Julian von Bergen - David Aurélien - E-Book

Julian von Bergen E-Book

David Aurélien

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Beschreibung

Avant d'être écrite, l'histoire est passée sous silence. Avril 1939, Julian est resté. Contre toute attente, il n'a pas quitté Francfort. Une lettre oubliée, un nom dissimulé, et les fondations de son passé vacillent. Au coeur d'une Europe au bord du gouffre, il s'engage dans une traversée trouble entre loyauté et trahison. Un voyage le mène à travers les plaines brumeuses de Bohême, sur les traces d'un père qu'il croyait connaître, d'un amour qu'il pensait éteint... et d'un secret capable de tout détruire. Dans les silences des wagons de nuit, dans le regard d'hommes perdus et les promesses de ceux qui ne devraient pas en faire, Julian vacille. Mais peut-on encore choisir quand tout semble déjà écrit ?

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Seitenzahl: 109

Veröffentlichungsjahr: 2025

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« Certaines rencontres ne commencent pas, elles se poursuivent simplement ailleurs. »

Préface

Il arrive un moment où tout vacille. Les visages se ferment, la fatigue s’imprime dans les gestes, et ce qu’on croyait connaître se défait. Les repères s’effacent, la mémoire se brouille, et l’on avance à travers une clarté inversée, celle de la nuit.

Pourtant, c’est souvent là que commence la véritable compréhension. Descendre, perdre, se laisser traverser par ce qui revient : le passé, les ombres, les voix qu’on avait voulu taire. Ce second tome s’est écrit dans cette descente nécessaire — non comme une chute, mais comme une traversée.

Car même lorsque la lumière semble disparaître, elle continue de respirer quelque part, plus fort, à la lisière de l’aube, prête à resurgir.

Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

Chapitre 1

Mars 1939, Francfort sur le Main

En ce début d’après-midi, Julian marchait lentement dans un coin du parc de la Villa, là où l’ombre du vieux cèdre effleurait les feuilles mortes encore éparses. Ici et là, de petites jonquilles avaient percé la terre, isolées.

Il s’arrêta un instant devant un Schwarzdorn, dont les premières fleurs venaient tout juste d’éclore. Ses branches sombres, nues et noueuses, semblaient porter des éclats de givre — de petites fleurs blanches, fermes, suspendues entre grâce et résistance, offertes sans prudence au soleil. Celui-ci, quoique bas, laissait une chaleur froide glisser sur la peau — un souvenir, plutôt qu’une promesse.

Le ciel avait ce bleu pâle et laiteux des jours où la lumière semble flotter, suspendue. Plus loin, les pins du Stadtwald formaient une ligne sombre, stable, indifférente.

Rien ne bougeait. Pas un souffle. Pas une feuille. Et pourtant, dans les arbres encore noirs de l’hiver, quelques oiseaux téméraires déversaient, sans retenue, leur chant d’espoir. Comme suspendu à un autre monde.

Le monde semblait figé dans un décalage insaisissable. Comme si, indifférente aux fractures du monde, la nature reprenait sa marche, comme chaque année passée, ou chaque année à venir. Inaltérable. Mais même ce chant d’espoir, cette lumière douce, n’arrivaient plus à recouvrir la faille.

Un poids sourd planait dans l’air, le roulement lointain, presque imperceptible, d’une mécanique obscure déjà en marche.

Julian n’arrêtait pas de repenser à cette lettre qu’il avait découverte avant son départ. Il s’arrêta, immobile, les mains dans les poches, le regard perdu au-delà des grilles.

Depuis deux jours, il la relisait sans cesse. Il la portait en lui. Comme une lame fine qu’on n’arrive ni à extraire, ni à oublier.

Il n’arrivait pas encore à comprendre toute la chaîne qui avait mené jusque-là. Mais il en avait saisi l’essentiel. Et c’était suffisant pour tout faire vaciller.

L’onde de choc était encore présente dans chacun de ses organes. Il oscillait entre colère, effroi, déchirement, et une tristesse qu’il n’avait encore jamais ressentie. Il savait que ce qu’il avait lu dépassait son histoire, qu’en un instant, cela avait déplacé tous ses repères.

Ce n’était plus une affaire de dettes, de faillite ou de trahison. C’était autre chose. Plus grave. Plus ancien aussi.

Comme si ce qu’il avait toujours perçu comme un simple concours de circonstances était, en réalité, une suite d’actes dissimulés et abominables.

Comme si ce qu’il croyait enfoui appartenait à une structure plus vaste, plus occulte, plus ancienne. Il sentait le sol se dérober sous son poids.

Cette phrase tremblante, griffonnée par un homme au bord de l’effondrement, le hantait :

« Mais vous savez ce qu’il s’est passé. Vous savez ce que j’ai perdu. »

Il n’avait pas encore saisi tous les détails. Mais assez pour sentir que derrière ces mots terribles se tenait un point de rupture. Un écho qui résonnait encore aujourd’hui, et dont les répercussions dépassaient l’imaginable.

Il ne pouvait pas fuir. Il devait comprendre. Tout comprendre. Le reste n’avait désormais plus aucune importance. Et le seul moyen, c’était de rester.

Il n’était pas prêt à agir. Pas encore. Mais il devait regarder autrement. Écouter ce qui n’avait pas été dit. Revenir là où tout avait commencé.

Depuis l’occupation de la Tchécoslovaquie en mars, les frontières étaient devenues floues. Les itinéraires, semés d’obstacles. Les papiers, plus suspects que jamais.

Partir là-bas n’était pas impossible. Mais c’était devenu compliqué.

Il fallait désormais contourner les règles, ou connaître ceux qui les fixaient.

Chapitre 2

Le vent du matin portait encore des reflets d’hiver, mais le soleil, timide, réchauffait les façades de pierre blonde. La ville retrouvait une clarté trompeuse. L’eau du fleuve scintillait par instants, entre les branches encore nues des platanes.

Aux fenêtres, quelques jardinières débordaient de primevères jaunes, de pensées violacées et de tulipes précoces, dressées comme des promesses fragiles. Dans les cours intérieures, les magnolias commençaient à s’ouvrir. Trop tôt, trop vite. Déployant leurs pétales épais, rosés ou crème, comme une beauté inconsciente du danger. Leur parfum, à la fois poudré et végétal, s’insinuait dans l’air frais, mêlé aux relents de charbon refroidi et aux effluves lointaines de savon humide, échappés des fenêtres entrouvertes.

Julian marchait d’un pas rapide sur les rives du Main. Ses chaussures en cuir brun, d’ordinaire bien cirées, portaient encore un voile de poussière pâle. Il portait un manteau anthracite, boutonné jusqu’au col. En dessous, une chemise blanche au col légèrement froissé, ouverte d’un cran, sans cravate, en un relâchement discret.

Ses gants de cuir sombre, impeccablement entretenus, étaient la seule chose encore parfaitement à sa place. Il les tenait à la main, pressant doucement son pouce dans la paume, comme pour se donner contenance. Il ne s’était pas rasé, et la barbe naissante durcissait la ligne de sa mâchoire. Ses cheveux, d’habitude toujours soigneusement coiffés, s’étaient affaissés sous le vent. Il évita son reflet dans une vitrine, sans vraiment y penser. Une élégance discrète, troublée. Fatiguée. Mais déterminée.

Il s’arrêta devant le Café Schopenhauer, discret et à l’écart du tumulte. Une plaque de laiton vieilli accrochée à la pierre grise portait un nom presque effacé, comme si le lieu n’avait plus besoin d’être présenté. Les vitres biseautées filtraient un éclat pâle, adouci par les rideaux crème tirés à mi-hauteur. À l’intérieur, tout baignait dans cette lumière d’or fané propre aux lieux qui ne cherchaient plus à séduire.

Charlotte l’attendait déjà. Elle était assise près de la baie, légèrement en retrait, à la seule table qui offrait une vue sur le fleuve. Élégante sans ostentation, elle portait un tailleur beige clair aux revers nets, repassés avec cette précision silencieuse qu’elle avait toujours eue. Une broche discrète, en forme d’edelweiss, piquait le col. Ses gants couleur ivoire, à peine froissés, reposaient sur une lettre qu’elle ne lisait pas. Un chapeau assorti, incliné avec légèreté, laissait deviner la finesse de ses traits. Sa bouche était calme, fermée, mais ses yeux, comme deux points bleu profond fixaient Julian à travers la vitre, comme si elle l’attendait depuis toujours.

Il poussa la porte, salua le serveur d’un signe discret, et s’assit face à elle sans un mot.

Charlotte ne bougea pas. Elle l’observa un instant, le visage impassible, les mains posées l’une sur l’autre. Elle attendit en silence que le serveur approche, pose la tasse et reparte, sans un mot lui non plus.

Ce n’est qu’une fois le calme revenu qu’elle releva lentement les yeux vers Julian.

— Tu avais l’air préoccupé au téléphone, dit-elle simplement.

Julian ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se refermèrent autour de la tasse encore pleine. Son regard glissa un instant vers la vitre, puis revint vers elle. Il avait remarqué la lettre, posée sous ses gants. Elle semblait là par hasard, mais il savait que chez Charlotte, rien n’était jamais tout à fait laissé au hasard.

— Non tout va bien, je voulais juste te voir. Je crois avoir découvert quelque chose de grave, je ne peux pas encore partir… Pas tout de suite.

— Il faut que j’aille en Tchécoslovaquie. Il prononça le mot sans la regarder,

— Mais je ne peux pas t’en dire davantage. Pas encore.

Charlotte baissa les yeux, effleura du bout des doigts le bord de la lettre, comme si elle venait seulement de se rappeler sa présence. Puis, d’un geste presque imperceptible, elle tourna la tête vers la rivière. Au loin, un bateau à vapeur fendait paresseusement l’eau verdâtre du Main, soulevant derrière lui une écume légère, indifférente à tout.

— Tu n’es pas le seul à t’intéresser à la Tchécoslovaquie, tu sais.

Sa voix restait douce, mais une inflexion plus sèche glissa dans la dernière syllabe.

— Depuis mars, c’est devenu une nouvelle frontière. Une zone de conquête industrielle. La comtesse Nadja von Hohenfels aurait investi du côté d’Ostrava, paraît-il. L’acier, les wagons… tout ce que l’on peut faire circuler. Et d’après ce que j’entends, Maximilian aussi commence à regarder vers Pilsen.

Elle marqua une pause. Le silence entre eux s’épaissit, dense, mais sans hostilité. Comme un fil tendu entre deux chaises qu’on n’ose plus rapprocher.

— Tu ne crois pas qu’il serait temps de faire la paix avec lui ? Ta situation devient précaire tu le sais, tu ne pourras pas aller en Tchécoslovaquie sans le soutien de Maximilian, tu les sais.

Julian esquissa un sourire, bref, à peine visible. Comme une fissure dans une façade encore debout.

— C’est ce que je comptais faire.

Il la regarda à nouveau. Ses yeux glissèrent vers la lettre, toujours là, figée sous les gants.

— Et cette lettre ? demanda-t-il, presque à voix basse.

Charlotte glissa lentement sa main sur le papier, puis le fit disparaître dans son sac d’un geste maîtrisé.

— Ce n’est rien, dit-elle sans croiser son regard. J’ai oublié de la poster.

Elle se leva avec élégance, consulta sa montre d’un bref coup d’œil, puis ajusta ses gants avec précision.

— Il faut que je file Julian, Je dois passer chez Keller. Ils ont reçu de nouveaux chapeaux de Vienne, paraît-il.

Elle ajouta, sur un ton qui se voulait léger :

— La dernière fois que j’ai porté celui-ci, Nadja von Hohenfels a laissé entendre qu’il me donnait trois ans de plus. Mais elle portait du violet, et avait des cernes de trois jours, alors je n’ai pas jugé utile de répondre.

Un sourire en coin effleura ses lèvres, celui qu’elle réservait aux instants où elle choisissait délibérément de ne pas être prise au sérieux.

— Tu viens ? Cela te distrairait peut-être. Je te promets de ne rien t’imposer, pas même une paire de gants.

Julian sourit malgré lui. Ce basculement d’humeur — précis, presque théâtral le désarmait toujours un peu.

— Non… Je dois rentrer à la Villa.

Elle hocha la tête, sans insister, puis attrapa son sac et se détourna avec souplesse.

— Alors sois aimable avec les fantômes, dit-elle pardessus son épaule, sans se retourner.

Et elle sortit, laissant derrière elle une légère odeur de musc et de bergamote, comme un souvenir ancien qu’on ne chasse pas, même quand on croit l’avoir oublié

Chapitre 3

Ce matin-là, du 11 avril 1939, le ciel semblait suspendu. Les températures étaient anormalement douces. Ni tout à fait clair, ni vraiment couvert un voile de lumière pâle flottait au-dessus du fleuve. Le vent s’était absenté. Seule l’eau, immobile et lourde comme de la soie tendue, semblait encore respirer.

Julian savait que, comme tous les mardis par beau temps, Maximilian irait ramer sur le Main. C’était une régularité presque militaire.

Il savait aussi qu’en ce moment suspendu, il existait peut-être l’unique chance de renouer avec Maximilian. Loin des regards, loin des oreilles.

Le hangar se trouvait au bout de la propriété. On y accédait par un petit portillon de fer. La porte, de bois sombre, était entrouverte.

Le ponton, lui, paraissait vide. Julian s’arrêta. Écouta.

Un bruit sourd résonna plus loin : une rame frappant doucement le bois. Une silhouette apparut.

Maximilian sortait du hangar, le canot sur l’épaule. Chemise blanche, manches retroussées. Pantalon clair à plis nets. Ses gestes étaient mesurés, précis. Durs, mais étrangement élégants.

La lumière du matin glissait sur sa nuque. Ses épaules tendues laissaient deviner une fatigue qu’il n’aurait jamais avouée.

Il s’immobilisa en voyant Julian. Un froncement de sourcils, presque imperceptible. Depuis leur dernière altercation, aucun mot n’avait été échangé.

Maximilian détourna d’abord les yeux vers le fleuve, puis vers le canot qu’il serrait d’une main ferme. Le silence pesa, non pas gênant, mais lourd d’attente.

— T’es-tu perdu ? lança-t-il, sec, presque amusé.

Julian ne répondit pas. Son regard resta fixe, calme.

Un souffle ironique passa sur le visage de Maximilian.

— Ou bien tu espérais me trouver ?

Julian ne bougea pas. Leurs regards se croisèrent, tenaces, sans défi ni abandon. Juste cette tension qui tient lieu de réponse.

Maximilian inspira lentement, puis relâcha son souffle, presque agacé comme pour renoncer à lutter contre ce qu’il savait inévitable.

Il fit un léger mouvement de tête, à peine perceptible : un signe sec, mêlé de fierté et de lâcher-prise, comme une invitation qu’il aurait voulu retenir.

Il fit alors basculer l’embarcation de son épaule et la posa sur les rails de bois. Le geste était brutal, mais maîtrisé.