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Allemagne 1938 Dans un pays reconstruit sur les ruines de la crise, où règnent pouvoir, secret et propagande, ils existent. Arrachés à leurs origines, élevés dans l'ombre sous la surveillance d'une organisation secrète fidèle au régime: les enfants industriels du grand Reich. Gudrun Hermann, élève studieuse en terminale, se prépare au baccalauréat... Jusqu'au jour où elle découvre un dossier oublié dans un tiroir. Ce qu'elle lit remet en cause tout ce qu'elle croyait savoir sur sa vie... et sur elle-même. Qui est-elle vraiment ? Plongée au coeur d'une vérité que personne ne devait connaître, Gudrun devra choisir: fuir ou se battre. Mais à quel prix ?
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Seitenzahl: 353
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Article L-122-4
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l'adaptation ou la transformation, l'arrangement ou un procédé quelconque.
à part l’injustice,
serait que l’auteur de l’injustice ne paie pas la peine de sa faute
- Platon
TW : ce livre contient à certains moments des descriptions de traumatismes
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
- Ouvrez ! cria une voix d’homme.
La femme, qui tenait fermement son bébé enveloppé dans une couverture, ne répondit rien.
- C’est la dernière fois que je vous le demande ! continua de menacer l’homme.
- Laissez-moi ! hurla la femme.
De longues secondes s’écoulèrent sans un bruit. Soudain, la femme vit la porte de sa maison tomber dans un craquement brutal. Les deux hommes pénétrèrent dans la pièce, vêtus de longs manteaux de cuir noir.
- Vous devez livrer votre enfant, c’est la règle ! fit l’un d’eux.
- Jamais vous ne l’aurez ! Pas après ce que l’on m’a fait !
L’homme fit trois pas rapides en direction de sa victime qu’il poussa au sol, arrachant de ses bras le bébé qui s’était mis à pleurer.
- Ne lui faites pas de mal, je vous en prie ! cria la femme.
L’homme ricana.
- Oh non, il est bien trop précieux…
Il fit un signe de tête à son acolyte qui s’avança à son tour en direction de la femme. Terrifiée, elle le vit sortir une arme de la doublure de son manteau.
- Pitié ! fit-elle en se mettant à genoux.
L’homme s’avança encore et arma son pistolet qu’il appuya ensuite contre le front de sa victime.
- Pour avoir voulu rompre le marché que nous avions, dit-il les dents serrées, je vous avais bien dit que vous ne vous en sortiriez pas !
La femme ne répondit rien et une larme roula doucement sur sa joue pâle. Son bourreau appuya sur la détente. En voyant le corps de sa mère tomber dans un bruit sourd contre le carrelage, l’enfant pleura de plus belle.
1938 – Munich, Allemagne
17 ans plus tard
Un bruit continu d’aspirateur se faisait entendre dans toute la maison.
- Qu’est-ce donc encore que cette histoire ? lâcha Gudrun en se redressant dans son lit. Ce n’est pas comme si je voulais dormir après une semaine de cours !
La jeune fille repoussa sa couverture rouge et traversa sa chambre d’un pas rapide. Elle s’arrêta un court instant devant le miroir accroché sur sa porte pour replacer quelques mèches de ses cheveux blonds qui encadraient un joli visage aux yeux bleus, dont la symétrie n’était dérangée que par un grain de beauté sur la joue gauche. Elle dévala le long escalier de bois pour se rendre dans le salon où elle découvrit une femme de ménage en train de travailler. Gudrun plissa les yeux en voyant le chignon brun et décoiffé de la femme.
- Je peux savoir ce que vous faites ? demanda la jeune fille d’une voix irritée.
La femme brune débrancha son aspirateur et regarda celle qui venait de lui parler, une expression d’incompréhension mêlée de crainte sur le visage.
- J’effectue la tâche demandée par votre père, M. Hermann, mademoiselle ! expliqua-t-elle, gênée. Il m’a embauchée pour le ménage !
Gudrun continua de toiser la femme de ménage de la manière enseignée par son père pour toutes les personnes n’ayant pas les mêmes caractères physiques qu’elle et ses proches : soit tout individu dépourvu de cheveux blonds et d’iris bleus.
Depuis sa plus tendre enfance, elle avait été éduquée de cette manière, sans aucune explication. D’abord sous les coups de ses parents lorsqu’elle ne se comportait pas comme ils le voulaient, mais aussi par les séparations imposées à l’école où la classe était séparée en deux : d’un côté, ceux qui étaient comme elle, de l’autre, le reste des élèves. Ces séparations allaient même jusqu’aux rangs dans la cour, aux sièges du bus scolaire et aux tables en salle de restauration.
- Puis-je continuer mon travail ? demanda la femme de ménage.
Gudrun leva les sourcils.
- En fait, j’aimerais pouvoir dormir sans que l’on me réveille avec du bruit inutile, lança-t-elle.
- Mais je dois travailler, c’est votre…
- Oui, oui, mon père vous a embauchée, coupa la jeune fille en balayant les propos de la main.
- Oui, c’est cela, répondit la femme brune.
- D’ailleurs, c’est ça que je ne comprends pas ! continua Gudrun.
La femme baissa les yeux.
- Mademoiselle, soupira-t-elle, vous devriez savoir mieux que moi que les Aryens ne travaillent pas comme cela pour les autres !
- Je sais, dit Gudrun avec mépris, le truc c’est que je ne comprends pas que mon père vous ait donné le droit de me déranger si tôt. Il sait que je dors le dimanche matin !
C’est avec un regard consterné que la femme de ménage dévisagea la jeune fille, comme si cette dernière venait de lui annoncer qu’elle était une extraterrestre.
- Il est presque midi !
Gudrun tourna les yeux vers l’horloge, qui indiquait en effet onze heures trente.
- Oh… fit-elle, nettoyez donc là, il reste de la saleté !
La femme de ménage fit quelques pas vers la jeune fille.
- Mais non, je viens de nettoyer cet endroit, dit-elle les sourcils légèrement froncés.
Gudrun avala sa salive et tira sans ménagement le napperon de la grande table, geste qui fit tomber la petite plante de sa mère, répandant de la terre sur le sol du salon.
- Voilà, c’est sale maintenant ! fit-elle en tournant les talons.
Elle entendit la femme pousser un soupir derrière elle alors qu’elle quittait la pièce.
- Pas mal, lança une voix masculine, j’ai bien ri !
Gudrun avala sa salive en baissant les yeux pour éviter le regard de son père qui buvait une tasse de café noir, appuyé contre la table de la cuisine.
- C’est ce que tu m’as toujours dit de faire, répondit-elle, rien de plus.
- Justement, c’est pour ça que, pour une fois, je te félicite, fit M. Hermann, tu seras une adulte parfaite lorsque ton éducation sera achevée.
La jeune fille ne répondit rien.
- Pourrais-tu me rendre un service ? demanda soudainement M. Hermann en fermant le sujet.
- Oui, bien sûr.
- Il faudrait que tu ailles chez l’épicier me chercher du café, dit l’homme en désignant du menton la tasse qu’il avait reposée. Nous n’avons presque plus de grains.
Gudrun hochait la tête en guise de réponse quand la femme de ménage apparut dans l’encadrement.
- J’ai terminé, fit celle-ci, d’une voix calme.
M. Hermann glissa une main dans la poche de son pantalon et sortit quelques pièces qu’il jeta sur la table.
- Tenez ! dit-il d’un ton sec. À mercredi !
La femme de ménage se hâta de prendre ce qui lui revenait, glissa l’argent dans la poche de son tablier blanc et se dirigea vers la porte d’entrée pour quitter la maison.
- J’y vais aussi, dit Gudrun, pour chercher le café !
La jeune fille emboîta le pas de la femme de ménage dans le hall d’entrée et gagna l’extérieur à son tour pour aller chercher son vélo, appuyé contre le mur de la demeure.
Elle pédala de longues minutes jusqu’au quartier du commerce où se trouvait l’épicerie. Elle poussa la porte de la boutique, faisant tinter une clochette suspendue à l’entrée.
- Bonjour, fit-elle en pénétrant à l’intérieur.
La jeune fille se dirigeait rapidement vers les étagères où se trouvaient thé et café quand une voix masculine familière l’interpella.
- Gudrun ! Quelle surprise de te croiser ici !
L’interpellée se retourna et reconnut Constantin Germunn, un élève de sa classe, qui était aussi le garçon qu’elle avait dû faire mine de fréquenter lors d’une sorte de dîner de travail où ses parents étaient invités.
- Tu devras te comporter comme si vous étiez ensemble, avait dit M. Hermann en faisant les cent pas dans le salon.
- Non, je ne veux pas ! C’est ridicule ! avait répondu Gudrun.
- Tu n’as pas le choix. Notre famille traditionnelle doit faire bonne impression lors de ce dîner !
- Tu penses réellement que les organisateurs d’un dîner de travail auront quelque chose à cirer que je sois en couple ou non ?
- Détrompe-toi ! Cela compte beaucoup pour ton image ! avait insisté son père.
Gudrun avait donc été contrainte d’accepter et avait dû faire mine d’être la petite amie du jeune homme durant deux heures, accrochée à son bras. Tout cela parce qu’il était comme elle blond aux yeux bleus, enfant d’une riche famille aryenne qui participait également à ce prestigieux dîner.
- Salut, lâcha la jeune fille sans prendre la peine de regarder le jeune homme qui se trouvait toujours à côté d’elle.
- Tu pourrais être aimable, cracha ce dernier en fronçant son nez.
La jeune fille soupira et prit une boîte de café avant de se diriger vers la caisse d’un pas rapide pour ne pas rester en compagnie de son camarade qui l’agaçait au plus haut point. Après tout, elle n’avait aucun compte à lui rendre.
Aucun.
- Cela fera 2 reichsmarks, fit la jeune fille brune derrière la caisse en lui adressant un sourire.
Gudrun lui tendit les pièces avant de quitter la boutique d’une démarche rapide.
- Attends un peu ! s’exclama Constantin qui l’avait suivie.
La jeune fille se retourna.
- Qu’est-ce que tu me veux ? demanda-t-elle, agacée.
- Tu ne peux pas me parler comme ça, trancha le jeune homme. Parle comme ça aux inférieurs si tu le veux, mais pas à moi !
Son regard brillait soudain d’une lueur d’agressivité qu’elle ne lui avait encore jamais connue.
- Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas le droit, répondit Gudrun, serrant la boîte de grains de café entre ses mains.
Constantin s’approcha d’elle et agrippa son cou qu’il serra.
- Je suis bientôt un homme, d’accord ? Toi, tu es une fille, cracha-t-il entre ses dents, et je sais qui tu es. Alors, si tu ne veux pas subir un sort misérable, tu ferais mieux de ne pas me parler de cette manière !
Il desserra les doigts et retira sa main du cou de la jeune fille. Elle demeura statique sans pouvoir reprendre le contrôle de ses membres figés.
- Mais ça ne va pas ? hurla une voix derrière eux. On a toujours trouvé que tu étais bizarre, Constantin, mais là, c’est pire que ce que je pensais !
Le jeune homme se retourna. Gudrun reconnut immédiatement la voix de son ami Lars.
- Toi aussi, tu trouves que tu respires trop bien ? menaça Constantin.
- Dégage de là ! fit le nouveau venu en levant le menton.
Constantin cracha par terre et partit dans la direction opposée sans se retourner.
- Qu’est-ce qu’il t’a fait ? demanda Lars à l’intention de Gudrun.
- Rien, rien du tout ! Il a juste essayé de me faire peur, répondit la jeune fille en prenant le bras de son ami.
- Heureusement ! fit ce dernier. Je crois qu’il est encore resté sur ce dîner ! C’est un malade ce gars !
- Je sais, tout le monde le dit… soupira Gudrun qui lui avait tout raconté à l’époque.
- Il est louche ! Il traîne tous les vendredis soir avec un homme tout aussi étrange que lui, au piano-bar où je travaille après le lycée, répondit Lars.
- Quoi ? Comment ça ?
- Je ne sais pas, il n’y a rien à comprendre, mis à part qu’il est super bizarre ! Évite de lui accorder de l’attention, c’est vraiment un conseil d’ami !
Gudrun hocha la tête sans quitter Lars des yeux. Soudain, les étranges propos de Constantin lui revinrent en tête.
Je sais qui tu es.
Si tu ne veux pas de sort misérable.
La jeune fille ferma brièvement les yeux.
De quoi parlait-il ?
Elle secoua la tête pour chasser ces pensées. Il fallait qu’elle laisse cette rencontre derrière elle.
- Installez-vous ! Et que je ne vous entende pas ! cria le professeur en entrant dans la salle de classe.
Gudrun se laissa tomber sur le banc de bois à côté de Lars et regarda M. Jufarr commencer à inscrire la date sur le grand tableau noir, une craie blanche à la main.
- Nous allons aujourd’hui revenir sur le chapitre de mathématiques que nous avions commencé vendredi dernier, dit le professeur d’une voix forte.
- On va encore s’ennuyer à mourir, chuchota Lars à l’oreille de Gudrun.
La jeune fille se tourna vers lui avec un mouvement de sourcils approbatif. Le jeune homme se mit à rire.
- Qu’est-ce qui vous fait rire ? demanda soudainement une voix féminine depuis le rang de derrière.
- Rien, Vaughn, fit Gudrun en se retournant vers son amie, c’est juste Lars qui s’ennuie déjà !
- Vous n’avez qu’à jeter ça sur les élèves impurs, leur glissa le jeune homme assis devant eux en brandissant une boulette de papier d’un air fier.
Gudrun tourna la tête pour regarder les lycéens dont parlait son camarade, assis sous les fenêtres, de l’autre côté de l’allée centrale.
- Non, c’est trop risqué ! répliqua Vaughn en jouant avec une breloque de son collier. Ne fais pas ça !
- Oh ! Ce n’est rien ! Sur eux, on a le droit, répondit le jeune homme en roulant des yeux.
Il se redressa et envoya son papier à travers la salle de classe. Le projectile arriva sur la tête d’une élève occupée à recopier les chiffres inscrits au tableau. Elle se retourna pour regarder du côté des jeunes Aryens en soupirant.
- Fernand, arrête, tu veux ? Ce n’est pas vraiment le moment, insista Vaughn.
Le dénommé Fernand ignora la jeune fille et arracha une seconde page de son cahier qu’il chiffonna avant de lancer ce nouveau projectile. Mais cette fois-ci, le papier vint brutalement heurter le haut du crâne chauve du professeur qui se retourna brusquement pour fusiller du regard le jeune homme qui s’était mis à rire nerveusement.
- Silence ! Vous êtes en classe, que je sache ! cria l’homme.
- Ce n’était pas pour vous, monsieur Jufarr ! se défendit Fernand.
- Je m’en fiche ! répondit le professeur. Je sais très bien où vous vouliez envoyer votre boulette, je ne suis pas stupide ! Mais vous n’avez pas à avoir ce genre de comportement dans une salle de classe !
- Mais…
- Silence ! Que je ne vous reprenne plus ! continua M. Jufarr. Ni vous ni personne ! C’est bien compris ?
Personne ne prononça un seul mot.
- Très bien.
M. Jufarr tourna le dos à ses élèves et recommença à inscrire diverses équations au tableau.
- Je te l’avais dit, chuchota Vaughn à l’intention de Fernand.
- Ne recommencez pas, dit Gudrun en soupirant.
Le cours continua dans le silence jusqu’à l’heure du repas, où la cloche de l’établissement retentit.
- Pour demain, fit M. Jufarr, alors… Exercices 5, 6 et 7 de la page 200 de votre manuel !
Quand ils eurent achevé leurs prises de notes, tous les élèves de la classe rangèrent leurs affaires puis commencèrent à quitter la classe.
- Gudrun ! Dépêche-toi un peu, fit Lars, n’oublie pas que nous devons passer aux casiers avant d’aller manger !
- Oui, j’arrive ! répondit la jeune fille en tapotant sur les pages de son cahier.
Elle glissa ses affaires en vitesse dans son sac et quitta la salle pour suivre son ami dans le couloir.
Environ une quinzaine de minutes plus tard, les deux amis étaient installés à la table du restaurant scolaire. Vaughn apparut soudainement face à eux et déposa son plateau.
- Te voilà, fit Gudrun à la jeune fille tout en remuant le contenu de son assiette.
C’était le jour du cassoulet.
- Vous ne trouvez pas que Fernand a abusé en classe tout à l’heure ? demanda Vaughn qui prenait sa fourchette.
- Je ne sais pas, répondit Lars, tous les Aryens agissent comme ça.
- Je suis d’accord avec Vaughn, coupa Gudrun.
Le jeune homme tourna la tête dans sa direction.
- Quoi ?
Gudrun venait de revoir l’image de Constantin face à elle, lui serrant le cou en la menaçant, la menaçant et la traitant comme elle avait déjà pu le faire avec d’autres, considérés comme inférieurs à elle.
Ils ressentent donc cela… Ce drôle de sentiment que j’ai eu à ce moment-là.
- Quand Constantin m’a attrapée l’autre jour, dit la jeune fille, j’ai ressenti ce que subissent ceux que l’on s’oblige à malmener.
Il y eut un moment de silence à table.
- Constantin ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? interrogea Vaughn, les yeux grands ouverts en se penchant vers elle.
- Rien, fit Gudrun en balayant la phrase de son amie de la main, rien d’important. Ne t’en fais pas pour ça.
Vaughn hocha la tête.
- N’empêche que ça peut en effet faire réfléchir, dit Lars.
- Sérieusement, reprit Vaughn, vous prenez réellement du plaisir à les traiter comme ça ?
Gudrun se revit alors dans son salon, faisant exprès de faire tomber la plante pour se moquer de la femme de ménage. Sur le moment, ça l’avait fait rire, mais au fond, la jeune fille se demandait si ce genre d’actions n’étaient pas devenues chez elle un mécanisme, un automatisme à force de les répéter pour satisfaire ses parents et ainsi éviter leur violence. Au fil du temps, elle ne se rendait plus vraiment compte de ses gestes. Un sentiment de honte commença à la ronger de l’intérieur.
- Non, soupira-t-elle en baissant les yeux sur son repas, je ne pense pas.
- Moi, je préfère les ignorer, répondit Lars, plutôt que de leur faire des misères, c’est plus simple !
- C’est plus intelligent de faire ça, fit Vaughn en regardant le jeune homme, on a dix-sept ans, ce n’est plus un âge pour se comporter comme de jeunes enfants capricieux !
Soudain, la grande porte du réfectoire s’ouvrit et le directeur fit son apparition, les traits tirés.
- Bonjour, commença-t-il d’une voix forte pour capter l’attention du réfectoire, je suis contraint de vous informer que, par manque de personnel de restauration ce jour, la seconde salle, soit celle de vos autres camarades, n’a pas pu être ouverte. Ils déjeuneront exceptionnellement avec vous aujourd’hui !
- Quoi ? s’exclama une voix scandalisée. Pas possible !
- Silence ! Je vous demanderai donc à cette occasion d’être un minimum respectueux à leur égard, ne serait-ce que le temps d’un repas. Merci de votre compréhension !
Le directeur ne s’attarda pas plus longtemps et fit demi-tour pour quitter la salle.
- Je sens que ça va être un carnage… soupira Vaughn, les pauvres…
- Je te demande pardon ? dit Constantin depuis la table d’à côté, les quoi ?
Vaughn fusilla le jeune homme du regard.
- Mêle-toi de tes affaires, Constantin ! lança-t-elle. Ce que je dis ne te regarde pas.
L’interpellé leva les mains au-dessus de sa tête en levant son sourcil gauche d’un air faussement innocent, comme s’il voulait plaider non coupable.
- Que tu crois petite, que tu crois… chuchota-t-il.
La porte s’ouvrit de nouveau et une dizaine d’élèves firent timidement leur entrée. Gudrun comprit aussitôt, à leurs regards gênés ou effrayés, que la plupart d’entre eux auraient préféré partir manger à l’extérieur.
- Je peux m’installer vers vous ? demanda doucement une voix dans le dos de la jeune fille.
Cette dernière se retourna et reconnut Maxime, un de ses camarades de classe. Le jeune homme avait posé sa main sur l’étoile qui ornait un côté droit de sa veste noire. Elle voulut répondre de manière positive, mais les mots restèrent coincés au fond de sa gorge quand l’image de son père apparut dans son esprit. S’il apprenait cela, que se passerait-il pour elle ? Elle ferma les yeux une seconde pour chasser cette sombre pensée de son esprit.
- Oui… oui, tu peux, répondit-elle en hochant la tête, comme pour appuyer sa décision.
Maxime la regarda d’un air surpris avant de déposer son plateau en bout de table. Constantin laissa échapper un rictus mauvais.
- Non, sans blague… dit-il en posant la fourchette qui se trouvait serrée dans sa paume.
- Un problème ? demanda Gudrun en le regardant d’un air de défi.
- Tu viens réellement d’accepter un non-Aryen à ta table ? continua son camarade, qui plus est un Juif ?
Constantin avait prononcé ce dernier mot avec un accent de dégoût dans la voix qui n’avait bien évidemment pas échappé à l’oreille de la jeune fille.
- Oui, et ? répondit-elle en continuant à fixer le jeune homme. Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Il n’est pas à ta table que je sache, mais à la mienne !
La jeune fille sentit qu’elle commençait à trembler. Son cœur battait si vite qu’elle avait l’impression qu’il menaçait de s’échapper de sa poitrine pour se jeter contre l’un des murs de la salle de restauration. Soudain, les menaces de Constantin lui resurgirent à l’esprit.
- Ton père sera très heureux de l’apprendre, continua le jeune homme.
- Mêle-toi de ce qui te concerne, s’interposa Lars en posant ses couverts.
Constantin se leva de sa chaise et s’avança dans leur direction.
- J’ai le droit de me sentir concerné par ce que je veux, d’accord ? menaça-t-il les dents serrées.
- Je ne veux pas vous causer de problèmes, intervint Maxime, si vous préférez que je m’en aille, ce n’est pas grave.
Constantin fit rapidement le tour de la table pour s’arrêter devant celui qu’il désignait comme un intrus. Maxime passa la main dans ses cheveux bruns bouclés et baissa les yeux vers son assiette.
- Tu as peur, dit Constantin d’un air satisfait.
Gudrun regarda les deux jeunes hommes durant de longues secondes et déglutit. Elle ne voulait pas laisser Maxime se faire humilier, voire pire, par celui qui l’avait elle-même malmenée. Une voix intérieure lui criait de ne rien faire et de les laisser régler cette histoire entre eux, mais une autre l’incitait à parler. La jeune fille était paralysée par cette lutte interne, ne sachant plus que faire. Elle avala de nouveau sa salive en entendant Constantin critiquer Maxime et rire de lui, à présent rejoint par d’autres Aryens venant des tables alentour.
Tes parents t’ont appris à te moquer de ce type de personnes, ils t’ont toujours appris qu’ils étaient inférieurs.
C’était évident.
Gudrun enfonça ses ongles dans la paume de sa main, tentant de déterminer de quel côté penchait sa balance intérieure. Elle vit que Vaughn non plus n’osait pas bouger. Les secondes passèrent tandis que les moqueries perduraient.
Mais est-ce vraiment moi qui ai envie d’agir comme ça ?
- Tu n’es qu’un moins que rien, ricanait Constantin au bout de la table.
- Ouais ! Va crever ! renchérit quelqu’un d’autre.
- Sale Juif !
Maxime ne répondait rien et laisser aller les insultes qui ruisselaient sur lui telle une cascade.
Ils vont trop loin.
Tu ne peux pas laisser faire ça. Tu n’es pas comme ça quand tes parents ne sont pas là. Fais quelque chose !
Gudrun frappa son plateau avec ses mains avant de se lever pour rejoindre le bout de la table à son tour, le cœur battant.
- Enfin, tu comprends ce qu’il faut faire, fit Constantin en la regardant, un sourire carnassier peint sur le visage.
La jeune fille s’arrêta devant lui.
- Oui, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux azur de son camarade, et j’ai eu raison de l’accepter à ma table !
Sans réfléchir, elle se saisit du verre rempli d’eau posé sur le plateau de Lars et, d’un geste de bras, projeta l’intégralité de son contenu sur Constantin. Celui-ci poussa un grand cri de stupeur en sentant le liquide froid inonder sa chemise. Maxime ouvrit de grands yeux.
- Tu vas le regretter ! hurla Constantin en se ruant sur Gudrun, qu’il gifla.
Le claquement résonna dans la salle. La jeune fille lui rendit immédiatement son geste en y mettant toutes ses forces.
- Arrête ! cria Lars. Ça ne sert à rien !
Gudrun n’écouta pas son ami et poussa Constantin qui bascula en arrière avant de s’écraser au sol.
- Pourquoi tu fais ça ? fulmina-t-il. C’est un Juif !
La jeune fille n’eut pas le temps de répondre car une main l’attrapa par la nuque. C’était le surveillant général qui venait d’assister à toute la scène. Du début à la fin.
- Venez avec moi, mademoiselle Hermann, fit-il.
La cloche retentit pour la dernière fois de la journée et les élèves quittèrent la classe au fur et à mesure.
- Je ne t’ai pas demandé, fit Lars en se tournant vers Gudrun, mais le surveillant tout à l’heure, il t’a dit quoi ?
La jeune fille essaya de se remémorer leur rapide conversation. En effet, le surveillant général, Karl Andlauer, assez jeune du haut de ses vingt-cinq ans, mais qui savait se faire obéir, l’avait seulement prise à part à l’extérieur du réfectoire pour lui parler. À son grand soulagement, elle n’avait donc pas eu à se rendre dans le bureau du directeur.
- Mademoiselle Hermann, commença M. Andlauer.
- Oui, je sais, répondit Gudrun, lui coupant la parole, j’ai défendu un élève que je n’aurais pas dû défendre. Comme dit mon père, je suis une Aryenne et je ne dois donner ni mon temps ni mon aide à des personnes dites inférieures ! Je le sais !
Le surveillant eut un mouvement de recul.
- Non, ce n’est pas cela que je comptais te dire, dit-il, et d’ailleurs, même si je suis du même type sociétal que toi, je trouve les paroles de ton père très peu correctes !
Gudrun avala sa salive et resta silencieuse.
- Je voulais te féliciter pour ton geste envers Maxime, continua M. Andlauer, même si celui envers Constantin n’était pas forcément autorisé par le règlement…
- Et donc, vous m’envoyez chez le directeur ? demanda la jeune fille.
Le surveillant poussa un soupir.
- Non, fit-il, je t’ai prise à part afin de faire cesser cette querelle.
- Donc, je peux disposer ? demanda Gudrun.
- Ce que je voulais, c’était te dire que tu as eu un geste remarquable pour une personne aryenne de cet établissement. Il n’est pas donné tous les jours de voir ça.
La sonnerie marquant la fin du temps de midi se fit soudainement entendre.
- Tu peux y aller, conclut Karl Andlauer avec un mouvement de tête.
La jeune fille lui adressa un sourire.
- Merci beaucoup, dit-elle.
Elle sortit de ses pensées quand Lars répéta sa question.
- Il t’a dit quoi ?
- Oh ! fit la jeune fille. Rien de spécial, il m’a juste dit que j’avais eu un… bon geste pour Maxime.
- Pardon ? répondit Lars, abasourdi. Vraiment ?
- Oui, je te jure ! J’en ai même été étonnée !
- C’est Vaughn qui serait contente avec ce qu’elle nous a dit ce midi ! dit Lars en riant.
Gudrun glissa quelques feuilles dans son sac d’un air amusé.
- Je crois avoir entendu mon prénom ! s’exclama une voix féminine.
Vaughn posa lourdement son sac sur le bureau.
- Je vous écoute, dit-elle en riant.
- M. Andlauer partage ton avis de ce midi, expliqua Lars tout en s’occupant de son cahier.
- Hein ? Comment ça ? demanda Vaughn en fronçant les sourcils sans comprendre.
Les trois amis virent M. Jufarr s’approcher.
- Vous êtes les derniers, dit le professeur, il faut sortir !
Gudrun vit Lars regarder sa montre.
- Mince ! fit le jeune homme. Je dois partir ! À demain, les filles !
Il hissa son sac sur une épaule et quitta la salle en courant. Gudrun et Vaughn ramassèrent leurs dernières affaires et sortirent à leur tour quelques instants plus tard. Le portail franchi, Vaughn aperçut la voiture de ses parents au bout de la rue.
- À demain, Gudrun ! fit-elle. Et tâche de mieux m’expliquer !
L’interpellée salua son amie en hochant la tête, puis commença à marcher dans la direction opposée pour regagner sa maison. Soudain, elle entendit une voix familière qui criait son nom.
- Gudrun ! Attends !
La jeune fille se retourna et vit Maxime courir dans sa direction, une feuille à la main. Le jeune homme s’arrêta devant elle, essoufflé.
- Tu as oublié ça, dit-il en lui tendant la feuille d’une main hésitante.
La jeune fille pencha la tête pour regarder de quoi il s’agissait.
- C’est ta dissertation, expliqua Maxime, je l’ai trouvée par terre !
Gudrun sentit ses joues rosir et prit le document entre ses mains avant de regarder son camarade.
- Euh, merci, dit-elle, merci beaucoup !
Maxime se mit à sourire en passant une main dans ses boucles.
- Et, au fait, reprit-il, je voulais te remercier. Te remercier pour ce que tu as fait pour moi ce midi… quand tu as pris ma défense.
La jeune fille baissa les yeux vers ses chaussures. La voix de Maxime semblait, bizarrement, un délice pour ses oreilles.
- De rien, répondit-elle d’un air gêné, tu n’as pas à me remercier. C’est… normal.
- Ah, alors ce n’est pas le cas de toutes les personnes blondes aux yeux bleus ! fit le jeune homme en riant.
- Gudrun ! cria une voix forte plus loin derrière elle.
Un frisson parcourut le dos de la jeune fille qui se retourna en sursaut. Sa vision se brouilla sous la panique : elle venait de reconnaître son père au bout de la rue. Elle comprit aussitôt qu’il l’avait vue parler avec Maxime.
Rattrape-toi ! Fais quelque chose, n’importe quoi !
Elle cligna plusieurs fois des yeux et sentit ses mains devenir moites. Son cœur qui battait la chamade l’empêchait de réfléchir correctement.
- Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta Maxime en la regardant, tu as besoin d’aide ?
Gudrun posa son regard dans les yeux du jeune homme.
- Non, et surtout pas de la tienne ! cria-t-elle.
La jeune fille espéra que M. Hermann avait entendu cette phrase.
- Quoi ? demanda Maxime en reculant légèrement.
- Et d’ailleurs, je ne devrais pas accepter de prendre quelque chose que tu as touché ! continua la jeune fille en regardant sa feuille.
Elle la déchira puis jeta les morceaux sur le jeune homme.
- Parle-moi, dit-il, je ne te comprends pas !
- Dégage ! hurla Gudrun.
Elle cracha sur son camarade.
Tu es allée trop loin.
Elle n’osa pas regarder de nouveau Maxime et partit en courant dans la direction de son père.
- On rentre ! dit-elle, on rentre !
M. Hermann la regarda d’un air dégoûté.
- C’est exactement ce que j’allais dire, fit-il les dents serrées. En voiture !
Il ouvrit la portière de son véhicule noir et poussa sa fille à l’intérieur. Le trajet fut dominé par un silence pesant. Personne ne prononça un seul mot et Gudrun vit finalement son père arrêter la voiture dans la cour de leur maison.
- Descends, dit-il sèchement à l’intention de la jeune fille, et rapidement !
Il quitta le véhicule en claquant la portière. La jeune fille se mordit la lèvre. Elle rejoignit son père devant la porte d’entrée de la maison.
- Va au salon, lâcha M. Hermann en tournant la clé dans la serrure.
Gudrun hocha la tête. Elle se débarrassa de sa veste qu’elle déposa sur la rampe de l’escalier. Elle vit son père prendre la direction de la chambre conjugale. Elle l’ignora et marcha en direction du salon, comme il le lui avait demandé. En ouvrant la porte, elle trouva la femme de ménage qui s’occupait des vitres.
Elle ne devait pas venir mercredi ?
- Bonjour, fit-elle à l’intention de la femme qui se retourna, surprise.
- Oh, bonjour, mademoiselle, répondit celle-ci. Désolée de vous déranger, mais votre père a modifié mes jours de travail ! Je travaille donc maintenant pour vous le lundi et le samedi !
Gudrun balaya ces propos de la main en secouant la tête.
- Venez quand vous voulez, cela m’est égal, fit la jeune fille.
La femme de ménage prit un air étonné et dévisagea Gudrun.
- Bon… dit-elle.
Elle fut interrompue par M. Hermann qui venait de faire son entrée dans la pièce. Gudrun se sentit pâlir en voyant la ceinture de cuir qu’il tenait fermement dans la main. La ceinture qui avait marqué son enfance au sens propre comme au figuré, mais aussi la ceinture dont elle n’avait jamais osé parler à qui que ce soit.
- Madame Sassier, voulez-vous nous laisser quelques instants ? demanda-t-il à la femme de ménage.
Gudrun commença à regarder autour d’elle comme pour essayer de chasser la panique qu’elle connaissait bien.
- Monsieur… osa Mme Sassier, peu importe ce qu’a fait mademoiselle…
- Sortez ! hurla M. Hermann. Cela ne vous regarde pas !
La femme baissa les yeux et se hâta de quitter le salon en refermant la porte derrière elle. De longues secondes s’écoulèrent.
- Un Juif… commença M. Hermann, tu es tombée bien bas ! Pourtant, je pensais que tu avais bien ancré les valeurs de notre société…
Il parlait de Maxime.
- Quoi ? Mais tu as bien vu comment je l’ai traité ! tenta Gudrun.
Elle observa son père qui tournait la ceinture entre ses doigts.
- Oui… C’était un joli spectacle, mais j’aurais aimé qu’il soit plus sincère !
M. Hermann donna un premier coup de ceinture que la jeune fille reçut sur l’épaule. Elle se mordit la lèvre pour retenir les larmes qui menaçaient de couler.
- Tu l’as défendu des moqueries ! hurla-t-il, tu pensais que je ne l’apprendrais pas ? Mais qu’est-ce que je t’enseigne depuis ton enfance ?
Il donna un deuxième coup que Gudrun reçut cette fois-ci au niveau du bras droit avant de tomber à genoux. M. Hermann enroula la ceinture, jugeant qu’il avait suffisamment frappé. La jeune fille retenait ses larmes et s’empêchait de parler pour se défendre. Elle savait que c’était inutile, tout comme elle savait que c’était Constantin qui avait tout dit à M. Hermann.
Ton père serait ravi de l’apprendre.
La voix du jeune homme résonnait dans son esprit. C’était lui.
Espèce de salaud.
- Monte dans ta chambre, souffla M. Hermann, tu y recevras ton repas, si ta mère est d’accord pour te l’apporter. Bien entendu, tu n’en sortiras pas avant demain matin.
La jeune fille ne répondit rien et se redressa lentement. Elle quitta la pièce en passant devant Mme Sassier qui la fixait d’un regard empli de tristesse. Quelques instants plus tard, Gudrun se laissa tomber sur son lit et pleura durant de longues minutes. Elle regrettait ce qu’elle avait fait à Maxime. Elle regrettait de s’être rabaissée et de s’être comportée de manière plus que détestable pour satisfaire son père qui l’avait frappée en retour.
Je suis une ordure.
Soudain, elle entendit un bruit de clé de l’autre côté de sa porte. Elle se recroquevilla de peur à l’idée de voir son père entrer avec sa ceinture. Au lieu de ça, elle vit Mme Sassier pénétrer dans la pièce avec un plateau-repas qu’elle vint déposer sur la table de chevet de la jeune fille. Cette dernière essuya ses yeux rougis par les larmes dans sa manche. La femme de ménage s’assit sur le lit juste à côté de Gudrun, après avoir expliqué que les Hermann l’avaient chargée d’apporter le repas à leur fille.
- Je sais, chuchota-t-elle en caressant la tête de la jeune fille, il n’a pas à se comporter comme cela.
- Je n’ai pas le choix, répondit Gudrun.
Une larme roula sur sa joue.
- Je vais arrêter de travailler pour lui, fit Mme Sassier, mais si jamais tu as besoin d’aide ou besoin de parler, j’aimerais que tu saches que je suis là.
La femme attrapa une des feuilles qui se trouvaient éparpillées sur le sol et inscrivit quelque chose au verso.
- N’oublie pas, fit-elle en prenant délicatement la main de Gudrun.
- Madame, fit celle-ci, pourquoi êtes-vous si gentille envers moi après ce que je vous ai fait dimanche ?
Mme Sassier eut un léger rire.
- Quand tu as fait tomber la plante pour me rajouter du travail ? Ce n’est rien ! dit-elle en riant, on m’a toujours appris à être positive et à ne pas me laisser abattre, mais surtout à rendre gentillesse à tout geste.
- J’aime votre état d’esprit, répondit Gudrun avec un faible sourire.
- Sassier ! hurla M. Hermann depuis le bas des escaliers, vous traînez !
La femme de ménage se leva du lit.
- Je dois y aller, mademoiselle, dit-elle.
Gudrun s’essuya de nouveau les yeux avant de hocher la tête.
- N’oublie pas la feuille, chuchota Mme Sassier, au cas où…
- Oui, j’y penserai, fit Gudrun en esquissant un sourire en direction de la femme.
- Sassier ! hurla à nouveau la voix grave de M. Hermann, qui avait l’air d’avoir à nouveau cédé à la colère.
- Il y a quelque chose qui n’est pas clair avec eux, lâcha la femme de ménage à voix basse avant de quitter la chambre de Gudrun en prenant soin de refermer la porte à clé.
La jeune fille posa son regard dans le vide durant plusieurs secondes.
Est-ce qu’elle a voulu que j’entende ça ?
Le lendemain matin, Mme Hermann vint ouvrir la porte de la chambre de Gudrun.
- Bonjour, dit-elle d’un ton sans émotion à l’intention de la jeune fille.
- Bonjour, répondit Gudrun en jetant un œil à sa mère.
Elle vit cette dernière déposer un petit plateau à l’entrée de la pièce avant de ressortir. La jeune fille quitta son lit et s’avança pour en analyser le contenu : un verre d’eau et un morceau de pain à la confiture de fraise.
Au moins, il y a la confiture.
Elle porta son déjeuner sur la table de chevet et mangea en vitesse avant de se préparer pour aller en cours. Elle remarqua de grosses taches violacées là où l’avait touchée la ceinture de son père la veille. Gudrun prit soin de choisir des vêtements qui dissimuleraient ces taches au maximum. Personne ne devait savoir ce qu’il lui avait fait. Elle prit ses affaires et quitta la maison sans prévenir personne. La jeune fille marcha rapidement vers son établissement par peur d’avoir été suivie par son père. Elle fit son entrée dans la cour et prit directement le chemin des casiers. En avançant dans le couloir, elle fut interpellée par une voix féminine.
- Gudrun ! chuchotait la voix.
Gudrun se retourna mais ne vit personne. La voix l’appela une seconde fois. Cela venait des toilettes. La jeune fille s’avança vers la porte ouverte.
- Vaughn ? demanda-t-elle le cœur battant.
- Non, ce n’est pas elle ! répondit la voix.
Une jeune fille aux cheveux bruns très bouclés fit son apparition derrière la porte. Gudrun reconnut une de ses camarades de classe, Mina. Cette dernière gratta sa joue avant de réajuster ses cheveux crépus.
- Tu m’observes ? demanda Gudrun en fronçant les sourcils.
Mina eut un mouvement de recul.
- Non, pas du tout ! Ce n’est pas ce que tu crois ! fit-elle, paniquée.
- N’aie pas peur de me parler, je ne vais rien te faire ! essaya de la rassurer Gudrun en tendant une main.
Sa camarade resta interdite.
- Tu as quelque chose à me dire ? demanda de nouveau Gudrun.
Mina la regarda.
- Oui, enfin, déjà, je voulais juste te rassurer et te dire que j’étais en train de me laver les mains quand je t’ai vue passer dans le couloir ! Je ne t’attendais pas, rassure-toi !
Gudrun laissa un bref sourire apparaître sur son visage.
- Même si c’était le cas, je m’en fiche. Ce n’est pas grave, dit-elle en riant.
La jeune fille eut l’impression que sa camarade était à présent rassurée et plus détendue, ce qui la soulagea un peu.
- En fait… je m’inquiète pour toi, lâcha Mina en baissant les yeux.
Quoi ?
Gudrun fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas en quoi sa camarade pouvait bien s’inquiéter pour elle.
Il faut que je sache.
- Pour moi ? interrogea-t-elle, le visage marqué par l’incompréhension.
- J’ai tout vu, Gudrun, répondit Mina, hier…
Celle-ci sentit un frisson remonter dans son dos jusqu’à atteindre sa nuque.
- C’est-à-dire ? demanda-t-elle.
Mina se mit à la fixer droit dans les yeux.
- Avec Maxime, puis avec ton père. Il n’est pas normal d’en avoir peur comme ça. Même Maxime l’a senti que tu n’étais plus vraiment toi-même ! Nous nous sommes parlé après ton départ et il était… plutôt bouleversé.
Gudrun fut mystérieusement soulagée d’apprendre que Maxime avait compris qu’elle lui avait fait ça sous une sorte de contrainte.
Mais pourquoi tu te préoccupes autant de lui ?
Elle ferma les yeux pour chasser cette pensée.
- Euh… commença Mina d’une voix blanche.
La jeune fille la regarda d’un air interrogateur, l’invitant à poursuivre.
- C’est quoi… ça ?
Gudrun vit que sa camarade, dont le visage était à présent livide, pointait son bras droit du bout du doigt. Elle plaça rapidement sa main pour cacher ce qu’elle pensait avoir été vu par la jeune fille.
- Ta chemise ne cache rien du tout, dit Mina.
Gudrun baissa les yeux.
- Qui te frappe ? demanda sa camarade d’un air sérieux.
- Personne, se défendit la jeune fille, je suis tombée à vélo.
Mina secoua la tête.
- Non, tu n’es pas tombée, lâcha-t-elle.
- Si, protesta Gudrun.
Elle refusait que Mina apprenne que c’était la trace d’un des coups de ceinture de son père.
- Ce n’est pas normal, continua sa camarade, si quelqu’un te frappe, ce n’est pas NORMAL !
La jeune fille avait crié en prononçant le dernier mot.
- C’est ton père, souffla Mina, c’est évident !
Gudrun fit deux pas en arrière.
- Non ! Tout va bien chez moi ! Je vais bien ! cria-t-elle avant de courir vers la sortie des toilettes.
Mina ne bougea pas. Gudrun courut pour rejoindre les casiers le plus vite possible, mais percuta son amie Vaughn de plein fouet, faisant tomber les feuilles qu’elle portait.
- Tout va bien ? demanda Vaughn qui se penchait pour récupérer ses affaires, je t’ai entendu crier.
Gudrun ne répondit rien et fit demi-tour en courant. Elle sortit de l’établissement sans se retourner et marcha vers le salon de thé où elle avait l’habitude de se rendre avec ses amis. Elle se laissa tomber lourdement sur une des banquettes pour reprendre ses esprits.
Pourquoi ai-je réagi comme ça ?
Elle plaça sa tête entre ses mains. C’était comme si elle n’arrivait plus à se comprendre. Ni ses actions, ni ses paroles, ni même elle-même.
En plus, je sèche la classe.
Soudain, un étrange souvenir lui surgit à l’esprit. Un souvenir dont elle avait oublié les couleurs depuis longtemps.
La petite fille était occupée à dessiner, allongée sur le sol de sa chambre. Au moment de poser la mine de son feutre rouge sur le papier, elle constata que celui-ci n’avait plus d’encre.
- Mince, fit Gudrun, il me faut du rouge pour finir mon dessin !