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Dans un laboratoire, une jeune et brillante chercheuse fait une découverte capitale, qui va rapidement lui coûter la vie… Pour comprendre ce qu’elle a bien pu trouver pour être éliminée de la sorte, l’agent spécial Paul Nosky entame une mission des plus périlleuses. Il infiltre Berklen Technologies, une société pharmaceutique basée à Genève. Traqué à son tour, il va peu à peu réaliser que les victimes s’accumulent et qu’un livre ancien permettant de prédire les maladies n’est visiblement pas qu’un mythe… La santé demeure le bien le plus précieux et certains sont prêts à tout pour en tirer profit.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jan Kepons travaille dans le secteur bancaire depuis une quinzaine d'années. Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages de référence dans le domaine de l'entrepreneuriat et de la gestion de portefeuille, matière qu'il enseigne dans différents instituts et écoles en Suisse.
La chaleur humaine est son troisième polar, après le succès rencontré par
Le Modèle et
L'Enveloppe.
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Seitenzahl: 265
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Couverture : Karine Dorcéan - Adobe StockSuivi éditorial : Juliette Favre
ISBN : 978-2-931008-54-6
Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
La main droite de Justine, toujours agrippée à sa souris, ne pouvait s’empêcher de trembler, comme si le poids de ce qu’elle venait de découvrir reposait entièrement sur cette seule partie de son corps. Sa respiration, devenue plus haletante, reflétait à présent l’accélération brutale de son rythme cardiaque. Elle ferma les yeux un bref instant dans l’espoir de se calmer, mais l’image de ce qui était affiché sur son ordinateur balaya en une seconde cette vaine tentative. Et si elle s’était trompée ? Cette seule pensée contribua dans un premier temps à l’apaiser, mais les résultats étaient sans équivoque. Le protocole avait été suivi à la lettre, respectant scrupuleusement les normes d’hygiène pour éviter toute contamination externe, même infime, dans l’analyse de l’échantillon. Elle n’avait par ailleurs toléré aucun écart au niveau de la température souhaitée au moment de l’examen pour se rapprocher le plus possible des conditions réelles.
Elle porta son regard sur la première boîte et parvint enfin à lever sa main droite jusqu’à son front, qu’elle tenta maladroitement de masser pour se calmer. Elle soupira. Elle saisit soigneusement la seconde boîte, nota le numéro de référence puis se dirigea d’un pas chancelant vers la machine pour y déposer le second échantillon. Après quelques minutes, le résultat s’afficha sur son écran. Identique au premier. Malheureusement. Justine sentait son pouls dans ses tempes et des fourmillements au niveau de ses jambes. Elle écarta nerveusement les deux boîtes et en saisit une troisième pour noter le nouveau numéro de référence. Elle inspira profondément à plusieurs reprises avant de se lever et de porter ce troisième échantillon dans la machine. Après une dizaine de minutes intenables, elle ressentit presque comme un soulagement de voir s’afficher un résultat similaire sur son ordinateur. Elle ne s’était donc pas trompée. Elle poussa sa chaise à roulettes en arrière qui vint buter contre son bureau où étaient déposées ses notes.
Tiraillée entre l’envie de partager ses résultats ou au contraire de les garder pour elle, elle cogitait. Personne ne lui avait demandé d’effectuer ces analyses et sa démarche n’était ni connue ni approuvée par la direction. Elle avait été engagée il y a près de trois ans pour un poste spécifique avec un cahier des charges bien précis. Très satisfait de son travail et de ses performances, son employeur lui avait attribué davantage de responsabilités et récemment confié la gestion d’un projet impliquant l’acquisition d’une nouvelle société dont les activités seraient complémentaires et permettraient de gagner de nouveaux marchés. Justine travaillait d’arrache-pied, respectant scrupuleusement les délais impartis, sacrifiant le plus souvent des déjeuners avec des collègues et de plus en plus régulièrement des dîners, passés à son bureau à avancer sur les rapports. Elle pouvait ainsi dégager du temps pour effectuer d’autres analyses, sans éveiller l’attention de ses supérieurs.
Depuis ses études, les nuits blanches, tout comme une importante charge de travail, ne lui faisaient pas peur. Elle avait progressivement délaissé sa vie personnelle ces dernières années, mais la présence rassurante de son chien, avec lequel elle partageait des balades matinales et nocturnes, lui donnait un semblant d’organisation dans sa vie quotidienne. Curieuse de nature, elle ne savait surtout pas dire non.
Par le passé, elle avait lu différents articles sur le sujet, puis des rapports plus sérieux avant d’en discuter de vive voix. Avec eux. Essentiellement sur son temps libre, c’est-à-dire ses vacances. Cela remontait à plus d’un an. Au début, absorbée par des responsabilités grandissantes au sein de l’entreprise, elle se contentait d’écouter d’une oreille passive, préférant les laisser à leurs interrogations. Mais au fil des discussions et des documents présentés, le doute avait peu à peu laissé la place au questionnement et surtout à la formulation de certaines hypothèses. Après de longs débats, elle leur promit de mener des recherches complémentaires, mais sans spécifier de délai, souhaitant donner la priorité aux tâches exigées par son poste.
Oui, ils avaient bel et bien su la convaincre, sans menaces et sans contraintes, pour qu’elle partage au final cette quête de vérité. Dans une volonté de clarification, elle avait décidé de sa propre initiative de mener ces analyses. Elle redoutait le résultat, qui confirmait en fin de compte leurs doutes. Mais son employeur ne devait-il pas être informé en premier ? Il était tout de même le principal concerné. La source du problème ne se situait pas ici mais à l’étranger, et des mesures strictes permettraient probablement à elles seules de le résoudre. Elle se devait de le partager avec sa direction, qui avait d’ailleurs toujours été bienveillante à son égard ; une fois les résultats de ses examens remis, elle pourrait se concentrer pleinement sur le pilotage du projet d’acquisition et surtout profiter en toute décontraction de ses prochaines vacances.
Elle consolida les derniers résultats obtenus, imprima la dizaine de pages de son rapport, éteignit son ordinateur et ouvrit la porte de son bureau qu’elle avait pris soin de verrouiller pour ne pas être dérangée. Heureusement, ce soir, personne n’était encore venu frapper à sa porte pendant ses recherches, pas même la femme de ménage. Ils étaient tous habitués à ses horaires de travail tardifs.
En empruntant le couloir, elle aperçut Mike, l’un des membres de la direction, qui quittait les bureaux, fatigué, mallette à la main, après une longue conférence téléphonique avec la succursale aux États-Unis en raison du décalage horaire. Il n’était pas rare de croiser des cadres tard dans la soirée, mais d’ordinaire elle était la dernière partie et la première arrivée. Ses collègues lui demandaient souvent en riant si elle dormait en fait au bureau.
Entendant ses pas, il se retourna et lui adressa la parole.
— Bonsoir, Justine, vous faites encore des heures sup’ je vois.
— Comme vous, Mike, rétorqua-t-elle, un sourire forcé aux lèvres pour cacher son malaise.
— Ces conférences m’épuisent, on en a trois par semaine et on les débute en résumant ce qui a été dit la fois précédente, même si cela remonte seulement à deux jours ! Ils sont très procéduriers ces Américains. Vivement le week-end !
— À qui le dites-vous !
— Mais, vous allez bien ? Vous êtes toute pâle.
— Euh... oui. Fatiguée, mais ça va… répondit évasivement Justine, qui sentait ses jambes trembler.
— Vous êtes sûre ?
— Oui, oui… J’ai beaucoup travaillé ces temps-ci, j’ai besoin de vacances, je pense, tenta-t-elle de justifier.
— Attendez, asseyez-vous un instant, je vous apporte un peu d’eau, reprit Mike qui se précipita dans son bureau pour aller chercher une chaise.
— Merci, fit Justine soulagée de pouvoir s’asseoir seule un instant pour reprendre ses esprits.
Il revint avec un verre d’eau fraîche dans lequel il avait pris soin de verser un peu de sucre pour remonter sa tension. Elle le but d’une traite et sentit immédiatement l’effet stimulant du glucose. Elle resta néanmoins assise, Mike se tenait accroupi au niveau de ses genoux. Ce séduisant quadragénaire avait gardé ce léger accent anglais qu’elle trouvait charmant. Elle se força à ôter ces pensées de son esprit.
— Vous allez un peu mieux ?
— Ça va mieux, merci.
— Vous ne devriez pas travailler si tard et surtout ne pas faire autant d’heures supplémentaires.
— Ce projet…
— Ce projet est seulement un projet et vous devez aussi prendre soin de vous et décompresser de temps en temps, voir des amis, boire des verres. Faire des choses de votre âge…
Justine ne préféra pas répondre, elle se contenta de sourire, heureuse d’entendre des paroles si bienveillantes à son encontre et de constater que Mike se faisait du souci pour elle. Le pire, c’est qu’il avait raison. Elle se demanda même un instant si son cerveau, connaissant son faible niveau d’interactions sociales, l’avait peu à peu conditionnée à rester au bureau pour la protéger en lui confiant une activité après les heures de travail ordinaires. Elle devait changer. Et pourquoi pas aller boire un verre avec lui un soir ? Elle fut interrompue dans ses pensées.
— Vous avez rédigé un rapport ? reprit Mike en voyant les quelques pages imprimées qu’elle tenait en main.
— Euh… oui, un rapport que je souhaite partager avec la direction au regard de certaines analyses que j’ai effectuées.
— Certaines analyses ?
— Oui, c’est un projet… euh, une initiative de ma part pour améliorer la… compétitivité et la rentabilité de la société.
— Fabulous, Justine ! Vous arrivez encore à formuler des suggestions en plus du pilotage du projet d’acquisition.
Justine retrouvait elle aussi le sourire mais surtout quelques forces devant ces belles paroles.
— Je peux y jeter un œil ? reprit Mike piqué par la curiosité.
— À vrai dire, je voulais encore le relire chez moi à tête reposée, avant de le présenter au Board.
— Je comprends, mais je fais partie du Board et je peux déjà effectuer une première lecture si vous le souhaitez. Je pourrais vous donner un premier avis objectif afin de l’améliorer le cas échéant. Vous pourrez ainsi avoir davantage d’impact, rebondit Mike en souriant mais sans vouloir la forcer.
Hésitante, elle regarda les quelques pages présentant les résultats des analyses effectuées et les hypothèses initialement énoncées. Il manquait encore ses conclusions, qu’elle avait l’intention de formuler oralement. Mike lui proposait simplement de lui rendre service et lui donnerait peut-être un avis utile sur son rapport. Selon l’évolution de la situation suite à la remise de son rapport, la direction pourrait la remercier et lui proposer de rejoindre le comité de direction... Elle tendit les pages à son interlocuteur.
Mike lut attentivement le rapport, impassible, sans émettre le moindre son ou la moindre remarque. À la fin de la lecture, il porta le pouce et l’index au niveau de la lèvre inférieure, qu’il pinça à deux reprises. Son regard paraissait préoccupé tout à coup.
— C’est un rapport intéressant. Vous avez rédigé cela de votre propre initiative ?
— Euh… oui.
— Et vous avez effectué d’autres analyses ?
— Non, pas à ce stade.
— Les résultats ne sont pas bons, non ?
— En effet.
— Ils doivent être vérifiés et d’autres examens menés, bien évidemment.
— Bien évidemment, se contenta de répéter Justine dont le sourire s’était soudainement effacé de son visage.
Mike ne prononça plus un seul mot pendant une dizaine de secondes, qui parurent tellement longues à Justine. Il reprit enfin avec un large sourire.
— You’re amazing, Justine ! La Direction va être à la fois curieuse et, je pense, ravie de découvrir votre rapport, car cela va en effet nous permettre de résoudre le problème que vous évoquez. Il est trop tard pour en parler ce soir mais laissez-moi fixer une réunion demain matin avec le comité. Vous pourriez venir nous le présenter, disons vers dix heures ?
— Euh… oui, je peux. Je dois encore le relire mais il reste peu de corrections à apporter.
— Parfait. Venez, je ne veux pas vous laisser rentrer seule à cette heure tardive. Je ramène la chaise à mon bureau, j’appelle John et je vous raccompagne à la maison si vous le souhaitez.
— Euh… d’accord.
Il l’aida à se relever et l’accompagna jusqu’à son bureau, situé à quelques mètres de là où ils se trouvaient. Malgré la fin de journée, elle pouvait encore sentir son doux parfum qu’elle humait avec plaisir.
Elle patienta debout durant l’appel, mais voyant celui-ci se prolonger, décida de se rasseoir. Mike, une fois la réunion du lendemain organisée, lui proposa de lui apporter un chocolat ou un nouveau verre d’eau avant de partir, craignant une potentielle chute de tension. Moins d’une minute après, il revint auprès d’elle, le sourire aux lèvres avec un peu d’eau fraîche et un petit carré de douceur. Elle n’avait pas entendu la porte se refermer derrière lui.
Elle se sentait un peu plus détendue, rassurée par la présence de Mike à ses côtés.
Elle ne se douta pas un seul instant de ce qui l’attendait et qu’elle rendrait son dernier souffle ce soir.
La salle d’attente, malgré un mobilier moderne et quelques tableaux contemporains, dégageait une ambiance froide et austère, qui ne contribuait guère à apaiser les patients avant leur passage dans le bureau du docteur. Quelques magazines aux pages écornées jonchaient une table en verre posée sur le sol, sans aucun tapis à sa base qui puisse couvrir une partie de la surface en béton ciré. La rigidité initiale du siège en cuir s’était peu à peu estompée au fil des passages, conduisant à un renfoncement un peu plus confortable au niveau de l’assise, et la présence d’accoudoirs permettait de lire quelques pages avec un effort moindre.
Paul et sa mère, assis l’un en face de l’autre, étaient les seuls occupants de cette pièce. Il ne s’était pas rasé depuis quatre jours et ressentait quelques picotements au niveau de sa barbe naissante. Il porta sa main à ses cheveux et releva une longue mèche brune qui tombait sur son front.
Judith, les mains posées sur son sac qu’elle tenait sur ses genoux, regardait devant elle, fixant d’abord un tableau, puis le mur trop blanc à ses yeux, fragilisés par le temps. Son fils parcourait quant à lui une revue automobile vantant à la fois les performances époustouflantes des derniers modèles de voitures de sport et la transition de la plupart des marques vers des moteurs hybrides ou électriques. Il voulait surtout se changer les idées avant la consultation, car il savait que la discussion allait être difficile, voire compliquée. Il porta un regard affectueux vers sa mère en tournant les pages du magazine, dans l’attente de l’ouverture de la porte par l’assistante. Ils étaient venus un bon quart d’heure en avance, mais l’impatience de rencontrer le spécialiste grandissait à présent de minute en minute.
Paul avait organisé ce rendez-vous suite aux derniers événements et à l’attitude non pas étrange mais différente de sa mère. Coquette, toujours habillée avec soin, et attachant une grande importance à son indépendance, elle approchait des septante ans. Au cours des trois derniers mois, elle avait perdu l’équilibre – ou trébuché sur le tapis selon ses dires – à deux reprises et, aux yeux de son mari, était devenue très irritable, même pour de petites choses. Récemment, elle était sortie faire des courses dans le quartier mais était revenue quelques instants plus tard, ne se souvenant plus de ce qu’elle devait acheter. Elle oubliait de rappeler une amie qui venait prendre de ses nouvelles et à qui elle avait promis de la recontacter une fois son repassage terminé, ou encore de servir un café à son mari, proposé quelques minutes auparavant.
Derrière ces pertes de mémoire, certes ponctuelles, qui pouvaient être justifiées par son âge, Paul redoutait surtout une maladie dont il refusait de prononcer le nom, par principe, mais surtout dans l’espoir de l’éloigner le plus possible de sa mère. Le docteur Gallak était un spécialiste reconnu des maladies neurologiques et l’organisation de ce rendez-vous n’avait pas été évidente. Non pas en raison de son agenda surchargé, car ils venaient sur recommandation d’un médecin, ami du fils, et avaient pu obtenir cette consultation en priorité, mais de l’énergie et des arguments qu’il avait fallu déployer pour convaincre Judith de venir. Bien que consciente de son âge, elle se sentait en forme et ces quelques incidents devaient à ses yeux être mis sur le compte de la fatigue et de la situation stressante que le couple avait traversée ces derniers mois.
Wojtek avait en effet dû subir une opération du cœur nécessitant un double pontage et surtout une longue convalescence à la maison. Préoccupée par l’état de santé de son mari, elle estimait que son cerveau sélectionnait les priorités, mettant certaines tâches momentanément de côté, et que ses chutes étaient surtout dues à la fatigue accumulée durant cette période difficile. Ne conduisant pas, elle avait dû emprunter les transports publics, perdant des heures dans les trajets, pour aller rendre visite à son mari à l’hôpital. Devant l’insistance de son fils, elle avait fini par accepter ce rendez-vous, probablement dans le seul but de lui faire plaisir.
Elle s’adressa enfin à lui, brisant le silence qui s’était installé depuis leur arrivée dans la salle d’attente.
— Paul, peux-tu s’il te plaît me dire l’heure qu’il est ?
— Bien sûr, Maman, il est quatorze heures dix.
— Je te remercie.
Judith avait fait un brushing la veille mais avait oublié de porter une montre à son poignet aujourd’hui. Un indice supplémentaire aux yeux de son fils, un simple oubli sans conséquence pour Judith. Moins de deux minutes plus tard, elle s’adressa une nouvelle fois à lui.
— Paul, quelle heure est-il, s’il te plaît ?
Il se retint de justesse de formuler une quelconque remarque sur la question identique de sa mère et se contenta de donner simplement l’heure. Il posa son magazine et lui sourit. Il n’avait plus la tête à lire quoi que ce soit. Il espérait que l’assistante vienne les chercher au plus vite pour pouvoir partager avec le spécialiste ses vues et ses craintes. Quelques minutes plus tard, Judith prit une nouvelle fois la parole.
— Paul, pourrais-tu s’il te plaît me donner l’heure ?
— Oui, bien sûr, Maman, il est presque quatorze heures vingt.
— Merci.
Il sentit des larmes lui monter aux yeux. Il se força à sourire une nouvelle fois. Elle avait certes oublié sa montre et aucune horloge n’était accrochée aux murs de la pièce, mais elle lui avait demandé trois fois l’heure en l’espace de quelques minutes. Et si cela reflétait une certaine impatience ou irritabilité qu’avait évoquée son père ? Paul fut interrompu dans ses pensées par le grincement de la porte qui venait de s’ouvrir. L’assistante, tant attendue, les invita enfin à rejoindre le bureau du docteur Gallak.
Après les politesses d’usage et avoir obtenu l’accord de sa mère pour résumer la situation, Paul décrivit, en essayant de demeurer le plus objectif possible, les récents événements, y compris l’opération du cœur de son père. Le spécialiste écoutait attentivement et prenait des notes sur une page initialement blanche qu’il noircissait au fur et à mesure des propos tenus. Des précisions étaient parfois demandées, mais le docteur le laissait s’exprimer librement sans l’orienter dans une direction particulière et surtout sans vouloir l’entendre prononcer un quelconque diagnostic à sa place. Judith écoutait attentivement, soupirait parfois mais n’ouvrit pas une seule fois la bouche durant les explications de son fils. Après une bonne dizaine de minutes, le docteur Gallak posa délicatement son stylo sur son sous-main vert et regarda Judith droit dans les yeux.
— Comment allez-vous, madame Nosky ?
— Je vais très bien, je vous remercie, docteur. Mon fils a tenu absolument à ce que je vienne vous voir aujourd’hui, mais je vais très bien, vous savez.
— Il tient beaucoup à vous, répondit poliment le docteur, qui omit de rebondir sur la dernière remarque de sa patiente.
— Je me sens parfois un peu fatiguée mais les derniers mois n’ont pas été de tout repos.
— En effet, cela a dû être éprouvant pour vous, mais je comprends que votre mari se porte mieux à présent.
— Oui, il reprend des forces et le chirurgien est très content du résultat.
— Heureux de l’entendre.
Le docteur Gallak relut rapidement quelques notes avant de poursuivre. Il tenait à mettre sa patiente en confiance.
— Souhaiteriez-vous rajouter quelque chose par rapport à ce que m’a raconté votre fils ? Contestez-vous certains éléments ? tenta le spécialiste.
— Euh… non, mais je suis toujours très fatiguée en ce moment.
— Je comprends. Savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ? Et quel jour nous étions hier ?
— Hier, nous étions mardi. Nous sommes donc mercredi aujourd’hui, sourit fièrement Judith.
Le docteur Gallak se contenta de hocher la tête, puis posa une série de questions pendant une dizaine de minutes en notant soigneusement les réponses au dos de sa feuille. Il se racla la gorge et déplaça délicatement le dossier sur le bord du bureau. Il débuta son exposé par les différentes parties du cerveau, la formation des neurones et des synapses et en vint aux effets du vieillissement, avant de prononcer le mot que Paul redoutait tant.
— La maladie d’Alzheimer est difficile à diagnostiquer. Au regard des récents événements, il existe certains indices qui tendent à l’envisager mais il conviendrait d’effectuer des analyses complémentaires.
— Quel genre d’analyses ? reprit Paul.
— Une IRM du cerveau pour examiner le volume de l’hippocampe et l’introduction d’un liquide à base de glucose pour…
— Il est hors de question que je fasse cet examen ! Je suis en pleine forme ! s’emporta immédiatement Judith.
— Maman, laisse parler le docteur, répondit Paul pour essayer de détendre l’atmosphère qui s’était tout à coup électrifiée.
— Je peux comprendre le côté stressant et quelque peu invasif de cet examen.
— Je refuse ! s’exclama Judith.
— Comme je l’ai évoqué, à partir d’un certain âge, les connexions neuronales diminuent et les synapses…
— Docteur, je vous prie d’arrêter. Je suis venue ici pour faire plaisir à mon fils et le rassurer sur mon état de santé. Contrôlez ma pression artérielle et mon pouls, vous verrez que j’obtiens des résultats dignes d’une jeune femme !
— Je n’en doute pas, répondit poliment le docteur.
— Que nous recommandez-vous, docteur ? demanda Paul, voulant orienter la discussion dans une autre direction.
— Eh bien, tout d’abord, du repos. Il est important que votre mère reprenne des forces au vu de ce qu’elle a enduré avec l’opération de votre père.
— Voilà qui est sensé, du repos. J’accepte. Vous me le prescrivez sur ordonnance ? sourit Judith.
— Je n’ai pas de posologie particulière pour ce traitement-là, vous êtes libre, madame Nosky, rebondit le spécialiste avec intelligence.
— Et sinon ? reprit Paul.
— Je propose en revanche de prescrire un médicament très efficace pour faciliter la transmission des informations entre les neurones.
— Des petites pilules ? intervint cette fois-ci Judith.
— Oui, à prendre une fois par jour. Cela ne peut que vous aider.
— Maman, tu accepterais ?
Judith s’abstint de répondre, portant son regard sur le tableau accroché sur l’un des murs du bureau.
— Et outre le médicament que vous évoquez ? poursuivit Paul.
— Une stimulation du corps et de l’esprit pour maintenir les activités de la vie quotidienne. Rester mobile, marcher, favoriser les contacts et les discussions. Développer des activités créatives, lire, écrire, apprendre à jouer d’un instrument. Le but est de stimuler les capacités cognitives du cerveau.
— Tu entends, Maman ? Tu dois davantage sortir et revoir tes amies, tu n’es pratiquement plus sortie depuis l’hospitalisation de Papa et son retour à la maison.
— Et qui va s’occuper de lui ? Toi ? Tu es toujours en voyage ! lança Judith.
— Je dois travailler, tu le sais… mais il se sent bien mieux à présent. Tu pourrais suivre des ateliers d’écriture, tu as toujours rêvé d’écrire un livre ou de rejoindre un club de lecture.
— À mon âge ? Arrête !
— Ou suivre des cours à l’Université du troisième âge, ils sont gratuits en plus.
— Dans quel but ? Je suis retraitée, Paul.
— Que ferais-tu si tu avais chaque jour deux heures à disposition sans aucune contrainte ?
Judith ne prononça plus un mot et réfléchit quelques instants. Un léger sourire apparut enfin sur son visage.
— J’irais me promener et cueillir des fleurs pour composer des bouquets.
— C’est parfait. Vous alliez ainsi la marche à une stimulation créatrice, s’enthousiasma le docteur Gallak.
— Et si tu avais encore une heure supplémentaire ?
— J’irais passer davantage de temps au marché, je fais généralement mes commissions dans la précipitation.
— C’est une excellente idée, vous combinez une nouvelle fois la marche avec des interactions et discussions, stimulant le cerveau.
— Tu vois, Maman, ce sont de petites choses qui te permettront d’aller mieux.
— Je ne sais pas… se contenta de répondre Judith, effaçant soudainement le sourire arboré jusqu’à présent.
— Votre fils a raison, vous devriez prendre davantage de temps pour vous et faire des choses qui vous plaisent, qu’en dites-vous ?
— Je pourrais aller me promener et cueillir des fleurs pour composer des bouquets.
Paul se tut et regarda le docteur un bref instant. Celui-ci pouvait lire dans ses yeux un sentiment de tristesse mélangé à un sentiment d’impuissance face à ce qu’il venait d’entendre. Le spécialiste en maladies neurologiques griffonna quelques mots sur une ordonnance qu’il tendit directement au fils. Il se leva lentement en tendant d’abord la main à Judith.
Une fois dehors, ils se dirigèrent, sans prononcer un seul mot, vers la voiture familiale parquée non loin du cabinet. Au moment d’ouvrir sa portière, derrière la vitre du café situé juste en face de la rue, Paul aperçut un visage qu’il aurait pu reconnaître entre mille. Il alluma le moteur et partit précipitamment déposer sa mère à son appartement.
Le professeur posa une nouvelle fois la question en haussant légèrement le ton pour que les élèves assis au fond de sa classe l’entendent distinctement. Il s’avança de quelques pas dans la salle pour s’approcher de deux garçons.
— Alors, Jérémy ou Olivier, une idée ?
— Euh… non, je ne vois pas, se contenta de répondre laconiquement Olivier.
— Moi, j’ai une idée ! répondit fièrement Jérémy.
— Je t’écoute.
— Je pense qu’on devrait d’abord laisser la parole aux filles.
— C’est-à-dire ?
— Eh bien laisser d’abord répondre les filles de la classe, mais en donnant la priorité à celles qui ont du « poids » au sein de cette classe, répliqua Jérémy sur un ton moqueur, sans pouvoir s’empêcher de rigoler en regardant Elizabeth.
Olivier l’imita et un léger rire parcourut le fond de la classe. Le professeur soupira et ignora cette remarque stupide et blessante puis s’adressa à un autre élève situé dans les premiers rangs, évitant volontairement le regard de la jeune fille visée par les propos de Jérémy.
Elizabeth connaissait la réponse, évidente et logique à ses yeux, mais s’abstint de répondre ou de lever la main, ne désirant pas riposter de cette façon et attirer une nouvelle fois l’attention sur elle. Au moment d’entendre ces mots blessants et surtout ces rires qui transperçaient son corps comme des aiguilles lancées à la vitesse du son, elle se retint de pleurer, se contentant de griffonner des dessins de petits animaux dans son cahier.
Au moment de la récréation, elle resta seule à son pupitre et avala rapidement son biscuit, sans prendre la peine de le savourer. Le professeur lui demanda poliment si elle se sentait bien et lui indiqua qu’il sermonnerait les deux garçons et en parlerait à la directrice, mais le mal était fait, une fois de plus. Elizabeth hocha simplement la tête et se força à sourire. Elle sortit de la salle pour aller prendre un peu d’air dans la cour de récréation, mais aucun autre enfant ne s’approcha d’elle ou ne l’invita à venir jouer. Elle regardait, les yeux hagards, les élèves de la classe s’amuser devant elle.
À l’arrêt de la sonnerie marquant la fin de la récréation, elle rentra la première et s’assit en silence à sa place, attendant le retour des autres élèves, de ses « camarades », comme l’évoquait le professeur.
Le jeune garçon était allongé depuis plus d’une heure sur une natte en paille usée par le temps mais lui offrant une fine protection contre l’humidité des brins d’herbe et du sol encore mouillés par les fortes pluies de la veille. En ce samedi après-midi, où le temps était comme suspendu sous un magnifique soleil, il pouvait admirer de nombreuses espèces d’oiseaux aux abords des rivages naturels du lac Léman, situé dans la partie du Petit Lac sur la commune de Collonge-Bellerive. La réserve naturelle de la Pointe à la Bise demeurait l’une des rares du canton de Genève qui abritait la dernière roselière lacustre où une quarantaine d’espèces de volatiles pouvait être observée, à laquelle venaient se rajouter des oiseaux migrateurs et de passage.
À l’aide de jumelles, on pouvait ainsi contempler le plumage de ces animaux et noter précieusement l’espèce qui avait été observée. À ce jour, Victor en avait répertorié près d’une cinquantaine et, avec ses crayons de couleur, il s’était amusé à reproduire leur pelage sur des feuilles séparées, qu’il ne manquerait pas de coller à l’automne dans son cahier. Il pouvait rester des heures à admirer la nature, écouter le bruit des roucoulements des oiseaux et du bruissement des feuilles à la levée de cette fameuse bise, vent de secteur nord, nord-est, soufflant de temps à autre sur le bassin lémanique. Il adorait venir dans ce lieu encore préservé du monde moderne avec son vélo, qui lui permettait de s’arrêter en chemin pour prendre des photos d’arbres ou de plantes au moyen de son appareil argentique.
Il était relativement sociable et avait quelques amis avec lesquels il jouait au foot, sur des terrains couverts d’herbe, mais les sorties entre copains le week-end pour aller traîner en ville sur l’asphalte ne l’intéressaient guère. Il ne supportait pas de voir tous ces véhicules à moteur polluer l’air et s’approprier la ville alors que la nature était présente bien avant eux. Le centre s’étendait et la périphérie voyait se déployer nombreux projets immobiliers, réduisant progressivement les forêts et autres abris pour animaux. Il habitait dans le quartier des Eaux-Vives, dans la rue de Montchoisy, non loin du centre et proche du lac ainsi que du magnifique parc des Eaux-Vives, offrant une grande variété d’arbres tels que des sapins, des pins ou des séquoias impressionnants. Victor adorait s’arrêter dans le parc après avoir contemplé les oiseaux, pour parcourir encore son cahier et se remémorer les espèces observées.
Alors que la plupart de ses camarades avaient pour objectif de passer leur permis de conduire dès leurs dix-huit ans, Victor n’en voyait pas l’utilité et estimait que même pour voyager à l’intérieur du pays ou en Europe, le train demeurait un moyen de transport bien moins polluant et surtout très agréable. Nul besoin de se concentrer sur le trafic ou de perdre du temps dans les bouchons, le passager du train pouvait se relaxer, lire, manger et admirer tranquillement le paysage et les voitures, souvent occupées par un seul conducteur, qui arrivaient parfois en même temps dans le lieu de destination. En ville, la marche et
