L'Ardoise - Hamid Ait Slimane - E-Book

L'Ardoise E-Book

Hamid Ait Slimane

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Beschreibung

Fille illégitime, promise à un proxénète et victime des ambitions maladives de ses parents, Leila se retrouve confrontée à des épreuves inhumaines. Pendant ce temps un crime est commis dans le paisible village des Ait Afelman, plongeant toute la région dans l'horreur. Le commissaire Hacène tentera d'élucider l'affaire en collaboration avec le journaliste Ghilas, dont l'épouse vient d'être assassinée.

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Seitenzahl: 244

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sommaire

Chapitre Un

Chapitre deux

Chapitre Trois

Chapitre Quatre

Chapitre cinq

Chapitre six

Chapitre sept

Chapitre huit

Chapitre neuf

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre treize

Chapitre quatorze

Chapitre quinze

Chapitre seize

Chapitre dix sept

Epilogue

Prologue

La pièce, plongée ce jour-là dans une pénombre relative, se trouvait dans une maison perchée sur les hauteurs de la capitale. Rares étaient ceux qui y étaient invités par le puissant propriétaire des lieux. Les quelques privilégiés ayant franchi ce seuil appartenaient toujours au premier rang de l’échiquier politique de l’État.

Comme à l’accoutumée, la réunion de ce chaud après-midi de juin réunissait trois hommes issus de la nomenklatura des oligarques du pays. Craints et respectés, leurs décisions pesaient autant sur l’économie nationale que sur la stabilité du pays.

À l’approche du scrutin pour l’élection des gouverneurs régionaux, les tractations prenaient une tournure cruciale, en particulier pour la région des Aït Afelman, située entre montagne et mer. Le foncier en était l’enjeu principal, convoité avec avidité par les trois puissants interlocuteurs.

Ils parlaient à voix basse, sans prendre de notes. Ce qui se disait là ne devait être ni su, ni écrit, ni divulgué. Une entente tacite, entre hommes d’argent et de pouvoir :

- Avez-vous réfléchi au candidat idéal pour la région des Aït Afelman ?

- Oui, répondirent les deux autres à l’unisson.

- Qui ?

- Le notable du plus grand village de la région : Si Moqrane.

- Pensez-vous qu’il jouera le jeu ?

- Oui, répondit celui qui lui faisait face.

- Et s’il refuse ?

- On l’y obligera, trancha le troisième.

- Avez-vous pensé à nos partenaires ?

- Tout est réglé, ils ont donné leur accord, confirma l’un d’eux.

- Parfait… Et les éventuels empêcheurs de tourner en rond ?

- Ils existent, mais le plan mis en place saura détourner leur regard de nos agissements, rassura le deuxième.

- Alors, portons un toast à la santé du futur gouverneur !

- Oui, dirent-ils d’une même voix.

Les verres levés, ils burent en silence. Puis, comme ils étaient venus, ils quittèrent les lieux, chacun seul au volant de sa voiture, sans escorte particulière.

Chapitre Un

La matinée était belle en cette fin de mois de février. Les prémices d'un printemps précoce étaient visibles. La verdure s’étendait partout, et les premières éclosions des narcisses diffusaient déjà au loin leur parfum enivrant. Tout, en cette journée exceptionnelle en senteurs et en arômes, invitait à la nonchalance et à la rêverie. Pourtant, malgré cette profusion de chaleur, de beauté et de couleurs Aljia était inquiète. Très inquiète, même !

En effet, quelque chose la tracassait. Son cœur aux abois était aux prises avec de vieux démons qui la rongeaient depuis quelques mois. Aussi, ce matin-là, la beauté féerique du paysage n’arrivait point à calmer ses doutes et ses multiples questionnements. De guerre lasse, elle poussa un profond soupir qui en disait long sur son désarroi, quitta le balcon et rejoignit sa chambre. Elle se laissa tomber sur son lit et, toujours dubitative, livra son cœur, son âme et son esprit à ses tourments.

- Non, ce n'est pas possible. Il faut que j'agisse avant que le drame ne surgisse et que le scandale n’éclabousse la famille. Il faut que je la sauve de la tentation. Oh non ! Non ! Pas elle, surtout pas elle ! Elle, si frêle, si fragile, si innocente !

- Oui, nul ne doit la souiller. Nul n'a le droit de profaner sa beauté pure. Je suis sa maman et mon devoir est de la protéger, d'éloigner le mal de ses rivages. Mais que faire ? Lui parler ? Elle est encore trop jeune pour comprendre. Oh mon Dieu ! Aide-moi, s’il te plaît, aide-moi. Je suis folle d'inquiétude !

Ces pensées tourmentées se répétaient en boucle dans son esprit tout au long de cette matinée qui, pour toute autre personne, aurait été une invitation à la bonne humeur et aux belles sensations.

Ses nerfs à bout, elle alluma une cigarette, tira une bouffée ou deux avant de se lever et de s’approcher du miroir de son armoire. Elle observa longuement son visage et fut effrayée d’y voir apparaître des cernes sous ses yeux. Des cernes qui risquaient d’altérer la beauté de son regard si séduisant et l’harmonie de son visage, resté juvénile malgré sa quarantaine d’années. Elle savait que ces marques étaient dues aux appréhensions qu'elle charriait depuis que sa fille Leila était devenue majeure. Tout en maudissant ces défaillances naissantes sur son visage, elle ne put s’empêcher de murmurer :

- Oh ! Si cela continue ainsi, je vais vieillir à vue d'œil, ce mal que je porte en moi finira par m'user complètement. Aurais-je au moins la force d'agir? Pourtant, il le faut, je me dois de le faire ! Ne dit-on pas qu'il vaut mieux prévenir que guérir ?

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas sa fille entrer silencieusement dans la chambre. Elle sursauta lorsque le reflet de Leila apparut dans le miroir.

- Oh, bonjour Leila, je ne t’ai pas entendue venir

- Bonjour maman, je te croyais au jardin. Que fais-tu là toute seule?

- Rien, ma fille. Je vais m'y rendre tout de suite

- Tu n'es pas obligée d’y aller si tu n’en as pas envie.

- Je sais, mais il fait si beau, alors autant en profiter.

- Je vais sortir dans un moment et tenter de cueillir quelques fleurs cela plaira sûrement à ton père.

- Papa rentre ce soir ? Chic alors ! s’exclama la jeune fille, ravie.

- Oui, il sera parmi nous. Il m'a appelée hier pour me l’annoncer.

- Oh, je suis contente ! Nous serons enfin réunis ! Il me manque tant, tu sais !

- Oui, moi aussi je suis heureuse de vous avoir tous autour de moi : toi, ta sœur Louiza et ton papa!

- Moi aussi, je vous adore tous, maman.

- Je le sais, ma fille, je le sais. Va maintenant à tes occupations !

- je vais rejoindre ma chambre pour réviser. Les examens approchent.

- Parfait, ma fille. Concentre-toi bien !

Leila, insouciante, tourna les talons et s’en alla rejoindre sa chambre, suivie du regard intense et troublé de sa mère adoptive.

- Elle est si belle, pensa Aljia. Si pure ! Mais le monde est cruel. Il est sans pitié. Je dois la protéger coûte que coûte. Leila est si gracieuse et si féminine! Une chaleur animale se dégage d’elle sans qu’elle ne fasse le moindre effort pour la mettre en exergue. Elle doit tenir cela de sa mère biologique. Oh, comme j’ai peur pour elle ! Qui sait si elle est encore vierge? Elle a à peine dix-huit ans, et déjà elle est femme. Quand nous sortons ensemble, je lis la convoitise dans les yeux des hommes de ce maudit village. Certains la violent carrément du regard. Oui, Leila tient cette sensualité bestiale de sa mère, elle attire les hommes comme le miel attire les abeilles. Je crains fort qu'un jour elle ne devienne la proie d'un de ces nombreux pervers qui la dévorent des yeux à chacun de ses passages. Je dois absolument éviter cela ! Je dois agir vite, très vite... Mais comment ?

Totalement absorbée par ses pensées et incapable de trouver une solution immédiate, Aljia poussa un soupir et s'avança doucement, sans bruit, vers la chambre de sa fille adoptive.

Par la porte entrouverte, elle observa longuement celle qui était à la fois sa raison de vivre, mais aussi la source de toutes ses angoisses. Elle trouvait sa fille adoptive splendide. Cette bouche en rubis, ces seins fiers défiant la pesanteur, ces yeux d’un vert émeraude, ces cheveux blonds et rebelles, cette taille fine et élancée faisaient d’elle une femme irrésistible. Elle rappelait les déesses des légendes gréco-romaines.

- C’est sûrement à cause du mélange entre sa mère italienne et son père kabyle que la beauté de Leila a atteint son summum, pensa-t-elle à nouveau.

Mais alors que son regard admiratif se posait sur la jeune fille, un trouble insidieux s’empara d’elle. Un trouble qu’elle n’osait nommer.

- Je ne permettrai à personne d’autre que moi de toucher cette peau, de caresser ces cheveux, de jouir de son sourire divin et de s’imprégner de la chaleur de son corps angélique ! Oh mon Dieu, je deviens folle… Je souffre… Oui, je souffre terriblement ! Il faut que j’en parle à Moqrane dès ce soir. Je ne peux plus porter seule ce fardeau.

***

Dans sa chambre et allongé sur son canapé, Mourad, le fils de Fetouma et de Si El Hadj un des grands notables de la région contemplait la photo de la jeune fille qu'il avait pris à son insu. Plus il regardait la photo plus son désir pour elle devenait obsessionnel. Depuis qu'elle avait grandie et gagné en féminité il ne pouvait plus s'empêcher de fantasmer sur elle. En vérité, il l’avait carrément dans la peau ! Mourad qui frisait la trentaine était un beau brun élancé et sa silhouette longiligne le faisait ressembler à un de ces nombreux acteurs d’Hollywood célèbres pour leur charisme et leur capacité de séduction. Elevé dans l’opulence, Mourad était de ceux-là qui prenaient leurs désirs pour des réalités et de ce fait Il ne pouvait souffrir qu’on lui refuse quoi que ce soit. Son esprit, malade et retord, l’emporta vers ce jour où chez les parents de la jeune fille, il l'avait surpris, à l’improviste, sortant de la douche toute ruisselante de gouttelettes d'eau. Ce jour-là, son désir se réveilla d'un seul coup. C’était un désir lancinant, douloureux telle une lame dans sa chair. Il ferma les yeux et revu en imagination cette peau blanche et fine que caressaient amoureusement les gouttelettes d'eau que la gravité faisait drainer vers le bas tout le long de son corps de rêve. Il lui semblait les revoir encore glisser de ses lèvres vers son cou avant de venir mourir dans le creux de ses seins difficilement contenus par la serviette qui tentait tant bien que mal de les cacher à sa vue.

A ce simple souvenir, sa déglutination devint difficile. Il sentit sa respiration s’accélérer et une sueur couler sur son front. Une sorte de vertige voluptueuse s’empara de lui pour le transporter vers les recoins d'une jouissance virtuelle qu'il savoura intensément. L’évocation du seul nom de la jeune fille le mettait en émoi et le rendait otage de son désir brûlant. Son orgueil prenait un coup du fait de se savoir impuissant face à tant de beauté. Il souffrait terriblement de se trouver otage de cette chaire tendre et appétissante.

Mourad était un coureur de jupons notoire, il aimait les femmes mais plus encore celles d’un certain âge. Celles que l’on désignait sous le vocable de cougars. Pourtant, malgré ses frasques et scandales à répétitions, à Tamsunt son village natal nul ne pouvait s’opposer à lui. Tout le monde le craignait et lui obéissait à doigt et à l’œil tant il était craint car pour tous, en sus du fait qu’il était le fils unique de Si El Hadj le baron local, il était aussi quelqu'un de très influent dans le milieu de la pègre locale.

On disait de lui qu'il avait les bras longs.

Pour les gens de son village, Mourad était considéré comme un intouchable. Quand il revenait, choses fréquente, chez lui vers Tamsunt, il faisait tout pour que cela se sache et ainsi impressionner pour mieux asseoir sa réputation d’homme aux solides assises. Pour atteindre cet objectif il suivait une stratégie bien huilée.

En effet, il évitait de trop parler aux gens. Taciturne il évitait les longs discours creux, ce qui lui permettait d’entourer son personnage d’un mystère qui ; à la fois, fascinait et déroutait ses concitoyens.

Personne parmi ses fréquentations ne pouvait dire à quelle activité exacte il se livrait lors de ses longues absences du village. Et lui narcissique et arrogant prenait un malin plaisir à les voir ainsi désabusés et intrigués par lui, sans qu’aucun n’ose l’interroger sur ce sujet.

En vérité tout ce que l’on savait sur lui n’était que supposition ou hypothèses !

De cette situation, Mourad tirait jouissance et plaisir qui frisent l’orgasme tant cette peur qu’il inspire autour de lui le confortait dans l’idée qu’il se faisait de lui-même : un personnage important et incontournable.

Sa seule faiblesse du moment c'était Leila. Mais qu’à cela ne tienne, d’une manière ou d’une autre elle sera sienne ! En cela Mourad était convaincu !

***

L'autoroute menant de la ville des Ait Afelman vers le village était comme à son habitude encombrée. Les embouteillages se succédaient au niveau de chaque agglomération. Moqrane, le mari d’Aljia, conduisait lentement en serrant tout à droite. Il était perplexe. Le coup de fil qu'il venait de recevoir, tôt le matin, de sa femme l'avait désarçonné. Certes il savait sa femme délicate et émotive, mais au ton alarmé de sa voix il avait immédiatement senti que celle-ci était sérieusement préoccupée. Son insistance pour qu'il rentre ce soir n'était pas habituelle.

Mais qu'est ce qui la troublait donc ainsi ? Il avait eu beau insister pour qu'elle le lui dise en vain.

- Ce n'est pas au téléphone qu'on discute de ce genre de problème mon chéri, lui avaitelle dit, il faut que tu rentres au plus vite, j'ai besoin de te parler d'un sujet grave. Mais vraiment grave !

Un instant Moqrane se laissa distraire par le lecteur dvd de sa voiture qui diffusait une chanson nostalgique de son chanteur préféré. D'habitude cela suffisait à le calmer et à l’apaiser un tant soit peu, mais cette fois-ci il en allait autrement. La voix alarmiste de sa femme était trop pressante pour qu’une simple chanson l’amadoue. Très vite il oublia la chanson pour replonger dans ses méditations troubles et incertaines.

Moqrane avait rarement l'occasion de vivre avec sa famille et de s'occuper d’eux. Commis d'état, il était souvent en déplacement pour maintes missions aux quatre coins du pays et à l’étranger. Il aimait sa femme et avait le cœur déchiré du fait que celle-ci ne pouvait enfanter. Il savait combien cette stérilité rangeait le cœur tendre d’Aljia et là rendait susceptible, aussi il faisait tout ce qui était en son possible pour ne pas là chagriner ou là contrarier. Il exhaussait le moindre de ses désirs. Il aurait aimé qu'elle vive avec lui en ville, mais à cause de son caractère réfractaire aux grandes agglomérations elle refusa d’y consentir. Elle ne sentait bien que dans son village qui l'a vu naitre argumentait-elle. Elle disait souvent : « c'est ici que je suis né et c'est ici que je souhaite mourir ».

À son corps défendant Moqrane céda à son caprice.

Pour combler le vide que ressentait sa femme à cause de sa stérilité, il consentit à adopter Leila et Louiza. Moqrane était fier de ses filles adoptives. Belles, intelligentes, studieuses leur avenir lui-semblait prometteur. Sa plus grande joie était de constater que sa femme Aljia revivait enfin depuis que les deux filles sont venues égayer de leur charme leur maison. Mais alors qu'est ce qui inquiète ainsi sa femme ?

Un instant, il songea à appeler Mourad pour lui faire part de son souci. Il avait foi en ce jeune homme dynamique, ambitieux et surtout pragmatique. Il avait une confiance aveugle en ses jugements et souvent ses conseils pondérés lui ont été d'un grand secours dans les moments difficiles. Il se disait souvent en pensant à lui « voilà un homme avisé qui ira loin dans la vie ! ».

Mais comme il ignorait les raisons des inquiétudes de sa femme, il s’était abstenu de lui faire appel.

- Il sera toujours temps de le solliciter plus tard si le besoin se faisait sentir, Se dit-il.

Enfin l'embouteillage se desserra, libérant ainsi les centaines de voitures qui ahanaient tant bien que mal sur cette autoroute cauchemardesque pour ses usagers. Moqrane appuya sur l’accélérateur.

- Dans une heure au plus je serais au village, pensa-t-il, on verra bien, alors, de quoi il s'agit.

***

Accoudé sur le réverbère du balcon de sa modeste maison, situé sur les hauteurs de son village « Tamsunt » qui signifie le paradis dans la langue autochtone, Ghilas se laissa aller à la contemplation de la verdure qui tapissait la prairie qui s'entendait au loin avant d'être stoppée brutalement par la stature des nombreuses hautes collines qui mettaient en exergue la majesté de la montagne. La région est belle, surtout en cette période du printemps. Mais jusqu'à quand cette beauté sera-t-elle préservée ?

Ghilas était méditatif !

Ghilas avait raison de s'inquiéter, car les échos qui parvenaient des quatre coins du pays n'auguraient rien de bon. Les grandes villes étaient déjà invivables. Les attentats se succédaient aux exécutions. La cible préférée des truands agissants était, avant tout, les intellectuels et les commerçants. L'ombre de ses amis journalistes assassinés se profila devant ses yeux. Il essuya une larme et tenta de penser à autre chose en vain. Lui-même avait dû quitter la capitale pour venir s’installer au village où, croyait-il, il serait plus en sécurité.

En effet, face à la menace de ces hordes de tueurs, beaucoup de villages se sont doté de comités de vigilances afin de parer à toute éventualité. Désormais aucun étranger ne peut y accéder à l’intérieur de la cité sans être immédiatement repéré et signalé. C’était, peutêtre, pour cette raison que la région était encore épargnée par les attentats qui endeuillaient les autres métropoles du pays.

Mais Ghilas n'était pas dupe pour autant. Il savait que cette accalmie dont jouissait sa région natale n'est que momentanée. Un incendie quand il éclate quelque part, si on ne met pas les moyens adéquats pour le stopper, il ne respecte aucune limite. Tôt ou tard ce feu finira par rattraper et atteindre la localité pensait Ghilas. C’était juste une question de temps. En vérité Ghilas se préparait à conjuguer avec le pire!

Las de ruminer de sombres idées, Ghilas alluma machinalement une cigarette, comme si le fait d’en fumer une, allait exorciser ses craintes et taire ses démons. Il finit tout de même par se décider à revenir vers sa table de travail et entama de terminer l'article qu'il devait faxer à son journal sous peu. Ces jours-ci, il écrivait dans l'urgence, tant les événements allaient à un rythme infernal. Il fallait, en plus d'informer ses concitoyens sur ce qui se passe, les sensibiliser sur le danger qui guettait l’avenir du pays.

Citoyen convaincu par les vertus du dialogue et fondamentalement contre l’usage de la violence, Ghilas se sentait concerné par le devoir d'agir et de tout faire pour endiguer le mal qui frappait tout le pays de plein fouet même s’il savait que c'est cet engagement qui a coûté la vie à plusieurs de ses collègues. En optant pour ce choix il savait qu’il mettait sa vie en danger, mais il n’en avait cure.

- Il faut être vigilant et prudent et peut être…

Il laissa sa phrase en suspens.

En dehors de son travail de journaliste, Ghilas aimait la poésie et le théâtre et caressait le rêve d'écrire un jour roman. Faute de temps, mais aussi de courage il renvoyait ce projet qui le tenaillait depuis des années aux calendes grecques !

Tout en tapant sur sa machine à écrire, il prêta attention à la voix de sa femme qui préparait le diner dans la cuisine en chantonnant. Il aimait l’entendre chantonner de sa voix juste et douce. Cette voix le rassurait et lui donnait la sensation d’être en sécurité. Quand la vie ne tient qu’à un fil, on s’accroche à tout ce qui est commun combien même cela est chimérique !

Toujours attentif à ce qui l’entoure, son oreille, pas totalement distraite, capta la voix des garçons qui jouaient au ballon sur un des rares terrains vagues du village qui n'a pas encore subit le diktat des constructions tout azimut. Un voile de tristesse glissa sur ses yeux.

- Si les choses continuent à ce rythme, bientôt nos enfants ne trouveront plus où jouer. Se dit-il.

Il faudra bien qu'un jour cette manie de s'approprier les terrains du village par des particuliers cesse. Mais pour le moment, l’urgence était ailleurs. La vie de milliers de gens était en jeu. Le mal s’est enraciné dans les entrailles du pays, il fallait conjuguer les efforts de tout un chacun pour contenir son flots qui ne cessait de progresser avant de l'extraire définitivement.

Chapitre deux

Malgré les multiples attentats qui se produisaient un peu partout dans le pays livré aux charognards de tous bords et qui ne savait plus à quel saint se vouer, la vie semblait poursuivre son cours tant bien que mal dans ce petit village de « Tamsunt », situé sur le flanc de la montagne. Les femmes et les hommes vaquaient à leurs préoccupations habituelles, la main sur le cœur et l'appréhension au ventre, tentant bon gré mal gré d'oublier les discours alarmants que diffusaient à profusion les médias. Le besoin de survie imposait sa loi à tous, et les gens étaient obligés de composer avec l'adversité afin de maintenir un semblant d'organisation et de solidarité entre eux pour faire face aux tempêtes de plus en plus menaçantes, qui s'annonçaient plus que jamais imminentes. Tous savaient que le calme dont jouissait leur région était précaire et ne pouvait durer longtemps. La contagion du mal finirait par les atteindre tôt ou tard, mais pour le moment, la vie pouvait se poursuivre au quotidien selon un rite bien huilé depuis des millénaires.

Toutefois, pour un observateur avisé et nonobstant cette image de paix somme toute factice, il était facile de déceler certains changements dans le comportement des habitants de Tamsunt. Ainsi, les femmes ne s'aventuraient plus toutes seules vers les champs situés à la sortie du village et la surveillance des alentours de la bourgade, bien que discrète, était malgré tout palpable. En fait, la peur était perceptible chez les habitants de cette localité presque isolé puisqu’éloignée des autres agglomérations. De lignée aristocratique, les villageois, et ce depuis des lustres, avaient su mettre sur pied un modèle d’organisation à même d'assurer la bonne marche de la cité. L'entraide et le sacrifice étaient les normes sur lesquelles s'appuyaient les habitants de Tamsunt pour endiguer tant bien que mal les affres de la vie et la rigueur de leur quotidien. Leur mode de fonctionnement, hérité des traditions millénaires était si efficace que les autres villages alentour s’en inspirèrent, au point de l’adopter pour réguler la vie au sein de leurs cités.

Moqrane ressentait toujours la même humilité en revenant au village. Malgré les hautes fonctions qu'il occupait au sein de la sphère de l'État, au village, il redevenait un simple citoyen comme tous les autres. Il troquait son costume de ville contre les habits modestes de ses concitoyens et ne manquait jamais de se rendre à la placette pour saluer les gens de « Tamssunt » et s’enquérir des nouvelles de chaque famille. Ici, tout le monde connaissait tout le monde, et des liens familiaux unissaient les uns aux autres. Pourtant, cette fois et pour la première fois de sa vie, il manqua à ce devoir. En arrivant à Tamsunt, il se rendit directement chez lui. Sa maison était située tout en haut du village, en face du cénotaphe qui veillait sur la tranquillité des habitants. C’est que cette fois-ci Moqrane avait hâte de connaître les raisons pour lesquelles sa femme avait tant insisté pour qu’il rentre.

Dès que sa femme lui ouvrit la porte, l'odeur du bon couscous qu'elle avait préparé pour le dîner chatouilla ses narines. Il savait que sa femme était un véritable cordon bleu, mais à l'odeur qui lui parvenait de la cuisine, il devina que cette fois-ci, elle s'était surpassée. Au lieu de le rassurer, cela l'inquiéta de plus belle. Si sa femme avait mis tant d’efforts pour satisfaire son palais gourmand, c'est qu'elle avait quelque chose de grave à lui révéler, pensa-t-il. Néanmoins, malgré son impatience de savoir de quoi il retournait au juste, il préféra attendre la fin du dîner pour aborder sereinement la question avec elle.

Aljia qui attendait impatiemment l'arrivée de son mari s’était mise, comme à son habitude et en femme raffinée consciente de sa beauté, sur son trente-et-un. Elle tenait à ce qu'il la trouve toujours séduisante et attirante. À quarante ans, elle était étonnamment fine, belle et sensuelle. Ses yeux, d'un noir profond, troublaient les hommes et ne laissaient personne indifférent. Elle connaissait son pouvoir sur le sexe opposé et n'hésitait pas à en user pour convaincre ou obtenir ce qu’elle désirait si la nécessité se faisait sentir. Mais en amour, c'était une femme qui savait cacher son jeu.

Bien qu'accaparée par la préparation de son dîner, elle ne cessait de réfléchir au bon angle d'attaque pour expliquer à Moqrane les raisons de son trouble et de son inquiétude grandissante à propos de Leila. Elle appréhendait un peu sa réaction, mais elle se disait au fond d'elle-même qu'elle avait raison d’agir ainsi. Élever des enfants, c'est aussi prévoir et devancer les événements. C’était ça, le sens de la responsabilité, se convainquit-elle. Restait à trouver la solution la plus adéquate pour parer au mal qu’elle pressentait imminent. Dès lors, ce fut son seul véritable souci.

Sitôt revenue de l’université et après avoir pris son goûter, Leila rejoignit sa sœur Louiza dans le jardin. Elles aimaient se retrouver ensemble toutes les deux et flâner dans les champs en attendant l'heure des révisions, qui débutaient souvent à dix-huit heures. Louiza était une belle brune de 14 ans. Vive et intelligente, elle pouvait soutenir une discussion pendant des heures avec sa sœur aînée. Elles s'aimaient beaucoup et une complicité tacite les liait l'une à l'autre.

Tout le monde au village savait que Leila et Louiza étaient des filles naturelles. Et si parfois on affichait envers elles de la compassion, certaines langues n'hésitaient pas à rabrouer les deux sœurs en leur rappelant leur naissance chaque fois qu'elles tentaient plus ou moins de faire preuve d’audace. Dans ce village, encore sous le poids des traditions et des tabous d'un autre temps, être enfant naturel n'était pas un mince fardeau à porter. Aussi, afin d’éviter ce genre de mésaventures, les deux sœurs fuyaient la proximité de leurs amis et préféraient un reclus qui les protégeait des dires et allusions des gens malintentionnés.

Leur refuge était le jardin paternel, entretenu avec soin et amour, et c’est toujours main dans la main qu’elles aimaient marcher ensemble le long du sentier qui menait vers les oliviers de leurs parents adoptifs. Chemin faisant, elles se racontaient des choses. De fait, elles étaient beaucoup plus amies que sœurs.

Cet après-midi, ce fut Leila qui prit la parole la première.

- Je crois que papa va rentrer ce soir, Louiza, tu le sais ?

- Oh ! En voilà une surprise, jubila la jeune fille. Maman ne m'a rien dit.

- Je l'ai vue s'affairer à la cuisine pour préparer le dîner. Elle se donne beaucoup de mal et tu connais notre maman ! Quand elle est dans cet état d’euphorie, cela ne signifie qu’une chose : papa va rentrer !

- Sur ce sujet, ce n’est pas moi qui dirai le contraire, Leila, dit Louiza en riant.

- Je vois que tu connais bien ta maman, petite futée. Mais cela me laisse tout de même perplexe ! Ce n'est pas encore le week-end, or d'habitude papa ne vient jamais en semaine.

- Je ne vois pas en quoi cela peut sembler extraordinaire, il doit sûrement languir de sa femme chérie, répondit Louiza à sa sœur avec un clin d’œil significatif.

Leila regarda sa sœur avec des yeux compatissants, puis sourit avant d’ajouter:

- Je vois que rien n'échappe à la femme que tu es en train de devenir petit à petit. Quand je disais que tu es une petite futée…

- On doit bien grandir, Leila, non ?

- Je te le concède ! Lui répondit son aînée avec une note de tristesse dans sa voix.

Malgré sa bonne humeur affichée tout au long de sa promenade avec sa sœur, Leila avait un pressentiment. La venue subite de son papa ne lui plaisait pas. Quelque part au fond de son cœur, elle redoutait quelque chose de désagréable sans pouvoir la nommer exactement. Ce pressentiment tenace n’augurait rien de bon.

Elle observa sa jeune sœur insouciante et poussa un profond soupir. Comme elle aurait aimé que Louiza soit plus mûre afin de pouvoir s’ouvrir à elle. En cet instant, elle ressentait un besoin vif de se confier à quelqu’un. Mais il n’y avait que Louiza pour l’écouter. Livrée à un dilemme, elle se mordit les lèvres avant de la questionner à brûle-pourpoint :

- Dis-moi, chère petite sœur, crois-tu que Mourad viendra lui aussi nous rendre visite ce soir ?

- Tu aimerais ?

Prudente, Leila se donna un temps de réflexion avant de répondre sur un ton qu’elle voulait nonchalant.

- Je ne sais pas. C'est notre voisin et papa aime souvent l'inviter chez nous.

- C'est vrai. Mais parfois il me fait peur, tu sais ?

À ces propos, Leila sursauta. Le souvenir de son regard affamé quand il l’avait surprise sortant de la douche, ainsi que la gifle magistrale qu’il lui administra quand elle avait refusé de sortir avec lui, revinrent à son esprit. Elle eut un haut le cœur. Elle se demanda aussitôt s’il n’avait pas agi de la même manière avec sa sœur !

- Pourquoi dis-tu cela ? Il t'a fait du mal ?

- Non, mais parfois, quand tu passes devant lui, je surprends son regard et...

- Et... continue !

- J'ai peur de ce regard. Je ne sais pas pourquoi, mais il me fait peur.