Impertinente ostéopathie - Yves Lepers - E-Book

Impertinente ostéopathie E-Book

Yves Lepers

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Beschreibung

Un outil pour appréhender l’ostéopathie sans a priori.

La pratique de l’ostéopathie repose aujourd’hui sur des hypothèses biomécaniques ou neurophysiologiques susceptibles d’être vérifiées scientifiquement. Et pourtant, si une partie des praticiens s’inscrit dans une démarche scientifique, une autre partie continue à suivre la théorie fondatrice, telle qu’elle a été imaginée au XIXe siècle.

Après avoir analysé l’histoire de la discipline, l’auteur « ouvre la trousse » de l’ostéopathe et décrit les différentes techniques thérapeutiques dont il dispose, celles qui « craquent » et les autres, ainsi que le raisonnement qui sous-tend chaque intervention.

Tout au long de l’ouvrage, il souligne que pour être reconnue comme une discipline rigoureuse et respectable, l’ostéopathie doit se soumettre à une véritable critique scientifique.

Cet ouvrage de référence décrit l’ostéopathie moderne, la compare à celle des origines et propose une réflexion sur la reconnaissance scientifique à laquelle cette discipline aspire.


CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

[Cet ouvrage] aide les autres professionnels de la santé à mieux comprendre le rôle de l’ostéopathe. - Daily Science

À PROPOS DE L’AUTEUR

Yves Lepers est ostéopathe. Il détient aussi une licence en kinésithérapie et un doctorat en philosophie. Il a été directeur pédagogique de l’Institut William Gardner Sutherland à Paris et est actuellement professeur à l’Université libre de Bruxelles (Faculté des Sciences de la Motricité). Il participe à la Chambre d’ostéopathie du ministère belge de la Santé publique.

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Seitenzahl: 174

Veröffentlichungsjahr: 2016

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INTRODUCTION

Il existe bien évidemment de nombreux ouvrages qui traitent de l’ostéopathie. Ils le font de façon plus ou moins objective. Les uns la parent de mille vertus, les autres en font une profession de bien-être ou, pire, une « patamédecine », voire une médecine sectaire. Il est donc nécessaire de jeter un regard critique et distancié sur cette activité.

Pour ce faire, il nous faut revisiter son histoire, comprendre le pourquoi et le contexte de sa création. Il faut également comprendre la théorie et la philosophie qui la sous-tendaient à l’origine. Il est aussi nécessaire de juger de sa pratique à l’aune des sciences positives et se poser cette question : peut-on faire de l’ostéopathie un objet de science ? Nous pourrons alors nous pencher sur la possibilité d’intégration de l’ostéopathie dans l’ensemble des pratiques de santé et définir dans quelles indications elle peut être utile et efficace ou pas.

Le choix du titre

En 1993, un gastro-entérologue, Serge Bonfils, publie un livre intitulé Impertinente psychosomatique. Ouvrage passionnant dans lequel l’auteur traite à la fois de l’impertinence sémantique du terme « psychosomatique » (il est en effet paradoxal de vouloir unifier « psyché » et « soma », en mettant bout à bout les deux concepts qui s’opposent) et de l’impertinence d’une discipline qui se soumet difficilement à la méthode de la médecine expérimentale.

Il se trouve que l’ostéopathie, elle aussi, est confrontée à cette double impertinence. Tout d’abord sémantique : le lecteur averti n’ignore pas que le mot « ostéopathie » pourrait mener à confusion. Littéralement, il devrait s’appliquer à des maladies des os. Mais personne ne l’utilise dans cette définition. En fait, le terme « osteopathy » a été créé par le « fondateur » de la discipline, Andrew Taylor Still, à la fin du XIXe siècle aux États-Unis. Il aurait pour origine « osteo-pathway », que l’on pourrait traduire par « pathologie passant par les os ». Ce qui, il faut bien l’avouer, ajoute plus de confusion que de lumière à notre entendement. Le terme « ostéopathe » ne donne en réalité aucune information pertinente sur sa pratique. Au mieux fait-il penser à un spécialiste des os, et il est alors souvent confondu avec le chirurgien orthopédiste. Au pire – de mon point de vue – est-il assimilé à l’ensemble des médecines dites « parallèles » dont le nom se termine la plupart du temps par le suffixe « -pathie ».

La comparaison avec Impertinente psychosomatique ne s’arrête pas là, puisqu’à cet intitulé calamiteux s’ajoute un certain nombre de réticences à en faire un objet de science. Et de fait, l’ostéopathie éprouve les plus grandes difficultés à s’institutionnaliser et à s’intégrer dans le monde médical. Ce dernier, soumis à l’obligation croissante de pratiquer une médecine fondée sur des preuves objectives – la fameuse Evidence-Based Medicine1 –, accepte mal la concurrence de ces thérapeutes qui traitent les malades avec le seul usage de leurs mains et n’ont de comptes à rendre à quasiment personne. Certes, les temps changent et le temps change les esprits. Petit à petit, la confiance et la collaboration s’instaurent. Cependant, il n’est pas rare d’entendre encore l’ostéopathie assimilée à une forme de magie. « Mon ostéopathe doit avoir un don particulier », entend-on dire. Et, nous le savons bien, du don à la tare, il n’y a qu’un pas ; ce n’est qu’une question de point de vue. Mais comme nous le verrons plus loin, ce reproche d’absence de scientificité est infondé et injuste.

Je voudrais encore proposer une troisième impertinence. Celle d’une discipline qui, à l’instar de l’adolescent espiègle et frondeur qui cherche à choquer par la liberté, le caractère déplacé, l’insolence de ses manières et de ses paroles, interpelle le confort ronronnant d’une médecine institutionnalisée. L’ostéopathie, comme d’autres médecines non conventionnelles, oblige la médecine, au-delà des réflexes corporatistes, à s’interroger sur ses propres fondements. Et c’est probablement salutaire. Mais il est bien connu que sortir les gens de l’économie de la routine engendre bien souvent de la mauvaise humeur...

Ces difficultés essentielles ne peuvent toutefois occulter une réalité sociologique : l’impertinente ostéopathie séduit ! Selon Conso Globe, réseau de statistiques mondiales, environ toutes les 2 secondes, une personne va consulter un ostéopathe en France. Cela représente 10 millions de consultations d’ostéopathie par an chez l’un des 19 369 ostéopathes établis dans ce pays. Et en Belgique, en 2015, 1 607 000 attestations d’ostéopathie ont été délivrées, autorisant un remboursement auprès de l’assurance complémentaire santé2, contre 1 400 500 en 2010.

La France, comme la Grande-Bretagne, la Suisse et le Portugal, dispose désormais d’une loi régulant la profession. Aux États-Unis, la situation est très différente : les ostéopathes y sont équivalents aux médecins, avec les mêmes droits et devoirs, mais sans en porter le titre, pour des raisons complexes et historiques sur lesquelles je reviendrai plus loin. En Belgique, une loi-cadre, à la rédaction de laquelle il m’a été donné de participer, existe depuis 1999… mais n’est toujours pas appliquée. Pourtant, le pays peut s’enorgueillir d’avoir été le premier à organiser un enseignement universitaire de l’ostéopathie. Celui-ci, au sein de l’Université libre de Bruxelles, est d’une durée de six ans. C’est toujours, à ce jour, le seul pays européen à proposer une formation universitaire.

Après avoir obtenu une licence en kinésithérapie en 1973, précisément à l’Université libre de Bruxelles (ULB), mon intérêt pour les pathologies articulaires, et pour celles de la colonne vertébrale en particulier, m’a poussé vers les études d’ostéopathie. Mon choix s’est porté sur l’Institut W. G. Sutherland à Paris, dont je devais devenir ultérieurement le directeur pédagogique. Ce qui m’a donné l’occasion de réformer le cursus de cet enseignement privé en le médicalisant. En effet, je voulais que les futurs ostéopathes français et belges soient capables, à l’instar de leurs collègues américains, de pratiquer en première ligne, c’est-à-dire sans passage obligé par un médecin. Cela sous-entendait qu’il fallait étoffer leur formation et les rendre conscients de leurs compétences, mais surtout de leurs limites : ils devaient impérativement être en mesure de distinguer chez leurs patients les pathologies relevant et ne relevant pas de notre art. Bref, leur formation devait non seulement leur inculquer les pratiques de leur futur métier, mais aussi leur donner de solides notions de médecine pour qu’ils puissent faire le tri entre les problèmes sur lesquels ils pouvaient agir et les autres. Pour l’époque – nous étions en 1990 –, c’était un projet très ambitieux et qui n’était pas vu d’un très bon œil par une bonne partie de la profession médicale.

Néanmoins, les contacts privilégiés que j’avais conservés avec l’Université libre de Bruxelles m’ont permis d’intégrer au cursus de l’Institut W. G. Sutherland des cours de dissection, d’anatomie palpatoire, de biomécanique et de développer les cours de sémiologie médicale. Le tout dispensé par des médecins et des kinésithérapeutes de niveau universitaire. Bientôt, ce nouveau type de cursus s’est répandu dans les autres collèges d’ostéopathie de l’Hexagone, mais aussi dans toute l’Europe. Des années plus tard, l’équipe pédagogique de la filiale belge du Collège a décidé de franchir un grand pas en fermant les portes de son enseignement privé afin de défendre pleinement la nécessité d’un enseignement universitaire à part entière. En 2004, le master en ostéopathie s’ouvrait à la faculté des sciences de la motricité de l’ULB, en collaboration étroite avec la faculté de médecine.

Si la pratique clinique de l’ostéopathie me satisfaisait pleinement, elle restait également pour moi une source constante d’interrogation et d’étonnement. Comment comprendre les mécanismes par lesquels s’exerce notre action ? Comment expliquer nos résultats thérapeutiques ? Les réponses apportées par l’archaïque théorie originelle du fondateur Andrew Taylor Still ne satisfaisaient ni le scientifique ni le libre-penseur que j’étais. Pour pouvoir à la fois alimenter ma réflexion et développer une stratégie de reconnaissance de la profession, j’ai donc entamé des études de philosophie, défendu ma thèse de doctorat et obtenu un DEA en histoire, philosophie et éthique des sciences et techniques biomédicales. Parallèlement, j’ai participé au développement de programmes de recherches cliniques au sein de notre laboratoire universitaire.

Aujourd’hui, après plus de quarante ans de pratique clinique, d’engagement au sein des unions professionnelles et auprès du ministère de la Santé, est née l’idée d’écrire ce livre. Je voudrais y expliquer ce qu’est réellement l’ostéopathie, ce que l’on en comprend et ce qu’il reste à éclaircir, ce à quoi elle peut être utile et ce sur quoi elle sera sans effet. Et mener avec le lecteur une réflexion sur la manière dont une discipline telle que celle-là, avec son passé mystérieux et ses pratiques qui confinent parfois à l’ésotérisme, peut – et doit – s’intégrer dans une approche scientifique si elle veut être acceptée par le corps médical et être admise officiellement parmi les professions de santé. Bref, je voudrais que ce livre permette aux patients en puissance d’assumer en bonne intelligence le choix de leur praticien et aux professionnels de la santé de mieux comprendre les possibilités et les limites du recours à l’ostéopathie.

Il est donc temps d’entrer dans le vif du sujet et je vous propose de commencer par le commencement : découvrir les racines historiques de la discipline. À Nietzsche, j’emprunte cette pensée selon laquelle « l’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ». Nous n’en oublierons pas pour autant la réserve d’Ernest Renan pour qui « le talent de l’historien consiste à faire un ensemble vrai avec des traits qui ne sont vrais... qu’à demi ».

1. Ou médecine fondée sur les preuves. Nous y reviendrons abondamment plus loin.

2. La sécurité sociale de base ne rembourse pas l’ostéopathie en France et en Belgique.

1UNE BRÈVE HISTOIREDE L’OSTÉOPATHIE

Si vous prenez rendez-vous chez un ostéopathe, vous risquez d’être confronté à des expériences extrêmement variables. Tant sur le plan des techniques utilisées que sur celui des discours invoqués par le praticien. Des discours qui ne se contentent pas de donner une explication à ce que l’ostéopathe vous fait, mais qui s’attachent également à expliquer le mal dont vous souffrez. Ce dernier point est d’une importance capitale. En effet, si l’explication donnée à la maladie par l’ostéopathe est différente de celle donnée par la médecine dite « conventionnelle », alors l’ostéopathie devient, de facto, une médecine alternative. Si, au contraire, la physiopathologie de l’ostéopathe se fonde sur les sciences biomédicales enseignées en faculté de médecine, alors l’ostéopathie devient un complément possible aux autres approches thérapeutiques conventionnelles. À savoir la pharmacopée, la chirurgie, voire certaines psychothérapies.

Ces deux tendances de l’ostéopathie cohabitent aujourd’hui en raison à la fois de l’histoire de la discipline, mais aussi de la façon dont les systèmes de santé gèrent cette nouvelle profession. En l’absence de réglementation et de reconnaissance, tout est permis. Et notamment de former des professionnels à l’ostéopathie telle qu’elle était enseignée au XIXe siècle, dans des institutions privées, ce que nous appellerons « ostéopathie traditionnelle ». L’autre ostéopathie, celle que l’on enseigne notamment à l’université, intègre les progrès de la science tout en conservant l’usage exclusif de la main pour soigner. Cette dernière voie suit l’évolution des recherches techno-scientifiques et tend à circonscrire fortement son champ d’application. On peut l’appeler « ostéopathie progressiste ».

Pour mieux comprendre ce qui peut réunir ou séparer ces deux approches d’un même savoir-faire, il faut revenir aux origines de l’ostéopathie. L’époque, le lieu, la personnalité de l’inventeur, tout est déterminant.

La médecine héroïque

Aux États-Unis, dès la fin du XIXe siècle, on peut observer une ébauche de démarche scientifique et de recherche expérimentale en médecine. Mais cette tendance demeure tout à fait confidentielle et se limite particulièrement à la côte Est. En Europe, déjà au XVIIIe siècle, François Magendie puis Claude Bernard à sa suite développent les principes d’une médecine expérimentale. Mais ce savoir est peu exporté outre-Atlantique. Les médecins du Midwest américain, où va naître l’ostéopathie, sont totalement ignorants des travaux initiés sur le Vieux Continent. Ils ignorent d’ailleurs également ceux de leurs compatriotes William Morton à Boston, l’un des précurseurs de l’anesthésiologie, ou de William Osler à Baltimore. La thérapeutique, en ces terres reculées, est totalement empirique.

Petite parenthèse pour les férus de philosophie des sciences : ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas de l’empirisme rationaliste tel que l’ont développé les initiateurs de la pensée scientifique Francis Bacon, John Locke ou encore David Hume. Pour ces philosophes, l’observation est la source première des réflexions qui, a posteriori, entraînent la formulation d’hypothèses logiques, elles-mêmes soumises inlassablement à l’épreuve de l’expérimentation. L’empirisme de la médecine, telle qu’elle est pratiquée en ces temps et lieux reculés, présuppose plutôt une représentation du monde a priori, formulée sur le mode de la croyance. Et cette représentation s’accompagne bien souvent d’une vision mythique et irrationnelle du corps, de l’âme, de la santé, du mal en général. Clystères, saignées, whisky et administration de sels de mercure (calomel) sont alors appliqués sans discernement et sans rapport avec une réalité objectivable. La thérapeutique est une espèce de tradition jamais remise en cause. Les erreurs sont répétées avec opiniâtreté, car les spéculations théoriques qui les encadrent ont la vie dure. Par exemple, la saignée repose sur l’idée que les maladies sont dues à un excès de mauvais sang et les purgations sont censées éliminer les mauvaises humeurs (voir l’encadré).

La plupart du temps, l’affaiblissement occasionné par les lavements et saignées ou par l’intoxication aux sels de mercure achève le malade avant que la maladie n’ait eu le temps de le faire. Cette médecine, si elle est bien intentionnée, n’en est pas pour le moins qualifiée d’« héroïque » par les historiens de l’art de guérir. Mais attention, pour ces derniers, le héros, c’est évidemment le malade !

LA THÉORIE DES HUMEURS

La théorie des humeurs, base de la pratique médicale antique, est généralement attribuée à Hippocrate. Selon elle, le corps est composé de quatre éléments principaux : l’eau, la terre, l’air et le feu, ces quatre éléments pouvant être chauds, secs, froids ou humides. Un déséquilibre entre ces éléments, engendré notamment par les changements climatiques liés aux saisons, permet d’expliquer l’ensemble des maladies.

Andrew Taylor Still

En 1864, au retour de la guerre de Sécession pendant laquelle il officie en tant que major chirurgien au sein des troupes nordistes, un certain docteur Still est confronté à une épreuve dramatique. Trois de ses enfants décèdent lors d’une épidémie de méningite, malgré les efforts de ses confrères pour les sauver. Naît alors, dans l’esprit de ce fils de médecin et pasteur, l’idée de réformer ces pratiques qui n’ont pas pu empêcher le pire. Chercheur solitaire, il se lance dans une quête de rationalisation de la médecine. Influencé par son éducation religieuse, son goût pour la mécanique et sa passion pour l’anatomie, il va mettre au point une théorie, une nouvelle philosophie de la médecine. Il la veut rationnelle et cohérente. Elle devrait aboutir à une pratique sûre et révolutionnaire.

Pour le méthodiste qu’il est, la nature, œuvre de Dieu, est parfaite. À travers l’observation minutieuse des dissections de cadavres d’animaux ou de restes humains, autorisée par ses amis les Indiens Shawnees, il découvre la perfection de l’anatomie, qui devient à ses yeux la preuve matérielle de ses convictions métaphysiques. Fait essentiel à ses yeux : dans un corps, qu’il soit animal ou humain, chaque chose est à sa place. Aucune erreur ne peut s’y déceler. Il écrit dans son autobiographie :

« Pendant vingt-deux ans, j’ai examiné les parties de la mécanique humaine, et j’ai trouvé qu’il s’agit de la plus merveilleuse mécanique jamais construite par l’intelligence de la pensée et de l’esprit de Dieu, depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds. Je crois que la mécanique humaine est la pharmacie de Dieu et que tous les remèdes de la nature sont dans le corps. »

L’homme est donc parfait. S’il tombe malade, c’est qu’une force extérieure a modifié les rapports entre ses structures anatomiques. Par exemple, une chute sur les fesses peut engendrer un déplacement du sacrum, lequel, dès lors, n’est plus tout à fait où il devrait être par rapport aux deux os du bassin. S’ensuit alors une prédisposition à développer des problèmes de toutes sortes. Cette modification du rapport des structures entre elles, Still l’appelle « lésion ostéopathique ».

À cette époque, sur le Vieux Continent, la médecine conventionnelle commence à s’intéresser au rôle des bactéries dans l’apparition des maladies, grâce notamment aux travaux de Louis Pasteur et de Robert Koch. Dès 1859, Pasteur apporte la preuve que les micro-organismes n’apparaissent pas par génération spontanée. Il démontre aussi le rôle de ces micro-organismes comme agents des infections. Quant à Robert Koch, l’un des pionniers de la microbiologie médicale, il met en évidence qu’une bactérie peut être l’agent responsable d’une maladie infectieuse – en l’occurrence la tuberculose, dont le bacille est nommé en son honneur « bacille de Koch ». Il obtient le prix Nobel de médecine en 1905.

Mais Still réfute l’existence des micro-organismes ou de toute autre cause des maladies. À ses yeux, celles-ci n’ont pas d’existence propre. En termes philosophiques, nous dirions que, selon lui, n’y a pas d’ontologie de la maladie.

La maladie ne peut pas non plus être l’expression d’un défaut interne puisque l’organisme, œuvre de Dieu, est parfait. Par conséquent, selon Still, les drogues (nous dirions aujourd’hui les médicaments) sont inutiles. Elles sont aliénantes et plus dangereuses qu’efficaces. Il faut savoir que « le bon docteur Still » – ainsi l’appellent ses patients –, tout comme, avant lui, le pasteur Wesley, père du méthodisme, est un farouche adversaire de tous les esclavages. Ainsi, Still est abolitionniste, féministe, antitabac, antialcool et donc « antidrogues ». Aujourd’hui, certains de nos patients, inquiets des effets secondaires ou portés par les courants écologistes, disent en consultant l’ostéopathe : « Je viens vous voir car je suis antimédicaments... », version moderne de la pensée stillienne.

Quant à la chirurgie, Still la considère le plus souvent comme abusive. C’est, selon lui, une mauvaise solution à un problème mal compris : elle n’est utile que dans les cas où l’approche « rationnelle » ostéopathique a été, hélas, retardée, laissant s’installer des lésions permanentes. Pour l’ostéopathe, rien ne doit être ajouté, rien ne doit être enlevé puisque le corps est déjà perfection.

Un bon médecin, du point de vue de Still, connaît l’anatomie sur le bout des ongles. Il est capable, par la seule observation, de déceler tout changement dans cet édifice parfait. Il lui suffit alors, par quelques manipulations, comme celles qu’il a lui-même probablement apprises auprès de rebouteux et d’« hommes-médecine » Shawnee, de repositionner correctement les structures. La santé revient alors comme par enchantement. Mais, direz-vous à juste titre, comment cela est-il possible ? Comment passer du défaut de positionnement d’une articulation à des maladies aussi diverses que le typhus, la méningite, la rougeole, la grippe ou, moins étonnant à première vue, le lumbago aigu ? C’est le propos de la théorie ostéopathique de Still de nous expliquer tout ce mystère…

L’ostéopathie comme théorie

La théorie de Still est simple. Elle part du principe, que nous venons d’évoquer, selon lequel les structures anatomiques sont en relation étroite et parfaite les unes avec les autres. En conséquence, toute dislocation articulaire (lésion ostéopathique) due à un accident ou à un faux mouvement engendre une rupture de cette perfection et conduit, en réaction, à une contracture musculaire à proximité de l’articulation concernée. C’est en effet un fait observable cliniquement et chacun de nous a déjà fait l’expérience d’une contracture douloureuse après un faux mouvement. Le lumbago en est un exemple archi-connu. Jusque-là, donc, la théorie de Still se tient.

L’hypothèse posée par Still est que cette contracture, à son tour, diminue les débits artériels et veineux en comprimant les vaisseaux. Ici, nous entrons dans la spéculation. Il faut savoir que, alors qu’il exerce la chirurgie au sein de la cavalerie, Still est confronté à de très nombreux cas de luxations traumatiques, en particulier des luxations de hanche. Il observe ainsi que ces traumatismes sont souvent accompagnés de lésions des vaisseaux sanguins menant ensuite à des thromboses, des nécroses de la hanche, voire à des gangrènes. Still est dès lors convaincu que ces séquelles sont liées aux contractures observées. Il n’imagine pas que d’autres lésions internes puissent être provoquées par le traumatisme. Jusque-là et eu égard aux connaissances de l’époque, la théorie n’est pas sans fondements. Mais comment passer d’une diminution de débit circulatoire, non quantifiable de surcroît, à l’apparition de tous les maux et maladies du monde ? C’est là qu’il faut faire preuve d’imagination et ne pas se montrer avare de concepts.

Still invente donc des entités inspirées d’une forme naïve de vitalisme, les « semences de vie » (en anglais blood seeds), véhiculées par le flux sanguin. Toute entrave à la bonne distribution des semences de vie entraîne automatiquement le dysfonctionnement et la maladie des structures en aval. Voilà pourquoi une luxation de hanche entraînant des contractures musculaires, qui à leur tour provoqueraient une diminution du débit sanguin, aurait pour conséquence, selon Still, de diminuer l’arrivée des semences de vie et donc d’empêcher les processus intrinsèques de réparation.

Faute d’une intervention ostéopathique en temps utile, l’amputation est parfois la seule issue pour sauver le patient de la gangrène. C’est ainsi que, généralisant sa théorie à l’ensemble du corps, Still affirme qu’un déplacement de la clavicule ou d’une côte par rapport au sternum sera automatiquement responsable d’une souffrance pulmonaire susceptible de se transformer en pneumonie ou en pleurésie. Conclusion : si vous attrapez la grippe, ce n’est pas en raison du virus influenza mais bien à cause d’une luxation articulaire