Histoires de revenants - Dominique Giorgi - E-Book

Histoires de revenants E-Book

Dominique Giorgi

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Beschreibung

Les revenants ne viennent pas forcément hanter leurs descendants avec de mauvaises intentions. Evidemment, certains sont hostiles. C'est comme cela que l'imaginaire populaire les représente, vengeurs, effrayants! Mais d'autres se veulent attachants, soucieux d'établir un contact bienveillant. Ils tentent des retours au réel parfois difficiles et pour des raisons bien différentes, le besoin de frôler, l'insatisfaction de l'au-delà, la lassitude de leur sort de fantôme et l'amour, bien sûr. Dans le présent recueil, leurs origines sont variées, trois sont corses, trois gascons, d'autres surgissent de l'Opéra, de la mer Rouge, du monde du jazz, du métavers, ou même d'une paroisse parisienne. Tous garderont une grande part de mystère, c'est le propre des esprits,... pour ceux qui prêtent foi à leur retour.

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Seitenzahl: 141

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Ähnliche


Les morts n'ont pas d'autre existence que celle que les vivants imaginent pour eux.

Les revenants- Les vivants et les morts dans la société médiévale, Jean-Claude Schmitt- Gallimard

Sommaire

Dédicace

Revenant, vous avez dit revenant ?

Revenants de Corse et de Gascogne

Le reflet

Je vous ai aimés

Aléna

Veillée

La vocation de Borgo

West coast

Revenants du futur

Papy Do

Simul

Substitution

Revenants d’ailleurs

Ah, l’amour!

Travail de nuit

Quizas

L’étoile et les tournesols

Notes

TABLE DES MATIÈRES

Page de copyright

Revenant, vous avez dit revenant ?

Une acception du terme « revenant » est souvent utilisée dans le langage courant. « Tiens, un revenant ! », diton d’une personne qui revient, de manière plus ou moins attendue, après une absence plus ou moins longue. On n’utilisera ici le terme en ce sens que de manière exceptionnelle.

La plupart des dictionnaires de référence définissent plutôt le revenant comme l’ « esprit d'un(e) défunt(e) censé revenir de l'autre monde pour se manifester aux vivants ». Les histoires ici rassemblées illustrent, de manière variée, le thème du revenant, qui ne vient pas forcément hanter ses descendants avec de mauvaises intentions. Evidemment, certains sont clairement hostiles. On en trouve ici quelques exemples. C’est comme cela que l’imaginaire populaire les représente, vengeurs, effrayants. Mais, dans la plupart des cas, les revenants du présent recueil se veulent attachants, soucieux d’établir un contact bienveillant.

On confond souvent le revenant et le fantôme, apparition surnaturelle, souvent terrifiante. Il est des revenants qui prennent la forme de fantôme, mais ce n’est pas le cas général. On n’en recense ici que deux, l’un effrayant à son « corps défendant », si l’on ose dire, et l’autre fatigué d’effrayer. Les autres se manifestent de multiple manière, mais sans apparition spectrale. On imagine même que certains puissent revenir grâce à des technologies futuristes, mais déjà bien installées.

Aucun des revenants ici présenté n’est connu, à l’exception de deux, que le lecteur identifiera aisément. Leurs origines sont variées, trois sont corses, trois gascons, en écho aux deux séries de nouvelles de précédents recueils1. Personne ne s’étonnera que je m’en sente proche. Je connais la statuette de « La veillée » depuis la prime enfance. « Je vous ai aimés » évoque la vie d’un ancêtre gazé pendant la Première guerre mondiale. Les revenants corses illustrent la violence, la sauvage et orgueilleuse beauté de leur île. Les autres ont des provenances fort diverses, de l’Opéra à la mer Rouge, en passant par une paroisse parisienne. Tous enfin garderont une grande part de mystère, c’est le propre des esprits…pour ceux qui prêtent foi à leur retour.

1 « La dormeuse du Couloumé » et « Le tango corse », mêmes éditions

REVENANTS DE CORSE ET DE GASCOGNE

Le reflet

Jean a pris des balles de gros calibre. Il est là, patient, au poste de guet, sa carabine à canons rayés sur l’épaule. Ses trois compagnons, en tenues kaki, se fondent dans le paysage, lourdement armés. Ils tiennent les hauteurs et ont bien repéré les zones de passages, marquées sur le sol de tuf clair. Le piège peut se refermer. Le soleil est déjà haut, les fourrés denses et le maquis s’étalent à perte de vue dans le creux de la vallée.

Il est caché quelque part par-là, mais où ? Il a l’avantage du terrain, c’est sûr ; il l’arpente en solitaire depuis longtemps, il connaît tous les sentiers, les détours, il sait les rochers creux où se dissimuler, les troncs d’arbres couchés, les broussailles les plus enchevêtrées. Il est comme ces marcheurs qui chaque jour parcourent leur territoire en tous sens et en maîtrisent le relief, la moindre aspérité. Il a appris la solitude, s’abreuvant aux ruisseaux, vivant de rapines et de ce que la nature généreuse lui procure, les baies savoureuses et les fruits de l’automne.

Tout aurait pu continuer ainsi. Ce n’est qu’une question de coexistence entre tribus, entre peuplades aux mœurs étrangères, une simple affaire de frontière et de modus vivendi. Et puis, un jour, ça dérape. Une incursion de trop. Il s’approche des habitations, saute les barrières et les murets, pille les récoltes. Les gens du village ont peur. Il faut l’éliminer.

Soudain, il jaillit des fourrés, la balle claque, il est touché, mais le corps massif continue de foncer.

Jean fait face, prend son couteau à lame lisse, il a l’habitude de le manier depuis l’enfance, il en saisit le manche avec force. Attention, ne frappe jamais de haut en bas, tu risquerais de te blesser, non, toujours de bas en haut, remonte vers le cœur. Là, pose ta main sur la poitrine, tu sens les dernières palpitations qui s’égrènent et s’épuisent ? Retire la lame, le sang va vite sécher sur tes doigts.

De la plaie, s’écoule par à-coups la sève épaisse pleine de caillots vermeils, avec cette odeur sourde de terre et de fer. Il faut que la bête meure.

Oui, vas-y, je te reconnais enfin, tu es le dominant, l’héritier de ces bandits de l’intérieur, durs au mal, âpres au combat, le visage fermé, le regard insensible. Vas-y, enfonce le guthook et tranche vers le bas de l’abdomen.

Les viscères s’échappent en flots visqueux. Et Jean est pris d’un rire, qui lui étreint la gorge, à lui couper le souffle. Il lui a fait la peau à ce fils de pute, on n’en entendra plus parler ! Pierre, qui était le plus proche, a accouru pour lui prêter main forte.

- « Oh Jean, ça va ? tu l’as eu ! il n’était que blessé, il t’a attaqué ? Tu as été obligé de te défendre ?

- Oui, je l’ai achevé. Aide-moi, on va le suspendre à la branche » .

Jean s’essuie le front et les yeux brillants de sueur et de larmes mêlées, il prend le temps de nettoyer le couteau souillé sur son treillis et le replace dans le fourreau. Ses bras tremblent encore de l’âpreté du combat, ses jambes le soutiennent à peine, il s’assied, le temps de sentir la tension baisser et l’air rafraîchir son corps tendu. Cette angoisse de la traque, il ne l’a jamais connue comme ça. Cette contraction du plexus, l’impression de s’observer lui-même, la fureur de l’assaut pour tuer et pour survivre, ces réflexes immémoriaux, les poings comme des armes, les avant-bras comme des boucliers, non, il n’a jamais éprouvé ça avant.

La petite colonne rentre à pied, Jean en a pris la tête, suivi de ses trois compagnons, le regard portant à dix pas, puis sur l’horizon proche, à gauche puis à droite, comme si la traque l’occupait encore. La patrouille suit un chemin de crête vers le village, longeant un muret de pierres sèches, comme pour s’abriter d’un tir ennemi. Dans la vallée du Taravo, les vendettas ont engendré des hommes méfiants. On évite de passer à découvert. Son cœur s’est un peu calmé, il ressent moins la fièvre de l’affût et du combat, le rythme lent de la marche ordonne sa pensée.

Mais, le soleil est encore haut, la sueur lui dévore les yeux. Le milan royal tourne dans le ciel, silencieux, scrutant le sol, à la recherche de proies faciles. Il vire lentement, avec l’aisance puissante de ses ailes déployées.

Tire donc, tire, tu vas le perdre de vue ! Donne l’exemple : c’est toi le bon tireur! C’est excitant, non ? Regarde la queue rousse et échancrée, ce petit bec crochu de rapace, vise entre les deux ! Suis bien la trajectoire, évalue sa vitesse, anticipe un peu, allez, tire !

Sa vue se brouille. Le milan s’éloigne, effrayé par les coups de feu, emporté par les courants chauds. Pierre l’interpelle, il a vu Jean prendre son fusil en bandoulière, armer et viser dans un mouvement brusque et halluciné. Les coups sont partis et Pierre a surpris le regard possédé de son compagnon.

- « Mais, qu’est-ce qui t’a pris, Jean ? Tu es fou ? Personne ne chasse le milan ! Allez, viens, on prend un verre avant de rentrer ! Ça va nous remettre les idées en place ! »

Au bar, Jean s’assied enfin ; avec Pierre et ses deux autres compagnons, ils ont choisi une table près du comptoir. Le bock à la main, il savoure la bière fraîche. La mousse s’accroche à ses lèvres sèches. A chaque gorgée, les bulles amères le tranquillisent un peu plus. Que s’est-il passé ce matin, qu’estce que cette violence qui s’est emparée de lui ? Il écoute distraitement les rires de ses coreligionnaires, qui comparent leur proie au sanglier d’Erymanthe, terrassé par un Hercule corse. L’un imagine déjà de faire bombance.

- « Oui, on demandera à Jean-Do de nous faire une daube, avec le vin de Péraldi ! »

Les convives accoudés au comptoir se racontent la charge du monstre blessé, le corps-à-corps sanglant, le cri sauvage du héros victorieux. Pour eux, Jean est déjà entré, de son vivant, au panthéon des chasseurs de gros gibier, dans la légende des traques glorieuses ! Ils plaisantent, ces imbéciles !

Reste sur tes gardes, c’est le seul moyen de t’en sortir ! La blague de ces tartarins, le clin d’œil du serveur, tout cela n’est qu’illusion ! Méfiance, ils sont jaloux, ils t’en veulent ! Combien se sont laissé avoir, confiants dans les apparences ? Tout est faux, tout n’est que dissimulation !

Les quatre chasseurs harassés se séparent en se promettant d’écrire bientôt une nouvelle page de leur saga. Jean pense déjà à la douche et au repos.

L’eau coule sur sa nuque douloureuse, elle masse les muscles durcis par l’attente, détend le visage crispé, baigne les yeux gonflés, lave les cheveux où s’agrippent encore des herbes du maquis et quelques poils de sanglier, et les mains où le sang a séché jusque sous les ongles. Il reste longtemps sous la douche qui décrasse plus que son corps, efface les traces de violence et de prédation, décharge les nerfs roidis, et le rend, si possible, à l’innocence. Il se sèche avec une vieille serviette, se frotte à s’en écorcher avec le tissu rêche, ébouriffe ses cheveux sans les coiffer et se rhabille lentement.

Etait-ce bien lui, aujourd’hui, ce corps éraflé et endolori, cet esprit fiévreux ? Et ce cœur agité, était-ce le sien ? Cette anxiété sourde, cette excitation lancinante, la violence qui le tenait, quelle putain de sensation !

Dans la chambre, il s’assied sur le rebord de la fenêtre, l’ombre gagne la vallée, le soleil descend sur le golfe et l’éblouit un peu. Il se tourne vers l’intérieur de la pièce.

Attention! Tu n’entends pas le frémissement dans les buissons, le piétinement dans le maquis, ce souffle qui n’est pas celui de la brise de mer ? Combien se sont fait surprendre, à cette heure où la fatigue s’accumule, où les yeux clignent de sommeil ? Dresse l’oreille, ils ne peuvent pas être totalement silencieux, ils se trahissent toujours. Monte la garde, oui, ne te relâche pas ! Sois aux aguets, reste là sans bouger, à flairer le danger, il viendra, sois en sûr. Ne leur tourne pas le dos !

Il se redresse soudain, certain d’avoir entendu bouger, là, en contrebas, entre l’olivier sauvage et le bosquet de cystes. Il recule d’instinct, scrute le maquis, referme la fenêtre, va s’asseoir sur le lit.

- « Chéri, je te prépare une verveine ? c’est celle que j’ai faite sécher l’an dernier, il n’y a pas mieux pour s’endormir. »

Marie est entrée dans la chambre. Elle passe sa main sur la nuque de Jean et s’attarde à la racine des cheveux, il en frémit de plaisir. Elle masse les épaules et insiste autour des cervicales, sur les points de tension.

- « Oui, je suis crevé, c’est la battue, on a attendu le sanglier trois heures, il a déboulé, je l’ai blessé, il m’a chargé, j’ai été obligé de l’achever au couteau. »

Marie se couche à côté de lui. Elle veut l’attirer, mais son corps résiste, c’est un bloc rigide, il a déjà sombré dans le sommeil.

Dans le sous-bois, le hibou petit duc se met à chanter, et son « diou-diou » fluté devient le rythme même de la nuit. Les battements de son cœur alternent avec le chant de l’oiseau, en une cadence lente et régulière.

Ces cris aigus, ces gémissements, tu les as déjà entendus ? Ces yeux qui te fixent avec leurs iris couleur orangé, et leurs pupilles noires, tu les as déjà vus, c’est la prunelle vide et résignée des victimes, c’est le regard sinistre et béat des guerriers. Ces craquements dans les branches, c’est le bruit des armes que l’on recharge.

Sous la lune, seul, le hibou joue sa métrique lancinante.

Jean reste longtemps assis sur le bord du lit, le front moite, les mains crispées sur les genoux. La veille lui paraît préférable au sommeil qui lui échappe, aux songes mauvais qui l’assaillent. Il voit l’aube poindre à travers les volets. L’insomnie le rend plus sensible. Il boit cette pâle lumière qui rougeoie et le remplit d’une énergie sereine.

Profite de cet instant, profites en bien, il ne durera pas longtemps ! Jouis de cette quiétude, jouis-en bien, la paix s’échappe vite! Comme l’air est calme avant la tempête !

Jean sort rejoindre Marie et les enfants sur la terrasse protégée par le vieux figuier sauvage. Comme chaque matin, il admire la vue sur le golfe du Valinco, délimité par sa dentelle de vagues paisibles. Il s’étonne de la sérénité sauvage du maquis. Machinalement, au passage, il cueille une figue mûre, s’attarde à savourer sa chair sucrée, sent craquer les akènes sous ses dents, éprouve la douceur rugueuse des feuilles sur le plat de sa main.

Il lit la surprise dans le regard de Marie, voit le mouvement de recul des enfants. Oui, c’est lui qui s’approche, mais il n’a pas sa démarche habituelle, il a l’air plus droit, plus déterminé. Il leur demande à peine s’ils ont passé une bonne nuit.

Sa voix paraît plus grave, son grain plus âpre, on y cherche en vain sa tendresse habituelle. Avec ce ton rude, presque autoritaire, il prend à peine le temps de s’expliquer. Mais non, il n’est pas malade. Il a mal dormi, il est fatigué, ses traits sont tirés, son teint gris, les cernes marqués sous ses yeux, mais il va vite se remettre. Hier, sa journée a été rude.

Jean a quitté la terrasse, il repasse devant le vieux miroir accroché au-dessus d’une des vasques de la salle d’eau. Aucun antiquaire n’en aurait voulu. Et, pour être honnête, seul un vague attachement, qu’il s’explique mal, l’a toujours retenu de s’en débarrasser. Le tain paraît irrémédiablement piqué de taches noires. Elles forment par endroits des amas stellaires, où il devine, en reliant les points, d’étranges formes animales, et parfois, les jours de grand vent, des vagues de nuages mauvais.

Aujourd’hui, il le trahit, il trouble son reflet, il le durcit et le caricature, son visage s’est comme consolidé. Et si ces taches expliquaient tout ? Si elles formaient un double familier mais transformé, plus émacié, amaigri et raidi ? Mais non, il a beau frotter la surface, chercher son reflet dans les parties saines du miroir, il ne se reconnaît pas.

Ce matin, le visage qu'il découvre au rythme du passage délicat du rasoir, et qu'il extrait peu à peu de sa gangue de mousse, à qui appartient-il ?

A-t-il vieilli ? Oui, c’est ça, ces rides sur son front et au bord de ses yeux, cette ombre sous le menton, cette marque brune sur le haut de la joue, il a vieilli, tout bonnement. Il essaie de se rassurer, ces yeux sont les siens, la courbe de ce nez légèrement bourbonien, c’est bien lui.

Pourtant, non, le miroir lui renvoie une image déformée. Entre les taches noires du tain piqué, c’est lui, mais ce n’est plus tout à fait lui. Il a vieilli, c’est sûr, mais il a changé aussi, son regard s’est obscurci, comme s’il avait vu des choses dont on l’a toujours préservé. Préservé de quoi, bon Dieu, qu’est-ce qui lui arrive ? Ce coup d’œil acéré, ce n’est pas le sien ! Son front s’est abaissé, comme un casque pour le protéger. Mais de quoi devrait-il se protéger ? Ses oreilles sont racornies, comme desséchées. Ces arcades sourcilières marquées, il ne les reconnaît pas !

Oui, c’est lui, mais plus ramassé, comme cuirassé contre les agressions du monde extérieur. Mais contre quel adversaire invisible ? Lui, il ne se connaît pas d’ennemi ! Qui donc est là, dans le reflet du miroir ?

Je vous ai aimés