en tous genres. Pour cette raison, tous les habitants de l’immeuble sommaient la police de faire déguerpir la citoyenne Chtcheglova V. de l’appartement où elle se moquait régulièrement de sa pauvre mère, dont la santé était compromise. Le papelard était signé par un « group deux vouazins qui pourron confirmé » et par la mère de Véra, qui avait griffonné sa signature illisible en bas du document, en ajoutant la note suivante : « transforme l’apparte-ment en un vrai merdier ».

Véra plia soigneusement la feuille en deux, la rendit à l’îlotier blond, et dit :

– Entre donc, que je te verse du kompot2aux abricots.

2Boisson traditionnelle russe à base de fruits séchés.

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L’îlotier fronça les sourcils et entra. Véra lui versa un grand bol de kompotet coupa un morceau de pirog3aux œufs et oignons. Elle était souvent contrainte de se priver, surtout les mois où elle dépensait presque tout son salaire pour acheter du matériel à la boutique de fournitures d’arts plastiques : toiles, papier, encadre-ments, vernis, laques… Ainsi, s’il lui arrivait, par miracle, de tou-cher un billet supplémentaire de dix roubles, et si – fait rarissime chez elle – elle se sentait d’humeur à faire la cuisine, Véra n’hési-tait pas à se planter, durant une heure et demie, devant ses four-neaux, sans ménager sa peine, pour ensuite passer une soirée de pur plaisir dans une solitude qu’elle chérissait tant : avec un bon livre, en savourant morceau par morceau une côtelette de porc rôtie aux oignons, accompagnée de pommes de terre, et en avalant à lentes gorgées un café préparé dans les règles de l’art, comme Stassik le lui avait appris – avec de la mousse qui remontait à la surface par vagues successives.

– Mais pourquoi vous faites mauvais ménage avec les voisins ? demanda l’îlotier d’un ton sévère.

Il entendait probablement compenser, par cette sévérité de façade, la liberté qu’il prenait en consentant à consommer un kompotchez la citoyenne qu’il était en train de contrôler.

– Je n’ai pas à me plaindre de mes voisins, répondit Véra. C’est ma mère qui a rédigé ce papelard.

Le gars sembla très étonné : soit il était nouveau dans le métier, soit il avait été élevé dans une famille respectable. Il arrêta même de mâcher, ôta sa casquette et essuya la trace rouge, dégoulinante de transpiration, qui traversait son front :

– Mais, dis-moi, pourquoi elle aurait fait un truc pareil ?

– Mais pardi, à cause de son caractère de teigne ! expliqua Véra… Mais ne te fais donc pas de bile pour ça ! Tiens, et si je des-sinais ton portrait ? Tu as un tel visage… Avec des arcades sourci-lières puissantes, bien sculptées…

3Les « piroguis » (grandes tourtes), ou « pirojkis » (petits pâtés en croûte), sont garnis de viande, de fromage, de champignons, d’œufs ou de légumes.

Chapitre 1

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Du côté ensoleillé de la rue

D’un air confus, l’îlotier toucha ses arcades sourcilières, vantées par la citoyenne Chtcheglova V. Il écarta sa tasse vide et dit :

– Non, non, une autre fois. Merci.

Il fit un rapide tour de l’appartement, entra dans la chambre de Véra, examina attentivement les toiles encadrées appuyées contre les murs, les cartons à dessin imposants et les boîtes de pastel et de san-guine… Il vit aussi le petit coin, à proximité de la fenêtre, où Véra avait installé son chevalet et le lit, qui occupait presque un tiers de la pièce…

– On dirait que t’es à l’étroit ici…

Il garda le silence quelques instants puis ajouta :

– L’art avec un grand A : certains n’ont que ce mot-là à la bouche, et vénèrent plus que tout les travailleurs de l’art. Mais, à en croire ce que je vois, ce n’est pas tout à fait propre, ton métier…

– Le tien non plus, répondit Véra en ricanant.

À la porte, il lança, sur un ton soucieux :

– C’est heureux que je n’aie pas commencé par faire le tour des voisins… Et si on la convoquait à la police, pour lui mettre un petit coup de pression ?

– Laisse tomber, je m’en sortirai toute seule.

Et elle expliqua d’un ton railleur :

– Tu sais quoi ? Y a un certain talent en elle. Elle est douée, mais elle n’a pas d’éducation, et la vie n’a pas été tendre – la guerre, le siège… Tous ses proches ont péri… Si elle avait reçu une bonne formation en son temps, ce serait un oiseau de haut vol. Elle serait devenue au moins ministre des finances ou actrice de génie…

Ce soir-là, elle dit à sa mère :

– Bon, écoute : je ne vais pas te faire un procès, ni me quereller davantage. Faut du temps et de l’inspiration pour cela, et moi, j’en ai besoin pour autre chose… Si tu ne veux pas cohabiter tranquille-ment, nous pourrions partager l’appartement en deux.

– Allons donc ! répondit sa mère avec énervement. Je n’ai pas trimé toute ma vie pour cet appartement, pour maintenant le bazar-der et voir tous mes efforts s’envoler en fumée !

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Au département Habitat du conseil municipal, on racontait tout et n’importe quoi sur la manière dont elle avait « trimé » pour cet appar-tement. Longtemps après l’incident qui l’avait jetée en prison, il arriva qu’un des fonctionnaires se tourne vers son collègue au milieu d’une réunion, fasse claquer sa langue, cligne de l’œil et dise tout bas :

– Adyl Nigmatovitch, mais quelle femme, hein ? Avez-vous vu ses seins, on dirait des pommes Antonovka, ou Zolotoï naliv !... Qu’en pensez-vous, aurait-elle vraiment sauté du troisième étage ?

– Cet fam est oun bandit sans coultur, grimaçait Adyl Nigmatovitch, rian qué ça. Quel formacion, hé ? Sortir nu au bal’con, assouar son fille sur ramp… Crier vais soter, vais jeter mon fille ! Grishia, mé réfléchi – à quoi cette scandale pour le canseil ! Qu’il rest dans cet apar, fam fol’dingue !

– Je te ferai déguerpir d’ici sans verser un kopeck, avec toutes tes barbouilles, et si vite que le vent te sifflera dans les oreilles !

« Je te tirerais volontiers le portrait, espèce de charogne, pensa Véra. Tu es tellement pittoresque avec ton fichu coloré plaqué sur tes boucles rousses, fagotée dans cette blouse orange… Il faudrait t’as-seoir à côté de la fenêtre, que la lumière entre par le côté gauche, et le fond devrait être plus étouffé, bleu gris, je crois… Alors, ton visage aurait une teinte qui tirerait sur le verdâtre, la couleur complé-mentaire du rouge vif… La lumière extérieure rendrait la partie éclairée du visage plus froide que celle qui serait dans l’ombre… Et cette dernière refléterait les teintes chaudes du papier peint… Hmmm… Voyons voir… Répéter les accords de vert et de rouge dans les vêtements… C’est ça… Et placer des reflets plus discrets sur le dossier de la chaise… Alors, toute l’atmosphère du tableau serait remplie de l’énergie de ces deux couleurs, qui donneraient corps à ce portrait… »

Mais pourquoi ne pouvaient-elles pas vivre en paix, simplement, comme des êtres humains ?

À haute voix, elle dit simplement :

– Alors il ne faudra pas venir te plaindre.

Àces mots, sa mère éclata d’un rire théâtral.

Chapitre 1

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Du côté ensoleillé de la rue

2

De la grande et bruyante famille Chtcheglov – composée de trois enfants, leurs parents, leur tante Natacha et son fils Volodia, qui tous vivaient en bonne entente dans le vacarme des deux pièces d’un appartement communautaire, sur l’île Vassilievski4, sur la 4eligne –, de tous les Chtcheglov, seuls Katia, une fillette de huit ans, et son frère Sacha avaient survécu au siège de Leningrad.

Sacha n’avait pas pu entrer dans l’armée à cause de son épilepsie.

Ils avaient été évacués à Tachkent… Là-bas, Sacha et Katia, qui étaient en train de mourir, avaient été recueillis par une Ouzbek, Khaditcha, qui les avait logés dans sa balkhana5.

* * *

– Mais non, ma chère, ça n’allait pas si vite ! Et puis tout se pas-sait comme si ce n’était pas les gens qui agissaient par eux-mêmes… Nous étions tous emportés dans un tourbillon fou, vers un abîme de terreur glacée, de famine et de chaos guerrier… C’est l’époque qui voulait ça…

Mais pardonnez-moi d’avoir commencé par une critique. Vous m’avez dit que vous vouliez recueillir les témoignages des anciens habitants de Tachkent, les « voix de ceux qui ont été emportés par le vent » comme vous avez dit, et je me suis réjoui. Je n’ai habité à

4Quartier de Saint-Pétersbourg.

5Sorte d’entresol ou de mezzanine.

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Tachkent que dans mon enfance, après y avoir été évacué, et après, je suis revenu à Saratov, mais, cependant, je crois que j’ai le droit de faire entendre ma voix. Je vous envoie donc cet enregistrement…

… Je me souviens de certains événements de cette époque-là, même si je n’étais alors qu’un tout petit garçon… Des images iso-lées, comme des flashs… Imaginez-vous, un million de pouilleux en guenilles qui déferlent dans une ville d’Asie centrale… Ils arrivent par trains entiers, à la gare, alors que la ville n’est déjà plus en mesure de les accueillir. Et cette nouvelle se répand comme une traînée de poudre, d’un wagon à l’autre. Les gens répètent : « La ville n’ac-cepte plus personne… Plus personne, vous entendez… Ils ne délivrent plus de permis de résidence. »

Malgré cette annonce, des foules malheureuses débarquaient des trains par vagues successives, et venaient s’entasser sur la place devant la gare : elles étalaient des couvertures à terre et s’asseyaient, à même le sol. Des familles entières s’affalaient ainsi dans la pous-sière, au soleil. Il y avait tellement de monde qu’il n’était pas évident de trouver où mettre les pieds… Et ces voyageurs en guenilles conti-nuaient d’arriver, encore et encore… Ils erraient sur la place, rencon-traient des personnes de leur connaissance et leur demandaient : « Vous êtes ici depuis quand ? » Ils prenaient des nouvelles de leurs proches, arrivés avant eux, et se désespéraient… Ils restaient néan-moins au même endroit, à attendre…

Maman et moi étions restés là, nous aussi, pendant plusieurs jours… Entreprendre d’aller plus loin, cela revenait à signer son arrêt de mort. ÀTachkent, au moins, on survivait, on décrochait un petit boulot, et la vie offrait un soupçon d’espoir.

Je me souviens d’une femme étendue à terre, sur cette place bai-gnée par le soleil et jonchée de couvertures. Elle semblait inconsciente, et la peau de son visage était si sèche qu’elle en était toute craquelée, et ses lèvres étaient striées de crevasses profondes et sanglantes. Quelqu’un avait eu pitié d’elle, et avait huilé ses crevasses, et soudain, sans ouvrir les yeux, elle s’est mise à lécher convulsivement l’huile…

… Une autre image me revient : nous marchons dans la rue, avec maman, et je revois encore, comme si c’était hier, cette couronne de

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verdure épaisse que le feuillage des arbres formait au-dessus de nos têtes, comme pour nous abriter du soleil aveuglant. Maman porte notre unique valise en contreplaqué… Des gamins tournent autour de nous, en glissant sur leurs patinettes bruyantes, et hurlent à notre attention : « Hé sale youpine, dis “fihreur !”6 » Je serre très fort la main de maman, et je ne doute pas de sa force de résistance… mais j’ai un peu peur quand même… À la gare, des porteurs proposaient leurs services. En échange de quelques sous, un mec musclé se har-nachait avec des ceintures et des cordes, et traînait les valises à l’adresse indiquée… Il marchait devant, plié en deux sous la charge des paquets et des ballots… Avec un porteur, ce serait moins effrayant de traverser une ville étrangère… Mais nous n’avions pas de ballots à porter, ni d’argent à donner, et maman portait donc notre valise elle-même, en changeant de main de temps à autre. Elle s’ar-rêtait et me disait, à bout de souffle : « Attends… viens de l’autre côté… » et nous continuions à marcher… Et les trottinettes resser-raient leurs cercles, s’approchant de nous sur leurs coussinets, en hurlant : « Sale youpine, dis “führer” ! »

Soudain, maman s’était arrêtée et avait hurlé, en proie à la colère : « File, p’tit emmerdeur ! » Nos tortionnaires avaient telle-ment apprécié sa réponse qu’ils nous avaient laissés en paix…

… Je me souviens des marchés bien sûr… Le célèbre marché Alaïski… On se serait cru à Babylone ! Les langues et les dialectes s’y mélangeaient, ainsi que la sueur, les larmes, mais aussi les chif-fons, les bassines, les ânes, les arbas7et les gens… Il y avait des voleurs aussi, tellement de voleurs ! Toute cette horde de sans-abri et de malheureux va-nu-pieds se retrouvait dans cette ville, où les températures étaient agréables et où l’on pouvait gagner sa croûte facilement.

Les gens disaient souvent : « Samara, te revoilà ! » Je ne sais pas pourquoi, mais les gens pensaient que tous les habitants de Samara étaient des voleurs… Àl’occasion du tournage du

6Ils s'attendent à ce que la mère leur réponde en prononçant le mot « führer » avec un accent qu'ils pensent être associé à la communauté juive.

7Petite charrette à deux roues en Crimée, dans le Caucase ou en Asie centrale.

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film Le voleur de Bagdad, un proverbe était né : « Pendant que je regardais LeVoleur de Bagdad, un voleur de Tachkent m’a volé mon portefeuille »…

Je me souviens d’une fois où un voleur s’était fait attraper au marché. Quelqu’un appelait déjà la police, mais un manchot au visage rougeaud avait lancé : « Pas la peine, on en fait notre affaire ! »

Plusieurs types s’étaient alors amassés au-dessus du voleur interpellé, et l’on n’entendait que des sifflements, des coups, des « pif » et des « paf » ! Tous le battaient de concert, et avec un tel acharnement ! Mais je compris ensuite que c’étaient les siens qui le battaient, que ce type sans bras était en fait le chef de la bande, et que si toute la clique s’acharnait ainsi sur le voleur pris la main dans le sac, c’était surtout pour le sauver…

Tout cela, c’était il y a soixante-cinq ans, mais je revois ces scènes comme si c’était hier… J’ai vécu à Saratov, à Moscou et dans des dizaines d’autres villes… Àprésent, c’est à Marbourg que j’ai élu domicile, et j’y resterai probablement jusqu’à mes derniers jours… mais dès que je ferme les yeux, j’aperçois très distinctement cette ruelle par laquelle nous déambulons avec maman, là où les hautes cimes des platanes d’Orient s’entrelacent au-dessus de nos têtes en formant un tunnel verdoyant et ensoleillé… »

* * *

Khaditcha, une petite femme agile, nouait, le matin, ses tresses fines et grises sous un fichu, et s’affairait toute la journée, telle une toupie silencieuse, dans la cour en terre battue au sol parfaitement balayé. Katia, quant à elle, se mourait…

Son estomac, malmené par la famine durant le siège, rejetait la nourriture. La fillette restait couchée sur les kourpatchas8multicolores étalées sur la balkhana,et regardait en silence les arabesques formées dans le ciel chargé de chaleur, dont la lumière brillante traversait le feuillage des platanes d’Orient en faisceaux irisés. Les grappes de rai-

8Petites couvertures molletonnées matelassées à la main.

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sin s’enroulaient autour des piliers de bois de la balkhana. Un petit vent importun balayait les pétales écarlates des coquelicots qui pous-saient sur les toits plats… Au loin, dans la cour, un aryk 9coulait le long du douval 10, durant toute la nuit et tout le jour, avec un bruit régulier et monotone…

Sacha restait assis à côté d’elle, recroquevillé – le dos voûté, sque-lettique – et pleurait tout bas : il comprenait que Katia était en train de mourir, et qu’il resterait le seul survivant de la lignée des Chtcheglov, dans cette ville du Sud énergique, parmi des étrangers. Il ne laissait personne s’approcher de Katia, et ne cessait de lui parler en détournant son visage d’elle, pour essuyer ses larmes avec sa manche de chemise.

– Et après, on ira dans les îles, Katienka11, pour se promener en bateau. Comme le Premier mai, avant la guerre, tu te souviens ? Il n’y avait pas assez de place pour nous tous dans deux bateaux, notre tante Natacha était restée sur la rive… Et Volodia s’est penché si fort pour attraper ton ballon tombé dans l’eau qu’on avait failli faire cha-virer notre embarcation… Tu te rappelles ? Tu sais quoi, je ramerai et toi, tu te mettras à la poupe et comme ça, tu pourras plonger ta main dans l’eau douce et tiède… Cela se passera obligatoirement ainsi, tu verras, Katienka…

Khaditcha était montée plusieurs fois sur la balkhana,elle regar-dait la fillette, secouait la tête et marmonnait quelque chose en ouz-bek. Àl’approche du soir, Khaditcha enveloppa les bottes de son fils aîné, Khikmat, dans son fichu, et partit, pour revenir une heure plus tard sans bottes, en portant avec précaution un bocal contenant un demi-litre de lait caillé.

– Kizimkia, mange un peu, disait-elle d’un ton inquiet en versant du liquide blanc grumeleux dans un bol.

– Laissez-la… gémit Sacha d’un air maussade. Elle le vomira, c’est sûr…

Alors le visage de la douce femme changea d’expression : elle hurla quelque chose en ouzbek avec colère, d’une voix cristalline, et

9Fossé d’irrigation, petit canal.

10Muraille en terre battue en Asie centrale.

11Diminutif affectueux de Katia.

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agita son maigre poing brun qui était tout ridé et ressemblait à une prune séchée.

Elle glissa doucement sa main sous la tête toute légère de Katia, la souleva et approcha le bol vers la bouche de la fillette. Katia tou-cha de ses lèvres la masse un peu froide et acidulée, rappelant une gelée de colle liquide ou encore le kéfir d’avant-guerre… Elle en avala docilement une gorgée et voulut boire encore.

Khaditcha écarta le bol et secoua sa tête : non, pas tout de suite. Elle passa toute la soirée à côté de la fillette, en lui donnant deux ou trois gorgées de temps en temps…

Le jour suivant, elle mouilla dans les restes du lait quelques mor-ceaux d’une galette, et donna cette turya12à Katia.

Sacha ne pleurait plus. Il courait à la fontaine pour aller chercher de l’eau, mettait le samovar à chauffer, entretenait le feu dans le tan-door13, balayait la cour. Bref, il était prêt à tout pour rendre service à cette femme et à ses quatre gamins, toujours affamés, à la peau brune toute desséchée.

Les deux fils aînés de Khaditcha étaient en train d’apprendre quelques rudiments de grammaire russe dans les tranchées du deuxième front ukrainien, et son mari était décédé depuis longtemps.

Trois jours à peine s’étaient écoulés, que Katia se tenait déjà assise sur une grande soupa carrée, laissant pendre ses jambes fines et affaiblies, le dos appuyé contre les coussins dressés par Khaditcha. Elle observait avec étonnement, en silence, les jeux bruyants de ces enfants aux yeux noirs, dont elle ne comprenait pas le langage, mais dont les jeux lui étaient en revanche bien familiers…

Depuis cet été-là, cette ville avec ses cours ouzbeks au sol chaud en terre battue et les cimes trouées de ses platanes d’Orient plon-geant dans le ciel profond, signifiaient pour elle plus encore que la vie : c’était une vie qui lui était offerte.

12Mixture, bouillie.

13Four en terre cuite, en forme de jarre, traditionnellement enfoui dans le sol. Il est utilisé dans la cuisine indienne, dite tandoori, plus particulièrement celle du Pendjab, mais égale-ment en Asie centrale, et notamment en Ouzbékistan.

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* * *

 … Quelle merveilleuse idée d’écrire un roman sur Tachkent ! Il ne faut pas qu’on oublie une ville pareille… Vous savez, l’option que vous avez choisie, consistant à recueillir des « voix », me semble judicieuse. Nous sommes nombreux, aux quatre coins du monde, à avoir vécu dans cette ville, et chacune de nos voix pourrait constituer un roman à part entière, le roman d’une vie. C’est donc avec grand plaisir que je me lance dans l’aventure et vais vous livrer mes souve-nirs de cette époque…

J’ai trouvé par hasard, sur internet, un site intitulé Alaïski, sur lequel il y avait un appel de nos compatriotes : « Ceux qui ont fait leurs études à l’école secondaire “Staline”, réservée aux garçons et située 8, rue Khorezmskaïa, écrivez-nous ! »… « Les gars de Tezikovka, répondez ! »… Il y a un type sur place qui prend les commandes pour des photos. Suffit de lui dire ce que tu veux qu’il photographie, la poste principale, par exemple, et il le fait… Vous souvenez-vous des lions de pierre cloués devant l’entrée, sur le coin du bâtiment ? On disait qu’il n’y en avait pas d’autres pareils, nulle part ailleurs dans la ville. Pour moi, ils étaient associés à l’en-fance, parce que ma nounou me permettait de grimper dessus ; ils regardaient à l’opposé l’un de l’autre, comme s’ils faisaient le guet. Vous pouvez aussi choisir le conservatoire… ou encore le monu-ment qui se dresse au milieu du parc Telman… Le mec prend donc une photo pour quelques kopecks, et te l’envoie – pour le souve-nir… C’est vraiment chouette ! Imagine-toi, tu habites à Salt Lake City depuis une trentaine d’années, mais la nuit, tu vois toujours le Cheikhantaour, les motifs bleu azuré du mausolée du cheikh Khavendi Tokhour… le cimetière, la mosquée… La place où l’on célébrait les fêtes ouzbeks, surtout après le jeûne de l’ouraza. Et le Cheikhantaour… C’était une ville dans la ville, vous savez… Un vrai petit Bagdad, avec son dédale de ruelles sans fin, ses impasses et ses multiples cours impossibles à dénombrer… Vous savez ce que c’est une cour ouzbek ? C’est un système complètement auto-nome, avec une maison, et la balkhanasurplombante… Vous ne

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voyez pas ce que je veux dire ? Bon comment l’expliquer… C’est un balcon, mais pas tout à fait… une sorte de mezzanine, si vous préférez… ou, plutôt, une sorte d’annexe en hauteur… cela don-nait l’impression que la maison avait deux étages… Et les toits… ils étaient en terre, et au printemps, l’herbe y poussait, les pétales des premiers coquelicots tremblaient, tel un feu fragile sous le vent encore froid…

Un arykcoulait à travers la cour, et l’on érigeait une plate-forme carrée en bois, au-dessus de l’eau – l’aïvan14ou la soupa… On y jetait un tas dekourpatchas– des petites couvertures molletonnées matelassées à la main, qui exhalaient toujours une légère odeur de corps humain. On ne les lavait pas, on se contentait de les étendre au soleil pour les aérer ou les faire sécher… Sur l’aïvan, on dormait, on accueillait des visiteurs, on buvait le thé… L’arykapportait de la fraîcheur les jours de forte chaleur, et le murmure de l’eau calmait les esprits et détendait les âmes…

Dans la cour, il y avait toujours une annexe pour la cuisine, et un four en briques recouvertes d’argile, le tandoor,où l’on faisait cuire des galettes, les samsas… Impossible d’oublier l’odeur des galettes ouzbeks tout juste sorties du four, je la sens jusque dans mes rêves ici, à Utah, toutes les nuits… Je vois un jeune Ouzbek soulever la galette à l’aide d’une baguette, et la sortir du tandoor, ronde, avec ses taches brunes, ses graines de carvi brûlées, et au milieu, un petit cercle plat, croustillant ; pour ce petit morceau, je pourrais vendre mon âme au diable ! De la galette émane une odeur mêlant chaleur et douceur… Comme une odeur maternelle. C’est difficile à expli-quer, je ne trouve pas les mots, mais de cette odeur naît le monde entier.

Et dans les maisons, il y avait des fours bas comme des tables à café, mais je dois bien avouer que je ne me rappelle plus comment ils fonctionnaient… On s’asseyait au sol, sur les kourpatchas, on mettait nos pieds sous l’installation, et on sentait la chaleur… C’était magni-fique ! Et pour la cuisine, vous savez ce qu’on utilisait pendant la

14Terrasse ouverte.

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guerre ? La mangalka ! Vous savez, j’ai beaucoup voyagé dans ma vie, pour le travail, mais nulle part ailleurs je n’ai jamais vu de construc-tion pareille. Je vais vous la décrire… On prenait un vieux seau et on le transformait en four. On perçait deux trous sur les côtés : le premier pour le bois, et l’autre pour évacuer les cendres. Au-dessus, on mettait une grille en fil de fer épais. Afin que le métal ne brûle pas, de l’inté-rieur, on recouvrait le seau de morceaux de briques, et d’argile. Pendant toute la guerre, la moitié de la population de Tachkent cuisinait sur ces mangalkas…

Ce qui était particulièrement étonnant chez les Ouzbeks, c’était leurs toilettes. Àpremière vue, ils se présentaient comme partout ailleurs, sous la forme d’une petite cabine aménagée dans un coin, au fond de la cour, avec un trou au sol pour s’accroupir. Mais, à côté de ce trou, il y avait un seau rempli de pierres rondes en argile. Si les Russes piquaient sur un clou des bouts de journaux ou des feuilles de cahiers d’écoliers, les Ouzbeks se servaient donc de pierres pour le même usage… Curieux, non ?… Nous, on préférait apporter notre matériel avec nous, pour cette affaire importante. Je me souviens, une fois j’avais trouvé dans les toilettes une page tirée d’une vieille revue, il y avait un poème de la Garde blanche, considéré comme subversif, intitulé Le drame des officiers russes, et en bas, Typographie de G. A. Itskine, Tachkent. Les adultes ne prêtaient pas attention à ce avec quoi ils s’essuyaient, surtout les Ouzbeks… Mais moi, j’avais senti quelque chose d’inhabituel, d’interdit… L’interdit, ça attire les gamins ! J’avais apporté la feuille chez nous… Mon père m’avait fiché une belle torgnole pour ça ! Il l’avait brûlée à la bougie lui-même ! Mais il était déjà trop tard… Une mémoire d’enfant, ça retient tout… j’en avais déjà appris une grande partie par cœur, même si je n’avais pas eu le temps de tout retenir. Imaginez-vous que je me souviens encore du début aujourd’hui. Cela ressemblait à peu près à ça :

Ô Dieu Éternel, je t’envoie ma prière !

Aie pitié, par Ta Grâce, de mon sort.

Sauve-moi de la honte et de toute cette misère,

Offre-moi le combat et la mort.

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Un retour en arrière est pour nous impossible,

Notre peuple se révolte contre nous.

Jamais plus notre vie ne sera paisible :

On nous tue pour nous couvrir de boue.

Dans tous ces tombeaux si profonds et nombreux

Reposent les braves officiers.

Et le peuple malhonnête libéré grâce à eux

Est, hélas, devenu leur meurtrier.

Etc.

je ne me souviens plus de la suite… De quel peuple s’agis-sait-il ? Et quels officiers avait-il tués ? Quand tout cela s’était-il passé ? J’avais peur de questionner les adultes  ; c’était la guerre alors, et tous étaient des héros : soldats, officiers… Très longtemps, le sens de ce poème est resté obscur pour moi…

Bon, donc, je parlais de Cheikhantaour… Il y avait tout sur place : salons de coiffure, écoles, institut de droit, cabinet dentaire, marché… Il y avait même un studio de cinéma, dans lequel on avait tourné des films muets ! Et tous vivaient à l’étroit, comme entas-sés… Dans le voisinage, il y avait des koulaks15russes dépossédés, des vieux-croyants, et l’on trouvait également des Tatars, des Arméniens et des Juifs… Pendant la guerre, les évacués avaient même trouvé refuge dans la mosquée qui, plus tard, a été transfor-mée en entrepôt. Et après le mouvement de renaissance nationale, qui s’est manifesté au moment de l’indépendance… je ne sais plus car je n’étais plus là…

Il y avait également des tchaïkhanasà tous les coins de rue… L’homme ouzbek ne peut se passer de tchaïkhana– c’est l’équiva-lent du club pour les Anglais. Les Ouzbeks passent leur temps dans les tchaïkhanas, vêtus de tchapans– principalement bleus et rayés – et coiffés de turbans ou de calottes… Ils boivent du thé toute la

15Koulak (en russe : кулак, « poing », c’est-à-dire « tenu fermement dans la main ») dési-gnait, de façon péjorative, dans l’Empire russe, un fermier possédant de la terre, du bétail, des outils, et faisant travailler des ouvriers agricoles salariés. Avec l’avènement du régime soviétique, le terme est devenu synonyme d’« exploiteur » et d’« ennemi du peuple », et son sens a été élargi.

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journée, et transpirent au calme… Pour eux, la sueur sert de ventila-tion, et le tchapanconserve la température du corps tout le jour… Une tradition centenaire – pour se protéger de la chaleur… Et puis – autre tradition centenaire ! – on respire inévitablement l’odeur caractéristique du haschisch dans la pénombre de la pièce, de l’anasha, comme ils l’appellent… L’Orient sans drogue, disait mon père, c’est comme un avare sans poche !

Il y a cinq ans, j’ai fait un voyage à Tachkent – je vivais déjà ici, à Salt Lake City – et je voulais revoir ma première école… Je n’ai rien reconnu ! Tout avait été reconstruit : en lieu et place des jolies maisonnettes ouzbeks, il y avait des constructions cyclopéennes pseudo-mauresques avec des coupoles, des arcs et des places gigan-tesques en marbre, le tout sous un soleil implacable… Dans ce Tachkent revisité, il peut arriver que tu t’approches d’une construc-tion en imaginant, de loin, qu’il s’agit du parlement ou d’un théâtre de deux mille places… Mais lorsque tu parviens à proximité de ce bâtiment majestueux, colossal, presque extraterrestre, tu comprends tout à coup qu’il s’agit en fait d’une maison de couture !

Du Cheikhantaour de mon enfance, de ce lieu que j’avais par-couru les pieds nus de long en large, et tout autour, et en lacets – à tel point qu’on aurait pu embrasser tout l’équateur en mettant bout à bout toutes mes enjambées –, de ce Cheikhantaour-là, il ne reste que la mosquée ornée de carreaux de faïence. Comme une porte vers un ailleurs, donnant accès à une ville que l’on ne trouve plus sur aucune carte… 

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3

Des vieillards et de vieilles femmes pauvres attendent devant le perron de la boulangerie rue Kabloukov : parfois quelques inconscients, ayant reçu du pain en échange de leurs tickets, leur donnent le petit reliquat qu’ils ont eu pour arriver au poids com-mandé. Mais Katia ne leur donne jamais rien – comment le pour-rait-elle ?! Comment donner son pain à quelqu’un, même si ce n’est qu’une miette ?! Non, elle passe devant eux en pressant le pas et, après avoir parcouru une vingtaine de mètres, elle sort le reliquat de son sac et le déguste lentement, avec méthode : d’abord, elle mâche la mie sans l’avaler – la salive pénètre alors lentement par tous les pores du pain, dont la chair souple et poreuse se gonfle, et se trans-forme dans sa bouche en une kacha délicieuse, qu’elle entreprend ensuite d’avaler par étapes, après l’avoir divisée en plusieurs parties avec sa langue…

Parfois, si la journée commence bien, il arrive que le reliquat reçu comporte une croûte tendre et brune, encore tiède. On peut alors commencer par l’arracher avec ses dents, la serrer dans son poing pendant qu’on berce la mie dans sa bouche. On peut ensuite se délecter de la croûte, tout le chemin du retour, jusqu’à ce que celle-ci se dissolve complètement sous l’effet de la salive. Et après, on peut prolonger encore la dégustation en traquant les miettes mouillées derrière ses joues, et en les poussant vers ses dents d’un léger coup de langue.

En plus de tout le reste, Sacha se procure, dans son usine d’avia-tion, des tickets pour manger le midi. On distribue les déjeuners à la

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cantine du conservatoire, par une fenêtre donnant sur la cour. Il suffit d’apporter sa casserole. Katia y vient tous les jours : plutôt manquer la classe que de rater ce moment ! Qu’est-ce qu’elle n’a pas vu à l’école ? Et de toute façon elle ne pense qu’à la nourriture. Une longue file se forme devant la fenêtre, mais ce n’est pas grave, elle peut attendre. Néanmoins, elle craint toujours qu’il ne reste rien pour elle. C’est un gars massif, au visage large traversé d’un toupet bou-clé, qui sert les premiers plats avec une louche en aluminium. Il fau-drait attacher sa mèche avec une barrette pour éviter qu’elle ne tombe dans la louche… Une fois, dans la queue, devant Katia, il y avait un homme âgé à barbe grise, coiffé d’un chapeau. Il s’était emparé de la casserole tendue par le serveur grassouillet, s’était écarté de quelques pas, et s’était mis à verser le liquide trouble par terre. Il était ensuite revenu vers la fenêtre qui faisait office de comptoir et avait demandé : « C’est quoi la portion en théorie ? » Le mec avait marmonné quelque chose en retour, ce à quoi le vieux avait rétorqué : « Non, c’est pas vrai, y a moins qu’ça ! » « Mais pourquoi tu viens m’embêter ? » avait lancé l’autre. « Mais parce que j’étais cuisinier moi-même, et on ne me la fait pas ! » Le vieux avait alors tourné les talons et était reparti avec sa casserole vide. Le mec au toupet s’était alors mis à chantonner dans son dos, d’un air insolent et moqueur : « S’il était cuisinier, il sait bien que tous les cuisiniers sont des voleurs ! »… Personne n’avait réagi dans la queue, comme si les gens avaient peur que le suivant n’obtienne pas sa soupe…

Le déjeuner servi était accompagné d’un petit morceau de pain de seigle qu’on distribuait à la buvette qui se trouvait à droite de l’entrée principale du conservatoire. Le buste de la serveuse, au comptoir, était enveloppé d’un châle d’Orenbourg, et sa grosse fille trisomique de l’âge de Katia était elle aussi emmitouflée dans un châle identique. Elle regardait toujours Katia d’un œil endormi, rempli de douceur… Elle doit manger du matin au soir, se disait Katia, voilà pourquoi elle est toute somnolente et gentille… Katia haïssait tout particulièrement tous ces gens « gentils » : elle se disait toujours, si elle est si gentille, alors c’est qu’elle a dû me voler quelque chose…

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Une fois, à la place du pain, la buffetière coupait un gâteau à la confiture – quelle chance, quel bonheur indicible ! Il faut dire que ce matin-là, Katia avait senti que quelque chose d’extraordinaire aurait lieu. La grosse buffetière découpait le gâteau, pesait les portions, et ses doigts courts brillaient de la confiture qui s’y était déposée… Katia avançait avec la queue, son regard fixé sur ces doigts sucrés avec le petit doigt écarté, et une idée fébrile la hantait : « Pourquoi elle ne se lèche pas les doigts ?! Au moins pourrait-elle autoriser sa fille à le faire ! »

Oh, elle en avait connu des moments de vrai bonheur : une fois, avant la classe, alors que tous les enfants s’étaient dispersés dans la cour de récréation, une carriole s’était renversée – et un tonneau de mélasse avec elle. La mélasse coulait du tonneau comme un sang noir et sucré, et le cheval piétinait dans la flaque : le cocher, cet idiot, n’arrivait pas à le dételer… En l’espace d’une seconde, telle une nuée de mouches, une foule de gamins avait accouru vers la flaque : ils plongeaient les doigts dans la mélasse, et se léchaient les mains… Katia en avait mangé beaucoup – elle s’était battue avec acharne-ment et avait même bousculé plusieurs gamins… Dans sa classe, même les garçons avaient peur d’elle…

Devant l’entrée du conservatoire, il y a aussi des indigents qui, pour certains, se montrent très insistants avec les passants : rue Pouchkine, entre les maisons 39 et 41, se tient toujours un handicapé avec un instrument de musique en roseau, qui joue en continu une seule et même mélodie sans fin – monotone et très triste. Il ne demande jamais rien, ses béquilles traînent au sol, à côté de lui. Des gens passent et lui donnent un petit quelque chose. Mais pour Katia, c’était toujours non, non et non ! Elle ne donne jamais rien à personne, et en particu-lier, elle n’aurait jamais rien donné à Primus – ce vieillard barbu et foldingue, toujours flanqué d’un bâton. Primus ne reste jamais au même endroit, et on peut le trouver n’importe où : ainsi, à Cheikhantaour, Katia l’avait croisé à plusieurs reprises, et une fois, elle l’avait vu cou-rir après des gamins qui le taquinaient : « Primus cul brûlé, Primus cul brûlé ! » Il jurait si fort, en se jetant sur eux comme un sauvage, que Katia avait tout juste esquivé un coup de son bâton…

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Voilà de qui il fallait se méfier : de gamins errants. Ils volent des tickets de nourriture, et il n’y avait rien de plus terrible au monde que de se faire dérober les tickets. Peu de temps auparavant, Katia avait croisé une femme qui venait tout juste de se faire voler les fameux tickets valables pour un mois entier, alors que c’était justement le début du mois ! Elle était assise sur le perron de la boulangerie et hurlait comme un chien enragé, en se mordant les mains jusqu’au sang qui coulait dessus. Les gens se pressaient autour d’elle, la plai-gnaient, bien sûr, mais comment auraient-ils pu l’aider ? Après tout, il ne faut pas être une andouille non plus.

Non, il faisait quand même bon vivre à Tachkent. Bientôt le printemps, et avec lui la chaleur, et le soleil brillerait ensuite durant tout l’été ! Tout un été de soleil…

* * *

… Pendant longtemps encore, Katia vécut avec cette impres-sion d’une vie qui lui était offerte. Cela dura fort longtemps, jusqu’à ce qu’une chaudière à vapeur éclate à l’usine d’aéronau-tique où Sacha travaillait à l’époque. Cela avait fait grand bruit, et d’aucuns prétendaient que le clapet de sûreté usé n’avait pas sup-porté la tension. Mais ceux qui brûlaient de haine pour les « enne-mis du peuple » qui n’avaient cessé de se multiplier, étaient plus nombreux ; le mot « sabotage », bien répandu à l’époque, avait alors résonné dans l’air, une enquête avait été diligentée comme il se doit, et tous ceux qui étaient présents à l’usine cette nuit-là, parmi lesquels Sacha, avaient comparu devant le tribunal, et avaient été condamnés. Sacha n’était jamais arrivé jusqu’à son lieu de détention : il était mort en chemin d’une crise cardiaque. Ou du moins c’était ce que Katia avait appris au guichet. Elle avait eu peur de creuser davantage pour obtenir la vérité. Et puis, où aller la chercher ?

Elle en était alors à sa dernière année d’études dans un institut professionnel pour devenir mécanicienne en confection. Elle était logée dans un foyer d’étudiants, et ne croyait plus en une vie offerte,

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mais comprenait qu’il fallait se battre avec acharnement et supporter beaucoup pour ce cadeau.

– Alors, Sacha, avait-elle murmuré de ses lèvres sèches et gre-nues, nous n’irons plus dans les îles en bateau…

Elle avait tatoué le nom de son frère sur sa main – avec de l’encre bleue – et, pour retenir le gémissement de chiot abandonné qui lui montait dans la gorge, elle s’était mordu le poing.

Le soir même, Katia avait tabassé sa voisine de chambre, une Ukrainienne pourtant vive et sociable – parce que celle-ci la taqui-nait pour son cheveu sur la langue.

* * *

« … As-tu jamais rêvé de Tachkent en guerre, maman ?

– Cela peut m’arriver, parfois… Si je me couche sans manger… Mais pourquoi tu poses la question ? Moi aussi, je suis “une voix dans le roman” pour toi ?

– Pourquoi pas. Après tout, cette ville ne t’est pas étrangère…

– Tu sais ce que je vois dans mes rêves ? Notre cantine universi-taire à côté du bazar Voskressenski… Je me rappelle comment je traficotais avec les tickets…

– Tu traficotais ? Comment cela ?

– Mais c’est très simple. Sur chacun d’entre eux, une date était inscrite au crayon. Il suffisait de l’effacer à la gomme et de se pré-senter à l’autre guichet.

– Alors on pouvait prendre encore une portion ? Et qu’est-ce qu’ils servaient ?

– Il y avait toujours un seul et même plat : la zatiroukha. Ce n’est ni une soupe, ni une kacha, plutôt une mixture lavasse avec de la farine… Tu devais venir avec ton bol et ta cuillère, et on te versait une portion… Étudiants et professeurs, nous fréquentions tous la cantine. Une fois, il m’est arrivé une drôle d’histoire… J’ai échangé mon cartable (et tous les cartables étaient identiques à l’époque, en toile cirée et de mauvaise qualité) avec