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Lorsque trois jeunes Suédois se retrouvent par hasard pour effectuer une randonnée sur une montagne plus que mystérieuse, leurs tranquilles vies d'étudiants basculent du jour au lendemain. Bien malgré eux, ils se découvrent d'étonnants pouvoirs, et sont investis d'une mission plus étrange encore : sauver les neuf mondes et ramener sur terre... le dieu Odin ! Eira et ses amis vont devoir se résoudre à effectuer une plongée fantastique entre deux univers, le nôtre et celui des anciennes divinités celtes et vikings. Et le voyage ne sera pas de tout repos !
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Seitenzahl: 459
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« Le destin des douze sera scellé autour du guide lors de la nuit de l'Apogée, quand le portail sera ouvert pour nous permettre d'accéder au Crépuscule des dieux. »
Eirwen était une habituée des randonnées solitaires. Plus que tout, elle appréciait ces moments de calme profond loin de toute civilisation.
Elle n'était pas sauvage, non. Elle aimait juste se retrouver face à elle-même, face aux éléments, au milieu des sons singuliers de la nature mêlant efforts et introspection. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou que le soleil baigne le paysage de sa lumière dorée comme aujourd'hui, Eirwen partait s'isoler dès qu'elle en avait l'occasion afin de pouvoir recharger ses batteries, comme elle aimait le dire. Seule, plongée au cœur de contrées reculées. Seule... pour son plus grand plaisir.
La semaine, les cours de la faculté de médecine étaient passionnants mais souvent elle étouffait, prise dans un tourbillon de sentiments, au milieu du vacarme et de l’agitation des étudiants stressés ou au contraire ne pensant qu'à faire la fête aux dépens de leurs études.
C'était à chaque fois la même histoire. Assise au cœur de l’amphithéâtre bondé, elle se sentait oppressée, commençait à avoir chaud puis suffoquait. Elle avait l'impression que chaque pensée émanant des autres la faisait frémir comme si elle faisait sienne leurs émotions joyeuses ou tristes. Cela l'épuisait moralement tout autant que physiquement. Souvent, elle était obligée de quitter les lieux à la hâte pour aller reprendre son souffle dans un parc voisin, adossée contre un arbre. A ces moments-là, pourtant entourée de centaines de personnes sur ce campus universitaire très coté, elle se sentait plus isolée que jamais. Elle se sentait différente.
Depuis sa plus tendre enfance. Depuis la mort de ses parents, alors qu'elle n'était qu'un nourrisson, Eirwen ne trouvait de repos que dans la solitude, loin des Hommes. Ses jours étaient peuplés du tumulte de la vie, ses nuits de cauchemars horribles. Seule la nature l'apaisait. Ses parents adoptifs, deux médecins de campagne suédois, avaient même songé un temps qu'elle devait avoir quelques troubles mentaux, résultats du traumatisme subi dont elle n'avait pourtant aucun souvenir. Mais il n'en était rien. Eirwen était juste une petite fille plus sensible que la normale. Une petite fille plus intelligente que la normale également puisqu’ à tout juste 17 ans, elle avait fait son entrée en septembre dernier en seconde année de médecine. Eirwen était brillante mais toujours à fleur de peau appréciant plus que de raison ses exils verts.
Protecteurs, ils avaient décidé d'ouvrir un cabinet dans une toute petite ville à la périphérie de Gävle. Un endroit charmant et surtout calme où elle pouvait profiter du grand air en compagnie des jumeaux Sven et Timo, les fils légitimes de la famille.
Ainsi entourée et choyée, Eirwen avait grandi. Elle était aujourd'hui devenue une jolie jeune fille de dix-huit ans résolument tournée vers les autres pour oublier ses propres angoisses. Elle possédait la plus grande empathie et était toujours la première à se porter volontaire quand il s'agissait d'aider, d'épauler et de soigner toutes les créatures en danger, qu'elles soient humaines ou animales. Elle était tellement plus empotée quand il s'agissait de se faire des amis. Combien d'oiseaux blessés avait-elle rapportés à la maison ? Combien de mains de patients avait-elle prises entre les siennes pour les apaiser dans la salle d'attente du centre médical de ses parents ? En revanche, les soirées où elle avait été conviée se comptaient sur les doigts d’une main. Elle n’était pas populaire mais finalement elle s’en moquait bien. Elle n’appréciait pas du tout se retrouver coincée au milieu d’une foule d’ados plus attentifs à leurs tenues vestimentaires qu’à leur voisin. Elle ne se sentait pas à sa place dans ce genre d’endroits confinés. Non ce qu’elle aimait plus que tout, c’étaient ses périples solitaires du week-end dont elle revenait plus rayonnante que jamais. Chargée d'une énergie nouvelle, presque surnaturelle. Souvent ses frères se moquaient d'elle, la surnommant l'ermite ou suggérant qu'à force d'arpenter la forêt, elle allait finir par y prendre racines. Elle n'en avait que faire car justement des racines, elle n'en avait pas à cause d'un stupide accident de la route.
Ce samedi, Eirwen avait pris le chemin du mont Lyfia, dont elle avait découvert l'existence en feuilletant par hasard un vieux manuel de géographie oublié sur une des tables de la bibliothèque universitaire qu'elle fréquentait assidûment. Cette ascension était devenue depuis une vraie obsession. Elle était la promesse non seulement d'isolement, le parcours atypique n’apparaissant dans aucun guide grand public, mais surtout d'un paysage à couper le souffle comme récompense à son sommet. Elle avait préparé avec soin cette dernière sortie avant le marathon épuisant des examens de fin d’année. Au milieu de la nuit, elle avait emporté son sac à dos en prenant soin de ne pas réveiller la maisonnée encore endormie. Comme à son habitude, elle avait laissé sur la table un post-it en forme de cœur sur lequel était écrit « Je vous aime TOUS. A lundi. Bisous. Eir ». Puis elle était montée dans sa petite voiture vert pomme, un peu cabossée par les chemins de champs qu'elle empruntait souvent, direction le nord du pays. Depuis qu’elle possédait son permis, quel bonheur de pouvoir découvrir le monde seule sans avoir besoin que ses parents ne viennent à la rescousse. Pas de frères encombrants, pas de papa ou maman inquiet. Elle se retrouvait libre, seule, face à des terrains de jeux immenses et variés, lui permettant de s’apaiser durant les deux uniques jours de répit d’une semaine surchargée.
Il ne faisait pas encore tout à fait jour quand elle arriva au cœur d'un massif couvert d'arbres majestueux d'où émergeait le petit mont dans la lumière rosée de l'aube. Tout autour s'étendait une plaine verdoyante, immense, balayée par le vent. On aurait dit que s'étalait à ses pieds une mer de verdure, les hautes herbes ondulant comme des vaguelettes.
Eirwen stationna le véhicule sur le chemin de terre, devant un tas de bois empilé avec soin.
Première étape, le gîte qu'elle avait loué pour pouvoir profiter de cette retraite. Le site était perdu au milieu de nulle part, à des kilomètres de la première habitation. Le propriétaire de la fermette en bois peint rouge et blanc, typique du pays, était un jeune homme à la voix caverneuse qui tranchait avec son jeune âge. Il lui confia les clefs, non sans l'avertir des dangers de ce petit sommet, dont l’ascension pouvait paraître aisée mais qui avait la réputation d'être un lieu jadis sacré dont les honneurs se « méritaient ». Quelques aventuriers du dimanche en avait déjà fait, selon lui, les frais par excès de confiance. La randonnée n’était pas rude mais tout randonneur qui s’y aventurait devait s’attendre à quelques surprises pas forcément heureuses. Cela fit sourire la jeune fille. Ainsi, comme elle l'avait pressenti, elle avait peu de chance de croiser le chemin de promeneurs qui auraient dérangé son bain de nature. Le mont était vraiment à elle. À elle toute seule !
L'heure avançait. Eirwen prit congé rapidement mais poliment de son hôte. Fébrile, elle ajusta ses baskets, s'assura qu'elle avait assez d'eau dans sa gourde, tira sur l’élastique qui enserrait ses longs cheveux bruns et leva les yeux juste à temps pour apercevoir un cercle de brume s'installer comme une couronne au sommet de la Lyfia. Le site était à la hauteur de ce qu'elle espérait. Enchanteur.
En route ! Elle allait enfin pouvoir profiter de cette journée pleine de promesses.
Son hôte n’avait pas menti, la montée était éprouvante, parsemée de roches et de mousses glissantes. Même si la jeune fille était sportive, elle avait le souffle coupé par la pente de plus en plus raide. Le chemin, minuscule, serpentait au milieu des arbres centenaires, des épineux mais aussi des chênes et des bouleaux. Il lui permettait de s'élever lentement toujours plus haut vers son objectif : le sommet et sa vue ensorcelante.
Eirwen aimait sincèrement ces efforts intenses qui meurtrissaient ses muscles et la faisaient se sentir en fin de compte tellement vivante. Contrairement à ces longues heures de cours où elle devait rester assise dans un amphithéâtre surchargé, mal à l'aise, trop passive. Cette douce souffrance lui assurerait encore plus de plaisir quand arrivée en haut, elle pourrait enfin se poser et sentir la plénitude de son corps fatigué entrant petit à petit dans un état de relâchement total en plein cœur de cette nature sauvage. Les aiguilles de pins formaient un tapis moelleux amortissant ses pas, rendant les sons plus sourds et lointains. Des fourmis noires comme en procession accompagnaient sa lente montée. Le long du sentier courait une source semblant sortir de nulle part mais dont le clapotis régulier et la sensation de fraîcheur l'encourageait à reprendre de plus bel son effort.
Le temps s'étirait. Elle se souvint alors des mots du propriétaire du gîte : « L''ascension de la Lyfia se mérite ». Il n'avait pas menti. Eirwen était épuisée mais le temps de la récompense était proche : gagner le soleil après ces heures passées dans la pénombre des sous-bois, ces longues minutes à éviter les pièges de pierres chancelantes ou glissantes, prêtes à l'emporter vers une chute vertigineuse. Creusant sa main, elle prit un peu d'eau fraîche dans le ruisseau et s'aspergea le visage. Il fallait quand même être présentable pour découvrir ce lieu sacré décrit comme magique. Sans sueur, mais le visage tout de même rosi par cette activité physique intense, elle effectua avec une certaine solennité les derniers pas qui la séparaient du Graal. Sous le soleil, un paysage grandiose allait s'offrir à elle tel un cadeau des dieux. Elle se sentit soudain tellement privilégiée.
Haletante, elle arriva sur une longue dalle formant un promontoire lisse au sommet de la Lyfia, d'où on pouvait apercevoir la plaine s'étaler sans fin vers l'horizon. Son logeur avait une nouvelle fois raison. L'endroit avait un je ne sais quoi de… mystique. Le cercle de brume aperçu depuis le gîte enveloppait la cime entière. On se serait cru au cœur même d'un nuage vaporeux et humide. Paradoxalement, baissant les yeux, elle pouvait apercevoir le paysage en contrebas, s’étalant sur des kilomètres.
Voilà pourquoi elle aimait tant ces découvertes du week-end.
Chaque randonnée était comme une sorte d'initiation dont elle ressortait différente. Toutes l’amenaient non seulement à se dépasser physiquement mais lui apportaient des richesses qu'aucun manuel, aucun professeur n'aurait pu lui livrer. Même parcourir les allées de marbre de sa précieuse bibliothèque à la recherche du livre rare ne lui apportait pas autant de plaisir que celui de fouler une terre inconnue. Elle était là, à vivre l'instant présent aussi intensément que possible, ivre de bonheur. Elle était seule face à la pierre, ancrée. Seule dans le vent puissant, sur cette cime aux allures de clairière quasiment dénuée de végétation. Seule sous le feu de l'astre du jour qui brûlait sa peau avec en fond sonore, le bruit régulier, incessant de cette source qui courait le long du mont.
A bout de forces mais en même temps se sentant plus forte que jamais, parcourue d'une énergie nouvelle qui l’emplissait de sérénité, elle entreprit de partir à la découverte du lieu, souhaitant prendre le temps d'en observer chaque recoin. Tous ses sens étaient en éveil. Elle était comme revenue à l'état sauvage.
Au centre se dressait un frêne majestueux, immense dont les branches s'étendaient comme des bras vers le ciel. A ses pieds, une énorme plateforme de granit avec en son centre une cupule remplie d'une eau aux reflets bleus, limpides au-dessus de laquelle voletaient des centaines de libellules. Tout autour, un tapis de fleurs blanches dont elle ne connaissait pas le nom. Elles étaient minuscules mais dégageaient un parfum délicat qui emplissait l'air.
Elle se pencha pour mieux profiter des doux effluves.
Un battement d'ailes la fit sursauter. Elle leva les yeux. Deux énormes corbeaux noirs venaient de se poser bruyamment sur une des plus grosses branches du vénérable arbre. Leurs coassements ressemblaient à une discussion ininterrompue entre deux vieilles commères, ce qui la fit sourire.
Les odeurs, cette chaleur, cette lumière intense alors que ses yeux n'avaient vu que l'ombre durant toute sa marche, la fatigue peut-être... Sa tête se mit à tourner. Elle se sentit soudain très faible, s’affaissant sur le bord du rocher, le dos pressé contre le tronc puissant. Posant son sac, elle s'abandonna à cette sensation d'engourdissement, tentant de se détendre un maximum.
Le lieu était serein.
Elle était seule, rien ne pouvait lui arriver.
Alors elle laissa la somnolence la gagner, restant mi-éveillée, mi-méditative sur cette terre qui lui semblait presque familière. L'exploration serait pour plus tard.
Son corps était inerte mais ses yeux verts grands ouverts observaient le ciel dont le bleu se voilait peu à peu. De gros nuages gris poussés par un vent glacial couvrirent bientôt l'ensemble de la voûte céleste. On aurait pu croire que la nuit s’abattait d'un coup sur le lieu... Combien de temps avait donc duré son ascension ? Quatre heures, cinq tout au plus, c’est le temps qui était indiqué sur le vieux livre de la bibliothèque en tous cas. Elle était partie à l’aube. Il devait être aux alentours de midi...
Régulier, lourd, le chant sourd d'une percussion frappa une pulsation de plus en plus rapide à laquelle son cœur répondit à l'unisson. Dans ce mi-sommeil, son corps était paralysé. Sa poitrine peinait à se soulever et l'air commençait à lui manquer. Sans doute était-elle en train de rêver.
Un hurlement guerrier puis un second et des centaines d'autres percèrent le ciel ayant maintenant pris une couleur encre. Des femmes mi-nues, menaçantes, le glaive à la main, surgirent devant elle. Leurs chevaux ailés fendaient l'air. Des gouttes, tout aussi glacées que le vent, martelèrent la peau de la jeune femme. D’instinct, ses membres se mirent à se mouvoir de nouveau et elle découvrit avec stupeur que ce n'était pas de la pluie mais des gouttes de sang qui perlaient sur elle, laissant des traînées rougeoyantes irrégulières. Le tapis blanc de fleurs à ses pieds devint lui aussi, en un instant, écarlate.
Eirwen se leva d'un bond. Elle se mit à courir en direction d'un bosquet qu'elle n'avait pas vu en arrivant sur la cime de la montagne. Tout semblait différent dans la pénombre. Son pied butta contre quelque chose de dur, d'inerte. Un corps ensanglanté gisait à ses pieds. Plus loin une tête roula le long de la pente alors que des ombres couraient tout autour d'elle. La jeune fille hurla mais bizarrement aucun son ne sortit de sa bouche, alors même qu'elle entendait les glaives s’entrechoquer, de plus en plus proches. Les cris lugubres des hommes en armures de cuir dont elle percevait les silhouettes noires, tourmentées, tout autour dans une sorte de brume jaunâtre sentant le souffre, résonnaient de plus en plus fort, répondant au martellement horrible, entêtant.
Que se passait-il ?
Se tournant de tous côtés, elle ne voyait que la mort, la douleur et le feu qui gagnait le long des frêles arbres. Plus elle tentait d'avancer et plus le spectacle était horrible, l'odeur de sang présente. Celle des chairs calcinées lui donnait la nausée. Ces cris de femmes lui perçaient les tympans, l'obligeant à coller ses mains sur ses oreilles.
Soudain, au-dessus de sa tête, elle vit les deux volatiles au plumage noir qui avaient veillé sur son sommeil à son arrivée. Ils semblaient lui indiquer un chemin, plus loin, entre deux ifs entrelacés. Avec une confiance aveugle, elle écarta les deux arbres. Derrière, l'entrée d'une grotte lui apparut, comme un cocon salvateur. Au moins elle n'y voyait ni cadavre, ni feu. L'air y paraissait même frais et léger. Accompagnée des deux corbeaux, elle entra donc dans ce lieu qui d'ordinaire, étant claustrophobe, lui aurait paru si angoissant. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Jamais durant ses cauchemars, ses sens n'avaient été tant sollicités.
Et ce site, il avait l'air si paisible tout à l'heure. Serein même, dans son nuage de coton. L'adrénaline de la situation la poussa à avancer plus loin dans la cavité sans se poser plus de question. Une lueur émanait du fond de l'endroit, provenant d'une sorte de puits au plafond. Une douce clarté qui éclairait les parois. Les sons, les cris, tout ici paraissaient s'être tu. Le silence régnait, à l'exception des bruits d'ailes des deux oiseaux posés près de la source de lumière et d'un goutte à goutte régulier provenant d’un énorme stalactite à la forme acérée rappelant une dent de dragon. Doucement, elle calma sa respiration. Ses yeux s'étaient habitués à ce nouveau clair-obscur.
Elle eut l'impression que les murs étaient remplis de symboles qui lui étaient à la fois inconnus et accessibles, rassurants. Des personnages, des traits, un arbre immense, une étoile... C'était mystérieux et hypnotique comme une langue étrangère qu'elle aurait apprise par le passé mais dont pourtant, à ce moment, elle ne saisissait pas le sens.
Elle n'eut pas le temps d'en voir davantage. Un râle bestial la fit tressaillir. Elle se retourna et s’aperçut avec effroi que toute tentative de sortie de la grotte lui était désormais interdite. L'entrée était condamnée par une sorte de créature gigantesque faite d'os et de métal incandescent. Elle s'avançait vers elle, menaçante, un large sourire sur son visage décharné, une épée énorme enflammée entre les doigts. Elle sentit son souffle brûlant la frôler tandis que ses pas métalliques résonnaient sur le sol en granite. Elle avait l’intime conviction qu’elle allait finir comme ces pauvres guerriers démembrés qui gisaient dehors, à quelques mètres de son refuge.
Pourtant, au lieu de vaciller ou d’implorer grâce, intuitivement et étrangement calme, elle leva les mains, paumes vers le haut puis ferma les yeux en prenant une profonde inspiration. Un son guttural sortit malgré elle de sa bouche : « Ansuz ».
Par trois fois, elle répéta l’incantation étrange, sans savoir de quoi il s'agissait, poussée simplement par un instinct primaire. Des sphères bleutées scintillantes vinrent alors éclore au creux de ses mains. Toujours malgré elle, elle les dirigea vers le monstre, qui fut instantanément emporté dans un tourbillon puissant, éjecté vers la sortie de la grotte. Il ne pouvait apparemment pas résister à cette tempête de rage polaire provenant du propre corps de la jeune femme. Un corps que, de toute évidence elle ne contrôlait pas, elle ne contrôlait plus.
Eirwen ouvrit les yeux, tremblante comme une feuille. La moindre parcelle de son corps lui faisait mal comme si on l'avait roué de coups. Des gouttes de sueur roulaient le long de son front. Au-dessus d'elle, sur la grosse branche, les deux corbeaux continuaient leur conversation, semblant commenter son état avec une certaine malice. Elle aurait même juré les entendre se moquer.
— Deux obscurs volatiles sont-ils capables d'avoir de l'humour ?, se surprit-elle à demander tout haut, ce qui les fit taire.
Dans le ciel, aucun nuage, aucune femme ailée mais un énorme arc-en-ciel aux sept couleurs parfaitement distinctes. Elle soupira de soulagement. Elle avait présumé de ses forces. La fatigue l’avait sans aucun doute emportée et son imagination débordante lui avait joué une nouvelle fois des tours.
Comme presque chaque nuit depuis sa petite enfance, elle avait simplement fait un cauchemar. Mais cette fois-ci, quel cauchemar ! Il semblait si réel qu'elle pouvait encore sentir l'odeur de soufre sur ses vêtements.
Elle se me mit à rire aux éclats. La tension quittait d’un coup ses muscles endoloris, assise près de ce bassin dont l'eau fraîche, limpide l’appelait.
En observant avec plus d'attention l'endroit, elle se rendit compte qu'en fait trois sources jaillissaient de la cupule, se déversant ensuite vers les rus qui dévalaient le mont sans pour autant que cela ne fasse baisser le niveau d'eau devant elle.
Seule sur ce sommet, encore troublée par ce rêve étrange, toute pudeur la quitta. Elle ôta un à un ses vêtements, les déposant en les pliant à peine sur le tapis de fleurs, laissant sa peau nue profiter des doux rais de soleil.
Elle tenta de mettre un pied dans l'eau, puis le second, frissonnant au contact du liquide glacé. Cette chaleur qui l'avait envahie lors de son affreux songe, les douleurs qui meurtrissaient sa chair ; tout disparut au moment même où elle s'immergea entièrement dans la cupule. Une sensation de bien-être et de plénitude l’envahit. Elle se sentait étonnamment bien, comme lorsque l'on rentre chez soi après un long et pénible voyage. Plus encore, elle avait le sentiment que cette eau comblait les vides béants laissés par la mort de ses parents. Ces deux êtres qu'elle n'avait jamais connus mais qui emplissaient ses nuits d'un néant angoissant.
S'abandonnant à ce moment, elle se laissa flotter sur le dos, admirant le magnifique arc-en-ciel au-dessus de sa tête. Il illuminait les cieux de ses couleurs radieuses, étincelantes, formant une demi-sphère parfaite autour de la cime de la Lyfia. Il transformait la brume toujours présente en une sorte de bulle multicolore qui la protégeait de l'extérieur. Étrangement, elle ne sentait plus le froid mais une douce torpeur l'envahir, jusqu'au moment où une brûlure vive se fit sentir au niveau de sa nuque. Spontanément sa main se rapprocha de l'endroit douloureux, la déstabilisant et la plongeant tout entière sous l'eau. Elle se sentait happée par le fond par une force surhumaine.
Sous la masse, privée d'air, elle eut l'impression de revoir cette grotte sombre, son puits lumineux et le monstre d'acier et d'os devant elle. La désagréable impression de s'enfoncer dans les flots de plus en plus noirs la gagna. Le liquide entrait dans sa bouche, dans sa gorge en direction de sa cage thoracique. Dans un sursaut de panique, elle se débattit pour regagner la surface projetant autour d'elle des gerbes d'eau avec ses bras. Une eau qui lui parut à nouveau glacée, tout comme l'air qui s'engouffra soudain dans ses poumons, cet air salvateur chargé de l'odeur douceâtre des fleurs.
Elle était en vie et, chose étrange, ses pieds touchaient le fond de la cupule qui ne semblait pas si profonde finalement. Loin de l’abîme sans fin dans laquelle elle s'était débattue l'instant précédent.
Les végétaux de ce site étaient-ils hallucinogènes ?
La respiration rapide, après ce second épisode apocalyptique et perturbant pour la cartésienne, future médecin qu’elle était, elle allait sortir avec hâte de l'eau quand elle s'aperçut que deux regards étaient posés sur elle.
Il ne s'agissait pas cette fois-ci d'oiseaux mais bien de deux paires d'yeux humains. Les prunelles bleu d’azur et grises de deux jeunes hommes, dont l'un se précipita vers elle, visiblement paniqué, l'observaient avec attention.
Campée sur ses pieds, à demi immergée dans le bassin, elle se rappela soudain qu'elle était entièrement nue et posa ses bras en croix sur sa poitrine poussant un cri d'effroi qui fit reculer son sauveteur potentiel.
— Qui êtes-vous ?, hurla-t-elle, tentant de retrouver son aplomb et éventuellement de sauver le peu de dignité qui lui restait.
Le second, qui s'était emparé de ses vêtements pour les lui tendre avec un air amusé, répondit :
— La brigade des mœurs de la Lyfia, mademoiselle. Vos papiers s'il vous plaît.
Les deux garçons, visiblement très complices, se mirent à rire tout en se retournant pour lui permettre de se vêtir. Ce qu'elle fit le plus rapidement qu’elle put, enfilant tant bien que mal son tee-shirt collant sur sa peau mouillée. C'était bien sa veine. Tomber sur deux voyeurs dans un lieu qui se voulait désert.
Encore dégoulinante, elle se posta ensuite devant eux, jambes écartées, poings sur les hanches, le regard menaçant, ce qui stoppa net leurs moqueries, même si elle sentait bien que le plus grand se mordait la lèvre pour ne pas éclater de rire à nouveau.
Ils avaient sans doute raison d'agir ainsi. Elle imaginait fort bien le spectacle qui se présentait à eux : une jeune fille rouge de honte saucissonnée dans des vêtements enfilés à la hâte, les cheveux trempés et qu'ils avaient découvert quelques minutes auparavant hurlant à la mort dans le plus simple appareil au beau milieu d’une toute petite flaque d'eau. Il y avait de quoi alimenter nombre de conversations lors de leurs soirées viriles à venir. Pourvu que ces deux jeunes hommes ne soient pas des connaissances de ses frères... sinon elle passerait sa vie à devoir entendre et réentendre cet épisode peu glorieux de son existence d'ermite des bois.
Reprenant un peu de contenance et surtout se rendant compte de son attitude puérile, Eirwen tendit fermement la main au blond qui allait courageusement se jeter à l'eau pour elle quelques minutes auparavant. Elle négligea volontairement d'adresser le moindre regard vers le brun qui fit une moue entre le « Je m'en fiche » et le « Oh, je suis fâché ».
— Bonjour, je m'appelle Eirwen et toi ? C'est la première fois que je monte au sommet de la Lyfia, c'est un drôle d'endroit, n’est-ce pas ?
Lui serrant la main avec douceur malgré son gabarit de maître-nageur, il lui répondit qu'il s'appelait Angus et qu'il était amateur de varappe, ajoutant qu'il était venu sur les conseils d'un vieux du hameau où il logeait depuis la veille dans le but d’escalader la falaise. Falaise qui devait normalement se trouver de l'autre côté du mont. Bizarrement, ils n’avaient rien trouvé. En fin de compte, après quelques heures de vaines recherches, ils s'étaient perdus et avaient entendu des hurlements atroces.
Voyant qu'elle ne daignait pas parler à son compagnon d'escalade, il le pointa du doigt en continuant :
— Et le rigolo là, c'est Thomas, mon frère.
Puis s'approchant d'elle en chuchotant, il ajouta :
— Tu sais, il est plus bête que méchant.
— Hé, rétorqua l'autre qui avait tout entendu. Appelle- moi Tom s'il te plaît. Je suis désolé, je ne voulais pas te vexer mais tu étais si drôle tout à l'heure... et ma foi ce n'est pas tous les jours que l'on découvre une déesse complètement nue au milieu de nulle part.
A la fois offusquée et un peu flattée, il faut bien dire de ce qu'elle venait d’entendre (« Une déesse, moi qui d'ordinaire est plutôt le vilain petit canard de service » pensa-t-elle intérieurement avec un sourire à peine dissimulé), elle lui répondit par une grande tape sur l'épaule qui lui fit pousser un « aïe » douloureux. Eirwen avait deux frères et donc l'habitude de se défendre contre ce genre d'attitude macho envers la gente féminine.
Puis ils se mirent à se moquer tous les trois du ridicule de la situation avant de s’asseoir près du grand frêne où trônaient toujours les deux espions noirs en pleine conversation.
— Connaissez-vous l'histoire de ce lieu ?
Les garçons secouèrent la tête négativement.
— J'ai eu comme des visions en arrivant au sommet, reprit-elle. Peut-être à cause de la fatigue ou des effluves des fleurs ?
— Apparemment, elles n'étaient pas très sympas tes visions, ajouta le brun qui la fixait de ses grands yeux ronds d'un bleu clair envoûtant.
— Remarque, ce lieu possède une aura très bizarre. Comme je te l'ai dit, nous sommes venus pour grimper sur une soi-disant falaise indiquée par un vieux fou mais nous avons cherché pendant des heures en parcourant ce maudit mont sans en trouver la moindre trace. La Lyfia n’est pourtant pas immense. Et dire que nous avons réservé deux nuits dans son gîte pour profiter d’une des plus belles parois de Suède, pfffff ! La belle arnaque, continua Angus qui prit son sac à dos et en sortit un paquet de cookies, le tendant vers la jeune femme en évitant la main de son frère.
— Honneur aux dames, euh devrais-je dire aux déesses, continua-t-il avec calme. Tu avais peut -être simplement faim et cela t'a joué des tours. Le chocolat, il n'y a rien de mieux pour se remettre de ses émotions.
Elle acquiesça d'un signe en prenant un gâteau et en le remerciant. Angus était plus musclé que son frère, plus posé aussi. Ses prunelles grises et ses cheveux frisés blonds aux reflets cuivrés ondulant dans le vent lui donnaient une allure divinement plaisante. Thomas était plus sec avec un regard espiègle, profond et de longs cheveux noirs qui tombaient en cascade dans son dos. On aurait dit un félin prêt à bondir sur sa proie, en l'occurrence le paquet de cookies.
C'était une drôle de rencontre dans un endroit tout aussi étrange. La sauvage qu'elle était, en train de partager un goûter avec de jeunes hommes inconnus qui en connaissent plus sur son anatomie que ses propres parents. Voilà qui était tout aussi surprenant. Qu'importe finalement. La vie lui avait appris à profiter de l'instant présent. Elle mordit donc à pleines dents dans la délicieuse friandise sous l'ombre du grand frêne centenaire, surveillée par deux gros oiseaux et en bonne compagnie. Il ne lui en fallait pas plus pour oublier ces affreux cauchemars... enfin pour le moment.
Tous les trois assis sur la bordure du bassin de roche, ils ne pouvaient quitter des yeux le paysage magique qui s'offrait à eux, mangeant silencieusement jusqu'à la dernière miette du paquet avec une complicité innée déconcertante.
Brisant le silence, Tom lança :
— On redescend ? La nuit ne va pas tarder à tomber et me retrouver coincé avec Madame la déesse et ses fantômes sur ce monticule n'entre pas dans mes projets du soir... Elle est bien trop flippante, ajouta-t-il avec un sourire toujours plein de malice. Je parle de la montagne évidemment.
Eirwen se redressa soudain, prête à le pousser dans l'eau glacée mais Angus la prit de cours. Attrapant les jambes du fauteur de troubles, il le fit basculer d'un seul coup en arrière dans la flaque.
La surprise tout autant que l'eau glaciale firent pousser à Thomas un cri strident, rappelant celui des femmes ailées des souvenirs de la jeune fille.
— Sans rancune, annonça le blond en lui tendant la main pour l'aider à sortir du bassin gelé.
Mais Tom, vexé, se tenant le cou, faisait sa tête des mauvais jours.
— Au moins, toi, tu es habillé, ajouta la jeune fille amusée pour détendre l'atmosphère.
Quel drôle de tableau. On aurait dit un chaton mouillé qui grelottait en prenant à contre cœur le bras de son frère pour enjamber le rebord de pierre.
— Toi, tu vas me le payer !, adressa-t-il avec un regard froid au blondinet.
Cela rappelait tellement à la jeune fille les bagarres entre ses deux frères (adoptifs). Il fallait bien dire pour la défense d'Angus que Thomas l'avait cherché. Le blond, lui, devenait du coup de plus en plus sympathique. Il faut avouer qu’il était plutôt mignon, voire carrément craquant.
— Eh , regardez !, dit-elle fixant l’horizon.
Le ciel avait pris une teinte orangée magnifique, annonçant le crépuscule et la nuit toute proche. La journée était passée à une vitesse impressionnante. Le cercle de brume autour du sommet s'épaississait rapidement, enveloppant les arbres et les rochers. Les deux corbeaux prirent leur envol côte à côte dans ce paysage aux allures de brasier.
Il fallait redescendre avant que l'obscurité ne s'installe vraiment. Eirwen, elle non plus, n’avait pas vraiment envie de passer la nuit dans cet endroit empli de spectres hostiles. Ses nuits étaient déjà bien assez compliquées comme cela.
La descente fut plus aisée que la montée. La mousse glissait toujours autant mais c'était plaisant de pouvoir discuter tout en marchant et surtout de pouvoir s'entraider pour éviter la chute. Depuis sa majorité et surtout depuis qu’elle avait pu s’acheter sa petite voiture avec l’argent gagné en passant ses soirées et ses vacances à aider au cabinet médical de ses parents, elle était devenue autonome et préférait randonner sans être accompagnée, loin de l’agitation engendrée par les jumeaux ou des conseils surprotecteurs de sa mère toujours inquiète. Son père était le seul à vraiment comprendre combien ces moments solitaires étaient sacrés pour son équilibre intérieur. Pourtant à cet instant précis, elle se surprenait à apprécier cette présence masculine réconfortante.
Elle apprit qu'Angus et Thomas adoraient bien plus que l’escalade. Ils aimaient l'aventure avec un grand A et étaient tous deux membres d'un club de spéléologie... Ou étaient les deux seuls membres du club. Elle n'avait pas bien compris mais « Brrr », aller visiter les entrailles sombres de la terre, très peu pour elle !
Angus, entre autres, faisait partie d'une équipe de handball, s’essayait au ski de fond tous les hivers et de temps à autres tentait de suivre une filière juridique dans son lycée entre deux compétitions ou deux sorties au pub, selon son humeur. Les études n’étaient certainement pas la priorité de ce jeune homme de dix-huit ans.
Le ténébreux Thomas, un brin Gothic- dandy avait rejoint l’humanistiska programmet, prenant une voie littéraire peuplée de textes anciens et de langues étranges tout en rêvant de voyages et de découvertes. Il était aussi guitariste dans un groupe de rock alternatif très sympa... lui avait-il du moins affirmé. Et comble de tout, elle découvrit qu’ils allaient passer le reste de la soirée ensemble car les garçons avaient réservé dans le même gîte qu'elle pour le week-end. En même temps, à part cette fermette, il n'y avait pas âme qui vive à des kilomètres dans cet endroit reculé.
La nuit maintenant tombée transformait la forêt en une armée de silhouettes tortueuses. Les unes étaient presque menaçantes, les autres cagneuses, suppliantes comme de vieilles femmes bossues. Eirwen fut finalement bien contente d'être aux côtés des deux frères, même s’ils n'avaient pas l'air plus braves qu'elle. Heureusement pour eux, la lune était aussi presque pleine en cette veille de premier mai. Ses lueurs d'argent se reflétaient dans l'eau de la source qui avait maintenant l'allure d'un petit ruisseau, lequel les mena tel un fil d'Ariane droit vers Idavoll (c'était le nom de l'endroit où ils allaient séjourner).
Pas de trace de l'hôte qui avait accueilli la jeune fille le matin même. Un vieil homme barbu les attendait, fumant la pipe devant la porte. Il ne semblait pas le moins du monde surpris de voir le trio déambuler au milieu du pré enjambant l'herbe haute et imbibée de gouttelettes d'eau en suivant le ru, alors qu'il y avait un chemin à quelques pas, bien plus confortable et surtout au sec. A la lumière de la lanterne qui surplombait la porte du chalet, l'homme paraissait très âgé, voûté. Il se déplaçait avec une canne magnifiquement sculptée représentant un aigle, les ailes grandes ouvertes, les serres en avant. Il leur indiqua d'une voix gutturale que le souper serait servi une demi-heure plus tard et montra à Eirwen sa chambre, à l'étage du bâtiment de bois. N'ayant que quelques cookies dans l'estomac depuis le matin, l'odeur de soupe qui bouillonnait dans le grand chaudron, titilla les narines de la jeune fille tel un met de choix. Elle allait pouvoir manger, se laver et surtout repenser calmement à cette drôle de journée dans un endroit des plus accueillants.
Angus se jeta sur le plus grand lit de la grande chambre et s'étira avec plaisir, ronronnant presque. Thomas, qui n'avait d'autre choix que de prendre le plus petit, comme il avait déjà dû le faire la veille, l'imita non sans ronchonner… pour le principe. Il était tellement bon de s'étendre après cette longue journée de marche, remplie de surprises.
— Elle est sympa cette fille, commença Angus
— Oui pas mal pour une fille, répondit son frère en lui lançant un oreiller en pleine figure. Mais tu n'étais absolument pas obligé de me ridiculiser devant ELLE ! En plus, elle est un peu bizarre, tu ne trouves pas ? Se balader toute seule comme ça dans les montagnes. Bon j'avoue que la vue était jolie, surtout celle de la cupule.
Il éclata de rire en mimant de ses mains les jolies formes de la demoiselle.
— N'importe quoi, répondit le premier haussant les épaules. Tu ne penses qu'à cela. Mon frère est un pervers !
— Oh et mon frère est amoureux, continua Thomas en roulant des yeux. Amoureux de la belle zarbi.
— Parce que nous ne sommes pas étranges, nous, railla le blond, à vouloir passer tous nos week-ends ensemble, à vivre nos aventures entre garçons comme si nous avions dix ans et aucun autre ami ?
Thomas hocha la tête, visiblement touché par la remarque d'Angus. Il déclama avec un air de défi qu'il prenait la salle de bain en premier et qu'il allait certainement vider le ballon d'eau chaude juste pour ennuyer son frère afin qu'il ne puisse se faire beau pour l’adorable, la fantastique Eirwen.
Angus était allongé paisiblement sur le drap blanc, ses avant-bras musclés repliés sous sa tête. Les boucles de ses cheveux blond vénitien reposaient négligemment sur l'oreiller de plumes. Effectivement, la belle apparition de l'après-midi lui avait fait de l'effet. Pas tellement pour sa plastique avantageuse, même si le vilain petit canard ne l'était pas tant que cela. Non. Ce qui plaisait surtout au jeune homme, c’était son mode de vie de routarde sauvage. Une fille tout terrain, c'était tellement rare dans ce monde peuplé de poupées roses trop maquillées qui ne pensaient qu'aux dîners romantiques et au shopping.
Il sursauta soudain, tiré de sa rêverie par un cri provenant de la salle de bain. Il s'y précipita, trouvant son frère à genoux se tenant le cou, du sang coulant dans le bac de douche.
— Que se passe-t-il Tom ? Tu es tombé ?, demanda-t-il, inquiet.
— Aïe, qu'est-ce que c'est que cela Gus ?
De toute évidence, le garçon livide n'appréciait pas la vue du sang qui coulait à ses pieds, surtout qu’il s’agissait du sien.
Angus souleva les cheveux mouillés de Thomas pour découvrir au creux de son cou une sorte de V couché d'où perlaient des grosses gouttes rouges. Sans doute une blessure due à sa chute dans la cupule. Son cou avait peut-être heurté une roche...
— Je suis désolé mon frère mais il va falloir appeler les pompiers et sans doute... t’amputer d’une partie du cerveau.
— Arrête de rire, cela me fait un mal de chien, comme si on me brûlait !
— Oui, excuse-moi, reprit d'un ton plus compatissant Angus, qui voyait bien que son frère ne simulait pas. Je pense que je t'ai poussé un peu fort tout à l'heure. Tu as dû te cogner. Je suis vraiment désolé... Mais rassure-moi, tu es toujours ...aussi déglingué ou cela t'a remis les idées en place ?
Tom sourit malgré la douleur qui était toujours présente. Il prit une serviette et s’essuya rapidement en laissant la place à son frère, ravi d'avoir du coup une tonne d'eau chaude à gaspiller à cause de cette douche écourtée par ce petit incident.
— Au fait, nous avons un futur médecin dans les lieux. Si tu veux t'assurer la honte de ta vie, je peux appeler Eirwen qu'elle vienne panser ton petit bobo ?
Le brun lui balança sans ménagement sa serviette humide dans le visage puis partit s'habiller pour le souper. Angus n'avait pas tort. Cette blessure n'était pas bien grave, il ne devait pas faire sa chochotte.
Eirwen entra dans une petite chambre douillette. Un feu de cheminée réchauffait la pièce car les températures nocturnes étaient encore basses en Suède, en ce mois de mai. Elle ferma la porte avec soin. Elle s'assit sur le lit qui avait l'air très confortable et remarqua tout de suite qu'il y avait une bibliothèque remplie de vieux ouvrages adossée contre un mur. Au moins, si la nuit lui paraissait longue ou que les cauchemars revenaient, elle aurait de quoi s'occuper.
Elle se dirigea ensuite vers la salle de bain dotée d'une sorte de mangeoire en bois en guise de baignoire. Elle avait été remplie d'eau fumante et odorante. Quelle jolie attention de la part de ce vieil homme qui paraissait pourtant si rustre. La jeune fille, regarda tout autour d’elle afin de s'assurer qu'aucune paire d'yeux indiscrets ne traînait. Elle n'avait pas envie de revivre cette honte qu'elle avait ressentie cet après-midi. Puis elle ôta ses vêtements pour se plonger dans ce bain divinement délassant. Nettoyant avec douceur sa peau claire, elle s'arrêta sur son cou grimaçant. Elle pouvait sentir sous ses doigts comme une boursouflure douloureuse. Se redressant, elle souleva ses cheveux sombres et regarda en se contorsionnant l’endroit sensible dans un miroir accroché dans la pièce. A la lumière de la bougie (apparemment le gîte ne possédait pas l’électricité), elle put deviner une forme ronde dans le creux de sa nuque. C'était comme si on l'avait marquée au fer rouge. Elle fronça ses yeux vert émeraude. Le souvenir de la brûlure lors de sa baignade et de la plongée vers l’obscurité qui avait suivi, lui revint soudainement en mémoire. Une sensation pas très agréable à vrai dire. Puis secouant la tête, elle se dit que cela pouvait tout aussi bien être une blessure due à sa longue randonnée. Elle aurait frôlé de trop près les branches d'un grand pin ou une araignée l'aurait piquée sans qu'elle ne s'en rende compte. Ce n'était rien de bien méchant. En plus son estomac gargouillait. Se délecter du contenu du chaudron qu'elle avait senti tout à l'heure était bien plus urgent que de s'apitoyer sur cette petite blessure superficielle.
Elle enfila un long pull bien chaud, un caleçon noir et noua ses cheveux en une longue natte puis descendit sans plus attendre dans la cuisine où le vieux et les deux garçons l'attendaient déjà pour passer à table.
— Quel délice ce potage ! Vous nous gâtez, déclara Eirwen à l'intention de son hôte. Ces deux compagnons approuvèrent de la tête, leurs bols déjà vides. Elle n'avait pas l'habitude d'être ainsi chouchoutée dans les endroits où elle logeait d'ordinaire. Parfois même, elle devait se contenter d'un morceau de pain et d’une boite de pâté industriel laissés dans sa chambre à même la table. Mais là, ce fut un vrai festin dans une salle à manger, simple mais chaleureuse, éclairée par un chandelier d’argent dont les flammes dansaient, formant des ombres sur les murs.
Après la soupe, l'homme apporta une majestueuse tourte au fromage, de ses propres chèvres, avait-il insisté avec fierté. Puis un dessert lacté dégoulinant de miel qui glissait dans la gorge comme la plus délicieuse des friandises fut servi aux jeunes convives ravis. L’aïeul leurs présenta aussi un breuvage étrange qu'aucun des trois n'avait goûté auparavant. Un nectar, fruit des abeilles lui aussi, qui faisait tourner la tête et déliait les langues.
— Ce soir c'est fête mes petits, annonça l'hôte avec bienveillance. Walpurgis est une nuit particulière et Beltane arrive avec ses feux sacrés. Trinquons au retour de cette belle saison annonciatrice de tant d'espoir !
Ils ne voulaient pas le contrarier. L'ancien avait les yeux pétillants de bonheur. Eux, ne savaient pas vraiment à quoi correspondaient ces fêtes aux noms étranges. Leurs familles n’étaient pas vraiment attachées aux grands mythes et seul le littéraire de la bande en avait vaguement entendu parler lors d’un cours d’initiation aux poésies du Nord. Les épopées scandinaves ne devaient être étudiées qu’en seconde année. Pourtant, ils levèrent tous les trois leur verre, trinquant à leur rencontre et à cette soirée sympathique. Ils prirent même finalement un certain plaisir à découvrir cette tradition, dévorant les explications du vieux qui semblait tellement touché qu'on s’intéresse ainsi à ce qu'il disait.
— Beltane était jadis un rite de passage entre les moments sombres et la lumière, entre la mort et la vie, entre l'ignorance et la connaissance. Un grand changement s'annonce et le feu sacré sera nôtre ce soir. Il sera vôtre, mes petits.
— Voulez-vous dire que nous allons participer à cette célébration à vos côtés ?, demanda timidement Eirwen, d'un naturel très terre à terre.
— Si vous le désirez. Ce serait un grand honneur pour moi d'avoir trois invités à initier, ajouta l'ancien dans une profonde révérence.
Après tout, qu'avaient-ils à craindre d'un rituel récité par un vieil excentrique qui vivait sur une montagne loin de toutes choses modernes ?
— Les habitants de l'époque, pour la plupart des fermiers, faisaient sauter famille et troupeaux à travers les flammes afin de leurs assurer une année sereine, ajouta l'homme, comprenant sans doute les réticences de la jeune fille.
Ces us atypiques et plutôt virils avaient l'air en revanche d'enchanter les deux frères, prêts à se jeter dans les braises pour épater leur jeune amie.
Après le repas, grisés par ce conte enchanteur tout autant que par les vapeurs d'hydromel, tous sortirent dans le jardin où un bûcher avait été préparé.
Suivant les indications de l'ancien, tous trois se placèrent en cercle autour des flammes alors qu'il parlait bras levés dans une langue ancienne dont personne ne comprit un mot, même pas Tom qui pourtant en connaissait un rayon en linguistique. Malgré tout, les mots résonnaient en eux tel un chant ancestral et une émotion presque palpable s'élevait dans l'air. Le feu, comme par magie, se mit à danser devant leurs yeux.
Quelle beauté ! Ces flammes ondulaient comme de minuscules esprits, prenant vie dans la nuit si sombre. La lune presque ronde paraissait même s'être cachée pour leur laisser la vedette dans une obscurité totale.
L'ancien chanta et les salamandres orangées suivirent son tempo, tantôt lent et lancinant comme une danse torride, tantôt rythmé comme une ronde joyeuse. C'était magnifique à voir. Non, magique. Suivant leur guide, les jeunes gens furent invités à sauter par-dessus les braises afin d'imiter l'initiation qui avait lieu lors de cette fête faisant honneur à la lumière de l'été à venir, à l'espoir de belles récoltes et d''une vie meilleure...
Eirwen passa la première, coiffée d'une couronne d'aubépine qui lui donnait une allure angélique puis ce fut le tour du blond suivi de son frère.
A leur passage, le vieux gronda un mot à la façon d'un brame sauvage, primitif et une détonation se produisit dans le bûcher, par trois fois. Le moment semblait si solennel que même Angus avait les yeux humides. A cause de la fumée, expliqua-t-il aux autres, trop fier pour avouer qu'il était sincèrement touché par cette cérémonie.
Dame lune réapparut alors aussi brusquement qu'elle avait disparu. Tout se mit soudain à tournoyer : le feu, les flammes, les arbres, les herbes hautes autour d'eux, les milliers d'étoiles du ciel. Les chants semblaient entonnés maintenant par mille voix autour d'Eirwen,
Angus et Thomas.
Puis plus rien que le calme absolu, la douceur d'un lit moelleux.
Cet hydromel semblait bien fort, même pour deux jeunes hommes habitués aux soirées étudiantes arrosées. Ou peut-être était-ce la fatigue de la journée qui se faisait sentir ? La nuit fut quoiqu'il en soit aussi étrange que la soirée. Dans le cocon de leur couche douillette, tous firent des rêves vraiment curieux.
Eirwen, pourtant habituée à des nuits fantasmagoriques, se sentait flotter au milieu de la pièce au cœur d'une bulle verte qui remplissait l'espace entier. Des grimoires ouverts volaient tout autour d'elle tels des oiseaux de papier. Par moment, elle en prenait un entre ses mains et les lettres s'évaporaient de la page comme par miracle, cheminant ensuite en un petit sentier alphabétique vers sa tête.
Dans son rêve, Angus se voyait en plein ciel chevauchant une monture bondissante sous un orage puissant, comme il aurait tenté de dompter un cheval sauvage dans la ferme de ses parents.
A la différence près qu'ici toute chute aurait été mortelle, tant le cheval l’emportait de plus en plus haut dans les nuages, évitant les éclairs avec une dextérité farouche. Le jeune homme dégoulinant de sueur tournait et se retournait dans son lit, le poing en l'air. Par chance, son matelas était le plus grand sinon il aurait à coup sûr fini la nuit par terre.
Quant à Thomas, ses visions furent plutôt du genre, apocalyptiques. Le garçon assis en tailleur, impassible méditait paisiblement au milieu d'une tornade de feu qui dévastait tout sur son passage. Il ressemblait à une statue impassible, silencieuse jusqu'à ce qu'il réalise avec stupeur que c'était lui qui commandait le fléau et qu'il ne finisse son périple nocturne ayant moins de veine qu'Angus en s'écrasant au sol, étant tombé de sa couchette lourdement, sans pour autant se réveiller.
Au petit matin, aucun ne savait comment il avait regagné sa chambre mais tous avaient un mal de tête affreux.
Après une douche rapide, les deux sportifs portant leur matériel d’escalade, bien décidés à trouver cette fichue falaise, descendirent pour le petit déjeuner.
Eirwen était déjà là. Elle savourait de petits pains à la confiture de myrtilles maison en se léchant les doigts de gourmandise.
— Bonjour, pas trop mal à la tête ?, leur demanda-t-elle avec amusement.
— Un peu !, répondit le brun, un peu pâlichon.
— Beaucoup, dit l'autre. Mais une marche et une bonne montée vont nous remettre sur pieds.
Puis regardant Eirwen, il ajouta, le plus sérieusement du monde :
— Si tu n’as pas quelques baignades prévues ce matin, tu pourrais venir avec nous tenter de trouver cette falaise fantôme ? Ça te tente ?
La jeune fille, surprise, sourit. Après la journée d'hier et cette nuit singulière, elle n'avait pas envie de retenter l'aventure seule sur cette maudite montagne. Comme elle n'avait pas non plus envie de rentrer si vite en ville, elle accepta, pour le plus grand plaisir des deux compères qui échangèrent un furtif regard de satisfaction.
Leur hôte ne semblait pas être là ce matin. Le jeune homme, rencontré par Eirwen la veille, qui paraissait de la même famille tant il lui ressemblait, leur servit le petit déjeuner. Il posa également sur la table de bois un sac de toile épaisse contenant le ravitaillement du midi.
Angus, pressé, lui demanda s’il avait des précisions sur cette maudite paroi qu'ils n'avaient pas su trouver. Il sortit une carte de son sac et le serveur entoura avec son stylo l'endroit exact où la petite troupe pourrait se rassasier de sensations fortes, indiquant au passage que c'était une voie de varappe plus que périlleuse.
— Suis-je équipée comme il faut pour grimper sur cette falaise ? Je n’ai jamais fait d’escalade, s'inquiéta la jeune fille.
Tom la scruta de la tête aux pieds.
— Parfait, même si tes chaussures sont un peu raides. Nous ferons avec. Ne t'inquiète pas, nous serons très très prudents.
C'était la première fois qu'elle entendait le brun parler avec un ton si sérieux. Cela l'étonna presque.
La voyant troublée, Gus compléta :
— Tu sais, même si nous avons l'air de rigolos, nous sommes toujours extrêmement prudents quand nous grimpons. Ne sois pas inquiète, on ne te laissera pas tomber !
Tomber, voilà justement ce que redoutait la jeune femme même si son côté casse-cou prit vite le dessus sur la crainte pour le plus grand bonheur du blond, heureux de trouver une camarade de grimpe, voire plus si affinité. Décidemment, elle lui plaisait bien cette fille.
Les voilà donc partis une nouvelle fois vers la Lyfia, passant devant le bûcher maintenant éteint dans le jardin. Ils longèrent le ruisseau que l'ancien avait nommé devant eux « Mimir » la veille au soir.
Eirwen se sentait toujours aussi détendue malgré cette présence masculine à ses côtés. Il lui semblait même, à son plus grand étonnement, avoir déjà vécu cette scène. Elle qui n'avait connu qu'une famille d’adoption, aimante soit, mais qui dès sa plus tendre enfant lui avait révélé le secret de sa naissance. Elle qui avait grandi avec le spectre du décès brutal de ses parents et qui considérait la nature comme sa maison, elle sentait une énergie positive émerger de cette amitié toute nouvelle, une énergie qu'elle n'avait jamais éprouvée auparavant, teintée d'une grande confiance. Même l'idée de devoir remettre son destin, sur cette falaise gigantesque, entre les mains de quasi inconnus, lui semblait tout à fait normale.
Contournant la petite montagne, le petit groupe traversa un champ sur les abords duquel poussaient des aubépines sauvages. Leur doux parfum embaumait l'air. Le soleil, moins puissant que la veille permettait une marche moins pénible, d'autant que le trio tomba sur ladite falaise sans mal à mi-chemin de la montée vers les cimes de la Lyfia. Un à-pic dont la vue fit trépigner les garçons qui poussèrent un hourra en palpant la roche écarlate. Une voie était tracée pour accéder au sommet.
— Comment avons-nous pu la manquer hier ?, demanda Thomas. Elle est énorme et je pourrais jurer que nous avions pris le même chemin.
— Tu as raison. Impossible de manquer un défi de cette taille, répondit l'autre, comme un enfant devant un jouet neuf.
Eirwen, levant lentement les yeux fut, quant à elle, prise de vertiges. Que c'était haut ! La paroi semblait hostile, surtout pour une novice. Les garçons déballèrent leur matériel méthodiquement, sans bruit, laissant le loisir à la jeune fille d'observer les lieux plus attentivement.
Les roches aux teintes rouges étaient par endroits complètement lisses et à d'autres acérées comme les dents d'un dragon gigantesque. Tout autour, de grands pins formaient une clairière protégeant l'endroit des regards. Sans doute était-ce pour cette raison que Thomas et Angus l'avaient manquée la veille. On avait l'impression d'un entonnoir géant qui débouchait vers le ciel où tournoyait un aigle énorme. L’animal majestueux avait certainement fait son nid dans une cavité de l'endroit et surveillait ainsi les éventuels intrus.
Thomas, assuré par son frère, partit en reconnaissance sur le premier parcours balisé, grimpant tel un chat qui se promenait avec une facilité déconcertante sur le mur vertical. Quelques passages paraissaient lui donner du fil à retordre mais cela lui procurait d'autant plus de contentement. Plaisir qu'au sommet, il laissa éclater dans un cri victorieux qui emplit la clairière. Les bras levés vers le ciel, il savourait la jouissance du moment présent. Il redescendit, encore gorgé d'adrénaline, et ne cessa de leurs répéter que la vue était sublime de là-haut et la montée envoûtante.
—Tu y vas ?, demanda-t-il ensuite à la jeune fille, qui devint blême en un instant.
Elle lança un regard à Angus qui répondit par l'affirmative.
— Si tu veux, tu peux juste faire quelques hauteurs pour te faire les jambes. Tu n'es pas obligée de monter jusqu'au sommet. Tom va t'assurer et moi je vais monter à tes côtés pour te guider. D'accord ?
Comment dire non à ce regard gris, tempétueux, qui la dévisageait ainsi ?
— Et toi, qui va t'assurer ?, demanda-t-elle, anxieuse, tentant de faire oublier la rougeur qu’avait soudainement prise ses joues.
— Tu sais, mon frère est un champion dans ce domaine. A côté de lui, je ne suis qu'un pauvre amateur, souffla Tom en tapotant l'épaule de son frère, qui se redressa soudain comme un petit coq face au compliment... et prenant à son tour un peu la teinte de cette falaise.
L'un et l'autre, tour à tour, s'assurèrent que le baudrier d'Eirwen était bien attaché. Ils accordaient vraiment une attention particulière à ce que leur élève découvre le loisir qui les faisait vibrer en toute sécurité. C'était touchant et même gênant. La jeune femme aimait se sentir forte et pas une petite chose fragile dont la vie dépendait, qui plus est, affront ultime, d’un garçon. Mais, elle se laissa faire, tout de même touchée par l'attention que les deux frères portaient à son égard.
Angus grimpa agilement puis l'encouragea à en faire autant. L'un et l'autre lui indiquaient les prises avec justesse, ainsi elle put rapidement se retrouver à quelques mètres au-dessus du sol, en équilibre instable contre le mur de pierre.
— Tu t'en sors comme un chef, cria Tom, dont elle sentait la présence rassurante dans la tension de la corde contre son harnais.
— Oh oui ! On dirait que tu as fait cela toute ta vie, ajouta l'autre avec un clin d’œil amical. Tu l'aides à redescendre Tom, la voie devient plus compliquée maintenant. Ce sera pour une prochaine fois, quand tu seras plus entraînée.
Une prochaine fois…, songea-t-elle. Les deux frères souhaitaient donc réitérer l'expérience à ses côtés. Son cœur, malgré elle, se mit à battre un peu plus vite.
Puis, s'exécutant, elle prit le chemin du retour sur la terre ferme. Tom la soutenait dans ses efforts puis il l'aida à enlever le harnais une fois en bas.
Il leva les yeux. Angus avait poursuivi l'ascension et s’apprêtait à prendre une autre piste plus complexe, pour lui aussi tenter la montée vers la cime tant convoitée conquise par son frère quelques minutes auparavant.
Tout se passa très vite.
Tom hurla :
— Attention !
Des cris retentirent.
Ceux de Tom affolé, ceux d'Angus impuissant accroché à la paroi, mêlés à ceux de la jeune fille paniquée mais surtout ceux, stridents, du grand rapace qui fonçait droit sur sa proie humaine, serres en avant.
Puis ce fut le bruit des pierres qui roulaient le long de la paroi et celui du glissement d'un corps qui cognait la roche lourdement. L'animal avait, ils ne savaient pourquoi, lancé une attaque extrêmement violente contre Angus qui, déstabilisé, se laissait volontairement descendre contre le mur aux multiples arêtes saillantes pour éviter une chute plus violente encore.
Enfin ce fut le choc au sol.
Eirwen et Thomas se précipitèrent vers le jeune homme couché sur le dos, inerte, étourdi par l'impact. Sa poitrine se soulevait à peine.
Puis, peu à peu, il reprit conscience de son corps et se redressa doucement. Ses mains étaient couvertes de sang, mais il put s'asseoir sans trop de mal.
L’instinct de futur docteur d'Eirwen prit le dessus et elle lui indiqua qu'il ferait mieux de ne pas bouger afin d'éviter d’aggraver ses blessures.
Elle lui posa ensuite mécaniquement les questions habituelles afin de savoir où il avait mal et s’il se sentait bien, devant le regard pétrifié de son frère, sans doute encore plus tétanisé que le blessé par ce qu'il venait de vivre.
La tête d'Angus n'avait pas frappé le sol, seules ses mains ensanglantées d'avoir râpé la paroi et son épaule étaient douloureuses.
— Pourquoi cet aigle a-t-il fait cela ? Il n'y a aucun nid sur cette paroi. Je n'ai vu aucun nid en montant là-haut, dit soudain Thomas, qui se prenait la tête entre les mains. C'est de ma faute, j'aurai dû insister pour t'assurer toi aussi.
Le blond le regardait, sans répondre, la douleur se faisant de plus en plus présente. Eirwen déchira le tee-shirt déjà abîmé du jeune homme, laissant apparaître une plaie béante sur son épaule.
