Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Rentrant chez lui en pleine nuit, le professeur Soler, éminent neurologue, est accueilli par la police : sa femme a été assassinée. Premier suspect, il est placé en garde à vue et disparaît mystérieusement. La commissaire Duplessis, chargée de l’enquête, va de surprise en surprise. Elle découvre que le professeur réalisait des expérimentations controversées sur ses patients. Sa femme a-t-elle été victime d’une séance qui aurait mal tourné ? Donner réponse à cette question a un préalable : retrouver le professeur qui s’est volatilisé.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ingénieur nordiste, dirigeant d’une société de conseil, spécialiste en écologie, ancien pilote de rallye,
Guy Lerbut a ajouté une corde à son arc. À l’âge de la retraite, il s’est lancé dans l’écriture de romans policiers. Après une trilogie consacrée à son double, l’enquêteur amateur Benjamin Docer, il change d’univers avec un polar mêlant sciences d’avant-garde, intrigue amoureuse et course-poursuite.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 457
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Gilles GuillonBP 11 28759014 Lille Cedexwww.gillesguillon.com
ISBN Numérique : 9782491114503
© Gilles Guillon 2023Reproduction même partielle interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Le Mystère Entropie (Ravet-Anceau, 2018)
Le Mystère La Pérouse (Gilles Guillon, 2021)
Le Mystère Bourrel (Gilles Guillon, 2022)
À mes petits-enfants Léa, Fernand, Arsène, Maëlle…
Professeur Pierre Soler
Nuit du samedi 30 au dimanche 31 mai
L’horloge du clocher de l’église affichait 2 heures. Sur le cadran face à moi, il manquait le 3 de 3 heures. Bizarre comme des détails captent votre attention alors que vous êtes en pleine mouise. Et c’en est une ! Qu’est-ce que je fais là ? Et là, c’est où ? Une ville, un centre-ville, une place, laquelle ? Je rêve, voilà l’explication, je rêve. Incroyable, on se croirait dans le réel, une voiture qui passe, je la vois, je l’entends.
Je me cachai comme si j’avais quelque chose à me reprocher.
Appeler Junon. Non, ce n’est pas dans mes habitudes de faire appel à elle.
Je tâtai mes poches, pas de portable, pas de portefeuille non plus. J’étais vêtu, c’était déjà ça. Je me souvins d’un rêve où je me retrouvais nu au centre d’un bourg en plein midi, les mains en guise de feuille de vigne, j’étais la risée des badauds. J’avais fini par me réveiller en sueur.
Et si je rêvais que je rêvais ?
2 h 10. Je me pinçai. Aïe ! J’étais bien éveillé.
Ma voiture, où était-elle ? Je n’avais pas atterri ici à pied ! Un coup d’œil à 360 degrés, elle n’était pas là. Je tâtai de nouveau mes poches, les clefs de maison y étaient, mais pas celle de la voiture.
Et Kevin, qui va le réveiller ? Pas capable de se lever tout seul pour aller au lycée ! Je ne peux pas compter sur Junon, elle traîne au lit jusqu’à pas d’heure ! Quel jour est-on ?
La réponse s’affichait en vert sur l’enseigne de la pharmacie : dimanche 31 mai, 2 h 24. Ça va, il n’a pas école.
J’avais froid. J’étais juste vêtu d’une veste.
A-t‑on ces sensations dans un rêve ?
Des phares, une voiture à l’approche. Je me dissimulai une nouvelle fois sous une porte cochère. Pourquoi me cacher, fautif de quoi ? J’aurais dû l’arrêter, assaillir le conducteur de questions, tout au moins une : où étais-je ? Je marchai, cela me réchauffait à peine, les rues se succédaient sans qu’aucun nom de ville n’apparaisse.
La mairie. Mais bon Dieu, mais c’est bien sûr, la mairie. Ah, voilà, le panneau infos locales…
Busigny. J’étais à Busigny et je ne me réveillais toujours pas.
Jamais venu. Je connaissais cette ville de nom, la souvenance d’un carrefour ferroviaire, comme Aulnoye-Aymeries plus proche de chez moi.
Une autre voiture approchait.
Qu’ai-je donc à me planquer ? Pas franc du collier, Pierre, cela ne te ressemble pas !
Busigny était au moins à 60 km de chez moi.
Appeler Yves, mon ami Yves, mais comment le prévenir ? Pas évident sans portable. Sonner au hasard, comment justifier mon errance à pareille heure ? Arrêter une voiture me paraissait plus sensé mais je ne le faisais pas. Peur de quoi ?
Rue de l’Observatoire, c’était écrit sur la plaque, une rue paisible. Une voiture était stationnée en double file, feux éteints, moteur en marche. Une aubaine. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, cinq secondes plus tard, je quittai la rue de l’Observatoire en faisant crisser les pneus. Un autre coup d’œil dans le rétro, personne ne me suivait. Parfait, la jauge était à moitié. Une première, je n’avais jamais volé de voiture de ma vie. Quand donc ce rêve prendrait-il fin ? J’étais confiant, j’allais me réveiller à mon retour chez moi.
La Clio, quelque peu revêche, accomplit quand même sa mission malgré une déviation du côté de Landrecies, je maudis l’absence de GPS.
4 h 30 s’affichait sur le tableau de bord à la vue du panneau Maubeuge. Un dernier rond-point et je pénétrai dans mon lotissement.
Mordiou ! Deux voitures étaient garées sur mon parking.
Pas vrai ! Quand donc l’issue de ce rêve ?
Et moi avec cette voiture volée ! Je ne m’arrêtai pas, fis le tour du lotissement et allai me garer discrètement une rue plus loin. Qui était chez moi à pareille heure ? J’allais le savoir. À deux maisons de là, une voisine en robe de chambre m’interpella de son perron.
— Que se passe-t‑il, Professeur ?
Je ne lui répondis point.
Si elle est là à pareille heure, c’est qu’il y a eu du ramdam.
La porte d’entrée était ouverte. Personne en bas, je me mis à courir vers l’escalier. Au même moment, un colosse métis, un bandeau Police autour du bras, descendait.
— Professeur, ne montez pas.
Je connaissais le lieutenant Jean-Joseph, un Martiniquais, son épouse est ma secrétaire.
— Mais que se passe-t‑il ?
— Asseyez-vous !
Il me montra un fauteuil dans le salon, je choisis une chaise.
— Vous êtes blessé !
— Moi ?
— Là, votre tête, un œuf de pigeon !
— Ce n’est rien, j’ai dû me cogner. Où est Junon ?
Je me levai, décidé à gagner l’étage. Le lieutenant m’attrapa le bras…
— Il est arrivé quelque chose à votre épouse…
Je ne le laissai pas terminer sa phrase.
— Mais, Bon Dieu, dîtes-moi !
— Madame Soler a été retrouvée morte dans sa chambre, une balle dans la tête. Toutes mes condoléances, Professeur.
Mon cœur se mit à palpiter, les jambes à flageoler…
— Je veux la voir !
— Professeur, s’il vous plaît. La chambre est sous investigation, la police scientifique doit intervenir.
— Laissez-moi la voir !
— Le docteur Merlin est en train d’établir le constat de décès.
Antoine Merlin est un confrère généraliste.
— Et mon fils, Kevin ?
— Il n’y a personne d’autre dans votre maison, j’en ai fait le tour. J’ai visité toutes les pièces à part une, fermée à clef.
— Je vais voir dans sa chambre.
— Puisque je vous dis…
Je me levai et courus vers l’escalier.
Le policier tenta de m’intercepter mais j’avais une longueur d’avance.
— Attendez, vous ne pouvez pas !
Une fois à l’étage, j’ouvris la porte de la chambre de ma femme. Il y faisait un froid de canard. Junon était allongée sur son lit, une tache de sang sur la taie, le docteur Merlin penché sur son corps.
— Junon !
Antoine Merlin se leva et vint à ma rencontre.
— Pierre ! Le lieutenant Jean-Joseph m’a appelé et je suis venu tout de suite. Quel drame !
— Junon !
— Il n’y a rien à faire, une balle en pleine tête.
Je restai là à un mètre du lit tel un zombie, le regard fixé sur Junon.
Le lieutenant m’attrapa le bras.
— Allez, venez !
Nous sortîmes tous les deux laissant Antoine terminer son examen.
La chambre de Kevin était contiguë à celle de Junon. J’ouvris la porte. Personne. Le lit n’avait pas été défait, il n’avait pas dormi là. La fenêtre était fermée.
— Professeur, j’ai quelques questions à vous poser. Descendons si vous le voulez bien.
— Junon…
Nous nous installâmes autour de la table. Il sortit un carnet et un stylo.
— Il n’est pas normal que Kevin ne soit pas là, il est peut-être en danger.
— Appelez-le !
Je n’avais pas mon portable, je pris le fixe mais j’arrivai au répondeur. Je ne laissai pas de message.
— Ça lui arrive de découcher ?
— De temps en temps.
Le lieutenant tenta de me rassurer.
— Bon, on ne va pas s’affoler. Donnez-moi son numéro de portable. Je verrai avec la commissaire s’il faut lancer un avis de recherche mais avant j’ai quelques questions à vous poser.
J’étais prostré, la tête basse, les yeux rivés au sol.
— Je la connais.
— Qui ça ?
— Votre commissaire, je la connais.
Il me fixa, sérieux.
— Moi aussi, je la connais.
M’énerve ce Jean-Joseph ! Comme si le moment était à l’humour.
Je remis la conversation sur Kevin.
— Faut aller vite, les premières heures sont essentielles.
— Ne vous inquiétez pas ! Vous savez, les fugues d’adolescent… Il a quel âge ?
— 18 ans.
— Professeur, j’ai quelques questions à vous poser sur votre emploi du temps. Je m’en excuse en ces moments douloureux mais c’est la procédure. De toute évidence, vous n’étiez pas là cette nuit.
À ce moment, Antoine descendait l’escalier, sa valise médicale à la main.
— Toutes mes condoléances, Pierre. Junon n’a subi aucune violence ante-mortem, une balle a suffi, elle n’a pas souffert. Lieutenant, je me suis permis d’arrêter la clim dans la chambre, elle marchait à fond.
— Je vais aller la rebrancher.
Il s’approcha de moi.
— Mais tu es blessé, laisse-moi voir !
— Ce n’est rien, je ne m’en suis même pas aperçu.
— Ça va, ça ne saigne plus. Un sacré coup quand même, tu as dû être sonné. Tu as de l’arnica quelque part ?
— Oui, oui, dans la salle de bain, l’armoire à pharmacie. Merci Antoine, ça va aller.
Le docteur Merlin me fit une accolade puis se tourna vers le policier.
— Lieutenant, je vous remets l’original du certificat de décès, j’y ai stipulé la cause supposée par balle, ça suffira pour faire obstacle au permis d’inhumer. Maintenant, à vous de faire le nécessaire avec le procureur pour l’autopsie.
— Docteur, vous estimez à quand l’heure du décès ?
Le docteur Merlin leva les yeux au ciel.
— Je ne peux me prononcer, le corps est froid mais vu la température dans la chambre…
— Merci, docteur, il y a scène de crime, la scientifique va passer.
Et Antoine sortit en me souhaitant bon courage.
— Professeur, nous en étions à votre emploi du temps de cette nuit. Quand avez-vous quitté votre maison ?
— …
— Mieux vaut être clair maintenant. De toute façon, vous aurez à répondre à ces questions.
— Je n’en sais rien.
— Voyons.
Je fis appel avec difficulté à ma mémoire, tout était confus.
— Certainement après le repas, hier soir. On s’était quelque peu frictionnés, Junon et moi…
— Pour quelle raison ?
— Oh, des histoires de couple, j’imagine.
— Vous imaginez ?
— Oui puisque je vous dis que je ne me souviens plus. Je suis certainement allé travailler dans mon bureau tandis que Junon regardait un film à la télé.
— Quel film ?
— Un téléfilm sur la trois Meurtre à La Rochelle, je crois. Elle a dû monter dans sa chambre juste après. Moi, je suis allé me coucher dans la foulée. Nous faisons chambre à part.
— Ce téléfilm, je l’ai vu aussi, c’était effectivement sur la trois, mais c’était jeudi soir, Professeur, pas hier.
— Peut-être, je ne sais plus.
— Et Kevin, il a mangé avec vous ?
— Kevin, sitôt la fin du repas, est monté dans sa chambre. Un quart d’heure plus tard j’ai entendu la porte claquer. J’ai regardé par la fenêtre et je l’ai vu partir en scooter, ça lui arrive mais habituellement il rentre.
— Et d’où veniez-vous ce matin ?
— De Busigny.
— Busigny ?
— Ne me demandez pas le comment du pourquoi, je n’en sais rien. Je me suis retrouvé sur la place de Busigny. Comment suis-je arrivé là-bas ? Mystère.
— Avec votre voiture, pardi.
— Ma voiture ! Elle doit être au garage, je n’ai aucun souvenir de l’avoir prise.
— Allons voir !
Le lieutenant me suivit. Elle n’y était plus.
— Pourtant j’aurais juré…
— Un second mystère ! Cela commence à faire beaucoup. Et comment êtes-vous revenu… de Busigny ?
— En voiture.
— Qui vous a ramené ?
— Personne, je l’ai empruntée.
— Vous avez emprunté une voiture ! À qui ?
— Je ne sais pas.
— Vous avez volé une voiture à Busigny et vous êtes revenu ici avec !
— Oui, je vois encore la plaque de rue : rue de l’Observatoire.
— Elle est où cette voiture ?
— Quand je vous ai vu, je me suis garé route d’Assevent, à la sortie du lotissement.
— Bon, on vérifiera. Si je résume, vous vous êtes couché hier soir, disons vers 23 heures et vous vous êtes retrouvé à Busigny en pleine nuit.
— …
— Mystère, je le dis à votre place !
— La priorité n’est-elle pas de rechercher Kevin ?
— Je vais m’en occuper dès que nous aurons terminé. Vous vous êtes déshabillé hier soir avant de vous coucher ?
— Oui, bien sûr !
— Parce que là, vous êtes habillé.
— …
— Vous allez venir avec moi au commissariat, nous allons y poursuivre notre entretien, nous serons plus tranquilles.
— Je ne peux pas rester ?
— Je suis désolé mais votre maison va être mise sous scellés.
— Combien de temps ?
— Le temps des investigations et d’une perquisition, je pense que demain soir ce sera bon.
Je me montrai irrité.
— Il y a eu crime, Professeur. Une fois que la scientifique aura terminé et que la commissaire aura prévenu le procureur, votre épouse sera emmenée à l’Institut médico-légal pour une autopsie. En attendant, vous allez m’accompagner au commissariat. Vous avez quelqu’un à appeler ?
— Mon frère, il habite Assevent.
J’appelai Jean-Claude toujours du fixe.
— Il ne répond pas, pas étonnant à pareille heure.
— Où est votre téléphone portable, professeur ?
— Je ne sais pas Lieutenant, je ne comprends pas. J’en ai deux, un perso que j’ai toujours sur moi et un pro que, généralement, je laisse dans ma voiture. Il faut que votre épouse annule les rendez-vous de ce matin.
— Nous sommes dimanche, Professeur. Possédez-vous une arme ?
— Ah dimanche ! Oui, un revolver.
— Et vous le rangez où ?
— Dans ma chambre.
— Pouvez-vous me montrer où ?
Il me suivit à l’étage.
— Je vous accompagne.
— Là dans le tiroir de la table de nuit.
Le lieutenant l’ouvrit, il était bien là.
— Un mystère de moins, Professeur.
— Je ne l’ai jamais utilisé.
— Nous verrons !
Le lieutenant ouvrit le second tiroir de la table de nuit et là :
— Votre smartphone Professeur ?
— Oui, c’est le mien. Je le range toujours là avant de m’endormir mais je ne comprends pas, dès que je me lève, je le prends, je l’ai toujours sur moi !
Je fis geste de le prendre. Le lieutenant me devança.
— Permettez, il s’agit d’une pièce à conviction. Certain que c’est le vôtre ?
— Oui.
— Le pro ou le perso ?
— Le perso. Le pro, je viens de vous le dire, je le laisse dans la voiture quand je suis chez moi !
Le lieutenant s’en saisit ainsi que de l’arme et les glissa dans un sac plastique sorti de sa poche.
— Je ne comprends pas.
— Avant de vous coucher, vous rangez bien votre téléphone dans ce tiroir ?
— Effectivement mais sitôt levé, je le prends systématiquement comme je viens de vous le dire.
— Manifestement pas toujours.
Nous sortîmes de ma chambre.
— Lieutenant, est-ce que je peux dire un Adieu à ma femme ?
— Non.
— Lieutenant, je ne la reverrai plus.
Une fois dans le couloir, le lieutenant se tourna vers moi :
— Ecoutez, je vais vous laisser dire adieu à votre épouse quelques instants mais désolé, ce sera en ma présence.
Et nous pénétrâmes dans la funeste alcôve.
Junon était là, à peine défigurée, un rictus aux lèvres, je n’osai la toucher. Notre vie de couple défila dans ma tête, les bons moments mais rapidement les pires, nos disputes, nos avis divergents sur Kevin, mes expériences… Son journal, où le planquait-elle ? Un jour, elle m’avait claqué au nez mon journal, c’est ma main courante, tu ne le trouveras jamais mais s’il m’arrive quelque chose… une menace.
Je finis par sortir en larmes forcées suivi par le lieutenant.
Nous descendîmes l’escalier et, une fois en bas, il me donna une tape sur l’épaule.
— Allons-y !
— Mais vous n’allez pas laisser ma femme seule.
Le policier leva les yeux au ciel que j’interprétais comme Que voulez-vous qu’il lui arrive de pire ?
Je montai dans sa voiture, sous l’œil fouille-au-pot de la voisine.
— La maison sera sécurisée ?
— Ne vous inquiétez pas ! On va la fermer et un agent va prendre la relève.
— Dîtes-moi, vous étiez là avant moi. Qui vous a prévenu ?
Il me fixa quelques secondes au point que la voiture dévia et franchit une bordure.
— C’est vous Professeur, c’est vous qui avez appelé.
— Moi ?
J’étais sidéré.
Lieutenant Anicet Jean-Joseph
Dimanche 31 mai
— Oui, vous !
— Je vous aurais appelé ?
— Oui, enfin ma femme !
— Marie-Ange ?
— Oui, Marie-Ange, votre secrétaire !
— Comment est-ce possible ?
Je répondis avec dérision.
— En prenant votre téléphone, en appuyant sur son nom préenregistré, en attendant que les sonneries passent et…
— Ce n’est pas possible.
— Je peux même vous dire l’heure, 2 h 30 du mat. Voilà nous arrivons.
— Et qu’est-ce que j’aurais dit ?
— La femme du professeur Soler a été tuée.
— Qu’est-ce qui vous fait dire que c’était moi ?
— Ma femme a reconnu votre voix.
— Et ça venait de….
— Votre téléphone pro, Marie-Ange me l’a confirmé.
Je garai la Mégane devant le commissariat.
— Vous voulez un café, Professeur ?
Il ne répondit pas, certainement plongé dans ses pensées ou plutôt ses réflexions comment vais-je m’en sortir ?
— Avec ou sans sucre ?
Je l’emmenai devant la machine à café et quelques minutes plus tard dans mon bureau.
— Asseyez-vous ! Je vais appeler la commissaire.
Répondeur. Je l’avais déjà sonnée quand j’ai découvert le corps, j’avais laissé un message mais rien ! Faut dire, un dimanche à pareille heure…
À mon retour, le professeur n’avait pas bougé, assis, les yeux dans les chaussures. J’allumai l’ordinateur.
— Il n’est pas du dernier cri, il faut le temps que ça chauffe… Voilà, reprenons pas à pas notre entretien. Est-ce que quelqu’un vous a vu à Busigny, un travailleur de nuit qui rentrait chez lui, un fêtard qui traînait ?
— Non, je n’ai pas cherché. Au contraire, je me planquais.
— Craigniez-vous qu’on vous reconnaisse ?
— Non ! Un réflexe. Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas ! Vous ne savez pas ! Vous vous êtes retrouvé à Busigny mais vous ne savez pas pourquoi et personne ne vous y a vu.
— Mais si, la Clio que j’ai… empruntée, je l’ai prise à Busigny.
— Elle est où ?
— Je vous l’ai dit. À la sortie du lotissement. Je vais aller la rendre avec mes plus plates excuses.
— Ouais ! Et si le propriétaire porte plainte ?
Le professeur se montra agacé.
— Eh bien, il la retirera, je l’indemniserai.
— Je vais appeler Cambrai.
Ce que je fis illico. Personne n’avait porté plainte au commissariat de Cambrai.
Ma cheffe était toujours aux abonnées absentes.
Je voulais aller voir s’il disait la vérité au sujet de la voiture volée. Je n’allais quand même pas le placer en cellule, ce n’était pas de ma responsabilité, un notable qui plus est !
— Professeur, je vais aller voir si la Clio est toujours là, vous m’accompagnez.
Silence complet sur le parcours.
Dix minutes plus tard.
— Mordiou, elle n’y est plus, je l’avais garée là !
Je ne dis mot mais commençai à trouver lourds les mensonges du professeur. Je lui fis signe de remonter dans la Mégane.
— Je peux passer chez moi prendre la voiture de ma femme. Ainsi vous n’aurez pas à me reconduire.
Non mais, il croit encore au père Noël, le professeur, il va me faire une belle garde à vue. Qui croirait son histoire ?
Il comprit vite que son intention était naïve.
De retour au commissariat, nous reprîmes les mêmes places dans mon bureau. Je rajoutai à la déposition le constat de l’absence de Clio, il insista pour que j’écrive disparition.
— Voilà, je vous la relis.
Cela prit quelques minutes.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ?
Il me fit signe non de la tête. Je lançai l’impression.
Au même moment, appel de la commissaire.
— Où êtes-vous Lieutenant ?
— Au commissariat.
— Je viens d’écouter votre message, j’arrive.
Dix minutes plus tard, elle m’appelait de son bureau. Je la rejoignis après avoir demandé à Ludovic de faction, de surveiller le professeur. Je lui relatai les évènements de la matinée, la mort par homicide de Junon Soler née Galet, les explications alambiquées de son mari. Elle ne feint pas sa surprise quand je prononçai le nom Soler. Il n’avait pas menti, ils se connaissaient. Elle me fit recommencer mon histoire.
— Vous avez reçu son message à quelle heure ?
— 2 h 30.
Je lui fis écouter l’enregistrement du portable de Marie-Ange.
— En effet, on dirait bien que c’est lui, c’est sa voix. Mais bizarrement, il ne dit pas ma femme a été tuée mais la femme du professeur Soler a été tuée.
— Pourquoi s’est-il adressé à vous ?
— Pas à moi mais à Marie-Ange, elle est sa secrétaire au cabinet médical.
— Ah oui, c’est vrai, vous me l’aviez déjà dit. Nous n’avons qu’à vérifier sur son portable à lui.
— J’ai récupéré son perso, tenez le voilà ! Il était dans sa table de nuit avec ce revolver.
— La scientifique nous dira s’il s’agit de l’arme du crime.
Je les posai sur son bureau et poursuivis :
— Je ne sais pas s’il nous sera bien utile car d’après Marie-Ange, l’appel venait de son téléphone pro.
— Et ?
— Il l’aurait laissé dans sa voiture… qui a disparu.
— Et celui de madame Soler ?
— Pas trouvé mais je n’ai pas fouillé toute la maison. Vous êtes déjà allée chez lui, Commissaire ?
— Non, pourquoi ?
— Sacrée baraque, un extérieur impeccable, ils doivent faire appel à un maître jardinier et tout était nickel à l’intérieur.
— Bon, retournez auprès de monsieur Soler, le temps que je prévienne le procureur et l’identité judiciaire et j’arrive.
Je retournai auprès du professeur et libérai Ludovic. Pierre Soler n’avait pas bougé, prostré sur sa chaise.
— La commissaire va venir.
Dix minutes plus tard :
— Bonjour Pierre.
— Ah Armande ! C’est à n’y rien comprendre.
— Je suis vraiment désolée pour Junon, toutes mes condoléances.
La commissaire lui fit l’accolade. J’étais estourbi.
— Pierre, le lieutenant Jean-Joseph m’a tout raconté. Quelle histoire !
Il avait repris des couleurs et répéta à la commissaire tout ce qu’il m’avait dit.
— Je suis désolée mais je dois te garder quelque temps, le temps d’élucider certains points. On va mettre ta maison sous scellés et faire passer l’identité judiciaire.
Il fit celui qui ne comprenait pas.
— Ta femme est morte Pierre, assassinée !
— Tu ne vas pas me mettre en examen ?
— Non, ce n’est pas à moi d’en décider mais en garde à vue, oui. Mets-toi à ma place, 24 heures tout au plus.
Le professeur fit tête basse.
— Nous sommes dans le cadre d’une enquête préliminaire, je ne peux pas faire moins. Pour la suite, c’est le juge d’instruction qui en décidera. Je suis désolée.
— Le juge d’instruction ?
— Oui, au vu des évènements, le procureur va ouvrir une enquête pour homicide.
— Et je serai le coupable tout désigné.
— Je n’ai pas dit ça, Pierre. Lieutenant, conduisez le professeur dans la cellule numéro 1, c’est la plus confortable.
Puis se tournant vers le professeur :
— Tu peux appeler Germain, si tu veux.
— Mais Armande…
— Ce serait faute professionnelle si je ne le faisais pas. Vide tes poches.
— Elles sont vides, ton lieutenant m’a déjà tout pris. C’est incroyable cette histoire.
Je l’emmenai en cellule. Il ne fit pas de résistance.
Je retrouvai la commissaire dans son bureau. J’appréciai le fait qu’elle n’ait pas tergiversé pour la garde à vue bien qu’il s’agisse d’un ami.
— Pas évident pour vous Commissaire, vous le connaissez bien ?
— La priorité est de retrouver Kevin. Contactez ses parents les plus proches, voire ses amis.
Puis elle se lâcha quelque peu sans pour autant se montrer émue.
— Oui, le professeur Soler est une relation. Nous nous retrouvons certains vendredis à dîner ensemble avec les Cousin…
— L’avocat ?
— Oui, Germain Cousin, les Foutrez, lui est pharmacien, elle journaliste, Alain d’Alembon l’architecte, également Jean-Luc Aubeterre et d’autres… Mais pourquoi je vous dis tout cela ?
— Aubeterre, l’adjoint au maire ?
J’étais surpris des confidences de la commissaire, pas son genre.
— Oui, l’adjoint à la culture ! Ne perdons pas de temps, je sais que les parents de madame Soler habitent Maubeuge, vous allez leur rendre visite, vous prendrez des gants pour leur annoncer la nouvelle. Empathie, Lieutenant, empathie. Elle ferait bien d’en avoir un peu pour nous, de l’empathie. Je crois qu’ils habitent route de Mons. L’important est de retrouver Kevin. Peut-être savent-ils où il est ? En attendant je vais m’occuper de faire placer les scellés.
— Il faut l’autorisation du juge.
— On s’en passera, je suis couverte par le procureur. Avant de vous rendre route de Mons, vous passerez prendre Hector, il vous accompagnera.
Hector Bouland est un collègue brigadier.
— Mais nous sommes dimanche, Commissaire.
— Et alors, il est d’astreinte et c’est un cas de force majeure !
— Vous connaissez son nom… à la grand-mère ?
— Galet. Junon est une Galet. Je le sais, je suis allée à leur mariage.
— Il y a longtemps Commissaire ?
— Non, c’était un remariage, ça date de deux ans tout au plus. Kevin est le fils de Junon mais pas celui du professeur. Allez foncez !
Au moment de quitter son bureau :
— Lieutenant, au fait, l’identité judiciaire ne se pointera qu’à 16 heures. Que voulez-vous, on est dimanche. Vous les accueillerez sur site. Et demain matin, à la première heure, vous perquisitionnerez chez le professeur et à son cabinet.
C’est Marie-Ange qui va être contente.
— Je…
— Oui, si nous n’avons pas reçu le mandat, on transformera perquisition en complément d’enquête auquel cas le papier ne se justifie pas. Personne ne vous embêtera pour la maison du professeur, elle sera sous scellés et pour son cabinet, ce n’est pas votre épouse qui fera obstacle. Demain Juliette vous accompagnera.
La matinée s’était écoulée à vitesse Grand V. Vite un détour par chez Dereume acheter un sandwich avant la fermeture dominicale. Je ne pouvais prévenir Marie-Ange, j’avais son portable, je serais bien passé à la maison mais je n’avais pas le temps. J’informai Hector que je le prendrai à 13 h 30, il se montra ravi.
J’avais trouvé facilement les coordonnées téléphoniques et l’adresse de madame Galet 45 route de Mons à Maubeuge. Savait-elle pour sa fille ? La moindre des corrections était de ne pas lui apprendre le drame par téléphone.
Madame Galet habitait une petite maison de rue. Une jardinière de géraniums ornait la devanture.
— Bonjour madame Galet, je suis l’inspecteur Jean-Joseph et voici le brigadier Hector Bouland, nous pouvons entrer ?
Elle était méfiante et je sortis ma carte professionnelle.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Madame Galet, un drame est survenu.
Elle devint toute blanche.
— Junon !
Je fis oui de la tête.
— Elle est…
J’itérai son geste. Elle se mit à pleurer.
— Je l’avais prévenue. Et c’est lui qui…
— Lui ?
— Pierre, son mari.
— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Elle ne répondit pas.
Avec l’agent Hector, nous compatissions au drame qui assaillait une maman sans trop savoir quelle attitude adopter. Au bout d’un moment, elle semblait avoir retrouvé ses esprits, nous étions toujours sur le pas de porte. Elle nous fit entrer.
— Que s’est-il passé ?
— Nous l’avons trouvée dans son lit… une balle dans la tête.
Madame Galet se mit à pleurer de nouveau. Elle finit par s’asseoir et se releva aussitôt.
— Vous voulez du café ?
Hector, en veilleuse jusque-là, afficha un sourire approbateur.
— Volontiers.
On m’avait appris à l’école de police que c’était à chaud que la vérité jaillissait.
— Madame Galet, est-ce que je peux vous poser quelques questions ?
Malgré les larmes inondant son visage, elle semblait avoir les pieds sur terre.
— Oh, maintenant ou plus tard. Allez-y !
— J’ai aperçu des photos dans le salon.
Elle alla chercher le cadre.
— La photo de mariage, tout allait bien, un beau mariage, inespéré pour elle, pour nous, le prince charmant, plus âgé mais amoureux. Sur la photo, il a 62 ans et elle, 40. Là c’est Kevin, mon petit-fils, à la naissance, à quatre ans, à dix quand il venait ici aux vacances. Mon mari était encore vivant, il est là Georges sur cette photo et encore Kevin à 14 ans et celle-là est récente, c’était le jour de ses 18 ans. Que voulez-vous, je n’ai qu’une fille !
— Quand nous nous sommes présentés tout à l’heure, vous nous avez demandé si c’était lui, vous avez des soupçons sur votre beau-fils ?
— Ça m’est sorti comme ça.
En servant le café, elle s’épancha de nouveau.
— De toutes façons, vous l’apprendrez d’une façon ou d’une autre, alors autant tout vous dire de suite, Junon avait un amant. Ce n’est pas pour l’excuser mais Pierre était rarement à la maison et la différence d’âge…
— Elle se confiait à vous ?
— Oh, pour ce qu’elle voulait bien dire. Elle ne m’a jamais fait lire son journal mais…
— Son journal ?
— Oui, elle tenait un journal. Pour en revenir à Pierre, la lune de miel a duré un an, il a changé, ce n’est plus le même homme, si tu savais m’avait-elle confié sans m’en dire plus. Ma pauvre petite, elle était pétillante et tout d’un coup, je l’ai vue dépressive et puis, ces derniers temps, elle avait repris goût à la vie, pas grâce à Pierre.
Elle se tut.
— Alors quand vous m’avez annoncé le drame, j’ai tout de suite pensé à lui, il est où ?
— En garde à vue. Dîtes-vous qu’à ce stade, il est présumé innocent. Je passe du coq à l’âne, mais avez-vous des nouvelles de Kevin?
— Il est ici.
— Ouf ! Vous nous enlevez une épine du pied. Il est chez vous depuis quand ?
— Jeudi soir, il a une clef. Voyez ses chaussures et son blouson sont dans l’entrée.
Je m’isolai pour appeler la commissaire et l’informer de la bonne nouvelle.
— Il dort encore.
— Vous pouvez aller le réveiller, madame ?
— Le pauvre, il va falloir lui annoncer…
C’est en pyjama que Kevin nous apparut en pleurs. Sa grand-mère lui avait annoncé la triste nouvelle. Pour 18 ans, il paraissait jeune.
— C’est lui, c’est lui qui l’a tuée.
— Qui lui ?
— Mon beau-père, je n’aurais pas dû partir jeudi. Maman, maman, je veux la voir.
— Désolé, Kevin mais ça ne sera pas possible.
Madame Galet le prit dans ses bras.
— Ta maman va être transportée à l’institut médico-légal pour autopsie.
Je racontai de nouveau les faits en y mettant beaucoup d’empathie. Le gamin était bouleversé.
— Tu veux du café, mon chéri ?
Le garçon, la tête enfouie entre les mains, ne répondit pas. Il se leva et remonta à l’étage.
— Faut le laisser. Comprenez !
— Bien sûr, mais son témoignage est essentiel. Nous le convoquerons au commissariat.
— Attendez, ça ferait pire que mieux, je vais le voir.
Et la grand-mère monta à l’étage. Hector trouvait le temps long.
— Vous croyez que je peux en reprendre ?
Il n’attendit pas la réponse et se resservit en café.
Vingt minutes après nous avoir laissés, madame Galet descendait accompagnée de son petit-fils, habillé et coiffé.
— C’est comme tu veux Kevin, on peut te convoquer plus tard au commissariat.
— Non, allez-y, posez vos questions.
— Ok, peux-tu nous dire ton emploi du temps hier ?
— Hier j’étais avec ma copine.
— Tu n’avais pas cours ?
— Non, pas le samedi.
Il renifla.
— Et vendredi ?
— Je suis allé au lycée. La dernière fois que j’ai vu maman et Pierre, c’était jeudi soir. J’ai mangé avec eux puis c’est parti en vrille.
— Pourquoi, Kevin ?
— À cause des expériences.
— Quelles expériences ?
— Je ne sais pas, il voulait faire des expériences avec maman.
— Kevin, qu’as-tu fait après le repas ?
— J’en ai eu marre de leur engueulade, je me suis tiré.
— Vers quelle heure ?
— Sais pas moi, il devait être 21 heures.
— Pour aller où ?
— J’ai retrouvé des potes au Café de l’Europe jusqu’à ce qu’il ferme et après je suis allé chez Vincent, on a joué à sa PS4 jusqu’à 3 heures du mat et je suis rentré dormir chez mamie.
— Tu peux me donner les coordonnées de Vincent ?
— Pourquoi ? Qu’est-ce que ça à voir avec la mort de maman ? C’était jeudi.
La mamie intervint.
— Réponds-leur, Kevin.
Il s’exécuta.
— Est-ce que tu peux me donner les coordonnées de ta petite amie ?
Il fit signe oui de la tête.
— Est-ce que tu l’as vue hier soir ?
— Non, elle ne peut pas sortir le soir.
La mamie prit le relais.
— Aurélie est encore mineure.
— Bon, je peux y aller maintenant ?
Je fis oui de la tête.
J’attendis qu’il quitte la pièce.
— Madame, Kevin se confiait à vous ?
— Oui, Aurélie, c’est sa première histoire d’amour mais elle n’ose pas en parler à ses parents. Vous les connaissez certainement les Borges, l’entreprise de bâtiment. Deux mondes différents ! Comme ceux de Pierre et de Junon d’ailleurs !
Madame Galet pâlit à nouveau.
— Elle n’a pas souffert au moins ?
— Non, d’après le médecin, elle a reçu une balle à bout portant. Ce fut bref, son corps est intègre.
— Je pourrai la voir ?
Je mentis.
— À l’heure qu’il est, elle est à l’Institut médico-légal.
— Ils vont faire une autopsie ?
— Oui.
Madame Galet fixait le sol, j’attendis que son regard se tourne vers moi pour reprendre mes questions.
— Ils se sont connus comment ?
— Elle travaillait comme vendeuse chez George Paul, vous connaissez le magasin de vêtements rue de France. Maintenant, ça a fermé. Il venait s’habiller là. Du chic. Il lui a fait du gringue, il n’a pas dû insister longtemps pour qu’elle dise oui. Je l’avais prévenue, c’était trop beau. Il y avait un décalage, lui Bac plus 18, elle un Cap de couturière, lui célibataire sans enfant, elle, divorcée avec un adolescent et une fille handicapée, et ce n’est pas pour dire du mal de mon petit-fils mais il n’est pas facile.
— Kevin a une sœur ?
— Oui Valérie est autiste, elle est placée dans un centre spécialisé.
— Kevin et Valérie sont du même père ?
— Oui, un bon à rien, il a disparu de la circulation à la naissance de Kevin.
— Il y a longtemps qu’elle connaissait le professeur Soler ?
— Un peu plus de deux ans. Ils se sont mariés très vite.
— Elle a eu d’autres compagnons entre temps ?
— Elle était tellement jolie.
Les yeux de madame Galet perlaient à nouveau.
— Qui aurait pensé ? Excusez-moi mais pouvez-vous me laisser maintenant !
Nous nous levâmes, elle nous raccompagna en nous montrant le scooter devant sa fenêtre.
— C’est celui de Kevin.
16 heures. La maison du crime.
Les experts de l’identité judiciaire, accompagnés d’un médecin légiste, étaient à l’heure. Ils m’attendaient, j’avais les clefs. Ce fut plus long que prévu. Ils me firent sortir lors de l’examen de madame Soler, pendant qu’une équipe passait au peigne fin sa chambre et le séjour.
À 18 heures, tout était terminé. Une ambulance agrémentée arrivée sur le tard emmena le corps de madame Soler à l’Institut médico-légal. Je déposai Hector chez lui et repassai par le commissariat. La commissaire était au téléphone. Je ne demandai pas mon reste et rentrai directement chez moi. Demain est un autre jour.
Lieutenant Anicet Jean-Joseph
— C’est toi Anicet ?
— Oui, j’espère bien. Qui veux-tu que ce soit ?
— Mon amant, pardi… quand on est délaissée par son mari tout un dimanche !
— Arrête Marie-Ange, tu crois que j’ai passé une journée réjouissante ! Je ne pouvais pas t’appeler, j’avais pris ton portable.
— La bonne excuse, tu aurais pu passer.
— Pas eu le temps ! Tu ne me demandes pas comment ma journée s’est déroulée ?
— Si, comment s’est déroulée ta journée ?
— On a arrêté ton professeur chéri. Il existe de fortes présomptions sur le fait qu’il ait tué sa femme.
— Quoi ! Tu dis ça comme ça, toi !
Je relatai à Marie-Ange les évènements de la journée jusqu’à la mise en garde à vue.
Marie-Ange est secrétaire médicale dans le cabinet de spécialistes regroupant un neurologue - le professeur Soler -, un dermatologue, un psychiatre et un ORL. Pour elle, une telle accusation était inconcevable.
— Impossible, pas lui !
— Je sais, c’est ton préféré.
— Trop gentil, ferait pas de mal à une mouche.
— Oui mais tu le vois dans un contexte professionnel.
— Une pointure, il a au moins Bac +18, une intelligence hors du commun ! Et même, imaginons, il nous aurait concocté un crime parfait… sa femme en plus.
— Oh tu sais, en amour, on perd vite la raison. Il paraît qu’ils se disputaient beaucoup.
— Entre nous, il y avait de quoi, les autres toubibs en parlaient dans son dos, sa femme, une vraie roulure…
La soirée se passa devant la télévision. Pendant les pubs, j’inventai des détails tant elle me questionnait sur les circonstances du drame.
Une fois dans le lit, Marie-Ange devint intarissable sur le professeur Soler.
— Non seulement, il est neurologue mais il est aussi neurobiologiste.
— Neuro quoi ?
— Chercheur en cerveau, si tu veux. Comme il voyait que ça m’intéressait, il me racontait entre deux patients. Certains mercredis il allait à Lille dans un centre de recherche, ah je l’ai sur le bout de la langue, ça y est, Jean-Pierre Murat, c’est ça, Jean-Pierre Murat.
— Murat comme le chanteur ?
— Oui mais là c’est Jean-Pierre, pas Jean-Louis.
— Et sur quoi il travaillait ?
— Comprendre le cerveau, les troubles comportementaux, tout ça…
— Tu parles bien !
— Lui il s’était focalisé sur le gène de l’agressivité.
Au bout d’un moment, mes yeux commencèrent à se fermer.
— Dis donc ta bouche n’a pas de dimanche.
— Ça tombe bien, on est déjà lundi.
Et elle repartit de plus belle.
— Abrège, mon ange, parce que là je m’endors. Tu aurais dû travailler chez un sexologue, ça m’aurait plus tenu en haleine !
Et je m’endormis.
Lundi 1er juin
Debout à 6 h 30, je préparais le café quand Marie-Ange pointa son nez dans la cuisine en baillant.
— Déjà ?
— Le lundi, je commence à 8 heures. Ça va faire drôle au cabinet, tu crois que je peux annuler ses rendez-vous ?
— Oh oui, tu peux.
— En tous cas après le 15. La première quinzaine du mois, il n’est jamais là.
— Dis donc, il ne travaille pas beaucoup ton professeur. En congés la moitié du temps, en plus des réunions à Lille…
— Oui mais quand il est là, il fait des heures pas possibles parce qu’en plus du cabinet, il a la clinique. Un si bon homme, quand j’y pense… mis en examen !
— Pas encore, pas encore. Et puis, avec les études qu’il a suivies, ce ne sera pas la première fois !
— Moi, ça ne me fait pas rire. Tu sais, Anicet, hier soir, je ne t’ai pas tout dit.
Et c’était reparti une vraie crécelle en pleine semaine sainte.
— Tous les mois, il allait à Paris. Un truc incroyable, il faisait partie d’un club de dingues du paranormal.
— Ouais, la télépathie, j’ai vu un reportage l’autre jour. Tu y crois toi ?
— La télépathie, c’est pour les Bisounours. Non une autre dimension, il appelait ça les fractales. Ils voulaient remonter le temps, changer d’univers, des trucs comme ça.
— Bon on reprendra ce soir parce que là, le temps de la toilette et zou, j’ai perquisition chez lui à 7 h 30 et je dois passer au commissariat chercher mon binôme. Bisous.
J’avais un appel enregistré sur mon portable, c’était la commissaire : Pas de mandat de perquisition, on est sur un complément d’enquête. J’aimais bien sa manière de prendre des initiatives non procédurières.
Juliette, mon binôme, m’attendait.
— Vous avez vos gants ?
— Oui chef.
C’était la seule qui m’appelait chef.
— Les caisses ?
— Dans le coffre.
— Parfait. Je prends les clefs et on y va.
La maison du professeur était dans le même état que la veille, rien n’avait bougé. Les scellés étaient toujours posés devant et j’avais la clef de derrière.
— Allez on visite tout jusqu’aux combles.
— Qu’est-ce qu’on cherche précisément ?
— Ordi, téléphone, documents… tout ce qui pourrait avoir à faire avec le drame.
— Comment peut-on savoir ?
— Le flair, Juliette, le flair ! Allez, commence par les chambres, je m’occupe du bureau.
La maison était récente, d’architecture moderne. Une grande entrée avec vestiaire donnait à gauche sur un grand séjour, en face la cuisine et à droite, on trouvait le bureau du professeur. L’escalier menant aux chambres et salles de bain partait du séjour, lequel donnait sur une terrasse. Il fallait sortir de la maison pour accéder au garage.
Dans le bureau, rien n’avait bougé depuis la veille. Le placard s’ouvrait sur des boites à archives, j’en ouvris quelques-unes, elles contenaient pour la plupart des anciennes revues scientifiques ou parascientifiques. Pas de dossiers de patients, tout devait être numérisé au cabinet médical. En tous cas, rien qui puisse faire avancer l’enquête. L’ordinateur du professeur était sur le plan de travail de son bureau. Je l’allumai, il fallait un mot de passe.
Les tiroirs : le premier était vide, le second contenait des factures concernant la maison, alarme, chaudière, plus intéressant celle d’un revolver, acheté il y a trois ans… Dans le dernier tiroir, une chemise avec l’inscription Personnel attira mon attention, il y avait là le livret de famille, leur contrat de mariage, une sous-chemise Kevin. Bizarre que le professeur laisse ces documents accessibles.
J’embarquai le tout.
Sur le mur face à la fenêtre, mon regard fut capté par une toile. Le cadre était légèrement penché. Je le fis pivoter et un coffre apparut, il était fermé. J’allais quitter le bureau pour le garage quand Juliette me héla de l’étage.
— Chef, venez voir !
Je la rejoignis.
— Cette porte est fermée à clef, on dirait qu’elle est blindée, vous avez vu la serrure ! Qu’est-ce qu’on fait, on pète tout ?
Juliette avait la stature d’une troisième ligne de rugby.
— Attends, il y a des clefs dans le bureau en bas, on va les essayer.
Aucune ne correspondait au barillet.
— Avant de tout casser, je vais appeler la commissaire. Elle le questionnera, j’ai aussi le code du coffre à demander.
Sitôt dit, sitôt fait.
— Je vois et je vous rappelle.
Un quart d’heure plus tard.
— Les clefs de la chambre sont dans une boite à biscuits décorée Le Touquet dans l’armoire à outillage au garage. Il a des explications à donner sur ce que vous allez trouver. Il insiste Ne touchez à rien. Quant au coffre, il refuse de donner le code, il faudra que l’on vienne avec lui.
— On aura aussi besoin du mot de passe de son ordi.
— Je vous laisse Lieutenant, j’ai un appel.
Je trouvai facilement la boite à biscuits avec des clefs, restait à trouver la bonne.
À peine la porte de la pièce mystérieuse ouverte, une odeur de renfermé nous prit le nez. Le volet de la fenêtre était clos et rendait l’atmosphère lugubre. Je manipulai l’interrupteur, une veilleuse s’alluma au plafond. La pièce était quasi vide, manifestement on n’y dormait pas. Étonnamment une chaise était placée sur une petite estrade, elle-même située entre deux grands miroirs fixés sur deux murs opposés. Des projecteurs lumineux apparemment très puissants - comme on peut en voir dans les concerts – étaient dirigés vers un des deux miroirs. Au fond de la pièce, un fauteuil côtoyait une armoire restée ouverte, débordante de publications et une table sur laquelle étaient placés une torche et un appareil type électroencéphalographe avec ce qui paraissait être des écouteurs à la place des électrodes.
— On embarque quoi chef dans tout ça ?
— Rien, on laisse tout en l’état, on regarde juste. Tu peux fouiller les chambres à la recherche du journal de la…
— …morte.
— De madame Soler. Regarde bien toutes les planques possibles. N’oublie pas les lattes du parquet, les coffres des tentures… Vois aussi si son portable n’est pas camouflé quelque part dans sa chambre.
Je restai dans la pièce aux mystères à examiner les documents de l’armoire à la recherche d’un indice mais que des livres, des thèses, la plupart en anglais. Je passai au moins deux heures à défricher ce puits de science. Toutes les demi-heures, Juliette se pointait.
— Il n’y a rien chef, pas de trace de journal !
— Et le téléphone ?
— Introuvable.
— L’assassin a dû l’emporter. Écoute les messages du fixe.
Pendant ce temps je compulsais les publications, du moins celles en français, certaines traitaient des preuves empiriques du paranormal, d’autres de l’atomistique. Tiens un livre sur Avogadro, je parlai tout seul, faut le faire, écrire sur un nombre, Françoise de Clérais, L’audacieuse théorie du probable. 6,02 10 puissance 23, j’avais appris ça en terminale, c’est le nombre d’atomes dans douze grammes de carbone ou le nombre de molécules d’un gaz dans 22,4 litres. J’en étais resté à l’atome comme la plus petite unité de la matière mais apparemment la science avait bien progressé, on en était à la physique quantique et au mystérieux boson de Higgs. Je passai. Là des parutions émanant du CERN de Genève, c’est sur ce site qu’avait été construit le plus grand accélérateur de particules du monde, on y cassait des protons, des neutrons pour trouver plus petit encore.
On approchait midi, Juliette m’avait rejoint.
— Bon, chef, je suis bredouille, pas de journal, pas de téléphone. On y va ?
— Et le fixe ?
— Rien ou messages effacés. On y va ?
— Toi, tu as faim.
— Ce n’est pas faux. On y va !
— J’ai repéré une petite brasserie à deux pas d’ici. On revient après, je n’ai pas terminé. Après ce sera au tour du cabinet médical, la journée est loin d’être finie.
Pendant le repas, je lançai la discussion sur mes trouvailles livresques.
Juliette conclut vite la discussion « il y en a bien qui veulent aller sur Mars ».
L’après-midi, nous revisitâmes toutes les pièces dans le détail même la cuisine. Aucune trace du journal intime de Junon, ni de son téléphone.
15 heures. Je me garai au parking du cabinet médical route d’Avesnes.
— Bonjour mon ange.
Juliette écarquillait les yeux telle une grenouille.
— Je te présente mon épouse. Marie-Ange, peux-tu nous ouvrir la porte du cabinet du professeur ?
— Je ne sais pas si je peux. Tu as un mandat ?
— Marie-Ange ! Quand même…
— Bon, bon c’est parce que c’est toi.
Elle nous ouvrit.
— Surtout ne faites pas de bruit. Appelez-moi quand vous voudrez sortir.
— On n’en a pas pour longtemps.
Un bureau, un fauteuil d’un côté, deux chaises de l’autre, un ordinateur - une tour au sol, clavier et écran sur le côté du bureau -, un lecteur carte Vitale, un autre pour les cartes bleues. Un coin auscultation, de quoi allonger un patient ou encore l’asseoir, un lavabo, une grande armoire, une étagère avec là aussi une véritable bibliothèque.
C’était tout en apparence.
Les tiroirs du bureau ne contenaient que des stylos, des feuilles blanches, un bloc d’ordonnances, des feuilles de soins… Rien qui puisse faire avancer l’enquête. Les livres sur l’étagère étaient tous à consonances professionnelles, un Vidal, le docteur Bernache, notre médecin à Marie-Ange et à moi, avait le même. Toutes les publications, y comprises les revues, concernaient le cerveau. L’armoire était fermée à clef.
— Qu’est-ce qu’on fait Juliette avec cette armoire ?
— Sans mandat chef, c’est risqué !
— Marie-Ange a peut-être la clef.
Je l’appelai sur son portable et lui parlai à voix basse comme si nous étions en défaut… nous l’étions de fait.
— Je vous l’apporte.
Je me surpris à dire Entrez lorsque, l’habitude aidant, elle frappa à la porte.
— Tenez.
— Tu n’as pas le mot de passe de son ordi ?
— Et le secret médical ! Je vous assure qu’il n’y a rien de personnel dedans, que des dossiers de patients.
J’ouvris l’armoire. Des publications mal rangées tombèrent par terre. Elles traitaient toutes de la neurologie. Certaines étaient annotées, je n’embarquai que celles-là.
Une demi-heure plus tard :
— Marie-Ange, nous allons sortir, on peut ?
— Allez-y ! Dépêchez-vous.
Le retour au commissariat se fit en silence.
Il était 17 heures quand je déposai les caisses dans mon bureau. Je tentai de m’éclipser discrètement quand - son sixième sens - la commissaire sortit le nez de son bureau et me happa.
Commissaire Armande Duplessis
J’ai 32 ans, cela fera bientôt 4 ans que je sévis ici à Maubeuge, mon second poste après Angers. On m’a souvent demandé quelle boulette j’avais faite pour passer de la douceur angevine à un clair de lune souvent masqué par les nuages. Je devais justifier Une promotion, une promotion ! Ma mutation à Maubeuge était la conséquence du départ à la retraite du commissaire Jules Vallès qui régnait sur la ville et alentours depuis plus de huit ans. En prenant mon poste à Maubeuge, je devenais une des plus jeunes commissaires de France, les deux sexes confondus. J’étais sortie major de l’Ecole nationale de la police à 24 ans. Au début, ici à Maubeuge, on me surnommait gentiment la fillette, cela dura deux ans ; aujourd’hui, c’est Son Eminence. Il faut dire que j’ai mon franc-parler et que je ne joue pas la pimprenelle quand ça jaspine grivoisement. Mon intégration fut facilitée par l’adoubement de mon prédécesseur, Jules Vallès, un véritable baron local. Avant son départ à la retraite, nous pûmes nous côtoyer au moins six mois. Plus qu’il n’en fallait pour m’initier aux us du canton, m’ouvrir son carnet d’adresses et m’inculquer les limites du passe-droit.
De son temps, Jules tenait à ce qu’à l’intérieur du commissariat, nous nous vouvoyions, tout au moins dans le sens de la hiérarchie et que nous nous appelions par notre grade, pas de familiarité entre nous. J’avais eu du mal au début mais j’ai perpétué cette tradition encore aujourd’hui bien ancrée dans notre microcosme. Avec Jules, nous nous sommes tutoyés pour la première fois au lendemain de sa retraite.
Je voulais l’appeler car si je côtoyais Pierre Soler au présent, il le connaissait au passé et quelques réminiscences pouvaient peut-être m’éclairer sur sa vie antérieure.
Lundi 1er juin après-midi
— Jules comment vas-tu dans ta Creuse profonde ?
— Je m’emmerde, Armande, je m’emmerde. Tu as de la chance, tu bosses toi. Profites-en le plus longtemps possible !
— J’ai encore le temps. Et Roseline, comment va-t‑elle ?
— Ne m’en parle pas, avec l’âge…
Pas le moral, l’ex-commissaire.
— Bon, je suppose que tu ne m’appelles pas pour m’entendre « roseliner ».
Je lui racontai l’assassinat de Junon Soler, la mise en garde à vue de son mari et sa probable mise en examen. Il fut plus que surpris.
— Elle, je ne la connaissais pas, j’étais déjà parti quand ils se sont mariés. Lui, il doit approcher l’âge de la retraite ; un ami, enfin si l’on peut dire, un compagnon de nos ripailles du vendredi soir.
— Oui, j’ai pris ton relais, je ripaille comme tu dis mais ces derniers temps, il était souvent absent. Plus le temps, disait-il comme pour s’excuser. Mais ce qui m’intéresse, Jules, c’est son passé, s’il avait déjà eu des histoires avant que j’arrive.
— De mon temps, comme tu dis, non, je n’ai pas souvenir d’histoire le concernant. Lors de nos débats de début de soirée, quand c’était son tour, il nous initiait à ses sujets de recherche sur le cerveau, c’est tout ce dont je me souviens. Mais pas d’histoire au sens où tu l’entends, non. On se voyait de temps en temps à trois avec Jean-Luc le libraire, on discutait philosophie.
— Toi, philosophe.
— C’est peut-être un grand mot, quoique… je me souviens d’un sujet qui nous concernait professionnellement tous les deux, c’était celui de la culpabilité. Pour lui, toute délinquance avait une raison physiologique, c’était dans le cerveau. Jean-Luc, pour faire référence à la philosophie, parlait de déterminisme. T’imagines j’ai volé mon père, j’ai tué ma mère, c’est pas ma faute, c’est mon cerveau, il était programmé ainsi. Tu vois où je veux en venir. Avec un tel raisonnement, où va la société ? Plus personne n’est responsable, que les psys aillent rechercher les causes dans la jeunesse et l’éducation, passe encore, mais dans le cerveau… ! À quoi on sert, nous la police ?
Jules était remonté, je dus l’interrompre.
— Et sur sa vie privée ?
— Il a été marié, une fois, je crois. J’ai connu Filou, c’est comme ça qu’il l’appelait. Une jolie fille mais au bout de quelques années, elle l’a quitté. Ma vie était triste avec lui, ça avait été son excuse. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Ils devaient avoir 55 ans tous les deux quand ils ont rompu. Je me souviens de sa réaction à l’époque, ou plutôt son absence de réaction, il n’était pas paru plus éprouvé que ça. J’ai d’abord pensé qu’il était accaparé par son travail, obnubilé par ses recherches, que là était sa priorité et puis très vite je me suis demandé s’il ne menait pas une double vie. J’imagine Roseline si je m’étais octroyé des escapades comme lui… En tous cas, après le départ de Filou et son divorce, on ne lui a connu aucune liaison jusqu’à…
— Junon.
— Oui, Junon mais là c’est toi qui sais.
— Eh bien Jules, un grand merci, ça m’a fait plaisir de te parler.
— Parle-moi un peu de toi, un copain, laisse-moi deviner, une copine ?
Toujours aussi direct, Jules, je n’allais pas lui dévoiler quoi que ce soit sur ma vie privée, au téléphone qui plus est.
— Boulot-boulot, Jules !
Je fus sauvée par le retour de Roseline.
— Voilà Roseline qui rentre de Guéret. Je vais l’aider à décharger la voiture. Tiens-moi au courant pour Pierre, ça m’intéresse ton histoire.
— Je n’y manquerai pas.
— En tous cas, je ne le vois pas en assassin !
Vers 17 heures, je vis l’inspecteur Jean-Joseph qui tentait de s’éclipser discrètement. Pas un adepte des heures sup, celui-là.
Pas de chance. Pour sortir, il devait passer devant mon bureau. Je le happai au passage.
— Vous partez déjà Lieutenant ?
— Non, non !
— Entrez, asseyez-vous donc, cette affaire n’est pas simple !
— En effet. Il vous a parlé à vous ?
— Non, je lui ai porté un café tout à l’heure mais, à part dire qu’il ne comprend pas ce qui lui arrive, rien… Il se réfugie dans le mutisme. Amenez-moi son ordinateur, demain matin, je l’enverrai au service geek.
Jean-Joseph alla chercher la caisse déposée plus tôt dans son bureau.
— Il demande à voir un avocat ?
— Même pas. Que ce soit clair, Anicet, d’accord, je le connaissais mais ça reste entre nous. D’ailleurs je resterai en seconde ligne dans l’enquête. Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant lors de votre perquisition ?
— Non, à part la chambre mystérieuse. Faudra que vous alliez voir.
— Oui, bien sûr.
— On sait qui sera le juge ?
— La juge Berrière. J’ai eu le procureur, on a carte blanche. Vous pouvez m’attendre dans le couloir, Lieutenant, j’ai deux coups de fil à passer et je vous reprends.
— J’ai une faveur à vous demander, chef.
Elle avait déjà son téléphone en mains.
— Oui !
— Demain, j’aimerais arriver vers 10 heures.
Sans lever la tête :
— Accordé, mais vous choisissez mal votre jour !
Mes deux coups de fil, liés aux affaires courantes, durèrent plus longtemps que prévu. Jean-Joseph tournait en rond dans le couloir, il entra dans mon bureau en regardant sa montre.
— Je sais, il est tard, Anicet. On refait le point et je vous libère. Allez, redites-moi tout !
— Encore !
— Oui, encore !
— Voilà, hier, il devait être 3 heures, je venais de me lever, un besoin naturel…
— Oui, passons !
