Fléau - Tricia Edlene - E-Book

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Tricia Edlene

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Beschreibung

Et si l’avenir de notre monde reposait sur huit artefacts oubliés… et sur les épaules d’une adolescente ? Lilith croyait mener une vie ordinaire, jusqu’au jour où elle découvre qu’elle appartient à un peuple ancestral, mi-humain, mi-animal, gardien de l’équilibre terrestre. Investie d’une mission cruciale, elle doit retrouver l’une des huit statuettes sacrées, seules remparts contre des forces obscures prêtes à corrompre la Terre et asservir l’humanité. Aux côtés du Père Emmanuel et de Jago, Lilith plonge au cœur d’un affrontement millénaire, soigneusement dissimulé par les plus hautes sphères du Vatican. Le destin de tous ne tient plus qu’à un fil… et au courage d’une seule.

 À PROPOS DE L'AUTRICE 

Du fil à broder aux mots, Tricia Edlene entrelace les histoires comme on alerte les âmes : avec délicatesse et détermination. Inspirée par "Printemps silencieux" de Rachel Carson, elle choisit la fiction comme cri d’alerte, quand le réel ne suffit plus à réveiller les consciences.

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Seitenzahl: 383

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Tricia Edlene

Fléau

Le commencement

Roman

© Lys Bleu Éditions – Tricia Edlene

ISBN : 979-10-422-8538-8

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

1

L’homme est penché au-dessus de la terre. Sa bêche s’enfonce lourdement dans le sol. L’odeur des feuilles mortes s’insinue dans ses narines, lui procurant un sentiment de plénitude. Un bruit de pas précipités, puis le grincement de la grille lui font lever la tête.

— Mon Père, un appel pour vous ! s’écrie une femme, affublée d’un tablier à fleurs.

— Pourquoi êtes-vous si angoissée ?

S’essuyant soigneusement les mains sur le tissu fleuri et prenant tout son temps, elle lui chuchote que la demande vient de Rome.

— Rome, êtes-vous bien sûre ?

— Oui, Mon Père, dit-elle un peu fâchée de s’apercevoir qu’on ne la croit pas.

Découvrant le visage contrarié de la vieille demoiselle, il la remercie.

— Voyons ce que Rome nous veut, ma chère Luce, dit-il en l’invitant à le suivre.

Lorsqu’ils atteignent la grille, une pluie fine se met à tomber. Père Emmanuel scrute le ciel et observe un aigle immense et majestueux effectuer de larges cercles au-dessus de l’église. Étonné par la présence de cet oiseau dans la région, il continue son chemin en se demandant si cela n’est pas de mauvais augure.

Il se saisit du combiné avec appréhension.

— Père Emmanuel ?

— Oui, c’est moi.

— Je me présente, Vittorio Machiatti. Je suis le secrétaire du Cardinal Santori. Son Éminence souhaiterait vous rencontrer au Vatican.

— Puis-je vous demander pour quelle raison ?

— Nous pensons que le récit sur votre vie passée pourrait être…

Vittorio Machiatti réfléchit à la manière de s’exprimer sans brusquerie puis poursuit.

— Nous sommes conscients des efforts que vous avez déployés pour retrouver la tranquillité de l’esprit, mais nous vous croyons à présent. Nous avons reçu des témoignages identiques au vôtre.

Père Emmanuel s’assure que Luce ne l’écoute pas.

— Je ne me sens pas prêt pour affronter mes vieux démons, je reste en paix avec moi-même en tant que serviteur de Dieu. Que diront mes paroissiens si je les abandonne ?

— Ne vous inquiétez pas, le rassure le secrétaire, nous vous avons trouvé un remplaçant pour la durée de votre séjour. Tout ira pour le mieux. Le Cardinal Santori est chargé de dossiers un peu spéciaux dont le vôtre fait partie. Vous avez une réservation pour le vol de Rome à 9 h 30. Une voiture vous conduira à l’aéroport.

— Bien, répond le prêtre résigné, je viendrai. Mais je crains de ne pouvoir vous être utile. À demain, donc.

Il raccroche le téléphone puis appelle sa gouvernante qui se tient à l’affût derrière la porte.

— Pouvez-vous m’apporter mon bagage ?

— Vous partez, Mon Père ? demande-t-elle.

— Ne vous souciez pas, Rome a tout prévu. Ils m’envoient un remplaçant. Si Dieu le veut, ce ne sera pas pour longtemps.

— À votre regard, Mon Père, je crains le pire, dit-elle en se dirigeant vers l’armoire de l’entrée.

Père Emmanuel rassemble minutieusement ses affaires dans sa valise. Il a l’esprit ailleurs. Heureusement, il a du temps devant lui. Il soupire, puis sort du presbytère et se dirige vers le jardin. Longeant le mur de l’enclos où s’épanouissent ses plantations de roses trémières, il aperçoit Marc, le gardien du cimetière, qui accourt vers lui.

— N’ayez crainte, Mon Père, je veillerai sur vos parterres. Luce m’a tout raconté, dit-il en relevant sa casquette à carreaux. Les gens du village vont être étonnés de votre départ. Ils vous aiment bien, même si au début, votre allure les avait un peu déroutés. Ils n’avaient pas l’habitude de croiser des curés athlétiques, sauf votre respect. Vos joggings matinaux vont leur manquer.

— J’espère te revoir bientôt. Je te remercie pour le jardin. L’absence de ce petit paradis va me peser, souffle Père Emmanuel en lui serrant la main.

Marc referme la grille. Le silence règne sur l’enclos depuis que la lumière du soir a envahi les allées en parant les fleurs d’une teinte plus sombre. L’odeur de la terre se fait plus présente. Père Emmanuel n’a pas le cœur de rentrer. Il s’installe sur le banc de pierre pour mieux profiter de ces derniers moments de quiétude. Soudain, un cri strident retentit. C’est le rapace, qui, perché sur la branche d’un tilleul, le regarde intensément. Le prêtre se lève et tente de s’approcher, mais le bel oiseau s’envole laissant l’homme à ses pensées.

Quelques heures plus tard.

— Monsieur, vous devez attacher votre ceinture, déclare l’hôtesse à son passager endormi. Père Emmanuel se réveille et se repositionne dans le siège.

L’atterrissage s’effectue en douceur sur une piste ensoleillée. Après avoir récupéré sa valise, il se dirige vers la sortie. Le secrétaire du cardinal tient une pancarte portant son nom. L’homme est élégamment vêtu d’un costume sombre. Il lui adresse une poignée de main énergique et le guide vers le parking.

— Notre auto se trouve ici, annonce Vittorio Machiatti. Nous avons le temps de passer à votre hôtel pour déposer vos bagages. Son Éminence vous recevra vers 13 heures. Il a hâte de vous rencontrer ainsi que le père Marco.

— Le père Marco sera là ? répond-il. Cela fait si longtemps.

Père Emmanuel prend place à l’arrière de la voiture tandis que le secrétaire donne des instructions au chauffeur. La ville de Rome défile sous ses yeux, elle est telle que dans ses souvenirs. C’est un grand musée à ciel ouvert, peuplé de touristes qui recherchent la fraîcheur des cafés dissimulés sous les tonnelles. L’hôtel est situé près du Vatican. Vittorio l’accompagne jusqu’à la réception.

— Je reviens vous chercher dans une heure. Je vous attendrai en bas dans le salon, l’informe le secrétaire.

La chambre est meublée avec goût. Après s’être rafraîchi, Père Emmanuel descend découvrir le jardin intérieur et pénètre dans une cour pavée agrémentée de plantes luxuriantes. Il s’installe dans un profond canapé et observe les allées et venues des clients. Malgré ce lieu paisible, de sombres pensées l’envahissent. L’heure du rendez-vous approche.

Dans le bureau du Cardinal Santori.

— Père Emmanuel est-il là ? demande le cardinal à son secrétaire.

— Oui, Votre Éminence. Il semble inquiet.

— La présence du père Marco va le rassurer. N’est-ce pas, Mon Père ? interroge le cardinal en se tournant vers un vieil homme. Allez le chercher, Vittorio.

Père Emmanuel attend assis dans le couloir. Le secrétaire lui fait signe d’entrer. La pièce spacieuse est dotée d’un parquet luisant ainsi que d’immenses fenêtres aux tentures de velours bordeaux. Le tintement d’une horloge brise le silence. Derrière un grand bureau de bois précieux se tient un homme imposant dans sa tenue de cardinal. Assis juste en face de celui-ci, Marco affiche un large sourire à l’intention de son protégé.

Il n’a pas changé, toujours le même visage jovial, songe Père Emmanuel.

— Je vous en prie, assoyez-vous. Le père Marco m’a beaucoup parlé de vous. J’ai pris connaissance de votre dossier. Je ne vous cache pas que nous avons besoin de vous, dit le cardinal en prenant un objet sur son bureau.

Père Emmanuel ne l’écoute plus, l’air perdu. Il fixe les mains du cardinal qui manipule une petite statuette de bronze dont la tête est coiffée de longues tresses. La représentation de cet objet lui est connue.

— Père Emmanuel, demande le cardinal, vous semblez fatigué. Voulez-vous que nous remettions cet entretien ?

— Non… Pardonnez-moi, répond-il, troublé.

Le cardinal repose le bibelot sur le sous-main de son bureau.

— Le père Marco vous a trouvé un jour devant sa porte, démuni, souffrant et amnésique. Avec sa bienveillance, il vous a accueilli et soigné. Malgré ses bons soins, vous étiez toujours en proie à d’effroyables cauchemars qui vous laissaient au réveil tremblant de peur. Vous viviez à travers ces songes de véritables scènes de guerre. Mais le plus intéressant, ce sont les images que vous gardiez de ces horribles tourments. Vous avez affirmé au père Marco ici présent que vous étiez mort puis revenu à la vie. Une résurrection !

Le cardinal lui tend le document.

— Je ne vous cache rien, vous pouvez consulter les rapports des personnes qui vous ont soigné. Nous avons mené une enquête sur vous dans l’espoir de retrouver votre identité. Et nous sommes en mesure aujourd’hui de mettre un nom sur votre passé. Capitaine Henri Vernier…

Le cardinal poursuit.

— Au cours d’une attaque, vous fûtes mortellement blessé. Malheureusement, vous avez succombé à vos blessures. Votre mort n’a duré que quelques minutes, puis vous êtes revenu à la vie dans l’ambulance. La seule chose que l’armée française a bien voulu nous révéler sur vous demeure votre souhait de démissionner dès la rémission de vos blessures. Vous étiez guéri physiquement, mais non moralement. Vous avez suivi une vie d’errance, pour échouer un jour à Rome dans l’état où votre bienfaiteur vous a trouvé.

Père Emmanuel sent sur lui le regard affectueux de son ami tout en écoutant avec appréhension les paroles du cardinal.

— Nous avons besoin de vous. Nous aimerions que vous vous chargiez d’une tâche. Vous ne serez pas seul. Vous aurez un assistant en la personne de mon neveu. Il parle plusieurs langues et c’est un talentueux photographe. Nous vous avons organisé un rendez-vous avec lui.

— Quelle charge ? Je ne peux accepter sans connaître vos intentions.

— Rencontrez-le et nous parlerons de votre mission ensuite, libre à vous de la refuser. Il se nomme Jago. Il vous retrouvera sur le site des Thermes de Caracalla à 16 heures. Vous le reconnaîtrez, c’est un passionné de murs, dit le cardinal en clôturant l’entretien.

2

Les Thermes de Caracalla.

— Nous voici arrivés aux thermes. Tu ne les as jamais visités, je crois. Veux-tu que je t’accompagne à l’intérieur ? demande le père Marco.

— Non, je vous remercie. Votre présence me rassure, mais je dois y aller seul. Pensez-vous que je puisse faire confiance au Cardinal Santori ?

— Je suis sûr qu’au fond de toi, tu as déjà accepté cette mission, répond le vieil homme. Je t’ai connu ainsi, même aux moments les plus sombres de ta vie. Tu as constamment su surmonter les épreuves. Mais sois vigilant, tout le monde n’a pas ta droiture.

— Et vous, votre gentillesse, Mon Père.

— Je ne plaisante pas, mon ami, dans la maison de Dieu, il existe aussi la noirceur de l’âme. Je serai toujours à tes côtés.

— Je n’en doute pas, Marco.

Père Emmanuel remonte l’allée qui le conduit à l’édifice. La chaleur est accablante. Se protégeant les yeux du soleil, il s’arrête pour admirer les murs gigantesques du lieu.

Comment ont-ils pu construire de tels bâtiments? se demande-t-il. De cette civilisation, il ne subsiste que des ruines. Que restera-t-il de nous ? La même chose… peut-être. Il regarde sa montre. Il est bientôt 16 heures. Le cardinal m’a assuré que je le reconnaîtrai.

Observant de tous côtés, il finit par découvrir un individu dont l’attitude lui paraît étrange. Le garçon, collé à la muraille, caresse la pierre puis saisit son appareil photo en reculant.

— Je crois que je l’ai trouvé, se dit Père Emmanuel.

Il s’approche pour l’aborder.

— Je vous demande pardon, je suis Père Emmanuel. Est-ce vous la personne avec qui j’ai rendez-vous ?

Le regard du jeune homme est pénétrant. Ses yeux sont mordorés et l’ensemble de son visage est presque trop parfait.

— En effet, je suis Jago. Je vous attendais.

— Voulez-vous que nous trouvions un endroit plus ombragé pour discuter ? demande Père Emmanuel.

Ils prennent place sur un banc de pierre à l’ombre d’un grand pin.

— Vous sembliez fasciné par ces pierres. Étudiez-vous l’architecture ?

Jago esquisse un sourire.

— Non, mais j’adore l’escalade. Je grimpe tout ce qui s’élève vers le ciel et je l’immortalise en photographie. C’est pourquoi vous me rencontrez aujourd’hui. Vous êtes ma punition. Mon cher oncle veut m’éloigner de Rome. Mon ascension sur les murs du Colisée devant des milliers de touristes m’a valu une arrestation par la police. Et il n’affectionne pas du tout ce genre de publicité. Je suis retors à la discipline et je n’aime pas que l’on me coupe les ailes.

Le visage de Jago se crispe et ses yeux deviennent presque noirs. Durant quelques instants, les traits de son futur assistant perdent toute humanité.

— Mon garçon, je ne badine pas avec l’autorité. Si nous voulons mener à bien cette mission, nous devons nous faire confiance. Nous nous verrons demain. Je donnerai ma réponse à votre oncle. Au revoir, Jago.

Le jeune homme s’éloigne sans un mot.

Père Emmanuel remonte l’allée en réfléchissant. Sa décision sera difficile à prendre, car Jago est un jeune homme bien étrange. De retour à l’hôtel, il remarque que le réceptionniste a changé. Le hall se remplit de valises et de bruits à l’approche du soir. Le contact de sa clé l’invite à regagner sa chambre. Derrière lui, il sent une présence dont le parfum l’incite à se retourner. Cette fragrance ne lui est pas étrangère. Il se demande pourquoi tout en découvrant une femme brune dans un tailleur clair.

— Mon Père, je me présente. Je suis Elvira Couturier, la mère de Jago. Je désirerais vous parler.

Père Emmanuel est surpris par cette visite.

— Oui, bien sûr, voulez-vous que nous allions prendre un verre ? Ma promenade m’a donné soif, répond-il.

Ils s’installent à une table du petit salon et choisissent un cocktail de fruits recommandé par le serveur.

— Vous allez trouver ma démarche bien étrange Mon Père, mais je connais votre mission et le rôle d’assistant de mon fils. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose pour lui de vous accompagner. Il est impulsif et incontrôlable.

— En effet, on ne peut pas dire que notre entrevue fut bercée par les anges, approuve le père Emmanuel.

Le regard du prêtre se pose sur le visage de la mère de Jago.

— Vous vous appelez Couturier, votre mari est français ?

— Oui Mon Père, il est décédé dans un accident de voiture. Il s’est sacrifié en poussant son fils hors du véhicule en flammes, lui sauvant ainsi la vie. C’est pour cette raison que je ne souhaite pas qu’il se joigne à vous. Mon frère, le Cardinal Santori, pense à tort que ce voyage lui sera bénéfique.

— Ne vous inquiétez pas, Jago a l’air de savoir ce qu’il fait.

Brusquement, le regard d’Elvira change aussi soudainement que celui de son fils quelques heures plus tôt.

— En aucun cas, dit-elle, en élevant la voix. Ce n’est qu’une façade. Je veux vous accompagner.

— Je crois bien que c’est impossible, le cardinal s’y opposera.

— Il a besoin de moi, poursuit-elle en insistant. Lorsqu’il grimpe, il prend des risques. S’il se blesse…

— Vous êtes médecin ? lui demande-t-il.

— Non, je suis vétérinaire.

— Ce n’est pas pareil. Je regrette, sans l’aval de votre frère, je ne peux accéder à votre requête.

— Vous êtes trop buté, hurle-t-elle en se levant d’un bond.

La mère de Jago disparaît de la salle sans un regard pour Père Emmanuel.

Décidément, ils ne disent jamais au revoir dans cette famille, réalise-t-il.

Le lendemain.

Père Emmanuel est réveillé par la lumière du soleil inondant la chambre. Après avoir pris un excellent petit déjeuner, il se dirige vers la sortie de l’hôtel. Sur le perron, un chasseur en livrée guette les clients.

— Mon Père, avez-vous besoin d’un taxi ?

— Non, je vous remercie. J’attends quelqu’un.

La rue est déjà embouteillée. Les passants virevoltent entre les voitures afin de pouvoir traverser. Un concert de klaxons retentit. Pour se donner une contenance, Père Emmanuel achète un journal et parcourt les nouvelles.

— Bonjour, dit une voix féminine.

Elle se tient devant lui, rayonnante, un sourire gêné sur les lèvres.

— Pardonnez-moi, Mon Père, je me suis mal conduite hier soir. Une véritable mère en furie, n’est-ce pas ?

— Oui, en furie, c’est le terme exact. Je vous pardonne, mais à l’avenir, soyez plus pondérée.

— C’est d’accord. Vous attendez quelqu’un ? Je peux vous déposer quelque part ?

— J’attends le père Marco, il ne devrait pas tarder. D’ailleurs, le voici.

— Tiens, tiens, mais c’est ma petite Elvira. Comment vas-tu ? Je suis sûr que ta présence n’est pas innocente, dit le père Marco en la prenant par l’épaule.

— Vous vous connaissez ? demande Père Emmanuel.

— Bien sûr, la première fois que je l’ai rencontrée, elle avait des couettes et un caractère impossible comme son père.

— Père Marco, vous exagérez toujours, dit-elle en lui déposant un baiser sur la joue.

Père Emmanuel fixe une lueur brillante qui vient de l’autre côté de la rue. Une image de désert s’imprime dans son esprit. Le bruit de la détonation lui fait l’effet d’un électrochoc. D’un seul élan, il percute le père Marco et se couche sur lui pour le protéger. Le vieil homme heurte sa tête sur le trottoir. L’espace d’une seconde, un silence les entoure. La main de père Emmanuel sent le cou très duveteux de son ami à terre. Il ne bouge plus.

— Père Marco, mon Dieu, vous êtes blessé ? crie Elvira. Poussez-vous, ordonne-t-elle à l’encontre de père Emmanuel.

Elle examine rapidement le vieil homme.

— Père Marco, regardez-moi, implore-t-elle.

— Je vais bien, murmure-t-il en remuant doucement la tête… ne t’inquiète pas.

— Ne vous levez pas, attendez un moment. Une ambulance va arriver. Le portier s’est précipité pour appeler les secours.

— Vous auriez pu le tuer, poursuit-elle en se tournant vers père Emmanuel.

— Mais on vient de lui tirer dessus, répond-il, agacé par les accusations d’Elvira. J’ai vu un homme avec une arme, de l’autre côté de la rue. Il voulait l’abattre. Vous ne me croyez pas ?

— Bien sûr, je vous crois, mais ce n’est pas lui qu’il visait. C’était vous, Vernier. Et maintenant, ne me déclarez pas que mon fils se trouve en sécurité s’il vous accompagne.

Elle se penche au-dessus du père Marco.

— Ne craignez rien, on vous emmène à l’hôpital pour vous examiner.

— Elvira… Dis-moi que l’on n’a rien vu.

— Non Mon Père, tout s’est passé très vite et vous avez repris connaissance rapidement.

— Laisse-moi lui parler, lui demande-t-il en regardant son protégé.

Emmanuel, est-ce que tu vas bien ? Ne t’inquiète pas, je suis entre de bonnes mains. Tu dois te rendre à ton entretien, c’est urgent. Cela ne peut plus attendre maintenant.

Emmanuel se lève puis fait signe à un taxi de s’arrêter.

— N’oubliez pas, Vernier, avertit Elvira, je vous accompagne.

Je veux connaître les dessous de cette histoire, songe Père Emmanuel, en grimpant dans le véhicule.

Dans le long corridor feutré qui fait office de salle d’attente, il patiente en contemplant ses mains tremblantes. Des pensées se bousculent dans sa tête et provoquent en lui la montée d’une sourde colère. Ils doivent lui dire la vérité.

Une porte s’ouvre. Vittorio Machiatti lui fait signe d’entrer.

— Bonjour, Père Emmanuel, dit le cardinal en raccrochant le téléphone. Heureux de vous revoir.

— En vie, je suppose, répond le prêtre en s’assoyant sans y être invité.

— Je viens d’avoir des nouvelles rassurantes du père Marco, ma sœur veille sur lui.

— Je suis désolé, Votre Éminence, je ne resterai pas une minute de plus si vous ne me donnez pas plus de précisions au sujet de cette mission. Pourquoi vouloir impliquer votre neveu si cela représente un danger pour lui ?

— Je vais vous expliquer. Une organisation secrète possède le même dessein que nous, mais leurs membres ont des intentions criminelles. Cette ancienne faction sévit depuis des siècles. Nous les combattons, car ils incarnent le mal absolu. Vous n’êtes pas le seul à ressurgir d’entre les morts. Le phénomène n’est pas nouveau, mais depuis quelques mois les résurrections se multiplient. Les sujets, contrairement à vous, sont plutôt jeunes. Ils reviennent tous avec un message. Nous avons besoin de rassembler ces enfants pour les protéger de cette secte. Ils sont éparpillés dans le monde entier. Nous possédons l’accord de leurs parents pour les réunir en sécurité, ici au Vatican. Mon neveu demeure le gage de ma bonne foi, car je l’aime comme un fils.

Père Emmanuel regarde le secrétaire qui range une liasse de documents.

— Votre Éminence, pouvez-vous m’en dire plus sur ces enfants ? Souffrent-ils comme moi de cauchemars terrifiants ?

Le cardinal ouvre un tiroir de son bureau.

— Ils font tous ce dessin, répond-il.

— Une tête de femme coiffée de longues tresses et armée d’une lance. C’est bien cela ? demande père Emmanuel sans regarder le papier.

— Nous avons reproduit le croquis en statuette de bronze. Hier, vous ne sembliez pas indifférent lorsque vous l’avez aperçue, lui déclare le cardinal. Savez-vous qui elle représente ?

— Je ne sais pas… Je l’ai déjà vue quelque part… dans mes mauvais rêves.

La porte s’ouvre brusquement et Jago entre dans la pièce.

— Bonjour tout le monde ! Désolé pour le retard. Je ne me suis pas réveillé.

— Tu vas devoir être plus ponctuel, mon neveu, recommande le cardinal Santori, offensé par son attitude déplacée.

— Père Emmanuel, si vous approuvez cette mission, vous partirez dès demain pour Paris, intervient Vittorio afin d’éviter un nouveau conflit familial.

— Vous devez lui dire, pour le danger, suggère Père Emmanuel, en s’adressant à Son Éminence.

— Quel danger ? demande Jago.

— Père Emmanuel vient d’être victime d’une attaque. On a tiré sur lui dans la rue. Est-ce que tu veux toujours risquer ta vie pour cette cause comme feu ton père ? l’interroge son oncle.

— Tu sais bien que j’aime les enjeux, et voyager ne me laisse pas indifférent, déclare Jago.

Le cardinal prend une profonde inspiration, inquiet à la perspective d’affronter sa sœur.

— Validez-vous, Père Emmanuel, cette dangereuse mission ? demande-t-il.

Après quelques minutes de réflexion, le prêtre observe attentivement Jago puis rend son verdict.

— J’accepte à une condition, sa mère vient avec nous.

— Elvira ! proclame le cardinal.

— Ce n’est pas possible, s’exclame Jago en riant nerveusement. Elle vous a fait le coup. Vous êtes tombé dans le panneau.

— Arrête Jago, s’il te plaît, se fâche son oncle.

Père Emmanuel expose ses arguments.

— Elle peut nous apporter son aide. Je n’ai pas l’expérience des enfants. Je pourrais me montrer maladroit. Et c’est ainsi, ou bien je n’accepte pas.

Le cardinal fait le tour de son bureau puis interroge du regard son secrétaire.

— Je crois que nous n’avons pas le choix, constate Vittorio.

— Bien, c’est entendu, conclut Son Éminence, Vittorio va vous réserver votre vol et votre hôtel pour demain. Le sujet est une adolescente de dix-sept ans qui habite Paris. Voici son dossier. Ses parents sont de confession catholique et ils acceptent de nous la confier. Avant son accident, c’était une enfant exemplaire. Elle a beaucoup changé. Ses proches sont démunis face à son attitude agressive. Cela ne sera pas de tout repos, mais nous devons agir très vite, car elle est en danger.

— Quelle a été la nature de son accident ? demande Père Emmanuel.

— Un chauffard l’a percutée alors qu’elle faisait du vélo. Comme vous, Mon Père, cette enfant est morte durant son trajet en ambulance. Puis elle est revenue à la vie, par miracle, juste devant les portes de l’hôpital. Vous allez voyager sous votre véritable nom, Henri Vernier. Vous ne serez plus Père Emmanuel pour des raisons de sécurité. Je m’occupe de prévenir ma sœur. Vous vous retrouverez demain à l’aéroport, conclut le cardinal.

— Voici un téléphone portable avec tous les contacts nécessaires, si vous avez un problème, lui apprend Vittorio.

— Nous sommes associés à présent, ironise Jago en regardant avec affront Père Emmanuel. Ma mère n’est pas cool, n’est-ce pas ? Et là, ce n’est rien, je vous assure.

Jago salue l’assistance et sort de la pièce.

— Je vous raccompagne à votre hôtel, Mon Père, lui propose le secrétaire.

— Oui, je vous remercie, Vittorio.

— Soyez prudent. Surveillez mon neveu, car il est fougueux comme son père. Je ressens une grande douleur à les penser loin de moi. Que Dieu vous protège, professe Son Éminence.

— Nous aimerions le savoir à nos côtés, répond Père Emmanuel.

Dans le couloir, Vittorio lui tend le dossier.

— Voici tous les détails que vous devez connaître sur l’enfant. Vous y trouverez son adresse, le parcours de sa vie, ses penchants culinaires, enfin tout ce que ses parents nous ont révélé à son sujet. Elle ne devrait plus avoir de secrets pour vous.

Père Emmanuel regarde la première page.

— Elle se nomme Lilith. Ils doivent regretter de lui avoir donné ce prénom.

— Oui, Mon Père. Sa mère s’en veut horriblement. Elle pense que son choix a fait le malheur de sa fille. Ils habitent l’Île de la Cité près de Notre-Dame. La représentation charmeuse de ce démon maléfique sur le parvis de la cathédrale a dû les inspirer.

Le retour à l’hôtel se passe dans le silence. Le portier vient ouvrir la voiture.

— À demain, Mon Père. Je vous communique au plus tôt l’heure de votre vol pour Paris. Profitez du temps qu’il vous reste pour étudier le dossier.

— Merci, à demain.

3

Le lendemain, un taxi dépose Henri Vernier à l’aéroport. Sa valise à la main, il se dirige vers le comptoir d’embarquement où il doit attendre Jago et sa mère. Il ne peut s’empêcher de regarder autour de lui, craignant un danger. Il voit s’approcher Vittorio suivi par le père Marco qui s’empresse de venir lui parler.

— Nous sommes désolés, nous avons pris du retard. La circulation dans les rues de Rome est compliquée à cette heure de la journée. Prêt pour ce voyage ?

— Je viens tout juste d’arriver, répond Henri. Comment vous sentez-vous, Mon Père ?

— Bien, je t’assure. Il en faut plus pour abattre un vieux prêtre comme moi.

Son parfum, comme la veille, la précède. Henri se retourne. Elle a opté pour une tenue décontractée, une veste saharienne sur un pantalon de lin beige. Derrière elle se tient son fils qui affiche un air sombre. Le garçon porte un jean usé et un blouson kaki défraîchi.

Mon Dieu, quel contraste avec sa mère, songe Henri.

— Alors, on y va, grogne Jago.

— Sois plus aimable, lui répond Elvira. Nous devons nous enregistrer. Vittorio, dites à vos hommes que nous partons. Il est inutile de sécuriser plus longtemps les lieux, commande-t-elle.

— C’est entendu, madame. Un taxi viendra vous chercher à votre arrivée. Vos chambres d’hôtel sont réservées. Bon voyage ! Ah… J’oubliais, il pleut sur Paris.

L’avion atterrit sous une pluie battante. Une demi-heure plus tard, ils patientent tous les trois devant le tapis à bagages. Jago a dormi tout au long du trajet, tandis qu’Henri et Elvira ont étudié le dossier de Lilith.

— Henri, est-ce votre valise là-bas ? demande Jago.

— Non, la mienne est de couleur noire.

— La mienne est rouge, parfaite pour la retrouver rapidement, déclare Jago.

— Peux-tu t’occuper de mon bagage, je vais aux toilettes, lui dit sa mère.

— Aucun problème. De toute façon, on s’amuse à les regarder tourner. Vous n’avez même pas appliqué un autocollant dessus ? ironise-t-il en se tournant vers Henri.

— Non, je n’ai pas mis de vignettes, répond-il agacé. J’y songerai la prochaine fois.

— Voici la mienne, dit Jago.

Ce n’est que lorsqu’Elvira revient des toilettes que la valise noire d’Henri fait son apparition sur le tapis.

— Je viens d’avoir mon frère au téléphone, nous procédons à un changement de programme. Quelqu’un arrive pour nous récupérer. On ne peut pas le manquer. Il m’a décrit le personnage, un héros de Pagnol avec le chic d’un Arsène Lupin.

Ils s’acheminent vers la sortie où ils espèrent reconnaître leur conducteur.

— Je crois que c’est lui là-bas, avertit Jago. Mon oncle a raison, il n’y a pas plus insolite comme individu.

Henri regarde au loin.

— Comment votre fils peut-il distinguer un homme à cette distance ?

— Il possède une très bonne vue, c’est tout ! répond-elle.

L’homme est une caricature. Celui-ci est petit, bedonnant et porte une fleur à la boutonnière comme au siècle dernier. Il tient à l’envers une feuille à leurs prénoms.

— Bonjour, vous n’avez pas de chance avec le temps, s’exclame-t-il, avec un accent provençal. Votre voyage s’est-il bien passé ?

Sans attendre leurs réponses, il enchaîne la discussion.

— Bon, tant mieux, on va prendre ma voiture au parking. Ne traînons pas !

Puis il chuchote.

— Votre arrivée doit être la plus discrète possible.

— Avec ton look et nos prénoms à la vue de tous, je crois que nous sommes localisés, marmonne Jago entre ses dents.

Henri lui souffle de se taire. Dans l’ascenseur, l’homme se présente.

— Je me nomme Charles de Villefreux. Ma famille entretient des relations privilégiées avec notre sainte Église depuis des décennies. Mais appelez-moi Charlie. Nous y voilà… c’est par ici.

Jago se penche vers l’oreille de sa mère.

— Je parie que c’est la vieille Citroën jaune, on n’est pas arrivé. Pour rester incognito, c’est raté.

— Jeune homme, je suis petit et râblé, mais je ne suis pas sourd, dit-il, indigné. Vous ne devez pas vous fier aux apparences. Elles sont souvent trompeuses.

— Oui, bien sûr, vous avez la même voiture que Batman ! répond en se moquant Jago.

— Presque, mon ami… et la voici.

Derrière la vieille Citroën, les courbes parfaites d’une BMW cabriolet font leur apparition.

Éludant la prochaine allusion de Jago, Charlie poursuit.

— Je ne l’ai pas volée. Elle ne s’accorde pas avec mon physique, mais elle m’appartient.

Elvira hésite à monter à l’intérieur.

— Je vous demande pardon, Charlie, mais, où va-t-on mettre nos bagages ?

— Sur vos genoux, car le coffre est trop petit, ma chère.

À peine eurent-ils le temps de s’installer que Charlie démarre en trombe et manque de percuter un pilier.

— Faites vos prières Vernier, mon oncle nous offre un aller direct au paradis, s’exclame Jago.

La voiture file à toute allure sur l’autoroute. Elvira, plaquée contre sa valise, tente de faire une proposition.

— Si nous roulions un peu moins vite, dit-elle, je ne me sens pas très bien.

— Je suis désolé, mais le cardinal m’a demandé de veiller à ne pas être suivis. On ne doit pas connaître votre destination. Vous allez aimer la France, vous verrez, c’est magnifique ! déclare Charlie.

— Pour l’instant, on file le diable aux trousses, c’est difficile d’apprécier, répond Jago.

— Accrochez-vous bien ! hurle Charlie en braquant le volant pour prendre une bretelle de sortie.

Le paysage défile. Seuls les arrêts aux feux laissent un moment de répit aux passagers. Jago aperçoit la cathédrale Notre-Dame puis se retrouve projeté contre Henri lorsque la voiture s’engage sur un pont.

— Nous arrivons bientôt, s’exclame le conducteur.

Les rues paraissent de plus en plus étroites, mais Charlie continue de rouler à vive allure. Le véhicule finit par stopper après avoir franchi un portail automatique. Les passagers réalisent que leur calvaire prend fin. Ils descendent lentement et contemplent le bâtiment. Une allée pavée mène à une immense porte en bois sculptée d’animaux étranges et inquiétants. La façade datant du Moyen Âge a conservé son authenticité.

— Allons, mes amis, entrons dans ma demeure. Vous devez être épuisés par ce voyage.

— Seulement par la dernière heure, confie en douce Jago.

— Je vous ai préparé une petite collation, installez-vous, les invite Charlie en poussant la porte.

— Cet ouvrage de bois est magnifique, dit Elvira.

— Elle a été sculptée par les bâtisseurs de notre chère cathédrale. Vous devrez visiter Notre-Dame.

La fraîcheur du couloir les accueille. Ils déposent leurs valises puis pénètrent dans une grande pièce. Le feu d’une immense cheminée dégage une douce chaleur.

— Prenez place dans les canapés. Je vous amène de quoi vous restaurer, dit le maître de maison.

Jago s’affale dans un fauteuil tandis qu’Henri retire son manteau en regardant Elvira faire le tour de la salle. Charlie revient avec un plateau. L’odeur du café et des croissants envahit la pièce.

— Prenez tout ce qui vous fait plaisir. Je dois retourner à mes fourneaux. Je vous concocte un plat divin pour ce soir.

— Ne vous dérangez pas pour nous, recommande Henri.

— Vous allez devoir goûter à ma cuisine, mes amis, répond Charlie.

— Aucun problème, dit Elvira pour calmer leur hôte, de toute façon, pour notre sécurité, nous sommes dans l’obligation de ne pas trop nous déplacer.

— Je reviens au plus vite et je vous installe dans vos chambres.

Ils n’ont pas encore avalé leur croissant qu’un cri s’élève d’une pièce en sous-sol. Ils se précipitent vers l’origine du hurlement, très inquiets pour le propriétaire des lieux. Arrivés au bas des escaliers, ils observent la scène derrière l’embrasure de la porte. Charlie est acculé devant les fourneaux avec un plateau en guise de bouclier. Une femme le prend pour cible en lui jetant des légumes et des fruits.

— Dans quel état avez-vous mis ma cuisine ! hurle-t-elle à l’adresse de leur hôte.

— Mais Elsa, vous m’aviez quitté, bredouille Charlie en ramassant un concombre.

— Bien sûr, vous m’aviez insultée !

— Je vous ai juste expliqué que vous n’étiez pas en mesure de leur préparer une bouillabaisse.

— Allez-vous recommencer ? Moi, une Marseillaise pure souche, incapable de cuisiner une bouillabaisse. Vous n’êtes même pas capable de faire cuire un œuf. Sortez d’ici, scélérat ! ou je vous étripe.

Henri fait signe à Elvira et Jago de remonter. Dans le salon, ils reprennent place autour de la table basse.

— Mon Dieu, où sommes-nous ? déclare Elvira.

— Garde ton calme, mère, c’est juste une petite dispute.

— Une violente querelle, s’exclame-t-elle en chuchotant, tu as vu comment elle l’a menacé.

— Taisez-vous, intervient Henri, je crois que Charlie revient. Faisons comme si de rien n’était.

Charlie arrive tout en sueur.

— Mes amis… je suis désolé… je fais face à quelques problèmes domestiques. Je vais vous montrer vos appartements. Je vous en prie, suivez-moi. Nous allons prendre l’escalier. Elvira, confiez-moi votre valise. Je vous installe dans la chambre de mon arrière-grand-mère. C’était une dame remarquable, dit-il, en ouvrant la porte de la pièce.

En découvrant l’endroit, Elvira tombe sous le charme. Les couleurs sont apaisantes et la décoration est superbement réalisée. Elle avance vers un portrait qui représente une femme d’une grande beauté allongée sur un sofa, tenant une couronne de fleurs d’oranger.

— J’étais sûr que cette chambre vous plairait, affirme-t-il en posant la valise. Reposez-vous, le dîner sera servi à 20 heures dans la vaste salle face au salon.

— Henri, je suis tout à vous, dit Charlie. La vôtre demeure au bout du couloir. C’était celle de mon oncle, un religieux tout comme vous. J’ai pensé qu’elle pourrait vous convenir.

— Ne vous inquiétez pas, tout me va, répond Henri.

Ils empruntent un long corridor dont les murs sont couverts de portraits.

— Je vois que vous prêtez attention à toutes ces huiles. Ce sont mes ancêtres, explique Charlie en se redressant avec fierté. Ce sont des personnes qui de tout temps ont protégé notre sainte Église. Rien n’aurait pu les détourner de leur foi. J’ai grandi parmi ces tableaux. Lorsque mon esprit s’égare, ces vieux visages me rappellent à l’ordre. Installez-vous confortablement.

— Jago, à vous, suivez-moi, poursuit Charlie, un peu d’exercice ne vous fait pas peur. Votre oncle m’a dit que vous aimiez prendre de la hauteur. Je ne peux vous proposer que les anciennes chambres des domestiques sous les toits. Mais la vue est inoubliable. Nous n’avons plus de personnel à l’exception de ma cuisinière, alors vous allez devoir porter votre valise. Elsa et moi avons grandi ensemble. Maintenant, elle tient ma maison et s’occupe d’une ribambelle de petits-enfants.

— Elsa… et vous ? demande Jago.

— Oh non, pas du tout, je suis célibataire. Voilà votre chambre.

Jago se précipite vers la fenêtre et l’ouvre en grand. Charlie n’a pas menti. La vue sur les toits de Paris est extraordinaire.

— Je vous laisse, j’ai un rendez-vous de la plus haute importance. Ne vous privez pas, vous pouvez visiter toutes les pièces de la maison. À ce soir !

Jago pose sa valise sur le lit et sort son appareil photo. Il se sent prêt à découvrir la ville dont son père lui a tant parlé. Henri et sa mère occupant leurs chambres, il décide de s’éclipser sans attendre d’autorisation. Il descend doucement les escaliers et prie pour que la porte d’entrée ne grince pas. Une fois dans la cour, il referme avec précaution la grille derrière lui. Il marche d’un pas rapide, puis flâne au hasard des petites ruelles de l’île de la Cité. Soudain, la cathédrale apparaît devant lui, majestueuse, avec ses deux tours et son imposant portail. Une horde de touristes a envahi le parvis et attend pour pénétrer dans le sanctuaire. Il se dit que pour une première journée, il va se contenter de réaliser quelques photos de l’extérieur. En bordure du bâtiment se trouve un jardin aux arbres centenaires. Il s’arrête pour immortaliser la fontaine. Il règne dans cet endroit une atmosphère particulière. Le chant des oiseaux se mêle aux conversations des passants. En visant dans son appareil, Jago aperçoit une jeune fille assise de façon non conventionnelle sur un banc. Son attitude l’intrigue. Tel un félin qui guette sa proie, il se rapproche, espérant capter cette image. Elle est très belle avec ses longs cheveux noirs coiffés dans un chignon volontairement mal fait. Elle porte un jean moulant avec un chemisier noué sur son ventre. Des talons aiguilles donnent à sa tenue un côté suranné. Elle écoute de la musique et ne se rend pas compte qu’une personne la prend en photo.

— Bonjour ! lui dit Jago furieux contre lui-même de ne pouvoir cacher son accent italien.

Elle lève son visage en retirant ses écouteurs. À cet instant, Jago sait que sa vie n’aurait plus aucun sens si elle disparaissait.

— Tu veux mon portrait… dégage, hurle-t-elle.

— Bonjour, je me nomme Jago, et toi ?

— Elle s’appelle, tire-toi de là ! lui ordonne une ombre qui s’étend au-dessus de Jago.

En se retournant, Jago découvre un garçon immense doté d’une figure de brute se tenant prêt à en découdre.

— Je vais lui faire passer l’envie de t’embêter, dit la brute.

— Laisse-le, Albert, tu me fatigues, supplie la jeune fille.

Jago repère deux policiers qui se dirigent vers eux.

— Messieurs, vous avez un problème ? demandent-ils.

— Nous discutons, répond Jago, pour éviter d’aggraver la situation.

— Entendu… mademoiselle, pouvez-vous vous asseoir correctement sur ce banc ? ordonne l’un des deux hommes.

En soupirant, elle se glisse sur l’assise. Les policiers satisfaits continuent leur ronde.

— Tu vis où ? dit-elle, je te raccompagne.

— Lilith, tu ne pars pas avec ce mec. C’est un étranger, hurle Albert.

Ce prénom, c’est celui de la fille du dossier, songe Jago.

— Lâche-moi, Al, je ne crains rien… bon, on y va.

— En fait, je viens d’arriver. Je suis sorti et je me suis perdu, avoue Jago.

— Tu ne sais pas où tu habites ? s’étonne-t-elle en soupirant.

— C’est une maison avec un grand portail noir.

— Ça va m’aider ! s’exclame-t-elle.

— Et une porte en bois sculpté d’animaux étranges.

— Tu vis chez Charlie !

— Tu connais Charlie !

— Qui ne le connaît pas ? C’est le roi de la pétanque, maître de la place Dauphine. Il fait croire aux gens qu’il est du Midi pour faire plus authentique, mais c’est un vrai Parisien. Il boit du pastis et raconte des histoires à dormir debout. Enfin, il est cool et sa famille était pleine aux as… tu viens ou tu comptes dormir là ?

Lilith l’entraîne le long des quais.

— Tu arrives d’où ?

— De Rome.

— Tu parles bien français pour un Romain.

— Mon père était français… il est mort.

— Désolée… tu es venu seul ?

— Non avec ma mère et… un ami. Tu crains la police, demande Jago.

— Je ne supporte pas que l’on me commande, déclame-t-elle en se précipitant vers une poubelle.

Elle s’en empare et la jette violemment sur la chaussée. Puis elle en saisit une autre et fait de même. Une voiture pile juste à temps et klaxonne. Bientôt, un bouchon se forme et les conducteurs sortent de leurs véhicules en criant. Des policiers se hâtent pour intervenir et montrent Lilith qui leur fait un doigt d’honneur et agrippe la veste de Jago.

— Bouge, s’écrie-t-elle, dépêche-toi.

Il la suit en courant à travers les rues. Soudain, il reconnaît le portail. Lilith le pousse à l’intérieur de la cour.

— Mademoiselle Chapelin, ordonnent les poursuivants en arrivant à la portée de Lilith, nous vous emmenons au poste. Vos parents vont être à nouveau ravis de venir vous chercher. Qui est la personne qui vous accompagne ?

— C’est qu’un sale touriste qui pollue notre île.

— En attendant, c’est vous qui la polluez notre ville. Allez, avancez !

Jago regarde Lilith s’éloigner, mais celle-ci ne se retourne pas.

En rentrant, il constate que la porte de bois est fermée. Il frappe plusieurs fois.

À son grand regret, c’est Elvira qui vient ouvrir.

— Où étais-tu ? dit-elle en colère, je me suis fait un sang d’encre.

— Mère, je n’ai pas envie d’en discuter.

— Ce n’est pas dramatique, dit Henri en s’approchant, l’essentiel c’est qu’il soit revenu.

— Non, c’est grave, répond-elle en poursuivant son fils dans les escaliers.

Alerté par le bruit, Charlie sort de sa chambre. Il voit passer Jago pourchassé par sa mère qui continue à monter les marches en le questionnant. Henri les suit en appelant sans succès Elvira à se calmer.

— Henri, pouvez-vous me dire ce qu’il se trame ? demande Charlie.

Après avoir explicité la situation à leur hôte, Henri décide d’abandonner Charlie aux conflits familiaux de ses invités.

Charlie retrouve Elvira qui frappe à la porte de la chambre de son fils.

— Jago, laisse-moi entrer, tu me dois une explication !

— Non, je ne te dois rien du tout, je suis sorti prendre l’air.

— Tu aurais pu faire une mauvaise rencontre ! Ouvre tout de suite.

— Maman, pour l’amour du ciel, trouve-toi autre chose à faire que de me surveiller !

Charlie et Elvira entendent un bruit de pas, puis le son d’une clé qui pivote dans la serrure.

Elvira tourne la poignée de la porte. Ils découvrent une chambre vide avec la fenêtre grande ouverte.

— Mon Dieu, hurle Charlie, il a sauté !

Sur le sol, il traîne une superbe plume. Charlie la ramasse et murmure.

— Elvira… Ce n’est pas un…

— Oui, Charlie, Jago en est un, vous comprenez mon inquiétude maintenant.

— J’entends, approuve-t-il, le regard perdu. Pourquoi votre frère ne m’a rien dit ? Nous les protégeons depuis des siècles. Je suis le dernier de la lignée… le dernier… la prophétie.

Charlie s’assoit sur le lit, la plume à la main, sous le choc. Elvira décide de le laisser reprendre seul ses esprits. Elle rejoint Henri au salon pour se faire pardonner de nouveau son comportement.

— Jago va bien ? demande Henri en hésitant.

— Oui, je suis confuse, pardonnez-moi, je m’angoisse toujours pour lui. Je crois que j’ai fait peur à mon hôte. Charlie doit posséder une mauvaise image de moi maintenant.

— Ne vous inquiétez pas Elvira, où se trouve Jago ?

— Il s’entraîne à la varappe.

— Mais il va se tuer, il y a plusieurs étages !

— En aucun cas, il est très doué, vous savez.

— Je ne vous comprends pas. Vous lui faites une scène pour être sorti deux heures et vous le laissez arpenter les toits sans lever le petit doigt. Je crois que je vais prendre un remontant. Vous en voulez un ?

— Non, merci. Vous vous mettez à boire ?

— Non, je me remets à boire. Je suis perdu depuis quelque temps. Cela va me détendre.

— Servez-moi un double whisky, Henri, déclare Charlie en rentrant dans le salon.

— Peut-on m’expliquer la situation ? dit Henri en versant le liquide ambré dans un verre.

Elvira et Charlie gardent le silence.

— Bien, puisque personne n’envisage de me parler, je monte me coucher.

— Vous ne voulez pas manger, Henri ? demande Charlie.

— Je n’ai pas très faim. Bonne nuit à vous deux.

Henri remonte dans sa chambre. Les effets de l’alcool se font déjà sentir. Il n’a pas éprouvé ce malaise intérieur depuis très longtemps. Son village et son église lui manquent. Pourquoi a-t-il donc accepté cette mission ? Les révélations de Son Éminence ont remis en question son existence. Est-il Henri ou bien père Emmanuel ? Boire n’est pas une solution, il le sait. Il ne doit pas retomber dans ce piège.

En haut de l’escalier, une porte attire son attention. Après tout, songe-t-il, Charlie nous a donné la permission de visiter toutes les pièces de la maison. Il tourne la poignée, mais celle-ci lui résiste. C’est étrange, se dit-il. Charlie nous cacherait-il quelque chose ? Vacillant, il va récupérer un trombone dans le dossier de l’élue. Henri retrouve très vite les bons gestes pour déverrouiller une serrure. Il pénètre dans une pièce envahie par une tonne d’objets poussiéreux. Au milieu trône un meuble à crédence de style gothique orné d’animaux étranges qui rappellent ceux de l’entrée de la maison. Sur une des portes basses du mobilier se trouve un blason composé d’un aigle aux ailes étendues abritant deux tours. Sous celles-ci est écrit un texte en latin « protéger pour vaincre ». Un livre ancien attire également son attention. Il le prend et essuie la couverture de bois aux fermoirs en cuivre. Des particules de poussière s’envolent. C’est un magnifique ouvrage, aux pages dotées d’enluminures aux couleurs vives et décorées de créatures mi-humaines, mi-bêtes aux prises avec des hommes en armure. Entendant des pas dans l’escalier, il remet l’ouvrage à sa place puis sort prudemment de la pièce pour ne pas être découvert. De retour dans sa chambre, il réalise que son attitude n’est pas digne. Je n’aurais jamais dû boire. Que va imaginer mon hôte ? Il va me blâmer, songe-t-il en s’allongeant sur son lit. Un flot d’idées l’empêche de trouver le sommeil. Il ne cesse de repenser à ses énigmatiques compagnons de voyage.

Dans la salle à manger.