L'Ankou - Monique Le Maner - E-Book

L'Ankou E-Book

Monique Le Maner

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Beschreibung

Que fait un vieil homme dans une résidence en Abitibi quand il apprend qu’un inconnu lui a légué un manoir en Bretagne ? Surtout quand on s’appelle Onésime Gagnon et qu’on n’a jamais eu aucune envie de voir du pays ?
Onésime, celui que son ami le sergent-détective Turgeon aime surnommer « le plus grand détective du Québec », tentera cependant l’aventure.
Dès son arrivée en terre bretonne, le notaire lui conseille de renoncer à l’héritage. Le manoir est maudit, lui répètent les habitués du café du village qui semblent tous avoir quelque chose à cacher.

Au lendemain de l’arrivée de Turgeon venu le rejoindre, le cadavre du jardinier du manoir est retrouvé tandis que surgissent des spectres issus de légendes bretonnes comme les lavandières de la nuit et l’Ankou, le faucheur d’âmes. Pour la première fois de sa vie, le rationnel, l’imperturbable Onésime Gagnon perd pied. Puis c’est un jeune comédien qui est assassiné, alors que dans les bois avoisinants, on découvre depuis quelques mois les corps de jeunes filles étranglées. Et il y a cette question sans réponse : quel secret recèle l’aile ouest du manoir où l’auteur du legs a interdit de pénétrer ?

Onésime Gagnon devra réunir tous ses efforts pour dénouer les fils de ces mystères et conclure son enquête – une enquête qui le mènera à élucider une autre énigme inattendue…



À PROPOS DE L'AUTEURE


Monique Le Maner est une autrice québécoise dont les origines sont bretonnes. C’est en sol breton qu’elle a situé cette nouvelle enquête d’Onésime Gagnon qui va devoir démêler une sombre série de meurtres face à l’Ankou, le légendaire et terrifiant serviteur de la mort.
Monique Le Maner a deux amours : son cher bas du fleuve et la Bretagne de ses ancêtres.

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Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2022

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pensée

MIZ DU

1 - Rouyn-Noranda

2 - Maître Le Couidic

3 - Le Maner ar Marv

4 - Le village

5 - Les lavandières de la nuit

6 - Lui qui n’aimait pas les fleurs

MIR KERZU

7- La charrette fantôme

Pensée

8 - Le meurtre de l’Ankou

9 - L’aile ouest

10 - Plutôt la mort que la souillure !

Pensée

11 - La dernière scène

12- Fils de personne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: L'ankou : une enquête d'Onésime Gagnon en terre bretonne / Monique Le Maner.

Noms: LeManer, Monique, auteur.

Identifiants: Canadiana 20210054174 | ISBN 9782898091100

Classification: LCC PS8573.E53116 A62 2021 | CDD C843/.6—dc23

Auteure :Monique LE MANER

Titre :L'Ankou

S/titre  : Une enquête d’Onésime Gagnon en terre bretonne

Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.

©2021 Éditions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

ISBN papier : 978-2-89809-110-0

ISBN E-Pdf : 978-2-89809-149-0

ISBN E-Pub : 978-2-89809-150-6

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Nationales du Canada

Dépôt légal papier : 3e trimestre 2021

Dépôt légal E-Pdf : 4e trimestre 2021

Dépôt légal E-Pub : 4e trimestre 2021

Illustration de la couverture :Mario ARSENAULT- Tendance EIM

Imprimé au Canada

Première impression :Octobre 2021

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC-QUÉBEC

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Monique LE MANER

2021 Madeleine Triptyque

2018 Meurtres et marées – Les enquêtes d'Onésime GagnonDu Tullinois

2015 Tout doucement, sans faire de bruitLa Semaine

2013 Un taxi pour SherbookeTriptyque

2009 Roman 41 Triptyque

2008 La dernière enquêteTriptyque

2006 Maman goélandeTriptyque

2004 La dérive de l'épongeTriptyque

2001 Ma chère MargotTriptyque

1981 Onésime et le chat noirInédi Raffin

1981La vieille fille et le foulard rougeInédi Raffin

Qui nous avait levés dans le Mois-noir – Novembre  

Et parqués comme des troupeaux

Pour laisser dans la boue,

au Mois-plus-noir – Décembre – 

Des peaux de mouton et nos peaux !

Tristan Corbière, La pastorale de Conlie*

*Poème extrait du recueilLes Amours jaunes(1873) de Tristan Corbière, relatant le martyre d’un régiment de volontaires bretons durant la guerre de 1870 face aux Prussiens, qui furent abandonnés par la République française au froid, à la famine et aux maladies sur le plateau de Conlie ; près d’un tiers d’entre eux y laissèrent leur vie.

pensée

Il ne vit tout d’abord que deux ombres. Il eut du mal à reconnaître la plus grande, même si, en fait, il la connaissait bien, comme tout le monde d’ailleurs dans la région. Maigre à faire peur, longs cheveux d’un blanc sale, large chapeau de feutre, cape noire et, bien entendu, la faux serrée dans la main squelette, tournée vers l’avant.

Les deux créatures, la grande comme la plus petite, ne bougeaient pas d’un poil. Elles se souriaient. Il eut envie de leur lancer « Bougez ! Bougez donc ! » Aucun son ne sortait de sa gorge. Il comprit qu’il était à terre, étendu ou plutôt recroquevillé sur le sol. Et que son visage tout comme ses mains qu’il agitait lamentablement devant lui étaient en sang.

Il crut que l’homme et la femme – car c’était assurément un couple – s’avançaient, mais il s’aperçut qu’en fait, les deux, d’un même pas lent, reculaient, leurs regards cette fois rivés sur lui. Une moue de dégoût tordait le visage du grand maigre, étirait ses lèvres violacées. Les yeux lui paraissaient des orbites vides où il crut lire les étincelles d’une joie, d’un assouvissement absolu, indécent.

Alors il ferma les yeux et soupira doucement, comme un gémissement, le temps d’entendre les pas des créatures s’éloigner et le son de leurs voix qu’enfin, il reconnut.

Dehors, le vent soufflait fort. L’ombre à la faux se tourna vers l’autre et elles se sourirent de nouveau.

MIZ DU

Novembre, le mois-noir

1 - Rouyn-Noranda

— Je n’irai pas ! Inutile d’insister !

— Mais voyons Monsieur Gagnon, pourquoi pas ? Ça vous changerait les idées, de vous rendre en Europe, en France ! Vous n’y êtes jamais allé !

Un silence. La haute silhouette d’Onésime Gagnon se découpait, noire sur fin de jour, devant la porte-fenêtre. Au dehors, la neige tombait mollement.

— Eh bien justement, mon ami, à 73 ans, je n’ai plus l’âge des découvertes !

Le sergent-détective Valédas Ignace Turgeon eut un léger sourire qui étira ses fines moustaches. Depuis combien d’années Onésime Gagnon avait-il 73 ans ? À croire qu’il ne vieillissait plus, le vieil homme comme il aimait lui-même s’appeler. Onésime demeurait raide comme un soldat au garde-à-vous, le dos au soir qui collait maintenant à la vitre. Turgeon soupira, croisa ses courtes jambes, se casa un peu plus dans le fauteuil de velours râpé. La lumière fuyait la chambre. Il prit la liberté d’allumer la lampe à l’abat-jour en plastique jaune sur la petite table ronde devant lui et recommença la lecture de la lettre. Il appréciait le papier luxueux entre ses mains et cette écriture vieillotte, appliquée et régulière aux majuscules fleuries, patiemment tracée au stylo plume, avec ce qu’on appelait autrefois des pleins et des déliés.

— D’ailleurs, Madame Ouimet me l’a déconseillé. Selon elle, c’est simplement une mauvaise plaisanterie. Et elle a raison !

C’était bien la première fois que Turgeon l’entendait parler en bien de l’imposante patronne du motel devenu résidence pour personnes âgées L’Âge joyeux.

Sans doute se disait-elle que ce vieillard si ennuyeux ne pouvait de toute évidence intéresser personne de sérieux, et surtout pas un notaire.

— Reprenons, énonça Turgeon avec une étonnante autorité. Et puis d’abord, asseyez-vous donc.

Onésime Gagnon s’exécuta et s’assit dans le deuxième fauteuil, tout aussi râpé que le premier. Comme un grand gamin intimidé, il passa un doigt entre son cou maigrichon et le col de sa chemise en nylon bon marché et redressa son nœud papillon bleu à pois blancs. Derrière les verres épais d’hyper myope, les petits yeux gris fixaient l’ami avec ces nuances de tristesse et de résignation qui lui étaient familières. Mais Turgeon connaissait ces accès de faiblesse. Au cours de bien des affaires qu’ils avaient couvertes ensemble, le vieux se ressaisissait toujours. Alors, mon bon Valédas Ignace, pas d’apitoiement.

— Comment s’appelle-t-il, ce petit cousin dont, si je comprends bien, vous héritez ?

Il avait pris la direction sinon des opérations, du moins de la conversation. Sans attendre la réponse d’Onésime :

— Votre famille avait donc des origines bretonnes ?

L’homme au nœud papillon eut un petit tressautement d’épaules.

— Pas du tout. Il faudrait donc que je vous conte mon pitoyable passé.

Il y eut un temps d’attente. On entendait les pas traînants des pensionnaires, de l’autre côté de la porte, qui se dirigeaient en troupeau dans le corridor vers la salle à manger.

— Non, reprit Onésime devant le regard interrogateur de Turgeon, ce soir je ne me joindrai pas à mes joyeux compagnons pour le souper. Parfois, notre cuisinière madame Lenôtre a la bonté de me réserver un petit encas que je prends plus tard en toute quiétude dans la solitude de ma chambre. Bien, où en étions-nous ?

— À votre pitoyable passé.

Onésime Gagnon conta rapidement, dans les grandes lignes – et Valédas Ignace lui sut gré de cette concision. Il connaissait le passé de Gagnon par cœur, sa naissance, voici 73 ans bien sûr, dans le quartier Saint-Henri à Montréal, son enfance de fils unique et son adolescence pas rose de jeune renfermé, sans amis, dont le parler jugé précieux et grandiloquent inspirait méfiance. Puis son engagement (par hasard, aimait railler l’intéressé) dans le journal de faits-divers montréalaisHebdo Police. C’est à ce moment qu’il avait opté définitivement pour le nœud papillon bleu à pois blancs qui lui valut son surnom. Sa vie sexuelle et senti-mentale était et allait demeurer pratiquement nulle, tout comme sa vie sociale

Accompagné du truculent Gaston Lachance, photographe, Onésime Gagnon avait cependant, dans le passé, damé le pion aux plus fins policiers en résolvant brillamment diverses enquêtes. Ce qui n’avait pas empêché son départ d’Hebdo Police. Renvoi ou départ volontaire, le doute subsistait.

Avaient suivi quinze années d’itinérance, puis d’emplois précaires, notamment dans diverses buanderies d’hôpital, à Montréal, puis plus au nord. L’héritage providentiel de sa marraine abitibienne Imelda Richard (la seule femme qui lui avait apporté quelque affection dans son existence) lui permit de survivre et d’atterrir à la résidence L’Âge joyeux. Là, pas plus qu’au journal ou ailleurs, il ne sut conquérir la considération de ses congénères.

— Vous m’avez quand même aidé, depuis votre arrivée ici, à élucider plusieurs crimes sordides, que, tout seul, je n’aurais jamais pu résoudre, conclut le sergent-détective qui voulait en finir avec cette rétrospective qu’il connaissait par cœur, mais qui ne perdait cependant jamais une occasion d’exprimer son admiration inconditionnelle pour celui qu’il appelait « le plus grand détective du Québec ».

La porte de la salle à manger avait dû se refermer au bout du corridor. Un silence triste comme la neige pesante qui tombait à présent au dehors traînait dans la résidence.  

— Voyez-vous, Turgeon, reprit Onésime – et sa voix semblait vibrer d’une réelle émotion –, je ne pense pas vous l’avoir dit, j’ai peu connu ma mère qui m’abandonna en guise de cadeau pour mon cinquième anniversaire. Je n’ai pas connu mon père. Je fus élevé par une tante fade et bigote, seules les visites de ma marraine Imelda m’enchantaient. Je pense que sans elle, le garçon laid et maladroit que j’étais…

— Et ce petit cousin de Bretagne serait un parent de…

— Un cousin issu de cousin issu de germain, ce qui voudrait dire que nous aurions, ce monsieur Alphéric Boisclair, puisque tel est son nom, et moi-même, un trisaïeul en commun, ce qui remonte assez loin. Et pourtant aussi incroyable que cela pût paraître, le notaire ne semble pas avoir trouvé d’héritier plus direct…

— …héritier d’un manoir, Monsieur Gagnon ! Et d’un pécule, si j’en crois ce qui est écrit ici ! On ne vous donne guère de détails. Mais qu’allait faire votre lointain cousin sur les côtes bretonnes ?

— Je n’en sais fichtrement rien, mon ami.

— Eh bien, une raison de plus pour aller voir ce notaire, comment s’appelle-t-il déjà ? Ah oui, Maître Armel Le Couidic, notaire à Pont-Aven. Ils ont de ces noms là-bas !

— Tout le monde ne peut pas s’appeler Ignace ou Valédas, mon ami !

Onésime avait repris l’ascendance.

— Êtes-vous allé voir sur Internet ? demanda Turgeon en tortillant, comme à son habitude, ses petites moustaches.

L’homme au nœud papillon acquiesça. Oui, il était allé voir sur Google car il n’était pas si retardé que ça.

— Et vous avez retrouvé le manoir en question ? Des photos ?

— Non pas de photos, en fait absolument rien, seulement une mention, dans une liste des manoirs de Basse-Bretagne, du nom de Maner ar Marv, en breton, ce qui signifierait Le Manoir de la mort.

— Ah parce qu’en plus, vous avez commencé à apprendre le breton ! En tout cas, voilà un nom intrigant qui devrait vous plaire ! Écoutez, Monsieur Gagnon, vous n’avez pas le choix… Maître Le Cou… Couidic vous attend. Nous sommes début novembre, prévoyons votre départ pour dans quinze jours, le temps d’organiser votre voyage. Le tout ne vous coûtera pas trop cher avec ce… pécule qui est promis. Bien, je peux vous accompagner jusqu’à l’aéroport de Dorval, après, il faudra voir votre itinéraire.

De nouveau, les pas des pensionnaires dans le corridor, des bruits de toux qui se répondaient.

— Non Turgeon ! Je n’irai pas ! Et puis qu’est-ce que je ferais là-bas tout seul ?

— Eh bien partez avec votre ordinateur et nous nous écrirons des courriels, Monsieur Gagnon, maintenant que vous savez si bien vous en servir, voulut rétorquer le sergent-détective en jetant un coup d’œil amusé au modèle de Mac vétuste et sans doute totalement obsolète ouvert sur le lit.

— Je serais quand même seul là-bas ! Tout seul !

Turgeon sourit. Le vieil homme qui pouvait être si sec, dur parfois, était comme cassé en deux en face de lui, assis au bord de son fauteuil miteux, la tête baissée.  Pour un peu, il se serait mis à renifler.

— Bien, écoutez Monsieur Gagnon, je pourrais peut-être vous accompagner… jusqu’en…

— Vous le feriez ?

L’homme au nœud papillon se levait d’un coup, il avait l’air d’un gamin à la fois émerveillé et craintif.

— Oui, enfin… je peux demander un congé mais j’aurai avant des affaires à régler…

— Bien sûr… mais l’argent ? balbutia Gagnon. Le prix du billet d’avion, le…

Le sourire du sergent-détective s’élargit, fit scintiller ses gros yeux noirs toujours en mouvement.

— Vous oubliez que j’ai remporté le fameux Prix de Saint-Pacôme pour le récit de notre plus récente enquête en Gaspésie, de quoi couvrir au moins le voyage. Alors…

— Alors, je… je vous enverrai par courriel toutes les données et coordonnées, très cher ami !

Turgon opina, en se disant que Gagnon lui donnait souvent du « mon ami », beaucoup plus rarement du « cher ami », mais du « très cher ami », c’était une première !

Onésime se dirigeait vers la porte, signifiant que l’entre-tien était terminé.

— Et j’espère que vous ne tarderez pas trop !

2 - Maître Le Couidic

Naturellement, sans surprise, depuis le départ, Onésime Gagnon était allé de révolte en révolte.

Le voyage en avion. Mal de cœur, innombrables turbulencescomme le personnel de bord les avait appelées, insupportable promiscuité, nourriture infecte, cris d’enfants qui rendaient le sommeil, même tout assoupissement. impossibles, échanges acerbes avec l’affreuse hôtesse qui refusait de l’autoriser à changer de place alors qu’il était pris en otage entre un bavard intarissable à l’haleine de cheval et une grosse dondon qui lui rentrait son coude dans les côtes. Il en voulait presque à Turgeon, comme si l’ami était responsable de cette horreur. Après tout, c’était lui qui avait tout organisé, réservé pour lui le billet d’avion, acheté des euros, tracé son itinéraire pour la suite du voyage ; de l’aéroport Charles-de-Gaulle jusqu’à la gare de Lyon et au TGV pour la ville de Quimper, il avait tout soigneusement écrit sur un papier, les directions à prendre, les heures et minutes, avec même quelques schémas et des flèches pour qu’Onésime ne se trompe pas. Il avait dû y passer des heures, ce brave Turgeon. Et lui, l’avait-il seulement remercié ? Non. Et il avait eu raison car tout cela avait été organisé en dépit du bon sens ! D’ailleurs Turgeon aurait dû s’envoler avec lui, voilà tout, au lieu de repartir aussitôt de Dorval vers Rouyn. Bon, douze heures de voiture dans la journée, c’était fort aimable mais qu’importe, il aurait dû rester avec lui au lieu dele laisser comme un enfant perdu dans toute cette foulenauséabonde, alors il aurait compris le calvaire que vivait son pauvre vieil ami. Ah, c’était bien madame Ouimet qui avait raison ! Lorsqu’il lui avait annoncé qu’il partait en réponse à la lettre du notaire, elle lui avait lancé un regard méprisant – enfin encore plusméprisant que d’habitude –, puis elle avait boudé, eh oui, elle lui avait fait la baboune, ne lui avait reparlé qu’une seule fois, la veille du départ, pour lui demander – exiger – qu’il lui laisse un chèque pour un montant équivalant à deux mois de loyer. « C’est qu’on ne sait pas ce qui vous attend l’aut’ bord ! » avait-elle éructé avant de tourner les talons. Il n’avait pas eu le temps de lui demander – la prier –, quoi qu’il arrive, de le reprendre à la résidence.

L’épreuve avait continué – et combien ! Après l’avion, le train et, avant le train, tous ces corps grouillants qui le frôlaient, le frappaient, l’envoyaient dans tous les sens et lui, pauvre petit poucet, avec sa méchante valise dans une main, la feuille de papier dans l’autre, où il lisait et relisait les indications de Turgeon. L’horreur totale dans ce métro bien plus bondé que celui de Montréal qu’il lui arrivait de prendre autrefois lorsqu’il travaillait dans cette ville ; il en était arrivé à frissonner sous tous ces regards hostiles qui se posaient sur lui comme s’il était un clochard et il est vrai que le reflet dans la vitre du wagon lui renvoyait l’image d’un malheureux bonhomme aussi fripé que son imperméable, le teint jaune, les grosses lunettes de travers. Enfin, la gare de Lyon, oui, c’était bien cela, Turgeon avait souligné le nom de la gare deux fois. TGV pour Quimper 10 h 57, arrivée à 14 h 37 (rendez-vous chez le notaire à 16 h avait précisé Turgeon en soulignant ces mots cette fois de trois traits). Autrement dit, 3 h 40 de trajet. Enfin, Onésime pourrait se reposer. Croyait-il.

Eh non, là aussi, dans sa rangée de sièges, d’affreux bambins qui chialaient. Soupir, impossible de dormir, pourtant Onésime sombrait d’habitude dans le sommeil comme un bébé. Le paysage défilait, sans neige, certes, mais perdu dans une brume blanchâtre, totalement inhospitalière. Il faisait trop chaud dans ce train. Resoupir. C’est au moment où Onésime se baissait pour chercher dans sa valise son livre préféré lu maintes fois sur la Rome antique qu’il le vit. Ou plutôt qu’il s’aperçut qu’il était là.

Sa pâleur d’abord et surtout la forme parfaitement ovale de son visage. Puis le bleu des yeux, trop bleu, comme irréel. Les cheveux noirs sous la capuche. Une telle tristesse sortait de ce jeune homme-là. Une tristesse qui faisait peur. Comme une menace.

Sans trop savoir pourquoi, Onésime Gagnon comprit qu’il le retrouverait plus tard. La fatigue sans doute de toutes ces heures de voyage. Pourquoi cette peur, comme s’il avait rencontré la mort ?

-o0o-

Attendre ? Onésime Gagnon n’avait jamais été patient. Non pas qu’il se mettait en colère ou s’emportait violemment devant tout retard, mais il bouillait littéralement à l’intérieur, raidi de la tête aux pieds, les poings serrés prudemment enfouis dans ses poches ou derrière son dos. Car il avait appris dès la petite école à ne pas trop montrer ce qu’il pensait ou ressentait de peine de se faire encore moquer – comme il était advenu quand il était encore un petit gars en quête d’affection, et attendait encore, pauvre naïf, le retour de la mère.

Et voilà qu’aujourd’hui, on le priait d’attendre une nouvelle fois. Il n’avait pas déjà assez attendu à la gare de Quimper, sous une pluie fine qui lui glaçait les os à travers son imperméable ? Le notaire avait pourtant assuré, cette fois par courriel, à Turgeon – qui s’était occupé aussi de la réception du vieil ami – qu’on viendrait le chercher à l’arrivée du train de 14 h 37. Personne. Des voitures s’étaient immobilisées quelques instants, où des voyageurs avaient embarqué, aucune pour l’homme trempé au nœud papillon et à la ridicule valise. Encore la faute de Turgeon, c’était certain. Il le sermonnerait dans le prochain courriel qu’il lui enverrait très bientôt car le sergent-détective lui avait fait promettre de lui écrire dès son arrivée à destination. Pour le rassurer. Ah oui, il lui écrirait et lui dirait même ses quatre vérités !

Finalement, c’était un chauffeur de taxi qui s’était arrêté et avait grogné en baissant la vitre :

— Vous allez où ?

— À Pont-Aven, 14 place du Gué, avait répondu Onésime après une courte hésitation.

L’homme chargeait déjà sa valise dans le coffre.

Eh bien, à ce rythme-là, ses euros allaient vite y passer. Il restait à espérer que le pécule…

En montant dans la voiture, il l’avait revu, le jeune homme pâle, sous sa capuche dégoulinante. Lui aussi attendait, sans impatience apparente.

Onésime avait haussé les épaules et claqué la portière du taxi où régnait en souveraine une double odeur de sueur et de renfermé.

-o0o-

Et le voilà de nouveau à attendre… dans une salle d’attente comme il se doit ! La bonne du notaire, une toute petite femme habillée de noir, au sourire suspendu dans une large face blanchâtre, l’avait fait entrer. « Ce ne sera pas long. Maître Le Couidic est à vous dans un instant. »

Onésime choisit de rester debout. Sous ses souliers déformés par l’eau, un tapis rouge et or qui avait dû être épais jadis, à présent plutôt élimé au centre et dans les coins ; devant lui, de lourds fauteuils, un divan fatigué, une longue table basse couverte de revues diverses, une haute fenêtre où entrait un jour faiblard sous une pluie qui n’en finissait pas. Un parfum de bois et de moisi. Et de grands tableaux sur tous les murs, des portraits d’hommes sur fond sombre, figés dans une pose qu’ils avaient dû juger avantageuse. Onésime s’approcha d’une des toiles, un grand bonhomme aux puissants favoris, la main gauche dans le gilet de soie sous la redingote grise. Un nom écrit sous le tableau, au bas du cadre doré : Melen Le Couidic 1848-1926.

— Ah vous admirez mon arrière-grand-père !... Ravi de faire votre connaissance, Monsieur Gagnon !

Armel Le Couidic s’avançait, la main tendue. Petit, chauve, rondelet, et l’air, comme il se devait, policé et affable, produit de toute évidence d’une vénérable lignée de maîtres affables et policés. Onésime tendit à son tour la main. Il n’avait jamais aimé les contacts et celui des deux bagues, sans compter la chevalière, qui ornaient les doigts de Le Couidic lui fit échapper une grimace.

L’autre continuait de pérorer en lui faisant la tournée des tableaux.

— Voici mon ancêtre Melen, mort en 1926, mon grand-père Alban, 1880-1963 et mon père Thomaz 1913-2001. Donc décédés respectivement à 78, 83 et 88 ans, une pente ascendante. J’espère faire aussi bien. Il faut vous dire que mon prénom, Armel, issu du celtique ancien, signifie « ours fort » ou « Prince des ours ». Alors tout espoir m’est permis !

Le petit homme eut un rire gras qu’Onésime Gagnon ne partagea pas.

— Oh mais posez donc votre bagage ! lança le notaire en jetant un coup d’œil amusé à la misérable valise toujours au bout du bras du visiteur à l’imperméable froissé décoré de taches de pluie.

Onésime lui rendit un regard glacial et ne déposa pas sa valise.

Le notaire eut un soupir qui ressemblait à un bâillement.

— Bien, passons à mon bureau.

Assis derrière son immense table de bois roux, après avoir chaussé ses lunettes, lentement, avec une sorte de majesté savamment préméditée, Maître Le Couidic ouvrait une chemise, en extrayait quelques feuilles. L’héritier (un drôle d’olibrius décidément) ne bougeait pas, assis sage-ment sur sa chaise, sa valise sur les genoux, le regard absent.

— Je vous fais donc lecture du testament.  Ah, où l’ai-je mis ! Voyons, je l’avais sous les yeux il y a un instant ! Pardonnez ce fouillis de paperasse sur mon bureau… j’essaie de faire de l’ordre dans les papiers notariés de mes chers aïeux, ce qui n’est pas évident quand on remonte aussi loin que le 19e siècle… Ah le voilà ! Je vous en donne donc lecture.

Je soussigné, Alphéric Bloisclair né le 4 août 1929 à Montréal, province de Québec, domicilié au Manoir ar Marv, chemin des merisiers, Plobanec, lègue à Onésime Gagnon, petit cousin, né à Montréal en 1946 (jour et mois inconnus), domicilié à (adresse inconnue), la totalité de mes biens immobiliers consistant en la propriété du Manoir ar Marv ainsi que la somme totale de 10 000 euros pour que mon héritier ait le temps de se faire une idée (ce sont les termes mêmes du légataire).

Armel Le Couidic fit une pause.

— Sur ces 10 000 euros, ont été prélevés les frais d’obsèques, les derniers paiements dus par le défunt, impôts et autres, ainsi, bien sûr, que les frais encourus par mon étude pour l’établissement des documents notariés. Il reste donc, sur le montant initial, environ 5 000 euros qui vous reviennent.

Un silence.

Le notaire se demanda si l’autre, toujours figé sur sa chaise, ne s’était pas endormi. Il s’éclaircit la gorge, reprit en haussant la voix :

— Il est aussi précisé qu’une rente à vie – rassurez-vous, relativement modeste – est accordée au jardinier du manoir, Mahé Guivarch, une tradition plus que centenaire entre les propriétaires successifs du manoir et leurs jardiniers. Et, si vous voulez mon avis, Monsieur Gagnon, il n’y a guère plus d’argent à attendre pour vous que ce mince résidu de 5 000 euros. C’est pourquoi j’employais dans ma lettre le mot « pécule » ... Ah oui, dernière clause : le légataire exige que l’aile ouest du manoir ne soit jamais démolie et que l’héritier se garde d’y entrer. Clause étrange, il est vrai, mais Alphéric Boisclair était lui aussi un vieillard étrange, tout le monde à Plobanec vous le dira. Il est mort à un âge avancé, 90 ans, d’une crise cardiaque voici maintenant deux mois, c’est son jardinier qui a trouvé le corps.

Encore un silence. Une fin de soleil mordoré glissait sur les bibliothèques et l’imposant bureau en acajou. Le notaire, lentement, retira ses lunettes, plissa les yeux, de plus en plus déconcerté par le mutisme du drôle d’olibrius.

— Vous connaissiez donc monsieur Boisclair, Monsieur Gagnon ?

— Absolument pas, articula enfin Onésime, mollement, comme perdu dans sa torpeur.

Le notaire écarquilla les yeux, désarçonné par ce manque total d’étonnement et de curiosité. Qui était donc ce bonhomme venu de si loin pour hériter d’un total inconnu qui connaissait son nom… enfin, il fallait croire que ce fou de Boisclair, sans descendant direct, avait dû faire ses propres recherches…

— Bien, je comprends que vous devez être très fatigué. Vous savez, nous avons quand même dû faire quelques recherches pour trouver votre adresse à cette résidence… comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui. L’Âge joyeux. C’est charmant, cela fait très… comment dirais-je… très rafraîchissant !

Toujours pas de réaction du bonhomme détrempé.

— Alors, Monsieur Gagnon, comment trouvez-vous notre France jusqu’ici ?

— J’ai attendu.

— Ah oui, je vous comprends ! C’est que c’est une récompense, la France ! Il faut la mériter !

Nouveau silence. Décidément, il y en avait beaucoup et Maître Le Couidic détestait les silences.

— Bien…. Je vais débloquer les fonds, faire ouvrir un compte… Vous avez de quoi subsister en attendant ? ajouta le notaire en faisant peser sur le visiteur un regard mi-apitoyé mi-méprisant.

Alors, Onésime Gagnon, semblant enfin se réveiller :

— Je suppose que je dois aller à l’hôtel.

— Ah non, non, voyons cher Monsieur ! Mahé Guivarch, le jardinier, à présent VOTRE jardinier, va vous conduire au manoir. Vous y serez chez vous ! Il était convenu qu’il irait vous chercher à la gare de Quimper et j’ai oublié de le lui dire… Toute l’erreur est pour moi ! Mais je l’ai appelé pour lui apprendre que vous étiez ici et il accourt ! Il devrait être arrivé ou sur le point d’arriver.

— Y a-t-il là-bas kenrouedad ? demanda Onésime, en se redressant sur sa chaise comme si, depuis le début de la conversation, seule la réponse à cette question l’intéressait.

— Kenrouedad ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Internet en breton, se contenta de répondre Gagnon et il avait l’air sincèrement surpris qu’on ne l’ait pas compris. Ses yeux s’étaient même mis à papilloter derrière les gros verres de myope.

— Ah oui, bien sûr ! Pardonnez-moi, je n’avais pas saisi… ce doit être à cause de votre accent… Entendre parler breton avec l’accent québécois, je ne suis guère habitué… Bien, cher monsieur, je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Vous devez être fourbu après ce si long voyage… Et Mahé doit déjà vous attendre… Je reste naturellement à votre dis-position. J’irai d’ailleurs, si vous m’y autorisez, vous voir au manoir… Enfin, je voulais également vous dire…

Onésime s’était levé impatient, semblait-il, de sortir, mais le notaire le précédait vers la porte du bureau en toussotant.

— Bien, je dois préciser que le manoir a été mal, enfin disons, peu entretenu. Votre… petit cousin était un vieux garçon qui n’a guère investi… C’est sans doute pourquoi il vous laisse juge de visu d’accepter ou non cet héritage. Certes, je ne veux pas vous faire peur, le manoir est tout à fait habitable… si vous n’êtes, disons, pas trop frileux.

Onésime fut secoué de frissons. Et il ne put éviter l’ultime poignée de main, les bagues et la peau sèche et glacée du notaire. Comme la glace qui l’attendait. Horreur, il avait omis d’emporter son pyjama le plus chaud, celui en flanelle.

J’aurais dû lui dire… Mais je ne pouvais pas le savoir à ce moment-là… Vous vous rendez compte ? Elle vient tout juste de me l’annoncer, elle va venir, elle va venir !!! Bon, je sais que j’ai un cœur d’artichaut, pas ma faute, je suis né comme ça. L’image m’amuse d’ailleurs. Je ne sais pas pourquoi, l’artichaut.  

Viendra-t-elle vraiment ? Elle a dit deux jours.  Deux jours, c’est long surtout s’il n’y a rien au bout. Quand il n’y aura rien au bout.

Mais, bon dieu, pourquoi est-ce que je lui ai menti, à lui ? Bon, j’ai parfois menti, mais c’était quand même le plus gros, enfin disons un des plus gros dans ma vie. Est-ce que seulement j’ai été cru ?

J’attends. Deux jours. Pas plus de deux jours, d’ailleurs, je ne peux simplement pas plus. Il faudrait quand même que je lui dise, à lui. Que j’ai menti. Et que j’ai le cœur gros, plus gros qu’un cœur d’artichaut.