L'Arbre-fontaine - Pierre Cousin - E-Book

L'Arbre-fontaine E-Book

Pierre Cousin

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Beschreibung

La double vie de Lucie, 9 ans.

Lucie a 9 ans. Elle vit seule avec son père dans un hameau de Touraine. Elle rejoint très souvent ses grands-parents dans leur maison au cœur de la forêt, où son grand-père est garde-chasse. Chaque jour elle s’émerveille des spectacles que lui offre la nature et savoure tous les instants de sa jeune existence. Mais la nuit, dans ses rêves, sa quête du mystérieux Arbre-fontaine la transporte vers d’autres horizons et une rencontre troublante. C’est cette double vie qui est contée ici, lors d’un printemps prometteur. Un nouveau roman initiatique, où la soif de découverte et de liberté est présente à chaque page.

Découvrez un roman initiatique, où la soif de découverte et de liberté est présente à chaque page.

EXTRAIT

Lucie observe le dessin qu’elle vient de faire. Puis l’efface avec l’une de ses mains.
— Elle a commencé à quel âge d’essayer de contrôler ses rêves ?
— Oh ça, je n’en sais trop rien. Peut-être à ton âge ?
— Elle réussissait à voler elle aussi ?
— Je crois qu’elle a réussi au moins une fois, mais elle n’était pas aussi douée que toi tu sais. Toi tu es une championne !
— Je tiens ça d’elle alors quand même ?
— Oui, très certainement ! Mais j’avoue que je ne sais pas d’où ta mère le tenait. Pas de moi en tout cas, ni de ton grand-père.
Le visage de Lucie se ferme lentement. Elle jette le petit caillou qu’elle avait dans la main.
— Je n’ai aucun souvenir d’elle. Il n’y a que les photos. Mais moi je ne me souviens de rien.
— Tu étais trop petite, dit sa grand-mère en venant caresser sa chevelure blonde. Elle t’aimait beaucoup tu sais, ajoute-t-elle, une fine buée venant mouiller ses yeux.
— Oui, je sais, papa me l’a dit aussi.
Madeleine retire sa main, s’essuie les yeux d’un revers de manche et attrape la bassine bleue.
— Allez, viens m’aider à préparer le repas, dit-elle en effleurant l’épaule de Lucie. Ton grand-père va bientôt rentrer, et il va avoir faim, tu le connais ! Et il aura sûrement des choses à te raconter après sa tournée d’inspection de ce matin !

A PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Cousin vit en Touraine en lisière d’une grande forêt. Grand amateur de nature lui-même, il a vécu toutes les rencontres avec les animaux sauvages racontées dans ce roman. Il est instituteur spécialisé travaillant auprès d’enfants en difficulté scolaire. Il peint également et a réalisé l’illustration de la couverture. Il a déjà publié aux éditions Ex æquo : Le tireur de sable, Le dernier cerf, La forêt du Dessous et Le manuscrit de Georges.

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Seitenzahl: 247

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Résumé

Lucie a 9 ans. Elle vit seule avec son père dans un hameau de Touraine. Elle rejoint très souvent ses grands-parents dans leur maison au cœur de la forêt, où son grand-père est garde-chasse.

Chaque jour elle s’émerveille des spectacles que lui offre la nature et savoure tous les instants de sa jeune existence. Mais la nuit, dans ses rêves, sa quête du mystérieux Arbre-fontaine la transporte vers d’autres horizons et une rencontre troublante.

C’est cette double vie qui est contée ici, lors d’un printemps prometteur.

Un nouveau roman initiatique, où la soif de découverte et de liberté est présente à chaque page.

L’auteur vit en Touraine en lisière d’une grande forêt. Grand amateur de nature lui-même, il a vécu toutes les rencontres avec les animaux sauvages racontées dans ce roman.  Il est instituteur spécialisé travaillant auprès d’enfants en difficulté scolaire. Il peint également et a réalisé l’illustration de la couverture. Il a déjà publié aux éditions Ex æquo : Le tireur de sable, Le dernier cerf, La forêt du Dessous et Le manuscrit de Georges.

Pierre Cousin

L’Arbre-fontaine

Roman Jeunesse

ISBN : 978-2-37873-292-9

Collection Saute-Mouton

Dépôt légal mai 2018

© Couverture Pierre Cousin pour Ex Aequo

© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

Chapitre 1

Lucie s’approche doucement, sans faire de gestes brusques. À quelques mètres, un Paon du jour vient de se poser sur une fleur. Il butine, ailes ouvertes, le précieux nectar. Ça doit être savoureux, se dit Lucie, un plein sourire éclairant son visage. Peut-être comme un sirop sucré ? Elle aimerait bien pouvoir goûter elle-même, mais il lui faudrait une minuscule paille, pareille à la trompe si fine du papillon. Elle s’approche encore, à petits pas serrés. Mais le Paon du jour s’envole et ses faux yeux brillent un instant dans la lumière d’avril. Il traverse de coups d’ailes rapides le jardin de sa grand-mère, puis longe la clairière. Lucie le suit du regard. Il frôle les grands chênes de la lisière et revient brusquement, délaissant le potager, encore bien vide, pour disparaître derrière la maison. Hier elle a vu de délicats Citron, la queue fourchue d’un Flambé et les ailes découpées d’un Robert-le-diable. Bientôt ils seront légion à virevolter dans la clairière, à zigzaguer entre les grands troncs de la futaie et suivre les allées de la forêt qui s’étend tout autour. C’est vraiment le printemps, avec toutes ses promesses de jolies rencontres. Lucie est heureuse. Depuis quelques jours la grande futaie grise et brune se pare de petites touches vert tendre. Le peintre se réveille enfin. Cet éclat nouveau, cette sève montante, bientôt débordante, emplit Lucie d’une bonne humeur excitante. Elle sait qu’avec les beaux jours la forêt va prendre la fièvre. Tant de choses à voir et à revoir, à vivre, à redécouvrir, jusque tard dans la nuit des soirs de mai, de juin, dans la chaleur de l’été. Toutes ces naissances, ces nichées, ces portées, de petits découvrant la vie. Là au creux d’un trou d’arbre, ici au bord d’un terrier, plus loin au milieu des fougères majestueuses. Déjà les chants d’oiseaux envahissent la forêt. Les trilles nerveux des mésanges, les notes douces et flûtées des rouges-gorges, les « tuit-tuit-tuit » des sittelles, le chant rond des merles, les notes sautillantes et joyeuses des Pouillots véloces ou encore le chant sonore des pinsons. Sur les banquettes herbeuses des petites allées, violettes et fleurs de pissenlit se mêlent aux coucous et aux minuscules pâquerettes. Les fougères percent la terre de leurs crosses, prêtes à dérouler leurs longues ailes. Par endroits, des plaques de jeunes pousses émergent du tapis gris et brun des feuilles mortes, aussi craquant qu’une couche de chips. Les lézards eux aussi montrent le bout de leur langue, venant se chauffer au soleil d’avril.

Le cri d’un Pic noir résonne brusquement tout près, suivi de celui d’une buse. Lucie sourit. Bientôt elle découvrira peut-être leurs nids, espérant avoir la chance d’observer leurs petits et les nourrissages. Chaque année c’est une nouvelle chasse au trésor. Elle s’en régale d’avance. Un instant elle ferme les yeux, se laissant envahir par la douceur de l’air et tous les chants d’oiseaux.

— Tu rêves même debout maintenant ? lui demande en la taquinant, Madeleine, sa grand-mère, encore occupée à étendre son linge.

— Je rêve tout le temps ! s’écrie Lucie en écartant les bras vers le ciel.

— Nous voilà bien. Viens donc m’aider petite rêveuse ! Tiens, prends donc la bassine, ça m’évitera de me baisser.

Lucie s’approche et saisit la grande bassine bleue de ses deux mains. Elle est un peu lourde, mais elle ne dit rien, la calant tout contre son ventre. Elle adore sa grand-mère, et n’est pas du genre râleur.

— Tu veux que je te raconte mon rêve de cette nuit ?

Lucie rêve beaucoup dans son sommeil et surtout, depuis quelques mois, elle réussit à contrôler ses rêves, à y intervenir, comme si elle était éveillée. Elle raconte alors souvent à sa grand-mère ces rêves si particuliers.

— Bien sûr ! Je t’écoute ! Je suis toutouïe !

Lucie commence par fermer les yeux, comme si elle recherchait dans ses souvenirs. Cela fait sourire Madeleine. Elle se pince même les lèvres pour ne pas éclater de rire tant l’expression du visage de sa petite-fille est comique. Puis brusquement, Lucie laisse voir à nouveau ses jolis yeux bleus.

— J’étais montée au sommet d’une montagne, déclare-t-elle avec conviction. C’était pas une grande montagne, plutôt une moyenne, avec que des fougères. Des fois elles étaient toutes petites, mais d’autres fois elles étaient très très hautes, beaucoup plus hautes que moi, c’était comme dans une sorte de jungle, j’avais même un peu peur, surtout que j’entendais de drôles de bruits, comme des claquements, c’était bizarre. Alors j’ai marché plus vite et je suis arrivée tout en haut de la montagne. Il n’y avait plus de fougères, mais un énorme rocher qu’il a fallu escalader. Je devais tirer fort sur mes bras. À la fin j’avais drôlement mal aux doigts, mais j’avais quand même réussi à monter sur le sommet. Il y avait beaucoup de vent, ça soufflait très fort. En dessous de moi, dans les fougères j’entendais toujours les claquements, mais je n’ai rien vu. Mais ça se rapprochait de plus en plus. Alors je me suis dit, ta seule chance c’est de t’envoler ma cocotte !

L’expression fait sourire sa grand-mère. Elle l’emploie de temps en temps avec sa petite fille, comme elle l’avait fait avec sa propre fille, il y a bien longtemps.

— J’avais déjà réussi à voler, poursuit Lucie. Mais pas très souvent, alors j’avais un peu peur. Alors j’ai fermé les yeux et j’ai pensé très fort aux grands oiseaux aux ailes très très longues, comme si ces ailes-là me poussaient le long des bras. Et je me suis envolée. C’était magique ! Le vent m’a emportée très loin de la montagne et je suis montée très haut dans le ciel, même que j’ai traversé plusieurs nuages, et que j’étais toute trempée à la sortie, mais le vent me séchait tout de suite après. Je voyais tout ce qu’il y avait en dessous de moi, les maisons, les champs, les routes, les forêts. Alors j’ai crié de toutes mes forces tellement j’étais contente. Et puis le vent a disparu tout à coup, alors toujours en volant je suis descendue. J’étais pas très rassurée. Je ne voulais pas m’écraser. Le sol arrivait de plus en plus vite. J’ai fermé les yeux, j’ai cru que j’allais finir en sauce tomate, alors j’ai pensé très très fort à mon lit et j’ai atterri dans une sorte d’énorme matelas d’herbes et de mousses. C’était tout moelleux. Comme dans un lit. Et je me suis réveillée.

— Eh bien quel rêve ! Si on m’avait dit que ma petite-fille serait capable de voler, je ne l’aurais pas cru !

— Mais c’est que dans mon rêve Grand-mère !

— Oui, mais c’est quand même toi qui le décides ! Moi je suis bien incapable de contrôler mes rêves ! Déjà que je m’en souviens rarement, alors y intervenir, ce n’est vraiment pas possible !

Lucie sourit en reposant la bassine, maintenant totalement vide.

— Mais t’as vu, je ne décide pas de tout !

— C’est vrai, ça reste un rêve ! Mais quand même ! Tu sais que ta mère aussi essayait de contrôler ses rêves. Elle réussissait quelquefois, en partie. Elle serait drôlement fière de toi, tu sais !

Le visage toujours souriant, Lucie s’accroupit et attrape un petit caillou qu’elle fait passer d’une main à l’autre. Puis elle s’en saisit et dessine une fleur sur le sol.

— Tu crois qu’elle nous regarde de là où elle est ?

— J’en suis sûre.

Lucie observe le dessin qu’elle vient de faire. Puis l’efface avec l’une de ses mains.

— Elle a commencé à quel âge d’essayer de contrôler ses rêves ?

— Oh ça, je n’en sais trop rien. Peut-être à ton âge ?

— Elle réussissait à voler elle aussi ?

— Je crois qu’elle a réussi au moins une fois, mais elle n’était pas aussi douée que toi tu sais. Toi tu es une championne !

— Je tiens ça d’elle alors quand même ?

— Oui, très certainement ! Mais j’avoue que je ne sais pas d’où ta mère le tenait. Pas de moi en tout cas, ni de ton grand-père.

Le visage de Lucie se ferme lentement. Elle jette le petit caillou qu’elle avait dans la main.

— Je n’ai aucun souvenir d’elle. Il n’y a que les photos. Mais moi je ne me souviens de rien.

— Tu étais trop petite, dit sa grand-mère en venant caresser sa chevelure blonde. Elle t’aimait beaucoup tu sais, ajoute-t-elle, une fine buée venant mouiller ses yeux.

— Oui, je sais, papa me l’a dit aussi.

Madeleine retire sa main, s’essuie les yeux d’un revers de manche et attrape la bassine bleue.

— Allez, viens m’aider à préparer le repas, dit-elle en effleurant l’épaule de Lucie. Ton grand-père va bientôt rentrer, et il va avoir faim, tu le connais ! Et il aura sûrement des choses à te raconter après sa tournée d’inspection de ce matin !

— J’espère bien ! dit Lucie en se relevant et en saisissant la main que lui tend sa grand-mère.

Derrière elles, tout au bout du jardin, un Pic vert traverse la clairière de son vol ondulé. Plus loin, au-dessus de la cime des arbres, un couple de Buses monte dans le ciel en tournoyant, les ailes étirées. Pas le moindre petit nuage à l’horizon. Rien qu’un grand soleil au zénith dardant ses rayons et distillant une douce chaleur pour ce début de printemps.

Chapitre 2

— Qu’est-ce qu’on va préparer ? demande Lucie en entrant dans la maison.

— J’ai prévu une salade de pommes de terre et de harengs fumés.

Lucie n’est pas trop amateur, mais elle acquiesce d’un mouvement de tête. Elle sait que son grand-père aime beaucoup, et que sa grand-mère veut lui faire plaisir.

— Mais il y a un dessert aussi, ajoute Madeleine, bien consciente du goût modéré de sa petite fille pour le plat qu’elle a prévu.

— C’est quoi ?

— Regarde dans le frigo. Je pense que ça va te plaire. Je l’ai préparée ce matin.

Lucie se précipite vers le frigidaire et ouvre sa porte. Elle découvre à l’intérieur un grand saladier de mousse au chocolat. Elle adore ! Elle va aussitôt embrasser tendrement sa grand-mère en la serrant par la taille.

— Alors qu’est-ce que je peux faire ? demande-t-elle en relâchant son emprise.

— Éplucher les patates, ça te va ?

— Parfait !

C’est une tâche que Lucie a toujours bien aimée, comme la confection des pâtes, à tarte ou à pizza. Elle apprécie particulièrement malaxer cette matière molle et l’étaler avec le rouleau à pâtisserie, ustensile en tous points magique. Elle aime aussi beaucoup préparer la pâte à pain, même si cela demande énormément d’énergie et qu’elle sent rapidement les muscles de ses bras se raidir et devenir aussi durs que des bouts de bois. Fabriquer du pain dans un vrai four à bois fait partie de ses rêves éveillés. Elle s’imagine d’ailleurs bien devenir boulangère. Mais elle a encore le temps, comme lui a dit son père, pour décider de son futur métier. Et c’est vrai, elle n’a que neuf ans après tout.

Elle aime beaucoup être chez ses grands-parents. Elle y vient tous les samedis et les mercredis, et pendant les vacances scolaires, alors que son père est au travail. Il est charpentier-couvreur, toujours très occupé. Parfois son grand-père vient la chercher à l’école. Mais en général elle rentre par le car de ramassage qui s’arrête devant sa maison, dans un petit hameau, tout proche de la grande forêt. Quand elle passe certaines nuits chez ses grands-parents, elle occupe l’ancienne chambre de sa mère. Sa grand-mère a changé un peu la décoration pour qu’elle se sente plus à l’aise, mais il reste quand même quelques souvenirs sur les murs et sur les étagères. Ça ne dérange pas Lucie, bien au contraire. En regardant les affiches et tous les objets restés dans la chambre, elle essaie de mieux comprendre qui était sa mère, ce qu’elle aimait quand elle avait son âge, ce qu’elle pouvait ressentir dans cette maison perdue au milieu de la forêt. Souvent, Lucie ouvre grand la fenêtre et s’allonge sur le lit, les bras repliés sous sa tête. Elle regarde le jardin et les grands arbres de la lisière, tout au bout, et laisse entrer les chants des oiseaux et les stridulations des insectes. Puis elle ferme les yeux, et imagine.

— Elle aimait bien faire la cuisine aussi ma mère quand elle était petite ? demande brusquement Lucie.

— Oui, elle m’aidait beaucoup ! Surtout les gâteaux ! Elle adorait aussi les manger !

Lucie sourit. Elle aussi raffole des gâteaux. Celui qu’elle préfère est le brownie, mais le gâteau au chocolat bien moelleux et fondant que fait sa grand-mère est également un délice.

— Et toi Grand-mère, tu faisais des gâteaux quand tu étais petite ?

— Oh oui ! C’est une tante qui m’a initiée, nous habitions juste à côté. Ma mère n’était pas trop portée sur la cuisine et encore moins la pâtisserie ! C’est ma tante Louise qui m’a tout appris, j’étais toujours fourrée chez elle ! Mais comme elle n’avait pas d’enfant, j’étais un peu comme sa fille.

— Pourquoi elle n’avait pas d’enfant ? Elle n’en voulait pas ?

— Oh non, elle aurait bien aimé toute une ribambelle ! Mais elle n’a jamais réussi à en avoir, cela arrive parfois. Et mon oncle ne voulait pas en adopter.

— C’est triste.

— Oui, mais c’est ainsi. Alors, imagine qu’elle était bien contente de m’avoir dans les pattes pour m’apprendre à cuisiner !

— Oui, c’est sûr.

 — Je n’ai jamais mangé une tarte aux pommes aussi bonne que la sienne !

— La tienne elle est super bonne !

— Ah, elle m’a tout appris !

Madeleine sourit. Durant quelques minutes, elles ne parlent plus, chacune plongée dans ses propres pensées.

Puis Lucie lève la tête et se tourne vers sa grand-mère. Un long regard plein d’affection se pose sur son vieux corps.

— Je t’aime Grand-mère, dit-elle doucement.

Madeleine lui répond par un petit signe des yeux, un franc sourire se dessinant sur ses lèvres.

Lucie vient à peine de terminer de mettre la table quand elle entend la voiture de son grand-père Victor arriver dans la cour. Elle se précipite vers la porte. Il est déjà là, sa casquette encore sur la tête, suivi de son fidèle petit chien Snoopy. Elle saute dans ses bras. Un instant il la fait tournoyer dans l’entrée, puis la repose à terre, Snoopy essayant de participer à la fête.

— Holà, dit-il, tu grandis trop vite, bientôt je ne pourrais plus te porter, ma p’tite Lucette !

— Je m’appelle pas Lucette ! crie-t-elle en souriant.

— Ah oui, c’est vrai ! Oh pardon, ma poulette !

— J’suis pas une poulette !

— Une cocotte alors ?

— J’suis pas une cocotte !

— Une bichette ?

— Non ! Je suis une petite fille !

— Ah, une petite fille, mais c’est bien vrai ça !

Victor retire sa casquette et l’accroche au dossier d’une chaise. Il s’approche de l’évier et vient se laver les mains avec du liquide vaisselle, sous l’œil noir de sa femme qui ne supporte pas cette mauvaise habitude. Mais elle ne dit mot. Elle sait que ça ne sert plus à rien. Il ne changera pas, il ne changera plus maintenant. Il attrape d’un geste vif le torchon suspendu à l’une des portes du placard et s’essuie rapidement.

— Hum, ça sent très bon ! lance-t-il en s’asseyant à sa place habituelle.

— Grand-mère l’a fait exprès pour toi ! dit Lucie.

— Oh, mais je le sais bien, ta grand-mère est une femme formidable !

Le plat est déjà sur la table. Madeleine sert Victor, puis Lucie, et remplit son assiette à son tour. On n’entend plus que les bruits des fourchettes et de la mastication.

— Hum, c’est très bon ! lance son grand-père. Un régal !

— Qu’est-ce que tu as vu ? demande Lucie.

Victor est garde-chasse. Chaque jour il sillonne la forêt avec sa vieille Jeep et son petit chien Snoopy pour voir si tout va bien et repérer les intrus. Il cherche tous les indices qui pourraient indiquer les mauvaises actions de braconniers. Dans cette partie de la forêt, l’entrée est interdite au public, nous ne sommes pas en forêt domaniale où tout le monde peut se promener. Les terres appartiennent à de riches propriétaires, ou qui l’étaient. Ils les conservent surtout pour pouvoir y chasser. Son grand-père n’est qu’un simple employé, mais indispensable à la bonne vie de leur forêt. Il a beaucoup de travail à l’automne quand les champignons sortent de terre avec leurs petits chapeaux ronds, car des hordes de ramasseurs gagnent les sous-bois interdits, faisant fuir le gibier. En hiver il y a toutes les chasses à organiser. Au printemps, il y a les cueilleurs de muguets et d’autres amateurs de champignons qu’il faut à nouveau faire sortir, car ils dérangent les naissances de tous les petits faons de biches et de chevreuils. Et puis, toute l’année, il doit traquer les photographes animaliers qui parcourent la forêt en quête de nouveaux clichés, mais surtout les braconniers, sa bête noire, comme il aime à le répéter. D’autant plus qu’ils deviennent de plus en plus dangereux, prêts à tout pour se faire un peu d’argent en ces périodes de crise et de chômage. Un beau trophée de cerf, un cuissot de chevreuil, de biche ou de sanglier. Tout est bon à prendre, à tuer. Ils n’hésitent plus à tirer sur son grand-père quand ils se sentent menacés. Sa grand-mère est toujours inquiète maintenant quand il part en tournée d’inspection, surtout le soir et durant la nuit. Il essaie bien de la rassurer en lui disant qu’il est toujours prudent, mais ça ne suffit pas, elle sait bien que la folie des hommes n’a pas de limites. Ces nuits-là, elle ne dort pas tant qu’il n’est pas rentré. Elle sait bien que c’est son travail et qu’il n’a pas le choix s’il ne veut pas se faire renvoyer. Mais elle a peur, une petite boule toujours au creux du ventre. Elle a bien pensé à l’idée qu’il puisse changer de métier, mais il ne l’écoutera pas. Dans la famille ils sont gardes-chasses de père en fils, et jamais il ne fera autre chose. En acceptant de se marier avec lui, elle acceptait cette vie, au fond des bois, avec tous les risques que cela pouvait comporter.

— Ah tu aimerais bien le savoir hein petite curieuse ! répond son grand-père en la taquinant.

— Grand-père, arrête ! Qu’est-ce que tu as vu ? Allez dis-moi !

— J’ai vu un grand cerf en velours !

— Où ça ? Où ça ? trépigne Lucie.

— Du côté du petit étang. Il est venu boire au lever du jour. Magnifique ! Un futur grand à mon avis.

— Oh j’aimerais bien le voir moi aussi !

Lucie a depuis toute petite une passion pour le velours des bois des cerfs. Depuis qu’elle a vu à quelques mètres la tête d’un cerf portant fièrement bien haut au-dessus des fougères les futurs bois recouverts de cette peau soyeuse et bleutée, parcourue de vaisseaux sanguins. Dans la lumière du soir, elle scintillait telle une couronne de prince. Lucie aurait voulu s’approcher et caresser doucement cette peau irréelle. Elle guette ainsi l’arrivée de chaque printemps pour vivre à nouveau cette rencontre magique.

— Tu le verras, j’en suis sûr, lui, ou un autre !

— Et qu’est-ce que tu as vu encore Grand-père ? demande Lucie, impatiente.

— Un renard en chasse, non loin d’ici. Il va falloir surveiller nos poules. Avec ses petits à nourrir, il risque fort de tenter de se simplifier la tâche !

— Son terrier n’est peut-être pas loin alors ?

— Non. J’ai une petite idée. Si j’ai raison, je t’emmènerai, c’est promis !

Lucie sourit pleinement. Son grand-père sait combien elle aime par-dessus tout observer des renardeaux jouer près de leur terrier. Déjà l’an dernier il lui avait fait cet immense plaisir.

— Merci Grand-père ! lance-t-elle en venant l’embrasser bien fort sur la joue.

— Holà, holà, je ne suis pas un morceau de gâteau !

— Et puis, et puis, qu’est-ce que tu as vu d’autre, dis, Grand-père ?

— Ah, je te laisse deviner !

— Allez dis-moi !

— C’est encore tout gris, avec des yeux sombres. Et ça se cache dans un trou d’arbre.

— Une chouette, une jeune Chouette hulotte ! Où tu l’as vue, dis-moi Grand-père ? Où tu l’as vue ?

— Près de la mare aux Iris. Tu sais, dans la grosse chandelle de hêtre, au-dessus du fossé !

— Ah oui ! Tu m’y emmèneras ?

— C’est promis. Mais tu devrais aller voir dans les vieux hêtres du côté de la grande mare, peut-être qu’il y en a une aussi ?

— Oh oui, tu as raison, j’irai tantôt ! Hein, je pourrai y aller tantôt Grand-mère ?

— Mais oui, Lucie, tu iras.

Lucie est tout excitée sur sa chaise. Elle espère bien faire une belle découverte. Sa grand-mère se lève et va chercher la mousse au chocolat, accueillie et dégustée avec enthousiasme. Un dessert de rois.

— Rien d’anormal sinon, Victor ? demande Madeleine en terminant son assiette.

— Non. Je n’ai rien noté en tout cas.

— Alors c’est qu’il n’y a rien. Tant mieux, ajoute-t-elle, sans y croire.

Elle a bien senti dans la voix de son mari qu’il ne lui disait pas totalement la vérité. Mais elle n’en saura pas plus, ce n’est pas la peine d’insister. Elle se lève à nouveau et commence à débarrasser la table. Lucie l’aide aussitôt. De son côté, son grand-père va faire une petite sieste dans son fauteuil favori. On l’entend bientôt ronfler tandis que Lucie et sa grand-mère font la vaisselle. Il s’est levé à quatre heures, comme tous les matins, et parti avant le lever du jour, après avoir bu son grand bol de café noir et avalé deux tartines de pâté de foie. Tout à l’heure, une fois réveillé, il se fera réchauffer un nouveau bol de café, et repartira en forêt avec son fidèle Snoopy.

— Tu viendras me donner un petit coup de main avant d’aller en forêt ? demande Madeleine. J’ai un peu de désherbage dans le potager et quelques semis à faire.

— Oh oui, bien sûr, Grand-mère ! Qu’est-ce qu’on va semer ?

— Des salades, des radis, des poireaux et quelques fleurs aussi. Tu prendras la petite boîte à semis, tu sais celle avec les petits trous !

— Oh oui, elle est rigolote ! On dirait une boîte à cachous !

Madeleine sourit en écoutant sa petite-fille.

— Allez viens, on va ranger toute cette vaisselle propre d’abord.

Une fois la vaisselle rangée et la table nettoyée, elles sortent dans le jardin et rejoignent la serre que son grand-père a construite il y a des années. C’était bien avant sa naissance, peut-être même que sa propre mère n’était alors qu’une enfant. Sa grand-mère y fait pousser toutes sortes de plantes à fleurs, qu’elle dispose ensuite dans le jardin. Elle s’en sert aussi l’hiver pour entreposer celles qui craignent le gel, comme tous les lauriers qui poussent dans des grands pots. Elle a toujours aimé les fleurs, et qui aime les fleurs aime aussi les papillons qui viennent les butiner à la belle saison. Depuis plusieurs années, elle participe au grand atlas des papillons de France, en prenant des photos des papillons venant se délecter du nectar de ses fleurs. Elle les envoie ensuite aux chercheurs du Muséum d’histoire naturelle, à Paris, qui sont ravis de toutes ces informations. Rien que dans son jardin, elle reçoit la visite d’un grand nombre de papillons. C’est un peu comme un petit paradis pour eux aussi.

Sous les vitres de la serre, bien alignés sur les étagères, des petits pots attendent avec impatience les fraîches gouttes d’eau quotidiennes. Ce sont les semis de concombre, de courgettes, d’aubergine, de poivrons, de salades et de tomates que sa grand-mère plantera dans quelques semaines dans le potager. Pour l’heure il est trop tôt, il peut encore geler. Il faut attendre les saints de glace, lui répète chaque année sa grand-mère. Même si parfois, les belles années sans gelées, elle regrette de ne pas avoir mis en terre ses plants plus tôt. Il y a aussi d’autres petits godets où poussent des fleurs qui iront garnir ses massifs. Et puis du basilic. Elle adore le basilic.

Une fois tout ce petit monde arrosé, elles quittent la serre et rejoignent le potager avec la petite boîte à semis. Les petits pois ont déjà bien levé. Madeleine prépare des lignes bien droites avec son râteau et Lucie sème les petites graines. Puis elles les recouvrent légèrement d’une fine couche de terre, et les arrosent doucement.

— Voilà, c’est prêt ! lance Madeleine. Je compte sur vous, ajoute-t-elle, en regardant les lignes de semis bien humides. J’aimerais de belles salades, de beaux radis, des crayons de poireaux bien comme il faut ! Et de jolis œillets, de jolis soucis !

Lucie s’accroupit et approche son visage des lignes de semis.

— Vous avez bien entendu ?

Madeleine sourit.

— Allez viens, je crois qu’ils ont compris. Le désherbage des massifs nous attend !

Dans la maison, Victor s’est réveillé, déjà prêt à repartir, son grand bol de café noir dans le ventre. Snoopy l’attend bien sagement sur son tapis, près de l’entrée. Il ne manque plus que la casquette accrochée à la chaise. Victor la saisit d’un geste et sort tranquillement, suivi de sonpetit chien. Une fois dans la voiture, il démarre et appuie trois fois sur le klaxon, comme chaque après-midi, signal de son nouveau départ vers les futaies profondes. Lucie et Madeleine lèvent la tête et font un signe de main. Et la vieille Jeep disparaît derrière les grands arbres. Elles entendent encore quelques minutes le bruit du moteur, mais rapidement les chants d’oiseaux et le bourdonnement des insectes reprennent possession de l’espace.

Tout autour d’elles, le jardin embaume déjà du parfum des fleurs, et resplendit de nouvelles couleurs : les jaunes des forsythias, les blancs des lilas, les bleus des ancolies et des campanules, les roses et les rouges des rosiers. Et toutes ces fleurs blanches et roses des arbres fruitiers qui s’ouvrent dans le verger. Enfin des couleurs vives et pastel, après ces mois de gris, de bruns et de noirs. Madeleine retrouve de la vigueur quand le printemps est là. Si elle a aimé cette vie qu’elle a choisie loin de tout et de tous, l’hiver lui a toujours un peu pesé, perdue au milieu de la forêt en dormance.

— Regarde, s’écrie-t-elle brusquement, alors qu’un magnifique Flambé vient de se poser tout près d’elles. Regarde comme il est joli, avec sa queue fourchue. Je trouve que c’est l’un des plus élégants quand il vole. Tu ne crois pas ?

— Oh si, avec ses grandes ailes blanches et noires, on dirait comme un ange déguisé en zèbre !

— C’est vrai, tu as raison, un petit ange coquin parmi les fleurs terrestres.

Le papillon s’envole à nouveau sous les yeux ravis de Lucie et de Madeleine. Elles le suivent un temps dans ses déambulations aériennes, puis se penchent à nouveau sur les mauvaises herbes à arracher.

— Il faudra qu’on prépare du purin d’orties, dit sa grand-mère. Ce sera très bon pour nos futurs légumes.

— On fait ça comment ?

— Oh c’est très simple, il suffit de couper des orties, de les mettre dans un grand seau et de les recouvrir d’eau. On les laisse ainsi une quinzaine de jours, en remuant de temps en temps, et la soupe est prête !

— La soupe ?

— C’est une façon de parler ! On récupère le jus, on le dilue avec de l’eau et on arrose le pied des légumes. Très efficace contre les maladies ! Le seul inconvénient, c’est que ça ne sent pas bon ! Mais ça tu le découvriras à ce moment-là !

— On fera ça quand ? demande Lucie, toujours partante pour de nouvelles expériences.

— La prochaine fois que tu viendras à la maison.

— Mercredi ?

— Mercredi. Et on ira aussi couper de la consoude au bord de la rivière. On en fera aussi du purin. C’est aussi très bon pour notre potager.

— On ira en vélo ?

— Bien sûr ! Un petit tour nous fera le plus grand bien !

— On prendra les paniers alors ?

— Oui, chacun le sien !

Lucie aime beaucoup le petit panier d’osier que sa grand-mère lui a acheté pour mettre juste devant le guidon de son vélo. Elle s’imagine déjà traverser la forêt et dévaler la petite route en pente qui mène jusqu’à la rivière. Elle a hâte d’y être. Vivement mercredi se dit-elle ! Mais c’est une autre promenade qui l’attend aujourd’hui. Pleine de découvertes, espère-t-elle.