1Deux amis
Au petit matin, un enfant s’éveille dans une étrange ville de yourtes* et de chariots, dressée sur les bords du Danube. Il se dirige vers les fourrures installées à même le sol et dans lesquelles est encore enroulé son compagnon.
« Viens avec moi, Aetius.
— Mais, Attila, le jour n’est pas encore levé.
— Cela n’a aucune importance. Il faut partir maintenant si nous voulons aller encore un peu plus loin aujourd’hui. »
Et aussitôt, laissant derrière eux les adultes et les autres enfants endormis, les deux garçons se dirigent vers l’enclos où sont parqués les chevaux.
Il n’a fallu que quelques mois pour que tous deux deviennent amis. Attila, le jeune Hun, devait avoir sept ans quand l’otage romain, âgé de quinze ans, est arrivé chez son oncle Roas, l’un des chefs des Huns de la région danubienne. Les Romains et les Huns ont pris l’habitude de sceller ainsi leur bonne entente en envoyant comme « otage d’honneur » l’enfant d’un haut dignitaire vivre chez les alliés. Attila est un enfant turbulent, dont les rapports avec son frère aîné Bléda, trop indolent, sont peu cordiaux. L’arrivée de ce grand frère romain, qui connaît la steppe et qui parle la langue des Huns, est donc pour lui une aubaine.
Tous deux passent ainsi de longues journées à parcourir à cheval ces grandes plaines à la végétation rare. Ils rivalisent d’adresse à la chasse à l’arc, au maniement du poignard et du lasso. Pour Attila, qui, comme les autres enfants de son pays, a chevauché les moutons dès son plus jeune âge, aller à cheval est presque plus naturel que la marche. Quant à Aetius, fils d’un général romain, l’équitation fait partie de son éducation. Depuis qu’il vit chez les Huns, il a même appris à dormir cramponné à la crinière, sans descendre de sa monture. Les selles inventées par les Huns, dotées de hautes arcades, permettent une assise confortable et sûre.
Et pourtant, il est difficile d’imaginer deux êtres plus dissemblables : un enfant nerveux, court sur pieds, à la peau mate, aux yeux bridés, aux cheveux bruns et gras, noués en plusieurs nattes ; et l’autre, plus germanique que romain, déjà adolescent, grand et élancé, aux cheveux blonds coupés courts, calme et réfléchi. Leurs tenues aussi sont différentes : alors qu’Attila revêt des peaux grossièrement cousues par dessus ses courtes tuniques de lin, dont les manches sont hermétiquement fermées aux poignets, Aetius a gardé l’habitude des habits gallo-romains. Il chevauche vêtu d’une saie** serrée à la taille et de braies*** à la gauloise, les pieds chaussés de véritables bottes de cuir. Et, pour affronter la fraîcheur matinale, il s’enveloppe dans un manteau en forme de cape. Cependant, comme son ami, il s’est coiffé du bonnet en peau d’agneau dont les rebords peuvent se rabattre sur les oreilles.
Certains jours, une petite fille les accompagne, car les filles aussi montent à cheval chez les Huns. Elle se nomme Enga et se mesure sans problème aux garçons lorsque, du haut de leurs montures, ils jouent à frapper une boule de bois à l’aide d’un maillet à long manche. Elle se montre parfois aussi adroite qu’eux, ce qui ne manque pas de ravir Attila.
Au cours de la journée, il faut s’arrêter pour manger. Avec leurs arcs, Attila et Aetius ont sans mal tué des lapins. Attila a tôt fait d’en dépouiller un avec le poignard qu’il porte perpétuellement à la ceinture. Il est cependant seul à dévorer sa viande crue. Aetius préfère manger un morceau de fromage de jument ou une galette de millet en attendant le soir où leur sera servi du gibier cuit, et il boit volontiers un peu de koumys, du lait de jument fermenté, quand son ami lui tend l’outre en peau de yack.
« Et comment faites-vous pour manger en temps de guerre ? le plaisante Attila.
— L’armée romaine emmène avec elle des cuisines et des cuisiniers.
— Quel chargement inutile ! »
Quand ils ont ainsi erré dans les steppes toute la journée, les deux amis s’en reviennent jusqu’à la ville de chariots, qui ressemble à un campement nomade installé sur la rive gauche du Danube. C’est le fleuve qui marque la frontière entre le royaume des Huns et la Pannonie orientale, la province limitrophe de l’empire romain d’Occident.
Depuis l’année 395, après la mort de l’empereur Théodose le Grand, l’empire romain a été divisé en un empire d’Occident, avec pour capitale Ravenne, et un empire d’Orient dont la capitale est Constantinople****, ainsi nommée en l’honneur de l’empereur Constantin.
Parfois, après avoir pris un bain dans un grand baquet, Attila s’enferme avec ses précepteurs dans une pièce d’un bâtiment de bois qui tient lieu de palais. Lorsqu’il ne s’évade pas pour de longues randonnées équestres, il perfectionne ainsi son apprentissage du latin et du grec. De temps en temps, Aetius l’accompagne. Grâce à lui, Attila a acquis une maîtrise quasiment parfaite du latin. En grec, il a fait de véritables progrès à l’oral comme à l’écrit.
Le soir, assis tous les deux devant un feu, au centre d’un cercle de roulottes, ils écoutent les bardes raconter au son des lyres l’épopée de leurs ancêtres Hiong-Nou qui s’en sont allés si loin vers l’Est qu’ils ont occupé une grande partie du royaume des Fils du Ciel*****, franchissant la Grande Muraille pourtant érigée pour se protéger de leurs incursions. Ils évoquent aussi les exploits légendaires du grand Attel.
« C’était mon grand-père, dit Attila. Attel est l’autre nom du fleuve Volga : je suis donc à la fois « le descendant d’Attel » et l’enfant du grand fleuve. On m’appelle aussi Atli ou Etzel, ce qui signifie « fer » dans notre langue. Je serai un homme de fer. »
Et il confie à son ami le souvenir qu’il garde de son père, ce héros, le grand Mundzuk******.
« Quand il revenait de la chasse ou d’une longue tournée passée à remettre au pas quelques tribus insoumises de la Volga, de l’Oural ou de la Caspienne, il me faisait sauter dans ses bras, me lançait bien haut et me rattrapait. J’avais peur mais j’aimais ça. J’avais à peine six ans quand il est mort. J’étais au premier rang le jour où on l’a enterré avec ses armes et ses bijoux. Et surtout, parfois, la nuit, j’entends encore les cris du cheval lorsqu’on l’a empalé sur la tombe de mon père pour qu’il puisse en disposer dans l’autre monde.
— Mon père aussi est mort. Lui aussi était un héros, lui répond Aetius. C’était un Germain devenu l’un des plus grands généraux romains. C’est lui qu’on envoyait quand la situation devenait périlleuse. Il commandait les milices impériales en Pannonie, à la frontière de l’empire des Huns, là où je suis né. C’est pour cela que j’ai appris votre langue presque comme une seconde langue maternelle. Ensuite, mon père est allé en Afrique pour contenir les Vandales. Et c’est lui qu’on a envoyé en Gaule pour mater les révoltes paysannes. C’est là qu’il a trouvé la mort dans une rebellion de ses soldats. Peut-être qu’il avait refusé de les laisser se livrer au pillage. J’avais treize ans. Tu sais, avant de venir chez vous, j’ai d’abord été otage chez les Wisigoths et je parle aussi leur langue. Mon père me manque. Je voudrais lui ressembler. »
L’adolescent romain et l’enfant hun vivent ainsi ensemble pendant trois ans, partageant souvenirs, deuils, projets et chevauchées à travers les steppes au cours desquelles ils entonnent le même refrain du cheval de vent :
Le cheval de vent a surgi
avant le jour, après la nuit.
Pour échapper à ses sabots
d’un bond, j’ai sauté sur son dos.
Cheval de pluie, cheval de vent,
accroché à ta crinière
je vole droit devant
à travers toute la terre.
Aux alentours de l’an 400, les Huns de Hongrie sont gouvernés conjointement par quatre frères : Mundzuk, Roas (en ancien turc : « le loup »), Ebarse (« le léopard foncé ») et Oktar (« le fort, le puissant »). Cet exercice collégial du pouvoir les oblige à longuement débattre chaque décision afin d’obtenir l’assentiment des autres. C’est ainsi que les chefs huns sont devenus maîtres dans l’art de la diplomatie avec les peuples qui les entourent, en particulier avec les Romains.
Depuis la mort de Mundzuk, il ne sont plus que trois. C’est Roas qui veille attentivement sur son neveu Attila. Il a remarqué la sagesse de son ami, ce jeune romain otage d’honneur, et passe parfois de longues heures avec lui. Il veut en savoir plus sur les Romains avec lesquels il souhaite demeurer en paix. Voilà près d’un demi-siècle que de nombreux Huns sont engagés comme mercenaires******* dans l’armée romaine.
« Nos peuples sont désormais alliés, lui rappelle-t-il. Nous sommes fiers d’aider les Romains et il est juste que les Romains se montrent reconnaissants envers nous, comme ce jour où le général Uldin et ses cavaliers huns ont fait une entrée triomphale à Rome après avoir vaincu les Wisigoths de Radagaise.
— Je m’en souviens, répond Aetius. C’était juste avant mon départ. Tout le monde se demandait qui étaient ces guerriers qui brandissaient leurs lances et ressemblaient à des paquets de fourrures hérissés d’épines ! »
Mais il faut interrompre la conversation. Un messager vient annoncer qu’une patrouille romaine est arrivée sur l’autre rive du Danube. Les passeurs préparent les barques. Le séjour d’Aetius chez les Huns touche à sa fin. Roas donne des ordres pour qu’on reçoive avec de grandes marques d’honneur les ambassadeurs de l’empereur Honorius, fils de Théodose Ier le Grand, premier empereur d’Occident depuis la partition de l’empire romain. L’ambassade est dirigée par Stilicon en personne, son principal conseiller, ce qui montre bien que l’empereur entend traiter les Huns avec déférence.
Le banquet se termine fort tard. C’est un repas à la romaine, préparé par des cuisiniers venus de Rome, avec de la viande cuite : de l’aurochs********, de l’ours en gigot et du porc grillé, des mets raffinés et beaucoup de vins.
Et le lendemain vient le jour de la séparation.
« Je ne t’oublierai pas, Aetius, tu es mon frère.