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Il n’est donc pas permis de douter de la réalité de l’amour ni de son importance. Au lieu de s’étonner qu’un philosophe cherche à s’emparer lui aussi de cette question, thème éternel pour tous les poètes, l’on devrait plutôt être surpris qu’une affaire qui joue dans la vie humaine un rôle si important ait été, jusqu’à présent, négligée par les philosophes, et soit là devant nous comme une matière neuve…
Toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu’elle affecte, a toutes ses racines dans l’instinct naturel des sexes ; et même elle n’est pas autre chose que cet instinct spécialisé, déterminé, et même tout à fait individualisé. Ceci posé, si l’on observe le rôle important que joue l’amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances non seulement dans les comédies et dans les romans, mais aussi dans le monde réel, où il est, avec l’amour de la vie, le plus puissant et le plus actif de tous les ressorts, si l’on songe qu’il occupe continuellement les forces de la plus jeune partie de l’humanité, qu’il est le dernier but de presque tout effort humain, qu’il a une influence perturbatrice sur les affaires les plus importantes, qu’il interrompt à toute heure les occupations les plus sérieuses, que parfois il met pour un temps les plus grands esprits à l’envers,… qu’il rompt les relations les plus précieuses, brise les liens les plus solides,… on est alors prêt à s’écrier : Pourquoi tant de bruit ? pourquoi ces efforts, ces emportements, ces anxiétés et cette misère ?
À PROPOS DE L'AUTEUR,
Arthur Schopenhauer (1788–1860) est un philosophe allemand majeur du XIXᵉ siècle, reconnu pour son œuvre pessimiste et profondément influente sur la pensée moderne. Disciple critique de Kant, il développe une philosophie centrée sur le concept de la Volonté, force irrationnelle et aveugle qui gouverne le monde et les êtres humains. Son œuvre principale, Le Monde comme volonté et comme représentation, explore la souffrance inhérente à l’existence et propose comme voies de salut la contemplation esthétique, la compassion et le renoncement. Longtemps marginalisé de son vivant, Schopenhauer exercera une influence déterminante sur des penseurs et artistes tels que Nietzsche, Freud, Wagner et Thomas Mann.
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Seitenzahl: 84
Veröffentlichungsjahr: 2025
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La Métaphysique de l’Amour
La Métaphysique de l’Amour
Pensées de Schopenhauer
« La nature ne songe qu’au maintien de l’espèce ; et, pour la perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, je m’adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut être aussi bien rempli que si j’eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l’homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d’une année entière ? La nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire : et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier. »
(N. de Chamfort.)
MÉTAPHYSIQUE DE L’AMOUR{1}
Ô vous sages, à la science haute et profonde, qui avez médité et qui savez où, quand et comment tout s’unit dans la nature, pourquoi tous ces amours, ces baisers ; vous, sages sublimes, dites-le moi ! Mettez à la torture votre esprit subtil et dites-moi où, quand et comment, il m’arriva d’aimer, pourquoi il m’arriva d’aimer ? (Bürger).
On est généralement habitué à voir les poètes occupés à peindre l’amour. La peinture de l’amour est le sujet principal de toutes les œuvres dramatiques, tragiques ou comiques, romantiques ou classiques, dans les Indes aussi bien qu’en Europe : il est aussi de tous les sujets le plus fécond pour la poésie lyrique comme pour la poésie épique ; sans parler des innombrables quantités de romans, qui, depuis des siècles, se produisent chaque année dans tous les pays civilisés d’Europe aussi réguliers que les fruits des saisons. Tous ces ouvrages ne sont au fond que des descriptions variées et plus ou moins développées de cette passion. Les peintures les plus parfaites, Roméo et Juliette, la nouvelle Héloïse, Werther, ont acquis une gloire immortelle. Dire avec La Rochefoucauld qu’il en est de l’amour passionné comme des spectres dont tout le monde parle, mais que personne n’a vus ; ou bien contester avec Lichtenberg, dans son Essai, « sur la puissance de l’amour » la réalité de cette passion et nier qu’elle soit conforme à la nature ; c’est là une grande erreur. Car il est impossible de concevoir comme un sentiment étranger ou contraire à la nature humaine, comme une pure fantaisie en l’air ce que le génie des poètes ne se lasse pas de peindre, ni l’humanité d’accueillir avec une sympathie inébranlable ; puisque sans vérité, il n’y a point d’art achevé.
Rien n’est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable. (Boileau)
D’ailleurs l’expérience générale, bien qu’elle ne se renouvelle pas tous les jours, prouve qu’une inclination vive et encore gouvernable peut, sous l’empire de certaines circonstances, grandir et surpasser par sa violence toutes les autres passions, écarter toutes les considérations, surmonter tous les obstacles avec une force et une persévérance incroyables, au point que l’on risque sans hésiter sa vie pour satisfaire son désir, et même que l’on en fait bon marché si ce désir est sans espoir. Ce n’est pas seulement dans les romans qu’il y a des Werther et des Jacopo Ortis : chaque année, l’Europe en pourrait signaler au moins une demi-douzaine : Sed ignotis perierunt mortibus illi ; ils meurent inconnus, et leurs souffrances n’ont d’autre chroniqueur que l’employé qui enregistre les décès, d’autres annales que les faits divers des journaux. Les personnes qui lisent les feuilles françaises et anglaises attesteront l’exactitude de ce que j’avance. Mais plus grand encore est le nombre de ceux que cette passion conduit à l’hôpital des fous. Enfin l’on constate chaque année divers cas de double suicide, lorsque deux amants désespérés tombent victimes des circonstances extérieures qui les séparent ; pour moi, je n’ai jamais compris comment deux êtres qui s’aiment, et croient trouver dans cet amour la félicité suprême, ne préfèrent pas rompre violemment avec toutes les conventions sociales et subir toute espèce de honte, plutôt que d’abandonner la vie en renonçant à un bonheur au delà duquel ils n’imaginent rien. — Quant aux degrés inférieurs, aux légères atteintes de cette passion, chacun les a chaque jour sous les yeux et, pour peu qu’il soit jeune, la plupart du temps aussi dans le cœur.
Il n’est donc pas permis de douter de la réalité de l’amour ni de son importance. Au lieu de s’étonner qu’un philosophe cherche à s’emparer lui aussi de cette question, thème éternel pour tous les poètes, l’on devrait plutôt être surpris qu’une affaire qui joue dans la vie humaine un rôle si important ait été, jusqu’à présent, négligée par les philosophes, et soit là devant nous comme une matière neuve. De tous les philosophes, c’est encore Platon qui s’est le plus occupé de l’amour, surtout dans le Banquet et dans le Phèdre. Ce qu’il a dit sur ce sujet rentre dans le domaine des mythes, fables et jeux d’esprit, et concerne surtout l’amour grec. Le peu qu’en dit Rousseau dans le Discours sur l’inégalité, est faux et insuffisant ; Kant dans la 3e partie du Traité sur le sentiment du beau et du sublime, aborde un tel sujet d’une façon trop superficielle et parfois inexacte comme quelqu’un qui ne s’y entend guère. Platner, dans son anthropologie ne nous offre que des idées médiocres et plates. La définition de Spinoza mérite d’être citée à cause de son extrême naïveté : Amor est titillatio, concomitante idea causae externae (Eth. IV, prop. 44, dem.) Je n’ai donc ni à me servir de mes prédécesseurs, ni à les réfuter. Ce n’est pas par les livres, c’est par l’observation de la vie extérieure que ce sujet s’est imposé à moi, et a pris place de lui-même dans l’ensemble de mes considérations sur le monde. — Je n’attends ni approbation ni éloge des amoureux qui cherchent naturellement à exprimer par les images les plus sublimes et les plus éthérées l’intensité de leurs sentiments : à ceux-là, mon point de vue paraîtra trop physique, trop matériel, tout métaphysique et transcendant qu’il soit au fond. Puissent-ils se rendre compte avant de me juger que l’objet de leur amour qu’ils exaltent aujourd’hui dans des madrigaux et des sonnets, aurait à peine obtenu d’eux un regard, s’il était né dix-huit ans plus tôt.
Car toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu’elle affecte, a toutes ses racines dans l’instinct naturel des sexes ; et même elle n’est pas autre chose que cet instinct spécialisé, déterminé, et même tout à fait individualisé. Ceci posé, si l’on observe le rôle important que joue l’amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances non seulement dans les comédies et dans les romans, mais aussi dans le monde réel, où il est, avec l’amour de la vie, le plus puissant et le plus actif de tous les ressorts, si l’on songe qu’il occupe continuellement les forces de la plus jeune partie de l’humanité, qu’il est le dernier but de presque tout effort humain, qu’il a une influence perturbatrice sur les affaires les plus importantes, qu’il interrompt à toute heure les occupations les plus sérieuses, que parfois il met pour un temps les plus grands esprits à l’envers, qu’il ne se fait pas scrupule d’intervenir, pour les troubler, avec ses vétilles, dans les négociations diplomatiques et les travaux des savants, qu’il s’entend même à glisser ses billets doux et ses petites mèches de cheveux jusque dans les portefeuilles des ministres et les manuscrits des philosophes, ce qui ne l’empêche pas d’être chaque jour le promoteur des plus mauvaises affaires et des plus embrouillées, qu’il rompt les relations les plus précieuses, brise les liens les plus solides, qu’il prend pour victimes tantôt la vie ou la santé, tantôt la richesse, le rang et le bonheur, qu’il fait de l’honnête homme un homme sans honneur, du fidèle un traître, qu’il semble être ainsi comme un démon malfaisant qui s’efforce de tout bouleverser, tout embrouiller, tout détruire ; — on est alors prêt à s’écrier : Pourquoi tant de bruit ? pourquoi ces efforts, ces emportements, ces anxiétés et cette misère ? Il ne s’agit pourtant que d’une chose bien simple, il s’agit seulement que chaque Jeannot trouve sa Jeannette. Pourquoi une telle bagatelle devrait-elle jouer un rôle si important et mettre sans cesse le trouble et le désarroi dans la vie bien réglée des hommes ? — Mais, pour le penseur sérieux, l’esprit de la vérité dévoile peu à peu cette réponse : il ne s’agit point d’une vétille ; loin de là, l’importance de l’affaire est égale au sérieux et à l’emportement de la poursuite. Le but définitif de toute amoureuse entreprise, qu’elle tourne au tragique ou au comique, est réellement ce qu’il y a de plus important dans les divers buts de la vie humaine, et mérite le sérieux profond avec lequel chacun la poursuit. En effet, ce qui est en question, ce n’est rien moins que la combinaison de la génération prochaine. Les dramatis personæ, les acteurs qui entreront en scène, quand nous en sortirons, se trouveront ainsi déterminés dans leur existence et dans leur nature par cette passion si frivole. De même que l’être, l’Existentia de ces personnes futures a pour condition absolue l’instinct de l’amour en général ; la nature propre de leur caractère, leur Essentia, dépend absolument du choix individuel de l’amour des sexes et se trouve ainsi à tous égards irrévocablement fixée. Voilà la clef du problème : elle nous sera mieux connue quand nous aurons parcouru tous les degrés de l’amour depuis l’inclination la plus fugitive, jusqu’à la passion la plus violente : nous reconnaîtrons alors que sa diversité naît du degré de l’individualisation dans le choix.
Toutes les passions amoureuses de la génération présente ne sont donc pour l’humanité entière que la sérieuse meditatio compositionis generationis futuræ, e quâ iterum pendent innumeræ generationes
