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"La Collection invisible" est une nouvelle de l'écrivain autrichien Stefan Zweig, publiée pour la première fois en France en 1935.
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Seitenzahl: 25
Veröffentlichungsjahr: 2015
À la seconde station après Dresde, un homme d’un certain âge entra dans notre compartiment, salua poliment ; puis il s’assit, leva les yeux vers moi et me fit un signe de la tête comme à une vieille connaissance. Tout d’abord je fus incapable de me rappeler qui il était, mais à peine m’eut-il dit son nom avec un sourire enjoué que je me souvins aussitôt : c’était un des antiquaires les plus connus de Berlin. En temps de paix, j’avais assez souvent été chez lui et lui avais acheté des livres et des autographes. Nous échangeâmes d’abord quelques paroles banales. Soudain, il me dit :
– Il faut tout de même que je vous raconte d’où je viens. Car cet incident est vraiment la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée pendant mon activité de plus de trente-sept années, à moi qui suis un vieil antiquaire. Vous savez sans doute vous-même comment se vendent aujourd’hui les objets d’art, depuis que la valeur de l’argent s’est littéralement évaporée. Les nouveaux riches se sont découvert tout à coup un faible pour les madones gothiques, les incunables, les vieilles estampes et les tableaux. Ils nous en demandent plus que nous ne pouvons leur en procurer. Nous devons même être sur nos gardes afin de les empêcher de nous dévaliser de la cave au grenier. Si nous les laissions faire, ils nous enlèveraient les boutons de nos manchettes et la lampe de notre secrétaire. Aussi est-ce un vrai casse-tête que de leur trouver toujours de nouvelles marchandises. Excusez-moi d’employer ce terme brutal de « marchandise » pour des objets que nous autres, d’ordinaire, nous vénérons. Mais cette engeance a fini par nous habituer à considérer un magnifique incunable vénitien comme l’équivalent de tant et tant de dollars, et un dessin de Guercino comme la somme de quelques billets de banque. Inutile de vouloir résister à l’importunité de ces soudains acheteurs enragés. C’est ainsi qu’une fois de plus, je me retrouvai du jour au lendemain complètement dévalisé par eux, et il ne me restait plus qu’à baisser les rideaux de ma devanture. Dans notre vieux magasin que mon père déjà hérita de mon grand-père, j’avais honte de ne voir traîner que quelques rossignols, qu’aucun camelot jadis, dans le Nord, n’aurait osé charger sur sa carriole.
