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Un homme part de Genève après avoir reçu une enveloppe au contenu mystérieux et découvre des liens étranges entre un gang violent, un entrepreneur et une héritière...
En faisant son jogging dans un quartier résidentiel de Genève, Paul tombe par hasard sur une enveloppe au contenu fort mystérieux. Il est alors loin de réaliser que la course ne fait que commencer, et qu’elle va l’amener, au péril de sa vie, bien au-delà des frontières suisses. Il va peu à peu découvrir les liens existant entre un gang perpétuant des attaques d’une rare violence, un jeune entrepreneur désireux de réaliser ses rêves et une héritière cherchant à éclaircir les circonstances de la mort de son père, ancien associé d’une banque de la place. L’enveloppe est certes un objet commun, mais il est parfois préférable, à l’instar d’une boîte de Pandore, de ne jamais l’ouvrir.
Un polar haletant où le personnage principal réalise que dans le monde numérique actuel, il n’y a véritablement nulle part où se cacher…
Après un premier roman bientôt adapté en série, Jan Kepons nous livre un polar au suspense intenable, qui souligne à quel point il est difficile de fuir dans un monde numérique tel que le nôtre.
EXTRAIT
Le conducteur gisait inconscient, la tête sur l’airbag, et l’homme au fusil, après avoir péniblement retiré sa cagoule, regardait autour de lui. L’habitacle, blindé, avait bien résisté au choc, mais les tonneaux avaient violement secoué les passagers, et le pare-brise se trouvait fissuré à de nombreux endroits.
— Bordel de merde… C’est quoi ces conneries ? prononça péniblement l’homme qui cherchait à présent son fusil du regard.
Il avait plusieurs côtes brisées mais se concentrait sur sa mission.
— Ahhhh… fit l’autre passager.
— Monsieur, vous allez bien ?
Quarante-deux secondes venaient de s’écouler depuis l’impact. Un cycliste, qui remontait la route de Florissant depuis le pont de Sierne, arriva sur les lieux et s’immobilisa devant le véhicule. Il posa son vélo sur le sol et fit tourner la bandoulière de ce qu’il portait sur le dos. Il tenait à présent un AK-47 et commença à tirer sur le pare-brise et sur les portières. Les douilles s’abattaient sur le sol à une cadence infernale.
— Merde, merde… répétait l’homme qui avait retiré sa cagoule et retrouvé son fusil.
— Faites quelque chose !
— Sortez du véhicule quand je vous le dirai. Je vais riposter, le pare-brise ne va pas tarder à céder. Courez en direction des maisons, et surtout ne prenez pas la route principale…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jan Kepons travaille dans le secteur bancaire depuis une quinzaine d’années. Il est aussi auteur ou coauteur de plusieurs ouvrages de référence dans le domaine de l’entrepreneuriat et de la gestion de portefeuille, matière qu’il enseigne dans différents instituts et écoles en Suisse.
L’enveloppe est son second polar, après
Le Modèle, qui est en passe d’être adapté en série télévisée.
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Seitenzahl: 355
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Mise en page : Graphic Hainaut
Couverture : Adobe Stock – Karine Dorcean
ISBN : 978-2-931008-15-7
Dépôt légal : D/2019/10.213/9
Ceci est une œuvre de fiction.
Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.
Chapitre 1
Charles attendait dans une salle depuis une bonne dizaine de minutes et commençait à s’impatienter. On lui avait pourtant dit de venir à dix heures précises et qu’aucun retard ne serait toléré.
Quelques magazines aux pages écornées s’étalaient sur une petite table en verre et les trois chaises situées en face de lui étaient vides, tout comme celles disposées à sa droite et à sa gauche. Une goutte de sueur se frayait un chemin entre les rides de son front. La seule fenêtre de la pièce demeurait fermée.
La porte s’ouvrit enfin et une jeune femme, sans prononcer un mot, l’invita à entrer dans une autre pièce où l’on pouvait apercevoir quelques tables arrangées en forme de U avec une chaise au centre.
— Bonjour, monsieur Brunner, asseyez-vous, je vous en prie. Nous sommes désolés de ce petit retard.
— Merci, répondit poliment Charles qui avait retrouvé le sourire.
La jeune femme disparut de la pièce et trois hommes, d’une cinquantaine d’années, lui faisaient face à présent, n’occupant qu’une seule table avec plusieurs piles de documents devant chacun d’eux. Certains dossiers avaient été comprimés à l’aide de larges élastiques alors que d’autres étaient rangés dans des chemises cartonnées aux couleurs brunes ou jaunes.
— La commission a étudié attentivement votre dossier.
— Je vous remercie, fit Charles dont le pouls s’était subitement accéléré.
— Tous les documents exigés ont été remis, dans les délais impartis, et vous semblez satisfaire aux qualifications requises.
— Je vous remercie, répéta Charles presque mécaniquement, tout en notant l’utilisation du verbe « sembler » par son interlocuteur.
— Votre projet s’inscrit parfaitement dans le genre d’activités que nous cherchons actuellement à promouvoir et nous sommes convaincus que votre offre répond à une demande croissante de la part de la population. Ainsi, messieurs Wahner, Stoeli et moi-même…
— … monsieur Terlier, compléta l’homme assis à droite de celui qui s’exprimait.
— Nous avons décidé de vous accorder l’autorisation d’exploitation n° 12946 pour une durée de douze mois, renouvelable à chaque échéance pour une durée identique.
— Je suis très heureux d’avoir pu obtenir cette autorisation... débuta Charles.
— Il y a toutefois une petite exigence qui doit encore être satisfaite, coupa Terlier.
— Une exigence ?
— Disons plutôt une demande qui nous tient à cœur, surtout au regard de nos âges.
Charles ne comprenait pas. Le dossier était pourtant complet, il répondait à tous les critères posés et il apprenait maintenant l’existence d’une condition supplémentaire. Voyant son interlocuteur perplexe, Terlier reprit.
— N’ayez crainte, monsieur Brunner, nous cherchons simplement à promouvoir l’employabilité des seniors et leur donner du courage dans leur recherche d’emploi. Vous savez que les chômeurs, passé cinquante ans, ont de la peine à retrouver un travail, alors qu’ils disposent d’une grande expérience et surtout d’une forte motivation à travailler.
— En effet…
— Nous souhaitons les aider dans cette démarche et leur donner, dans la mesure du possible, des opportunités de réintégrer graduellement le monde du travail.
— Un bel objectif, se contenta de répondre Charles.
— Je vous l’accorde. Ainsi, dans le cadre des autorisations que nous délivrons, nous souhaitons que la personne accepte d’engager un senior pour l’aider à accomplir ses tâches.
— Faudra-t-il lui payer un salaire ?
— Nous nous attendions à cette question. Bonne nouvelle pour vous, la réponse est non. En collaboration avec l’office cantonal de l’emploi, une partie de l’indemnité chômage vous est versée directement afin que vous puissiez rémunérer le senior. Juridiquement, vous devez l’employer afin de valider l’expérience professionnelle et le montant brut que représente son modeste salaire vous sera versé en milieu de mois afin que vous puissiez déjà disposer des fonds nécessaires pour le paiement de son salaire à la fin du mois.
— Cela représente en quelque sorte une main-d’œuvre gratuite ?
— En quelque sorte.
— Le financement est assuré par l’assurance-chômage, et au final par les cotisations des employeurs et employés, fit cette fois-ci l’homme assis à la gauche de Terlier.
— Donc moi, répliqua Charles en esquissant un sourire.
— Vous financez donc déjà le système, sourit à son tour le troisième homme.
Il ne s’agissait pas véritablement d’une condition supplémentaire ou d’une démarche insurmontable. Au contraire, le but poursuivi était noble et Charles se rappela de l’époque où son père, après trente ans de bons et loyaux services, s’était fait remercier par l’entreprise qui l’avait employé depuis la fin de ses études. À cinquante-cinq ans, il n’avait jamais pu retrouver de travail et s’était malheureusement trop rapproché des bouteilles, aux contenus divers et variés. Il ferma les yeux et les rouvrit immédiatement comme pour effacer ce mauvais souvenir.
— Bien, mais que dois-je faire exactement ?
— Simplement nous donner votre accord d’engager un senior lorsque l’opportunité se présentera, reprit Terlier.
— C’est-à-dire ?
— Nous vous informerons dès que nous aurons un senior à placer. Et nous compterons sur votre parole à ce moment-là.
— Bien, j’accepte, mais j’ai toutefois une question.
— Oui, nous vous écoutons.
— Pourrais-je consulter les dossiers des candidats potentiels ?
— Excellente question, monsieur Brunner, nous apprécions votre degré d’implication. Cependant, nous nous occupons de sélectionner les bonnes personnes au regard du projet et des compétences recherchées. Vous n’aurez pas de « cas sociaux » si telle est votre question ou crainte. Vous pourrez compter sur d’anciens vendeurs, cadres du secteur horloger ou de l’industrie, des journalistes victimes de la digitalisation ou encore d’anciens banquiers.
Charles signa le document présenté par Terlier et, après avoir salué les trois membres de cette commission, quitta la pièce, l’autorisation d’exploitation en poche. Soulagé d’avoir franchi cette étape administrative, il devait à présent se concentrer sur son projet et commencer à gagner de l’argent rapidement. Les factures s’accumulaient déjà sur son bureau.
Il sortit du bâtiment, puis se dirigea d’un pas pressé vers le parc des Bastions. Il jeta un coup d’œil rapide au mur des Réformateurs et continua en direction de la place de Neuve.
Chapitre 2
La Mercedes GLE de couleur noire, aux vitres teintées et blindées, descendait la route de Florissant à vive allure. Elle venait de passer le carrefour de la Migros Rieu. Seul un camion de livraison était arrêté au feu rouge en ce samedi matin.
À l’arrière, l’homme cagoulé jeta un rapide coup d’œil à sa montre, sans déplacer l’index droit posé près de la gâchette de son fusil. Six heures et trois minutes. Il s’adressa au passager assis à côté de lui.
— Nous sommes dans les temps. Nous arriverons à l’aérodrome d’Annemasse d’ici une vingtaine de minutes. Il n’y a pas beaucoup de trafic à cette heure-ci.
— Bien, se contenta de répondre l’homme.
Le chauffeur ralentit un peu en passant le panneau signalant la vitesse maximale de cinquante kilomètres à l’heure à l’entrée de Conches. Il roula encore cinq cents mètres quand, soudain, deux explosions violentes se firent entendre, soulevant le véhicule de plusieurs mètres. Celui-ci tourna d’abord sur lui-même, avant de s’écraser sur le flanc droit et de faire ensuite trois tonneaux sur la route. L’avant du SUV tapa violemment le pilier des feux de signalisation du carrefour et s’immobilisa sur le champ. Dix-huit secondes venaient de s’écouler depuis l’explosion.
Le conducteur gisait inconscient, la tête sur l’airbag, et l’homme au fusil, après avoir péniblement retiré sa cagoule, regardait autour de lui. L’habitacle, blindé, avait bien résisté au choc, mais les tonneaux avaient violement secoué les passagers, et le pare-brise se trouvait fissuré à de nombreux endroits.
— Bordel de merde… C’est quoi ces conneries ? prononça péniblement l’homme qui cherchait à présent son fusil du regard.
Il avait plusieurs côtes brisées mais se concentrait sur sa mission.
— Ahhhh… fit l’autre passager.
— Monsieur, vous allez bien ?
Quarante-deux secondes venaient de s’écouler depuis l’impact. Un cycliste, qui remontait la route de Florissant depuis le pont de Sierne, arriva sur les lieux et s’immobilisa devant le véhicule. Il posa son vélo sur le sol et fit tourner la bandoulière de ce qu’il portait sur le dos. Il tenait à présent un AK-47 et commença à tirer sur le pare-brise et sur les portières. Les douilles s’abattaient sur le sol à une cadence infernale.
— Merde, merde… répétait l’homme qui avait retiré sa cagoule et retrouvé son fusil.
— Faites quelque chose !
— Sortez du véhicule quand je vous le dirai. Je vais riposter, le pare-brise ne va pas tarder à céder. Courez en direction des maisons, et surtout ne prenez pas la route principale…
— Hein ? fit l’autre homme qui n’entendait que la moitié des mots en raison du bruit lié à l’impact des balles sur le blindage.
Son épaule lui faisait terriblement mal et il saignait du nez.
— Sortez quand je vous le dirai et courez !
Vingt secondes venaient de s’écouler depuis les premiers tirs sur le véhicule.
— Sortez ! fit l’homme qui commença à riposter en ouvrant sa fenêtre.
— Je ne sais pas si je pourrai courir…
— Sortez, bordel !
La portière s’ouvrit et l’homme sortit, non sans difficulté, avec sa mallette qu’il tenait dans sa main droite, une chaîne accrochée entre son poignet et son porte-documents. Il fut surpris de pouvoir utiliser ses jambes et se mit à courir en direction de l’ancienne poste pour emprunter un chemin résidentiel.
Les tirs avaient cessé. Le cycliste remit son fusil en bandoulière et jeta une grenade en direction de la voiture qui ne laissa aucune chance de survie aux deux occupants restants. L’épave commençait à brûler. Deux minutes venaient de s’écouler depuis la première explosion. Il reprit son vélo et se mit à pédaler vigoureusement en direction de Veyrier.
Un camion avec sa remorque bloquait le carrefour Rieu depuis quelques minutes, empêchant tout véhicule venant de la ville de continuer sur la route de Florissant. Un incendie s’était à présent déclaré au niveau du moteur du camion. Le conducteur avait quitté précipitamment la cabine, puis enfourché un vélo, qu’il venait de déplier, pour partir en direction du parc Bertrand.
L’homme à la mallette s’était arrêté de courir et essayait d’ouvrir désespérément les portières des véhicules stationnés sur le chemin. Sans succès. Il appuya sur un bouton situé à côté de la poignée, libérant une petite enveloppe logée dans un compartiment métallique séparé à l’intérieur de son attaché-case. Elle vint se glisser sous le pneu d’une Golf de couleur bleue aux jantes en aluminium.
Il se remit péniblement à courir et tourna à gauche sur le chemin de la Colombe. Il aperçut un cycliste qui se rapprochait de lui à vive allure.
— À l’aide ! cria l’homme en levant péniblement le bras.
Le cycliste s’arrêta à côté de lui et, sans prononcer un seul mot, saisit un pistolet silencieux de son étui accroché à sa ceinture, et lui tira une balle dans la tête. Il sortit rapidement une petite bonbonne contenant de l’azote liquide, aspergea la chaîne et attendit quelques secondes. À l’aide d’un petit marteau, il frappa ensuite plusieurs coups secs pour la briser. Il glissa la mallette dans son grand sac à dos et repartit par le même chemin par lequel il était venu. Il appuya avec son index sur l’écran tactile de sa montre pour envoyer un bref message à ses compères.
Plus de trois minutes venaient de s’écouler. Un autre cycliste, qui s’était tenu à l’écart dans l’autre chemin perpendiculaire au carrefour, se remit également en selle et disparut aussi vite qu’il était arrivé.
*
Paul n’avait pas réussi à dormir en raison de la chaleur et s’était levé très tôt. Il avait décidé de débuter sa journée par un jogging dans le quartier. Non loin du lieu de l’accident, il avait d’abord entendu des explosions, puis comme des tirs de fusil. Il avait décidé d’accélérer la cadence et descendait à présent le chemin Vert-Pré qui menait à la route de Florissant.
Il constata que son lacet droit était défait et décida de s’arrêter un bref instant pour le rattacher. Il s’était immobilisé au niveau d’une voiture bleue quand son œil fut attiré par un petit bout de papier cartonné situé contre le pneu du véhicule. Il ramassa ce qui était en fait une petite enveloppe, sans aucune inscription ou adresse, et la glissa dans sa poche pour l’examiner quand il serait de retour à la maison.
En arrivant sur les lieux de l’attaque, il n’en croyait pas ses yeux. Une voiture en train de brûler dans un quartier résidentiel, ayant subi des impacts de balles et des explosions. Quelques voitures s’étaient immobilisées des deux côtés de la route, les conducteurs avaient déjà donné l’alerte. On entendait les sirènes des pompiers qui étaient en train d’arriver, suivis de la police qui mit plus de quatre minutes depuis la première explosion à atteindre l’endroit. Ils avaient dû faire un détour de près d’une minute en raison du carrefour bloqué par le camion.
Chapitre 3
Suite au témoignage d’un conducteur venant de Veyrier ayant vu un individu tirer sur le SUV pour ensuite repartir à vélo, et d’un autre qui avait vu le chauffeur du camion s’enfuir également par les mêmes moyens, tout semblait indiquer, surtout au regard du timing très serré de l’opération, que l’attaque avait été perpétrée par des individus extrêmement bien préparés se déplaçant à bicyclette. En un mot, des professionnels, qui furent rapidement surnommés le « gang des bikers ».
Le véhicule, immatriculé à Genève depuis deux ans, appartenait au chauffeur, décédé lors des premières explosions. L’autopsie des restes du second cadavre, un fusil d’assaut dans les mains, permettrait peut-être de connaître également son identité. Le troisième passager avait pu initialement fuir mais sur un bref laps de temps, car son corps inerte gisait dans un chemin menant au carrefour. Une chaîne, brisée à un bout par du produit ressemblant à de l’azote liquide, enlaçait le poignet de cette troisième victime qui devait porter une valise ou mallette contenant des valeurs. Au vu de la taille des douilles mais surtout de leur quantité trouvée sur la route, la récupération du contenu demeurait capitale aux yeux des malfrats.
Le malheureux portait ses papiers sur lui et se nommait Carlo Terracelli, un ressortissant d’origine italienne, domicilié à Lugano et vendeur dans une boutique d’électroménagers. Arrondissait-il ses fins de mois en effectuant des transports de marchandises ou était-il le propriétaire des biens volés ? Que faisait-il à Genève un samedi matin alors qu’il habitait le Tessin ?
L’inspecteur Tanner, de la police judiciaire, outre censé apporter des réponses à ces questions, attendait à présent qu’une personne vienne déposer plainte pour vol. De toute évidence, les voleurs avaient attaqué le SUV pour s’emparer de l’attaché-case. Aux yeux de Tanner, le vendeur de Lugano ne semblait pas être le propriétaire du contenu. Un receleur peut-être ? Un intermédiaire ? Était-ce sa véritable identité ?
Au vu des moyens utilisés, il devait s’agir de sommes d’argent importantes ou de pierres précieuses, voire de montres de collection. Compte tenu de la configuration du lieu de l’attaque, Tanner pensait que le gang était composé de trois ou quatre hommes. Celui qui avait tiré sur le SUV et lancé la grenade ne pouvait pas être le même qui avait abattu le troisième passager, et encore différent de celui qui avait mis le feu au camion. Ils ne pouvaient par ailleurs pas prévoir par quel chemin s’enfuirait le porteur, l’un des deux chemins perpendiculaires à disposition, la route principale étant dans l’axe du tireur. Après réflexion, ils devaient en fait être quatre, trois à proximité du lieu de l’attaque et un pour bloquer l’accès un kilomètre en amont et surtout retarder l’arrivée de la police sur les lieux. Des professionnels, extrêmement bien préparés, cela était évident, et l’opération avait dû mettre des mois à être peaufinée. Sans compter la présence de l’explosif sur le territoire suisse. Encore une réponse à apporter.
Ils avaient probablement acheté quatre vélos. Tanner allait commencer par là, en contactant les magasins de cycles pour déterminer si un achat groupé avait été récemment effectué. Cela lui paraissait peu probable, mais il allait surtout vérifier qui avait payé en espèces ces derniers mois, en espérant que le magasin ait gardé une copie des enregistrements vidéo au niveau de la caisse. Lorsque l’on cherche à être discret, on n’utilise pas sa carte de crédit. Pour ne pas risquer de crever un pneu, on privilégie aussi les mountain bikes. Il lança son adjoint Chassot sur le coup.
*
Paul venait de prendre sa douche et s’assit enfin sur le canapé en cuir, un jus d’orange frais à la main. Il était resté sur les lieux pendant près d’une heure. À l’arrivée de la police, il leur indiqua avoir entendu dans un premier temps des explosions, puis des tirs, et s’être ensuite rapproché de la route de Florissant, passé six heures du matin.
Il avait décliné son identité et son adresse et se tenait à disposition pour toutes autres questions qu’ils pourraient avoir. Il n’avait malheureusement rien vu, ni même aperçu une quelconque silhouette durant son jogging. Son statut de témoin auditif ne sembla guère les intéresser, si ce n’est pour confirmer l’heure de la première explosion.
Il ignorait qu’une troisième personne avait été victime de cette embuscade, sauvagement assassinée par une balle dans la tête dans le chemin parallèle à celui emprunté quelques secondes plus tard. À ce stade, il n’avait rien mentionné au sujet de l’enveloppe trouvée contre le pneu du véhicule. Paul était rentré à la maison en marchant, plongé dans ses réflexions.
Il contemplait à présent l’enveloppe posée sur la table basse de son salon, qui constituait, avec son canapé, les seuls meubles de la pièce.
Suite à la publication de l’article qui avait fait grand bruit dans le monde en 20131, surtout dans celui de la finance, il était resté près de trois ans à Cracovie pour décompresser, se faire oublier, mais surtout continuer à étudier. Il y eut de nombreux débriefings et discussions, et il fut décidé de modifier son nom de famille. Il s’appelait dorénavant Paul Knoss et devait infiltrer une société pharmaceutique en Suisse.
De nombreuses sources faisaient état d’« irrégularités » à l’intérieur de la compagnie, justifiant ainsi l’envoi d’un des meilleurs agents pour cette mission. Fort heureusement, au regard des activités poursuivies dans le domaine de la santé, le réseau développé était important, et faire entrer Paul allait être plus facile. La recherche d’un médicament pour soigner des maladies et apaiser la souffrance constituait un noble objectif, mais dès que des milliards, non seulement d’individus, mais de sommes d’argent, entraient en jeu, l’objectif initial pouvait servir de prétexte pour masquer d’autres activités aux objectifs moins louables.
Paul était donc revenu à Genève dans un premier temps pour suivre des cours de biochimie et de nanotechnologie à l’université. Il souhaitait également entrer en contact avec des incubateurs pour se faire une idée plus précise des tendances du secteur. Paul louait un appartement sur les hauteurs de Malagnou et pratiquait du sport trois fois par semaine. En faisant son jogging en ce samedi matin, il ne pensait pas découvrir un petit carton contre le pneu d’un véhicule stationné.
Paul saisit l’enveloppe et l’examina attentivement. De petite taille, aucune adresse ou inscription ne figurait sur l’un ou l’autre de ses côtés. Hormis une trace de saleté due probablement au frottement avec le pneu, elle avait conservé sa couleur blanche, mais surtout demeurait toujours fermée. Paul décida de l’ouvrir en utilisant un couteau de cuisine. Il aperçut à l’intérieur une petite feuille pliée en deux qu’il sortit délicatement. Il la déplia soigneusement et put lire les annotations suivantes :
Salle E
Salle U
Salle C
R.N.
1:00 pm
M.J.
1:00 pm
P.W.
1:00 pm
S.A.
1:20 pm
R.W.
1:50 pm
R.T.
1:20 pm
P.V.
1:40 pm
P.H.
2:00 pm
H.V.
1:50 pm
S.D.
2:00 pm
R.T.
2:50 pm
T.C.
2:00 pm
J.W.
2:20 pm
M.S.
3:00 pm
A.M.
2:20 pm
A.W.
2:40 pm
H.J.
3:50 pm
P.T.
2:50 pm
R.S.
3:00 pm
G.V.
3:20 pm
H.M.
3:40 pm
Des initiales, suivies visiblement d’heures de passage, toutes situées dans l’après-midi, figuraient sur ce bout de papier. Trois noms de salles étaient indiqués en haut de chaque colonne. Les initiales faisaient-elles référence à des noms et prénoms d’étudiants ?
Tout cela avait été écrit à la main et non pas imprimé sur la feuille. Pas de date, pas de signature et encore moins de lieu. Cela pouvait-il faire référence à une faculté, à Genève ou à l’étranger ? Qui avait rédigé ce programme ? Un professeur, un assistant, ou encore l’université même à l’attention des étudiants ?
Paul n’avait aucune idée de ce que cela pouvait représenter, mais se demanda si cette enveloppe trouvée par hasard était liée à cette attaque d’une violence inouïe, dans un quartier résidentiel de Genève. Depuis le retour à son appartement, son instinct ne cessait de lui dire que ces deux éléments devaient être liés. L’enveloppe avait tout de même été trouvée à moins de cinq cents mètres du lieu de l’attaque.
Il se souvint que lorsque la situation demeure étrange et que de nombreux éléments apparaissent inexplicables au premier abord, il convient de se méfier de tout le monde. Il décida pour l’instant de conserver cette liste chez lui et de ne pas la partager avec la police, qu’il allait laisser enquêter de son côté, du moins pour le moment.
1. Voir Le Modèle, 180° éditions.
Chapitre 4
Les quatre hommes s’étaient retrouvés en fin de journée sur le parking du Bout-du-Monde, nom quelque peu étonnant pour un centre sportif à Genève, mais l’endroit devenait très calme en soirée. Les vélos avaient été abandonnés en chemin et tous avaient pris place dans un van Nissan blanc parqué à proximité du stade d’athlétisme.
L’ouverture de la mallette avait nécessité plusieurs heures en raison de divers systèmes de sécurité, dont notamment une valve pouvant générer une petite explosion en cas d’ouverture brusque de celle-ci. Le mécanisme avait pu être désactivé et le contenu reposait à présent sur une petite tablette à l’arrière du véhicule.
Le téléphone portable posé sur le siège conducteur sonna à vingt-trois heures précises. L’un des hommes, qui avait gardé son AK-47 sur les genoux, décrocha.
— Alors ? fit l’appelant.
— Nous avons pu récupérer la mallette.
— Bien, je vous félicite. Des problèmes avec la police ?
— Aucun.
— Je n’ai rien vu en effet dans leurs premiers rapports.
— Avez-vous pu l’ouvrir ?
— Oui.
— Donnez-moi les montants.
— Un million de dollars, deux millions deux cent trente mille euros et un million cent quarante mille francs suisses.
L’appelant avait cessé de parler et tapait soigneusement ces chiffres sur son clavier. Il reprit.
— Et l’enveloppe ?
— Il n’y avait rien d’autre.
— Quoi ? C’est le document le plus important !
— En examinant la mallette, nous avons relevé l’existence d’un compartiment à l’intérieur dont l’ouverture est activée par un petit bouton se situant à côté de la poignée…
— J’en ai rien à foutre de votre bouton et compartiment. Où se trouve l’enveloppe ? hurla à nouveau l’homme au bout du fil.
— La fente était ouverte quand nous l’avons trouvée…
— Où est cette putain d’enveloppe ? Je m’en tape que la fente soit ouverte !
Le moteur du fourgon étant éteint, la température dans le véhicule dépassait les trente degrés, et l’homme posa son fusil sur le siège avant de reprendre. Il transpirait à grosses gouttes et ses trois compères ne prononçaient pas un mot, leurs yeux étant davantage rivés sur les sommes d’argent déposées sur la tablette que sur lui.
— Nous avons mis des mois à organiser cette opération. Le trajet est modifié en permanence et…
— Vous ne répondez pas à la question !
— Il s’en est probablement débarrassée avant d’être rattrapé.
— Formidable, vous devriez recevoir le prix Nobel de la déduction !
— Il l’a peut-être laissée dans la voiture.
— Je ne pense pas, il est sorti avec la mallette.
— Il l’a peut-être mangée… tenta un des hommes assis à ses côtés.
— Dites à votre ami qu’il a de la chance de ne pas être en face de moi !
L’homme qui tenait le téléphone leur fit signe de ne pas s’exprimer et leva la main au-dessus de celui qui avait formulé cette remarque. Il reprit.
— Il l’a peut-être glissée dans une des boîtes aux lettres, il y avait pas mal de maisons dans ce quartier résidentiel…
L’interlocuteur avait cessé de parler. Quelques secondes, qui parurent interminables au groupe assis dans le véhicule, s’écoulèrent. L’air dans le fourgon devenait de moins en moins respirable et la température continuait à monter.
— Il l’a peut-être jetée dans une poubelle, répondit l’appelant dont la voix avait repris son volume sonore initial.
— Nous pouvons aller vérifier, mais tout le quartier est bouclé par la police.
— Il n’est pas judicieux que vous retourniez sur les lieux, c’est clair ?
— O.K.
— Bon, poubelle, égout ou boîte aux lettres, considérons que l’enveloppe est perdue. Bande d’incapables !
— On fait quoi du fric ?
— Gardez-le au frais. Je vous donnerai des instructions en temps voulu. Attendons de voir comment ils vont réagir.
— Bien, et notre part…
Il avait déjà raccroché. Les quatre hommes rangèrent les liasses de billets dans un sac de sport et sortirent du véhicule pour prendre un peu d’air. Ils laissèrent les portières ouvertes pour laisser sortir l’air chaud.
La température avoisinait les vingt-trois degrés, la nuit allait probablement être à nouveau tropicale.
Chapitre 5
Rien ne pouvait ôter le sourire que Charles affichait en ce lundi matin. L’horloge de la Tour de l’Île, située à proximité de la place Bel-Air, affichait dix heures passées de vingt-trois minutes, et la température dépassait déjà les vingt degrés.
Depuis l’obtention de sa licence d’exploitation, il s’était battu pour trouver un financement auprès d’une banque de la région et avait pu récolter, grâce à sa plateforme de crowdfunding, les fonds nécessaires pour pouvoir se lancer. Il avait déniché une vieille roulotte de cirque en France, payée quatre mille euros, qu’il avait retapée, réaménagée et repeinte aux couleurs de sa société. Un magnifique crochet en chrome permettait de la tirer comme remorque.
La profondeur de ses cernes reflétait le nombre d’heures passées dans son garage à dévisser, poncer, couper, visser et peindre. Le terme « sommeil » avait disparu de son vocabulaire depuis plusieurs mois, mais le bonheur de voir son rêve enfin se réaliser compensait largement ce manque. L’installation de la cuisine avait été le plus fastidieux et représentait le poste le plus coûteux, l’utilisation d’appareils neufs demeurant indispensable dans son activité.
Il avait décidé de vendre des hamburgers bio, et tous les produits de base devaient provenir de l’agriculture biologique. Il avait réussi à conclure un accord avec un boulanger qui pouvait lui fournir du pain bio à un prix raisonnable, surtout au regard des faibles quantités initiales, mais Charles espérait doubler les commandes dans un avenir proche. L’artisan boulanger, lui-même entrepreneur, n’avait pas oublié ses débuts difficiles et l’importance d’être soutenu dans ces moments-là. Les tomates, oignons, cornichons, pommes de terre et salade étaient livrés par un producteur local de légumes qui lui facturait un prix relativement élevé, mais après maintes dégustations, cette qualité allait faire la différence chez les papilles de ses futurs consommateurs. L’huile de tournesol utilisée pour les frites était également bio, de même que le ketchup ou la mayonnaise maison à base d’œufs bio. Quant à la viande et au fromage, il s’était associé avec un paysan fribourgeois qui lui garantissait, outre la traçabilité de ses produits issus de l’agriculture biologique, une excellente qualité à un prix inférieur à celui pratiqué à Genève ou dans le canton de Vaud. Le produit final était véritablement cent pour cent bio, ce qui lui permettait de pratiquer un prix légèrement supérieur à ceux de ses concurrents. Charles demeurait également convaincu que ses trois sauces maison, à savoir barbecue, poivre et raifort, allaient lui permettre de se démarquer encore davantage grâce à des recettes qu’il avait mis des mois à élaborer. Et cela, pour un petit supplément de vingt centimes.
Le burger, emballé dans du papier recyclé, contribuait à renforcer l’image d’une activité respectueuse de l’environnement. La couleur verte de sa roulotte n’avait pas été choisie au hasard. Les frites étaient servies quant à elles dans un petit bateau élaboré également avec ce même papier recyclé, donnant un sentiment de liberté et d’évasion, du moins gustative. Charles avait lu de nombreux ouvrages sur l’art de faire des découpages et des pliages avec du papier, et maîtrisait parfaitement la conception d’une dizaine de formes, allant du cube au cygne, en passant par le bateau ou encore l’éléphant.
Le prix de l’hamburger se montait à douze francs nonante, auquel il fallait rajouter trois francs nonante pour des frites. Pour vingt francs, le consommateur pouvait compter sur une boisson en plus et une sauce au choix.
Tous les ingrédients étaient préparés le matin, et la viande, selon le type de cuisson choisie, était grillée à la demande, en même temps que les tranches de pain. Il pouvait ainsi faire cuire cinq, voire six burgers en même temps. Les frites étaient une première fois plongées dans un bain d’huile à onze heures trente, puis une nouvelle fois lors de la commande pour leur conférer un aspect croustillant.
En ouvrant la longue porte horizontale de sa roulotte qu’il avait soigneusement découpée dans son garage, il contempla pendant près d’une minute les lettres blanches parfaitement peintes sur fond vert : « Bio Burgers by Charly ». Très fier du nom donné à son activité, il activa l’interrupteur et les LED illuminèrent l’intérieur de son futur lieu de travail. Il sortit du frigo les bacs avec les ingrédients pour les déposer sur la devanture également réfrigérée, puis disposa une planche avec un couteau et une spatule propre, lui permettant de saisir les viandes lors des commandes.
Il avait décidé d’occuper le territoire un peu plus tôt aujourd’hui. Il voulait certes s’assurer que tout fonctionne parfaitement et soit bien en place pour l’arrivée des premiers clients vers midi, mais il voulait surtout montrer qu’il avait pu réaliser son rêve et que les concurrents n’avaient qu’à bien se tenir.
Selon ses calculs, il estimait les ventes à vingt-cinq menus par jour, soit près de deux mille cinq cents francs la semaine. En tenant compte du mauvais temps et des fluctuations saisonnières, il espérait rembourser une bonne partie de son prêt d’ici une année.
Par ailleurs, dès le mois prochain, il aurait peut-être déjà droit à la visite d’un senior, et si celui-ci convenait, il pourrait bénéficier d’une main-d’œuvre gratuite et contribuer ainsi à la réinsertion des seniors dans sa ville.
Midi moins cinq, son premier client arriva.
— Bonjour, monsieur, que puis-je vous servir ? fit Charles avec un grand sourire.
— Euh… Je vais essayer le burger avec votre sauce au raifort.
— Volontiers. Souhaitez-vous des frites maison avec cela ?
— Oui, pourquoi pas.
— Une boisson ? Pour vingt francs, vous avez le menu complet et la sauce est offerte.
— Va pour le menu, alors.
— Parfait. La cuisson ?
— Saignant.
— C’est parti !
Charles vendit dix-huit menus ce jour-là, sous l’œil attentif de Terlier, qui comptait également le nombre de clients, posté discrètement dans un des bâtiments jouxtant la place Bel-Air.
Chapitre 6
La conférence téléphonique débutait dans trente minutes, et l’homme devant l’écran repassait en boucle les images satellites de l’attaque du véhicule qui avait eu lieu samedi matin à Genève.
On pouvait clairement apercevoir le déplacement de la Mercedes, le moment de l’explosion, puis la fuite du passager à la mallette. Le trajet de chacun des cyclistes pouvait être suivi, mais tous disparaissaient comme par enchantement sous les feuillages des environs.
Celui qui avait tiré sur le véhicule bifurquait, après avoir traversé le pont de Sierne, dans la forêt jouxtant l’Arve et n’apparaissait plus sur les images. Il avait pu y rester des heures, sortant en tant que simple randonneur et montant ensuite dans un bus ou une voiture. De nombreux propriétaires de chiens venaient y faire leur balade matinale.
Celui qui avait abattu le détenteur du porte-documents disparaissait également dans le quartier résidentiel, où un grand nombre d’arbres masquaient la route et restreignaient ainsi le champ de vision du satellite. La dernière image le montrait en train de longer une petite rivière, la Seymaz, bordée d’arbres de part et d’autre.
Le conducteur du camion avait disparu quant à lui dans le parc Bertrand, où il avait probablement laissé son vélo, patienté quelques minutes, voire des heures, et était ressorti en tant que simple promeneur.
Sur l’un des chemins perpendiculaires au carrefour, on apercevait de temps à autre, à nouveau en raison des nombreux feuillus, la silhouette d’un cycliste, qui se déplaçait vers un petit chemin conduisant aux bords de l’Arve et permettant d’atteindre le centre sportif de Vessy et celui du Pont-du-Monde.
En résumé, les cyclistes avaient disparu des écrans radar aussi rapidement qu’ils y étaient apparus. Des professionnels, cela semblait évident, et l’opération avait été soigneusement préparée. Le plus frappant demeurait toutefois le timing et la précision des différentes interventions. Entre l’explosion et le départ du gang, seules trois minutes s’étaient écoulées, et la police n’avait pu intervenir qu’une minute plus tard, le carrefour précédent le lieu de l’attaque ayant été bloqué par un camion. Il devait malheureusement l’admettre, un sans-fautes. La mallette avait été dérobée et son contenu appartenait à présent soit au gang, soit au commanditaire de l’attaque. Probablement aux deux.
L’homme s’affala sur son siège en cuir, se frotta les tempes avec ses index et ferma les yeux un moment. Il soupira. Seules trois personnes, à part lui, connaissaient tous les détails du trajet. Son assistant personnel, le responsable de la trésorerie et le responsable des opérations. Soit l’une d’entre elles avait vendu la mèche, soit quelqu’un s’était introduit dans leur système et leur avait volé des données. Tony, le responsable IT, ne l’avait pourtant pas informé d’une tentative de connexion ou de pénétration de leur système, ou d’une quelconque attaque bloquée par leurs puissants firewalls. Par ailleurs, toutes les informations relatives au parcours du véhicule et du plan de vol ne figuraient pas au même endroit et étaient réparties dans différents fichiers, tous protégés par deux niveaux de mots de passe. Il allait devoir effectuer lui-même les investigations, et les contacts des trois suspects potentiels seraient épluchés au peigne fin. La mise sous écoute de leurs téléphones fixes et portables demeurait une évidence à ce stade, car il fallait à présent récupérer le contenu de la mallette et l’un d’entre eux devrait prendre contact d’une manière ou d’une autre avec le gang.
L’homme consulta sa montre : quatorze heures s’affichaient sur son Apple Watch. Il était temps de débuter la conférence, organisée à sa propre initiative afin de prendre les devants et montrer avant tout qu’il maitrisait la situation. Il bascula sur l’application et attendit que les participants se connectent au call de manière sécurisée. En moins de dix secondes, tous les voyants passèrent au vert, confirmant le cryptage de leur discussion. Seuls cinq actionnaires avaient répondu positivement à l’invitation et l’application utilisait la lettre A suivie d’un chiffre qui correspondait à l’ordre de connexion de chacun des actionnaires. Le numéro ainsi attribué ne se référait donc nullement au pourcentage détenu par l’actionnaire, ni à son rang ou à son pouvoir au sein de la société. L’homme, en tant que président du conseil d’administration, se présentait sous la lettre A uniquement, sans aucun chiffre. Il prit la parole le premier.
— Chers actionnaires, bonjour. Je vous remercie d’avoir accepté mon invitation. Au regard de certains événements qui ont eu lieu en Suisse ce week-end, je tenais à faire un point de situation.
— Vous faites référence à l’attaque qui a eu lieu à Genève, intervint immédiatement A3.
— Oui, tout à fait, répondit calmement A.
— Un gang a attaqué un véhicule à l’aide d’explosifs et de fusils d’assaut samedi matin pour apparemment dérober une mallette, mais surtout son contenu, poursuivit à nouveau A3.
— Vous avez bien lu la presse, répliqua A.
— Est-ce que cette attaque est liée à… vos opérations ? questionna A2.
— Nous avons en effet été victime d’un vol lors du trajet terrestre. Il s’agit d’un gang composé de quatre cyclistes, très professionnels, qui ont abattu tous les passagers du convoi et ont volé la mallette du transporteur… et son contenu.
— Les montants en jeu ? demanda A5.
— Je ne puis les communiquer par téléphone, rétorqua A.
— Les lignes sont pourtant sécurisées, fit A4.
— Au regard des récents événements, il est préférable de prendre des mesures de sécurité supplémentaires, répliqua A.
A sentit qu’il était temps de leur montrer qu’il maîtrisait parfaitement la situation, personne n’ayant réagi à sa dernière réponse ou exigé de connaître les sommes exactes.
— Trois suspects ont été identifiés et une investigation est en cours. Le contenu de la mallette sera récupéré dans les plus brefs délais.
— Pouvez-vous nous donner plus de précisions sur ces suspects ? intervint à nouveau A4.
— Pas à ce stade. Aucune piste n’est négligée, pas même celle d’un actionnaire, répondit A, qui jeta un froid voulu dans la discussion tout en créant un climat de suspicion.
— Cela remet-il en cause les distributions de dividendes ? demanda A1.
— Nullement. Un fâcheux contretemps, je vous l’accorde, mais cela ne remet aucunement en cause nos opérations sur le terrain. Je vais toutefois prendre des mesures supplémentaires et faire dorénavant accompagner le transporteur par quatre gardes lourdement armés.
— Ne pensez-vous pas qu’il faille attendre un peu avant d’effectuer un nouveau transport ? questionna A3.
— Ou d’organiser un transport à vide, afin de tendre un piège et d’essayer d’identifier l’origine de la fuite ? rebondit A2.
L’organisation d’un trajet avec une mallette vide lui avait effleuré l’esprit tout à l’heure et cette option méritait en effet d’être considérée ultérieurement.
— La priorité à ce stade demeure l’identification du ou des coupables et la récupération du contenu de la mallette. Je vais repousser la date du prochain trajet terrestre et disperser des informations à différents endroits, et observer le comportement de nos suspects.
— Bien, nous souhaitons être tenus informés de l’évolution de vos recherches, conclut A3.
— Je vous garantis une transparence totale dans cette affaire.
— Hormis les sommes en jeu, est-ce que des données sensibles ont été également dérobées ? demanda A1.
— Aucune donnée concernant la société ne figurait dans la mallette, je vous le garantis.
A attendit encore quelques secondes et, comme aucune question ne fut posée, il remercia ceux qui avaient pris la peine de se connecter et mit fin à la conférence téléphonique.
Il devait surtout régler un autre problème, bien plus urgent et important à ses yeux, et les récents événements l’avaient éloigné de sa résolution. L’attaque ne saurait compromettre le timing qu’il s’était fixé.
Il saisit son portable dans la poche de son veston et composa un premier numéro. Quand il eut raccroché, il passa un second appel.
— Allô ? fit la voix au bout du fil.
— Salut, Paolo, j’ai besoin d’un coup de main pour éclaircir une histoire. On peut se voir d’ici combien de temps ?
— Une bonne heure.
— Tu as quinze minutes pour me retrouver au café au coin de la rue.
— Tu fais chier, je suis en pleine partie de poker.
— Eh bien, tu encaisses tes gains et tu viens !
— Je perds de l’argent.
— Viens dans dix minutes, tu pourras en gagner cette fois-ci.
*
L’inspecteur Chassot venait de terminer la liste des magasins de cycles à Genève et s’apprêtait à effectuer les premiers coups de téléphone. Il avait décidé dans un premier temps de se limiter à la région genevoise, de ne pas considérer la France voisine, en raison du franchissement de la douane pour des biens dépassant la franchise, et d’exclure le canton de Vaud pour des questions pratiques. Le gang voulait certes rester discret en réglant les achats comptant, mais il préférait probablement limiter ses déplacements et privilégier dès lors le canton de Genève.
Les premiers contacts ne furent pas très fructueux, la plupart des acheteurs préféraient payer aujourd’hui par carte de débit ou de crédit. Seuls les vélos pour enfants étaient parfois payés en espèces. Un grand nombre de vendeurs déploraient la concurrence d’Internet et les commandes en ligne, effectuées parfois après avoir obtenu des renseignements ou conseils dans le magasin.
Chassot demandait à la boutique d’examiner les ventes sur les six derniers mois et de repérer si un mountain bike homme avait été acheté en espèces.
Seules quatre boutiques lui répondirent positivement. Dans le premier cas, il s’agissait malheureusement d’un client régulier du magasin, connu depuis de nombreuses années et habitant le coin. Dans le second cas, le vélo avait été acheté par une femme qui voulait l’offrir à son mari comme cadeau d’anniversaire, en ne laissant pas de trace sur leur compte joint pour garantir une surprise totale. D’où le paiement en espèces.
Il ne restait donc plus que deux magasins à visiter.
Chapitre 7
Paul prit connaissance de tous les détails de l’attaque dans les journaux du lundi, du troisième homme abattu au vol d’une mallette, avec utilisation d’azote liquide à la clé, dans le quartier où il était venu pratiquer son jogging. La police pensait qu’il s’agissait d’un gang composé de quatre individus, extrêmement bien préparés et se déplaçant à vélo au moment de l’assaut pour ensuite disparaître plus facilement dans les environs. L’enquête, menée par l’inspecteur Tanner et son adjoint Chassot, devait identifier d’une part le commanditaire de l’attaque et d’autre part le propriétaire des biens volés. Personne n’était venu déposer plainte pour le moment.
