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Dans une ambiance crépusculaire et attachante franco-américaine, La douceur d'une larme raconte ce que traversent les adolescents, la jeunesse des lycées, avec un caractère poétique et valsant entre les rires des soirées et les leçons de vie. Ce roman, écrit par un jeune adulte, ajoute une touche de poésie aux aventures et aux épreuves que les jeunes traversent, celles que les adultes ne voient pas ou ne peuvent pas comprendre, ces problèmes, ces histoires dont on n'entend pas parler, tout ce qui se cache et se trame dans l'ombre et qui pourtant leur façonne le coeur et leur apprend ce qui est bon quand on mûrit. Ce que La douceur d'une larme transmet, ce sont des émotions fortes, des histoires et des évènements dans lesquels tous les adolescents se reconnaîtront. Plus qu'une fiction qui arpente ce que vivent les adultes en devenir, ce roman peut se lire en musique avec toute une série de morceaux délicatement cités tout au long du roman, donnant vie à l'histoire. L'auteur y livre donc de véritables leçons de vie sur la sensibilité, le harcèlement, l'amour ou bien la peine et offre un regard qui vise à aider, à accompagner ou à faire comprendre à la lectrice et au lecteur qu'il n'est pas seul à se poser des questions, qu'il est possible de trouver des solutions et que mille chemins sont accessibles pour grandir et avancer.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
À l’adolescence et ce qu’elle nous apprend,
Ce qu’elle nous fait endurer,
À toutes celles et tous ceux qui se sentent perdus,
Seuls, incompris et qui se retrouveront dans ce livre.
À ceux qui ont envie de se rappeler le goût de la jeunesse
Et les valeurs qu’elle peut enseigner
Au croisement des âmes.
Aux Ninon, aux Greg, aux Chloé,
aux Chavy, aux Ben, aux Abbie, aux Audric.
Merci à ceux qui m’ont tant inspiré,
Que je revois encore rire, apprendre, vivre
Et qui rappellent au monde toute la douceur d’une larme.
Un été se termine
De peine et de réflexion
Capuccino
Orage au gymnase
Rencontres
Une journée grise et vertigineuse
Lola
Le temps d’une cigarette
Et un monde s’écroule
Enfouir les peines
Jeunesse et leçons
Ravivons les cœurs
Discret demeure le joyau de l’âme
La nouvelle année
Derby
Et l’on se bâtit
Trouver sa place
Les cœurs se libèrent
Une semaine à la mer
Le bal du lycée
Le soleil se cachait progressivement derrière les immeubles plantés au fond de la ville. On voyait jusqu’à la zone commerciale, à l’extrémité du Nouveau Centre. Le quartier était récent, tous les immeubles du Nouveau Centre étaient présents depuis moins de trois ans. Plus loin, dans la zone commerciale, on apercevait surtout le casino et la façade du bowling, collé au Grand Quart, un centre commercial gigantesque et fraîchement bâti.
Les lumières de la ville, de l’Avenue et des grandes places venaient doucement remplacer celles du soleil, mais les voitures ne cessaient d’avancer et les gens ne cessaient de vivre. La ville continuait de respirer. Et Ninon admirait ce spectacle du haut de son rocher, figé sur la petite colline qui surplombait la ville. Assise en tailleur, elle écoutait sa musique les écouteurs dans les oreilles, en pensant à tout et à rien. À ces choses auxquelles pense une adolescente qui observe une ville danser, juchée en son sommet. Elle était de nature à se poser mille et une questions, parfois pour pas grand-chose. Et en même temps, elle avait cette tendance à se laisser guider par ce que lui dictait son cœur plus que par ce que lui disaient les gens. Elle avait une aisance à lâcher prise parfois déstabilisante et vertigineuse.
Son regard était fixe, pas vraiment perdu, mais concentré. La musique la transportait et ses réflexions la maintenaient sur Terre. Elle portait un pantalon très légèrement troué et déchiré à certains endroits et un sweat rose trop large, dont elle avait mis la capuche. N’en dépassait qu’une mèche de ses cheveux courts, qui flottait paisiblement avec le vent frôlant son visage. Ses mains étaient blotties dans la poche centrale du pull et les ficelles qui pendaient s’agitaient sur le rythme des bourrasques. Il y avait un banc à quelques mètres du roc, mais elle a préféré l’inhabituel au confort de l’évidence. Elle était comme ça et elle ne changerait pas.
Ses yeux marrons se levèrent un moment en direction de l’avion qui survolait les gratte-ciels, puis sursauta à la vue d’un hérisson qui sortait de l’arbuste séparant le caillou et le banc. Elle sourit un moment. Un sourire envoûtant et apaisant, qui faisait se redresser le bout de son nez et bouger ses oreilles. Puis elle partit, sautant jusque sur le sol vêtu de terre et de caillasses.
Elle aimait la solitude, juste assez pour se sentir libre.
En atterrissant, elle se frotta rapidement les fesses pour enlever les quelques saletés qui s’accrochaient, puis essuya avec le côté de sa manche ce qui semblait avoir été une larme. Elle n’avait pas pleuré, n’était pas triste non plus. Mais parfois, une larme coule sans qu’on ne puisse l’empêcher. Une larme tranquille, presque douce. Celle-là eut suffi pour faire briller ses cils et pétiller ses yeux, comme un éclat de perle.
Sa démarche était naïvement maladroite, ce n’était pas une fille très grande. Ses jambes étaient assez courtes. Mais elle avait dans le ventre bien plus de force et de courage que beaucoup d’autres. Nous vivons tous dans le même monde, mais ce que chacun affronte sans cesse, c’est la façon dont il le perçoit. Et il fallait un courage titanesque, une force innommable pour que Ninon affronte le sien.
En descendant jusqu’à la ville, elle s’alluma une cigarette, refit les lacets de sa chaussure gauche et s’arrêta le temps d’observer un nuage passer devant la lune. Elle retrouva Abbie au Jane&Tonio, un café brasserie branché de la ville.
Il était situé dans un quartier plutôt vivant, dans lequel les boutiques restaient ouvertes très tard les saisons chaudes. Il comptait plus d’une vingtaine de bars et de fast-food, une discothèque, un petit cinéma et un parc. Le quartier portait le nom de Neuf Pays, mais tous les habitués et les gens du coin abrégeaient à « Neuf ». On disait qu’il était l’étincelle de vie dans l’obscurité de la nuit à des kilomètres à la ronde. Et l’enseigne du Jane&Tonio brillait tout autant. Les lettres J et T scintillaient toutes les deux d’un néon vert, faisant office de bordure extérieure, et d’un autre rouge, plus petit, épousant l’intérieur des formes. Sur la terrasse, certains fumaient et discutaient autour de quelques tables, au-devant du bar sous une tonnelle fine. A l’intérieur, d’autres néons rouges et violets pour la plupart orchestraient l’ambiance que l’on y retrouvait, joviale et branchée, au style old school, aux musiques rock et au décor tout droit sorti des années seventies.
Abbie était assise plus loin, à une table accolée à la baie vitrée donnant sur la terrasse. « Eh bah enfin ! T’en a mis, du temps ! », lui fit remarquer Abbie lorsqu’elle vit sa copine s’approcher de la table. Ninon lui répondait en riant qu’attendre avec un banana split, ce n’était pas la pire des situations, puis elle prit place en face de la jolie blonde, sur la banquette rouge bordeaux. Elles se partageaient habituellement un dessert, et ce soir-là, Abbie avait commencé à le grignoter. Abbie était une fille vraiment belle, typiquement de celles qui font chavirer les cœurs et fondre les garçons dans la cour des lycées. Elle avait attaché ses cheveux de façon à en faire une queue de cheval et portait de grandes lunettes de vue, presque rondes, qui enveloppaient quasiment tout son visage. Ses lèvres fines et son minuscule grain de beauté sur le bout du nez lui donnaient un charme qui pouvait rendre folles de jalousie certaines de ses copines. Ninon s’étonnait souvent de la façon dont la présence d’une fille pouvait faire de l’ombre à tant d’autres, jusqu’à faire oublier à quel point elles sont belles. C’est drôle, parfois, elles-mêmes l’oublient.
Pourtant Abbie n’avait pas un mauvais caractère et n’était pas détestée. Ce n’était pas son but, de faire de l’ombre aux autres filles et elle ne jouait pas à être la peste. Elle n’était ni irrespectueuse ni insolente, mais plutôt sociable, souriante et pas bête du tout. C’était sans doute aussi cela qui la rendait belle, aux yeux des autres. En fait, elle était enviée pour ça ; elle était simple, naturelle et intelligente, même si elle s’amusait beaucoup à jouer celle qui ne savait pas. Ninon l’adorait, et admirait ses qualités. On lisait le respect qu’elle avait pour Abbie dans le regard qu’elle lui portait. Là, par exemple, la cuillère de banana split dans la main, du chocolat sur la lèvre et ses yeux pleins de vie rivés sur elle. Et ces regards étaient bourrés de contemplation. Ninon et Abbie n’étaient pas meilleures amies pour rien. Abbie aimait Ninon plus que personne d’autre, elle était comme sa sœur, bien qu’elle n’était pas aussi sage qu’elle. En vérité, les deux étaient différentes pour bien des choses. Sans doute qu’Abbie trouvait chez sa copine les interdits auxquels elle n’avait pas goûté, faits de bêtise et de liberté, et Ninon un peu de raison, d’équilibre et de sécurité chez Abbie. Ce qu’elles ne pouvaient vraiment avoir. Tout ce qu’elles étaient silencieusement terrifiées d’affronter.
« T’as reçu le message de Greg ? demanda Ninon, en buvant son jus d’orange la paille en bouche.
– Le message de Greg ? Non, pourquoi ? s’étonna-t-elle en se relevant légèrement d’un coup, sa queue de cheval se balançant derrière sa nuque.
– Il fait une soirée mercredi. Il a envoyé des messages à un peu tout le monde, et il m’a demandé de voir avec toi et Audric. Mais je pensais qu’il t’avait aussi demandé, c’est bizarre.
– Oui ça m’étonne, grimaça Abbie.
Peut-être qu’il n’osait pas te demander ? suggéra Ninon avec un brin d’humour.
– Oui, peut-être ! On ne l’a pas vu des vacances, ça va être cool de le revoir.
– C’est clair ! Il y aura du monde, d’après ce que j’ai compris. Ça sera sympa. »
L’été touchait à sa fin et Greg organiserait chez lui ce qui serait pour la bande de copains du lycée la dernière fête des vacances. Ninon et Abbie étaient plutôt étonnées de cette nouvelle car ce n’était pas du genre de Greg. Il était habituellement calme et les filles le voyaient comme le dernier à avoir envie de faire venir du monde chez lui. Il avait beaucoup d’amis, mais son caractère n’était pas celui de la fête. Pour eux, Greg était celui qui prenait soin de lui, sans excès ni débordement dans quoi que ce soit. Il n’avait jamais fumé et buvait avec modération. Il était quelqu’un de posé et se montrait parfois brillant, et les autres le savaient. C’était comme cela qu’ils le voyaient. Gentil sportif châtain qui s’entendait avec quasiment tout le monde, beau guitariste aux yeux marrons, Greg avait tout pour plaire.
La soirée passait tranquillement. Les deux copines riaient ensemble, comme elles le faisaient déjà depuis des années. Elles se connaissaient par cœur, puis elles avaient cette détente et ce naturel qu’ont toutes les meilleures copines du monde. Elles avaient leurs signes et leurs secrets, leurs noms de code qu’elles inventaient et leurs souvenirs qu’elles partageaient. Ensemble, elles parlaient des garçons, des copines, des parents et des amis. Elles parlaient de tout et de rien. Autour du banana split, elles se racontaient ce qu’elles avaient pu voir ou pu vivre pendant leurs vacances. Ninon lui confiait ce qu’elle avait appris sur certaines personnes ou par d’autres, Abbie lui montrait les photos de la mer, des falaises et des bars branchés de sa semaine à la plage. C’était souvent comme ça ; Abbie passait souvent à côté des nouvelles ou des rumeurs, trop tête en l’air pour y faire attention, et Ninon partait rarement en vacances. Elle ne connaissait pas les moments en famille qu’Abbie vivait depuis toujours. Sa mère vivait loin et son père n’avait ni argent à dépenser, ni temps à consacrer, ni amour à offrir.
Au cours de cette soirée, Ninon avait appris qu’Abbie avait dansé avec un garçon lors d’une fête en vacances, qu’elle a dû racheter un maillot de bain deux-pièces parce qu’une bretelle avait cassé, qu’elle reparlait à Marc puis qu’elle allait sûrement avoir un chiot, mais Ninon trouvait stupide de ne pas adopter un chien placé dans un refuge. Les filles avaient aperçu Lucas et Fanny ensemble, alors elles en conclurent qu’ils s’étaient mis en couple pendant l’été.
« Toi aussi t’as l’impression qu’en été, tout va plus vite ?
– Comment ça ? demanda Abbie.
– Bah, que c’est un peu l’effervescence, qu’il se passe plein de choses par rapport au reste de l’année.
– Clairement, oui. Déjà, il fait plus chaud, tout le monde est quasiment nu, puis y’a des fêtes de partout, répondit-elle assez naturellement, les yeux rivés sur l’écran de son portable.
– Oui, ça aussi », affirma Ninon en riant et en baissant la tête, les bras croisés sur la table et les fesses au ras-bord de la banquette.
Elle se tenait droite, le bas de son dos était légèrement courbé vers l’intérieur mais cela ne se voyait pratiquement pas à cause de son pull. Les gens autour lui donnaient vingt ans et certainement dix-neuf à sa copine aux cheveux blonds.
« Ça doit être cet esprit de fête qui fait que tout le monde est plus proche et plus souriant. J’apprécie bien ça, ça donne le sourire puis ça réchauffe un peu. Quand je dis que ça va plus vite, c’est un peu pour dire qu’on ose plus les choses, genre parler aux gens et oser des trucs, tu vois ? La preuve, tu reparles à Marc.
– Ouai, soupira-t-elle en souriant discrètement. Il m’a envoyé un message l’autre jour, il était en soirée avec ses potes je crois, moi j’étais encore en vacances. Je ne lui ai pas répondu tout de suite mais il forçait.
– Et du coup, vous vous reparlez ?
– Oui.
– Tu retiens vraiment aucune leçon, t’es pas possible Abbie !
– Mais il m’a dit plein de choses, plusieurs fois on a parlé jusqu’à super tard dans la nuit. Il m’a dit qu’il s’excusait, qu’il avait changé et tout.
– Et tu le crois ?
– Bah... j’sais pas. Il a l’air d’avoir changé en tout cas.
– Tu l’as revu au moins, depuis que t’es revenue de vacances ? On le connaît, Abbie, et je crois le connaitre mieux que toi visiblement. Marc est un vrai con, on le sait tous. Je ne sais pas pourquoi tu t’obstines à réchauffer du café froid, tu vaux bien mieux que ça.
– Écoute on verra, hein. Pour l’instant y’a rien, on parle juste, c’est tout.
– Et on va changer de sujet, surtout, parce que ça me gonfle déjà. Je ne supporte pas ce mec ».
Ninon était fâchée de cette nouvelle. Puis elle n’aimait pas quand Abbie se comportait de cette manière, l’air innocente et crédule. Au fond d’elle-même, Abbie savait que Marc n’était pas quelqu’un de parfait, mais elle se laissait emporter par cette envie de lui parler malgré tout. Elle ne voulait pas penser à la façon dont ça évoluera, ne plus penser à la façon dont ça s’était terminé, quelques mois auparavant.
Les filles rentrèrent, contentes de s’être revues. Ninon prit le tramway au centre-ville pour rejoindre son immeuble. Le quartier qu’elle habitait était ancien et peu fréquenté. D’une manière générale, les gens ne s’y rendaient pas. Ils se contentaient de le traverser en tramway ou en bus pour atteindre le Nouveau Centre, peuplé d’immeubles modernes et de commerces attractifs. Ninon habitait un immeuble de fortune qu’elle partageait avec son père. Sa mère était partie depuis quelques années déjà, elle avait décidé de se construire une nouvelle vie, plus stable et plus saine. Ninon était encore jeune à cette époque et sa maman l’avait quittée brusquement. Elle n’avait pas bien compris ; pour elle, la situation était floue et son père lui avait dit que sa mère avait pris des vacances et que ce n’était pas sûr qu’elle revienne, et qu’elle l’aimait beaucoup. Et Ninon était d’accord avec ce qu’elle avait compris de tout ça.
L’immeuble se trouvait entre deux autres, qui étaient entourés de grands parkings qui n’étaient jamais pleins. Quelques petits espaces de verdure prenaient place entre les rangées de voitures, mais Ninon voyait ça comme un semblant d’esthétisme et de nature, parce que les gens ne s’en servaient que pour y faire déféquer leur chien et qu’on y trouvait comme dans toutes les pelouses et autour de chaque poubelle des sachets en plastique, des cannettes, des restes de nourriture dans des cartons à pizza ou à kebab, des tickets à gratter et tout ce qu’elle pouvait voir quand elle rentrait chez elle. Elle n’aimait pas réellement ce quartier mais elle y avait grandi, et qu’on le veuille ou non, ce qui nous construit et nous façonne fait partie de notre vie, et c’était comme cela qu’elle le prenait. C’était son quartier, son immeuble, ses pelouses aux crottes et ses déchets qui volent partout, rien de plus.
La nuit était bien présente déjà et certains lampadaires du parking n’éclairaient plus. Il lui fallait marcher trois minutes pour rejoindre l’arrêt de tram le plus proche depuis chez elle. Le second se trouvait à cinq minutes, de l’autre côté, aux abords du quartier du Nouveau Centre. C’est à celui-ci qu’elle décida de sortir. Elle aimait bien ce quartier parce qu’il était neuf et lumineux et que la verdure était belle. Les nouveaux immeubles avaient même des potagers à leur rez-de-chaussée, dans une de leur cour commune. De nouveaux commerces s’y implantaient, ces nouveaux restaurants et fast-food à l’intérieur sobre et moderne et au mobilier en bois. Aucun n’ouvrait dans son quartier parce que personne ne le fréquentait. Le döner-kebab en bas de chez elle n’avait pas changé depuis une dizaine d’années, et son père faisait toujours les courses à la supérette derrière le premier immeuble. Mais là, tout était neuf, tout changeait, tout était vivant. Les lumières du centre commercial brillaient puissamment et les couples marchaient au bord de l’eau, main dans la main. Le cours d’eau passait entre les immeubles et séparait le centre commercial en deux immenses bâtiments qui se joignaient par un large pont, sur lequel il y avait d’un côté la terrasse du Brets, un café réputé. L’été, on y buvait un monaco jusqu’à la nuit en observant le soleil se coucher, l’hiver un chocolat brûlant avec le cours d’eau gelé et les illuminations faisant office de décor. Le Nouveau Centre accueillait de nombreuses boutiques, parfois de très grandes marques, dans lesquelles Ninon ne mettait jamais les pieds.
Elle fit donc un tour dans ce quartier qu’elle connaissait encore peu. L’air était frais mais la vie qui y régnait réchauffait largement les esprits. Elle se rendit jusqu’au bowling et repensait à toutes les parties qu’elle avait pu jouer avec Abbie et Audric en fixant la façade éblouissante et les lettres qui clignotaient depuis toujours. Elle connaissait mieux cet endroit mais s’avouait un peu déconcertée par l’arrivée de tous les nouveaux bâtiments sur le chemin. Sur le retour, elle croisa Lucas et Fanny. Elle les avait vus s’embrasser une minute avant, de l’autre côté de l’eau, ce qui confirmait ce qu’elle et Abbie s’étaient imaginé. Elle sourit à Fanny de ses petites dents blanches en les saluant. Son sourire était beau, mais elle ne l’aimait pas. Elle n’avait pas l’habitude de sourire, de toute façon.
Elle marchait tranquillement, les mains dans les poches de son pull, ses écouteurs emmêlés entre ses doigts. Elle souriait encore. Elle pensait à Lucas et Fanny et était heureuse. Heureuse pour eux. Elle connaissait un peu Lucas grâce à ses proches amis Audric et Greg, mais connaissait mieux Fanny puisqu’elles avaient été dans la même classe l’année précédente. Fanny était une fille réservée et discrète. Ninon l’appréciait bien, même si elle ne parlait pas beaucoup et restait encore assez mystérieuse à ses yeux. Elle l’appréciait bien parce qu’elle n’était pas comme toutes les autres filles du lycée, à parler sans cesse de mode, de bêtises ou de garçons. Elle ne se maquillait pas beaucoup, si ce n’était le contour de ses yeux et pour s’éclaircir légèrement le teint. Fanny utilisait peu les réseaux sociaux et les quelques fois au cours desquelles Ninon avait pu discuter avec elle, Ninon avait trouvé ça drôle, intéressant et que dans le fond, c’était une fille mignonne et gentille. Elle jouait aux jeux vidéo et c’était original, pensait-elle. Elle n’était pas grande non plus et n’avait pas la silhouette fine que toutes les autres voulaient à tout prix – quand elles ne l’avaient pas déjà. Elle portait souvent un gilet gris et s’était fait une teinture blonde peu avant le début de l’été. Ninon aimait bien sa personnalité et était heureuse pour elle. Elle se dit aussi que Lucas devait être heureux d’avoir une copine, une copine comme elle. Il n’était ni le plus grand ni le plus « beau gosse » des garçons mais avait sa façon d’être drôle et d’être « cool »,pensa Ninon. Ses boutons sur les joues et sa silhouette svelte n’était pas ce que les filles que Ninon connaissait recherchaient vraiment. Mais en pensant à Lucas, Ninon se disait que ces filles auxquelles elle pensait ne savaient sûrement pas que Lucas jouait terriblement bien de la guitare et était véritablement quelqu’un de drôle. Puis elle pensa que c’était mieux comme ça, que lui et Fanny s’étaient très bien trouvés et qu’il n’existait pas de critère pour être heureux. Elle souriait encore, et se réjouissait à penser qu’ils s’aimaient l’un l’autre.
En se quittant au centre-ville, Abbie était partie dans le sens opposé, en direction de la banlieue pavillonnaire. Ses parents avaient de l’argent et ils vivaient avec sa petite sœur dans une admirable maison blanc crème. Ninon aimait y venir et elle y avait déjà passé beaucoup de temps. Les deux amies se fréquentaient depuis le collège et ont depuis ce temps tissé une sincère amitié. Ses parents étaient assez stricts avec elle et parfois, Abbie se voyait obligée de rester chez elle ou contrainte à travailler ses cours, ses parents ne voulant pas l’habituer de trop aux sorties. Ninon savait cela, alors quand Abbie ne pouvait pas sortir, Ninon comprenait.
En rentrant chez elle, Ninon croisa son père qui était posté devant la télévision, avachi dans son fauteuil, une bière à la main. Il ne lui fit aucun reproche à propos de l’heure à laquelle elle rentrait ; elle ne se souvenait même pas s’il lui en fit déjà. Trop occupé à fixer le poste qui diffusait les informations, il entendit à peine la porte se fermer et les pas légers de sa fille. Elle se rendit directement à la cuisine pour piquer un biscuit qui restait dans le placard et rejoignit sa chambre. Elle se coucha sur le lit juste après avoir ôté ses chaussures de deux vifs coups de pieds en l’air et sortit son téléphone. Elle avait des cernes, ce soir-là, et cela se remarquait considérablement sur ses petites joues et sa peau lisse. Elle se tourna sur le dos et porta son téléphone à l’oreille.
« Ouai, Audric ?
– Oui, Ninon ! Attends juste deux petites secondes »
Le garçon au bout du fil criait quelque chose à sa mère, qui semblait se trouver dans une autre pièce.
« Voilà, c’est bon ! soupira-t-il. Tu vas bien ?
– Ouai ça va, un peu fatiguée... Je me suis baladée au Nouveau Centre en revenant, ce soir.
– Ah ! Tu étais où ?
– Au Jane, avec Abbie. C’était cool de la revoir ! On s’est partagée un banana split, mais c’est elle qui a dû finir le dessert parce que c’était trop pour moi !
– Oh... j’en ai mangé une ou deux fois, de ce truc-là. C’est trop sucré puis ça me bourre, olala ! se plaignait-il.
– Au fait, tant que j’y pense, Greg fait une fête mercredi. Il m’a envoyé un message pour me demander de vous prévenir, toi et Abbie.
– Oui je l’ai croisé au Parc, aujourd’hui. Il m’a dit de venir, et qu’il t’avait déjà informé. Par contre, je ne savais pas pour Abbie.
– Ah d’accord, j’savais pas.
– Mais Greg qui organise une soirée, c’est surprenant, s’étonnait Audric.
– Oui, ça ne lui ressemble pas.
– Mais c’est vraiment cool. Il m’a dit qu’il y aura du monde, j’attends de voir !
– Oui... bah attends-toi à voir du beau monde...
– C’est-à-dire ?
– Abbie parle de nouveau à Marc, alors ça ne m’étonnerait pas qu’elle le ramène chez Greg. Connaissant Greg, il n’osera pas dire non, soupira-t-elle en baissant les yeux.
– Tu plaisantes ?! Marc... Marc ? Le gars le plus stupide du lycée ?
– Marc « Marc », exactement, affirma Ninon.
– Elle me désespère, vraiment. Je pensais qu’elle en avait fini avec lui... En plus, Abbie, quoi. C’est Abbie, c’est pas genre... Julia ou Amel, purée !
– Oui bah de toute façon, Julia y est déjà passée.
– Ouai, bon, ça fait longtemps maintenant. Mais c’est vrai qu’il s’est déjà fait Julia, apparemment. Non mais Abbie ne comprend vraiment rien à rien.
– « Ouai il est gentil gnagnagna », elle tombe dans le panneau complètement, elle ne retiendra jamais la leçon ! désespérait-elle.
– Bon, bref, sinon, à la fête, y’aura qui ?
– Je n’en sais vraiment pas plus que toi. Des gens du lycée, surtout, pensait Ninon.
– Y’aura des mecs ? rigolait Audric.
– J’ai dit que j’en savais rien ! rit-elle à son tour, et ceux du lycée, tu les connais déjà !
– Bah déjà, y’aura Lucas et Niels puisque Greg m’a dit qu’ils feraient un petit concert dans l’après-midi.
– Ah mais oui, c’est vrai qu’il a un groupe avec eux. Lucas à la guitare et Niels joue de la batterie, non ?
– Ouai c’est ça, confirma Audric.
– D’ailleurs j’ai aperçu Lucas avec Fanny, ce soir. A priori, ils sortent ensemble !
– Oh c’est chou, je savais pas ! Bon, tant que Niels est encore célibataire, ça me va ! rit-il.
– Tu m’étonnes ! rebondit-elle, Niels est parfait, il pourrait même se taper des mecs s’il le voulait », rit Ninon.
Audric était un garçon plein de vie et toujours à l’affût des nouvelles et des rumeurs qui circulaient au lycée et autour de lui. C’était son centre d’intérêt le plus important, avec celui des réseaux sociaux. Il était de cette génération qui connaissait toutes ces nouveautés et qui maîtrisait sans difficulté les smartphones et leurs applications. Il était aussi de cette génération qui annonçait avec de moins en moins de peur et de doute autour de soi ce qui faisait sa sexualité et ses particularités. Lui était heureux de vivre son homosexualité sans complexe, puisque c’était comme cela qu’il pensait qu’il faille le vivre, et puis aussi parce que ses parents l’ont accepté sans mal. Il était de cette génération qui mettait l’accent sur la mode et les vêtements, le style et l’apparence, les réseaux sociaux et l’image de soi, tout cela primait sur le reste. S’il aimait être informé de tout, c’est parce qu’il parlait beaucoup avec Ninon et était aussi très proche de Lola, une autre amie de classe qu’il connaissait depuis longtemps. Il faisait alors beaucoup l’intermédiaire et le confident et aimait donner des conseils.
**
Des hauts parleurs posés sur la terrasse diffusaient la musique dans le jardin. La chaleur de l’été enthousiasmait encore les jeunes qui fêtaient la fin des vacances dans une certaine euphorie persistante. Dans le jardin, il y avait des couvertures sur lesquelles certains s’étaient assis et couchés. Un grand bac d’eau froide contenait les bouteilles de bière et d’alcool et était censé maintenir les boissons à la fraîcheur désirée. D’autres jeunes avaient sauté dans la piscine et s’amusaient avec les bouées gonflables, ou bien occupaient les balançoires, la table sur laquelle on se servait en nourriture ou le salon dans lequel l’air était plus frais. L’ambiance était décontractée, tous avaient passé un été riche en émotions.
Ninon s’était posée dans une chambre avec Audric pour discuter tranquillement de tout ce qu’ils aimaient se dire, à se raconter les potins, s’avouer les secrets et parler d’un peu de tout et de tout le monde. Il lui racontait les histoires d’amour de Lola, qui se confiait beaucoup à lui et qui n’arrêtait jamais de se prendre la tête avec les garçons. Et cet été n’y avait pas échappé pour elle. C’était toujours un peu la même musique. Elle tombait folle d’un garçon d’un seul coup, s’attachait à lui puis lui trouvait finalement tous les défauts du monde.
Lola passait la majeure partie de son temps avec ses deux acolytes, Julia et Amel, quand elle ne la passait pas avec les garçons. Les trois filles avaient la même mentalité. Elles aimaient beaucoup parler puis avaient l’air hautaines et forgées de roublardise. Elles étaient celles à qui on ne se confiait pas vraiment et n’étaient pas appréciées de toutes et de tous. Toutes les filles savaient qu’elles parleraient dans leur dos, alors on s’en méfiait. Malgré ça, Ninon et Audric savaient bien qu’elles représentaient le centre d’attraction de presque tous les garçons du lycée, et Ninon avaient le sentiment plutôt amer que les plus jeunes filles prenaient souvent exemple sur elles, en matière d’apparence, de tenue ou de comportement.
De la chambre, les deux amis apercevaient Marc, Ben, Niels et Johan ensemble. Ils tenaient tous une bouteille de bière, Johan et Marc avaient en plus une cigarette accrochée à leurs doigts. Eux aussi, on s’en méfiait. Niels était le seul qui s’entendait bien avec tout le monde, les trois autres n’étaient que guère appréciés. Ninon ne supportait pas leur attitude, envers les autres, envers les filles ni envers Audric, qui avait déjà eu droit à une poignée de remarques homophobes. Tout comme les trois filles, ces garçons étaient un peu les « beaux mecs » de la génération. Tous sportifs, leur carrure était plus large que celle des autres garçons, et attiraient le regard des filles sans trop de problèmes. Il n’y avait que leur réputation et leur comportement qui repoussaient.
Les enceintes rythmaient la fin d’après-midi et annonçaient, sur l’air de Popular de Nada Surf, la soirée à venir, que les adolescents, l’esprit encore à la fête, n’allaient pas hésiter à entamer. Audric était assis sur la chaise à roulettes du bureau de Greg. Il avait posé aisément ses pieds sur le lit et jouait avec la lanière du volet. Il portait un t-shirt court à rayures blanches et bleu foncé. Ninon était assise en tailleur sur le lit et tenait ses jambes avec ses mains, fines et rapprochées l’une de l’autre. Elle portait un t-shirt trop grand et trop large pour elle, sur lequel on percevait Anthony Kiedi, Flea, Chad Smith et Josh Klinghoffer, les membres des Red Hot Chili Peppers.
Audric regardait amusé ses amis dans la piscine. Greg faisait des bombes avec Chavy, ce qui agitait fort l’eau et le calme d’Abbie, couchée tranquillement sur le matelas gonflable. Elle criait de rage à chaque saut dans l’eau et levait les bras pour protéger son chignon et ses lunettes de soleil des éclaboussures provoquées par les deux gaillards. Lucas et Fanny étaient assis sur le rebord du bassin, les pieds dans l’eau. Ils riaient aux bêtises des deux trouble-fête. Norton s’amusait dans l’herbe avec Nord, le chien de Greg. Il avait trouvé un vieux ballon de rugby avec lequel le Golden Retriever aimait jouer. Il courait partout, à la fois intéressé par le ballon et excité par tous les invités dans le jardin. Il effrayait les filles assises sur les couvertures qu’il avait déjà bien salies, filait entre les jambes des garçons debout à qui il avait fait renverser de la bière et sautait dans les plantes ou se faufilait dans les buissons, la bouche grande ouverte et la langue pendant jusqu’au sol.
Greg était un jeune garçon très tranquille et respectueux dans la manière d’être. Ce n’était pas le plus beau ou le plus populaire des garçons du lycée aux yeux des filles, mais cela ne l’intéressait pas vraiment. Le rugby lui donnait malgré tout une allure plutôt robuste et carrée. Il a toujours eu les cheveux blonds et assez courts et des yeux bruns châtaigne. Ce qui avait changé durant l’été, c’était sa barbe, apparue en quelques mois seulement. Il la portait légère et courte, d’un blond foncé, qui ajoutait de l’allure et du charisme à son visage. C’était un des premiers chez qui elle était aussi apparente, taillée et affirmée.
Ce n’était pas dans son habitude de boire beaucoup d’alcool, ni de faire la fête en général, puis il ne connaissait pas grand-chose aux filles ni à l’amour. Mais depuis l’été, cela semblait avoir changé. Il avait plu à des filles, pris ses premières cuites, fumé ses premières cigarettes. Il semblait avoir mûri, pris de la confiance et du ferme. Il avait changé, en bien, en mieux, d’après les autres qui étaient d’ailleurs assez étonnés qu’il eut l’idée d’organiser une fête chez lui. Ses parents absents, il jugea bon de marquer le coup. Aussi, c’était l’occasion de donner un petit concert avec Niels et Lucas, ses compagnons du groupe.
Il jouait de la guitare et son poste était au micro. Niels était le batteur du groupe, tandis que Lucas jouait de la guitare et de la basse. Niels faisait du rugby et de la natation à haut niveau, ce qui lui sculptait des épaules solides et un dos large. Lui était un garçon plutôt grand, norvégien d’origine. Son charme ne laissait presque aucune fille indifférente, puis il avait le sourire facile, le teint mat et des yeux d’un turquoise perçant. Lucas, lui, était un garçon réservé. Il ne parlait pas à grand monde et de ce fait on en savait peu sur sa vie. Les autres ne voyaient rien d’étonnant à ce qu’il soit en couple avec Fanny, puis cela ne les intéressait pas plus que cela. Ni le plus populaire ni le plus souriant, Lucas était un peu dans son monde et avec sa copine, ils se sont bien trouvés, pensaient Greg et Ninon.
Les garçons avaient placé plusieurs amplis sur la terrasse et sortirent les instruments. Le groupe commença à jouer en cette fin d’après-midi. Les autres étaient impatients de les entendre et appréciaient ce qu’ils jouaient ; des reprises et des compositions. Greg appréhendait un petit peu de jouer devant du monde, ou plutôt appréhendait-il le fait de jouer devant Marc ou bien Johan, des garçons qu’il appréciait peu. Mais Greg était heureux malgré tout, il chantait devant ses amis, devant Abbie, et c’était un peu sa réussite. Peu de ses amis l’avaient déjà entendu chanter auparavant, alors tous se réjouissaient de l’entendre désormais.
Ninon et Audric étaient descendus au jardin et s’étaient couchés sur une couverture, à côté d’autres camarades de classe et du lycée. Il y avait aussi Lola, Julia et Amel assises dans l’herbe, pas loin d’eux. Les autres jeunes se tenaient debout sur la pelouse. Johan et Marc fumaient de leur côté, Chavy se séchait avec sa serviette au bord de la piscine. Le soleil retombait peu à peu et cela ajoutait de la douceur à la soirée, de la quiétude et de la chaleur.
« On se fait un peu chier, nan ? remarquait Marc à Ben et Johan, à l’écart des autres.
– Ouai carrément, puis j’pensais qu’il y aurait plus d’alcool que ça, c’est dommage, ajouta Ben.
– T’inquiètes, y’a un pote du rugby qui passe après, il nous file des bouteilles.
– J’vais voir Amel, je reviens, fit Johan en rejoignant sa copine.
– Il ramène quoi ton pote ? demanda Ben à Marc.
– Il a du Jack et du rhum je crois, mais t’inquiètes. Après j’vais voir Greg et j’lui dis que j’ai juste un pote qui vient, ça va passer. S’il peut s’incruster, il pourra ramener plus d’alcool.
– Tu crois que Greg va le laisser venir ? s’interrogea Ben.
– Mais je lui dis qu’il sera seul et qu’il est tranquille.
– Ouai... ça devrait le faire », rit-il. Puis entre deux morceaux, Marc alla voir Greg pour l’informer de la venue de son ami. Greg ne voulait pas passer pour un rabat-joie, et accepta, peut-être aussi dans l’euphorie du moment.
Les minutes passaient et tous profitaient de la soirée dans le rythme de la musique. Les coups de cymbales retentissaient et le groupe entamaient désormais Creep de Radiohead. Aux premières notes, toutes les filles crièrent de joie – évidemment, c’était la seule et unique chanson du groupe qu’elles connaissaient – et jouaient aux groupies. Elles chantaient les paroles en accompagnant Greg. Certaines s’étaient levées, d’autres se balançaient en cœur en se tenant par l’épaule, mais toutes chantaient. Les garçons s’amusaient sur la terrasse et Chavy bougeait sa tête au rythme de la musique et fermait les yeux en s’imaginant Thom Yorke devant son micro. Johan, énervé et agacé de voir sa copine chanter aussi, plaqua d’un coup rapide sa main sur celle d’Amel. « Arrête de chanter putain, tu veux le sucer aussi ou quoi ? ». Amel était surprise, puis elle lui enleva vivement la main, énervée elle aussi. Autour, personne n’avait rien remarqué, tous emportés par l’amusement et l’engouement pour le morceau.
Marc et Ben revinrent avec leur ami. Le morceau était fini et le centre d’attraction s’était vite déplacé vers Marc et ses copains, et les bouteilles d’alcool. Ninon et Audric, rejoints par Abbie, étaient les seuls à ne pas s’être levés pour les rejoindre. Fanny n’était pas très loin d’eux.
« T’as pas été super proche de Marc, aujourd’hui ! remarqua Ninon.
– Non... il était beaucoup avec Ben, répondit Abbie, agacée. Puis là il me saoule à ramener son pote et son alcool, là. C’est la soirée de Greg, quoi ! Il pourrait respecter ça un petit peu, quand même.
– Je crois qu’il est allé demander à Greg avant, fit Audric.
– Mais même, il veut faire venir son pote pour incruster de l’alcool, ça ne se fait pas. Même s’il demande, continua Ninon.
– Oui, par principe, c’est vrai que c’est limite... » confirma Audric.
Peu après, les garçons s’étaient arrêtés de jouer. Niels se précipita chez Marc et profita de l’alcool en se remplissant un gobelet de rhum-soda. Lucas rejoignait sa copine, qui l’applaudissait fièrement, le félicitant d’un large sourire et d’un baiser sincère. Greg retrouvait Ninon, Abbie et Audric sur une couverture, plus loin dans le jardin. Il semblait agacé du comportement de Marc et de la venue de l’inconnu, même s’il avait maladroitement acquiescé à la demande de Marc.
Ils restèrent longtemps de leur côté à discuter et rire ensemble. Greg n’était plus énervé et cela lui faisait du bien de se changer les idées avec Ninon et Audric, et surtout avec Abbie. Il semblait être très proche d’elle. Quand elle lui parlait, il la regardait dans les yeux et se perdait dans son sourire. Et quand elle riait, il la fixait, admiratif. Il aimait ses manières, il aimait quand elle lui touchait le bras en s’adressant à lui, quand elle baissait les yeux, gênée, quand elle souriait la bouche fermée en penchant la tête sur le côté, faisant virevolter sa queue de cheval. Peut-être était-ce le cadre qui plongeait Greg dans ce sentiment d’admiration ; ceux qu’il aimait réunis chez lui, assis sur une vieille couverture, les autres qui riaient fort et qui s’amusaient franchement, le concert donné avec Niels et Lucas. Il ne pensait plus à grand-chose, ce qui le tracassait auparavant ne le gênait plus désormais. Il voulait que le temps ne passe plus, que cette soirée dure toujours et que les choses soient plus simples. Les mots plus légers et plus faciles à dire.
Il faisait nuit, plus d’une heure était passée depuis la fin du concert et peu à peu, les jeunes partaient. Greg était soulagé de voir que Marc, Ben et leur ami n’étaient plus là. Ils s’étaient rendus à une autre soirée, chez un de leurs coéquipiers du rugby. Chavy et Norton jouaient avec le chien, toujours excité de voir du monde dans le jardin. Niels et Greg bâchèrent la piscine et rangèrent le matériel à l’intérieur. L’air commençait à se rafraichir, il n’y avait presque aucun nuage dans le ciel clair pour retenir la chaleur de la journée. Le gazon était un peu humide et quelques moustiques s’invitaient à la fête, mais cela ne dérangeait pas les adolescents. Niels ne pouvait pas rester très tard car la natation l’attendait le lendemain. Ninon et Audric restaient sur leur couverture, ils parlaient de vêtements et du lycée et d’autres choses encore. Lucas et Fanny étaient assis plus loin, ils parlaient doucement et regardaient le ciel et parfois riaient quand le chien venait les embêter.
Greg ne voulait pas que cela se termine. Il voulait qu’Abbie reste, et il était heureux parce qu’elle restait. Pour passer du temps avec Ninon, aussi peut-être avec lui. Mais ça, Greg ne pouvait pas le savoir, voilà pourquoi il voulait que les choses, parfois, soient plus simples. Il proposa à Lucas et Fanny de rester encore et ils acceptèrent. Alors il chercha d’autres couvertures à l’étage, pour les regrouper dans le jardin et ainsi que tout le monde puisse s’assoir ensemble.
« Je crois qu’il me reste des pizzas au congélateur, se rappela-t-il. Qui en veut ? demanda-t-il excité.
– Bien sûr mon pote ! s’empressa de répondre Norton.
– Oh oui ! Mais quelqu’un devra prendre mes champignons si y’en a, ajouta Chavy.
– Ouai il y en a, je crois, désolé pour toi, annonça Greg en souriant. Lucas ?
– Ouai, on se la partage avec Fanny.
– Ok, donc quatre pizzas. Et les autres ?
– Moi j’en prends pas, j’ai abusé sur les biscuits apéritifs, je suis plein ! Se plaignait Audric.
– Et nous, on en prend une pour deux », répondit Ninon en regardant Abbie.
Il était tard, et tous étaient heureux de manger un bout de pizza. Ils étaient tous assis sur les couvertures qui recouvraient une grande partie du jardin. Des bouteilles de soda et les cartons de pizzas était posés dessus. Not Just a Girl de She Wants Revenge résonnait de la petite enceinte portable d’Audric. L’air était frais mais il y avait des plaids pour leur couvrir les jambes et des pulls pour se blottir à l’abri de la fraîcheur. Greg était couché contre Abbie, et elle semblait apprécier sa présence. Il appréciait l’instant comme s’il en avait rêvé toute une vie. Comme si jamais il n’en connaîtrait d’autre. Tous regardaient le ciel, il n’y avait qu’Audric qui naviguait sur son téléphone.
Parfois, de la musique plus ancienne passait, de vieux groupes comme Oasis et The Police et les jeunes appréciaient. En réalité, la musique bourdonnait en fond. Ils ne l’écoutaient pas attentivement. Chavy racontait des blagues et Norton renchérissait. Chavy était un garçon d’origine sri lankaise. Il avait des cheveux noirs qui descendaient jusqu’aux épaules et une bouche large avec laquelle il souriait énormément. Il n’était pas très grand, pas très maigre mais il était cultivé, plus cultivé que tous ses camarades. Il aimait la musique et la politique, l’environnement et la photographie. Il s’intéressait à tout ce qui l’entourait et avait une ouverture sur le monde que peu de ses amis possédaient. Ninon l’aimait beaucoup parce qu’elle savait que derrière l’air bête, juvénile et naïf qu’il aimait prendre souvent, c’était quelqu’un de mature et de réfléchi, quelqu’un d’intelligent. Mais il était de ceux qui le sont silencieusement et réellement. Il ne faisait pas semblant de s’intéresser aux choses et n’en avait que très peu à faire du paraître, de l’apparence qu’il donnait aux yeux des autres. Ninon l’appréciait parce qu’il n’essayait pas, comme tous les autres, de ressembler à « ce à quoi il faudrait ressembler », il n’essayait pas de prouver qu’il était le plus intelligent, le plus cultivé ou quoi que ce soit d’autre. Il savait la valeur des choses et disait souvent que « ceux qui sont convaincus que la force brutale fait le poids face à la force des mots sont ceux qui pensent qu’une liasse de billets vaut mieux qu’un seul gramme de connaissance ». Voilà pourquoi Ninon l’appréciait ; elle aimait le recul qu’il avait sur les choses et le monde, et le regard qu’il portait dessus. Chavy avait cette réputation de posséder une vision très critique de la société.
Alors de temps en temps, entre deux boutades, il aimait ajouter un trait de sérieux, un petit message engagé et subliminal, et bien souvent raccroché par l’ironie de Norton, qui évitait ce genre de sujets sérieux et constructifs, sans doute parce qu’il savait qu’il ne possédait pas les connaissances nécessaires pour ce type de discussions. Alors il répondait par la blague et la dérision, c’était sa façon de participer au débat.
Greg était couché sur le dos et Abbie avait posé sa tête sur la poitrine du garçon. Ils regardaient les étoiles. Eux ne disaient rien. Ils se contentaient de maintenir leur regard au ciel, appréciant la musique, le moment, la lune tendre et vivante qui se dressait à eux comme un tableau à contempler, un parfum à sentir dans la brise légère du soir.
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Le parc de l’Hirondelle se trouvait près du campus central. C’était un vaste domaine sur lequel les arbres recouvraient d’ombre les nombreux chemins gravillonnés. Le site était très fréquenté, les pelouses toujours tondues et les bancs ne manquaient pas. Les écureuils vivaient avec les hirondelles, les martres et les ragondins et, par moment, les cygnes. Au lendemain de la soirée, Greg y promena Nord. La matinée était déjà chaude mais le soleil n’agressait pas ceux qui marchaient à travers le parc, protégés par le feuillage des arbres.
