Frissons sur Portivy - Simone Ansquer - E-Book

Frissons sur Portivy E-Book

Simone Ansquer

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Beschreibung

"« Je vais mourir et ensuite ce sera son tour. La petite garce passera de vie à trépas le 21 juin, il va la tuer. » Écrits prémonitoires rédigés par Rufin, professeur d’histoire retrouvé mort sur l’île Thinic, face à Portivy. Texte diabolique adressé à Julie, violoniste et croqueuse d’hommes. Le 19 juin, elle appelle à l’aide ses quatre amis d’enfance. Ils le lui doivent bien, ils ont abandonné la seule fille de la bande il y a vingt ans sur la presqu’île de Quiberon et sont impliqués dans l’affaire. Mais Big, Sébastien, Mikhaïl et Camille sont-ils ses amis d’hier ou ses ennemis d’aujourd’hui ?

Dans cette course effrénée contre la montre pour déjouer son meurtre annoncé, à qui Julie pourra-t-elle se fier ?"

À PROPOS DE L'AUTRICE 

"Née à La Rochelle en 1960 où elle a grandi, Simone Ansquer vit aujourd’hui sur la presqu’île de Quiberon et y cultive ses passions pour les sports nautiques, l’histoireet la peinture.

Avec ce quatorzième roman, l’auteure vous invite à méditer : « Et si un assassin annonçait votre mort dans deux jours, que feriez-vous ? »"

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

« Pour que le passé devienne passé, il serait faux de croire qu’il suffit d’attendre que le temps passe. »

REMERCIEMENTS

À tous les marins de ma famille, mon grand-père, mon père, mes oncles, mes cousins et mes neveux.

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

PROLOGUE

Bretagne sud, île Thinic

Paniqué, Quentin lâcha sa canne à pêche et hurla :

— Y a un mec en bas de la falaise ! Hub, viens m’aider, il est peut-être encore vie !

Hubert se retourna, escalada les rochers puis dévala une pente escarpée pour rejoindre Quentin dans la crevasse. Face au corps, l’adolescent se mordilla la lèvre et bafouilla :

— Merde ! Le type m’a l’air salement amoché… Il a quoi dans le creux de la main ?

ILE SNIPER

Trois mois plus tard, samedi

Marché d’Assouan – Égypte

Fascination morbide. Les teintes multicolores des épices l’attiraient, notamment celles rouge sang. Big se tenait à cent mètres de l’étal aux couleurs arc-en-ciel, allongé sur le toit plat d’un petit immeuble. Il avait l’étrange sensation de ne plus faire qu’un avec le monticule pyramidal de safran qu’il pointait dans son viseur. Ivresse des profondeurs, il trompait l’ennui tout en attendant sa cible. Plus d’une heure en position horizontale, l’œil dans ce viseur, sous une chaleur écrasante. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes. En contrebas, deux vendeurs se disputaient pour un coin de trottoir. Cette altercation n’arrangeait pas les affaires de Big et pouvait même compromettre sa mission. Haussement de ton et intervention d’un tiers, la dispute entre les deux marchands prit fin. Il cligna des paupières, soulagé.

Lorsqu’il était tireur d’élite à longue distance dans l’armée française, il agissait toujours en binôme. Depuis qu’il œuvrait en “mercenaire d’exception”, il travaillait seul. La solitude lui convenait. Il ne rendait plus aucun compte à une quelconque hiérarchie, il faisait le job et encaissait de l’argent sans odeur. Il risquait sa peau, mais plus pour la patrie. Il empochait, mais savait au fond de lui qu’il ne faisait pas cela uniquement pour gonfler son compte en banque. Chasseur dans l’âme, Big aimait traquer le gibier. Il visait et flinguait des proies. Des sales types mouraient. Meurtres commandités par d’autres sales types. Et lui, qui était-il ? Un pourri, un monstre, un sniper surdoué ? Probablement les trois.

Soixante-douze minutes qu’il était en planque. Big devait se reconcentrer, car son cerveau frôlait l’ébullition. Le professeur était mort, assassiné en Bretagne, et lui allait tuer un homme ici, à Assouan. Il ne pouvait pas se permettre de laisser son esprit vagabonder. Et pourtant. Dans sa poche, son passeport et son billet d’avion. Ce soir, il voyagerait léger, son matériel suivrait son propre chemin en fond de cale d’un cargo dans un caisson de transport sur mesure. Bientôt, il retrouverait Julie. Deux bonnes décennies qu’il n’avait pas eu une véritable conversation avec elle. Durant toutes ces années, il l’avait croisée quelques fois sur le quai à Portivy, toujours à la mi-août lors de la fête des Pêcheurs. Un salut, un regard. Lui était toujours seul et elle accompagnée d’un homme différent à chaque fois. Mais comment diable avait-elle eu son numéro de portable ? Que signifiait ce message laconique pour lui annoncer l’assassinat du professeur ? Pourquoi lui fixer un rendez-vous en urgence à Portivy ? Et les autres de la bande, Julie les avait-elle conviés ? Dans quarante-huit heures, il en saurait plus… s’il était toujours en vie.

Big n’avait pas peur de mourir. Peut-être craignait-il simplement de vivre ? Il jouait à la roulette russe avec son existence. Un contrat, une balle. Un jour, la chance tournerait à son désavantage et dans le barillet la balle lui serait destinée. Elle se logerait en pleine tempe. Ne pas souffrir, ne plus souffrir.

Big, un surnom qui lui collait à la peau et qui lui allait si bien. Un mètre quatre-vingt-treize pour quatre-vingt-huit kilos. Un corps d’athlète. C’est Julie qui l’avait surnommé Big et cela lui était resté par la suite même si la signification s’avérait bien éloignée d’une quelconque référence à sa corpulence. Lorsqu’ils étaient tous deux adolescents, Julie le gratifiait du doux sobriquet de Big ou encore de « mon petit bigorneau ». Cheveux aussi sombres que la coque du gastéropode, aussi bouclés que la spirale de sa coquille. Big, de son vrai nom Erwan Morlac, excellait jadis dans l’art de la pêche aux bigorneaux. Autrefois, ses yeux de chat furetaient entre les rochers, langue pendante et bave aux lèvres à l’idée de déguster sa pêche. Traque des mollusques puis cuisson dans une grosse casserole en aluminium. Extraction minutieuse de la chair retirée de sa coquille avec une épingle. Alignement des mets sur une tartine de pain beurrée. Goût de caoutchouc iodé qui faisait frétiller ses papilles. Temps d’une jeunesse insouciante. Ses souvenirs l’assaillaient et perturbaient sa concentration. Big passa sa langue sur sa lèvre supérieure pour venir intercepter une goutte de transpiration, la chaleur l’accablait et sa cible n’était toujours pas en vue.

Il fixait les tas d’épices et eut un flash remontant du fond de sa mémoire. Quel âge avait-il ? Dix ans à peine. L’école primaire de Saint-Pierre-Quiberon et ce détestable spectacle de fin d’année durant lequel il interprétait le rôle d’un officier de bouche totalement muet. Le Grand Couvert à Versailles, un titre prétentieux avec un défilé de gosses poudrés et épicés. Rouge piment, comme les semelles des bottines que portait Camille, le grand échassier qui jubilait parce qu’il interprétait le rôle du Roi-Soleil. Jaune safran, le plastron de la robe revêtue par Julie, la belle invitée à la cour du roi. Déjà attirée par la gent masculine, elle excellait dans ce rôle à sa mesure et qui préfigurait ce qu’elle serait plus tard, une courtisane. Teinte poivre vert pour la veste de Mikhaïl, le flagorneur amoureux de la belle. Nuance cumin du justaucorps à brevet enfilé par Sébastien, simple valet de chambre qui exécrait tenir le rôle du laquais. Une bande de canailles ! Julie avait-elle invité les trois autres pour ces retrouvailles si particulières ? Liés comme les cinq doigts de la main durant près de quinze ans, désormais ils s’étaient perdus de vue. Pourtant, enfants, ils s’amusaient de leurs différences et s’étonnaient de leurs complémentarités. Ils avaient formé un merveilleux puzzle coloré avec des pièces qui s’emboîtaient parfaitement. Au centre se tenait Julie avec son sourire ravageur. Et un jour, quatre des cinq gamins de la côte avaient quitté leur presqu’île pour aller vivre ailleurs, seule Julie s’était accrochée à son rocher. Maintenant, elle se rappelait à son bon souvenir. Impossible de refuser de la rencontrer. Il serait au rendez-vous. Un frisson lui parcourut le dos, songeant à l’homicide du professeur. Étrange sensiblerie pour un costaud dépourvu de moralité. Il redressa légèrement le buste.

Soudain, il aperçut les deux gardes du corps puis apparut sa cible, un homme replet engoncé dans une chemise kaki. Dix secondes plus tard, l’homme s’effondrait, atteint par une balle logée entre les deux yeux. Panique au sol et urgence sur le toit. Avant qu’il ne soit repéré, Big devait disparaître. Un assassinat ici, un meurtre sur Saint-Pierre-Quiberon. Qui avait bien pu tuer le professeur ?

IILE NEZ

Dimanche à l’aube – 4e arrondissement, Paris

Se rendre au salon, regarder le glaïeul et s’en retourner au lit, en silence. Se blottir alangui au creux du petit matin dominical et fantasmer sur le savant pliage de velours inodore des pétales rouges. « Chambre de solitude », valise au pied du lit, départ imminent. Mikhaïl s’apprêtait à tourner une page de sa vie. Demain elle rentrerait de voyage et il ne serait pas là pour l’accueillir. Fin d’une déplorable histoire d’amour, de la leur, de celle de Mikhaïl et de Clara.

Sa décision était prise, ce soir, il serait loin. Billet de train en première classe, aller sans retour pour la Bretagne. Le grand air. Inspirer, expirer, humer le souvenir des embruns iodés et s’en satisfaire. Pratiquement vingt ans sans nouvelles de Julie et elle venait de lui laisser un surprenant message « Nous t’attendons, ils seront tous là. Nous avons besoin de toi, ici. Le professeur est mort. » Répondre favorablement et s’abstenir de demander des explications. Prendre ce message comme un signe du destin et cogiter. Julie, avait-elle rangé au placard ses larges bottes en caoutchouc, son ciré jaune bien trop grand pour elle et son merveilleux violon ? Et les trois autres de la bande, Erwan, Camille et Sébastien, qu’étaient-ils devenus ? Évidemment, le « Ils seront tous là » signifiait qu’elle les avait retrouvés. Eux, ceux de sa tribu. Eux, qui formaient jadis les cinq doigts de la même main. Pourquoi Julie avait-elle attendu deux décennies pour rameuter sa troupe ? Parce que Maurice Rufin, celui qu’elle avait toujours appelé le professeur, était mort ? Peu importait à Mikhaïl de savoir comment cet homme était décédé, cette disparition lui offrait une opportunité à saisir.

Une heure plus tard, la porte d’entrée de l’appartement claqua. Tant de bonnes raisons de la claquer, cette fichue porte ! Parce que Mikhaïl n’avait pas pété les plombs depuis une éternité, qu’il avait une envie folle de partir sans se retourner, qu’il résidait au second dans un immeuble haussmannien et que ses beaux-parents habitaient au troisième, que « salut, Clara, une bonne fois pour toutes, et sache que nous ne vieillirons pas ensemble », et surtout parce que Julie l’attendait en Bretagne.

Sacré tremblement, les montants venaient de vibrer. Le yorkshire enfermé à l’intérieur de l’appartement aboya. Un bien fou. Le mot de la fin, sa vie était carrément dénuée de sens et il mourait d’envie d’enfin lui en donner un. Pour ce faire, il venait d’éliminer l’obstacle, ou du moins de le franchir. Il n’aurait jamais dû rencontrer Clara.

Quatre ans que Clara, son épouse au job de rêve, tissait sa toile, fil après fil, mois après mois. Une femme passionnée au début de leur rencontre devenue jalouse et excessivement possessive par la suite. Après la bague au doigt suivrait l’enfant qu’elle espérait et que lui redoutait. Avant qu’elle ne lui annonce être enceinte, il devait claquer la porte du domicile de madame Clara Laurens-Bourdon. Sur la boîte aux lettres, n’était-il pas inscrit « Monsieur et madame Bourdon » ? Elle l’avait vampirisé, effaçant jusqu’à son patronyme. La concierge de l’immeuble l’appelait dans son dos « le petit Bourdon » ou encore « Mika, le mari de Clara ». Mikhaïl Laurens, s’il ne voulait pas perdre complètement son identité, se devait de fuir, de s’enfuir avant de commettre l’irréparable. Depuis quelques semaines, il ne songeait qu’à une chose, qu’elle disparaisse à l’autre bout du monde, victime d’un attentat, d’un virus mortel ou bien d’un cyclone. Il voulait la voir morte et que la concierge le gratifie d’une nouvelle identité : « l’infortuné petit Bourdon, le mari de feue la plus merveilleuse des épouses. » Malheureusement l’avion de sa conjointe ne serait jamais détourné et la prévoyante se déplaçait avec une véritable armoire à pharmacie dans ses bagages, aussi, à moins de mettre lui-même la main à la pâte, elle ne mourrait jamais. Agir en perpétrant un crime prémédité et absolument pas passionnel, il ne s’en sentait pas capable. Comment était-il passé de l’amour à la haine ? S’il la haïssait, il n’aurait cependant pas porté la main sur elle. Aveu de faiblesse face à une femme si forte qui avait réussi à le museler, à l’emprisonner dans son appartement haussmannien sous bonne garde. Durant les absences de la belle dans des contrées lointaines, ses beaux-parents jouaient les chiens de garde, reniflant la moindre sortie à l’extérieur de leur beau-fils et la jugeant toujours suspecte.

Toile insidieusement tissée par son épouse avec maestria. Clara l’avait convaincu de quitter son duplex bien trop exigu pour s’installer chez elle, de profiter d’un espace luxueux mis à sa disposition par sa future belle-famille, de l’épouser par preuve d’amour, de travailler à domicile par commodité, d’aménager un merveilleux laboratoire dans la chambre d’ami et l’avait même tendrement poussé à lâcher son job. Démission pour devancer un licenciement pour inaptitude qui se profilait. « Mon chéri, comment rester “nez” pour des parfumeurs alors que tu as perdu l’odorat ? » Carrière brisée et parole de consolation assassine. Elle l’avait embrassé goulûment puis rassuré en lui disant : « Tu t’occuperas du chien pendant mes absences et tu seras totalement libre pour moi lorsque je serai là. » Baby, le substitut d’enfant, l’animal à défaut de nourrisson, le cadeau de premier anniversaire de mariage qui portait si bien son nom. Le yorkshire-terrier que lui avait mis dans les pattes sa charmante dulcinée. Lui et cet animal de petite taille à poil long n’avaient jamais pu se blairer, ni même se flairer. Encore moins depuis que Mikhaïl avait, aux dires des médecins, perdu définitivement son odorat. Désormais, seul Baby possédait du flair. D’ailleurs Baby avait toujours considéré avoir un seul maître – Clara – et plusieurs dog sitters dont faisait partie Mikhaïl. Pitoyable état de fait qui devait cesser.

Le message de Julie avait été un déclic, provoquant une décharge électrique en plein cœur. Sur la presqu’île de Quiberon, Clara ne risquait pas de le retrouver. Là-bas, c’était le lieu de son ancienne vie qu’il lui avait tenue secrète. Passé révolu et peut-être futur à composer. Partir sans se retourner pour aller se recueillir sur la tombe d’un quasi-inconnu et aussi revoir la bande. Il avait été fort autrefois, Clara l’avait rendu faible, à Portivy il redeviendrait l’homme qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.

IIILE DESIGNER

Dimanche matin – Naples

Singulier terrain de jeu pour un créateur que la poignée d’un meuble. Cet accessoire fonctionnel avait toujours intéressé Sébastien, intérêt suscité bien plus par le choix de sa matière que par celui de sa forme. Avec son sens inné des affaires, il envoûtait sa clientèle internationale en évoquant la sensualité d’un matériau et l’originalité des lignes. Au-delà de sa fonctionnalité de base – ouvrir un tiroir – la poignée offrait du rêve. Luxe, magie et prix astronomique. Caresser le bois de noyer, la fonte brute, l’inox ou le cuir, voilà le geste qui lui permettait de déclencher la vente. Du tactile, du frisson, de la sensualité. Le meuble en était magnifié. Chaque poignée prise en main s’ouvrait sur la promesse de la découverte de lingeries fines ou d’écharpes en soie. Designer de profession, sculpteur à ses heures perdues, Sébastien avait déserté Paris trois ans auparavant et résidait désormais en Italie. À l’aube, il avait pris la décision de rentrer en France. Bilan mitigé de ces trois longues années d’expatriation, lesquelles s’achevaient sur de la lassitude. Fichues habitudes qui lui donnaient l’affreuse sensation d’avoir tourné en rond. Comme chaque matin, il était assis à la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Le serveur venait de déposer un expresso sur la table sans qu’il ait eu à formuler la demande. Rituel qui brusquement lui parut exécrable. Mauvais signe. Il héla Luigi et lui commanda un aglianico puis se mit à rire. Un couple se retourna pour le dévisager. Il s’en contrefichait et même se permit de leur hurler : « Le professeur est mort, je fête l’événement ! » Une fois le verre de vin en main, il le leva bien haut. Un bon cépage rouge de bon matin. Loin d’être floral, le nectar se révéla médiocre, râpeux et pourtant il le but d’un trait. Il était temps pour lui de faire ses bagages et de retrouver la France. Il commanda un second verre de vin de la Campanie, ce qui déconcerta Luigi. Il allait lui laisser un énorme pourboire, en guise d’au revoir. Sébastien réfléchissait à ce qui l’avait poussé à se retrouver là, englué dans une routine délétère. D’ailleurs pourquoi avait-il décidé de quitter son pays pour s’installer à Naples ? Par dépit, par défi ? Une opportunité professionnelle qui dissimulait la véritable raison. Ivresse de la peau de velours d’Ornella et promesse grotesque, celle d’un amour éternel. Un vrai conte de fées, du sirupeux. Lors d’un vernissage, dans une galerie parisienne près de la place des Vosges, il avait croisé cette belle Italienne puis courtisé la divine créature qui portait des boucles d’oreilles en demi-sphères, une reproduction parfaite de celles retrouvées à Pompéi dans un coffre à bijoux datant du Ier siècle après Jésus-Christ. Le lendemain, il avait visité avec elle une exposition au Grand Palais sur Pompéi du temps de sa splendeur. Bijoux, vaisselle, outils découverts sous une couche de cendres du Vésuve et surtout premier baiser. Il avait tout abandonné pour elle, mais Ornella n’avait rien quitté pour lui, et surtout pas son époux. Qu’avait-il cru ? Que son charme allait suffire pour que cette mère de deux charmants bambins plaque tout ? Son sex-appeal n’avait pas suffi. Le message de Julie arrivait à point nommé. L’heure était venue de prendre congé d’Ornella, laquelle indubitablement n’avait plus rien à lui offrir. Paris et ensuite la Bretagne. Les embruns et la côte atlantique lui manquaient. Il déposa une liasse de billets à côté de son verre puis effleura du bout de l’index le marbre du plateau de la table de bistrot. Cet adieu tactile à Naples le fit grimacer de douleur. Cette brûlure éprouvée sur le bout du doigt, cela faisait des mois qu’il ne l’avait pas ressentie.

IVLA CHEFFE

Dimanche midi – New York

En plein coup de feu elle se transforma en statue, couteau de cuisine en main suspendue dans le vide. Arrêt sur image. Instant d’absence au pire moment. Au plus fort du service, Camille songeait au message de Julie reçu dans la matinée : « Nous t’attendons, ils seront tous là. Nous avons besoin de toi, ici. Le professeur est mort. » Le second de cuisine se retourna et fut surpris de la découvrir pétrifiée. Curieusement son regard s’attarda sur la veste de cuisine de sa cheffe. La coupe ajustée du vêtement soulignait avantageusement les formes féminines de celle qu’il aimait secrètement. Brusquement, sous l’effet d’une décompression de la cage thoracique de Camille, un bouton céda. Ses seins explosaient. Elle eut la sensation désagréable d’un rejet de ses prothèses mammaires. Elle implosait de l’intérieur, elle étouffait.

Subitement le commis poussa un petit cri strident, le chef de partie s’époumona pour faire diversion. La cheffe de cuisine venait de se blesser. Le sang sur la lame, elle ne le vit même pas. Le vent de panique des membres de sa brigade, elle l’occulta. Trop calmement, elle reposa le couteau sur le plan de travail puis essuya son index entaillé sur le revers de sa manche. Tout lui parut soudain clair. Jamais elle ne ferait le deuil de son ancienne vie. Ces vingt dernières années, elle s’était leurrée en l’imaginant. Deux longues décennies pour se forger une nouvelle identité et pourtant cela n’avait pas suffi à effacer son trouble de genre. Son passé la rattraperait toujours, où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse. À moins qu’elle ne crève définitivement l’abcès, une fois pour toutes. Julie l’avait bien retrouvée à New York et transmis un message. Une façon de lui faire savoir : « Souviens-toi, tu as été un loup avant de te transformer en louve. Alors reviens-nous. » Rentrer en France, les revoir, soutenir leurs regards interrogateurs, voire réprobateurs. Encaisser leurs réactions, incrédulité, effroi, acceptation ou rejet. L’un d’eux lâcherait bien un « je m’en doutais ». Évidemment qu’ils s’en doutaient tous. Née dans un corps masculin qu’elle avait exécré, désormais elle évoluait dans l’enveloppe corporelle d’une femme qui lui convenait. Sur Greenwich Village, celle que tout le monde nommait « madame Camille », la grande cheffe d’un restaurant étoilé ne terminerait pas le service. Ses clients ne goûteraient pas à sa spécialité. Elle ne voulait plus disposer de la nourriture comme d’un contenant, en farcissant le corps d’un volatile. Au déjeuner, elle ne leur offrirait pas son savant mélange sucré-salé qui avait cuit en même temps que l’enveloppe grillée ou rôtie et qui avait fait sa réputation.

Hier encore, elle pensait que la consommation de nourriture était une activité éminemment sociale. Préparatifs culinaires, disposition des couverts en argent et des plats raffinés, explication de la composition des plats et promesse d’une explosion de saveurs en bouche. Aujourd’hui, elle n’avait plus aucune certitude. Ne valait-il pas mieux s’enfermer chez soi pour dévorer des hamburgers bien gras ? Pourtant, avant d’ouvrir son propre restaurant à New York cinq ans auparavant, n’avait-elle pas mené sa quête des saveurs aux quatre coins du monde ce qui lui avait permis d’étudier deux arts, celui de donner le goût et celui de le recevoir ? Comportements humains face à la nourriture propre à chaque continent. Saliver, roter, baver en société. Festoyer en groupe, apprécier le banquet. Lors d’un voyage à l’est du Mato Grosso au Brésil, alors qu’elle cherchait comment accommoder les perdrix, elle fut interpellée par une conduite étrange, celle des membres du peuple Paresí. Ils mangeaient seuls et cachés, pour dissimuler l’acte obscène de se nourrir. Subitement, tout lui apparut obscène, sa cuisine, ses perdrix et sa brigade. Un constat d’échec qui lui explosait en plein visage, effaçant le chemin parcouru. Tant de pérégrinations atypiques avec pour seul credo “le goût”. Visiter des contrées lointaines et côtoyer des femmes de l’ethnie Tupi-Kawahib brassant le cahouin, boisson fermentée. Apprendre à honorer le gibier que l’on va consommer, à considérer le jeûne comme un état spirituel pour finir ainsi, en représentation perpétuelle, offrant le spectacle de son “fameux pigeon farci aux myrtilles” à ses clients new-yorkais fortunés et avides d’exotisme. Elle avait vendu son âme à la société de consommation, il lui fallait revenir aux fondamentaux. Elle avait coulé une dalle de béton sur son passé et l’ouvrage se fissurait. Elle se tourna vers son chef de partie. Il tenait une trousse de secours dans la main, disposé à panser sa plaie, elle lui dit calmement « Je dois partir. » Ce dont il ne se doutait pas, c’est que ce n’était pas un au revoir, mais un adieu. Elle ne s’absenterait pas pour aller griller une cigarette dans la ruelle derrière le restaurant ou encore désinfecter sa blessure dans son bureau. Elle comptait l’abandonner sur le champ pour rentrer en France, il allait devoir gérer seul la crise. L’urgence était ailleurs, dans un coin de Bretagne, à Portivy. Six heures de décalage horaire, là-bas le soleil déclinait.

Dans son bureau, Camille retira ses chaussures de travail pour chausser ses escarpins. Féminine, décidée et néanmoins songeuse. Les souvenirs la submergeaient par vagues. Il y a trente ans, elle avait su que le petit garçon qui l’habitait alors serait un jour une femme portant des talons hauts. C’est à l’âge de dix ans que Camille en avait pris conscience. Lorsque le rôle de Louis XIV lui avait été attribué par son maître d’école, scénariste et metteur en scène d’un atypique spectacle de fin d’année, Camille s’était abstenu de laisser exploser sa joie. Interpréter le Roi-Soleil en ne faisant qu’une brève apparition dans la pièce lui avait plu pour des raisons insoupçonnables et surtout inavouables. En société et sur scène, il avait pu non seulement enfiler un collant pour montrer ses mollets galbés, mais encore porter des bottes à semelles rouges. Artiste en devenir, il avait utilisé un feutre carmin pour customiser les bottines à talon de sa mère et rappeler à la troupe que, quatre siècles avant Louboutin, ce roi avait lancé une mode avant-gardiste. Camille se souvenait fort bien que l’instituteur s’était incliné devant cet élève ayant un sens peu commun du détail, précisant que ce détail historique lui avait échappé. La pièce s’intitulait pompeusement Le Grand Couvert à Versailles et tous ceux auxquels Julie venait de transmettre le message en étaient des acteurs. Tous âgés d’une dizaine d’années comme Camille. Quel spectacle ! Plusieurs tableaux s’étaient enchaînés, une ouverture avec les préparatifs en cuisine et une clôture avec pour décor l’antichambre du roi. La pièce de théâtre tournait autour d’une intrigue romanesque entre un courtisan et une dame invitée à la cour, tous deux conviés au repas public de Sa Majesté. Mikhaïl interprétait le premier rôle, celui du courtisan. Julie était sa dulcinée. Le dernier acte se déroulait sur un plateau au décor kitch se voulant somptueux, une table joliment dressée, des pliants pour les convives, une chaise recouverte d’une étoffe dorée pour la belle dame assise au premier rang qui souriait au courtisan amoureux se tenant debout à ses côtés. Un officier de bouche, joué par Erwan, s’apprêtait à disposer un plat en vermeil garni de mets et soudain il apparaissait, achevant ainsi le spectacle de juin sur une touche royale. Des mois de labeur pour concevoir les décors clinquants et les costumes froufroutants. Les parents avaient applaudi à tout rompre. Un franc succès considéré par Camille comme une consécration. Son rêve était devenu réalité l’espace de quelques minutes. Une découverte. Ainsi jadis, les hommes pouvaient chausser des talons hauts et se repoudrer le nez sous les applaudissements. Mais ce ne fut pas ce spectacle qui resta gravé dans toutes les mémoires, ce fut ce que les parents outrés découvrirent juste après. En bas de l’escalier menant à la grande salle, sur un chevalet trônait un imposant carton sur lequel était écrit « Le Grand Couvert ou Retour de chasse sur les terres à Versailles – Cet après-midi, représentation au centre culturel de Saint-Pierre-Quiberon par les enfants de l’école publique. » En bas de l’affiche avait été griffonné un texte signé Big : « La palme d’or au meilleur fossoyeur de l’art, monsieur Clavier instituteur de la classe de CM2. » Une citation mûrement réfléchie délivrée à tous, sans aucune faute d’orthographe et absolument pas sous couvert de l’anonymat. Une écriture assurée, celle d’Erwan Morlac.

Camille quitta le restaurant étoilé, héla un taxi à la carrosserie jaune tout en se demandant ce qu’avait pu devenir le rebelle de leur bande.

VRETROUVAILLES

Lundi 19 juin – Portivy, Saint-Pierre-Quiberon

Le rendez-vous avec Julie sur le port étant prévu à 10 heures, Big avait tout juste eu le temps de déposer ses bagages dans sa maison du Renaron et d’ouvrir en grand les fenêtres pour laisser pénétrer l’air dans les pièces. Une aération nécessaire pour chasser l’humidité ambiante. Cette petite maison de pays, héritée de sa grand-mère, empestait le rance. Le spectacle s’était avéré navrant, carreaux de ciment du sol recouverts d’une fine couche de poussière de plâtre et fils électriques pendant çà et là. Les araignées avaient élu domicile dans le salon-salle à manger et y prospéraient depuis six mois. À trois reprises, il avait pointé son doigt sur une toile, faisant mine de tirer et d’atteindre le centre. Son regard perçant avait bien localisé toutes les toiles présentes aux quatre coins de la pièce, mais sa détermination à éradiquer les invitées aux pattes velues devrait attendre son retour. Le carnage serait pour plus tard, car désormais il faisait les cent pas sur le quai, hésitant à se rendre jusqu’au bout de la jetée. Il réfléchissait.

Déambulation et introspection. Sa dualité identitaire, il l’assumait parfaitement. Sniper au Moyen-Orient, quidam en France. Nul diagnostic clinique à envisager, c’était un état de fait. Il cloisonnait sa vie, tranche d’existence totalement immorale à l’étranger, quotidien ennuyeux puisque sous couvert de moralité en Bretagne. Il n’était pas en conflit avec lui-même, considérant avoir trouvé un équilibre acceptable. Il contrôlait ses poussées d’adrénaline. Accro à la mort des autres, il appréciait ces périodes de sevrage durant lesquelles le loup se transformait en agneau. Probablement que l’océan lui apportait une paix intérieure. Scruter la houle au-delà de l’horizon optique et s’en contenter. Mais pour combien de temps ? Lorsque les fourmillements dans son corps lui deviendraient intolérables, il tuerait à nouveau. Une phase de répit entre deux crises. Drogué à la mort, il repoussait l’heure de la prise de sa future dose. Son prochain contrat était prévu pour septembre, d’ici là il calmerait la bête qui sommeillait en lui.

Curieusement, il se sentait apaisé parce qu’il était à Portivy et avait rendez-vous avec elle. Des années qu’il espérait ce moment. Il consulta sa montre. Julie était en retard, ce qui ne le surprit pas. Elle n’avait pas changé, elle aimait toujours autant se faire désirer. Ce retard pouvait aussi signifier qu’elle ne viendrait pas. Cette désagréable pensée lui noua la gorge. Lorsqu’il la vit enfin, venant nonchalamment à sa rencontre, il ne put s’empêcher de songer que c’était une beauté à l’état sauvage. Ses cheveux bruns, mi-longs et entortillés à la va-vite, formaient un chignon négligé et néanmoins charmant. Tenue décontractée, jeans et pull léger porté à même la peau. Ses grands yeux d’un bleu puissant le transpercèrent. Son regard l’avait toujours mis mal à l’aise, elle ne faisait pas que le dévisager, elle semblait vouloir entrer au plus profond de son être. Enfant, elle vampirisait déjà ses interlocuteurs, adulte, elle continuait à aspirer leurs pensées rien qu’en les fixant. Big eut la sensation déplaisante de perdre ses moyens. Seule cette femme avait la capacité de le rendre faible. Alors il cligna des paupières. Elle se planta face à lui et en guise de bonjour lui asséna :

— Par hasard, ce ne serait pas toi… qui l’aurais tué ?

Big ravala sa salive.

— Vingt ans sans me donner signe de vie et moi pauvre con je rapplique comme un brave toutou… Et tout ça pour que tu me balances que je suis un meurtrier. Tu aurais pu m’éviter le déplacement en me posant la question au téléphone.

— Donc ?

— Bonjour et au revoir. Cherche un autre bouc émissaire. Je ne le portais pas dans mon cœur, mais je ne lui ai pas fait la peau. Je n’étais même pas au courant de son décès.

Julie le rattrapa par le bras et lui offrit son plus beau sourire.

— Big, ne te sauve pas si vite. OK, je te crois. Je m’en doutais. Toujours tireur d’élite dans l’armée ?

Posément, il s’écarta de Julie, faisant en sorte qu’elle lâche son avant-bras, puis lui répondit :

— J’ai pris ma retraite. J’en avais marre d’avoir le crâne rasé, dit-il en passant sa main dans son épaisse chevelure brune. Depuis, je bourlingue pas mal. Au fait, comment as-tu eu mon numéro de portable ?

— Dans le carnet du professeur. Figure-toi qu’ils nous traçaient tous. Jamais il ne nous a perdus de vue. Toi, moi, Mikhaïl, Camille et Seb.

Surpris, Big fronça les sourcils.

— Comment est-il mort ?

— La version officielle : une chute accidentelle. Une balade sur l’île Thinic au petit matin, un faux pas. Deux jeunes l’ont retrouvé vingt-quatre heures plus tard.

— Quand a eu lieu ce qu’a priori tu considères être un meurtre maquillé en accident ?

— En mars dernier. Cela va faire trois mois. Des doutes sur les circonstances de la chute suivis de certitudes sur ce qu’il s’était réellement passé. Il a été assassiné.

— Et alors ? Homicide, accident, voire suicide, ce n’est pas ton affaire. Si tu détiens des preuves, n’hésite pas à en faire profiter la police, elle coincera volontiers le meurtrier. Bon, content de t’avoir revue.

Big tourna les talons, prenant la direction de la place Saint-Yvi. Julie lui hurla :

— Pourquoi es-tu là ?

Il ralentit le pas et se retourna.

— Bonne question, je me le demande bien. Simple curiosité. Et puis je dois suivre des travaux dans ma maison du Renaron.

— Mensonge ! Tu viens de plisser le front, c’est la preuve que tu mens.

— Tu cherchais quoi au juste en me faisant venir jusqu’ici ?

— Ton aide, je crains qu’après le professeur, le meurtrier s’en prenne à moi.

— Tu as déconné ?

— Rien fait de mal, pas cette fois. Big, j’ai peur et quand je flippe, je joue à la conne. Excuse-moi d’avoir été aussi agressive. On rembobine… s’il te plaît.

— Je t’offre un café et tu me racontes tout.

Big eut la douloureuse impression que si elle l’avait appelé au secours, c’était parce que dans son job il maniait les armes à feu. Qu’elle soit intéressée ne faisait aucun doute, mais cette mise en bouche attisait néanmoins sa curiosité. Ainsi, Julie espérait son assistance, voire sa protection parce qu’elle était soi-disant en danger. Parmi ses multiples conquêtes, elle n’avait pas dû trouver l’homme de la situation.

Attablé à la terrasse du café “L’Annexe” face au petit port de pêche, Big lança :

— Pourquoi moi ?

— La police ne me croirait pas. Et puis, je suis célibataire en ce moment, pas d’épaule masculine compatissante sur laquelle me reposer.

— Ainsi je serais le bon samaritain. Tu sais, je ne possède pas d’arme et je ne me suis pas reconverti comme garde du corps. Je mène une petite vie paisible.

— Pas marié, pas d’enfants. Bien sûr tu voyages beaucoup pour ton business tranquille.

Big plissa les paupières. De quoi était-elle au courant ? Qu’est-ce que pouvait bien contenir le carnet du professeur ? Selon les dires de Julie, l’enseignant le suivait à la trace depuis des années, lui ainsi que ses quatre autres “protégés” : elle, Mikhaïl, Camille et Sébastien. Big héla le serveur et commanda deux expressos.

— Je me tiens prêt à t’écouter, mais avant, voici mes questions : comment sais-tu que c’est un homicide ? Pourquoi quelqu’un voudrait s’en prendre à toi ? Quant au professeur, lequel après tant d’années aurait suivi tous les faits et gestes de notre petite bande, là aussi cela mérite des explications. Tout comme la présence de mon numéro de téléphone noté dans son carnet.

— Questions pertinentes. Tout d’abord, je sais que je n’ai rien à craindre à cet instant précis. Pas parce que tu es à mes côtés, mais parce que tout doit se jouer dans trois jours. Je te l’expliquerai plus tard.

— Une boule de cristal dans ta poche ? Le carnet, un remake des prophéties de Nostradamus ?

— Je crois que j’aurais la même réaction si quelqu’un venait me raconter connaître le jour de sa mort, je me moquerais de lui. Pour le moment, je te demande uniquement d’accepter cette information. Ce sont les circonstances du décès du professeur que je dois te décrire en premier lieu.

Big la fixait. Elle faisait preuve d’un aplomb qui le décontenançait. Elle venait de lui annoncer calmement que quelqu’un allait attenter à sa vie dans trois jours. Révélation surréaliste qu’il encaissait avec défiance et incrédulité. Depuis tant d’années, il avait espéré ce moment, celui de se retrouver face à Julie sur le port ! Mais n’avait-il pas affaire à une femme déséquilibrée gagnée par la paranoïa ? Que savait-il exactement du parcours de vie de Julie durant ces deux dernières décennies ? Qu’elle ne s’était jamais mariée, qu’elle vivotait en faisant des saisons dans des restaurants de la presqu’île, qu’elle collectionnait les aventures avec des hommes. Instable sentimentalement et trop stable physiquement. Vivre à l’année à Portivy, une gageure. Il songea à sa propre maison sur la presqu’île de Quiberon, peuplée d’araignées et aux murs suintants d’humidité. L’hiver, les vents d’ouest rendaient fou. Nous étions en juin, n’avait-elle pas ruminé de longs mois toute cette histoire, seule emmitouflée dans un plaid près d’un feu de cheminée ? La solitude, les embruns, les tempêtes.

— Tu joues toujours du violon ?

— Toujours. Pourquoi cette question ?

— Pour rien. Donc, l’homicide ?

Big ne possédait aucune compétence en matière de psychiatrie, mais si son amie d’hier avait besoin de parler, il se sentait disposé à l’écouter. De surcroît, les meurtres et les gens déjantés, c’était son fonds de commerce. Par la suite, il jugerait de la crédibilité des dires de Julie ainsi que de l’état de santé mentale de la jeune femme.

Elle lui rapporta les faits puis lui expliqua le cheminement intellectuel qui l’avait amenée à en déduire que le professeur avait été assassiné. Big avait envie de croire qu’elle disait vrai, ce qui aurait accrédité la thèse de sa bonne santé psychique. Encore fallait-il qu’elle lui montre les preuves dont elle parlait, notamment le carnet de Rufin qu’elle indiquait détenir. Toute cette histoire n’était-elle qu’un calamiteux prétexte pour renouer le contact ? Dubitatif, Big ne désirait qu’une seule chose, ne pas la laisser filer. Et son souhait venait d’être exaucé, Julie l’invitait chez elle pour le déjeuner. Alors qu’il déposait sur la table deux billets pour régler la note des six cafés qu’ils avaient bus d’affilée, il se demandait encore si la jeune femme était saine d’esprit.

VIPRÉDICTIONS

Portivy, derrière le port

Julie avait acheté sa maison une dizaine d’années auparavant. Sa “villa”, comme elle aimait la nommer, avait été construite dans les années soixante-dix. Quelques travaux lui avaient permis de la rendre plus confortable. Pour accéder à la villa, deux possibilités s’offraient au visiteur, emprunter l’entrée principale qui donnait sur une impasse ou utiliser le portillon situé à l’arrière permettant de s’introduire dans le jardin en passant par un chemin piétonnier. C’est par ce portillon que Julie proposa à Big de passer.

— Préférable que tu restes à l’extérieur. Installe-toi tranquillement dans le salon de jardin. Je n’en ai que pour quelques minutes. Une salade, avocat-thon-champignons, cela te conviendrait ?

— Tu ne vis pas seule ?

— Personne à l’intérieur, pas d’amant dans le placard. Simple précaution.

Totalement givrée, songea Big. Il ne savait que penser de toute cette histoire. Est-ce qu’en guise de dessert elle lui proposerait de visiter sa chambre à coucher ? Il s’assit et se souvint de l’unique fois où ils avaient fait l’amour. Soirée arrosée, elle venait de fêter ses dix-sept ans. Un excellent moment que Big aurait désiré reprogrammer dans l’après-midi, mais il ne fallait pas griller les étapes. Aussi il suivit la consigne, s’assit sagement et attendit que son hôtesse réapparaisse.

Julie revint, un plateau en main. Elle déposa sur la table ronde deux bols contenant des salades trop légères au goût de Big, puis s’assit face à lui sur une chaise de bistrot en fer. Elle leva les yeux au ciel.

— Belle journée, du soleil, pas de nuages à l’horizon et un léger vent d’ouest. On est bien.

— Tu veux que nous fassions un point météo ?

— Non, bien sûr que non… Voilà, j’ai installé Mikhaïl dans la maison de mes parents qui n’ont pas prévu de venir cet été. Il n’a plus de pied-à-terre sur la presqu’île. Comme tu as dû l’apprendre, ses parents ont vendu leur maison et déménagé à Nantes. C’était juste après qu’il a fini ses études supérieures dans un institut parisien dédié à la préparation de parfums.

— Mikhaïl est ici ? interrogea Big.

Perplexe, il s’étonnait de la tournure de la conversation. Calmement, Julie poursuivit :

— Oui, et Sébastien sera là en fin d’après-midi. Seb loge chez lui, il n’a jamais voulu se séparer de Ty Bihan même après le décès de son grand-père. Aussi rustique que chez toi. Sa petite maison de pêcheur a été louée durant près de quinze ans, elle est libre en ce moment.

— Ne me dis pas que tu as aussi convié Camille ?

— Elle logera avec Mikhaïl chez mes parents. Ce matin, son avion a atterri à Charles-de-Gaulle. Elle arrive de New York et sera avec nous dans quelques heures. Je dois la récupérer au train à la gare d’Auray.

— Comment ça « elle » ? s’étonna Big.

— C’était écrit. Notre copain n’était pas bien dans sa peau.

Big s’abstint de tout commentaire. Son séjour risquait de devenir plus croustillant que prévu.

— Ils sont au courant de quoi au juste ?

— De rien, si ce n’est que le professeur est décédé ici. J’ai pu rapidement les joindre parce que Rufin…

Big l’interrompit.

— … avait noté leurs coordonnées dans le fameux petit carnet.

— Exact. De sa plus belle écriture, la vieille école. Il tenait à nous cinq.

— Disons plutôt qu’il nous fliquait. Et dans mon cas, il a dû sacrément avoir du fil à retordre et ne pas se contenter de passer quelques coups de fil pour récupérer mon numéro de portable. Je te demande instamment de ne plus jamais me contacter via ce numéro. D’ailleurs, ce mystérieux carnet, je veux le voir.

— Impossible, il a disparu. Heureusement, j’avais fait quelques photos. Sur les cinquante pages, j’ai pris une quinzaine de clichés.

Big s’apprêtait à goûter la salade, il se ravisa et reposa sa fourchette.

— Disparu ?

— Eh bien, il serait plus juste d’affirmer que quelqu’un s’est introduit chez moi et, sous couvert d’un misérable cambriolage, a subtilisé quelques bijoux, mon ordi et évidemment le carnet. Le vol a eu lieu il y a une semaine. Stupidement, j’avais laissé la porte de la baie vitrée ouverte pour aller me balader à pied du côté de la pointe du Percho. Ce vol a été un incontestable déclic. En totale panique, j’ai pris conscience que j’avais besoin d’une aide extérieure de toute urgence, j’ai pensé à la bande, toi et les autres. Avant cette intrusion à mon domicile, j’avais décidé de ne parler à personne de ma petite histoire pour ne pas passer pour une dingue, de partir sans laisser d’adresse, de fuir et tout cela parce que j’étais terrifiée. Quand tu comprends que dans quelques jours quelqu’un fera en sorte de t’éliminer, tu commences à baliser grave. Un banal accident, une chute de la falaise, un empoisonnement en version intoxication alimentaire. Donc… tu prends tes jambes à ton cou en te disant que tu as beau ne pas être parano, mieux vaut prévenir que guérir. J’avais réservé une chambre d’hôtel à Rennes et je comptais partir avec en poche mon passeport, ma carte de crédit, un paquet d’argent liquide et mon violon sous le bras. Mais après l’effraction, je me suis ravisée, considérant que je n’étais pas très douée pour ce genre de chose. Une cavale, cela se prépare. Et que même si je la jouais finement, celui qui a tué le professeur pouvait être bien plus déterminé que moi et bien plus rusé. Ce n’est pas tout. Fortuitement, j’ai trouvé un micro planqué derrière mon enceinte Bluetooth. Le must : la caméra au-dessus de la porte de mes voisins, eh bien, ce n’est pas eux qui l’ont installée ! Cette caméra est orientable, vraisemblablement connectée en direct à un téléphone portable. Vue imprenable sur leur portail et sur ma porte d’entrée située de l’autre côté de la ruelle.