Emil le Clairvoyant - Lenia Major - E-Book

Emil le Clairvoyant E-Book

Lenia Major

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Beschreibung

La suite des aventures palpitantes d'Eva et du prince aveugle

Alors qu’elle visitait les ruines d’un château allemand avec sa classe, Eva s'est trouvée mystérieusement projetée au Moyen Âge, au cœur d’une bataille médiévale. Elle s'est vue contrainte de fuir et de protéger le Prince aveugle Emil. Une prophétie la désigne comme la Fille de l'Araignée, celle qui doit sauver les Maudits, les partisans hors-la-loi du prince. Après avoir retrouvé Mike, un élève bien étrange mais si énervant de sa classe, elle devra affronter Michaël de Starkenburg qui a fait assassiner les parents d'Emil et envahi son domaine.

Le temps de la fuite est fini, il faut vaincre, sinon, le cours de l'Histoire sera changé, le futur d'Eva détruit et ses chances de retour dans son siècle anéanties...

Ce second tome de la série « Le prince des Maudits », vient clore une histoire riche en actions et rebondissements. Eva, jeune fille moderne va se trouver devant des choix difficiles. Son fort caractère, son courage et son humour lui permettront de faire face et de choisir son propre destin sans oublier les siens.

Découvrez vite le deuxième volet de cette série fantasy captivante qui ravira autant les adolescents que les adultes !

EXTRAIT

Il ne m’avait même pas laissé deux minutes pour me reprendre, évacuer la peur de la nuit, effacer les images du carnage que nous avions perpétré à la sortie de la forêt, classer derrière une masse de neurones inutiles le visage brûlé de Cunrad, puis sa chute dans le Rhin, transpercé par les flèches ennemies. Non, non, non. C’était trop demander à monsieur que de me ficher la paix quelques instants, de me laisser croire que, sur cette rive, je pourrais souffler.
– T’en as mis un temps ! Purée, t’es plus forte pour résoudre les équations avec des fractions que pour parcourir vingt malheureux kilomètres ! Deux jours que je t’attends. J’ai cru que tu n’arriverais jamais. Yo. Bon, sinon, ça va, l’Intell ?

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Je trouve que ce second tome clôt parfaitement cette histoire. D'ailleurs, l'ensemble de ce diptyque est parfait, il n'y a rien à changer et encore moins à jeter. Je vous conseille donc vivement de vous aventurer dans la lecture de ces deux tomes. - Blog Bookover

En conclusion, je ne peux que vous recommander ce second tome si vous avez eu la chance de lire le premier. Sinon, lisez d’urgence cette série car elle en vaut vraiment le coup. - Blog L'antre des livres

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1971 dans le Calvados (14), Lenia Major est devenue pharmacienne, sans doute pour plonger dans le monde magique des vieux grimoires, cornues et alambics. Les formules chimiques n'étant pas très encombrantes, les personnages de Curwood, Quine, Chaulet, puis de Balzac, Molière, Shakespeare, Beckett, Stephen King ou Robin Hobb, les ont très vite poussées dans un petit coin. Elle partage donc très inéquitablement son temps entre une blouse, un clavier, son mari et ses deux enfants qui sont ses plus sévères critiques.
En 2005, elle a quitté l'air marin pour l'Alsace en espérant que l'oxygène de ses forêts fasse exploser des bulles d'imagination au milieu de ses neurones. Ses personnages préférés ne rentrent pas dans un moule, ne sont pas des héros, mais essaient de tirer parti de leurs faiblesses pour en faire leurs forces.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Le prince des Maudits

Tome 1 : La fille de l’Araignée (ISBN : 978-2-35067-053-9)

Tome 2 : Emil le Clairvoyant (ISBN : 978-2-35067-062-1)

Pour ceux qui m’ont inspiré ce roman.

Qu’ils soient ici, ou ailleurs.

-1-

Il était arrivé par-derrière. C’était sa marque de fabrique, à ce lâche. En 1490 comme en 2010, il était incapable de se comporter de manière franche.

Il ne m’avait même pas laissé deux minutes pour me reprendre, évacuer la peur de la nuit, effacer les images du carnage que nous avions perpétré à la sortie de la forêt, classer derrière une masse de neurones inutiles le visage brûlé de Cunrad, puis sa chute dans le Rhin, transpercé par les flèches ennemies. Non, non, non. C’était trop demander à monsieur que de me ficher la paix quelques instants, de me laisser croire que, sur cette rive, je pourrais souffler.

– T’en as mis un temps ! Purée, t’es plus forte pour résoudre les équations avec des fractions que pour parcourir vingt malheureux kilomètres ! Deux jours que je t’attends. J’ai cru que tu n’arriverais jamais. Yo. Bon, sinon, ça va, l’Intell ?

Voilà ce que m’avait dit Mike, avec un grand sourire accroché à sa face niaise de chanteur de Boy’s Band.

Mike. Le même Mike qui m’avait poussée par-dessus la rambarde de l’Altes Schloss, perché sur les hauteurs de Baden-Baden, cinq jours auparavant. Enfin, cinq siècles et trente ans moins cinq jours auparavant, si l’on veut être tout à fait précis. Et j’aime être tout à fait précise, quelles que soient les circonstances, sinon après, ça me bloque, je ne pense plus qu’à rectifier mon imprécision et ça m’empêche d’accomplir d’autres tâches convenablement. Comme péter deux rotules par exemple. Ou arracher des oreilles et les faire avaler à leur propriétaire, accompagnées de petites lamelles de nez. Ou, pourquoi pas, pendre par les pieds un certain individu, lui ouvrir la panse, en sortir les boyaux, les accrocher à la selle de Noren et la lancer au grand galop d’une bonne claque sur la croupe.

Le même Mike, donc, à la mèche plaquée sur le front près, dont la vision me faisait venir à l’esprit des idées de tortures raffinées et des fringales de barbarie.

Ces charmantes scènes, ajoutées à la surprise de le trouver là, me maintinrent coite pendant plus d’une minute.

Il continuait à me dévisager, toujours souriant, espérant sans doute que j’allais lui sauter au cou, ravie de retrouver un visage familier dans ce Moyen Âge inconnu.

Je me fis un plaisir de ne pas le décevoir et lui sautai au cou. Il serait plus juste, une fois de plus, de dire que je sautai sur lui, le projetai dans l’herbe et lui enserrai le cou de toute la force qu’il restait à mes deux mains, encore rouges du sang des soldats de Michaël. Toujours sans dire un mot. Sans appeler à la rescousse mes compagnons d’infortune.

Depuis cinq jours, je dégommais des êtres vivants pour la sauvegarde du prince Emil. Ce saligaud-là, j’allais le faire disparaître de la surface de la Terre pour mon pur plaisir. Ce serait mon extra-balle, ma surprise dans l’œuf en chocolat, ma fève de la galette des Rois, ma meringue sur la tarte au citron. Dézinguer Mike.

Malheureusement ou heureusement, il était trop tôt pour en juger, Mike ne sut pas plus mourir que vivre avec discrétion.

Il se mit à faire des moulinets avec les bras et à pousser des borborygmes proches du gargouillement d’un évier qu’on débouche. Borborygmes qui attirèrent l’attention du Cube, de l’Allumette et du Panda Pirate. Robert, massue à la main, Barthel et Andreas quittèrent femme et amis pour se précipiter vers nous en criant :

– Eva ? Eva ! C’est qui celui-là ? C’est un soldat de Michaël ? Ne le tue pas, on va le faire parler !

Deux grosses mains (cubiques certainement) m’empoignèrent par le col et l’arrière du jean. Je décollai de Mike, lâchant à regret son cou, sur lequel mes mains avaient dessiné un collier rouge très seyant.

Pendant ce temps, Barthel et Andreas saisirent chacun un bras de Mike, le relevèrent d’un bond pour mieux le plaquer contre un arbre. Sa tête fit un bruit creux (là, je brode, mais comment pourrait-il en être autrement ?) en heurtant le tronc puis il se mit à couiner, rassemblant autour de lui les Maudits au complet. Des Maudits peut-être pas aussi remontés contre lui que moi, mais pas loin. Des Maudits qui avaient récupéré leurs armes et les pointaient en direction de Mike. Quand des gens ont tout perdu, ils ne sont pas enclins à la plus grande bienveillance.

– Je n’ai rien fait ! Ne me tuez pas ! Je ne suis pas avec Michaël. Je suis là pour vous aider. Je le jure, je le jure !

Ah mais, il n’en menait pas large, le Mike ! C’était autre chose de se retrouver devant une haie d’épées et de serpettes, que de jouer au caïd dans la cour du collège de Soufflenheim. Audrey aurait été moins transie d’admiration devant le cochon d’Inde tremblant qui suppliait qu’on l’épargne.

Alors que j’étais toujours suspendue et muette au bout des bras de Robert, Emil, revenu au bras de Luithilde, m’appela :

– Eva, que se passe-t-il ? Qui est là ? Pourquoi veux-tu le tuer ?

Pourquoi voulais-je le tuer ? Cher Emil, avez-vous une bonne douzaine d’heures à m’accorder pour que je vous expose la totalité de mes raisons ? Celles-ci allant d’insultes répétées, vexations, méchancetés, jets de sac à dos dans la poubelle, écrasements de trousse, à projection délibérée dans le passé ou tentative de meurtre ? Je respirai profondément et décidai de mettre fin à ma posture ridicule.

– Le sale type que j’essaie de trucider est celui qui m’a fait tomber dans ton château. Robert, pose-moi, merci. Je suis calmée.

En apparence.

Robert obtempéra et pour une fois, me déposa par terre à la place de me lâcher brutalement, comme il en avait pris l’habitude dans le bois maudit. D’un certain côté, ma situation s’était nettement améliorée.

Je me redressai en pliant et dépliant mes doigts crispés et vins me poster devant un Mike cramoisi et très décoiffé. Je penchai la tête pour mieux admirer le spectacle de mon ennemi défait. Car si je combattais les hommes de Michaël de Starkenburg, ce dernier était l’ennemi d’Emil et de Wolfram. Pas véritablement le mien. Je ne l’avais jamais rencontré et si je décidais de quitter Emil, il était fort probable que je n’aurais jamais affaire à lui. Alors que Mike n’avait cessé de me pourrir la vie depuis son arrivée au collège. Comme je l’ai déjà précisé, je suis née sous le signe du Taureau. Je suis donc fière d’être têtue (ou obstinée si l’on voit les choses du bon côté) et rancunière (aucun synonyme optimiste ne me vient).

– Tu peux arrêter de claquer des dents, pauvre lavette. Je ne vais pas te tuer. Enfin, pas tout de suite. J’ai quelques questions à te poser avant. Attachez-lui les mains dans le dos et laissez-le moi.

– Eva…

Je ne permis pas à Emil d’émettre la moindre objection.

– Pour une fois, je fais ce que je veux. Tu ne t’en mêles pas. Je l’interroge seule.

Emil eut un mouvement de recul qui me fit regretter le ton agressif sur lequel je lui avais répondu.

– Il faut que je sache pourquoi je suis là. Pour toi, comme pour moi, ajoutai-je, radoucie.

– Bien sûr. Mais ne le tue pas. Pas toi.

Je haussai les épaules avec un soupir. Il était un peu tard pour avoir de tels scrupules. Mais je comprenais Emil. C’était sa manière d’essayer à son tour de me protéger. S’il le fallait, d’autres se chargeraient de la sale besogne. Comme Wolfram, son homme lige. Celui-ci me fixa et acquiesça, l’air dur. Assis sur le cheval que j’avais équipé afin qu’il puisse chevaucher malgré sa jambe brisée par Aldus le traître, il tendit à Andreas une corde puisée dans les fontes.

– Prends ça et serre bien.

Les habitants du bois maudit ne savaient pas que j’étais une intruse dans leur époque. Mais ils me faisaient pour la plupart confiance. Grâce à moi, ils avaient échappé à l’incendie qui avait ravagé leur repaire. Certains me craignaient, car la marque sur ma jambe et la prophétie gravée sur une pierre indiquaient que j’étais la fille de l’Araignée. Un être aux pouvoirs étranges, comme celui d’avoir des visions prémonitoires, de dompter le feu ou d’être saisie de folie meurtrière. D’autres m’obéissaient parce que Luithilde, la fille de Wolfram et leur chef, le leur avait ordonné.

Ils me laissèrent donc pousser mon prisonnier un peu plus loin sur la rive. J’entendis Wolfram lancer un ordre.

– Robert, Barthel, gardez-les à l’œil. Qu’il ne s’échappe pas.

– S’il menace Eva, tuez-le, ajouta Emil.

J’esquissai un sourire.

Puis réalisai que ce sourire était une raison supplémentaire, si j’en manquais, de haïr Mike.

Je me réjouissais qu’un garçon ordonne une mise à mort pour mes beaux yeux. Enfin, façon de parler, puisque ledit garçon ne savait pas que j’avais de magnifiques yeux verts en amande et pas des billes rouges qui louchaient.

En cinq jours, il avait fait de moi une bête sauvage. Pire, une créature impitoyable et cruelle.

Mais tout cela allait changer. Je tenais Mike, autant dire que je tenais mon billet de retour pour la maison. Bientôt, je retrouverais mes parents, mon frère, ma couette, mon portable, mes messageries instantanées. Je renaîtrais !

J’ai un peu perdu le compte de mes erreurs. Je pense que ce fut ma quinzième : croire qu’il y avait encore de l’espoir pour moi de redevenir une fille normale.

Si la majorité de mes neurones n’avait été occupée à se délecter du châtiment que je m’apprêtais à faire subir à mon cher condisciple, je me serais rappelée que je n’avais jamais été normale de toute façon. Alors de l’espoir…

-2-

– Tu n’avais pas besoin de m’attacher. Je ne vais pas fuir, je suis venu te chercher.

– C’est bien le problème ! La dernière fois que tu m’as cherchée, j’ai dégringolé cinq siècles sans parachute. Je n’étais pas une spécialiste du XVème, mais alors le Xème, c’est le trou noir pour moi. J’ai comme un vague souvenir qu’Hugues Capet a été sacré dans ces eaux-là, fondant la dynastie capétienne qui a fourni trente-sept rois à la France, comme tu le sais, bien sûr. Non ? Hormis cela, je n’ai aucun désir de rencontrer les Goths, les Ostrogoths ou les Wisigoths qui devaient sillonner la région, vêtus de peaux de bêtes, avides de pillage et de carnage !

Mike se retourna en ricanant.

– Rien ne t’abat, toi. Tu n’as pas été traumatisée par ton plongeon au Moyen Âge. Tu es exactement la même qu’au collège. Incroyable !

– Avoue que tu aurais été déçu si j’étais devenue une pauvre petite chose muette et timorée. C’est bon, arrête-toi ! Assieds-toi contre l’arbre. Allonge tes jambes.

Mike s’exécuta sans protester, allant même jusqu’à pousser un soupir d’aise en s’adossant au tronc. Je me postai devant lui et plantai mon épée dans le sol en guise de menace.

– Tu es sûre que tu ne veux pas me détacher ? On serait plus à l’aise pour discuter.

– On ne va pas discuter, banane. Je vais poser des questions. Tu vas mobiliser la compote au boudin qui te sert de cervelle pour répondre le plus clairement possible. Ne t’en fais pas, je ne vais pas faire des phrases avec des virgules ni des compléments d’objet indirect. Je sais que leur compréhension est au-dessus de tes capacités. Attention, essaie de faire jaillir une étincelle, on va commencer facile. Première question : qui es-tu ?

– Ben, je suis Mike. Tu as déjà oublié ?

Mon pied partit tout seul et vint frapper sa rotule droite sur le côté.

– Aouch ! Arrête de taper, bon sang ! Tu n’as aucun humour.

– Je ne suis pas sensible au tien. Depuis le début. Je t’avais prévenu. La prochaine fois, je ne me servirai pas de mon pied, fis-je en désignant l’épée du menton.

– Écoute jusqu’au bout, avant de me découper en rondelles, banane toi-même. Je suis Mike dans ton siècle. Mikusch, ici. Toi qui aimes tout savoir, c’est un diminutif de Nikolas. Il m’arrive de m’appeler Colas, Nikica, Mikulas. Une fois, j’étais Nabil. Tout dépend du lieu et de l’époque. Je m’adapte selon la mission. J’ai pensé que pour le personnage que j’aurais à jouer avec toi, Mike serait parfait. Manifestement, j’ai été exceptionnel. Tu as marché à fond. Hein, l’Intell ? Ça fait quoi d’avoir été piégée quand on se croit plus intelligente que tout le monde ?

Le rouge me monta aux joues.

– Je ne me crois pas intelligente. Je suis intelligente. Pas plus que tout le monde. Plus que toi et Audrey, sûrement. Et ce n’est pas toi qui poses les questions. Donc, tu es Nikolas le caméléon qui doit accomplir des missions. Développe un peu !

– Dis-moi un peu ce que tu sais, toi. Ça me permettra d’être plus clair. Est-ce que tu as déjà entendu parler de l’Araignée ?

– L’Araignée ? Oh, mais je devrais bien la connaître. Intimement, même, puisqu’on m’a annoncé hier que j’étais sa fille, selon une prophétie gravée sur une pierre dans le bois maudit. Je reconnais que ma mère est parfois piquante, mais je ne m’étais pas rendu compte qu’elle avait huit pattes et autant d’yeux. On ne doit pas parler de la même. Je te retourne la question. Qui est cette Araignée ?

– Excellente question, mademoiselle Lenormand ! s’exclama Mike, singeant les intonations de notre prof de S.V.T., dont j’étais un peu la chouchoute. Excellente ! Qui nous permettra de progresser à grands pas. L’Araignée est au centre de la toile.

Je posai la main sur le pommeau de l’épée.

– Tu me fatigues. Tu as l’air de beaucoup t’amuser, mais rien de ce que j’ai vécu depuis cinq jours ne me fait rire. Tu m’as reproché « d’en avoir mis du temps » pour arriver ici. Je vais te faire un rapide résumé, tu vas comprendre ce qui m’a retenue en chemin. Ce n’était pas la cueillette des champignons, ni le grand méchant loup qui voulait ma galette. Quoique, finalement, on pourrait le voir comme ça. Lorsque je suis arrivée dans le château, le comité d’accueil m’a mis un coup de pied, avant d’essayer de me planter une épée dans le corps. Délicatesse à laquelle j’ai répondu par quelques prises de goshindo, avant de trancher un bras. Wolfram, que tu vois, là-bas, sur son cheval, m’a confié Emil. Après une nuit dans une grotte, nous avons plongé, avec une jument, dans une rivière souterraine glacée pour échapper à nos poursuivants. À peine sèche, j’ai sauvé une chèvre d’une grange en flammes et récupéré deux enfants, Biz et Ilse, dont les parents avaient été emmenés par les soldats de Michaël. Une troupe de Noirs s’est mise en travers de notre chemin. Pour leur échapper, nous avons pénétré dans le bois maudit où j’ai été assommée, emprisonnée, légèrement fouettée par une bande de hors-la-loi. Qui sont actuellement, et pour une durée indéterminée, sous mes ordres. J’ai ensuite failli être brûlée vive, après qu’un traître nous ait dénoncés. Je me suis découvert des pouvoirs effrayants. J’ai des visions que je ne maîtrise pas, mais que je partage avec le prince. Il semble que des forces de l’au-delà viennent me hanter. Ah oui, j’ai aussi tué quelques soldats de Michaël en route. Sans remords. Non, pire, avec plaisir. Enfin, tu nous as vus traverser le Rhin, dans la joie et la bonne humeur, n’est-ce pas ? Un petit canotage distrayant, tout simple, étant donné que le parcours était fléché. Alors, tu vois, tu as bien pourri ma vie au collège, mais à cette époque j’étais une personne relativement civilisée. Bizarre, mais plutôt pacifique. Tu te trompes, je ne suis plus la même. Je ne me contrôle plus. Et quand je ne me contrôle plus, une sorte de rage irrépressible me prend, qui se termine par un bain de sang. J’aimerais beaucoup, mais alors beaucoup, redevenir comme avant. La Tronche de Cake martienne que tu as connue. Plus la fille de l’Araignée, Maudite en chef. Je vais te donner un indice. Quand je m’énerve, la cicatrice qui est sur mon mollet se met à rougir et à brûler. À partir de ce moment, les ennuis commencent. Des ennuis pour mes ennemis essentiellement. Mauvaise nouvelle, sur cette rive, tu es mon seul ennemi. Et tu commences à me chauffer ! ! !

Je m’étais penchée vers Mike et mise à crier de plus en plus fort au fur et à mesure que j’avançais dans mon explication. Lorsque j’eus terminé, Mike avait rentré la tête dans les épaules et grimaçait. Peut-être que j’avais aussi postillonné légèrement. Robert et Barthel arrivaient à grandes enjambées. Je me redressai et levai la main pour les arrêter, reprenant mon calme.

– C’est bon. Tout va bien. J’explique à monsieur.

– Tu es sûre ? gronda Robert en levant sa massue.

– Oui, oui. Allez vous reposer avec les autres. Je m’en sors. Je vous appellerai si j’en ai besoin, ajoutai-je devant l’air dubitatif de mes compagnons.

Robert poussa un grognement avant de faire demi-tour, suivi de Barthel. Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil en arrière, sourcils froncés. Je l’entendis marmonner :

– C’est surtout elle qui ferait bien de se reposer. À mon avis, elle en a plus besoin que nous.

Bientôt, je me laisserais aller. Une fois en sécurité chez tata Meiran, je ne lèverais plus le petit doigt pendant au moins… trois minutes.

Mais avant tout, je voulais savoir comment rentrer chez moi.

– OK, ce n’est pas la peine de t’énerver. Je vais te dire ce que je sais. Tu ferais mieux de t’asseoir. C’est un peu long et tu es fatiguée. Ne dis pas le contraire. Il n’y a pas de honte à être épuisée et au bord de la folie après ce que tu sembles avoir vécu. Il n’y a qu’à voir tes compagnons pour le comprendre. Je te donne ma parole que je ne tenterai rien. Attends, fit-il, voyant ma moue dégoûtée, je te donne ma parole de Mikusch. Oublie pendant quelques minutes le Mike que tu as connu. Tu n’es pas que la prétentieuse surdouée du collège. Je ne suis pas que l’idiot à casquette que tu détestes plus que tout au monde. Allez, assieds-toi.

J’hésitai un instant. Il avait raison, j’étais vidée. Il avait l’air légèrement différent du décérébré alsacien de 3ème A. Il n’avait plus cette façon de s’exprimer avec le phrasé des rappeurs qui me hérissait le poil. Mais si c’était un nouveau piège ? Eh bien, j’avais l’habitude, je sauterais dedans à pieds joints. Je m’installai donc face à lui en tailleur et l’invitai d’un mouvement de tête à commencer son récit.

– D’abord, bien que tu aies le droit d’en douter, je suis réellement là pour t’aider. Je t’ai envoyée dans ce guêpier, il est normal que je te donne un coup de main pour que tu puisses en sortir. Je suis un instrument de l’Araignée, comme toi. Contrairement aux apparences, nous sommes donc dans le même camp. L’Araignée s’appelle ainsi, non pas à cause de son allure – tu serais surprise si tu la voyais – mais à cause du pouvoir qu’elle a de maîtriser le temps. Imagine que la structure de sa toile représente le temps qui passe. Ses rayons constituent la possibilité d’avancer ou de reculer dans le temps. La spirale correspond aux destinées des individus. Les points où les rayons croisent la spirale sont pour elle la possibilité de modifier les destins. C’est un schéma un peu simpliste de son action, mais il te permettra d’en saisir l’essentiel. Dans ton cas, si l’on considère le centre de la toile comme le point X, tu te trouvais à l’intersection X+21. Emil se trouvait sur le même rayon, au point X+15. L’Araignée m’a donc envoyé pour te faire glisser de X+21 à X+15. Une translation de -5 et des brouettes.

C’était totalement ahurissant. Mathématiquement intéressant, mais concrètement irréalisable. Néanmoins, dans la bouche de Mike, entendre parler d’équations comprenant des X était aussi une utopie en soi.

– Tu es en train de me raconter que tu peux voyager dans le temps selon ton bon plaisir et y emmener les autres ?

– Selon le bon plaisir de l’Araignée, absolument. C’est mon don et mon utilité dans son canevas. Je suis un de ses fils. Oui, tu peux faire la grimace, nous sommes frère et sœur. Pas génétiquement, mais fonctionnellement.

Mike connaissait des mots comme génétiquement et fonctionnellement. Et les utilisait à bon escient. C’était encore plus surprenant que la théorie qu’il essayait de me faire gober.

– L’Araignée m’envoie chercher ses enfants où ils sont, pour les conduire à l’endroit où ils lui seront utiles.

– Mais à quoi ?

– L’Araignée voit les futurs possibles. Souvent, elle laisse les hommes se débrouiller et forger leur propre destin. Parfois, elle préfère intervenir, quand elle juge que le futur qui se dessine est trop noir par exemple. Comme le vent changerait le point d’accroche d’un fil, elle glisse un élément extérieur qui modifie le cours du destin.

– Elle ne peut pas le faire seule ? Influencer les gens ? Leur suggérer de faire le bien plutôt que le mal ?

– Non, elle n’a pas ce pouvoir. Certains sont hermétiques au bien.

– T’ayant fréquenté, je m’en doute.

Mike émit un petit rire que j’ignorai.

– Mais pourquoi aller chercher des gens d’une autre époque ? Il n’y a personne sur place qui puisse changer le destin ?

– Bien sûr que si ! La plupart du temps, il suffit de favoriser des rencontres à un même niveau de la spirale.

– Et là, tu interviens ?

– Du tout. L’Araignée ne fait pas souvent appel à mes services. Il m’arrive de vivre de nombreuses années, tranquille, au même endroit.

Là, je reconnaissais bien Mike la feignasse, le spécialiste du devoir oublié, le squatteur de radiateur, le roi du mot d’excuse fantaisiste pour l’E.P.S., le ronfleur des cours d’Histoire.

– De nombreuses années ? Tu as quel âge ?

Mon frère à la mode arachnéenne plissa le nez.

– Disons que je suis très très très bien conservé. Tu ne veux pas savoir.

– Je veux savoir !

Ce n’est pas tant que connaître son véritable âge m’était indispensable, mais je ne supportais pas de ne pas avoir accès à une quelconque information. C’était une autre des choses qui me bloquaient.

– Le calcul est un peu compliqué, puisque je ne fais qu’avancer et reculer dans le temps. On ne peut pas compter de la manière traditionnelle entre ma date de naissance et le jour actuel.

Voyant que je fronçais les sourcils et que je ne lâcherais pas l’affaire, Mike réfléchit.

– Je pense avoir vécu plus de deux cent cinquante ans.

Ce fut mon tour de m’esclaffer.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

– Je pensais à Audrey. Si elle savait qu’elle sortait avec un vieux croûton, elle en avalerait son sac Hermès !

Pour la première fois, nous nous mîmes à rire à la même plaisanterie. Une plaisanterie dont je ne faisais pas les frais. Plus loin, je vis le Cube et l’Allumette nous jeter un regard étonné. Je leur fis un signe de la main pour indiquer que tout allait bien.

Je poursuivis mes questions, ayant repris mon sérieux.

– Si je comprends bien, parfois l’Araignée n’a pas le caillou qui déviera la carriole sous la main et t’envoie le chercher.

– Exactement. L’Araignée détermine les caractéristiques et les compétences de l’individu qui lui manque. Elle le repère et mon rôle est de le conduire sur un point de convergence. Tu étais l’individu, le château était un point de convergence. Et boum.

Et boum. Deux petits mots bien ridicules pour exprimer la perte totale de mon univers et le bouleversement de ma vie. D’ailleurs, une nouvelle question me venait à l’esprit.

– Comment sais-tu à qui tu dois faire subir ton « Et boum » ?

– Encore une excellente question, élève Lenormand ! Tu es parmi les plus perspicaces de ceux que j’ai fait voyager. Je n’aurais pas dû te le dire, tu vas recommencer à jouer ta bêcheuse.

– Je ne suis pas bêcheuse ! Ni prétentieuse ! Vous ne voulez pas comprendre qu’être insultée en permanence n’incline pas à se montrer charmante et aimable ? Si les autres me parlaient autrement qu’avec des surnoms blessants, je ne serais pas obligée de porter une armure hérissée de pointes de fer en permanence.

– Qui de l’œuf ou de la poule… ?

– Il n’est pas question de poule, mais plutôt de mouton noir. Celui qui fait tache dans le troupeau. Dès sa naissance, ou presque.

– Tu as peut-être raison. De toute façon, ton caractère n’est pas mon problème. Tu m’as demandé comment je savais quel serait mon prochain compagnon de voyage. Eh bien, l’Araignée m’en fait une description assez sommaire. Malheureusement pour moi, elle ne fournit pas de photo. Elle décrit essentiellement ces fameuses caractéristiques et compétences. Parfois, elle ajoute quelques détails physiques, s’ils ont un rapport. Mais jamais elle ne me dit : va chercher une fille de 13 ans, 1m70, 56 kilos, jolis yeux verts, cheveux courts, longues jambes musclées, poitrine naissante, mais prometteuse.

Ma bouche s’ouvrit sur un « Oh » choqué quand je réalisai qu’il parlait de moi. Heureusement que j’étais assise, ou je lui aurais asséné un nouveau coup de pied pour lui apprendre à évaluer ma poitrine. Même si sa description était plutôt flatteuse. Il ne me laissa pas le temps de m’énerver.

– En ce qui te concerne, je devais, entre autres, chercher une jeune femme forte, déterminée, possédant des bases de médecine, d’une intelligence hors norme, présentant la marque physique de l’Araignée.

Je préférais nettement ce portrait au précédent. Le « jeune femme » était peut-être un peu erroné. Au XXIème siècle. Pas au XVème.

– D’ailleurs, poursuivit Mike avec un claquement de langue, sur ce coup-là, je n’ai pas assuré. J’ai envoyé quelqu’un d’autre il y a quelques mois. Elle a fini sur un bûcher.

– La sorcière qu’on a brûlée avec son livre ? Celle qui était habillée bizarrement et ne parlait pas l’allemand médiéval ?

– Oui, je l’avoue, c’est de ma faute. C’était une étudiante que j’avais repérée à la fac de médecine de Strasbourg. J’ai pourtant bien cru que c’était elle. Elle avait même sur la fesse gauche un tatouage d’araignée plus vrai que nature !

– Je ne veux pas savoir comment tu l’as découvert. Pourquoi tu ne l’as pas sauvée ? Tu l’as laissée flamber sur un bûcher.

– Tout est allé très vite. Je sais quand, mais jamais en quel point exact vous allez atterrir. Je l’ai cherchée, comme toi. Quand je l’ai retrouvée, il était trop tard. Elle était déjà aux mains de l’Inquisition.

– Et tu ne pouvais pas la faire disparaître ?

– Une fois de plus, ça ne marche pas comme ça. Le cachot où ils l’ont mise n’était pas un point de convergence. Je n’ai rien pu faire, fit-il en haussant les épaules.

– Tu n’as pas dû essayer bien fort.

– Voyager sans cesse n’incite pas à s’attacher aux gens.

– On est des outils. Jetables.

– Ce n’était pas la bonne…

– Elle ne méritait donc pas de vivre.

L’embryon de sympathie que j’avais commencé à ressentir pour Mike s’évapora plus vite que de l’éther sur un coton.

– Si. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais je ne pouvais pas risquer ma vie pour la sauver. Elle n’avait pas l’aptitude de changer un seul destin. Je peux en changer des centaines. Ça peut te paraître cruel, mais elle était une perte acceptable, comparée aux milliers ou millions de vies que mes actions permettent de sauver. Si l’Inquisition m’avait capturé, je ne t’aurais pas trouvée, car toi, tu es la bonne personne. Emil serait mort. D’ailleurs, j’ai perdu beaucoup de temps à cause de cette erreur. Elle aurait dû éliminer Michaël il y a plusieurs mois et éviter qu’il envahisse le pays de Bade. Les dominos ont commencé de tomber dès qu’il a mis le pied avec sa troupe hors de sa seigneurie. Et tu le sais, il est plus difficile d’arrêter une chaîne de dominos que d’ôter le premier. Si nous n’y parvenons pas, crois-moi, la face de l’Europe que tu connais ne sera pas la même.

Un frisson me parcourut.

– Tu veux dire que l’avenir de l’Europe repose sur mes épaules ?

– Non.

Ah, j’ai eu peur.

– L’avenir du monde.

Parfait. Génial. Trop cool.

– Dans quelle mesure ? couinai-je, la bouche soudain très sèche.

– Je ne sais pas exactement. Mais Michaël n’a pas envie de s’arrêter aux terres de ton petit copain.

– Emil n’est pas mon petit copain.

– Tais-toi un peu. Il va vouloir conquérir encore et encore. Une conquête en entraînant une autre, une guerre par-ci, une révolte par-là, la répression qui suit… Tu vois le truc, un battement d’aile de papillon et l’équilibre change complètement. Alors l’artillerie et les soudards du Starkenburg peuvent te redessiner une carte en peu de temps. Donc, si tu veux retourner chez toi, y retrouver des gens familiers, en France et non dans un autre pays, Michaël doit être arrêté.

– Si je ne remets pas Emil à la tête de sa seigneurie, le monde change.

– Voilà.

– Forcément en mal ?

– Il semblerait que quelques catastrophes soient à prévoir.

– Et ce rééquilibrage mondial doit être fait par moi, Tête d’Ampoule, ici présente ?

– Hmmm.

– Et par Emil ?

– C’est l’idée globale.

– Eh ben, on n’est pas sortis d’affaire. Et tu comptes m’aider ?

– Dans la mesure de mes capacités.

– Et pourquoi tu m’aiderais ?

– Parce qu’aussi longtemps que tu n’auras pas réussi ta mission, je serai scotché à toi, sans possibilité de retourner chez moi. Tu comprendras que je n’ai pas plus envie que ça de m’attarder en ta compagnie.

Là, j’avais tendance à le croire. S’il devait me supporter jusqu’à ce qu’Emil ait regagné son domaine, il ne me mettrait pas de bâtons dans les roues.

– Et mes nouveaux pouvoirs ? Ils viennent d’où ? De l’Araignée ?

– Bien sûr. C’est son petit cadeau, pour te donner un coup de pouce.

– C’est gentil ! Mais elle ne pouvait pas offrir son cadeau avec le mode d’emploi ? C’était trop demander de savoir à quoi m’attendre ?

– Une fille comme toi aurait besoin d’une notice ? Voyons, tu es intelligente, tu t’y feras. Et puis, rassure-toi, tu ne les as pas pour toujours, ces pouvoirs.

– Ah non ? J’en serai débarrassée en repartant ?

Enfin une bonne nouvelle. Je me voyais mal revenir en 2010 et découper en rondelles tous ceux qui se mettraient sur mon chemin. Le collège ressemblerait rapidement à un abattoir !

– Je ne connais pas exactement l’étendue de tes pouvoirs. Peut-être disparaîtront-ils avant, grimaça Mike.

– C’est la loterie, quoi ! Le cadeau surprise. On ne sait pas ce qu’il y a dans la pochette, ni quand le joujou pourri qui est dedans cassera.

– Il y a de ça… Considère-toi comme une pile. Quand tu auras épuisé l’énergie mise à ta disposition, tu redeviendras normale. Enfin, comme avant plutôt !

– Il y a un compteur ? Des indices ? Comment saurai-je que je suis libérée ?

– Tu n’es jamais à court de questions, ma parole ! Je ne sais pas tout ! J’imagine que tu en auras conscience. Ou pas.

OK, merci pour cette aide précise et précieuse !

Je soufflai un grand coup avant de m’allonger dans l’herbe. J’avais l’impression d’avoir autant de prise sur le destin que les nuages poussés au gré des vents dans le ciel.

Moi, Emil, les Maudits pour sauver l’humanité. Une gamine, un aveugle, une bande de proscrits.

Magnifique scénario. Rien à redire. Pas la plus petite faille dans le plan.

Cette Araignée était complètement cinglée !

-3-

Je restai un moment allongée à réfléchir aux révélations que Mike m’avait faites. Toutes plus farfelues les unes que les autres. Mon esprit cartésien se révoltait à l’idée qu’il existe quelque part un être supérieur qui pouvait manipuler les destins, déplacer les gens comme bon lui semblait pour changer le futur, se servir de nous comme de vulgaires outils jetables.

Et puis franchement, tout ça aurait existé, à l’heure d’internet, on en aurait entendu parler ! Un voyageur temporel s’en serait forcément vanté. À moins qu’on lui efface la mémoire en le renvoyant dans son siècle. Ou qu’on ne l’y renvoie jamais ? Ou qu’on le supprime une fois sa mission accomplie ?

Tout ça ne sentait pas bon.

Finalement, l’explication que j’espérais n’avait fait qu’embrouiller les choses et rajouter des questions sans fin à ma situation extravagante. Des si, pourquoi, quand, comment, où… fusaient, sans obtenir le moindre parce que, en, à, lorsque… en réponses. Je n’arrivais même plus à établir une hiérarchie dans la liste des questions que je devrais encore poser à mon ascenseur temporel humain pour essayer de m’en sortir.

– Hum hum ? Je commence à avoir des crampes, tu ne voudrais pas me détacher par hasard ? demanda l’ascenseur.

– Pourquoi pas ? De toute façon, il faudra bien que je te détache un jour, je ne vais pas te garder en laisse toute ma vie. Tu serais capable de mordre comme un roquet en plus.

Je me relevai avec une grimace, mes muscles avaient eu le temps de refroidir dans l’herbe humide et se faisaient douloureux. Je déplantai l’épée, la glissai dans ma ceinture, puis passai derrière un Mike un peu inquiet. Il pencha le buste en avant pour que je détache ses liens.

– Ah, ça fait du bien, soupira-t-il en frottant ses poignets rougis par la corde. Bon, tu me présentes à tes amis et puis on y va ?

– Parce que tu comptes venir avec nous ?

– Évidemment. Au moins au début. Pour m’assurer que tu vas accomplir ce pour quoi tu es là. Et aussi à la fin, pour te renvoyer chez toi.

– Tu me renverras vraiment chez moi ? Vraiment ? demandai-je, méfiante.

Mike mit la main sur son cœur et prit un air solennel.

– Je te promets que si tu parviens à redonner ses terres à ton petit copain, je te ferai retraverser les siècles. Tu te retrouveras en pleine visite de l’Altes Schloss, avec toute la classe, comme si rien ne s’était passé. Tu ne te souviendras de rien. Tu continueras à me détester, je continuerai à t’embêter encore quelques jours. Et puis, un beau matin, la directrice viendra en classe pour vous annoncer que j’ai déménagé et quitté le collège. Elle ne saura pas que j’aurai aussi quitté le siècle, pour rentrer chez moi.

– C’est où, chez toi ? le questionnai-je.

– Ma vie t’intéresse, maintenant ? Concentre-toi sur les choses importantes. Je ne suis pas important.

– Pour une fois, je suis d’accord avec toi. Mais j’ai encore une question. Enfin, j’en ai des centaines, mais celle-ci d’abord. Dans mon futur, Michaël n’avait pas régné, ni provoqué ces fameuses catastrophes ?

Mike fit un signe négatif de la tête.

– Alors tout va bien, non ?

– Il y a plusieurs futurs possibles, je te l’ai déjà expliqué, tous en équilibre instable. Jusqu’à il y a quelques mois, avant que j’aille chercher la mauvaise fille, ton futur était le plus probable. Mais un évènement a fait pencher la balance du mauvais côté.

– Lequel ?

– Pfff, un truc tout bête. Un petit berger du Starkenburg a perdu un de ses moutons. Il l’a cherché, l’a entendu bêler. Il était tombé et était coincé au fond d’une crevasse. Quand il est revenu avec son père pour l’en sortir, muni de cordes, ils se sont rendu compte que c’était le début d’une galerie qui pénétrait dans la montagne. Le gosse est entré avec une lampe. Il a découvert une mine d’argent, oubliée certainement depuis l’époque des Romains. Michaël, averti, en a aussitôt fait reprendre l’exploitation. Il lui fallait donc de la main-d’œuvre pas cher, pour gagner beaucoup d’argent et assouvir ses désirs de puissance.

– Tu sous-entends que sans cette saleté de pelote de laine ambulante, je ne serais pas là ?

– Tu as tout compris.

Je secouai la tête, dégoûtée. Toutes ces vies gâchées et ce sang répandu pour un ruminant herbivore débile. Un mouton aventurier qui n’avait pas su demeurer avec son troupeau, comme tout broutart qui se respecte.

Wolfram était descendu de son cheval et avait rejoint Emil, Barthel et Robert. Il avait étendu ses jambes dans l’herbe, à côté de Luithilde. Ils avaient remarqué que j’avais libéré mon prisonnier et fronçaient les sourcils, prêts à intervenir.

– Ma vie ne tient qu’à un fil… fis-je dans une tentative d’humour noir. Allons rejoindre les autres, j’ai l’impression qu’ils s’impatientent. Mais pas question de leur répéter ce que tu viens de me dire.

– Qu’est-ce que tu crois ? Je tiens à ma peau, moi ! Je n’ai pas l’intention de mourir sur le bûcher pour hérésie. Tu l’as compris, ils ne manifestent pas une très grande ouverture d’esprit par ici.

– Une dernière question : quand pourrai-je rencontrer l’Araignée ?

Mike éclata de rire.

– Demande donc un rendez-vous ! L’Araignée te voit. Tout le temps. Tu n’as pas besoin, toi, de la voir. Elle ne t’apparaîtra qu’en dernier recours. Et encore. Ne te mine pas pour ça. Concentre-toi, je t’ai dit.

Je soupirai. J’aurais préféré m’adresser à la patronne plutôt qu’au sous-traitant, mais puisqu’elle avait un système de surveillance braqué sur moi, il faudrait faire avec.

– Très bien. Concentrons-nous. D’abord sur ton nom : je t’appellerai Mikusch, puisque tu t’appelles ainsi en ce moment.

– Parfait. Si tu pouvais demander à tes gardes du corps qu’ils arrêtent de dégainer leurs armes dès que j’approche, je pense que la suite de notre voyage n’en serait que plus agréable, non ?

J’avoue que ça me chiffonnait un peu. J’avais la rancune tenace et Mike n’avait pas payé pour ce qu’il m’avait fait endurer dans les deux siècles. Mais il n’avait pas tort. Nous devions cohabiter. Autant le faire dans les meilleures conditions. En gardant le radar à problèmes en état d’alerte. Je parle de la cicatrice sur ma jambe et de mes migraines.

– Alors Eva ? Qu’as-tu décidé ? demanda Emil en m’entendant approcher.

– Il va poursuivre la route avec nous. Il pourrait nous être utile. Mikusch, je te laisse te présenter, fis-je perfidement.

J’avais envie de le voir se dépêtrer face aux Maudits. Ça serait un peu plus difficile que de pousser des adolescentes geekettes par-dessus des rambardes !

Pendant qu’il expliquait avec moult circonvolutions qu’il était l’envoyé d’une personne très puissante dont l’identité devait rester secrète, qu’il me devait assistance et que notre intérêt à tous était de rétablir Emil dans ses droits et de chasser l’usurpateur Michaël, je me glissai à côté de Robert et lui soufflai :

– Garde un œil ouvert. Je ne lui fais pas confiance.

Robert se racla la gorge en signe d’assentiment, caressant sa massue avec ostentation.

– Ne le tue pas, j’en ai encore besoin, précisai-je.

Robert était costaud et Barthel lui avait déjà reproché de taper d’abord et de réfléchir après. Il n’était pas non plus question de faire des confettis avec mon billet de retour !

Lorsqu’il se tut, mes compagnons échangèrent des regards circonspects et laissèrent planer un silence de mauvais augure.

– J’ai rien compris, résuma Robert.

– Moi, pas beaucoup plus, le rassurai-je. Mais l’essentiel est qu’il soit dans notre camp. Si tout le monde est suffisamment reposé, je propose qu’on poursuive notre chemin.

Luithilde se releva, puis tendit la main à son père. Robert lui saisit l’autre bras et à eux deux, ils relevèrent le blessé. Un gémissement de douleur lui échappa.

– Tu as mal ? s’inquiéta Emil.

– Un peu… ça ira. Je me reposerai quand nous arriverons chez ta tante.

– Je vais rassembler tout le monde, indiqua Luithilde. Andreas nous guidera, il connaît sans doute le chemin.

Elle rassembla ses jupes noircies et boueuses avant de rejoindre les autres à grands pas. Je les avais sauvés, mais il était clair qu’à partir de maintenant, elle redevenait le chef des Maudits.

La troupe fut bientôt prête, Wolfram et Emil montés sur leurs chevaux.

Notre passeur décida avec son fils qu’ils se feraient oublier quelques jours, en rendant visite à un de ses cousins qui habitait à moins d’une lieue de là, et nous laissa partir sans regret.

Je marchais à côté du cheval d’Emil, Biz et Ilse suivaient Noren. Mike était tellement content de me retrouver qu’il avait décidé de ne plus me quitter. Emil regardait droit devant, ignorant le garçon.

Nous cheminions en silence depuis quelques minutes déjà quand Emil m’appela.

– Eva ?

Il arborait un air soucieux.

– Oui ? Un problème ?

– Une question. Ce que tu m’as dit, dans la rivière. Avant… Avant qu’on s’en sorte. Tu te souviens ?

Je sentis le rouge me monter aux joues, le tocsin jouer sous mon crâne. Alerte.

– Oui ? coassai-je.

Tais-toi ! Tais-toi ! Pas devant cet abruti de Mike, le suppliai-je intérieurement. Ne lui raconte pas que je t’ai avoué que j’étais tombée amoureuse de toi !

– C’était vrai ?

– Peut-être. Ou bien, c’était la fumée. Le manque d’oxygène.

– Qu’est-ce qui était vrai ?

Je jetai un œil noir à Mike. De quoi je me mêle, niquedouille ?

– Je parle à Eva. Garde ta place, répondit Emil d’un ton cassant.

Bravo ! Merveilleux ! J’exultai devant l’air vexé de Mike. J’étais à deux doigts de lui chanter « Nananananère, pan dans les dents ! ». En deux phrases, Emil m’avait récompensée des épreuves subies durant les cinq derniers jours.

– Je pense que c’était vrai. Et cela me ravit, conclut-il avant de fixer de nouveau le chemin qui serpentait dans le bois.

Je chantonnai dans ma tête, jusqu’à ce qu’une petite voix guillerette s’élève derrière nous.

– Moi, je sais ! Je sais ce qu’elle lui a dit. Tu veux que je te le répète ?

– Biz ! tonnai-je à l’unisson avec Emil. Tais-toi !

Le petit garçon se renfrogna, soupira et nous dépassa en marmonnant.

– Pfff, je vais aller avec Frank. Je préférais l’Émir. Le prince Emil, il est pas drôle.

Mike rit et ébouriffa les cheveux du petit au passage. Puis il nous regarda, l’un après l’autre, avec un sourire narquois.

– Ce n’est pas grave, petit. Il suffit d’ouvrir les yeux pour avoir une petite idée de ce qu’elle a dit, non ?

Une fois de plus, Mike me fit douter de la justesse de ma décision de le garder en vie, et de l’emmener avec nous, qui plus est.

Néanmoins, si je l’avais détaché, rien ne m’interdisait de le bâillonner.

-4-

– Pas de problème, avait annoncé Andreas en prenant la tête. Je connais la forêt de l’Aschbruch comme ma poche !

Il n’avait pas menti et marchait d’un pas assuré, balançant devant lui le bâton qu’il s’était improvisé avec une branche de noisetier. Il se repérait dans la forêt, pourtant épaisse, mieux que ma grand-mère, dans Strasbourg, avec son GPS. Il se souvenait de la moindre patte d’oie, de la plus petite courbe, de toutes les intersections dans les chemins herbeux, des arbres biscornus qui lui permettaient d’évaluer la distance encore à parcourir.

– Je fais au plus court et j’évite les villages, on est bien d’accord ?

Aucune voix ne s’était élevée contre ce plan. Au plus court, voilà ce qui nous intéressait tous : les enfants, qui traînaient les pieds et s’accrochaient régulièrement dans les racines. Les adultes, inquiets de savoir à quelle sauce ils seraient mangés chez la tante d’Emil. Wolfram qui transpirait de plus en plus abondamment sur son hongre. Et mes ampoules qui s’étaient rouvertes après deux bonnes heures de marche.

Seul Mikusch, frais et rose, sifflotait gaiement et me souriait à chaque fois que je lui adressais un regard. Je détournais alors les yeux, avec une moue agacée. Non, je ne répondrais pas à son sourire hypocrite. Dussé-je me pendre des enclumes aux zygomatiques.

– On vient de laisser Soufflenheim sur notre gauche, commenta-t-il après une bonne lieue de silence. Tu n’es pas tentée de découvrir à quoi ton village ressemble aujourd’hui ?

– Non.

Je voulais juste découvrir une grosse assiette de n’importe quoi de consistant, suivie de la visite d’un lit douillet.

– Je t’aurais imaginée plus curieuse.

– Je ne peux pas. Je me concentre.

Je sentais que j’allais lui resservir cette excuse un certain nombre de fois avant mon retour dans le futur.

Après environ trois lieues – oui, je m’étais adaptée à la mesure en lieues, me calquant sur les estimations d’Andreas, soit une heure de marche égale une lieue parcourue, facile, logique – Emil avait cédé Noren aux enfants, qui se relayaient sur son dos, quatre par quatre. Quand Biz ne chevauchait pas, il tenait les rênes en bavardant avec Frank. La brave jument, transformée en transport en commun, avançait sans broncher, grappillant de-ci de-là une branche couverte de feuilles tendres, à peine écloses de leurs bourgeons.

Cinq lieues. Vingt kilomètres. Cinq pauses. Quarante mille pas. Une quinzaine de chutes. Un nombre incalculable de soupirs. Quelques sanglots (étouffés). Trois cris de surprise et un écart de Noren, quand un chevreuil avait bondi devant notre nez. Deux fous rires des petits (raisons inconnues et sans doute plus convenable d’ignorer). Une trentaine de jurons (pas toujours étouffés). Un début de dispute (stoppée dans l’œuf par un « Suffit ! » de Luithilde). Quarante visages sales, épuisés, aux yeux rougis par la fatigue, la tristesse et la fumée. Et attention, chose incroyable dans notre parcours : zéro goutte de pluie, zéro vent glacial, zéro ennui, zéro rencontre calamiteuse, zéro rencontre du tout d’ailleurs (hormis le susnommé chevreuil), zéro mercenaire, zéro hécatombe, zéro cadavre.

Le compte était bon !

Enfin, nous y étions ! À Betschdorf !

Je sais, Betschdorf n’est peut-être pas le lieu le plus paradisiaque sur terre. Le nom de ce village alsacien n’évoque pas les plages de sable fin, le soleil, les loukoums, les cocotiers et la peau ambrée des vahinés. C’est normal, c’est Betschdorf. Quand on le prononce, on a plutôt l’impression d’avoir une saucisse knack dans une joue et un morceau de bretzel dans l’autre. Eh bien, malgré tout, Betschdorf, aussi peu exotique et sexy que soient son nom et son aspect, était notre oasis dans le désert, notre phare au milieu de la tempête, notre verre de diabolo caramel débordant de glaçons par un jour de canicule.

Betschdorf, ses maisons à colombages, sa rue (une seule, mais suffisante), sa tata Meiran, son tonton Lukas, terminus, tout le monde descend !

Il devait être un peu plus de quatre heures de l’après-midi (heure donnée gracieusement par mon horloge stomacale), quand nous sortîmes enfin du bois que nous n’avions à aucun moment quitté.

– Voilà les amis, devant nous, c’est Niederbetschdorf. Si vous voulez aller à Oberbetschdorf, il faut traverser le village et continuer vers l’ouest une demi-lieue. Alors ? demanda Andreas en se tournant vers Emil, qui marchait au bras de Luithilde à côté du cheval de Wolfram.

Niederbetschdorf, Niederbetschdorf, Niederbetschdorf ! criaient les mollets fatigués et mes ampoules gonflées.

– Tu connais Lukas Nies ? l’interrogea Emil en retour.

– Le gros Lukas ?

– Je n’en sais rien. Le mari de ma tante Meiran.

– Le gros Lukas ! confirma le colporteur. C’est un de mes meilleurs clients de fil rouge. Enfin, pas lui, sa femme et ses servantes. Elles adorent broder au fil rouge. Le plus cher, ça tombe bien pour moi ! Parce que si elles laissaient choisir le gros Lukas, qui est constipé de la bourse, elles broderaient avec des brins de paille et du poil de lapin. C’est ballot que je n’en aie plus…

– Andreas ! râla Robert. Niederbetschdorf ou Oberbetschdorf ?

– Ah, d’accord, d’accord. Niederbetschdorf ! La plus grosse ferme. Pschhht, Moustache, tu ne sors pas encore, fit Andreas en repoussant le nez du rat dans sa besace qu’il avait ouverte, sans doute pour vérifier qu’un écheveau de fil rouge n’y subsisterait pas. Courage, les amis, c’est comme si on était arrivés !

Robert n’aurait pas dû interrompre le bavardage d’Andreas. Il arrive que d’un bavardage incessant, on tire quelques informations utiles. Mais nous étions tellement pressés d’arriver en terre d’asile, si sûrs de l’accueil chaleureux et quasi filial qui nous serait réservé par la tante d’Emil, que nous n’avons pas prêté attention à une précision pourtant capitale.

Pour l’heure, nous remontions la rue en ayant l’air le moins loqueteux possible, c’est-à-dire sans traîner les pieds et en redressant les épaules. Si nous passâmes discrètement devant les quatre premières masures, il n’en fut pas de même dès que nous eûmes franchi la cinquième. Une bande de gamins y jouait à poursuivre un canard, quand notre troupe passa devant eux. Le canard nous en bénit encore, car ils oublièrent instantanément le pauvre animal pour nous regarder défiler, yeux écarquillés, bouche bée. Mais les gamins ne gardent jamais bien longtemps le silence. C’est donc un concert d’appels, de hurlements aussi vigoureux que le tocsin qui signala notre arrivée, sur l’air de : M’man, v’là des bohémiens, P’pa, y a des étrangers, ou Gaffe, les gars, c’est p’têt des brigands !

Sans le savoir, ils avaient tous un peu raison et c’est ce qui affola tous les adultes présents aux alentours. Ils jaillirent des granges pour les hommes, armés de faux, serpettes ou bûches, et sur les seuils, se frottant les mains au tablier pour les femmes, rabattant derrière elles les bambins, nous dévisageant d’un air farouche. Quelques chiens nous emboîtèrent le pas, levant la truffe, captivés par notre odeur.

– Ne me prenez pas pour un jambon fumé, sales bêtes, grondai-je en récupérant Biz et Ilse, que je tins fermement par la main, surtout le premier, pour éviter qu’il aille déclencher une émeute, grâce à une fausse bonne idée de son copain Frank.

– Il y a des gens ? demanda Emil.

– Tous les habitants savent qu’on est là. Marchons, regardons droit devant. Leurs mines ne me disent rien qui vaille.

Heureusement, à l’avant, avant que les menaces se précisent, on reconnut Andreas, qui saluait chacun par son nom.

– Salut, Brun ! Ça chauffe, la forge ?

– Hé, Lorentz, ça va l’ami ? Si tu as quelques semelles en bois, je pourrais être preneur.

– Anna, tu as encore un nouveau petit. Vigoureux, dis donc, tout le portrait de son père. Ha, Kieffer, je repasserai prendre une bière dans ton auberge un peu plus tard, j’apporte de sacrées nouvelles. Mes amis et moi devons nous rendre chez le gros Lukas ! Je vous amène du beau monde.

En quelques phrases, l’habile colporteur avait rassuré les villageois et nous avait fait passer du statut d’intrus dangereux à celui de visiteurs prestigieux. Nous terminâmes donc notre périple accompagnés d’une escorte de villageois, avides de découvrir ce qui pouvait bien amener du beau monde à Niederbetschdorf et curieux d’entendre ces fameuses sacrées nouvelles. S’ils s’interrogèrent sur le fait que le beau monde avait triste allure, ils attendirent, disciplinés, qu’Andreas leur en conte la raison.

Andreas n’avait pas menti. Tout au long de la rue, la taille des maisons allait en s’accroissant. C’est devant une énorme ferme qu’il nous fit nous arrêter.