Meurtres et Marées - Monique Le Maner - E-Book

Meurtres et Marées E-Book

Monique Le Maner

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Beschreibung

Ancien journaliste à l’hebdomadaire montréalais de faits divers Hebdo Police et détective à ses heures, Onésime Gagnon a accepté d’accompagner son ami le sergent-détective Turgeon pour un séjour d’une semaine dans une auberge aux portes de la Gaspésie. Il n’avait pas le choix : plutôt asocial et excentrique, Onésime n’a pas beaucoup d’amis.

 Le séjour commence mal. D’emblée, les deux « gloires locales », un auteur de polars et une prétendue voyante, l’irritent au plus haut point. Un homme, cependant, l’intrigue dès le premier soir, dans la salle à manger : un petit monsieur chauve avec, sur sa table, un carton où est écrit : « Vous avez un problème ? C’est ici ! ». Or, cet homme étrange est retrouvé chez lui, tué à coups de couteau. Avant de mourir, il a écrit sur le mur avec son sang les lettres « L e j e u n e ». L’enquête débute.

Gagnon, lui, se sent vieux, las de tout et, de toute façon, personne ne l’écoute. Il ne semble s’occuper que de son nouveau « toutou », l’ourson en peluche Tharcisius.  Mais voilà que l’auteur de polars est retrouvé sur la grève, assassiné lui aussi à coups de couteau. Quel lien entre les deux meurtres ? Quel rôle pourrait avoir joué la voyante qui dit avoir tout vu ?  Et cette femme en rouge qui venait voir régulièrement l’homme au carton, qui est-elle ? Enfin, qui est ce Lejeune ? Onésime Gagnon retrouvera toute sa vigueur et son mordant pour découvrir la vérité et le temps presse…


À PROPOS DE L'AUTEURE


Monique LE MANER est une autrice québécoise dont ses origines sont bretonnes. C’est en sol breton qu’elle a situé cette nouvelle enquête d’Onésime Gagnon qui va devoir démêler une sombre série de meurtres face à l’Ankou, le légendaire et terrifiant serviteur de la mort.
Monique Le Maner a deux amours : son cher bas du fleuve et la Bretagne de ses ancêtres.

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Le Maner, Monique, auteure

Meurtres et marées/Monique Le Maner.

ISBN 978-2-924169-63-6ISBN EPUB 978-2-924169-77-3

I. Titre.

PS8573.E531M48 2018PS9573.E531M48 2018

    

C843’.6

    

C2017-942682-6

Auteur:

    

Monique LE MANER

Titre:

    

Meurtres et Marées

Tous droits réservés.Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

© 2018 Éditions du Tullinoiswww.editionsdutullinois.ca

IBSN: 978-2-924169-63-6Dépôt légal: 1er trimestre 2018

Bibliothèque et Archives Nationales du QuébecBibliothèque et Archives Nationales du Canada

Illustrations couverture:

    

Mario ARSENEAULT - Tendance Impression

Montages:

    

Claude REY

Imprimé au CanadaPremière impression: Février 2018

Autres publications de

Monique LE MANER

AVERTISSEMENT

Ce livre est romancé, les propos prêtés aux personnages, les personnages eux-mêmes, et les lieux que nous décrivons, sont imaginaires.Toute ressemblance de lieux, de décors, de situations, de faits évoqués ou de faits historiques, avec ceux-ci, ne serait que le fruit du hasard, et les ressemblances avec des personnes ou des événements réels sont, probablement, inévitables, et ne pourraient en aucun cas engager la responsabilité de l’auteure.

Monique Le Maner

Une enquête d’Onésime Gagnon

Énigme policière

Éditions du Tullinois

Sainte-Émilie-sur-mer, dimanche 18 juin, 21 h 45(Bas-Saint-Laurent)

Ce dimanche-là, il partit plus tôt que d’habitude. Même s’il n’avait pas fait le plein de clients. D’ailleurs, voilà qu’il se mentait encore, il n’avait pas de clients, ou si peu. Et puis il savait bien pourquoi il partait si vite alors que les dimanches, normalement, il aimait rester plus longtemps à l’auberge. Parce que, ce soir, il avait peur. Purement et simplement. Monsieur Poliquin, debout derrière le comptoir de l’accueil, lui fit un petit signe de tête à son passage, comme un au revoir qu’il prit comme un adieu.

Au dehors, dans la nuit fraîche, il s’arrêta un instant, son porte-documents au bout d’un bras, l’autre main plaquée sur sa tuque en coton rayée bleu et blanc pas assez chaude l’hiver, trop chaude par les soirs de fin de printemps comme celui-ci, ridicule en toute saison avec son pompon rouge qui voletait au vent.

Puis, lentement, il se tourna vers les fenêtres de la salle à manger. On ne voyait que des ombres à travers les vitres sales, des formes plaquées sans véritables contours comme sur du verre dépoli.

Sa Dodge 1999 l’attendait, vieille carcasse fondue dans le noir. Le cuir fendillé du siège fit le petit couic qu’il connaissait par cœur, comme la route qu’il allait prendre.

Ce soir-là, il conduisit plus vite que d’habitude. Ce qui était grotesque puisqu’une fois à la maison, il aurait cent fois plus peur. C’était la marée haute, l’heure où le fleuve se donnait des airs d’océan, venait gober les galets, les coquillages vides et les rochers et où les vagues venaient lécher le pied des églantiers.

Il ouvrit la vitre, plissa les yeux sous la caresse brutale du vent. La route de la mer était pratiquement déserte. Il ne croisa qu’un lourd camion qui rugit en poussant un râle et s’éteignit derrière lui dans la nuit. Entre l’auberge et la maison, il regarda au moins dix fois dans le rétroviseur. Pas de lumières de phares, personne ne le suivait. À moins que l’autre ait décidé de le pister toutes lumières éteintes ou de rester à bonne distance parce que ce n’était pas sorcier de savoir où il habitait, Ronald Taché. Tout le monde le savait au village.

Comme d’habitude, il stationna sa Dodge sur le côté de la maison, et il resta là, comme s’il hésitait. Il aurait pu décider de rester coucher à La Rose des vents. Impossible, ça n’aurait rien arrangé, au contraire. Il haussa les épaules, enleva sa tuque et jeta un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur. Il n’y avait là qu’une maigre face blafarde, des yeux tombants comme morts de fatigue, des cheveux rares plaqués sur un crâne chauve avant le temps.

Tout allait assez bien pourtant jusqu’à récemment. Enfin, bien, c’était beaucoup dire mais enfin, il avait atteint une certaine tranquillité d’esprit, réussi à oublier, quasiment à se trouver un nouveau métier. Alors pourquoi revenait-on l’embêter, remuer la mare de sable où il aimait s’enliser? Qu’on le laisse donc tranquille avec ses petites bébêtes rien qu’à lui, dans sa tête à lui. Les rares clients qui venaient s’asseoir à sa table, tout ce qu’ils voulaient, c’était qu’il les écoute. Et puis ils repartaient et parfois ils payaient. Rien à voir avec ces fantômes rejaillis du passé. Ceux-là, ils ne repartiraient plus. On avait réussi à renifler sa trace jusque dans sa tanière. Et on ne le lâcherait plus.

Il saisit son vieux porte-documents posé sur le siège avant, sortit de la Dodge. Le noir collé aux fenêtres le fit frissonner. La peur remontait. La mer faisait un fracas du diable derrière lui, sous le ciel sans lune.

Lentement, comme résigné, Ronald Taché se dirigea vers la porte de la maison jaune.

Samedi 17 juin

17 h 30

La chambre était affreuse, proprement insupportable. Onésime Gagnon regrettait déjà d’y être entré. Tout comme il regrettait d’être parti. Il passa un doigt entre son cou maigrichon et le col de sa chemise en nylon bon marché, redressa son nœud papillon bleu à pois blancs et poussa un long soupir suivi d’une pointe de gémissement aigu, ce qu’il ne faisait quasiment jamais, enfin, oui, soupirer aussi fort, cela lui arrivait souvent, mais gémir, non.

Bref, la mauvaise humeur s’était installée, une façon de dire puisqu’elle l’habitait depuis le départ de Rouyn-Noranda et, plus précisément, de la résidence de L’Âge joyeux. Onésime pivota lentement sur lui-même et, derrière ses lunettes d’hyper myope, enregistra ce qui l’entourait. Une moquette brune rase et sèche, assurément nauséabonde, où subsistaient deux trous de cigarette, une table exiguë, deux fauteuils fatigués et, plus loin, ce qu’on devinait d’une salle de bains avec, sous le miroir, deux verres en plastique sous plastique, et, plus près, de part et d’autre d’une table de nuit en bois crasseux, deux grands lits. C’était là que résidait l’horreur des horreurs, on leur avait réservé une chambre pour deux personnes et qui serait occupée par deux personnes.

Onésime Gagnon s’assit dans un des deux fauteuils et décida d’attendre, le regard perdu dans la face opaque de la télévision. Pourquoi voyager quand on se sent si vieux? Les voyages ne forment pas la vieillesse, alors qu’est-ce qu’il faisait là? Pourquoi continuer de faire des tours de piste comme un vieux clown pathétique au masque blanc et aux yeux tristes, qui n’a jamais fait rire?

Machinalement, il mit une main dans la poche de sa veste, en tira un article de journal chiffonné. Il l’avait reçu la veille par la poste juste avant de quitter L’Âge Joyeux et l’avait à peine parcouru, décidé à le jeter à la première occasion. Eh bien voilà, l’occasion lui était donnée, une poubelle couverte d’un sac plastique, non loin du fauteuil, n’attendait que cela. Onésime Gagnon soupira et commença à lire.

«Onésime Gagnon est né dans le quartier de Saint-Henri à Montréal voici soixante-treize ans. Élève médiocre, notre futur détective amateur n’avait pas d’amis et faisait déjà à la fois peur et pitié. Desservi par un parler précieux et grandiloquent et un physique ingrat, il accumula divers petits métiers avant d’être engagé, par hasard, dans le journal de faits divers montréalais Hebdo Police. C’est à ce moment qu’il opta définitivement pour le nœud papillon bleu à pois blancs qui lui valut son surnom.»

L’homme au nœud papillon n’alla pas plus loin. L’article était signé par Fabien de la Grange, un ex-collègue d’Hebdo Police, et s’annonçait comme le troisième d’une série ayant pour titre écrit en gros caractères «QUE SONT-ILS DEVENUS?» Il devait être bien fier, ce cher Fabien, d’avoir publié ce texte lamentable qui mêlait l’ineptie à l’indiscrétion. Il avait même joint un petit mot sur un Post-it à l’article soigneusement découpé dans Le journal de Montréal. Gagnon ne lut pas le petit mot, ne poursuivit pas sa lecture de l’article et lança le tout dans la poubelle.

Turgeon n’allait pas tarder à revenir. Avec une bonne nouvelle. D’ailleurs, il n’avait pas le choix, le sergent-détective Turgeon. Onésime le lui avait bien fait comprendre. Impensable qu’ils passent une semaine dans une telle promiscuité. Turgeon était un brave homme, il ferait tout en son possible pour les tirer de ce mauvais pas.

D’ailleurs, c’était sa faute, à Turgeon, s’il se retrouvait dans cette auberge, il n’aurait jamais dû le suivre dans cette misérable aventure. Onésime Gagnon eut un nouveau petit gémissement et ferma les yeux. Son regard venait de croiser une des reproductions affichées sur les murs. Un bateau chavirant par nuit de tempête, rouge sang sur fond d’épaisses nuées violacées. Onésime avait toujours été sujet au mal de mer même quand il se trouvait, comme cela lui arrivait cent pour cent du temps, sur la terre ferme.

— Ah, Monsieur Gagnon, notre problème est réglé!

«Notre» problème. Il était décidément bien brave, ce bon Turgeon. Parce que lui, il ne voyait certainement pas de problème à partager sa chambre, lumières incongrues, bruits intimes et ronflements compris.

— C’est vrai, Turgeon? Voilà une bonne nouvelle. J’avais peur qu’il n’y ait plus de chambre de libre!

— Eh bien c’est-à-dire…

— Oui? Eh bien, parlez, mon vieux, ne me laissez pas ainsi dans l’incertitude!

Le sergent-détective s’avançait en se tortillant comme à son habitude, sa face ronde finement moustachue essayait de sourire tandis que ses gros yeux noirs, toujours en mouvement, avaient l’air de partir dans tous les sens.

— Eh bien, j’ai réussi à avoir pour moi la chambre contiguë à celle-ci, pas grande mais… sans douche.

— Sans douche? Ce qui veut dire que vous devrez venir prendre votre douche dans ma chambre?

— Euh… mais il y a quand même une toilette. Comme ça, au moins, pour ce qui est des… des besoins naturels, je ne vous dérangerai pas. Et puis je ne prends pas ma douche tous les jours, vous savez!

Onésime ne l’écoutait plus, il avait ouvert sa valise noire quadragénaire, rangeait ses bas, ses caleçons et ses chemises pliées en quatre dans les tiroirs de l’unique commode sous la télévision, puis extirpait sa demi-douzaine de nœuds papillon, tous bleus à pois blancs.

— C’est bon, mon ami, dit-il enfin en se tournant vers Turgeon avec un léger sourire sur ses lèvres minces. Pardonnez-moi. Je suis insupportable avec mes tics, mes manies de vieux garçon… Nous ferons en sorte, malgré l’adversité, que ce séjour ne soit pas trop désagréable.

— Merci, Monsieur Gagnon.

Le petit homme bedonnant souriait lui aussi, sincèrement heureux, enveloppant la très haute silhouette d’Onésime Gagnon d’un regard reconnaissant. Les deux hommes restèrent ainsi un court moment à se sourire. Un rayon de soleil faisait pailleter les toiles maladroites sur les murs et, en tendant l’oreille, on aurait pu entendre le battement des vagues. La mer montait.

— Alors on se retrouve à la salle à manger dans une heure, Monsieur Gagnon?

Tout allègre, Turgeon saisissait son sac fourre-tout et sortait. Onésime l’entendit entrer dans la chambre d’à côté. Il hésita un moment puis se dirigea vers la porte communicante.

— Vous me direz si vous voulez prendre une douche avant le repas!

Après tout, ce pauvre Turgeon venait de conduire plus de 1 200 kilomètres en à peine 36 heures, convint Onésime. Tout en sifflotant un air d’Abitibi que lui chantait sa marraine Imelda quand il était petit, il sortit sa brosse à dents de sa trousse de toilette avec d’infinies précautions.

18 h

Allongé sur le lit, Onésime avait joint ses longues mains, tranquille comme un gisant qui vient de trouver l’adresse du Paradis. Il n’avait même pas retiré ses chaussures, d’affreux Nike orange que la vendeuse du magasin du centre commercial de Rouyn lui avait imposés. «Ils vous vont très bien», avait-elle décrété avec une grimace qui trahissait son découragement. C’était la douzième paire qu’il essayait sur ses éternels bas de laine gris, alors Gagnon s’était résigné à les acheter et avait prestement quitté la scène, en se disant quand même, dans un effort de coquetterie peu usuel, qu’il devrait peut-être s’acheter un jour un nœud papillon à pois orange pour aller avec ces horreurs qu’il lui faudrait endurer tout l’été. À son retour à la résidence de L’Âge joyeux, les yeux des autres pensionnaires, d’habitude indifférents, avaient convergé, passablement ahuris, vers les pieds orange de l’homme gris; la patronne, madame Ouimet, avait soupiré très fort en haussant les épaules. Seul, Turgeon lui en avait fait compliment le matin même de leur départ.

— Ça, c’est bien, Monsieur Gagnon, ça vous change! Ça vous donne un petit air coquin!

Il était 6 h du matin en ce vendredi 16 juin, quand Turgeon, toujours ponctuel – une qualité qu’Onésime appréciait entre toutes – était venu le chercher à la résidence. Ils partaient à l’instant pour le bas du Fleuve. Un long périple. Onésime aurait pu répliquer à cette remarque incongrue du sergent-détective mais l’autre s’était déjà saisi de sa vieille valise, la plaçait dans le coffre. Pour une des premières fois dans sa vie, Onésime Gagnon avait rougi. Ses Nike brillaient affreusement dans le soleil. Il s’était empressé de monter dans la Jetta noire.

«Je suis certain qu’il a dû payer de sa poche un supplément pour prendre la chambre d’à côté», se dit Onésime. «Il ne me le dira jamais mais je suis sûr qu’une seule chambre était comprise dans le forfait.»

Il entendait le souffle de Turgeon qui ronflait de l’autre côté de la cloison. À cela aussi, il faudrait s’y faire. Une semaine, ce n’était pas la mort. Et puis, c’était trop tard. Il n’avait qu’à refuser aussi, une semaine plus tôt, quand Turgeon avait débarqué à la résidence, tout heureux, en se tortillant encore plus qu’à l’habitude.

— Vous ne savez pas, Monsieur Gagnon, j’ai gagné à un concours, une semaine tous frais payés à l’auberge La Rose des vents à Sainte-Émilie-sur-mer, aux portes de la Gaspésie!

— J’en suis ravi pour vous, mon ami…

— Et c’est pour deux personnes! avait renchéri le petit homme en triturant ses fines moustaches. Alors comme, vous le savez, je n’ai pas de famille… Alors je me disais… enfin, j’aimerais bien… Ce serait une façon de vous remercier…Vous m’avez tellement aidé dans mes enquêtes dans le passé…

— Mais ce fut un plaisir, Turgeon! Et puis, comme le dites si justement, ce fut le passé. J’en suis à la fin de ma vie.

— Voyons!… Onésime Gagnon, le plus grand détective du Québec! Vous oubliez ce qu’on disait de vous, ce qu’on dit encore de vous?

C’est à ce moment précis qu’il aurait dû gentiment mais fermement décliner l’invitation. Il est vrai qu’il ne se passait pas grand-chose dans la région ni à la résidence depuis sa dernière enquête sur l’assassinat sauvage d’une pensionnaire. Meurtre qu’il avait bien sûr brillamment élucidé. Mais voilà, c’était sa dernière enquête et cela devait le rester.

— Je viens vous chercher vendredi prochain. On fera une petite halte en route. Ne vous en faites pas, je paierai tous les frais!

Onésime sourcilla. Turgeon n’avait-il pas dit à l’instant que tous les frais étaient payés? Décidément, l’ami ne lui disait pas tout…

Après une nuit passée dans deux chambres (Onésime n’avait pas laissé le choix à Turgeon qui avait d’ailleurs effectivement tout payé), dans un motel quelconque du côté de Longueuil, et d’interminables heures à subir l’horrible poste de Radio-Canada et les voix et rires gras de ses animateurs, le temps avait réussi à passer. Et les kilomètres aussi. À un moment cependant, à peu près à mi-chemin, Gagnon avait failli sortir de cette patience qu’il s’était promis d’afficher.

Il somnolait tout bêtement quand Turgeon avait lancé:

— Nous voilà bientôt à Montréal. Est-ce que cela vous dirait qu’on fasse un tour à Hebdo Police? Peut-être qu’il y a encore là-bas des gens qui vous connaissent, comme votre ancien photographe Lachance ou votre ex-collègue, comment il s’appelait déjà? Fabien… je ne sais plus quoi…

— Je n’en ai aucune envie, avait seulement répondu Gagnon avant de feindre de retomber dans la somnolence.

Il n’avait pas quitté la maison de retraite pour revenir dans les ornières du passé. Le temps du Gagnon journaliste-détective était révolu, Lachance était mort et il ne voulait plus rien savoir dudit ex-collègue et de ses articles lamentables qu’il s’obstinait à lui envoyer.

Et puis il y avait eu la mer ou plutôt le bord de mer. Turgeon était ravi, tout excité.

— Vous allez voir, demain, je vous emmène à Saint-Thomas. On pourrait aussi pousser, en Gaspésie, jusqu’à Matane…

Onésime comprit que le sergent-détective était en pays de connaissance.

— Vous êtes donc originaire du Bas-du-fleuve, Turgeon?

— Ben euh… oui… pourquoi?

Décidément, le bon ami ne lui disait pas tout.

— Dites-moi, Turgeon, avez-vous emporté votre arme par hasard?

— Ben euh… non, je n’ai pas le droit… pourquoi?

Le petit homme rougissait de plus belle.

— Pour rien, Turgeon, pour rien…

L’auberge La Rose des vents apparaissait dans toute sa splendeur de bâtiment bancal rose bonbon. Les fenêtres de la salle à manger ne devaient pas avoir été lavées depuis des lustres. Une fois à l’intérieur, Onésime conclut que les corridors ombreux avaient un air encore plus désolant qu’à L’Âge joyeux. Tout un poids de tristesse infinie lui retomba sur les épaules.

18 h 30

Quand il vit l’homme au nœud papillon sortir de sa chambre et s’avancer dans le corridor, Michel Poliquin se leva aussitôt de son haut tabouret derrière le comptoir de la réception, s’approcha à petits pas et courba en deux son épaisse silhouette, un exploit qu’il ne semblait pas faire pour n’importe qui.

— Monsieur Gagnon, je voulais d’abord vous dire, c’est comme un honneur…

Onésime se tourna vers le sergent-détective, le regard sévère.

«Que lui avait conté Turgeon quand il avait annoncé leur arrivée? Qu’il ne faudrait pas se fier aux apparences, que le triste vieillard qui logerait à son auberge était et demeurait le plus grand détective du Québec?»

Sans doute déçu de ne susciter aucune réaction, monsieur Poliquin émit un formidable raclement de gorge et désigna la porte de ce qui devait être la salle à manger.

— C’est par là! Je vais vous introduire… Ah, nous nous excusons, ce soir, nous n’avons déjà plus de pâté chinois de la mer…

— Ah dommage! se crut forcé de rétorquer Turgeon tandis qu’Onésime poussait un soupir de soulagement. Ils l’avaient échappé belle. Voilà cependant qui donnait la tonalité du menu.

Six tables sur douze étaient prises. Aux murs d’un bleu ciel usé, des tableaux numérotés. «Des œuvres de nos artistes de la région à vendre», gazouillait Poliquin. Une moquette «refaite à neuf, le gris, c’est moins salissant», précisait-il encore.

— Ah oui, il faut absolument que je vous présente… ajouta le propriétaire de La Rose des vents, en baissant la voix. Monsieur Leclerc, là-bas…

Un homme aux cheveux longs poivre et sel et relativement crasseux, assis seul à une table pour deux personnes près de la fenêtre, leur envoya un regard dur tout en avalant sa soupe à grand bruit.

— Notre écrivain local. Un vrai ours mal léché… Pas un mauvais bougre… mais des fois bizarre… Ah, et puis là-bas, plus au fond, notre autre célébrité, Reine-Aimée Tanguay, notre voyante de Sainte-Émilie-sur-mer, poursuivait Poliquin en désignant d’un mouvement du menton, assise quelques tables plus loin, une femme corpulente comprimée dans une robe bariolée, qui se remettait une couche de rouge à lèvres.

— Quelle ambiance sympathique! s’exclama Turgeon.

Gagnon se retint de lancer une de ses piques acerbes dont il avait le secret. Cet optimisme incorrigible de Turgeon en pratiquement toute circonstance lui tombait prodigieusement sur les nerfs. Surtout quand il sonnait faux.

— Eh bien, je vous présente Monsieur Leclerc, annonça le propriétaire en s’avançant vers l’homme à la lourde tignasse. Monsieur Leclerc est d’origine française. Il écrit des romans policiers. Nous avons le plaisir d’avoir avec nous le journaliste et détective bien connu Onésime Gagnon, et son ami, le…

Le dénommé Leclerc ne se levait pas, ni ne tendait la main. Il fixait Onésime d’un œil amusé, passa sa serviette sur ses lèvres. Il portait des bagues à presque tous les doigts. L’antipathie s’installa, immédiate et partagée.

— Le fameux Onésime Gagnon! Ma parole on dirait un mélange d’Hercule Poirot, de Sherlock Holmes et d’Arsène Lupin en beaucoup plus âgé bien sûr. On se croirait dans une vieille télésérie! Un petit air de Columbo aussi et de celui qui a peur de tout, qui ne veut toucher à rien… Comment s’appelle-t-il déjà?

Onésime le regarda en silence, comme nullement décontenancé par cet accueil agressif. «Bavard, prétentieux, méprise tout être et toute chose à part ses livres que personne ne lit. Frustré. De plus, collant comme une mouche. À éviter.»

— Un certain Monk peut-être? répondit-il tandis que le sourire fielleux de l’autre confirmait son diagnostic.

Onésime Gagnon n’avait vu qu’un épisode de la série américaine, ce qui lui avait suffi. Mais il n’avait pu manquer les remarques des autres pensionnaires quand ils quittaient, encore tout émoustillés et frétillants, le petit local de télé de la résidence pour aînés L’Age joyeux. Ils passaient alors devant lui en chantant les louanges du héros de la série tout en lui envoyant un regard méprisant accompagné d’un haussement d’épaules. Et pourtant, lui, Gagnon, avait conclu des enquêtes bien plus difficiles, certes pour moins de considération.

— Ou Dexter peut-être? poursuivait l’auteur ringard – qui avait par ailleurs perdu toute dignité comme en témoignaient, outre son abondante chevelure graisseuse, son tee-shirt orné de taches multiples et son inénarrable bermuda carotté à franges.

— Dexter?

Onésime s’avoua un instant vaincu. Celui-là, il ne le connaissait pas. À L’âge joyeux, on ne regardait pas ça.

— Non, moi je pencherais plutôt pour Hawaii 5-0! intervint Turgeon qui voulait sans doute détendre l’atmosphère.

— Eh bien, nous sommes fatigués, coupa Gagnon. Bonne soirée, Monsieur… comment déjà?

— Leclerc. Jean-Marie Leclerc… Vous trouverez mes livres dans toutes les bonnes librairies, ajouta le bonhomme en se passant une main sur son front aussi luisant que s’il avait pris la pluie.

Ce n’est qu’une fois assis à la table que leur avait assignée monsieur Poliquin, qu’Onésime laissa son regard se poser sur les autres convives en attendant l’affligeant menu. Pour commencer, à leur droite, l’auteur de polars qui prenait à présent fiévreusement des notes dans un carnet en se trémoussant sur sa chaise. À quelques tables de lui, la voyante se battait avec une aile de poulet. De l’autre côté, deux couples inodores et insipides et, plus au centre, une famille composée du père, de la mère et de trois enfants affreusement bruyants qui ne savaient que crier et gigoter. Enfin, à gauche, près de la fausse cheminée, l’homme au carton. Car, dès cet instant, Onésime Gagnon le surnomma l’homme au carton.

L’homme ne mangeait pas, il ne devait d’ailleurs que rarement, sinon jamais, manger à La Rose des vents. Comme le lui confirma par la suite Michel Poliquin, il ne prenait que des cafés, trois par soir. Et il était là pratiquement tous les soirs. Avec son carton. Un morceau de carton de taille moyenne, de couleur noire sur lequel ces mots étaient inscrits en lettres dorées et majuscules: VOUS AVEZ UN PROBLÈME? C’EST ICI. L’homme avait attaché son permis de conduire au carton avec un trombone, mais il était trop loin pour qu’Onésime distingue son nom.

— Vous ne mangez pas, Monsieur Gagnon? demanda Turgeon. Ah oui, ajouta-t-il en suivant le regard d’Onésime, il est étrange, n’est-ce pas?

— Oui, très étrange, répliqua Gagnon en se forçant à avaler une autre cuillérée de soupe de poulet et nouilles, à la fois trop claire et trop grasse. Un exploit en soi.

L’homme au carton, lui, ne regardait personne, les yeux obstinément dans le vague. Parfois, il renouait machinalement son foulard de soie beige autour de son cou frêle, lissait son crâne plutôt dégarni. À côté de lui, posé sur la table, un carnet noir à moitié sorti d’un porte-documents en vinyle usé, un peu plus loin, une tuque en coton rayée bleu et blanc, ornée d’un pompon rouge. Il sentait l’homme seul et malheureux dans son costume râpé.

— Je me demande bien qui vient le voir pour lui conter ses problèmes. Il a l’air tellement lugubre, le bonhomme!

— Oui, et pourtant, voilà qui est fort intrigant car si vous regardez bien…

Des cris suraigus à la table familiale l’interrompirent.

— Ah mais ces enfants sont insupportables!

La mère, une blonde maigrichonne, lui adressa un sourire désolé. Le père avait l’air complètement dépassé. Il agitait ses mains, donnait des ordres inaudibles. Onésime ne voyait que son dos mais tout en lui frémissait d’une exaspération résignée. Rien à espérer de ce côté-là. Un des deux garçons, le plus jeune, agaçait sa sœur en lui brandissant sa fourchette sous le nez, la petite hurlait, le plus grand des avatars masculins rigolait et attisait le tout en jouant de ses couverts contre les deux autres avec force «Ouh! Ouh!». Une scène pathétique.

Seul Onésime s’indignait devant une telle déchéance du genre humain. Les deux couples se perdaient dans leur insignifiance, l’auteur de polars continuait de griffonner en attaquant son pâté chinois de la mer (le dernier qui pouvait être au menu ce soir, Dieu merci), la grosse femme bariolée se remettait du rouge à lèvres. L’homme au carton renouait pour la nième fois son foulard de soie autour de son cou de canard.

— Mais enfin, cela va mal finir, il faudrait appeler monsieur Poliquin! Turgeon, mon ami, il faut faire quelque chose!

— Bah, Monsieur Gagnon, ce n’est rien, des enfantillages!

Monsieur Poliquin s’approchait cependant de leur table, un peu confus. Il chuchotait: