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Ce n'est pas tous les jours que l'on traverse son jardin pour tomber sur un monde parallèle. Surtout lorsque l'on tombe à travers le sol, alors que l'on ne suivait même pas un lapin blanc! C'est pourtant ce qui arrive, un beau matin, à Azura. Elle qui trouvait déjà que son île bretonne était trop enchanteresse pour être quittée, la voilà dans une version vraiment magique de l'île où tout est sens-dessus-dessous, avec des héros, des fées, des loups, et même l'Ankou! Mais alors qu'Azura se fait de nouveaux amis aussi improbables qu'attachants, des Ombres inquiétantes se referment sur elle, dévorant inexorablement toute l'île et ses habitants. Azura n'a plus beaucoup de temps pour résoudre les mystères, énigmes et prophéties obscures qui permettraient de vaincre cet ennemi silencieux qui s'insinue partout, même sous la peau. Et si l'Autre Île ne peut pas être sauvée, Azura pourra-t-elle rentrer chez elle à temps? Et le voudra-t-elle? Une course contre la montre dans un monde à l'envers, une île magique à l'atmosphère de légende celte, avec la touche d'humour décalé qui fait toute la plume de l'auteure. Anciennement publié sous le titre L'Île de la Groac'h.
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Seitenzahl: 283
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Azura
L'Autre Île
Sur la Route
Éléon
Le Chemin des Fées
Le Cercle
Retour sur la Route
Le Bourg
Le Port
Des Ombres et des Loups
La Falaise des Ombres
Guérin
Le Rêve
Au Matin
Le Grand Phare
Le Lac Qui N'Était Plus Là
Retour à l'Anaon
Le Manoir
Les Sables Rouges
Tudyne
Sous les Rayons de la Lune
Le Loup
Le Chant de la Sirène
Après la Tempête
Kreiz Ar Mor
Épilogue
À tous les chemins de l'Île…
L'île d'Azura, bien évidemment, portait un nom, mais Azura l'appelait seulement « l'Île ».
L'Île n'était ni trop grande, ni trop petite : il était possible de la traverser en une heure dans sa largeur et en deux dans sa longueur, si l'on avait la chance de marcher en ligne droite. Néanmoins, tels que s'étaient tracés les chemins de l'Île, il était bien plus fréquent d'y perdre plusieurs heures, à faire des zigzags ou à tourner en rond. L'Île n'était pas isolée au milieu de l'océan : si l'on partait vers le Nord, l'on atteignait le continent en une question de minutes. En partant vers l'Est, c'était une question de jours. Le tout était de ne pas se tromper de direction, car si l'on partait vers le Sud l'on en avait tout de même pour des semaines, et des mois vers l'Ouest.
Sur cette île se trouvait la maison d'Azura. Azura avait des cheveux blonds et plats, des yeux bleus surmontés de lourdes paupières qui lui donnaient un air constamment endormi, et dix-huit ans. Elle était née sur l'Île, et y vivait depuis en compagnie de ses grands-parents. Elle adorait son grand-père, qui lui avait appris à pêcher ; elle adorait sa grand-mère, qui lui avait appris à faire des tartes aux pommes et des galettes de blé noir ; elle aimait encore plus l'Île, qu'elle n'imaginait même pas pouvoir quitter un jour.
Elle aimait ses plages de sable doré, et celles de sable blanc, et surtout celles de sable rouge qu'elle avait imaginées étant petite être incrustées du sang des sirènes échouées (« mais non », lui avait dit son grand-père, « ce sont les grenats qui sont réduits en sable par la mer et le vent »). Elle aimait l'arbre au large tronc surmonté d'un gros œil de bois qui la surveillait pendant la promenade du soir (« mais non », lui avait dit sa grand-mère, « c'est seulement la cicatrice d'une branche qui a été sciée »). Elle aimait les plages de sable gris, vaseux, qui apparaissaient à marée basse accompagnées d'une forte odeur d'algues (« non mais c'est n'importe quoi », avaient dit les grands-parents à l'unisson).
Elle aimait se coucher dans l'herbe folle et douce des champs, et sur l'herbe courte et sèche des côtes. Elle aimait les nuages cotonneux qui s'étiraient les jours de beau temps dans un ciel infini comme des cheveux de géants.
Elle aimait les rochers plats de micaschiste surplombant la mer qui, de loin, semblaient ennuyeux et bruns, mais dont les fines veines dorées de quartz s'illuminaient comme des plaques de lumière liquide lorsque le soleil s'y reflétait et que l'on se tenait à côté, juste sous le bon angle.
Elle aimait les rochers sombres, cassés par les vagues, n'apparaissant qu'à marée basse, et sur lesquels elle s'était abîmé les mains et les genoux à force de les escalader. Elle aimait l'Observatoire, un ensemble rocheux baptisé ainsi par Azura à cause de ses trous d'eau dans lesquels Azura regardait les crevettes, coques et bigorneaux pris au piège par la marée. Il était aussi plein de recoins pour caler ses pieds et grimper sur la partie supérieure qui s'avançait vers la mer en deux pointes fières sur lesquelles Azura avait dansé, chanté, et contemplé le paysage depuis qu'elle savait danser, chanter, et contempler le paysage. À marée basse, l'Observatoire était un vaisseau spatial, posé sur une planète inconnue au sol instable ; à marée haute, l'Observatoire était un bateau, un sous-marin, un fier vaisseau bravant l'horizon par son immobilité sans faille.
Elle aimait se faire peur en traversant les petits bois qui l'avaient terrifiée dans ses jeunes années, et dont elle voyait encore les grands arbres comme des gardiens aux jambes-troncs prêtes à l'écraser et aux bras-branches impatients de l'attraper. Elle aimait la brûlure du soleil d'été, le sel du vent, la menace des nuages gris (« des brumes de chaleur », disait son grand-père), et même l'eau dans ses bottes après une bonne marche sous la pluie. Elle aimait le soleil couchant qui colorait les immenses nuages de dentelle rouge, orange et grise, et qui donnait aux choses petites et grandes des ombres interminables, comme autant de fantômes de géants qui auraient peuplé ce monde crépusculaire une infinité de temps auparavant.
Azura aimait son village aux maisons de pêcheurs, basses, blotties les unes contre les autres pour se protéger du vent, si proches qu'on ouvrait pratiquement ses fenêtres sur le jardin des autres. Elle aimait les murs en pierres plates et inégales, montées les unes sur les autres, dont l'effritement de l'antique ciment leur donnait l'air de ne tenir que par miracle. Elle aimait les longs toits pentus en ardoise, qui descendaient jusqu'aux fenêtres des rez-de-chaussée.
Elle aimait sa maison, toute coincée entre ses voisines mitoyennes, avec son carrelage orange, ses fauteuils brûlés par les escarbilles de la cheminée, ses avirons posés contre le mur et son baromètre qui indiquait souvent « pluvieux ». Elle aimait la petite cuisine où on ne pouvait pas entrer à plus de deux, elle aimait l'escalier en bois dont les marches craquaient, elle aimait le premier étage sous les toits dont le lambris incliné isolait les petites chambres contre le vent et donnait à Azura l'impression de vivre dans un bateau.
Plus simplement, l'on aurait pu dire qu'Azura aimait tout ce qui l'entourait. Tout, sauf une chose, une idée, en fait ; partir. Azura ne voulait jamais, jamais quitter son Île.
Dans le monde d'Azura, tout était possible, rien n'avait de sens, et c'était très bien ainsi. La seule chose sensée et indéniable était qu'Azura appartenait à l'Île, et que l'Île, d'un point de vue plus romantique qu'immobilier, lui appartenait.
Azura était allée à l'école sur l'Île. Elle avait été contrainte d'aller au collège puis au lycée sur le continent, mais elle avait insisté pour rentrer chaque soir. Peu lui importait de faire deux fois par jour un trajet de quarante-cinq minutes en bateau (plus les bus) elle ne voulait même pas entendre parler de rester en pension alors que son Île était à portée de vue. Elle préférait manquer les fêtes, les sorties scolaires et les pyjama-parties plutôt que de s'éloigner de son Île. À cause de cela, elle n'avait pas beaucoup d'amis ; en fait, elle n'en avait pas du tout, mais Azura avait fait son choix, et ce choix lui convenait.
C'était pour cela que chaque fois que sa grand-mère parlait d'aller vivre sur le continent afin ne plus être dépendante du ferry pour aller voir des médecins spécialistes (« je ne suis plus toute jeune, tu sais ! »), et que son grand-père parlait de vendre la maison (« comme ça ce sera plus simple quand je ne serai plus là ! »), Azura s'enfonçait les doigts dans les oreilles et partait en chantant très fort une vieille chanson sur trois marins. Elle refusait d'écouter, encore moins de donner son accord.
Ce matin-là, Azura, vêtue de son t-shirt de nuit (affichant une sorte d'instrument bizarre, sigle d'un Festival de musique annuel où elle avait passé une après-midi d'été) et d'un bas de pyjama (qui avait autrefois été rose), ouvrit la porte d'entrée de la maison afin de faire rentrer l'air frais du matin et un peu de lumière dans la grande pièce à vivre. Cette porte donnait sur un petit jardin, isolant quelque peu la maison de la route. Azura se tournait déjà vers la cuisine lorsqu'elle s'arrêta soudain. Quelque chose d'inhabituel lui avait sauté aux yeux, et n'avait pas encore totalement disparu. Les haies. Il y avait quelque chose dans les haies. Il y avait quelque chose parmi les feuilles de laurier dont les contours étincelaient d'un vert éclatant sous le soleil oblique du matin.
Le soleil en lui-même était relativement rare sur l'Île, mais pas assez pour surprendre Azura. C'était quelque chose de plus subtil que ça. Quelque chose dans la couleur des feuilles qui lui disait que sous le vert brillant, l'ombre n'était pas tout à fait normale. Quelque chose qui n'aurait pas dû s'y trouver se trouvait dans cette ombre ; quelque chose ressemblant à des points plus sombres, plus « ombrageant », qui, sous le regard d'Azura, essayaient de se disperser et de se cacher les uns derrière les autres dans un moment de panique.
Ces ombres ne semblaient pas particulièrement nocives (elles auraient pu n'être qu'un effet d'optique) mais elles mettaient Azura mal à l'aise. Azura voulut inspecter cela de plus près mais, devant elle, l'herbe poussant autour des pierres qui menaient au portail grouillait de la même anormalité. Azura avait l'impression de regarder une fourmilière à travers le sol. Sur les chemins côtiers de l'Île, on pouvait trouver d'anciennes tourelles de tir, vestiges d'une guerre lointaine. Azura avait toujours pensé que les petits bâtiments de béton étaient des entrées vers un monde souterrain, un monde sombre, partiellement effondré et envahi de fougères et de racines, qui communiquait sûrement avec le puits du jardin de derrière la maison. Azura était à la fois très curieuse et complètement terrifiée à l'idée d'explorer un jour ces tunnels ; ces ombres provoquaient en elle la même sensation.
S'armant de courage (à savoir : en fermant les yeux), Azura s'avança vers les lauriers mais, dès que son pied gauche toucha le sol, il s'enfonça dans la terre. Le sol se tassait sous le poids d'Azura, il semblait gorgé d'eau, et Azura ne portait que ses petits chaussons de toile. Il lui fallait ses bottes de marche. Azura retourna dans la maison pour les enfiler, vite vite vite…
— Azura ? dit sa grand-mère depuis la cuisine. Ton grand-père va à la côte chercher des coquillages. Viens donc m'aider à lui faire des sandwichs.
Azura n'aimait pas désobéir à sa grand-mère, qui était toute petite mais pouvait compenser sa taille en brandissant des balais et des rouleaux à tarte au-dessus de sa tête, et elle se rendit dans la cuisine. Les sandwichs étaient la spécialité d'Azura ; ils étaient simples à faire, créatifs, nutritifs et délicieux... sauf peut-être les fois où elle avait oublié le beurre, ou la fois où elle avait oublié de mettre le pain. Le résultat avait été plus difficile à manger à la main, mais très bon à manger malgré tout. L'autre spécialité d'Azura était la soupe (ou le thé, quand elle oubliait pourquoi elle avait mis de l'eau à chauffer).
— Qu'est-ce que tu veux dans ton sandwich, Pépé ? demanda Azura à son grand-père qui posait son épuisette contre la porte.
— Du saucisson, bien sûr ! répondit le grand-père.
— Y'en a plus, dit Azura en souriant.
— Ah bon, alors du jambon.
— Si on vivait sur le continent, dit la grand-mère, le saucisson serait moins cher, on pourrait en avoir plus.
— Tu veux lequel, le pain blanc ou le pain noir ? cria Azura à son grand-père.
— Quels pains tu dis ? dit le grand-père.
— Si on vivait sur le continent, dit la grand-mère, on aurait plus de choix de pains.
— Le blanc ou le noir ? cria Azura. Lequel tu veux ?
— L'autre ! dit le grand-père.
Azura fit un sandwich pain noir, jambon blanc, fromage orange (la nourriture chez Azura était organisée par couleur ; c'était le classement le plus simple, même si elle hésitait des fois entre ranger le jambon « blanc » selon son nom ou sa couleur rose) et le plaça dans un petit sac.
— Qu'est-ce que c'est que cet imperméable ? dit la grand-mère.
— C'est mon imperméable ! dit le grand-père. Le bleu !
— Mais il est tout sale ! dit la grand-mère en tirant sur le tissu. Dans quoi tu t'es roulé pour être tout sale comme ça ? Enlève-moi ça, je vais le laver !
— Mais je vais à la côte avec, ce n'est pas grave !
— Tu as l'air d'un clochard, prends-en un autre, dit la grand-mère en faisant tourner le grand-père sur lui-même pour le dégager des manches.
Le grand-père partit en râlant dans la véranda alors que la grand-mère allait mettre l'imperméable bleu dans le linge sale. Le grand-père revint, portant un magnifique imperméable jaune.
— Et celui-là, il est propre ?
— Oui, dit la grand-mère en riant. Oui, celui-là est propre, mais alors, quelle couleur…
— Rends-moi l'autre alors !
— Ah non, alors ! dit la grand-mère. Celui-là est très bien. Essaye de ne pas t'endormir sur un rocher et de ne pas te faire coincer par la marée, pour une fois.
— Bah ! dit le grand-père, qui enfonça sa casquette sur ta tête et partit en sifflotant.
Azura l'observa, par la fenêtre de la cuisine, traverser le petit jardin, marcher sur les pierres du perron, le goudron de la route, la terre battue du chemin qui allait vers la côte, puis sa casquette disparut à l'horizon. L'épuisette était restée contre la porte. La grand-mère riait encore de l'imperméable, tout en rangeant le jambon et le beurre.
— C'est tout ce dont tu as besoin, Petite Mémé ? demanda Azura
— Oui c'est tout. Ça va être l'heure de mes feuilletons.
Azura fonça hors de la cuisine.
— Eh dis donc, tu n'oublies pas quelque chose, grande fille ?
Azura revint déposer une bise sur la joue fraîche de sa grand-mère.
— Allez file, grande fille.
Azura fila enfiler ses bottes de marche. C'étaient de très bonnes bottes montantes, en cuir imperméabilisé, dotées d'épaisses semelles qui atténuaient la morsure des cailloux des chemins et qui s'accrochaient aux aspérités traîtres des rochers. Azura avait eu une période où elle n'avait voulu marcher qu'avec des bottines de ville, mais elle avait très vite renoncé à porter des semelles trop mince et trop lisses.
Azura retourna dans le jardin devant la maison. Elle hésita un instant, puis quitta le perron. Elle posa son pied gauche dans l'herbe. Il s'enfonça un peu, rien n'arriva. Elle posa le pied droit ; Azura s'enfonça un peu plus. Elle attendit quelques secondes. Le sol avait l'air stable. Azura risqua un deuxième pas, puis un troisième… Au cinquième pas, la cheville d'Azura se tordit, et son pied glissa. Le sol se déroba sous Azura et elle tomba à travers son jardin.
La chute d'Azura ne dura pas très longtemps. Très vite, le sol attira l'attention sur lui par une présence brutale et plutôt ferme. Heureusement, Azura était douée pour faire face aux sols fermes : elle connaissait toutes les façons de tomber sans se faire mal, ce qui était excessivement utile lorsque l'on vit entouré de rochers glissants et de branches d'arbres intempestives. Azura roula donc instinctivement en avant pour amortir le choc, et se retrouva tout naturellement couverte de boue et au milieu de son jardin.
Il fallut quelques instants à Azura, quelque peu sonnée, pour reconnaître son environnement. Elle entendait du bruit venant de la maison, qu'elle identifia comme étant la voix de sa grand-mère. Celle-ci avait dû voir la chute et demandait sûrement si tout allait bien.
— Ça va, petite Mémé, je n'ai rien ! cria Azura d'une voix qu'elle voulait assurée. J'ai juste glissé, ajouta-t-elle en se relevant et entrant dans la maison.
Mais le salon était vide. Plus de tables, plus de chaises, plus de vaisseliers dans le salon. Plus de fauteuils avec leurs coussins plats, parfaits pour construire des murs de forteresses de fortune. Plus de cuisinière électrique, d'évier en porcelaine blanche un peu ébréché sur un coin, de plan de travail recouvert de plastique dans la cuisine. Plus d'odeur de pâte à tarte cuisant au four, ni le fumet des crabes frais attendant de passer à la casserole. Azura ressortit dans le jardin de devant, où elle eut la surprise de découvrir que des maisons avaient poussé devant la sienne, de l'autre côté de la route, où auparavant il n'y avait eu que des champs. Azura jugea plus sage de les ignorer pour l'instant, leur tourna le dos, et inspecta la façade qu'elle venait de quitter afin de vérifier qu'elle était dans la bonne maison. Il n'y avait pourtant pas de doute possible. C'était bien celle-là, avec sa porte à moitié cachée par les branches d'un grand avocat, ses volets défraîchis au rez-de-chaussée. D'ailleurs, pensa Azura, il était grand temps de tout repeindre, car la peinture bleue avait viré au gris et s'écaillait.
Azura franchit à nouveau la porte, parcourut les pièces les unes après les autres. Plus de salle de bain ! Plus de toilettes ! Il y avait bien des coffres et des lits dans les chambres en haut, et un four en fonte noir en bas, mais tout était étranger à Azura et semblait abandonné. Plus de téléphone. Plus de télévision. Plus de grand-mère devant la télévision. Même plus son parfum préféré dans sa garde-robe. C'était sûrement une farce, pensa Azura. Une farce, oui, ça ne pouvait rien être d'autre.
La porte à l'arrière de la maison tapait contre son montant, prise dans un courant d'air. Azura se risqua dans le jardin de derrière, plus grand que celui devant la route, mais coincé au milieu d'autres propriétés à l'intérieur du pâté de maisons. Au-dessus d'Azura, le ciel s'étendait comme une couverture compacte de nuages, baignant l'Île dans une lumière grise et uniforme ; en fait, Azura aurait presque dit que le sol et les murs diffusaient leur propre lumière, si elle n'avait pas été distraite par l'état du jardin. Plus de chaises longues où sa grand-mère pouvait prendre le soleil. Plus de balançoire dont un pied avait tendance à sortir de terre lorsqu'on se balançait trop fort.
Les haies de buis et de fusains restaient familières, mais à la place des hortensias roses (qui avaient été plantées à la naissance d'Azura), il y avait un carré d'herbes aromatiques. Le petit champ de pommes de terre était bien là mais, au fond du jardin, à la place de la cabane en bois qu'Azura avait construite l'année de ses douze ans, se tenait une autre cabane, plus rustique et plus odorante, et qui n'avait certainement pas été construite dans un but ludique.
Azura franchit le portail du jardin et sortit du pâté de maisons par un chemin commun, pour se retrouver dans les rues du village. Elle erra pendant un bon moment, perdue comme dans un rêve. Les maisons de pêcheurs ressemblaient à celles qu'Azura avait toujours connues, mais les plantes grimpantes qui poussaient en bordure de chemin avaient pris possession des portes et des fenêtres, comme il arrivait souvent aux résidences d'été qui ne servaient que quelques mois par an. Azura pensa que tous les propriétaires auraient du travail, à leur retour.
Beaucoup des murs avaient reçu des couches d'enduit blanc, ou gris, sur les pierres dont Azura avait l'habitude. Plus étrange encore, aucun linge ne séchait sur les étendoirs, et aucun vélo n'attendait son propriétaire avec impatience en travers du chemin. Azura crut s'être égarée plusieurs fois avant de devoir se rendre à l'évidence : la boucherie, la boulangerie, et même l'épicerie qu'elle avait toujours connues avaient été remplacées. Les façades étaient refaites, les fenêtres remplacées, les vitrines fermées.
Arrivée sur la Place de l'Église, Azura trouva à la place de l'église un beau manoir, tout en pierres massives, portes épaisses et fenêtres aveugles protégées par des grilles de métal. La place en elle-même n'existait plus : l'arrêt de bus et le petit parking sur lequel le camion-pizza venait deux fois par semaine faisaient partie du terrain du manoir, à l'abri derrière un muret.
Le village était désert et le silence était pesant. Ce n'était pas le silence feutré de la sieste, qui résonnait contre les murs proches tout autant que les rires et les cris. Ce n'était pas le silence de l'hiver, quand la population de l'Île était divisée par deux. C'était un silence de mort, un silence d'absence. Plus de voisins qui discutaient si fort qu'on les entendait dans tous les jardins. Plus de chats errants. Ce n'était vraisemblablement plus le village d'Azura, et certainement pas une farce. Azura commença à avoir peur. Où étaient les gens ? Où étaient ses grands-parents ?
Azura se souvint soudain que son grand-père était parti à la côte. Elle rebroussa chemin, retraversa le village et se dirigea vers la mer.
Le chemin qui partait juste devant la maison d'Azura allait directement vers la mer. Il y avait bien sûr énormément de chemins qui allaient directement vers la mer, étant donné que l'Île était une île : celui-ci débouchait non seulement sur une petite plage de galets, mais aussi sur d'autres chemins qui suivaient la côte, et Azura ne savait pas dans quelle direction son grand-père était parti. Ses pieds suivirent simplement leur trajet préféré. Azura avait une confiance absolue en ses pieds, surtout lorsqu'ils étaient chaussés de ces bottes. C'est pourquoi lorsqu'ils s'arrêtèrent, elle n'envisagea pas un instant qu'ils avaient pu se perdre, et pourtant, d'une certaine façon, ses pieds avaient perdu le chemin.
Plus exactement : le chemin, celui même qu'elle avait emprunté la veille au soir lors de sa promenade quotidienne pour saluer le soleil couchant, ce chemin si familier n'était plus là. La côte s'était partiellement effondrée, et pas uniquement à cet endroit ; la terre avait été comme grignotée et de grands pans de roche brisés et émiettés avaient dévalé la pente vers la mer comme des corps de victimes tombées au combat. Azura avait entendu dire que le vent et la mer pouvaient éroder les côtes (elle avait personnellement toujours préféré imaginer une sorte de monstre marin qui grignotait la terre et les rochers, et le regrettait à présent), mais elle n'avait jamais vu un tel résultat, particulièrement en une seule nuit. Il n'y avait plus aucune mouette, plus aucun goéland. On n'entendait que le bruit des vagues : il n'y avait toujours personne, pas un pêcheur sur les rochers, pas une voile sur l'océan.
L'océan.
Azura ne pouvait plus en détourner les yeux. Elle voyait les vagues se dérouler sur les rochers, projetant de l'écume dans le vent, puis se retirer, marquer un temps pour prendre une profonde respiration (ou tout du moins, c'était ce qu'Azura aurait fait si elle avait été à la place des vagues) et tout recommencer. L'horizon était comme suspendu, plus haut que le point de vue d'Azura, comme si elle regardait un mur de mer ; cela lui donnait l'impression que d'un moment à l'autre la magie qui retenait l'eau allait s'éteindre et que l'océan allait se déverser sur l'Île pour rétablir les lois bafouées de la physique.
Le vent, dans lequel elle pouvait goûter l'écume, faisait voler ses cheveux blonds autour de sa tête et sifflait… non, bourdonnait à ses oreilles. Oui, le vent bourdonnait, comme si une mouche sortait enfin d'une pièce, après avoir tourné en rond pendant des heures, en laissant un bourdonnement fantôme dans les oreilles des gens. Azura avait la mer, grondant et grognant, dans ses oreilles et dans sa tête. Ses yeux étaient remplis de la couleur marine, cette couleur profonde à la fois vert et bleu et gris. Flottant au-dessus de la mer, le ciel était gris, un beau gris lumineux qui diluait toutes les couleurs et tous les contrastes, mais le gris de l'océan était si prometteur…
Azura devait se rendre là-bas.
Immédiatement.
Tout de suite.
Azura ne savait pas comment elle avait dévalé la côte ravagée. Elle ne voyait rien d'autre que la mer lorsqu'elle traversa l'étendue rocheuse qui apparaissait à marée basse. Elle n'entendait rien d'autre que le bourdonnement du vent et des vagues lorsqu'elle gravit l'un des rochers en arêtes qui pointaient vers l'océan. Elle ne s'aperçut même pas qu'elle avait trébuché avant que, afin qu'Azura ne dévale pas la pente abrasive la tête la première, son pied n'essaye de compenser la perte d'équilibre en plongeant dans un trou d'eau.
Le trou d'eau était profond et plein d'ombres anormales. Des crevettes indignées dansaient autour de la cheville d'Azura comme des moustiques, mais elles ne cachaient pas le trouble de l'eau.
Azura retira son pied brusquement, comme si les ombres, ou les crevettes, l'avaient mordue. Elle prit conscience de ce qui l'entourait. Elle se trouvait sur l'Observatoire.
Azura escalada au plus haut de l'Observatoire, afin de repérer son grand-père. Un vieux monsieur tout maigre au milieu des rochers n'allait pas être facile à voir, mais Azura se souvenait qu'il était parti avec son imperméable jaune (il préférait le bleu, mais il était sale, et la grand-mère d'Azura détestait le sale). Azura ne trouva aucune trace d'imperméable jaune, ni d'aucune autre couleur, d'ailleurs. L'endroit lui paraissait sous l'effet d'une distorsion ; tous les rochers semblaient plus étendus, la mer à des kilomètres de là où Azura l'aurait attendue. Azura avait l'impression qu'on avait même changé la teneur de l'air. On aurait dit une autre planète. C'était sans doute une Grande Marée, pensa Azura, une Très Grande Marée.
Le bourdonnement revint en force, et il ne revint pas uniquement dans les oreilles d'Azura. L'Observatoire tremblait sous ses pieds. Devant lui, une énorme vague prenait son élan, mettant à jour des crabes étonnés et des algues qui n'avaient jamais été à l'air libre jusque là. La vague reculait toujours, formant un mur d'eau qui, considérant finalement qu'il était assez puissant, plongea en direction de l'Observatoire.
Les pieds d'Azura décidèrent de s'enfuir. Elle sauta du toit de l'Observatoire et courut, ses bottes retrouvant leurs appuis familiers sur le grand rocher en granite plat qui était la remontée la plus directe de ce côté-ci du port. Azura avait à peine atteint la hauteur de l'ancien chemin lorsque la vague s'abattit de toutes ses forces sur l'Observatoire dans un fracas épouvantable, l'écrasant sous des tonnes d'eau, pulvérisant les arêtes de pierre et envoyant voler des crevettes très surprises par la tournure des événements. L'Observatoire disparut sous l'eau pendant de longues minutes. Azura, figée sur place, regarda la vague se retirer, lentement, charriant les débris avec elle.
Il ne restait rien. L'Observatoire avait disparu.
Il fallut plusieurs longues minutes à Azura, prise entre le déni et l'horreur, pour détacher son regard des débris de l'Observatoire qui roulaient dans le courant. Enfin, elle s'enfuit vers la jetée qui protégeait le petit port du village, et trouva l'endroit vide de toute embarcation, grande ou petite. Et toujours aucun imperméable jaune à l'horizon. Désemparée, Azura retourna à l'emplacement de sa maison, qui n'était plus vraiment sa maison maintenant qu'elle était si vide. Il n'y avait pas grand-chose à faire : si le village était désert, il fallait aller demander de l'aide au Bourg.
Le Bourg était situé plus ou moins au centre de l'Île ; comme pour la mer, l'on pouvait d'y rendre par plusieurs chemins. Le plus évident était la Route de l'Ouest, longeant le port, mais Azura se ravisa. L'appel de la mer et de la vague fracassant l'Observatoire la faisait encore trembler d'effroi, elle préféra contourner le village, s'éloignant de la côte. Elle passa devant la place de la kermesse, sur laquelle étaient montés des stands en bois délavés qu'elle n'avait jamais vu avant, puis emprunta la route du Nord.
La route du Nord était en réalité la route qui partait vers le Nord mais qui virait vers le Nord-Ouest, puis tournait plein Ouest pour rejoindre le Bourg ; alors que la route de l'Ouest partait vers l'Ouest, puis montait vers le Nord et prenait la direction Nord-Ouest. Les deux routes arrivaient au même point, en fait, mais avaient, bien évidemment, chacune des hameaux différents à traverser, des commerces à visiter, des lavoirs à éviter et des champs à contourner. Les deux routes gravissaient la même pente, ralentissant les piétons, forçant les cyclistes à mettre pied à terre, et obligeant les deux à se jeter dans le fossé chaque fois qu'une voiture les dépassait.Des nombreux chemins de terre quadrillaient aussi les champs et les bois mais, en cas d'urgence, Azura préférait rester sur les routes, où les directions étaient peintes directement sur le sol (les îliens ne croyaient pas aux panneaux, qui pouvaient s'envoler). Elle ne craignait pas vraiment de se perdre dans les chemins, mais pressentait qu'elle n'avait pas de temps à perdre.
Mais la route était elle aussi bien différente de celle qu'Azura connaissait. Cette route-là était en terre, creusée de deux larges sillons parsemés de graviers, séparés par une butée contenant des cailloux incrustés dans la boue séchée. Plus d'asphalte, et donc, plus d'indications peintes au sol. Azura réalisa qu'elle n'avait pas vu une voiture depuis qu'elle était dans ce monde bizarre et que, si c'était plus confortable de marcher sans avoir à se jeter dans un fossé, ce n'était pas du tout rassurant. Ses semelles faisaient crisser le gravier, et dans le silence absolu, elle avait l'impression que le son emplissait le monde.
Azura avançait aussi vite qu'elle le pouvait. La route qu'elle connaissait avait été bordée de petits bois, mais tous les arbres avaient laissé place à des champs. Chaque fois qu'elle voyait une nouvelle fleur ou un nouveau caillou, son esprit enregistrait l'ombre légèrement anormale. L'ombre était atténuée par rapport au jardin d'Azura (le « vrai » jardin, pensait-elle, pas le vide), ou au trou d'eau de l'Observatoire (l'autre Observatoire, celui qui avait été détruit) ; ici, sous le ciel gris et lumineux, tout semblait éclairé par en-dessous, comme dans un tableau où l'artiste aurait oublié de marquer le contraste entre ses volumes. Il arriva même une fois ou deux où Azura scruta un brin d'herbe pour y trouver ce qu'elle cherchait, au point de ne plus voir que des morceaux de vert sale qui se superposaient maladroitement et qui ne pourraient plus jamais reconstituer la plante telle qu'elle était au départ.
Au bout d'un quart d'heure de ce manège et ayant l'impression de loucher, Azura atteignit les premières maisons de Kerampoulo, qui semblait-il avaient réussi à conserver une haute végétation autour d'elles. Ces maisons se trouvaient en retrait de la route ; Azura quitta celle-ci pour s'approcher, avant de s'arrêter net au milieu du hameau. Les maisons étaient neuves. D'allure géométrique et industrielle, elles imitaient le style traditionnel de l'Île tout en imposant une impression terriblement plastique. Les portails étaient épais et imposants. Les fenêtres, de larges baies vitrées. Les jardins étaient proprement délimités par des clôtures et pas une herbe folle n'osait y planter sa racine. Les herbes avaient, semblait-il, toutes émigré dans les propriétés qui restaient familières à Azura, mais dont les maisons tombaient en ruine, portes et fenêtres aveugles, toits éventrés par les arbres qui avaient poussé au milieu du salon. Les haies, autrefois bien taillées, étaient devenues des boules mêlées dont les branches s'étendaient dans tous les sens. Des panneaux « à vendre » pendaient des portails déformés. Si Azura s'était trouvée sur une autre planète, elle n'aurait pas pu être plus dépaysée.
Alors qu'Azura recherchait des fragments de son passé dans les façades fracassées par le temps, une oppression malsaine cernait peu à peu le hameau. Ce n'était pas le frisson de la réalisation soudaine qu'elle était seule et complètement perdue, car même perdue et seule, Azura avait toujours ressenti la présence de l'Île comme une protection rassurante. Celle-ci avait disparu, purement et simplement bien qu'inexplicablement, laissant une angoisse sourde prendre la place laissée ainsi vacante.
Azura voulut s'en défaire en entrant dans l'une des anciennes maisons, à la recherche du moindre indice, mais une rangée de pins lui bloquait soudain le passage. Azura ne se souvenait pas de les avoir vus lors de son premier passage, mais elle mit cela sur le compte de la surprise. Elle essaya la maison suivante, et se heurta à une rangée de peupliers. Elle tourna sur elle-même, réalisant que la route se perdait à présent dans une ombre grandissante : des rangées de grands arbres venaient de pousser spontanément et en cercle autour d'elle.
Les pins faisaient barrage à la hauteur d'Azura, leurs troncs serrés les uns contre les autres, leurs longues branches lourdes de petites aiguilles menaçantes comme des mains prêtes à frapper ; les peupliers projetaient de l'ombre, par au-dessus, de leurs branches chargées de feuilles sonores. En y regardant mieux, Azura s'aperçut que les arbres étaient simplement debout sur la route, sans même y avoir planté leurs racines qui s'agitaient autour des troncs comme des tentacules de calamar. Azura était prise au piège.
Azura frissonna, au beau milieu de la large flaque d'ombre anormale (bien qu'atténuée par le ciel gris et la route lumineuse) projetée par les arbres. Il lui semblait sentir sous ses semelles l'activité d'une fourmilière. Le bruissement des feuilles de peupliers sembla s'amplifier et l'envelopper comme une couverture. Les feuilles produisaient un léger tintement, comme une multitude de petites cloches au son étouffé qui auraient été sonnées par centaines, par milliers…. Azura cherchait à entendre des mots dans les voix des feuilles (après tout, se disait-elle, plein de monde entendait toutes sortes de voix dans la nature, même si c'était souvent pour ordonner à ceux qui les entendaient d'aller faire la guerre au pays voisin) mais le son de cloche s'amplifia, devint une complainte cacophonique. Les arbres criaient, leurs mouvements prenaient de l'ampleur et bientôt ils pourraient se courber suffisamment pour atteindre Azura. Ils n'étaient pas là pour discuter, pensa-t-elle, mais que faire quand des arbres vous en veulent ?