Le mystère Bourrel - Guy Lerbut - E-Book

Le mystère Bourrel E-Book

Guy Lerbut

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Beschreibung

Le président de la Ligue des Hauts-de-France du sport automobile Raymond Bourrel est assassiné chez lui à Armentières. Benjamin qui venait de lui rendre visite est le premier suspect d’autant que l’arme du crime lui appartenait... Comment va-t-il sortir de ce guêpier ? Aidé au départ par sa fille avocate, il tente de démêler l’écheveau de cette délicate affaire. La victime n’avait pas que des amis dans le milieu nordiste du sport auto. Mais à vouloir mener trop loin ses investigations, Benjamin prend des risques et les ennuis surgissent...
Le mystère Bourrel clôt la trilogie des péripéties de Benjamin Docer, enquêteur malgré lui. Dans ce troisième roman, il est retraité et est revenu vivre à Wambrechies dans la métropole lilloise. L’enquête le mènera à Armentières, avec des incursions dans l’Avesnois. Personnage atypique, cadre original, rythme lent fait de petits éléments de la vie quotidienne, les romans policiers de Guy Lerbut privilégient la réflexion et le suspens plutôt que l’action et la violence. Avec ce nouveau roman à énigme, Guy Lerbut confirme son goût pour les enquêtes policières à suspens.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Ingénieur nordiste, dirigeant d’une société de conseil, spécialiste en écologie, pilote de rallye amateur, Guy Lerbut, à l’âge de la retraite, a ajouté une corde à son arc. Il s’est lancé dans l’écriture de romans policiers. Après deux livres publiés en 2018 et 2021, on retrouve, dans son troisième roman, Benjamin Docer, personnage récurrent, héros d’une trilogie.

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Seitenzahl: 521

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Gilles GuillonBP 11 28759014 Lille Cedexwww.gillesguillon.com

© Gilles Guillon 2022Reproduction même partielle interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN Numérique : 9782491114398

Du même auteur

Le Mystère Entropie (Ravet-Anceau, 2018)

Le Mystère La Pérouse (Gilles Guillon, 2021)

A mes enfants Frédérique, Boris et Maxime

Toute ressemblance

avec des personnes réelles

serait fortuite.

La Voix du Nord, vendredi 12 octobre, édition locale :

Frelinghien : L’entreprise Bourrel Saveurs cambriolée en plein jour.

Mercredi 10 octobre, vers 17 h 45, deux cambrioleurs se sont introduits dans les bureaux de l’entreprise Bourrel Saveurs. D’après Valentin Bourrel, directeur de la société : « J’étais seul dans les bureaux, ma secrétaire venait de partir quand deux hommes masqués ont fait irruption et se sont précipités sur moi. La peur de ma vie ! Avant que je puisse faire quoi que ce soit, je me suis retrouvé avec un énorme scotch sur la bouche et les deux bras attachés aux accoudoirs de mon fauteuil ».

D’après l’inspecteur Touroul, chargé de l’enquête, le braquage s’est produit au moment précis où la société de transport de fonds, la Brinks, devait récupérer la recette de la semaine, Valentin Bourrel venait de sortir l’argent du coffre pour le comptabiliser. Coïncidence ou non, les convoyeurs avaient été retardés pendant vingt minutes par un problème de circulation sur le pont de Quesnoy-sur-Deûle. Le préjudice est estimé à environ 50 000 euros. A suivre…

Partie 1

Du 23 au 30 octobre

1.

L’arrestation

En ce mois d’automne, l’été indien nous incitait à la balade.

Longer la Deûle jusque l’écluse de Quesnoy, revenir au centre de Wambrechies par le chemin de la Forte Cour en longeant l’ancienne brasserie Catry, le circuit totalisait bien dix kilomètres. Si à l’entame, Olivia avait peine à tenir ma cadence, à mi-parcours, les positions s’inversaient tant j’éprouvais des difficultés à la suivre.

Nous étions le jeudi 25 octobre. 17 heures s’affichaient au clocher de l’église, restaient 300 mètres avant de rentrer chez nous et me vautrer dans un fauteuil salvateur. Comme à chaque retour, Olivia, la première au frigo, me laissa le choix entre eau et jus de fruit me privant par là d’une bière.

Je n’avais pas encore bu que l’on tambourinait à la porte :

— Ouvrez, Police !

Olivia s’y précipita et deux policiers dont un en uniforme s’infiltrèrent à l’intérieur la bousculant au passage. Celui qui paraissait le chef se dirigea vers moi.

— Monsieur Benjamin Docer ?

J’étais encore assis.

— C’est moi.

— Je suis l’inspecteur Touroul de la police judiciaire et voici l’agent Hectin. Vous êtes suspecté de meurtre sur la personne de Raymond Bourrel. J’ai mandat pour perquisitionner votre domicile et ordre de vous emmener au commissariat pour interrogatoire, voici la commission rogatoire signée du procureur.

Il me la plaça sous le nez. Le document présenté aurait été une recette de cuisine que je n’aurais pas vu la différence.

J’étais abasourdi, incapable du moindre son.

Olivia vint à mon secours.

— Mais enfin, que se passe-t‑il ?

— Votre mari est suspecté du meurtre de Raymond Bourrel.

Sans en dire plus, l’inspecteur fit signe à deux autres policiers d’entrer puis se tourna vers Olivia :

— Où se trouve le bureau de votre mari ?

Toute tremblante, elle montra une porte du doigt. L’inspecteur et les deux policiers s’y engouffrèrent.

Je voulus les suivre.

— Vous, vous restez ici !

Seuls les bruits de tiroirs, de portes de placards qu’on ouvre et qu’on ferme venaient rompre un silence de plus en plus angoissant.

Au bout d’une dizaine de minutes, Olivia vint s’asseoir sur le bord du fauteuil contigu au mien.

— Enfin Benjamin, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que tu as fait ?

— Si je savais…

— Raymond Bourrel, c’est bien le Président ?

— Oui c’est lui mais que veux-tu que je t’explique, c’est une erreur, voilà tout.

A ce moment, l’inspecteur nous rejoignit dans le salon.

— Vous n’avez qu’un seul ordinateur ?

— Oui.

— Et madame ?

Olivia s’était mise à trembler mais l’inspecteur n’en eut cure et la fixa.

— Oui madame ?

— J’en ai un aussi, il est dans la chambre.

— A l’étage ?

— Oui la porte de droite.

Un mouvement de tête adressé à l’agent Hectin suffit pour qu’il gravisse les escaliers et redescende trente secondes plus tard avec l’ordinateur portable d’Olivia. L’inspecteur s’en saisit, s’assit, l’ouvrit sur ses genoux et demanda le code d’accès.

Je me levai exprimant mon exaspération.

— Êtes-vous certain qu’il s’agisse de Benjamin Docer ?

J’épelai : D-O-C-E-R.

— Exactement, habitant rue des Jardins de la Comtesse à Wambrechies.

— Je ne comprends pas !

— Vous aurez tout le temps de comprendre pendant votre garde à vue. Votre code, madame ?

Elle obtempéra. L’inspecteur parcourut quelques fichiers et se tourna vers Olivia : « Je vous le laisse, il n’y a rien qui puisse nous intéresser ».

— Benjamin, enfin c’est quoi cette histoire ?

— Rien, je t’assure, il s’agit d’une erreur, tout au plus un malentendu.

— Enfin, ils ne feraient pas tout ce ramdam s’il ne s’était rien passé.

Quoi lui répondre, je ne comprenais pas moi-même.

Au-delà de l’inquiétude, je voyais dans son regard plus de suspicion que de compassion. J’avais le sentiment, tout d’un coup, de perdre la confiance de celle qui partage ma vie depuis plus de quarante ans. Cela m’était insupportable… plus encore que le fait d’être emmené.

J’attendais la fin du cauchemar mais fi de mes espérances, j’étais bien dans la réalité.

Quarante minutes s’étaient écoulées quand les deux policiers sortirent du bureau, l’un d’eux avait en main mon ordinateur portable et l’autre une caisse de documents, je reconnus la boite d’archives traitant de mes activités dans les rallyes automobiles.

L’inspecteur Touroul était le seul à parler.

— Monsieur Docer, pourriez-vous nous donner le code de votre ordinateur ? Cela éviterait à nos services de le forcer.

Je m’agitai de nouveau.

— N’obligez pas l’agent Hectin à vous passer les menottes. Pensez au voisinage ! Votre code, monsieur Docer ?

Je finis par lui donner, il le copia sur un carnet sorti de sa poche.

Puis il ouvrit la boite d’archives.

— Avez-vous des documents concernant votre implication dans le sport automobile autres que ceux-ci ? Vous pouvez ne pas répondre mais plus nous aurons d’éléments… moins longtemps vous serez ennuyé, tout au moins plus vite nous pourrons conclure cette affaire.

Quelle affaire ? Qu’était‑il arrivé à Raymond ?

Je ne savais que dire ou faire. Je me tournai vers Olivia restée pantoise. Elle ne manifestait aucun signe pouvant m’aider. Je finis par lâcher :

— Oui, au grenier, j’ai une autre caisse d’archives, je…

— Accompagnez monsieur Docer au grenier.

L’éclairage était défaillant et ce fut à la lumière d’une lampe de poche que je repérai la caisse idoine et la passai à l’un des deux préposés aux perquisitions. Une fois descendus, ils chargèrent le tout dans le coffre de leur voiture.

L’inspecteur Touroul se força d’un « voilà qui est bien » et d’une voix qui ne prêtait à aucune contestation :

— Fouillez le garage et sa voiture, à fond, sortez-la pour y voir plus clair. Les clefs, s’il vous plaît ? 

Olivia alla chercher les clefs dans l’entrée et les remit à l’un des policiers.

L’inspecteur se dirigea alors vers mon bureau, se saisit de mon agenda, le mit dans sa poche et tendit sa main gauche :

— Votre téléphone portable, s’il vous plaît !

— …

— Je répète : votre portable !

J’avais vraiment le sentiment d’être mis à nu. Je sortis le portable de ma poche et le lui remis.

Puis il cria haut et fort :

— Vous avez terminé avec la voiture et le garage ?

Nous entendîmes un oui lointain. L’un des préposés à la fouille entra et susurra quelques mots à l’oreille de l’inspecteur Touroul qui sembla satisfait.

— On y va, monsieur Docer !

— Permettez que je prenne quelques affaires…

Je fis quelques pas vers l’escalier menant aux chambres.

— Restez ici, madame va vous les préparer.

— Mais je peux quand même l’accompagner là-haut, je ne vais pas sauter par la fenêtre.

Sur un signe de tête de l’inspecteur, l’agent Hectin se cala devant l’escalier me barrant le passage.

— Non, à partir de cet instant, vous ne pourrez communiquer avec personne hors notre présence. Cela est valable pour votre femme.

Il avait parlé de garde à vue et je n’en connaissais pas les conditions.

Cinq minutes plus tard, Olivia descendit avec la valise cabine qui nous avait, il y a deux mois, accompagnés lors d’un voyage aux Antilles.

— Tiens je t’ai mis des vêtements chauds, un pyjama d’hiver et ta trousse de toilette. Je peux y ajouter un paquet de biscuits.

— Pas la peine Madame, il sera logé, nourri…. blanchi mais ça c’est une autre histoire !

— Mais qu’as-tu fait ?

— Mais rien, je te répète que c’est une erreur. Le temps d’un interrogatoire et je serai de retour.

Et me tournant vers l’inspecteur :

— Je peux dire au revoir à ma femme, quand même…

Olivia s’approcha de moi et m’embrassa sur la joue sans ferveur. Était-ce par pudeur devant les représentants de l’ordre… ou par peur d’étreindre un criminel ?

J’avais repris mes esprits et vite compris qu’il ne servait à rien de parlementer, cet inspecteur agissait sur commission et il ne m’en dirait pas plus sur les circonstances de la mort de Raymond Bourrel.

Pourquoi moi ? C’est avec cette interrogation en tête que je montai à l’arrière du Kangoo aux couleurs de la police nationale. L’agent Hectin s’installa près de moi.

— Permettez que je dise un mot à ma femme… en votre présence !

L’inspecteur appela Olivia qui s’approcha du véhicule.

— Appelle tout de suite Marie et dis-lui de me rejoindre au commissariat de Lille, c’est bien là que nous allons, n’est-ce pas ?

Je n’eus droit qu’à un mouvement de tête approbateur.

Marie, notre fille, est avocate pénaliste.

Arrivés au commissariat, on me fit entrer dans une salle et on me signifia mes droits. Je suis en garde à vue 24 heures mais celle-ci pourra être prolongée, je peux me faire examiner par un médecin, j’ai le droit de me taire, je peux avoir recours à un avocat dès la première minute… Je pensais qu’il fallait bien être en France pour stipuler à un suspect qu’il a le droit de se taire. Je leur fis part que je n’avais pas besoin de médecin mais que je souhaitais un avocat en l’occurrence Marie Roman-Docer, ma fille.

Marie portait bien ses trente-quatre ans, elle était associée dans un cabinet dont le fer de lance était Maître Durant-Apporeto junior. Elle y avait effectué son stage de fin d’études et avait répondu favorablement à leur proposition d’embauche. Quelques temps après, elle avait sollicité le statut d’associée. Il lui fallait acheter des parts. L’avance que nous étions en mesure de lui octroyer ne suffisait pas et elle dut faire appel à ses grands-parents maternels. Ce ne fut pas évident avec ma belle-mère qui souhaitait acquérir en son nom propre les parts du cabinet qu’elle finançait. Nous dûmes lui faire comprendre que seule Marie pouvait les détenir et qu’en fait, c’était un prêt à sa petite-fille qu’elle consentait. Elle avait fini par accepter ce deal convaincue par son mari Philippe. Marie a toujours été la chouchoute de Philippe.

Les palabres terminés, l’agent Hectin m’emmena dans une petite pièce dénuée de tout artifice. Un banc m’y attendait. Le policier ne ferma pas la porte à clef. Je pris ce non-geste positivement. J’étais là pour combien de temps ? Et pour quoi ? J’avais le temps de ruminer. Je me levais sans cesse, tournais en rond dans cette pièce exiguë, tel un ours en cage. J’ouvris même la porte et ne constatai personne dans le couloir. Je n’allais quand même pas m’enfuir… pour aller où ? et me faire reprendre avec pertes et fracas. Pense à ta famille, ta réputation ! Mais l’idée devint fixe. Après tout, je me savais innocent ! Partir d’ici mais pour aller où ? Pas chez moi, pas chez les enfants, chez Antoine. Oui, c’est cela mon pote Antoine, à Maing ! Je fus surpris de m’entendre soliloquer. On ne viendra pas m’y chercher de sitôt. Mais comment le prévenir ? Je n’ai plus de portable. Bah ! On verra bien ! J’ouvris pour la seconde fois la porte et me dirigeai vers la sortie. Apparemment pas d’autre issue que celle franchie deux heures plus tôt dans l’autre sens. Un agent y faisait l’accueil des plaignants, la file était longue. Pas de Touroul, ni d’Hectin en vue, j’étais l’individu lambda et je sortis du commissariat. Je me mis à marcher vite, sans me retourner, puis à courir à petits pas jusqu’à ce que :

— Monsieur Docer, voulez-vous me suivre, vous allez être interrogé par l’inspecteur Touroul.

Je me réveillai en sursaut.

Je m’étais assoupi sur le banc, j’avais vite intégré la nouvelle situation dans mes rêves. Le temps de reprendre mes esprits. L’agent Hectin était face à moi.

— J’arrive mais j’avais demandé à ce que ma fille soit là !

— Elle est là.

Nous descendîmes au sous-sol, Marie était bien là, elle se jeta à mon cou et m’étreignit longuement.

— Que se passe-t‑il, Papa ?

— Nous n’allons pas tarder à le savoir.

On nous fit signe d’entrer dans une salle puis de nous asseoir côte à côte derrière une table. L’inspecteur Touroul entra à son tour et s’installa de l’autre côté de la table tandis que l’agent Hectin restait planté près de l’unique porte.

— Je ne fais pas les présentations, je vous précise que cet interrogatoire est enregistré et filmé et que, Monsieur Docer, vous aurez ensuite à signer le procès-verbal. Vos droits vous ont été signifiés et je note la présence de Maître Roman-Docer qui a accepté de vous défendre.

Puis il ouvrit une chemise cartonnée, sortit une feuille et poursuivit :

— Voilà les faits pour lesquels vous êtes ici : Monsieur Raymond Bourrel, 70 ans, a été trouvé mort, assassiné en son domicile, au 31 rue des Ardoises à Armentières.

— Raymond, je l’ai encore rencontré avant-hier après-midi !

Marie me toucha l’avant-bras requérant par-là mon silence.

— Laisse donc l’inspecteur poursuivre !

L’inspecteur Touroul reprit sa lecture :

— Voilà, monsieur Bourrel a été retrouvé mort mardi 23 octobre à son domicile, dans son bureau. Son épouse, rentrant de chez le coiffeur, l’a trouvé allongé sur le plancher. Son pouls ne battait plus. Elle a tenté un massage cardiaque, sans résultat. Elle a ensuite appelé le docteur Final, leur médecin de famille qui lui a ordonné de composer immédiatement le 15. Dix minutes plus tard, les infirmiers essayaient à leur tour de réanimer monsieur Bourrel, en vain. Sur l’entrefaite, le docteur Final est arrivé et n’a pu que constater le décès. Après en avoir discuté avec Ghislaine Bourrel, il a appelé la police signifiant une mort suspecte. Le coup sur la tête aurait pu être occasionné par une chute mais elle n’expliquait pas les traces de sang sur un trophée posé sur le bureau.

L’inspecteur quitta des yeux sa feuille et ajouta :

— Je fus dépêché sur le lieu du crime et sollicitai qui de droit pour une autopsie.

Marie intervint :

— Qu’est-ce que mon père, je veux dire mon client, a à voir là-dedans ?

— J’y viens. Monsieur Docer, vous êtes la dernière personne à avoir vu Monsieur Bourrel vivant.

— Impossible, il y a eu forcément une autre personne après moi !

— Madame Bourrel, avant son départ, vous a entendu vous disputer avec son mari. Elle aurait entendu crier « Tu veux ma mort » et même « Tu m’étrangles ».

— Mais ce sont mes propos, pas ceux de Raymond !

Marie, pour la seconde fois, me saisit le bras.

— C’est là votre version. Et pourquoi pas, mais pour l’instant les soupçons portent sur vous. Un élément trouvé dans le bureau de la victime va dans ce sens. Vous allez être présenté devant un juge d’instruction dans les plus brefs délais.

Je me tournai vers Marie. Elle s’adressa à l’inspecteur :

— Pouvez-vous nous donner les éléments à charge ?

— Désolé, je ne peux vous en dire plus, le juge s’en chargera. Monsieur Docer, à quelle heure êtes-vous arrivé chez Monsieur Bourrel ce mardi 23 octobre ?

Je me tournai vers Marie qui me fit signe de la tête de répondre.

— J’avais rendez-vous à 17 heures, j’étais à l’heure. En attendant qu’il se libère, sa femme m’a offert un café et je suis peut-être entré dans son bureau vers 17 h 15.

— Et sorti ?

— Peut-être une demi-heure ou trois quarts d’heure plus tard ! Je n’ai pas regardé l’heure. En tout cas je peux vous assurer que Raymond était bien vivant.

— Quel était l’objet de votre rencontre ?

— C’était à mon initiative, un problème concernant le calendrier des rallyes de la région.

— L’avez-vous menacé ?

— Non, bien sûr que non, il est vrai que nous nous sommes disputés. Voilà, je suis organisateur du rallye Monts et Vallées et Raymond, fort de sa présidence de la ligue des Hauts de France, voulait en changer la date. Je n’étais pas d’accord. Voilà tout.

— Lui avez-vous lancé des injures ?

— Non, rien du tout !

— Avez-vous rencontré quelqu’un en sortant ?

— Non, Madame Bourrel était sortie, un rendez-vous chez le coiffeur.

— Elle vous l’avait dit ?

— Oui, du moins elle avait prévenu son mari.

— A quelle heure ?

— Je ne sais pas moi, peut-être un quart d’heure avant mon départ.

— Bien !

Puis après quelques secondes de silence :

— Avez-vous d’autres points à ajouter ?

Je me tournai vers Marie qui fit non de la tête.

— Nous en avons terminé pour aujourd’hui. En attendant que votre déposition soit prête, je vous laisse vous entretenir quelques minutes avec votre avocat. Agent Hectin, vous restez dans la pièce.

L’inspecteur Touroul sortit.

C’est à voix basse que je racontai les faits à Marie.

— Raymond Bourrel, je le connaissais bien. Il était, ça me fait tout drôle de l’évoquer au passé, président du Métropole Auto Club et surtout président de la ligue des Hauts de France, la composante régionale de la Fédération du sport automobile. On y décide notamment du calendrier des épreuves se déroulant dans la région. C’est à ce sujet que j’avais sollicité un rendez-vous mardi 23 octobre. Tu sais que j’organise, avec mon club, un rallye automobile, le Monts et Vallées. Il est habituellement programmé le troisième week-end de mai. J’en suis à la dixième édition. Le rallye est, à cette date, bien ancré dans le paysage régional du sport automobile. Bon an, mal an, une centaine de concurrents s’inscrivent ce qui assure au club une solide assise financière. Et j’apprends par la bande que la date va changer, qu’une réunion de ligue doit entériner le report de notre épreuve au second week-end d’août. Et pour quelle raison ? Programmer à sa place une nouvelle épreuve, le rallye Hauts de France organisé comme par hasard par le club de Raymond avec l’appui et les subventions du Conseil régional et du Département. Organiser le Monts et Vallées en plein mois d’août, un véritable suicide. Cela veut dire ne plus accueillir qu’une cinquantaine de concurrents et condamner l’épreuve pour cause de déficit. Donc mardi je suis allé le voir pour lui exposer mes arguments et le faire changer d’avis. Je devais agir vite en amont de la réunion de ligue car jamais une de ses propositions n’y avait été mise en minorité, il ne souffrait d’aucune opposition. Bref, il avait accepté de me recevoir chez lui à Armentières à 17 heures. « Viens chez moi plutôt qu’au bureau de la ligue, ça nous évitera les embouteillages sur Lille », m’avait‑il dit au téléphone.

Raymond et Ghislaine habitent une maison cossue dans une rue bourgeoise d’Armentières entourée d’un terrain gazonné mais d’accès libre, sans clôture ni portail. Bien que la zone de parking privé devant la maison puisse accueillir plusieurs voitures, sa Mercedes était garée en travers m’obligeant à trouver une place dans la rue derrière la propriété.

Raymond comme moi avait l’âge de la retraite. Il avait créé et développé une entreprise de bouche Bourrel Saveurs, traiteur bien connu sur la place armentiéroise et même lilloise. Vous avez une réception à organiser, privée ou professionnelle, Bourrel Saveurs s’occupe de tout, du chapiteau aux toilettes et bien sûr la prestation de repas. Nous avions fait appel à lui lors des vingt ans de mon entreprise Qualotus1.

A soixante ans, il avait cédé l’entreprise à son fils Valentin. Il y passait encore tous les matins après un détour par La Poste prétextant apporter le courrier. Bourrel Saveurs était le traiteur exclusif des organisateurs de rallyes qui devaient sustenter l’ensemble des commissaires bénévoles. C’était à chaque manifestation sportive plus de deux cents plateaux-repas à prévoir deux fois, plus un repas chaud le premier soir de l’épreuve où toute la grande famille du rallye se retrouvait. « Le rallye, c’est trente pour cent de mon chiffre d’affaires », m’avait‑il confié un jour.

— Tu veux que je te raconte comment s’est passé notre entretien du 23 octobre ?

Marie répliqua :

— Pourquoi je suis là ?

— Ghislaine était venue m’ouvrir. Nous nous connaissons de longue date. Au début elle accompagnait Raymond sur les rallyes puis ses venues s’étaient espacées.

— Bonjour Benjamin, Raymond m’a prévenue de ta visite. Comment va ta petite famille ?

— Ça va, ça va !

— Raymond m’a demandé de te faire patienter quelques minutes, il attend un coup de fil important. Entre donc, viens prendre un café.

Je n’étais jamais entré chez eux mais la cuisine et le salon contigu donnaient sur une pelouse bien entretenue. Si le terrain n’était pas clôturé sur le devant, il l’était derrière et sur les côtés. L’arrière justement donnait sur la rue où j’étais garé. Un portillon y donnait accès.

Ghislaine me sentit sur la réserve.

— Tu veux voir Raymond pour cette histoire de calendrier ?

Je répondis oui de la tête.

— Tiens voilà ton café ! Tu veux un sucre ?

Je fis non de la tête.

Une sonnette retentit. « Ah ! Voilà, il a terminé, tu peux y aller, c’est la porte de gauche ».

Le connaissant, je m’étonnai à peine de ce moyen de communication au sein du couple.

Le bureau de Raymond avait deux accès possibles, l’un par le hall d’entrée, l’autre par la cuisine. C’est par ce dernier que j’entrai après avoir toqué.

— Entre, Benjamin !

Il était assis derrière un monumental bureau où trônaient des trophées récupérés lors de ses nombreuses distinctions ! Derrière son fauteuil, une vitrine mettait en exergue les coupes glanées dans sa jeunesse. Il avait été, comme moi, pilote mais ça, c’est une autre histoire. Sur le mur droit, le regard était attiré par une lithographie sous verre qui avait servi de base à une affiche du rallye du Touquet. Serti dans le mur opposé, on ne voyait qu’un coffre-fort que j’imaginais coffre à secrets.

— Entre Benjamin, assieds-toi, je sais pourquoi tu viens me voir mais avant j’ai quelque chose à te rendre !

Je ne l’écoutai pas. Je restai debout et claquai ma serviette sur son bureau en vociférant :

— Tu veux ma mort, Raymond ! Tu sais bien que déplacer mon épreuve en plein mois d’août c’est signer la fin du Monts et Vallées.

Raymond leva les yeux au ciel.

— Et en plus je l’apprends par Facebook. Tu ne m’en as même pas parlé, je ne sais pas si j’aurai l’envie et l’énergie de l’organiser l’année prochaine.

— Ne t’énerve pas. Rien n’est décidé, c’est à la ligue de trancher, c’est vrai que ce sera à l’ordre du jour de la prochaine réunion et soumis au vote mais à ce jour, rien n’est décidé.

— Tu te fous de moi, Raymond ! Tout le monde sait bien que la ligue, c’est toi. Tu as contacté les autres organisateurs pour orienter leur vote, ne me prends pas pour un naïf. J’ai mes sources et je te connais. Tu veux m’étrangler.

— Je ne te prends pas pour un naïf, Benjamin, mais je n’ai pas le choix !

— On a toujours le choix.

— Non, je n’ai pas le choix ! La plupart des rallyes du championnat de France se déroulent dans le Midi et le président de la Fédération a récemment eu contact avec le président de la Région des Hauts-de-France lors d’une réception au ministère des Sports. Bref ils ont décidé de combler ce vide et de créer un rallye d’envergure nationale, ici dans notre région, avec des vues européennes. Alors voilà…

On toqua à la porte du bureau. Sans attendre de réponse, la porte s’ouvrit et Ghislaine pointa le bout de son nez. « Je pars dans cinq minutes chez le coiffeur, je prends ta voiture Raymond. Tes clefs ? ». Il les prit sur le bureau et les jeta à sa femme. Faut dire qu’il venait de se faire poser une prothèse de hanche et se déplaçait avec difficulté.

Nous reprîmes la conversation :

— Et pourquoi tout le monde est au courant, sauf moi…

— Mais tu l’es puisque tu es là !

— Ne te fous pas de moi, tu vois bien ce que…

— Je ne me fous pas de toi.

— Et pourquoi ne pas promouvoir le Monts et Vallées en championnat de France ?

— Mais non, tu n’as pas la structure suffisante.

— S’il le faut, je suis prêt à changer le nom de l’épreuve.

— Non, non et non !

— Sur ce coup, tu m’étrangles, tu veux ma mort !

C’est à ce moment-là que j’entendis la porte claquer.

— Mais non, et puis le mois d’août n’est pas un mauvais mois.

— Arrête tous ceux qui ont tenté d’organiser un rallye au mois d’août ont mis la clef sous la porte. Tu veux ma mort ! Toi tu t’en fous, le contrat de bouffe que tu perdras avec moi, tu le retrouveras avec le rallye des Hauts-de-France !

— Ne mélange pas les genres, Benjamin.

— C’est tout vu, c’est tout bénéf pour toi, pour ton fils.

Et je sortis en claquant la porte. Une fois dans l’entrée, je me calmai, hésitant même à retourner dans le bureau mais je n’en fis rien et partis pour de bon.

Vraiment, c’était ma journée ! Derrière l’essuie-glace de mon pare-brise, un papillon vert attira mon attention et attisa ma colère. Dans les quinze jours, vous recevrez un avis de contravention pour stationnement interdit… Grrr ! Un numéro de téléphone était indiqué. J’appelai et expliquai mon cas : « L’horodateur était défaillant, j’ai mis un petit mot sur le tableau de bord et placé mon disque bleu ». Le préposé me répondit que, dans ce cas, il fallait chercher un autre horodateur dans une rue voisine. J’insistai mais je n’eus droit qu’à des propos convenus : « La procédure est lancée, il vous reste à faire un recours à réception de la contravention ». Je raccrochai, dépité ! 

— Voilà, Marie, je t’ai tout dit. Après, je suis rentré.

— Quelqu’un est passé après toi !

— C’est sûr et certain, mais qui ? En attendant, je suis le suspect numéro un, tout cela est absurde.

— Tu m’as tout dit, rien d’autre ne te vient à l’esprit ?

— Non. Ah si, mais ça n’a peut-être rien à voir, j’ai eu l’impression d’être suivi avant d’arriver à Armentières. Ça me revient maintenant. Pour aller de Wambrechies à Armentières, je prends des petites routes, le chemin de Sainghin, à gauche sur la route de Quesnoy après l’arrêt de bus, puis je contourne Frelinghien, traverse Houplines…

— Bref !

— Tu vois où, c’était un tronçon de l’épreuve spéciale de Quesnoy du rallye des Géants…

— Bref !

— Oui, une voiture me suivait.

— Elle t’a suivi jusqu’où, Armentières ?

— Je pense.

— Tu peux me dire quelle voiture ?

— Une 308 grise.

— Et ?

— Je n’ai pas fait attention au conducteur mais imagine qu’il m’ait suivi chez Raymond !

— Ça n’a pas de sens. Si quelqu’un t’en voulait, il y a plus direct pour t’atteindre.

— Mouais, pas sûr !

— Réfléchis Papa, ce n’était pas à toi qu’on en voulait mais à ton président. Ta présence était une opportunité pour brouiller les pistes. Personne ne pouvait savoir que tu allais chez lui.

— Mouais !

— A ce stade, garde ça pour toi, ça ne ferait que te discréditer un peu plus.

— Je n’en parle pas alors ?

— Non.

Elle me prit les deux mains.

— L’inspecteur Touroul n’a pas l’air accommodant mais je vais quand même intercéder pour une remise en liberté.

C’est au moment où nous parlions de lui qu’il revint.

— Je viens d’avoir le procureur. Il ouvre une procédure judiciaire et a nommé un juge d’instruction. Il ne peut vous recevoir dans l’immédiat. En attendant vous allez être emmené à la prison de Sequedin.

Marie se leva offusquée.

— Inspecteur, je suis persuadée de l’innocence de mon client et nous le prouverons. En attendant et compte tenu de son cursus, ancien chef d’entreprise, un casier judiciaire vierge, une mise en liberté conditionnelle serait plus appropriée. Je puis vous assurer que mon client, mon père, ne tentera aucunement de fuir ses responsabilités. Et nous sommes en droit de connaître les éléments à charge qui pèsent sur lui.

— Je vous entends, Maître, mais le procureur a été formel. Monsieur Docer est au secret tant que les investigations ne sont pas terminées. La suite, ce sera au juge d’en décider.

Puis se tournant vers moi :

— Les agents Hectin et Fermi vont vous y conduire. Monsieur Docer, je compte sur votre docilité, nous éviterons ainsi le fourgon carcéral et les menottes.

Et Marie d’insister :

— Ne peut‑on lui éviter la prison, à défaut d’une mise en liberté conditionnelle, une garde à vue prolongée me paraît plus adaptée, le temps de la convocation du juge !

— Nous n’avons pas les moyens de le garder ici, j’ai là le mandat d’arrêt.

Marie insista mais je voyais bien que c’était en vain.

— Il ne va pas s’échapper, vous pouvez compter sur lui.

— Non ! Et non, c’est non !

— Écoutez, Inspecteur, je suis en droit de faire valoir un vice de procédure. Le juge doit recevoir mon client le jour même de la garde à vue, art 803-2 du code de procédure pénale.

— Je connais la procédure, le juge a un délai de vingt heures après la fin de la garde à vue.

J’avais l’impression d’assister impuissant à une joute juridique que j’interrompis :

— Laisse tomber Marie, c’est l’histoire de quelques heures. Nous prouverons rapidement que je n’y suis pour rien. Si tu lances une, comment dites-vous… enfin pour vice de procédure, cela va retarder le tout. Je préfère qu’on travaille à prouver mon innocence plutôt qu’à polémiquer autour.

Marie vint m’embrasser chaleureusement. Elle me glissa à l’oreille : « Ne t’en fais pas, je m’occupe de tout ».

Et je fus emmené.

2.

La prison

L’habitude fait vieillir prématurément. Vu cette nouvelle expérience, je devrais mourir centenaire !

Les agents Hectin et Fermi ne dirent mot pendant le trajet. Devant la prison, Fermi sortit du véhicule et se dirigea vers le portillon d’entrée. Quelques instants plus tard, le portail s’ouvrait et le véhicule entra dans un espace sas. Aucune compassion de la part des deux agents qui, sitôt leur colis livré, ne daignèrent me saluer, ni même me jeter un regard.

L’angoisse écrasait l’esprit de découverte. Je n’avais qu’une envie, revoir ma fille, qu’elle apporte les éléments qui ne pourraient que m’innocenter.

Je fus pris en charge par un agent pénitentiaire qui me conduisit à une cellule d’attente. Quatre murs en béton, deux bancs dont l’un était occupé par un homme qui ne leva pas la tête à mon arrivée, le regard fixé sur ses pieds. Puis ce fut le greffe, j’allais être fiché, photos de face, de profil « ne souriez pas ». Ça ne risquait pas. Personne pour vérifier que ma mise en détention était recevable, peut-être l’étape suivante ? Le contenu de ma valise fut passé au peigne fin, le préposé la vida et déplia les sous-vêtements, soigneusement rangés par Olivia. Il les enfouit dans un sac en coton contenant déjà une trousse de toilette maison, sac qu’il m’envoya plus qu’il me le donna. On m’épargna la fouille intégrale. Il fallut quand même que je vide mes poches, retire ceinture et lacets, que je signe un reçu après que l’agent en eut placé le contenu dans une caisse. De retour dans la cellule d’attente, on me signifia qu’un médecin allait m’examiner ce qu’il fit avec une grande célérité. En guise d’auscultation, il me posa une seule question : la liste des médicaments chroniques qui m’étaient prescrits. Puis ce fut au tour d’une infirmière de me prélever l’ADN avec un long coton tige, j’entends aujourd’hui encore ses seules paroles : « Ouvrez la bouche ! ». Suivit la douche abrégée autant que je pus car sous l’œil malsain d’un détenu à la mine patibulaire. Au final, j’étais apte. En d’autres circonstances, j’aurais pu me vanter d’avoir été reçu à l’examen d’entrée du premier coup mais je n’avais pas le cœur à rire.

J’imaginais que, sitôt sortie du commissariat, Marie s’était précipitée chez elle pour téléphoner à sa mère, à son frère Pierre, essayer de les rassurer, leur dire qu’il s’agissait d’un malentendu qui allait être rapidement levé. Était‑elle allée prévenir ma mère, seule dans la grande maison de Wambrechies depuis le décès de mon père ? J’espérais que non.

En attendant, on m’emmena en cellule, une vraie, comme on en voit dans les films. Jusqu’à la fin de ma vie, j’aurai en tête le bruit des portes et grilles qui s’ouvrent, se ferment avec leurs serrures automatiques commandées à distance. Je pensais être isolé mais on m’introduisit dans un douze mètres carrés où trois détenus m’attendaient. L’agent, avant de refermer la porte – ah, ce bruit de verrous – cria haut et fort « Benjamin Docer ». L’inspecteur Touroul avait bien dit que j’allais être au secret… j’aurais préféré. Mes trois nouveaux collègues étaient allongés sur leurs couches, deux séries de lits superposés, il en restait une libre en bas, j’y déposai mon sac. Je voulus leur serrer la main mais le premier refusa en me fustigeant du regard, le second chuchota son nom en me retenant la main tandis que le troisième, plus avenant, déclara : « Moi, c’est Bourrin ».

Très vite, je surnommai le premier Butor, il avait à peine détourné les yeux à mon arrivée. Un paravent cachait le coin toilettes, je fis marcher la chasse d’eau trois fois avant de me soulager. Je voulus engager la conversation avec Bourrin mais aussitôt Butor cria : « Silence, merde alors ». Il se leva et, face à moi, à dix centimètres de mon visage, ajouta : « Tu m’as compris ». Puis il retourna à sa couchette et enfourcha ses écouteurs sur les oreilles. Je n’osai demander si la télé fixée au mur fonctionnait.

J’enlevai mes chaussures et m’allongeai. Je devais m’habituer à ne rien faire.

Je surnommai très vite le second comparse « Lubrik », tant il me fixait avec un sourire salace. Quelle horreur ! Heureusement, j’étais persuadé que cela n’allait pas durer !

Le silence, décrété par Butor, était pesant. Il était le seul à pouvoir le rompre ce qu’il fit au bout d’une heure pour me signifier que désormais, je serai de ménage et Lubrik d’ajouter en s’esclaffant… « jusqu’à ce qu’un nouveau arrive et ce n’est pas demain la veille vu qu’on est au complet et que nous, on n’est pas prêts de sortir ».

Butor me demanda en langage peu châtié si j’avais du fric. « Explique-lui, Bourrin ! » et Bourrin de m’expliquer que la vie est plus agréable quand on a du pèze et me désignant Butor : « C’est lui qui concentre ». Je ne répondis pas. « Penses-y quand tu recevras ta famille, ta femme, tes parents, peut-être tes enfants », et il partit dans un rire de plus belle.

J’avais l’angoisse de la nuit qui approchait.

Elle fut longue. J’y sommeillai plus que dormis d’autant plus que Bourrin ronflait à mort. Fort heureusement Lubrik ne broncha pas. J’avais hâte de revoir Marie, ma fille chérie et aussi mon avocate.

Vendredi 26 octobre

Il devait être 9 heures quand on vint me chercher. Le bruit du verrou, de la porte qui s’ouvre en grinçant, puis « Docer, suivez-moi ». Accompagné d’un maton, je traversai les couloirs pour me retrouver chez le directeur. Ma déception fut grande car je pensais y trouver Marie. Le directeur me salua d’un mot de bienvenue souhaitant que le provisoire de ma détention soit le plus court possible mais il changea de ton aussitôt en me mettant sous les yeux le règlement intérieur de l’établissement et en insistant sur le paragraphe discipline, « ma Bible » me dit‑il avec un sourire indicible. Je lui demandai quand je pourrais voir mon avocat, il me répondit que cela dépendait de son bon vouloir, il suffisait qu’il en signe l’autorisation. Pas très encourageant.

De retour à la cellule, mes trois acolytes étaient dans la même position qu’à mon départ et cette fois aucun ne détourna son attention.

10 heures. Promenade. Plutôt parcage une heure à l’air libre. Butor côtoyait d’autres détenus aux visages burinés à côté desquels il paraissait angelot. Un moment leurs regards se tournèrent vers moi et je pris pour une menace le fait qu’ils se topèrent. Je n’arrivai pas à les ignorer. L’un d’eux attendit que je le fixe pour simuler, d’un geste de la main, un égorgement.

Puis retour en cellule.

Je n’attendais qu’une chose, c’est que l’on m’emmène chez le juge… et qu’il signe un non-lieu.

De nouveau le bruit de verrou et celui de la porte qui grince. « Docer »… Je ne le fis pas dire deux fois. Ouf, sortir de ce carcan. On me conduisit à ce qui avait été l’entrée de la prison et que j’espérais, allait devenir la sortie. Un gradé vint à ma rencontre : « Vous avez rendez-vous chez le juge ».

Une voiture banalisée m’attendait et deux agents m’invitèrent à y monter, le premier s’installa au volant, le second s’assit à l’arrière à côté de moi. Toujours pas de menottes. Pas un mot durant le trajet. Quelques embouteillages pour arriver au palais de justice de Lille, rue du Peuple belge.

Entouré de mes deux gardes du corps, je montais à l’étage quand je vis Marie dans le couloir. L’un des deux agents dit à l’autre : « C’est son avocate ! ». Ils nous laissèrent nous étreindre.

— Oh Marie, si tu savais !

— Papa ! Papa ! Tu me fais du Johnny !

— Pourquoi tu n’es pas venue avant ?

— Je n’ai travaillé que pour ta libération, tu vas voir, ça va aller.

— Et Maman ?

— Elle est dans tous ses états. Elle a déjà fait une demande de visite à la prison. Pierre est chez vous, il a pris quelques jours de congés.

— Et ta grand-mère ?

— On ne lui a rien dit. Cela dit, elle a appelé plusieurs fois chez toi, étonnée de ne pas t’avoir. Maman l’a rassurée. J’ai pu avancer sur ton dossier et je pense obtenir une mise en liberté conditionnelle.

Un huissier vint dire à l’oreille de Marie : « Le juge vous attend ». Nous entrâmes.

— Asseyez-vous Monsieur Docer, vous également Maître. Je vous présente Henry Fondeur qui fera office de greffier. Sachez que notre conversation sera enregistrée.

— Bonjour madame la juge.

— Je suis Madeleine Duvent, le procureur de la République m’a confié votre dossier. Vous êtes suspecté de meurtre sur la personne de Raymond Bourrel. Vous allez être défendu par Maître Roman-Docer, votre fille par ailleurs. Je vous précise que Maître Roman a eu accès à votre dossier.

— Je…

Marie me prit le bras, me signifiant par-là de me taire.

— Merci de ne pas m’interrompre, vous aurez tout loisir à vous exprimer par la suite en répondant à mes questions. Je vous précise quand même que votre dossier est examiné en priorité eu égard à la demande expresse du procureur.

Vu le nombre de chemises empilées sur une table positionnée derrière, je ne pouvais que la croire.

— Voilà, vous aviez rendez-vous chez monsieur Bourrel, vous me direz pourquoi plus tard. D’après les dires de madame Bourrel, vous êtes arrivés à 17 heures. En attendant que son mari se libère, elle vous a offert un café. Puis à 17 h 15, elle vous a introduit dans le bureau de monsieur Bourrel. A 17 h 30, elle passe la tête signalant à son mari partir chez le coiffeur. Entre temps, de sa cuisine, elle vous a entendus vous disputer et a perçu des propos menaçants. Je la cite « Tu m’étrangles, tu veux ma mort ».

— Mais ce sont mes propos, pas ceux de Raymond.

— Merci de ne pas m’interrompre, juste répondre à mes questions ! A quelle heure avez-vous quitté la maison des Bourrel ?

Je me tournai vers Marie qui, d’un mouvement de tête, me fit signe de répondre.

— Quinze à vingt minutes après le départ de madame Bourrel, enfin environ. Tout ce que je puis dire c’est qu’à 18 heures j’étais dans ma voiture car la radio déclamait les infos.

— Très bien. Madame Bourrel dit être rentrée vers 18 h 45. Ne voyant pas son mari habituellement devant la télé à cette heure-là et ne l’entendant pas répondre à ses appels, elle pénétra dans le bureau et le trouva inanimé par terre. Voyez les photos.

Ce fut un choc pour moi de voir ainsi Raymond, de le découvrir mort. Mes yeux étaient tant brouillés que je dus détourner mon regard. Marie m’avança un Kleenex. Puis le moment d’émotion passé, je pris en mains les photos une à une et pus constater la blessure sur le crâne de Raymond. Sur le bureau, je reconnus immédiatement l’objet taché de sang : un trophée souvenir. J’avais le même, un trophée reçu lors du vingtième anniversaire du Rallye de La Lys.

Quand j’eus terminé, la juge poursuivit :

— Il s’agit de l’arme du crime, n’est-ce pas ?

Le piège était trop grossier.

— Apparemment !

— Oui, il s’agit d’un carré de marbre. Sur la face du dessus, un cadran donnant l’heure y est serti. Monsieur Bourrel a été frappé à plusieurs reprises. L’autopsie nous dira si c’est cela qui a provoqué sa mort.

Je levai le doigt et fus aussitôt rabroué.

— Je n’ai pas terminé. On a retrouvé vos empreintes sur ce trophée et une analyse ADN est en cours, j’aurais souhaité en avoir le résultat avant notre entretien mais… ces concordances d’empreintes sont déjà confondantes, n’est-ce pas ?

Je levai le doigt à nouveau.

— Je vous écoute.

— Mes empreintes, je ne vois pas comment cela se pourrait ! A moins que ce soit le mien. Nous étions plusieurs à avoir reçu le même trophée, c’était pour les vingt ans du Rallye de La Lys. Bizarrement mon exemplaire a disparu, il était toujours dans mon bureau. Il m’arrive de l’emmener quand j’officie sur les rallyes, il me sert de presse-papier.

— Vous voulez dire que cet objet, le vôtre, aurait disparu ? 

— Non, pas aurait mais a disparu ! Avouez que cette coïncidence est troublante.

— Ce n’est pas à moi d’avouer, monsieur Docer, n’inversons pas les rôles !

— Excusez-moi ! Le week-end précédant mon rendez-vous avec Raymond, j’étais au Rallye de Picardie.

— Et alors ?

— Est-ce que je l’avais avec moi ou avait‑il disparu avant ? J’avoue ne plus me souvenir.

— Quand vous dîtes avant, on vous l’aurait subtilisé chez vous ?

— Oui ou pendant le Rallye de Picardie. Honnêtement, je ne sais pas. Mais attendez, le mien était ébréché, je l’avais fait tomber et il manquait un petit bout de marbre dans un coin.

— On ne voit rien sur les photos. Veuillez m’excuser !

La juge sortit du bureau en emmenant son téléphone portable. A son retour, elle reprit la conversation.

— On va vérifier. Ce trophée, d’après le rapport que j’ai sous les yeux, serait l’arme du crime. S’il s’avère qu’il s’agisse du vôtre, c’est embêtant… pour vous !

Marie s’avança sur son siège.

— Oui Maître ?

— Ce serait prêter peu d’intelligence à mon client que de penser qu’il signe ainsi son crime. Avouez que c’est un peu gros : venir avec son arme et la laisser sur la scène du crime avec ses empreintes… Et si c’est le trophée de mon client qui a servi à tuer monsieur Bourrel, il ne sera pas étonnant que l’on y trouve aussi son ADN. Mais madame la juge, j’aimerais aborder un autre point.

— Je vous écoute.

— Il est apparu aux éléments du dossier, qu’il m’a été permis de consulter, que la montre sertie sur le fameux trophée, celui qui aurait servi à frapper monsieur Bourrel, s’est arrêtée à 17 h 53 et on peut penser que c’est le choc qui aurait provoqué cela.

— Où voulez-vous en venir ? Votre client aurait pu sortir à cette heure du bureau de monsieur Bourrel et écouter les infos de 18 h dans sa voiture si ce qu’il a déclaré est vrai.

Je fulminai. Marie poursuivit :

— Il s’avère qu’au moment des faits mon client a été verbalisé pour stationnement illicite. L’horodateur de proximité étant en panne et n’en ayant pas trouvé d’autres à proximité, il avait placé sur son tableau de bord un disque signifiant par là son heure d’arrivée et un petit mot indiquant que la machine était en panne. Malgré cette prévenance, il a trouvé sur le pare-brise une notification de forfait post-stationnement. Sur cet avis, il y avait un numéro de téléphone et mon père, enfin mon client, a appelé pour signifier son mécontentement, l’horodateur étant défectueux. Le préposé…

— Venez-en au fait, Maître !

— J’y arrive. Le préposé lui a alors signifié qu’à réception du procès-verbal, il pouvait demander un recours par courrier recommandé.

— Et alors ?

— Et c’est là qu’arrive l’élément qui disculpe mon client. La police municipale d’Armentières tient une main courante et mon père a appelé exactement à 17 h 50. Voici une photocopie du document l’attestant.

La juge examina le document avec attention.

— Je vous demande quelques minutes.

La juge sortit du bureau pour la seconde fois, nous restions sur la surveillance du greffier. J’embrassai Marie, elle venait, à coup sûr de me disculper. Une contravention salvatrice, une panne d’horodateur opportune !

Dix minutes plus tard, la juge revint et reprit place à son bureau :

— Cet élément nouveau est essentiel dans l’instruction. Il me reste à vérifier l’original du document, ce que je ferai dès lundi. Cela ne vous disculpe pas totalement car vous étiez seul dans la maison avec monsieur Bourrel après 17 h 30.

— Quoiqu’il en soit, à 17 h 53, l’heure du crime, je n’y étais plus puisque…

Pour la seconde fois, Marie me tint le bras. Je me tus.

Madame la juge se tourna vers le greffier sans rien lui dire. Elle était en pleine réflexion. Puis elle se tourna vers moi.

— Je dois vérifier ces éléments nouveaux. En attendant, je vous remets en liberté provisoire. Vous pouvez rentrer chez vous, bien sûr vous ne quittez pas votre domicile et vous restez à disposition de la justice.

Marie remercia la juge qui ajouta :

— Votre père vous doit une fière chandelle. Monsieur, Maître, à mardi 10 heures.

— Si vous voulez bien attendre dans le couloir que l’on vous remette le « bon de sortie » et vous aurez à signer le procès-verbal.

Nous sortîmes du bureau soulagés. Le rendez-vous suivant du juge attendait sur un banc, menotté entre deux agents en uniforme. J’avais quand même échappé à cela.

Marie appela sa mère et avant qu’elle ne décroche, me passa le smartphone :

— Je suis libre, je reviens.

J’entendis un cri de joie.

— Génial, mon amour ! Tu seras là quand ? Amélie et Chantal sont à la maison. On va fêter ça, que veux-tu manger ce soir ?

— Des tomates farcies ?

— Mais c’est toujours toi qui les prépares !

— J’ai envie des tiennes. Je te laisse, je vais devoir signer le procès-verbal, bises à Amélie et Chantal.

Une demi-heure plus tard, nous quittions le palais de justice.

Amélie est une amie d’Olivia. Elle habite une maison à cent mètres de la nôtre. Elles se sont connues à la piscine aux cours d’aquagym. Elle est veuve et vit seule. Chantal est au départ une amie d’Amélie. Elles se voient souvent à quatre filles, la quatrième se prénomme Annabelle. Elle avait récemment intégré leur groupe, je ne la connaissais pas.

Marie me reconduisit à la maison. Rien n’avait changé, mais je n’avais découché qu’une seule nuit.

Olivia et Amélie derrière elle nous attendaient devant la maison. Chantal était partie. Marie sortit vite de la voiture, embrassa sa mère et son amie.

— Bon, je m’éclipse, il faut que j’aille chercher Augustin à l’étude, ça va fermer.

Augustin, mon petit-fils qu’elle avait eu avec Léo, avait maintenant 9 ans.

Elle remonta en voiture, me fit un clin d’œil en criant :

— Mardi 10 heures, je te prends à 9 !

— Je ne risque pas d’oublier. Mais repasse donc avec Augustin, j’ai envie de le voir !

Je me tournai vers Olivia.

— Pierre n’est pas là ?

— Il est parti faire quelques courses, on va fêter ton retour quand même, il a pris ta voiture !

— Je dois une fière chandelle à Marie. Chantal n’est plus là ?

Comme Olivia était partie à la cuisine chercher des verres, c’est Amélie qui me répondit :

— Non, elle a dû s’en aller mais elle t’embrasse, elle est heureuse que tu t’en sois tiré… Annabelle n’est pas venue aujourd’hui, elle nous a fait faux bond. Faut dire qu’elle habite Maubeuge, ce n’est pas la porte à côté. Bon, je vais vous laisser. Un peu d’intimité… hein, après une si longue absence !

Et elle me fit un clin d’œil.

— Tu as raison, Amélie, ma liberté n’est que provisoire, il faut en profiter.

Elle se mit à rire et se dirigea vers la porte.

Cette allusion suffit à me rendre libidineux. Mais Olivia héla son amie.

— Oh, ça peut attendre. Reste avec nous, on va arroser son retour. Pierre ne va pas tarder.

Amélie haussa les épaules signifiant par-là « tant pis ».

Je me tournai vers Olivia.

— Tu sais ! A notre âge, faut pas laisser passer ces moments.

Et Amélie de partir dans un rire communicatif qui gagna enfin Olivia.

— Ah, les hommes !

— Plains-toi, tu as la chance d’en avoir un. Regarde-moi. Seule depuis cinq ans…

— Mais tu ne cherches pas non plus.

— C’est vrai, je… les jours sont longs, les nuits aussi. Mais en ai-je vraiment envie ?

— A t’entendre, je crois bien que oui. Il faut te bouger !

Je les laissai à leur dialogue intime et montai mon sac dans la chambre.

— Je vais me reposer quelques instants en attendant que Pierre revienne.

De là-haut, j’entendais tout de leur conversation. J’étais gêné d’espionner mais je ne pouvais faire autrement que de tendre l’oreille. Je m’étais toujours demandé comment Amélie vivait l’absence d’homme…

— C’est sûr qu’avec le temps, on prend des habitudes de célibataire.

— C’est pas ça ! Faudrait que je tombe amoureuse et vice-versa.

— Lâche-toi, Amélie !

— C’est facile à dire pour toi, tu as l’homme qu’il te faut.

— Tu parles, il sort de prison… Oh ! Je rigole.

Reprenant un ton sérieux :

— J’ai besoin d’un homme qui m’aime pour ce que je suis, que j’aime pour ce qu’il est, qui soit là le jour, la nuit… Je te dis ça, ne va pas croire que…

— Non, non, je ne crois rien et je te comprends mais confidence pour confidence, point trop n’en faut !

— Ça me manque quand même. Entre trop et pas du tout, il y a un juste milieu dont je me contenterai. Comment peux-tu dire trop ?

— Non, non, ça va. Je disais ça comme ça.

— Tu sais, avec Thomas, nous étions à l’unisson lors de nos moments intimes.

Olivia, surprise, ne sut réagir. Amélie poursuivit :

— C’est marrant, nous n’avons jamais parlé de ces choses-là depuis vingt ans que nous nous connaissons.

— C’est vrai.

— Même si je suis frustrée, ça me fait du bien d’en parler et puis, je ne sais pas si je vais oser te dire…

La porte entre le garage et la cuisine s’ouvrit et Pierre fit son apparition :

— Champagne pour tout le monde, Marie n’est pas là ?

— Chut, Papa se repose. Marie est partie chercher Augustin à l’école.

— M’y ferai jamais à ce prénom, je lui envoie un SMS pour qu’elle revienne.

A ce moment-là, je descendis l’escalier.

— Ah Papa, quelle histoire ! Content de te revoir, tu m’as l’air en forme. Ils t’ont bien nourri là-bas ?

— Tu parles ! Si je peux te donner un conseil, ne fais pas de conneries qui risqueraient de t’emmener en taule.

— C’est bien Maman, tu as préparé les coupes.

Le temps de les remplir.

— Je lève mon verre à la liberté de chacun et de Papa en particulier.

— Attendez, Marie arrive.

Augustin courut pour me sauter au cou et m’embrasser. Marie l’avait mis au courant lui demandant de ne pas en parler à l’école.

Puis ce furent des « cheers » les yeux dans les yeux.

Je dus raconter minute par minute les différentes phases de mon emprisonnement. Augustin en resta bouche bée.

— Tu restes dormir ici, Pierre ?

— Non, on m’attend.

— Et qui ça ? Sans indiscrétion.

Une question posée maintes fois et toujours restée sans réponse. Pierre était d’une discrétion à toute épreuve sur sa vie privée.

Marie et Augustin partirent les premiers suivis de Pierre et Amélie.

J’avais une certaine appréhension à me retrouver seul avec Olivia compte tenu du doute sur ma probité qu’elle avait laissé entrevoir au moment de mon arrestation.

Je m’attendais à une étreinte même furtive mais Olivia avait déjà disparu dans la cuisine.

— J’allume le four. Tu devrais appeler ta mère. Tu sais, on ne lui a rien dit mais elle sent les choses.

J’obtempérai. Maman était aux cent coups, je lui promis de passer la voir dans la journée. Une fois raccroché, je m’approchai d’Olivia mais elle fuit mon regard.

— Tu veux des pâtes ou du riz avec les tomates ?

— Du riz. Et tes parents ?

— Maman m’a téléphoné, elle était au courant. Elle avait eu vent de l’histoire dans son association de… temps libre. Elle y côtoie Emile, le père du procureur de la République. Le fils aurait confié à son père : Tu ne sais pas, eh bien le fils du docteur Docer est soupçonné de meurtre… Et Emile a aussitôt appelé Maman qui n’en croyait pas ses oreilles, son beau-fils qu’elle portait aux nues ! Elle m’a appelée aussitôt. Je lui ai dit que c’était certainement un malentendu.

Le « certainement » venant de la bouche d’Olivia passait mal.

— Elle m’a assurée de son soutien. Pour elle, il est impossible que tu sois coupable je le connais suffisamment. Elle a demandé à Emile de faire en sorte que son fils donne priorité à ton dossier.

— Elle a dû avoir les arguments qu’il fallait car, en effet, j’ai été convoqué rapidement chez le juge.

— Les arguments qu’il fallait, qu’entends-tu par-là ?

— Rien !

— Maman ! Enfin… tu dis n’importe quoi !

— Mais oui, je te fais marcher. Normalement la juge devait me convoquer dans la journée de ma garde à vue.

Puis j’allumai la télé, passai au salon et laissai Olivia, dubitative, dans la cuisine. Nous nous régalâmes avec les tomates farcies.

— Tu veux regarder quoi à la télé ?

— Rien je vais aller me coucher, toutes ces aventures m’ont crevé.

— Parce qu’il y a Taratata à la deux.

— Regarde si tu veux, moi, je monte.

C’est ainsi que la soirée du retour fut altérée. Je l’avais tellement fantasmée lors de ma nuit à Sequedin que j’en étais déprimé.

Je m’endormis vite. Il devait être une heure du matin quand Olivia me rejoignit dans le lit.

Samedi 27 octobre

Nous vécûmes le jour d’après dans l’indifférence. Olivia tenta quelques approches de dialogue mais j’avais toujours en tête son comportement soupçonneux à mon égard que je ressentais comme une perte de confiance. Triste samedi, triste dimanche, le lundi ne fut guère plus enthousiaste. Il fallait laisser du temps au temps…

Mardi 30 octobre

Le mardi matin, Marie vint me chercher pour le rendez-vous chez la juge.

A 9 h 45, nous attendions dans le couloir et à 10 heures tapantes, on nous fit entrer.

— Monsieur Docer, Maître, asseyez-vous. Voilà, j’ai reçu du labo l’analyse ADN, c’est bien le vôtre que l’on a trouvé sur ce fameux trophée, l’arme du crime. Et il y manque un coin comme vous nous l’avez signalé. Mais cela ne préjuge en rien de votre innocence…

La juge se rendit compte de ma déception. Elle continua en accélérant le rythme de ses mots.

— Par contre, les non-concordances d’horaires vous mettent hors de cause. Je vais prononcer un non-lieu à votre encontre. Vous êtes libre. Vous pourrez rapidement récupérer vos affaires. La République vous doit des excuses. Voilà, c’est fait. J’espère que votre séjour en prison ne vous aura pas trop perturbé.

Elle se leva pour nous serrer la main.

— Je ne vous dis pas à bientôt.

Le greffier nous accompagna dans le couloir et nous présenta quelques documents que je n’eus qu’à signer.

Marie avait à faire, je lui avais fait perdre beaucoup de temps. Elle me déposa devant la maison.

Je me retrouvai de nouveau seul avec Olivia avec un sentiment de mal-être. Elle dut sentir la même chose car elle s’approcha de moi et m’embrassa sans ambages.

Et nous pûmes vérifier l’adage Se réconcilier sur l’oreiller.

« Viens », et nous montâmes. Je la laissai faire. D’abord dans la salle de bain, je me retrouvai nu comme un ver. Elle me lava avec une dextérité non feinte. « Parfait, c’est plus facile quand il est comme ça, c’est bien ». Et elle m’entraîna dans la chambre. « Allonge-toi » et j’obéis. Telle une virtuose qui fait tourner plusieurs assiettes sur des tiges, elle se déshabilla tout en me maintenant en érection alternativement de la main droite et de la main gauche. « Ne bouge pas ». Elle me tint les mains pour que je ne la touche pas. Olivia se mit à califourchon sur moi me tournant le dos ce qui était nouveau dans notre Kâma-Sûtra intime. Je voulus lui caresser les fesses. « Ne me touche pas ». Puis nous ne fîmes qu’un. Quelques va-et-vient suffirent à ce qu’elle atteigne l’orgasme, va-et-vient qu’elle poursuivit jusqu’à ce que je m’épanche en elle. « Et voilà, ça va mieux ? ». Elle n’attendit pas la réponse, sauta hors du lit et quitta la chambre. Je restai allongé en phase de récupération. Cela me suffit pour lui pardonner ses tergiversations. Elle savait y faire. Elle connaissait mon point faible… devenu quelques instants physiquement mon point fort.

Puis mes pensées devinrent plus prosaïques. Pourquoi m’étais-je trouvé dans cette galère infernale, arrestation, prison ? Qui était visé, Raymond ou moi ? Qui derrière ce scénario diabolique ?

Redescendu sur terre, j’évoquai mes interrogations à Olivia.

— Tu sais, Benjamin, avant ton arrestation, plusieurs fois j’ai eu l’impression qu’on nous espionnait.

— Quoi ? Mais tu ne m’en as jamais rien dit !

— C’est seulement maintenant que je fais le rapprochement, une Clio blanche stationnée pas juste devant la maison mais là-bas.

Je la suivis dehors, elle me montra du doigt un emplacement à peu près devant la maison d’Amélie.

— C’est bizarre, je n’avais rien remarqué. Et depuis longtemps ?

— Non, environ une semaine avant les évènements.

— Comme c’est bizarre, tu as dit bizarre !

— Non, c’est toi !

— Mais au fait, la mairie a placé des caméras de surveillance.

— Oui au bout de la rue. Tu crois qu’ils gardent les films ?

— Sais pas, mais je vais aller voir.

Joignant les actes à la parole :

— Tu vas où ?

— A la police municipale, demander pour la vidéo-surveillance.

Les locaux de la police municipale étaient à dix minutes à pied de notre résidence. La porte blindée était entrouverte, je sonnais quand même et le policier Hervé Dutrieux vint à ma rencontre. Je lui expliquai le but de ma visite.

— Je ne peux déléguer le droit de visionnage à une personne privée. Cela est réservé aux personnes habilitées.

— Et vous l’êtes ?

— Oui.

— Et si je vous accompagne, c’est interdit ?

— Je ne sais pas.

Je me montrai suffisamment persuasif puisqu’il m’ouvrit la salle. Un vrai poste de contrôle se dressait devant moi avec plusieurs écrans.

— Vous avez de la chance que je sois seul. Ne me demandez pas à visionner des enregistrements de plus d’un mois, ils sont effacés.

Ma requête visait les quelques jours avant mon arrestation aux heures où j’étais à la maison. La Clio blanche était bien là, stationnée pile poil à l’endroit qu’Olivia m’avait indiqué. Je sollicitai l’agent pour zoomer sur la voiture et le conducteur. La plaque était illisible et impossible d’identifier le conducteur.

— Ce que je peux faire pour vous, c’est visionner les jours précédents, au cas où la plaque serait lisible. Laissez-moi vos coordonnées, je vous recontacterai.

En sortant je passai chez Amélie, elle n’avait rien remarqué de particulier.

J’avais le sentiment d’être victime d’un complot. Qui pouvait m’en vouloir à ce point ?

Et s’il fallait dérouler le fil des vingt-cinq dernières années pour en dénouer les arcanes…