Fabuland - Nicolas Buté - E-Book

Fabuland E-Book

Nicolas Buté

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Beschreibung

Marcus, à la recherche d'un cadeau d'anniversaire pour son neveu, se laisse surprendre par une mystérieuse invitation à visiter un parc d'attractions inconnu consacré à la littérature classique : Fabuland. Son neveu Simon, 13 ans, et sa nièce Lucie, 10 ans, auraient tous deux préféré se rendre à CartOonland, le parc délirant aux manèges extravagants et aux héros télévisuels déjantés... Comment, en effet, un parc d'attractions comme Fabuland, dédié à la littérature du siècle de Molière, pourrait-il plaire à des enfants d'aujourd'hui ? Et à l'époque des réseaux sociaux et des écrans connectés, comment expliquer que ce parc ait échappé à toute publicité et soit resté l'un des secrets les mieux gardés du monde ? Un lieu si discret est-il seulement digne d'intérêt ? Explorez les astres avec Cyrano, perdez-vous dans le labyrinthe du théâtre de Corneille, et découvrez que la littérature peut devenir le plus magique des parcs d'attractions !

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Seitenzahl: 187

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Le texte et les dessins de

sont la propriété exclusive de son auteur,

Nicolas Buté

(www.nicolasbute.fr)

F

Illustration et conception de la couverture :

Renaud Guyomard

(https://www.artstation.com/renguyomard)

à mes Fabuleux enfants

Table des matières

Acte premier

Acte 1 scène 1 Un choix cornélien

Acte 1 scène 2 Une idée de génie !

Acte 1 scène 3 Un intrigant message

Acte 1 scène 4 Une nouvelle déstabilisante

Acte 1 scène 5 Le chevalier Marcus

Deuxième Acte

Acte 2 scène 1 Départ pour Fabuland

Acte 2 scène 2 L’entrée des artistes

Acte 2 scène 3 Par le milieu des choses

Acte 2 scène 4 Des attractions par dizaines

Acte 2 scène 5 Le projecteur d’hypotypose

Troisième Acte

Acte 3 scène 1 L’illustre théâtre

Acte 3 scène 2 Rencontre avec Pétrarque

Acte 3 scène 3 Pause déjeuner

Acte 3 scène 4 Un truc de ouf

Acte 3 scène 5 Première escale

Quatrième Acte

Acte 4 scène 1 Le fantôme d’Oreste

Acte 4 scène 2 Retour sur terre ?

Acte 4 scène 3 À la Racine du problème

Acte 4 scène 4 la pièce dans la pièce dans la pièce dans la pièce

Acte 4 scène 5 En quête de sens

Cinquième Acte

Acte 5 scène 1 L’expérience synesthésique

Acte 5 scène 2 La boîte

Acte 5 scène 3 Le truc avec le truc dans le truc

Acte 5 scène 4 Ce que tout enfant rêve de posséder

Acte 5 scène 5 Le fin mot de l’histoire

Acte premier

Que peut-on offrir à un enfant qui a déjà beaucoup ? Vous qui êtes un enfant, vous ne vous posez même pas la question. C’est votre anniversaire, vous attendez un cadeau. Mais pour celui qui doit offrir le cadeau, c’est une autre affaire. Et c’est particulièrement vrai lorsque le destinataire du cadeau n’est pas son propre enfant, mais l’enfant d’un autre.

Mon personnage se trouvait dans cette épineuse situation. Et mon livre commence au moment même où ce personnage contemplait des rangées de produits pour les enfants dans un grand magasin.

À vrai dire, il n’y avait que l’embarras du choix. Les rayons débordaient d’objets en plastique colorés, de boîtes en carton très attrayantes ou de kits pour occuper les enfants pendant les longues après-midi d’hiver. Il y avait là un atelier de fabrication de cupcakes, destiné aux « jeunes filles, pour faire comme maman » (comme si les garçons ou les papas n’avaient pas le droit de cuisiner…). Ou encore, un « kit de confection de chocolats prâlinés » pour transformer les enfants en chocolatiers experts. Une troisième boîte, « Bricolo Kids » avait même l’ambition d’assurer la formation professionnelle de la jeunesse dans des domaines aussi divers que la maçonnerie, l’électricité, la plomberie ou la décoration d’intérieur.

« Un jeu de société ! » s’écria Marcus (vous avez deviné qu’il s’agit du nom de mon personnage). La petite dame âgée qui se trouvait à côté de lui, certainement à la recherche d’un cadeau pour l’un de ses petits-enfants, et apparemment en proie aux mêmes tribulations que Marcus, sursauta au moment où il dit ces mots tout haut. On ne peut pas vraiment dire que l’exclamation de Marcus ait rompu le silence du magasin, car il y avait du bruit partout : les cris perçants des enfants qui voulaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiient ce jouet, s’il-te-plaaaaaaaiiiiiiiiiiiit mamaaaaaaaan, les colères des mamans et des papas qui réprimandaient leurs enfants : « je t’avais prévenu, c’est la dernière fois que je t’emmène dans un magasin ! », d’autres papas ou mamans, quelque peu honteux du comportement de leurs enfants, qui les grondaient tout bas, de manière à ne pas trop se faire repérer par les autres clients du magasin : « maintenant, tu... te... tais... », sans oublier le monsieur du magasin, celui qui s’exprime dans un micro, celui qui est introuvable mais dont la voix est partout :

« Et mesdames et messieurs, cette offre EXCEPTIONNELLE qui ne durera que 5 MINUTES SEULEMENT, vous pouvez en PROFITER MAINTENANT. Nous vous proposons non pas 5, non pas 10, non pas QUINZE, mais VINGT POUR CENT de réduction sur les SUCCULENTES boîtes de sardines « bel-océan ». Alors n’hésitez pas, courez acheter ces boîtes de DÉLICIEUX poisson. Vous allez RÉGALER toute votre petite famille avec ces ÉPATANTS filets de sardines SOIGNEUSEMENT sélectionnés UN À UN par nos CHEFS CUISINIERS pour le plus GRAND BONHEUR des GOURMANDS. »

Bref, tout cela constituait un bruit de fond auquel personne ne prêtait véritablement attention, à part peut-être les amateurs de sardines en boîte.

Marcus avait donc l’idée d’un jeu de société.

Le jeu de société représentait une idée de cadeau très avantageuse. D’une part, c’est un cadeau qui permet de jouer ensemble et de partager un moment avec les copains, la petite sœur ou les grands-parents. D’autre part, cela permet de jouer dans les règles et d’apprendre à les respecter. Voilà une riche idée ! Trouvons-lui un jeu de société !

Le rayonnage des jeux de société dans ce grand magasin présentait une variété époustouflante ! Il y avait de grosses boîtes en carton aux couleurs criardes et aux titres tapageurs, de toutes sortes, sur des dizaines de mètres. Dans ce premier jeu qui s’appelait « BADABOUM BABOUIN !!! », les joueurs devaient empiler des bananes en plastique sur la tête en plastique d’un babouin en plastique et le joueur victorieux était celui qui réussissait à ne faire tomber aucune banane en plastique sur le plateau en plastique.

Sinon, dans ce deuxième jeu qui était très différent, « CROCO CRACBOUM !!! », les joueurs devaient cette fois entasser des grenouilles sur la tête d’un crocodile et le joueur gagnant était celui qui parvenait à ne faire tomber aucune de ses grenouilles.

Dans un tout autre style, « CHUTES DE PINGOUINS !!! » paraissait un choix original : le plateau était un iceberg sur lequel les joueurs positionnaient des petits pingouins. Les pingouins devaient ensuite être empilés les uns sur les autres et le joueur qui gagnait la partie était celui qui gardait tous ses pingouins sains et saufs sur l’iceberg.

« Mais… Tous ces jeux sont absolument les mêmes... », se dit Marcus, qui n’avait pas oublié d’être perspicace. « Ce qui veut dire que si mon neveu a déjà l’un de ces jeux, ça ne sert à rien de lui en offrir un autre… Ça fera double emploi. »

Soudain, la voix qui sortait des enceintes du magasin annonça : « Mesdames et messieurs, vous allez pouvoir maintenant profiter d’une PROMOTION SENSATIONNELLE au rayon jeux et jouets, avec des PRODUITS FABULEUX à offrir à vos chers BAMBINS CHÉRIS. Pour l’achat de deux jeux de société de la gamme BADABOUM, nous vous offrons le troisième, alors faites-leur cet IMMENSE PLAISIR. Vous ne le regretterez pas ! Attention, notre promotion est valable pendant SEULEMENT 5 minutes ! Alors PRÉCIPITEZ-VOUS au rayon jouets ! »

Marcus, à la dérive dans ses pensées, n’avait pas vu que le monsieur au micro (qui devait avoir un prénom, comme tout un chacun, mais nous choisirons de le laisser dans l’anonymat) se trouvait désormais juste derrière lui. Il avait très certainement fait le chemin du rayon des sardines en boîte au rayon des jeux en boîte pendant l’intense moment de réflexion de Marcus.

Quoi qu’il en soit, Marcus prit cela pour un signe. Il fallait partir de cet endroit le plus rapidement possible.

De retour chez lui, Marcus se mit en tête de poursuivre ses recherches de cadeau sur son ordinateur. Après tout, internet offrait la possibilité tout à fait avantageuse de faire ses courses depuis son canapé, le postérieur confortablement installé sur des coussins moelleux. Alors... pourquoi se priver d’une telle opportunité ?

Marcus se souvint avoir reçu, quelques semaines plus tôt, un email. (Pour les plus jeunes lecteurs, un email est un courrier que l’on reçoit dans son ordinateur. Ne me demandez pas comment ça fonctionne précisément car ça, je ne le sais pas.) Ce message contenait une publicité pour un parc d’attractions. Il fouilla dans ses anciens emails et trouva en quelques clics le message publicitaire.

Il faut vous dire qu’aucun enfant n’aurait pu résister à pareil discours, et j’hésite moi-même à vous en proposer la lecture, car vous seriez pris, immédiatement, d’une irrépressible envie de vous rendre à . Ce parc d’attractions était unique au monde par sa taille, ses manèges, ses thèmes et ses personnages. Il avait été imaginé par un multi-milliardaire américain pour sa fille Jessica qui avait littéralement tous les jouets qui existaient au monde. Même si ça ne vous paraît pas possible, je vous jure que c’est vrai. Ce monsieur avait tout offert à sa fille, mais elle continuait d’être insatisfaite. Alors, il avait cherché de quelle manière il pouvait la combler, car, voyez-vous, il n’y a rien de plus beau que de réveiller la terne étincelle dans le regard d’un enfant pourri gâté en lui achetant des jouets hors de prix. Cependant, plus aucun objet ne suscitait l’engouement de Jessica, et la rumeur dit que cet homme très riche eut alors l’idée de créer ce parc d’attractions gigantesque regroupant tous les personnages des dessins animés des chaines télé dont sa fille Jessica se gavait chaque jour.

Imaginez un parc dans lequel vous pourriez croiser les personnages qui peuplent vos dessins animés du matin ou de l’après-midi... Ceux qui vous accompagnent pendant une partie de vos vacances... Des lapins survoltés, des enfants casse-cou, des monstres farfelus : tous regroupés en un seul parc ! Le rêve de tous les enfants, en somme.

D’ailleurs, il suffit de lire le message contenu dans l’email destiné à Marcus pour s’en rendre compte par soi-même : « Venez découvrir la féérie d’un parc fascinant à quelques pas de chez vous ! Laissez-vous envoûter par la magie de l’enchantement ! Tous les enfants en rêvent ! Alors, exaucez leur souhait pour seulement 99,90 euros par jour et par personne ! »

Le message était accompagné d’une image donnant à voir le dernier manège à sensations conçu pour le parc. Pour créer ce manège, les concepteurs avaient choisi le dessin animé « Atomik’ Alfred ». En résumé, c’était un programme télé mettant en scène un enfant scientifique de sept ans prénommé Alfred, qui, à chaque épisode (tous les jours à 7h20 sur la chaine Cartoon Kidz 3), préparait des potions chimiques fluorescentes et se transformait en différentes créatures qui détruisaient la ville, anéantissaient des forêts, ou bien encore faisaient exploser des montagnes. Un dessin animé très spectaculaire en somme.

Le manège construit dans autour des aventures d’« Atomik’ Alfred » promettait des sensations fortes. Le visiteur s’installait dans un siège, bouclait sa ceinture, buvait un liquide fluorescent comestible (sûrement un soda sucré contenant des colorants alimentaires), puis était propulsé sur un axe à plus de 150 kilomètres heure vers le haut ! Le siège restait un temps suspendu en l’air, puis redescendait à toute vitesse le long de l’axe, avant de remonter tout aussi précipitamment. Et si le client n’était pas encore tout à fait assommé, le manège promettait de le bombarder, pendant toute la durée du tour, de scènes du dessin animé dans lesquelles Atomik’ Alfred, transformé en dinosaure, détruisait des quartiers de la ville dans un fracas assourdissant. Le descriptif était clair : enfants et parents en auraient pour leur argent. C’était des euros bien dépensés. Sans compter que cette attraction n’était qu’un exemple parmi des centaines d’autres manèges spectaculaires disponibles dans le parc.

Ça y est, c’était décidé, Marcus emmènerait son neveu à ! Il imaginait déjà la joie sur le visage du garçon ! C’était une importante dépense, mais ça en valait assurément la peine !

Marcus acheta donc trois entrées pour , une pour Simon (dont c’était l’anniversaire), une pour la petite sœur de Simon, Lucie (pour éviter une crise de jalousie), et une pour lui, (car il fallait bien un adulte pour les accompagner… Et puis, on ne va pas se mentir, tous ces manèges lui donnaient tout de même un peu envie !).

Nous arrivons peut-être au moment de l’histoire où nous devrions dresser un portrait rapide du neveu et de la nièce pour que vous puissiez mieux les imaginer. Simon était l’aîné, un garçon de douze ans bien élevé, plutôt sage dans l’ensemble, un gentil garçon qui aimait beaucoup lire, raconter des histoires, voir ses amis, regarder des films (et encore quelques dessins animés) et écouter de la musique. C’était un garçon intelligent et cultivé qui était plutôt bon élève. Il passait un peu de temps devant les jeux vidéos mais savait s’arrêter lorsqu’on le lui demandait. Il aimait beaucoup manger chez Big Burger, le restaurant rapide qui propose de manger avec les mains des frites et des hamburgers, mais il ne faisait pas constamment la demande à ses parents. Juste de temps en temps. Un enfant raisonnable, vous dis-je. De plus, Simon avait une personnalité que l’on pourrait qualifier de « cartésienne ». « Plaît-il ? » me direz-vous (ou « hein ? Quoi ? » si vous vous exprimez de manière moins élégante). Je pourrais vous demander de chercher dans le dictionnaire ce que « cartésien » veut dire, mais ce n’est pas plaisant pour le lecteur d’interrompre son récit à chaque fois qu’il rencontre un terme inconnu. Alors, comment faire… Oh, tiens, j’ai une idée ! Je n’ai qu’à vous expliquer les termes difficiles du livre. On fait comme ça ?

Donc, Simon était très « cartésien ». Cela signifie qu’il aimait les choses logiques. Il pensait que tout pouvait s’expliquer par la raison. On pourrait dire que son esprit était plutôt mathématique : pourquoi les couchers de soleil sont-ils parfois orange ? Eh bien, vous répondrait-il, parce que l’angle des rayons du soleil couchant laisse uniquement passer cette couleur. L’explication scientifique, rationnelle, logique.

La petite sœur de Simon avait neuf ans trois quart et s’appelait Lucie. Pour elle, si les couchers de soleil étaient orange, c’était pour faire plus joli, tout simplement. Lucie aimait lire et discuter, principalement (elle parlait vraiment beaucoup). Elle aimait aussi la télévision et jouer avec ses amis. Le frère et la sœur s’entendaient très bien, malgré leurs différences, car ils se respectaient, et faisaient preuve de gentillesse l’un envers l’autre.

Ah, oui, j’oubliais : sans que l’on sache vraiment pourquoi, Lucie parlait mal. Attention, je ne veux pas dire par là qu’elle avait des difficultés d’élocution. On comprenait très bien ce qu’elle disait. Je ne veux pas dire non plus qu’elle passait son temps à dire des gros mots. Ce serait faux de dire cela. Lucie, sans que l’on sache trop pourquoi, avait une passion naturelle pour l’argot. L’argot, voyez-vous, est un ensemble de mots du français qui n’est pas aussi grossier que les gros mots, mais qui n’est pas non plus très acceptable dans la bouche d’une enfant de même pas dix ans.

Laissez-moi vous donner un exemple. Depuis son plus jeune âge Lucie utilisait le mot flotte pour parler de l’eau sous toutes ses formes. À table : « papa, tu peux me passer la flotte s’il-te-plaît ? » En regardant par la fenêtre : « tiens, il flotte aujourd’hui. » Au bord de la piscine : « allez ! Tout le monde à la flotte ! ».

Les parents de Lucie la corrigeaient à chaque fois. Non Lucie, il faut dire : « papa, tu peux me passer L’EAU, s’il-te-plaît ? », « tiens, il PLEUT aujourd’hui », « Allez, tout le monde dans la PISCINE ! ».

Déjà, à deux ans, quand on lui lisait l’imagier de la plage, vous aviez beau lui dire « océan », elle répétait, invariablement, le mot « flotte. »

Ceci ne l’empêchait pas d’être une petite fille très polie. Elle disait bien « merci » et « s’il-vous-plaît ». Elle disait « pardon » lorsqu’elle bousculait quelqu’un, toujours involontairement. Mais malgré tous les efforts de ses parents pour la corriger, Lucie continuait de parler mal.

C’est en imaginant le bonheur de ces deux enfants que Marcus partit se coucher ce soir-là. Ils seraient contents de visiter , c’était sûr ! Ce serait une belle surprise !

Marcus sortit de son sac un recueil de poésies qu’il avait emprunté plus tôt dans la journée à la bibliothèque, puis se glissa sous la couette et ouvrit le livre. Une page jaunie se détacha du recueil instantanément et virevolta jusqu’à se poser délicatement sur sa couette.

F

Fabuland, lieu d’amusement.

Le corbeau, le renard, le lièvre et la tortue, Venez les rencontrer de manière impromptue. Bienvenue au palais du conte et de la fable. Vous y découvrirez un monde incomparable Fait d’illusion comique et peuplé de héros, d’animaux merveilleux, de décors théâtraux Qui vous transporteront dans la littérature. Fabuland est un parc dédié à la culture ! Réservez votre place aujourd’hui au plus vite Au zéro deux vingt cinq deux cent quatre-vingt huit Et sur présentation de ce poème en vers, Vous pourrez visiter notre vaste univers !

« Mais qu’est-ce que c’est que ce truc-là ? » s’interrogea Marcus qui, en parlant de cette manière, rompait un peu l’esprit poétique qui flottait dans la pièce à ce moment-là. « Jamais entendu parler de ce machin… Fabuland. »

Il allait être difficile pour Marcus de trouver le sommeil désormais. Des dizaines de questions se bousculaient dans son esprit. En voici une petite sélection : Pourquoi ce mot se trouvait-il glissé dans le livre qu’il avait emprunté ? Était-ce un marque-page qui appartenait à quelqu’un ? La personne qui l’y avait laissé l’avait-elle fait exprès ? La bibliothèque était-elle ouverte demain matin ? Pourrait-il demander à la bibliothécaire de retrouver le nom de la personne qui avait emprunté ce livre avant lui ? Ou pourrait-il laisser ce mot à la bibliothécaire afin qu’elle le restitue à son propriétaire ?

Voilà les questions que Marcus avait en tête, mais peut-être en avez-vous d’autres. Moi, par exemple, je me demandais, à la lecture du poème : « De quoi parle ce mot ? Un parc d’attractions qui s’appelle Fabuland ? Est-ce que ce parc existe toujours ? Combien coûte l’entrée ? Est-ce gratuit sur présentation du papier jauni, comme le suggère le poème ? Où se trouve-t-il ? Quels types d’attractions y’a-t-il dans ce parc ? » etc.

Bien sûr, Marcus se posait également ces questions, et il se releva, enfila une robe de chambre, et ralluma son ordinateur.

Il y avait une page wikipedia consacrée à Fabuland (Wikipedia, vous devez le savoir, est un site internet collaboratif, ce qui veut dire que les articles de wikipedia sont écrits par des gens sur internet comme vous et moi. Si vous n’étiez pas au courant, vous n’êtes pas obligé de me l’avouer et vous pouvez mentir en disant que vous le saviez déjà). Le parc avait été créé en 1978 par un groupe de trois amis passionnés de poésie et de littérature. Le parc avait été d’abord ouvert sur le thème de Jean de La Fontaine, l’auteur des fameuses fables du Lièvre et la Tortue ou du Corbeau et du Renard. Puis, au fur et à mesure de son développement, on y avait ajouté des attractions consacrées à d’autres auteurs comme Molière, Racine ou Corneille, trois grands auteurs de théâtre morts il y a plus de trois siècles !

« En voilà une drôle d’idée... se dit Marcus. Je ne suis pas sûr qu’un tel parc attire beaucoup d’enfants... »

L’article retraçait l’histoire du parc, son lancement enthousiaste à la fin des années 1970, son essor insouciant dans les années 1980, puis son déclin rapide à la fin des années 1990, car le lieu ne semblait plus faire recette. La rubrique « Les années 2000 » était presque vide, à l’exception de cette phrase lapidaire : « tout porte à croire que le parc est fermé aujourd’hui, dans la mesure où aucune publicité n’est faite ni à la radio, ni à la télévision, ni dans les magazines. »

La personne qui avait rédigé l’article n’avait même pas pris la peine de contacter Fabuland pour savoir si le parc était encore ouvert et s’était contentée de ce vague commentaire sur sa fermeture supposée. Marcus chercha un site internet de réservation pour Fabuland : rien de la sorte. Il tenta de trouver un numéro de téléphone ou une adresse dans l’annuaire : toujours rien.

Fabuland semblait ne pas exister, ou ne plus exister, si l’on en croyait la page wikipedia. Ou peut-être que tout cela n’était que le fruit d’une vaste blague. L’auteur de cette plaisanterie avait sûrement créé la page wikipedia, écrit le mot sur la feuille jaunie et l’avait glissée dans un livre de la bibliothèque. C’était un humour assez singulier, mais plutôt recherché.

Voyant qu’il serait impossible d’obtenir plus d’informations sur Fabuland, Marcus se dirigea vers son lit pour la deuxième fois de la soirée, résolument décidé à ne laisser aucune pensée se mettre entre lui et son sommeil.

En vain.

Sa curiosité avait été piquée par le poème et ses recherches internet. Il reprit le vieux papier et déchiffra le numéro de téléphone : 02 25 288. Drôle de numéro.

Marcus se sentit un peu stupide en le composant car il savait que composer ce numéro de téléphone ne pouvait produire aucun résultat. Les numéros de téléphone en France contiennent dix chiffres et non pas sept, donc il est idiot de penser que quelqu’un puisse décrocher si l’on compos…

« Allô, Iphigénie à l’appareil, en quoi puis-je vous être utile ? » fit une voix à l’autre bout de la ligne. « A-allô ? » répondit Marcus, automatiquement.

Marcus avait été tellement décontenancé par la voix entendue dans le combiné qu’il en bafouillait son français. « Je… Je suis bien à… Fabuland ? (il avait presque un peu honte de poser la question.)

– Est-ce bien le numéro que vous composâtes ?

– Euh… comment ça ? Je ne sais pas… Je… (Marcus aurait dû simplement répondre « oui. »)

– Monsieur, si vous fîtes la démarche de nous appeler, vous devez lors en connaître les raisons...

– Eh bien… Votre parc est-il ouvert, à tout hasard ?

– Il n’y a point de hasard, il n’y a que le destin !

Vous passez cet appel au moment opportun !

Trois billets pour le parc ? Si tel est votre vœu, Nous vous y attendrons, avec nièce et neveu Le jour de votre choix. L’adresse est au revers Du papier qui contient notre message en vers.

– Mais… »

L’interlocutrice avait déjà raccroché.

Quelque chose d’étrange venait de se produire, et cette conversation avait laissé dans l’esprit de Marcus une sensation indéfinissable (je ne chercherai donc pas à la définir, je vous laisse la définir parvous mêmes. Il faut aussi que les lecteurs travaillent un peu.)

Non mais pour qui cette Iphigénie se prenait-elle, à raccrocher au nez de son interlocuteur ? Quelle sans-gêne, cette femme !

Marcus ne savait pas s’il avait vraiment envie de se rendre à Fabuland. Rien ne garantissait que ce parc était intéressant, et tout portait même à penser qu’il s’agissait d’un endroit sans grand intérêt peuplé de personnes foncièrement discourtoises. De toute façon, il avait d’autres projets pour le lendemain.