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Septembre 2023
Claire Palmer, auteure de romans policiers, vit à Créac’h Maout, près du Sillon de Talbert, en compagnie de sa mère Klara. Celle-ci souffre de schizophrénie, ce qui rend la cohabitation parfois difficile. Claire gère au mieux la situation, jusqu’à la nuit où Klara échappe à sa surveillance et sort seule dans l’obscurité.
On la retrouve morte sur le Sillon, le lendemain matin. L’enquête est confiée au lieutenant Piccard, gendarme à Lézardrieux.
De son côté, un journaliste de la presse locale, Jean Corentin, décide de se lancer dans une recherche personnelle, afin d’en tirer des articles dont il sait que ses lecteurs seront friands.
Un drame et une enquête dans un site prestigieux, où la beauté de la nature côtoie la noirceur humaine.
À PROPOS DE L'AUTRICE
"D’origine suisse, enseignante de formation, Prix des Poètes Suisses de langue française,
Michèle Corfdir vit et écrit en Côtes-d’Armor.
Elle signe ici son vingt-troisième roman."
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Seitenzahl: 204
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
La séance de dédicace de l’autrice de romans policiers, Claire Palmer, débuta à dix heures du matin, un mardi de septembre, jour de marché à Paimpol.
Elle était organisée à la librairie “Vent d’Ouest” où la clientèle étant en majorité composée de lève-tard, s’installer plus tôt aurait été du temps perdu. Job Le Gwen, le propriétaire, le lui avait signalé lorsqu’ils avaient fixé la date de la signature.
— Votre livre est une nouveauté et vous êtes connue dans la région, il devrait donc y avoir du monde. Évidemment, si on pouvait placer votre table dehors, à côté de la porte comme on le faisait avant, ce serait beaucoup plus vendeur. Mais puisque la police municipale nous le défend…
Il faisait allusion à ce qui s’était passé, un an auparavant, lorsqu’un agent lui avait ordonné de rentrer ses livres dans la boutique, sous prétexte qu’il était interdit de stationner sur la voie publique. Abus de pouvoir ou stricte application du règlement ? Ni le libraire ni l’écrivaine n’avaient cherché à le savoir. Seulement l’exiguïté du magasin et l’absence de visibilité avaient divisé par deux le nombre des ouvrages qui auraient dû être écoulés.
Le lendemain, Claire avait appelé la mairie pour s’informer de la raison de cette interdiction et on lui avait répondu sèchement que l’agent de police n’avait fait que son travail et qu’il était dans son droit. Elle avait répliqué qu’en face d’elle un violoneux jouait de son crincrin et que personne ne lui avait cherché noise.
— Oui, mais il ne vendait rien.
— Et comment appelez-vous la monnaie et les billets qui s’accumulaient dans le chapeau posé à ses pieds ? N’est-ce pas là une forme de rétribution ?
L’employé de mairie avait rétorqué que le musicien animait la rue et que les gens, surtout les touristes, appréciaient sa présence. Claire n’avait pas insisté et s’était conformée au diktat de la mairie. Mais aujourd’hui, elle était décidée à passer outre. Elle dressa son étal à l’extérieur, près de la porte de la librairie, ouvrit son pliant et prit place.
Elle était à peine assise que les premiers passants s’arrêtaient et feuilletaient ses livres. Comme elle le faisait toujours, elle se mit à discuter à bâtons rompus avec ceux qui en manifestaient l’envie. Elle était rodée à ce genre d’exercice et n’éprouvait aucune difficulté à répondre aux questions parfois saugrenues qu’on lui posait. Elle le faisait d’une façon amicale et détendue, éludant adroitement les sujets qu’elle jugeait indiscrets ou déplacés.
La curiosité des gens était étonnamment diverse et inattendue, mais comme elle avait la répartie facile, elle se laissait rarement démonter et avait souvent le dernier mot. Beaux joueurs, la plupart de ses interlocuteurs lui donnaient raison et achetaient souvent un de ses ouvrages.
Alors qu’une foule de gens se pressaient dans les allées du marché, Claire Palmer voyait avec satisfaction ses piles de livres diminuer. Elle en sortit d’autres des cartons qu’elle avait en réserve. Son éditeur, qui était un fin commerçant, lui avait appris que l’abondance de marchandise poussait à l’achat. Quelques bouquins dispersés sur un éventaire ça ne faisait pas sérieux et n’incitait pas les clients à sortir leur porte-monnaie.
Elle était en train de les ranger sur son stand lorsqu’un homme s’arrêta devant elle. Il était vêtu d’un imperméable beige et semblait attendre qu’elle s’occupe de lui. Claire lui sourit puis s’apprêta à lui présenter son dernier ouvrage.
— Un polar breton où le cadre s’inspire de la réalité alors que l’intrigue et les personnages sont purement imaginaires. C’est ainsi que mon dernier roman a pour décor la région de Paimpol et…
— Je vous arrête tout de suite. Je ne suis pas intéressé. Ce n’est pas pour acheter un bouquin que je suis ici.
— Ah bon… Vous êtes peut-être un journaliste ?
— Non.
— Dans ce cas, expliquez-moi ce qui vous amène !
— L’endroit n’est pas vraiment choisi. Nous pourrions aller boire un verre, à l’issue du marché.
Claire, qui flairait un gêneur, répondit qu’on l’attendait chez elle. C’était faux, mais son interlocuteur l’ignorait.
— Je me permets d’insister, dit celui-ci.
Claire le regarda. Les traits de cet homme éveillaient en elle une vague réminiscence. Un visage se frayait un passage dans la mémoire du temps. Elle tenta de le repousser, mais n’y parvint pas. Il continuait au contraire à se préciser, sans pour autant devenir identifiable.
Elle sentit l’impatience la gagner face à son incapacité à déterminer s’il s’agissait d’un souvenir ou du fruit de son imagination.
Pour le savoir, le mieux était d’accepter son invitation à boire un verre.
— C’est entendu, dit-elle, mais ce ne sera pas avant treize heures. Le marché se termine vers midi et demi. Le temps de ranger mes livres et de les apporter à ma voiture, près de la gare…
— Aucun problème. Je vous propose le “Café des Marins” qui se trouve à proximité.
— Très bien, j’y serai. Mais avant, j’aimerais connaître votre nom.
— Je ne vous l’ai pas dit ? Quel malotru je suis ! Je m’appelle Léonard Gautier, Léo pour les intimes.
— Cela ne me dit rien, pourtant j’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.
Une expression étonnée se peignit sur les traits de son interlocuteur.
— Ah bon ! Vous en êtes sûre ?
— Pas vraiment. De toute façon, ça n’a pas d’importance.
Puis, comme un nouveau client se présentait, elle lui tendit la main.
— À tout à l’heure ! Nous pourrons reparler de tout ça.
*
Assis face à face devant deux bocks de bière, ils bavardèrent de choses et d’autres, avant d’en venir à l’écriture et à la vente des livres, puis à des questions plus personnelles.
— Est-ce que vous habitez la région ? demanda Claire.
— Oui, depuis que j’ai pris ma retraite, il y a un an.
— Votre retraite ? Excusez-moi, mais vous ne paraissez pas assez âgé pour ça.
— Je prends ces mots pour un compliment, dit Léo Gautier en souriant. En fait, j’étais marin de commerce et cette catégorie professionnelle bénéficie de certains avantages, entre autres celui de toucher une pension plus tôt que les affiliés au régime général de la Sécurité sociale.
— Ah ! Je comprends mieux.
— Je vivais à Saint-Nazaire, mais étant natif de Paimpol j’ai acheté une maison, Kernigel, sur la commune de Plourivo, qui me servait de résidence secondaire. Depuis un an, j’y vis à temps complet. C’est un peu isolé, mais ça ne me dérange pas. J’ai mon jardin, deux chats, un aquarium de poissons de mer. Je pratique la pêche à la mouche, je vais aux champignons, je suis collectionneur de timbres et écrivain à mes heures. Comme vous voyez, j’ai une vie bien remplie.
Claire eut envie de lui demander si cette vie était solitaire ou s’il la partageait avec quelqu’un. Comme s’il avait deviné sa pensée, Léo ajouta :
— Je suis veuf et sans enfant. Mais je m’accommode très bien de ce qui peut paraître comme l’existence d’un ermite.
— C’est un choix que je peux comprendre, répondit Claire. Moi, je consacre plusieurs heures par jour à l’écriture de mes livres.
— Vous en avez fait votre métier ?
— J’aimerais bien, mais ce n’est pas suffisant, financièrement parlant. Par conséquent, je suis aussi correctrice dans la maison d’édition qui me publie. De cette manière, j’arrive à joindre les deux bouts.
Léo en déduisit qu’elle vivait seule, ce qui ne signifiait pas qu’elle n’avait personne dans sa vie. À ce stade, essayer de le savoir aurait paru indiscret et il ne voulait pas risquer une fin de non-recevoir, ce qui aurait mis un terme à une amitié naissante. Pour autant, lui demander où elle habitait ne lui sembla pas hors de propos.
— J’ai une maison près de Pleubian, à Créac’h Maout, plus exactement à proximité du Sillon de Talbert. Avec un terrain juste assez grand pour un jardin d’agrément où je m’occupe quand j’ai besoin de me vider la tête.
— Écrire doit être éreintant, intellectuellement parlant. Je n’imagine même pas comment on peut y parvenir.
— C’est vrai, reconnut Claire. Tant qu’on est plongé dans son travail, on ne s’en aperçoit pas. C’est quand on arrête que la fatigue vous tombe dessus. Alors je jardine ou je me promène sur le Sillon de Talbert. J’aime beaucoup cette longue bande de terre qui s’avance dans la Manche. Je trouve que c’est un monde à part. Rien que le ciel, la mer, les cailloux et quelques oiseaux.
— Je connais, c’est assez impressionnant, approuva Léo. Figurez-vous qu’il y a quelques années, des amis et moi avions décidé de gagner l’extrémité du Sillon, au moment de la pleine mer, un soir de grande marée. Nous ne risquions rien puisque tout le monde affirme que l’eau ne le recouvre jamais entièrement. Mais je vous avoue que nous ne pavoisions pas quand nous avons vu la mer nous encercler de près, et qu’il ne restait du Sillon qu’une arête caillouteuse qui émergeait à peine.
— Je vous crois volontiers, répondit Claire. C’est une expérience que je n’ai jamais osé tenter.
— Si cette idée vous plaît, je suis à votre disposition.
— Oui, pourquoi pas ? Ce doit être assez excitant.
— Puisque vous êtes partante, profitons de la marée d’équinoxe de la semaine prochaine. Le coefficient sera élevé. Attendez que je consulte mon annuaire…
Il sortit son smartphone et tapota sur les touches.
— Voilà, j’y suis ! Le vendredi 22 septembre, le coefficient sera de 110 et la pleine mer est fixée à 18 h 17.
— Ça me paraît parfait. Les jours sont encore assez longs pour être de retour avant la nuit. Je pourrai même vous offrir un verre.
— Que j’accepterai avec grand plaisir !
Après avoir franchi le fossé que la mer avait creusé à l’entrée du Sillon de Talbert, Claire descendit sur l’estran.
Jusqu’à ces dernières années, la promenade se faisait sur la crête. Mais il s’était avéré que cela causait une érosion irréversible qui, à terme, pouvait mettre le site en péril. Les randonneurs étaient donc invités à passer plus bas, ce qui ne nuisait nullement au plaisir de la promenade.
Claire allait d’un bon pas pour tenter d’oublier sa mauvaise humeur. Léo Gautier n’était pas à leur rendez-vous. Elle l’avait attendu un moment puis décidé de faire la balade sans lui. Le temps était beau et elle pouvait très bien se passer de sa présence.
Elle sortit ses jumelles et les suspendit autour de son cou. Elle adorait observer les oiseaux même si, en septembre, les migrateurs n’étaient pas encore arrivés du nord.
Tout en marchant, elle croisa quelques randonneurs qui tous regagnaient le parking. Au bout de quelques centaines de mètres, elle alla s’asseoir sur un gros bloc de rocher et se mit à regarder l’estran à travers ses jumelles.
Mais, en dehors des goélands marins, d’un couple de cormorans et de quelques sternes, aucun autre oiseau n’aiguisa sa curiosité.
Elle pensa alors à Léo Gautier, ce type qu’elle était sûre d’avoir déjà rencontré, mais qu’elle ne parvenait pas à situer. Elle avait espéré que leur rendez-vous d’aujourd’hui lui aurait permis de lever le voile. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle elle l’avait accepté.
Afin de meubler son attente, elle tenta de raviver ses souvenirs. Elle pressentait que cet homme avait un rapport avec les livres, elle devait donc l’avoir croisé à une manifestation littéraire. Oui ! C’était ça ! Et il ne s’y trouvait pas en tant que visiteur, mais comme exposant. Claire sentit qu’elle était sur la bonne voie. Elle se remémora les salons auxquels elle avait été invitée : Saint-Malo, Carhaix, Ouessant, Lorient…
Et soudain, la mémoire lui revint. C’était à Carhaix, le dernier week-end d’octobre, presque un an auparavant. Le stand de Léo Gautier n’était pas loin du sien, de l’autre côté de l’allée. Il y présentait un recueil de nouvelles publié à compte d’auteur, sur la vie rurale en Bretagne durant l’entre-deux-guerres.
Ainsi qu’elle le faisait toujours en début d’après-midi, quand le public était clairsemé, elle avait fait le tour du salon, feuilleté des ouvrages, bavardé avec les auteurs. C’est ainsi qu’elle avait fait la connaissance de Léo Gautier.
Un peu plus tard, au moment où les gens affluaient, elle avait remarqué que son stand attirait peu de monde, alors que les lecteurs faisaient la queue devant le sien. Mais elle n’avait aucun mérite à cela. Un polar régional tel que le sien était beaucoup plus facile à écouler que des nouvelles, aussi intéressantes et bien écrites fussent-elles.
Au cours des mois suivants, elle avait vu Léo Gautier en dédicace dans divers points de vente de Paimpol. Elle était allée le saluer, mais sans s’attarder plus qu’il ne fallait. Jusqu’à leur rencontre, quelques jours auparavant, à la librairie de Job Le Gwen…
Alors qu’elle observait la grève et la mer qui montait, Claire aperçut au loin une silhouette masculine marchant dans sa direction. Elle braqua ses jumelles sur elle et découvrit Léo Gautier qui revenait vers la terre ferme.
Elle le laissa approcher puis lui fit de grands signes de la main. Il dut la reconnaître, car il se mit à agiter les bras et à presser le pas.
— Mais où étiez-vous donc passée ? s’exclama-t-il lorsqu’il fut devant elle. Comme vous n’arriviez pas, je suis parti faire la balade tout seul. À mon grand regret, je l’avoue.
— Nous avions bien fixé le rendez-vous à 6 heures du soir ?
— Pas du tout, cela aurait été beaucoup trop tard puisque la pleine mer était à 18 h 17. Nous devions nous retrouver à 17 heures. C’est ce que nous étions convenus mardi dernier.
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument.
— J’ai dû commettre une confusion. Je suis assez distraite ces temps-ci. J’ai quelques problèmes… Je vous demande de m’excuser.
— Bien sûr. Nous remettrons ça une autre fois.
— Pour me faire pardonner, je vous invite à boire un verre chez moi. J’habite Créac’h Maout, pas très loin d’ici. Je suis venue à vélo, il est garé juste à côté, fit-elle en désignant du doigt une bicyclette bleue attachée à un poteau par un antivol.
— Je suis en voiture, expliquez-moi l’itinéraire.
— C’est un peu compliqué. Le plus simple serait que vous me suiviez.
La maison de Claire étonna Léo par ses dimensions. Il s’attendait à quelque chose de petit, sur un seul niveau, une construction banale peinte en blanc et dotée de deux pignons traditionnels. Il fut donc surpris par les murs aux pierres apparentes, la vaste toiture et le jardin clôturé qui l’entourait. Il gara sa voiture près du portail et emboîta le pas à son hôtesse.
Malgré le beau temps, le vent frisquet qui montait de la mer ne permettait pas de s’installer à l’extérieur d’où la vue était imprenable. Ils pénétrèrent dans le salon par une porte-fenêtre.
— Qu’est-ce que je vous sers ? demanda Claire après qu’ils eurent pris place dans des fauteuils dont l’inconfort était à la mesure de leur âge visiblement vénérable.
— Une bière m’irait très bien.
— À moi aussi.
Claire s’esquiva puis revint, deux canettes à la main. Elle les décapsula et porta la sienne à sa bouche. Elle en avala la moitié d’un trait puis se mit à expliquer la topographie du paysage à son invité. Elle connaissait le nom de tous les îlots et rochers qui parsemaient la mer, ainsi que les diverses passes qu’empruntaient les bateaux, en fonction de la hauteur de la marée.
À Léo qui s’en étonnait, elle révéla qu’elle avait appris ça dès l’enfance, grâce à son grand-père qui pratiquait la pêche côtière et qu’elle accompagnait en mer le plus souvent possible.
— Je possède un canot et je sors assez souvent pêcher à la ligne. J’aimerais bien mouiller des casiers, mais je n’ai pas suffisamment de force pour les relever, même avec un vireur. Et vous, est-ce que vous pratiquez aussi la plaisance ?
— Non ! Dieu m’en garde ! J’ai passé toute ma vie professionnelle sur l’eau. La mer, je l’ai assez vue comme ça ! Jamais je ne mets les pieds à bord d’un bateau.
Claire se mit à rire.
— Voilà qui est net et définitif !
— Par contre, reprit Léo Gautier, il m’arrive d’aller me promener sur le Sillon de Talbert. Un lieu pour lequel j’éprouve une inexplicable attirance.
— Il est vrai que c’est un site unique en son genre. Véritablement entre ciel et mer.
— Mais je préfère ma maison de Kernigel où j’espère vous inviter un jour. Elle est entourée de prés et de forêts, sans la moindre surface liquide. Ni étang ni lac, même pas un ruisseau.
À cet instant, par la porte restée entrouverte, Léo aperçut une ombre furtive passer dans le couloir. Il regarda Claire d’un air étonné.
— Vous n’êtes pas seule ?
— Non. C’est Klara, ma mère, qui partage la maison avec moi.
— Vous ne m’en avez rien dit.
— Elle est âgée et infirme.
— Oh ! Je… j’imagine que ce doit être parfois difficile à gérer, si je puis m’exprimer ainsi.
— C’est vrai parce qu’elle souffre de troubles de la mémoire. Mais je tâche de m’organiser au mieux. J’ai engagé une femme du village en qui j’ai toute confiance pour passer quelques nuits avec elle. En effet, ma mère a tendance à divaguer. Elle se lève et se balade dans la maison. Je verrouille toutes les issues, car il lui est arrivé de sortir. Cette dame vient aussi quand je m’absente dans la journée.
— Vous parvenez à trouver du temps pour écrire ?
— Oui. Je l’enferme dans sa chambre. J’en ai un peu honte, mais n’ai pas trouvé d’autres solutions. Ma mère devrait être placée dans un établissement spécialisé, seulement mes moyens ne me le permettent pas. Maintenant, je vous laisse quelques minutes, je vais tâcher de faire entendre raison à Klara et la raccompagner chez elle.
Resté seul, Léo entendit des éclats de voix puis des pas qui s’éloignaient.
— Voilà, tout est rentré dans l’ordre, dit Claire en reprenant place dans son fauteuil. Ma mère s’est rendu compte que j’avais un invité, ce qui l’a un peu perturbée. Elle insistait pour vous rencontrer.
— Et pourquoi pas ?
Claire secoua la tête.
— Je ne préfère pas, elle peut se montrer assez désagréable. Je lui ai donné un calmant et elle va faire une petite sieste, en attendant votre départ.
Elle ouvrit deux nouvelles canettes de bière puis alluma une cigarette.
— Je vous en offre une ?
— Non merci, je ne fume pas.
Ils contemplèrent le paysage en silence puis Léo consulta sa montre.
— Il est presque 19 heures. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était aussi tard. J’ai passé un bon moment avec vous.
— Moi aussi.
— J’aimerais bien vous faire découvrir Kernigel. Est-ce que ça vous dirait de passer me voir, un de ces jours ?
— Volontiers.
— Si vous aimez les promenades, il y a de très jolis sentiers, en particulier le long du Trieux.
— C’est tentant. J’accepte volontiers.
— Tenez ! Voici mon numéro de portable. Appelez-moi quand vous voulez.
*
Quelques jours plus tard, Léo Gautier, qui avait besoin d’un dictionnaire des synonymes, se rendit à la boutique de Job Le Gwen. Il choisit le début d’après-midi, moment de faible affluence, car il aimait bien bavarder de choses et d’autres avec le libraire. Aujourd’hui, il savait précisément de quoi il allait s’entretenir avec lui. D’abord de Claire Palmer, ensuite et surtout de sa mère, Klara. Quelque chose dans cette femme aiguisait sa curiosité. Il ne pouvait dire quoi et comptait sur Job pour le lui révéler.
Comme il le présumait, il trouva celui-ci assis derrière son comptoir, un livre ouvert à la main.
Sans user de préambule, les deux hommes se connaissaient suffisamment pour ça, Léo brancha la conversation sur ce qu’il était venu apprendre, et Job ne se fit pas prier pour le lui révéler.
— Klara, la mère de Claire ? Un sacré boulet, ça je peux te l’assurer. Sa fille a bien du mérite de la supporter. Moi, je ne pourrais pas. Je préférerais m’enfuir aux antipodes !
— J’ai entendu dire qu’elle souffrait de sénilité.
— Pas du tout ! C’est ce que Claire veut laisser croire, parce que c’est plus simple pour tout le monde. En réalité, Klara est atteinte de schizophrénie, et depuis longtemps. Au début, les symptômes n’étaient pas très marqués. Ensuite la maladie s’est développée pour atteindre l’état de démence qu’elle présente actuellement. J’ai fait la connaissance de Klara il y a une douzaine d’années. C’était quelqu’un de remarquable, une écrivaine bien meilleure que sa fille, du moins à mes yeux. Ses œuvres n’avaient rien à voir avec des polars. Il s’agissait de nouvelles et de poèmes qu’elle a présentés à plusieurs éditeurs qui tous les ont refusés. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’un jour elle a découvert que ses textes avaient été publiés sous le titre Sous la courbure des vagues par l’un des éditeurs à qui elle les avait soumis et qui se les attribuait ! Il s’agissait de Claude Ménac, des éditions Vagues Montantes, avec qui elle avait eu une brève liaison, des années plus tôt. Bouleversée, elle est allée le voir, le menaçant de revendiquer haut et fort la paternité de l’ouvrage. Il lui a ri au nez et l’a mise à la porte, sans autre forme de procès. Pour Klara, cette spoliation a dû être d’autant plus difficile à avaler que le livre a connu un certain succès en obtenant le prix du concours Tous à vos plumes. Je pense que c’est l’une des raisons qui ont fait perdre la boule à Klara. Elle devait être de nature assez instable et ne l’a pas supporté. Elle est partie de chez elle, sans laisser d’adresse.
— C’est le droit de chacun, déclara Léo Gautier.
— Bien sûr. Seulement Claire, très inquiète, l’a cherchée partout, avant de se résigner. Quand Klara a réapparu, de longs mois plus tard, elle n’était plus la même. Elle paraissait désorientée et Claire n’a pu faire autrement que de l’héberger.
— Lourde tâche…
— Comme tu dis. Mais l’état mental de sa mère n’était pas aussi dégradé qu’aujourd’hui et elle n’a pas vraiment compris dans quoi elle s’engageait. Ensuite, elle a dû assumer. Un piège qui s’est refermé sur elle, de ceux dont on ne peut s’échapper, fit Job d’un ton apitoyé.
Rentré à Kernigel, Léo décida d’honorer sa promesse et d’inviter Claire Palmer à venir passer un après-midi chez lui. Il l’emmènerait se balader au bord du Leff, un affluent du Trieux, et en profiterait pour lui parler du manuscrit qu’il venait de terminer. Il avait passé plus d’un an à rédiger ses souvenirs de marin de commerce : ses voyages, la vie à bord, les rencontres qu’il avait faites… Il était persuadé que cela pouvait intéresser un certain public et comptait sur Claire pour le pistonner auprès de son éditeur.
*
La vallée du Leff enchanta Claire. Les coteaux boisés et la lumière du soleil, tamisée par le feuillage jaunissant, exhalaient une douceur paisible à laquelle la rudesse du bord de mer l’avait déshabituée.
— Deux lieux si proches et si différents, déclara-t-elle à Léo alors qu’ils buvaient un verre à Kernigel, au terme de leur promenade.
Celui-ci lui répondit que cette diversité était l’un des charmes de la Bretagne, ce qu’il appréciait à tel point que pour rien au monde il n’aurait voulu vivre ailleurs.
Cette communauté de goûts renforça l’affinité que Claire sentait naître entre eux. Comme ils terminaient leurs boissons, Léo s’esquiva et revint, un gros classeur à anneaux dans les mains.
Devant l’étonnement de son invitée, il arbora un air à la fois fier et embarrassé.
— C’est le tapuscrit de mon livre… Je vous en ai parlé, je crois… Mes souvenirs de marin, la vie à bord, les aventures qui me sont arrivées. Je… j’aimerais vous en confier la lecture pour que vous me disiez ce que vous en pensez. Toutes les critiques seront les bienvenues. J’en tiendrai compte et ferai les corrections nécessaires. Je vous serais infiniment reconnaissant si vous vouliez bien…
Il s’interrompit en voyant l’expression atterrée se peindre sur le visage de Claire.
— Je suis désolée, mais non… Ce n’est pas possible.
— Pourquoi ? fit-il décontenancé.
— D’abord parce que je n’ai pas le temps.
— Vous n’êtes pas obligée de faire ça en huit jours.
— Bien sûr, mais ce n’est pas la seule raison. Une telle lecture sous-entend un gros travail de correction que je n’ai pas envie de faire.
— Cela va sans dire ! Les éditeurs ont leurs correcteurs attitrés pour ce boulot.
— Oui, mais seulement quand le manuscrit a été accepté. Il y a un autre motif à mon refus. En fait, je n’ai pas envie de me brouiller avec vous.
— Je ne vois pas…
— Je vous explique. Le livre d’un écrivain est quelque chose auquel il a consacré toute son énergie, tout son savoir, une grande partie de son temps… Cela le rend extrêmement sensible à toutes les critiques, même celles qui partent d’un bon sentiment. C’est pour cette raison que je refuse ce que vous me demandez. J’en suis désolée… Par contre, je peux parler de vous à mon éditeur. Cela aura l’avantage d’écourter l’attente de sa réponse.
— Je vous en remercie.
