Foi de mécréant - Pierre Campo - E-Book

Foi de mécréant E-Book

Pierre Campo

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Beschreibung

Et si Sam Elyott avait été condamné à mort pour un crime qu'il n'avait pas commis ?

Quelques jours avant son exécution, Sam Elyott se confie au pasteur Bishop : « J’ai pas tué David O’Connor. » D’abord incrédule, le révérend lui prête une oreille attentive dès lors qu’il apprend que la dépouille mortelle de la victime a disparu dans d’étranges circonstances. Le fameux David serait-il toujours vivant ? C’est que la victime est du genre à défier la faucheuse ; enfant, il avait fait sauter le couvercle de son cercueil alors qu’on le tenait pour mort. N’aurait-il pas recommencé dans le seul but d’assouvir une vengeance recuite ? Le verdict sera sans appel…
Le roman est écrit comme un polar : l’intrigue s’installe au premier chapitre et ne se dénouera qu’à la dernière ligne. Foi de mécréant, la confrontation entre le pasteur et le condamné fera vaciller le plus dévot d’entre vous.

Découvrez un thriller palpitant, et plongez dans une confrontation qui fera vaciller le plus dévot d'entre vous : un pasteur rencontre un condamné.

EXTRAIT

John Bishop devait se rendre à l’établissement pénitentiaire de Green Heaven pour rencontrer le dénommé Samuel Elyott, incarcéré depuis plus de dix ans dans le couloir de la mort.
Un personnage étrange, lui avait-on dit lorsqu’il avait contacté les autorités pénitentiaires du comté pour obtenir une permission de visite. Il ne s’attendait pas à côtoyer le prix Nobel de la paix, ou simplement Monsieur Tout-le-Monde, dans un lieu où la société se débarrasse de ceux qui l’empêchent de tourner rond.
John Bishop aimait se mélanger aux brebis galeuses qui paissaient à ses côtés sur la montagne ; il n’avait de cesse de leur répéter que si, à première vue, la descente semblait facile, elle était bien plus dangereuse que l’ascension. Et de rajouter :
— Ne vous risquez jamais, sans berger, sur le versant obscur de la montagne, car, la gravité aidant, on succombe facilement à la tentation du précipice.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Campo est responsable du département de Toxicologie à l’INRS. Son premier roman : Amours Collatérales, publié aux Éditions Normant, a été récompensé par le prix Léopold Stanislas en décembre 2010. La face cachée de Gandhi a été publié en juin 2011 aux Éditions Terriciae et nominé pour le prix Victor Hugo. Il publie son premier thriller Paradis in vitro aux éditions Des Tourments. Foi de Mécréant est son second thriller ; il a choisi de l’éditer chez Ex Aequo.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Ähnliche


Table des matières

Résumé

1. Coup de foudre

2. Tel le Phénix qui renaît de ses cendres

3. La grosse pomme

4. Incorporation et décorporation

5. La lumière du savoir

6. Poudre cristalline

7. De la poudre plein les yeux

8. L’oméga

Résumé

Quelques jours avant son exécution, Sam Elyott se confie au pasteur Bishop : « J’ai pas tué David O’Connor. » D’abord incrédule, le révérend lui prête une oreille attentive dès lors qu’il apprend que la dépouille mortelle de la victime a disparu dans d’étranges circonstances. Le fameux David serait-il toujours vivant ? C’est que la victime est du genre à défier la faucheuse ; enfant, il avait fait sauter le couvercle de son cercueil alors qu’on le tenait pour mort. N’aurait-il pas recommencé dans le seul but d’assouvir une vengeance recuite ? Le verdict sera sans appel…

Le roman est écrit comme un polar : l’intrigue s’installe au premier chapitre et ne se dénouera qu’à la dernière ligne. Foi de mécréant, la confrontation entre le pasteur et le condamné fera vaciller le plus dévot d’entre vous.

Pierre Campo est responsable du département de Toxicologie à l’INRS. Son premier roman : « Amours Collatérales », publié aux Éditions Normant, a été récompensé par le prix Léopold Stanislas en décembre 2010. « La face cachée de Gandhi » a été publié en juin 2011 aux Éditions Terriciae et nominé pour le prix Victor Hugo. Il publie son premier thriller « Paradis in vitro » aux éditions Des Tourments. « Foi de Mécréant » est son second thriller ; il a choisi de l’éditer chez Ex Aequo.

Pierre Campo

Foi de mécréant

Thriller

ISBN : 978-2-35962-9064

Collection Rouge : 2108-6273

Dépôt légal mars  2017

© couverture Ex Aequo

© 2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

1. Coup de foudre

Comme chaque dimanche soir, le pasteur John Bishop jeta un œil à son agenda de moleskine noir avant de s’abîmer, un dossier à la main, dans les profondeurs de son fauteuil club. C’était devenu un rite pour lui et une bonne manière d’appréhender la semaine qu’il aurait à affronter. Laborieux et organisé, il mettait un point d’honneur à prioriser ses missions évangéliques en fonction de leur degré de difficulté. Chacune d’entre elles était un défi pour lui et il mettait un point d’honneur à toutes les relever, sans exception. À vrai dire, il le faisait autant pour lui que pour les âmes en perdition : son sacerdoce était le seul moyen qu’il avait, il le reconnaissait humblement, de traîner sa foi, avec un léger doute dans son sillage. Pour cette raison, John Bishop évitait de se retourner sur son passé dont il n’était pas toujours très fier, il préférait tracer sa route, bille en tête, en déjouant les pièges que l’Éternel dressait sur sa route. Oui, le Seigneur n’était pas tendre avec le pasteur Bishop, Il soufflait sur sa foi depuis qu’il était entré en religion et, ces dernières années, Il semblait avoir pris du plaisir à ce petit jeu.

— Dieu a l’esprit taquin et le besoin incessant de jauger notre amour à son endroit, répétait-il à ses ouailles quand ils l’interrogeaient sur le mystère de la foi.

Il le savait : la terre sur laquelle il œuvrait était infestée de mauvaises herbes, aussi, après chaque pluie grasse, se devait-il de courber l’échine pour les arracher. Jusqu’à présent, il l’avait fait avec bonheur, mais il sentait ses forces s’étioler avec l’âge.

Il lut à haute voix un nom sur la page du lundi 12 février 2001 : « Samuel Elyott ». Les journaux télévisés avaient retracé son parcours récemment ; c’était à l’occasion d’un débat musclé entre partisans et détracteurs de la peine capitale. Ah oui ! Il se souvenait de l’affaire à présent. Bien qu’il fût noir de peau, le personnage était haut en couleur. C’était un dealer qui niait toute responsabilité dans la mort de son compagnon de cellule. Il avait été convaincant, se souvint-il.

Il regarda Éden droit dans les yeux et lui lança à la cantonade :

— La semaine prochaine, mon chéri, ça ne va pas être de tout repos.

John Bishop devait se rendre à l’établissement pénitentiaire de Green Heaven pour rencontrer le dénommé Samuel Elyott, incarcéré depuis plus de dix ans dans le couloir de la mort.

Un personnage étrange, lui avait-on dit lorsqu’il avait contacté les autorités pénitentiaires du comté pour obtenir une permission de visite. Il ne s’attendait pas à côtoyer le prix Nobel de la paix, ou simplement Monsieur Tout-le-Monde, dans un lieu où la société se débarrasse de ceux qui l’empêchent de tourner rond.

John Bishop aimait se mélanger aux brebis galeuses qui paissaient à ses côtés sur la montagne ; il n’avait de cesse de leur répéter que si, à première vue, la descente semblait facile, elle était bien plus dangereuse que l’ascension. Et de rajouter :

— Ne vous risquez jamais, sans berger, sur le versant obscur de la montagne, car, la gravité aidant, on succombe facilement à la tentation du précipice.

Parfois, il leur concédait quelques circonstances atténuantes, il n’était pas rare non plus qu’il ressente un peu d’empathie à leur égard. Il ne les excusait pas pour autant, ça non, la douleur des victimes et celle de leurs proches étaient là pour contenir ses débordements émotionnels, mais…

L’an dernier, il était parvenu à convertir l’une d’entre elles avant qu’elle ne fût sacrifiée, tout de blanc vêtue, sur l’autel de la justice. Et le baptême fut célébré sans trop de difficulté. Depuis lors, il cherchait à rencontrer tous les condamnés de Green Heaven dans l’espoir assumé de sauver leur âme. Il n’y parvenait pas à chaque fois, mais une chose était sûre : sa foi en ressortait toujours grandie, plus forte.

— Nous avons beaucoup à apprendre de ces gens-là, dit-il à l’adresse d’Éden qui l’ignora.

Le pasteur n’avait espéré aucune réaction de celui avec qui il partageait sa vie depuis bientôt treize ans, mais il continua à l’interpeller :

— Tu sais, Éden, il n’y a aucune raison pour que je ne ressorte pas grandi de cette rencontre avec ce Samuel Elyott, mais, cette fois, je ne sais pas pourquoi, j’ai un drôle de sentiment. J’ai rencontré des dizaines d’hommes de sa trempe, mais une petite voix en moi me dit que ce type n’est pas comme les autres, qu’il sort du lot. J’espère que je serais à la hauteur, que je ne faillirais pas à ma mission.

Éden resta de marbre. Il en était presque discourtois.

— Tu as sans doute raison. Inutile de se faire du mouron avant l’heure. Demain est un autre jour. Nous verrons bien !

Dimanche, 11 février 2001, 21 h 30.

Déjà une certaine torpeur s’installait dans le salon où John et Éden vaquaient à leurs occupations. En se rapprochant d’Éden, le pasteur ne put cacher une grimace de douleur. Il payait la longue promenade bucolique de l’après-midi, cette balade à travers champs et forêts qu’il s’octroyait, chaque dimanche, quelle que fût la saison. Si John aimait la communion avec la nature et les dialogues avec le Seigneur, il adorait également éprouver ses performances, jauger sa forme physique. Le corps et l’esprit vont de pair, disait-il sans cesse à Éden.

Il marchait toujours seul. De toute façon, Éden était d’une nature casanière ; il était très rare qu’il franchisse le portail du pavillon. C’était d’ailleurs une source de conflit entre eux. Mais force était de constater, qu’à cette heure, Éden avait toujours une démarche féline, tandis que lui marchait avec une lenteur affligeante, comme un vieux. Ses genoux étaient enflés et une douleur lancinante irradiait toute sa jambe gauche.

— C’est moche de vieillir, lança-t-il à Éden avant de s’affaler enfin dans son fauteuil club.

Éden s’était approché en catimini, il sauta sur ses cuisses et chercha un instant une bonne position avant de se lover en boule. Au bout de quelques secondes, le chat se mit à ronronner et la douleur du pasteur se fit plus sourde.

— À la bonne heure ! se réjouit John.

Il tendit le bras et attrapa la bouteille de bourbon qui se trouvait sur le bar, non loin du fauteuil. À ce propos, c’était un cadeau offert par le dernier des condamnés qu’il avait rencontré à Green Heaven. Un brave homme, ce type, bien qu’il ait tué sa femme et son amant. Pour sa défense, il les avait surpris en flagrant délit d’adultère.

« J’ai pété les plombs », avait-il dit en se livrant à la police.

Il avait juré que jamais plus il ne quitterait son travail avec deux heures d’avance. Il tint sa promesse, car il partit avec beaucoup de dignité, se souvint John qui avait assisté à l’exécution. Le malheureux était noir, décidément il y a des fondements en justice, et il avait eu la mauvaise idée d’épouser la sœur du gouverneur de son état. C’était beaucoup pour un seul homme. Quoi qu’il en soit, pendant la semaine qui avait précédé son départ, ils avaient sympathisé. Ils avaient découvert, entre autres, qu’ils partageaient la même passion pour le whisky. Ça rapproche les gens, ce genre de confidence. John n’a jamais pu comprendre par quel subterfuge le condamné s’était procuré la bouteille d’alcool, mais le fait était incontestable : il avait pu la sortir au vu et au su des gardiens, sans en être inquiété le moins du monde. À croire que les matons étaient de connivence.

John Bishop se servit une rasade du breuvage magique et sa douleur disparut complètement. Ce n’est qu’à ce moment qu’il chaussa ses lunettes et se saisit du dossier « Samuel Elyott », le protagoniste éphémère de la semaine à venir. Il commença à le lire avec concentration. La partie serait serrée.

À 22 h 00, l’horloge le réveilla, le dossier lui était tombé des mains, préservant Éden de l’inconfort de la lumière provenant du plafonnier. Le félin dormait profondément. Il ronronnait délicieusement. John Bishop s’apprêtait à replonger dans un sommeil réparateur quand, soudain, l’animal bondit en lui plantant ses griffes dans la cuisse gauche. La douleur fut si vive que le pasteur se leva sans même ressentir de douleur aux genoux.

— Tu m’as fait un mal de chien, se moqua-t-il. Mais qu’est-ce qui t’a pris ?

Éden était campé devant la porte d’entrée et grattait le paillasson comme il le faisait chaque fois qu’un visiteur s’apprêtait à entrer dans son territoire. Il miaulait avec force. On eût dit qu’il appelait son maître.

— Un vrai chien de garde, ce chat. Veux-tu revenir, salle bête ! Il n’y a personne dehors. Je veux bien admettre que j’étais un peu endormi, mais si quelqu’un avait sonné j’aurais entendu le carillon. Quand même ! En dépit de mon âge avancé, je ne suis pas totalement sourd. Reviens, tu 

Éden s’obstinait à gratter le paillasson. Il s’en donnait à cœur joie si bien que de minuscules morceaux de paille volaient de toute part. John Bishop en serait pour un coup de balai. Devant l’obstination de la bête, il céda. Il se dirigea vers la porte et l’ouvrit brusquement, bien décidé à lui faire payer les fruits de son entêtement. Il n’y avait personne de l’autre côté. Au moment du constat, une violente bourrasque de vent s’engouffra dans le couloir chassant Éden dans le salon.

— Courage, fuyons ! s’amusa le pasteur.

Le poil hérissé, Éden orientait ses oreilles par saccades. Le félin était en alerte, il cherchait à détecter la provenance d’un bruit que, de toute évidence, il était le seul à entendre. Visiblement inquiet, Éden tourna un moment dans le salon avant de se réfugier au sommet du buffet. Il guettait un ennemi invisible pour le commun des mortels. Toutes narines dehors, il flairait d’intrigantes odeurs flottant sous le plafond.

Green Heaven, établissement pénitentiaire

de l’État du Massachusetts, 12 février 2001.

— Voyons mon garçon, faites-moi plaisir, relevez-vous… À la bonne heure ! Mon Dieu, je me sens ridiculement petit à côté de vous. Ça ne fait rien, je préfère encore lever la tête plutôt que de vous voir à genoux. D’ailleurs, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, moi, j’aimerais m’asseoir un peu, là, au bord du lit. Je peux ? Merci. Vous savez, à mon âge, les journées sont longues et les genoux douloureux. Voilà, c’est bien mieux comme ça. Maintenant, on va pouvoir parler d’égal à égal. Comment allez-vous ?

Surpris par l’humilité du pasteur, Samuel Elyott s’était redressé sans prononcer une parole, le visage fermé, les yeux rivés sur le sol. D’ordinaire, il aurait osé une réplique enlevée, du style « En ce qui me concerne, je trouve les journées un peu trop courtes », mais il s’était tu, bien trop intimidé par le charisme du pasteur. L’embarras dans lequel la situation l’avait plongé lui avait asséché la gorge, comme jadis, quand les premiers symptômes de sevrage étaient apparus. Il but une bonne rasade d’eau en omettant d’en offrir au pasteur. Par chance, il n’avait ni contractures musculaires ni sensations de vertige. Il se sentait plutôt bien ce jour-là.

— Faites donc comme moi, Samuel. Vous permettez que je vous appelle Samuel ? Très bien, ce sera plus sympa. Mon nom à moi est John, John Bishop{1}. Un nom prédestiné à la vocation de pasteur, n’est-ce pas ? Vous me donnez des complexes à rester debout. Je vous en prie : asseyez-vous, Samuel. Après tout, vous êtes chez vous ici, non ?

Samuel réprima un sourire en mordant sa lèvre inférieure. Il se mordit la lèvre si fort qu’une goutte de sang perla. Il aimait l’humour du pasteur. Un peu de dérision lui faisait le plus grand bien.

— Le lit est confortable. On doit bien y dormir.

En réalisant l’idiotie de sa dernière remarque, le pasteur bégaya avant de trébucher sur la suivante :

— C’é… c’é… c’était le sien, n’est-ce pas ?

Il n’avait pas achevé sa question que le visage de Samuel Elyott s’enflamma. Il baissa le regard pour mieux cacher son embarras, en vain. Devant l’insistance du pasteur, il prit un air contrit et secoua la tête.

— Apparemment, c’était le sien, conclut le pasteur, un peu ennuyé par la maladresse de sa question. Eh bien, quoi qu’il en soit, on ne peut pas dire de vous que vous soyez très bavard. Il est vrai aussi que vous êtes seul depuis un bon bout de temps. Vous avez sans doute perdu l’habitude. Je vais vous demander un petit effort sinon notre entretien va vite tourner au pensum. Allez, faites-vous violence, Samuel, et parlez-moi un peu de David O’Connor. Vous deviez bien le connaître, j’imagine ?

Samuel Elyott prit une profonde inspiration, puis se lança, menton baissé :

— La première fois que je l’ai rencontré, j’ai tout de suite eu des doutes sur sa santé mentale. Faut dire qu’il avait une putain de mine patibulaire. Excusez mon langage, mon révérend, mais je vous assure que le gaillard était zarrebi.

Le pasteur se fendit d’une moue condescendante puis l’invita à continuer son récit.

— C’est vrai, je sais pas pourquoi, mais, lui, on l’avait autorisé à garder les cheveux longs et à porter une barbe hirsute. J’en ai vu des gars zarrebis dans ma carrière, mais David O’Connor, c’était le pompon. Quand j’dis zarrebi, j’vous parle pas de sa dégaine. Ça, moi, j’m’en fous un peu, moi, de la dégaine des gens, tant qu’ils sont pas agressifs. J’suis plutôt du genre tolérant. Tention, ne croyez pas que j’me laisse impressionner par un costaud du type Cro-Magnon, comme O’Connor. Non ! Mais tant qu’à partager une pièce avec quelqu’un, autant que le courant passe, pas vrai ? Faut dire qu’on supporte l’humeur de son coloc vingt-quatre heures sur vingt-quatre à Green Heaven. Pas toujours facile à gérer, je vous assure.

Le pasteur opina de la tête, mais se garda bien de l’interrompre. Samuel Elyott était parvenu à trouver un ton délié et naturel qui faisait de leur bavardage une conversation banale entre deux amis du même âge. Alors, il se réjouit de l’entendre se libérer.

— Pour revenir à David O’Connor, j’dirais que l’individu était pas vraiment dangereux, à condition de pas fouiller dans sa vie privée. Ça, il aimait pas. Ça lui donnait la rage, putain ! Il fallait le laisser parler à son rythme, quand il en avait envie. Après tout, on a tous notre jardin secret.

— Tous, confirma le pasteur.

— En revanche, comme je l’ai dit, il était… zarrebi. Oui, zarrebi est le bon mot. Et j’ajouterais volontiers un tantinet ténébreux. Ce qui m’intriguait le plus chez lui, c’était son regard, ou plutôt, son absence de regard. Il avait dans les yeux un je-ne-sais-quoi qui le rendait mystérieux. Parfois inquiétant. C’est tellement vrai qu’aujourd’hui, à part ses épais sourcils gris, j’me souviens même plus de la couleur de ses yeux. Tention, j’vous dis pas qu’il était idiot. Ça non ! Même si parfois, il avait pas la lumière à tous les étages, plaisanta-t-il. Son allure de Jésus mal léché, excusez la comparaison mon révérend – le pasteur le rassura d’un petit mouvement de tête entendu –, l’absence de petite lumière spirituelle, vous savez celle qui diffuse par les fenêtres des yeux, par les pupilles, se rattrapa-t-il, eh bien, chez lui, elle était éteinte la plupart du temps. De toute évidence, il devait pas payer ses factures d’électricité. Mais vous savez, c’est pas pour cette raison qu’il a atterri à Green Heaven. La raison exacte, j’l’ai apprise plus tard. Il a agressé une keuf en plein milieu d’un commissariat de Boston. Une black en plus. Tu parles, après ça, ils l’ont envoyé directement à Green Heaven.

— Je me suis laissé dire que vous lui vendiez de la drogue. À lui et à d’autres détenus, c’est vrai ? demanda le pasteur sans état d’âme.

— Au début, avec sa dégaine et ses trips de junky, je pensais qu’il en goûtait, comme tout le monde. Ici, le trafic est facile et c’est le meilleur moyen de s’échapper de sa cellule sans s’attirer la haine des matons. Que vous en preniez ou que vous en vendiez, tout le monde s’en fout à Green Heaven, y a juste une petite contrepartie à payer au chef, histoire d’être réglo. Mais pour vous dire la vérité, j’ui en ai jamais vendu et je l’ai jamais surpris en flagrant délit de consommation. Non, jamais ! Je me souviens qu’un jour, il était à l’infirmerie pour soigner un mal de crâne dont il avait le secret, j’ai fouillé partout dans ses affaires, sous son matelas, à l’intérieur de son placard, j’ai même soulevé le réservoir de la chasse d’eau. Oui, celui au-dessus des chiottes, indiqua-t-il en le pointant du doigt. J’ai rien trouvé, pas le moindre sachet. Quand il est revenu, j’ui ai proposé un peu de poudre, ça a des vertus apaisantes, vous savez, c’est bon contre le mal de crâne. C’était de la Colombienne, de la cristalline, de la pure, comme on en fait plus. J’voulais même pas qu’y paye. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, il a refusé mon offre avec une grimace qui en disait long sur son état d’esprit rapport à la blanche. Non, sur ce point, j’ai aucun doute là-dessus : il prenait pas de drogue. Et puis, il m’a bien fait comprendre qu’à l’avenir, il serait préférable pour moi que je m’abstienne de lui faire ce genre de propositions, et plus fort encore, il m’a fait promettre de plus jamais fouiller dans ses affaires pendant son absence. Je sais pas comment, mais il avait deviné, le bougre. Il m’avait fusillé du regard en le disant… J’en ai conclu que, soit David O’Connor était un acteur hors pair, soit son secret était pas enfoui dans la poudre. N’empêche qu’il était souvent dans les vapes, le con. Compte tenu de la misère de notre quotidien, j’dirais qu’il avait toutes les raisons du monde pour se barrer. Mais c’est la façon dont il le faisait qui me déplaisait. Parfois, j’avais à peine le temps de détourner la tête qu’il s’était déjà fait la belle. Oui, il était capable de s’enfuir en un éclair. Et après, inutile d’espérer quoi que ce soit du bonhomme. J’avais beau répéter mes questions, je pouvais même le provoquer, il ne réagissait plus. Pourtant, j’y allais pas de main morte. Ça, j’peux vous le garantir. Pour être franc, j’aimais pas quand le zigoto passait le plus clair de son temps en position fœtale. C’est bien simple, pendant ces trips, on aurait dit qu’il était… mort.

À présent, le pasteur écarquillait les yeux, la bouche légèrement entrouverte. Il n’était pas à son avantage.

— Ouais, de la mort, il en avait la couleur… Vous savez cette couleur terreuse que la peau prend lorsque la vie s’en va, reprit Samuel Elyott. Combien de fois, il m’a fait flipper avec ses demi-morts. Ouais, je peux vous le dire, j’ai eu la trouille plus qu’à mon tour avec cet énergumène. C’est qu’on n’est que deux par cellule à Green Heaven. D’un côté, c’est bien, d’un autre côté, quand il arrive quelque chose à l’un des résidents, l’autre se retrouve seul et accusé la plupart du temps. D’ailleurs je suis bien placé pour le dire. Non, j’en ai bavé avec ce type. Des fois, j’aurais préféré ne jamais l’avoir connu, quitte à me rapprocher de la salle des pas perdus.

— La salle des pas perdus ? s’étonna le pasteur.

— Ouais, vous savez la pièce où y a la chaise à porteurs, plaisanta Samuel. David disait que c’était le moyen de locomotion le plus rapide pour rejoindre l’au-méga.

— C’est-à-dire ? demanda Bishop.

— Il disait toujours l’au-méga à la place de l’Au-delà. C’est qu’il avait l’humour grinçant. J’aimais bien… La première fois qu’il est parti en voyage, sans prévenir, comme ça, à l’improviste, moi, j’ai cru qu’il était mort. Il bougeait plus. Je l’ai d’abord secoué comme un prunier puis j’ai hurlé à travers les barreaux pour qu’on vienne à mon aide, pour qu’on le sauve. Avec le temps, je m’étais habitué à ce fou psychédélique et, ici, plus qu’ailleurs, on sait ce qu’on perd, et on redoute ce qu’on pourrait gagner. Toujours est-il que le temps que le message parvienne jusqu’aux autorités compétentes, que l’information soit analysée, soupesée, jugée digne de confiance, qu’une expédition médicale daigne se déplacer jusqu’à notre cellule, le zombi était à nouveau assis en face de moi, là, exactement à votre place. Le plus drôle, c’est qu’il semblait serein. À chacun de ses réveils, et y en a eu quelques-uns, il avait toujours un éclat particulier dans le regard : ses pupilles étaient éclairées par une lumière qui lui donnait un petit air farceur, presque humain j’dirais. Dommage qu’elles ne restaient pas allumées bien longtemps.

Quand le doc est parti, j’vous dis pas sa réaction. Il m’a reproché mon ingérence dans sa vie privée – ça, il aimait pas ! – et il a terminé en me traitant d’alarmiste. Moi, j’ui ai répondu que j’avais été très inquiet pour sa santé, que j’avais même cru qu’il allait passer l’arme à gauche.

Ça a rien changé à ses états d’âme. Il m’a fusillé du regard en me répétant que, quoi que je voie, quoi que je ressente en sa présence, je devais rester zen et surtout fermer mon clapet, sinon… Sinon, j’sais pas ce qui m’serait arrivé, car il a pas terminé sa phrase.

— Et les autres détenus, qu’est-ce qu’ils pensaient de lui ?

— Pendant la période où David et moi avons partagé les quinze mètres carrés de cette cellule, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en parler avec les autres. Ils pensaient tous qu’il souffrait d’une de ces maladies psychiatriques zarrebies, vous savez une de ces maladies dont le nom barbare cache l’impuissance des docs. Pour ma part, j’dirais que, compte tenu de l’endroit où je l’ai rencontré, et de l’expérience de cohabitation que nous avons partagée, j’dirais qu’il était bel et bien dérangé du ciboulot. D’ailleurs, ses rares confidences ont pas été pour me rassurer sur son état mental.

— Qu’est-ce qu’il vous racontait ?

— Entre deux trips, il me racontait des histoires abracadabrantesques, des histoires à vous couper le souffle. Il était un peu mytho, mais je voyais pas le temps passer quand il délirait. Seulement voilà, des fois, j’avais l’impression qu’il se foutait un peu de ma gueule et j’l’aurais bien envoyé balader, si… Il était impressionnant, vous savez. Oui, je vous l’ai pas encore dit, mais David O’Connor était ce qu’on appelait un beau bébé. Il devait peser pas loin de quatre-vingt-dix kilos. Tout en muscle. De vous à moi, j’sais pas où il allait chercher ses biceps, il pratiquait aucun sport. Pas de pompes, pas de flexions, rien. Ça aussi, c’était plutôt chelou, non ? Bref, il faisait quatre-vingt-dix kilos pour un mètre quatre-vingt-dix. Il devait baisser la tête à chaque fois qu’il entrait dans la cellule. Rajoutez à ça un regard protégé par des sourcils en barbelés et vous comprenez pourquoi, ici, personne l’emmer… l’importunait, se reprit-il. Je vous assure, ce lascar était pas comme tout le monde. C’est drôle, mais, aujourd’hui, alors que vous êtes là, à sa place, en train de me parler, j’ai l’impression de mieux le comprendre. C’est probablement la perspective d’une mort prochaine qui me pousse à reconsidérer ses confidences.

— Ça doit y participer, acquiesça le pasteur.

— Parfois j’me dis : et s’il avait pas menti ?

— Mais que vous avait-il donc raconté ?

Tout a commencé par une nuit étoilée de mai 1965, à Williamsville, une petite bourgade de la banlieue est de Buffalo, pas très loin des rives agitées du lac Érié. Kathy était ce qu’on appelle un joli brin de fille, elle avait des yeux pers et des cheveux blonds scandinaves, légèrement bouclés qui tombaient sur ses épaules. Grande, élancée, tout le monde la croyait d’origine suédoise dans le quartier résidentiel de Island Park. En fait, ses racines étaient islandaises. Elle n’avait donc pas choisi ce quartier par hasard. Chaque jour que Dieu lui accordait, Kathy se dévouait corps et âme à son amour de mari. Elle n’avait jamais regretté – une fois peut-être – cet élan qui l’avait poussée dans les bras de Dick O’Connor. Elle n’avait encore que dix-huit ans. C’était un peu jeune, elle en convenait, mais à ceux qui s’en émouvaient, elle répondait qu’elle croyait dur comme fer au coup de foudre.

Cependant – il y a toujours un cependant ou un mais dans les histoires d’amour – il y avait une ombre au tableau, un voile sur le bonheur des O’Connor : Kathy désirait un enfant et ce dernier se faisait attendre. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer.

Dick avait du tempérament et, qui plus est, il était de constitution robuste. Un beau mâle, pour parler crûment. Cela faisait cinq ans que le couple avait abandonné tout moyen de contraception et, en dépit de leur assiduité à la tâche, ils n’avaient toujours pas concrétisé leur rêve. Découragés, ils avaient fini par consulter d’éminents spécialistes de la procréation médicalement assistée qui, ils le reconnaissaient volontiers, n’avaient pas été d’une grande utilité.

— Un peu de patience, leur disaient-ils, tout fonctionne correctement, un jour viendra. Surtout, maintenez le cap et dé-ten-dez vous.

Kathy aurait bien voulu les voir à leur place.

Fatiguée par ses déconvenues menstruelles, Kathy avait souhaité mettre un terme aux discussions hémorragiques qu’elle avait avec son mari et qui tournaient toujours autour de leur infertilité. Qui était responsable de leur infortune : Dick ou elle-même ? Elle était en droit de se poser la question.

Quoi qu’il en soit, elle avait fait l’amer constat que leurs échecs répétés avaient ébranlé la virilité de son mari. Qui l’eût dit ! Le fait était que, depuis peu, Dick redoutait leurs ébats et se refermait un peu plus à chaque lecture négative d’un test de grossesse. C’était son honneur de mâle reproducteur qu’on malmenait dans ce verre dont le contenu refusait de virer au bleu.

Désireuse de ne pas mettre son couple en péril, Kathy avait décidé de prendre quelques distances avec ce problème. Après tout, ils avaient toute la vie devant eux. Kathy avait fait presque le deuil d’une éventuelle grossesse quand le verre à pied rempli de son urine changea de couleur.

Kathy vacilla. À vingt-huit ans, allait-elle devenir maman ?

Y avait-il enfin un petit qui poussait dans son ventre, là, au plus profond de ses entrailles ?

Elle regarda à nouveau le calice qu’elle avait posé sur le plateau blanc du meuble de la salle de bain avant de laisser exploser sa joie : elle était bien enceinte. Kathy n’était pas dévote, mais ses lectures bibliques et l’enseignement religieux de sa mère avaient laissé quelques traces indélébiles dans son âme. En apprenant que le fruit de son amour pour Dick poussait dans son verger, elle loua Dieu d’avoir exaucé son souhait le plus cher.

Kathy ne put garder le secret bien longtemps. Dès que la couleur du verre s’obstina dans le bleu nuit, elle considéra qu’il était urgent de partager sa joie auprès de ses plus proches amies, puisque, pour l’heure, son mari n’était pas joignable. Elle téléphona d’abord à Abbie Stacey, sa meilleure amie et confidente, puis à Brooke Sander, son professeur de danse ; elle tenait à le prévenir, car il ne faisait aucun doute que, bientôt, elle ne serait plus en mesure d’assister à ses cours. Son ventre, son gros ventre serait vite un handicap pour effectuer des arabesques ou des entrechats. Kathy n’avait pas raccroché le combiné que la nouvelle se répandit dans le quartier d’Island Park comme une traînée de lave incandescente.