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Marie ne va plus vivre longtemps. Elle était pourtant heureuse avant que Steeve caresse des rêves de grandeur. Il a tout gâché.. Au fond de sa cellule, Maxime en rage. Il porte sur ses épaules un crime épouvantable. Tout le monde lui dit. Sa femme, ses enfants, le juge d'instruction. Même son avocat! Mais lui se débat. Non, il n'a tué personne! Il est victime d'une machination. A moins que... le refus d'accepter la réalité d'un crime dont il est pourtant l'auteur? Et puis il y a Marc. Un débrouillard celui-là! Quand il n'est pas au trou, il fricote avec ses copains. Oh! des petits coups. Rien de bien grave au fond. Des vrais pieds nickelés dans cette bande! Le vrai méchant, c'est Charles. Lui,il donne dans le lourd. Drogue, intimidation, meurtre. Pas lui d'ailleurs. Il a une équipe pour ce genre de besogne. Mais il faut toujours défendre son territoire. Vous donnez un doigt, c'est le bras qui y passe. Alors il faut prendre des mesures, n'est-ce pas...
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Seitenzahl: 245
Veröffentlichungsjahr: 2020
Du même auteur
LE LEGS
9782322242566
L’histoire de Marie
1
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3
Parloir
1
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L’enquête de Marc
1
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La montre à complications
1
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Epilogue
1
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5
En partant ce matin-là, Steeve lui avait dit qu’il rentrerait vers neuf heures. Ce ne serait pas nécessaire de l’attendre pour dîner. Qu’elle mange avec les enfants, lui se ferait réchauffer quelque chose. À dix heures du soir, elle n’avait pas encore eu de ses nouvelles. Elle dut attendre encore près d’une heure à se ronger les sangs avant de recevoir un appel sur son portable. Durant cette attente, Marie avait acquis la conviction que ce qu’elle craignait depuis plusieurs mois était en train de se produire. Elle écouta son mari calmement. Les paroles de Steeve se bousculaient. Il était stressé, manifestement.
— Ecoute Marie. Ecoute bien. Je ne vais pas pouvoir rentrer ce soir. En fait il faut que je m’absente. Quelques jours. Ne t’inquiète pas. Il n’y a rien de grave. Je te rappellerai bientôt. Vous allez pouvoir me rejoindre.
— Te rejoindre Steeve ?
— Oui. Tout va changer dorénavant. Je ne peux pas t’expliquer maintenant, mais tu vas voir. On va avoir une belle vie. J’ai encore du pain sur la planche, mais à présent je sais que je vais y arriver.
— Mais Steeve à quoi veux-tu arriver ? Encore cette histoire que tu vas gagner de l’argent ?
— Plus que cela Marie. En finir avec cette vie que nous menons depuis des années. Je me suis procuré de quoi démarrer un business. Juste un stock de départ, mais cela suffira. On va s’installer ailleurs, dans le sud ou par là. Et une fois sur place, je sais comment m‘organiser. J’ai regardé comment eux faisaient. Moi aussi, je me constituerai mon propre réseau. Comme eux. Ce n’est pas compliqué. Au début il suffit de payer un peu plus que les autres. Tu verras.
— Mais quoi ton réseau ? C’est quoi ton réseau ? Qu’est-ce que c’est que ton histoire ? Je ne veux pas partir Steeve. Je ne t’ai jamais rien demandé d’autre que d’être là, avec nous. On ne veut pas s’en aller, dans le sud ou ailleurs. On veut rester chez nous et continuer comme avant. Oublie toute cette histoire et viens nous rejoindre Steeve.
— Ce n’est plus possible Marie. Je me suis mis sur une route où il n’y a qu’un sens. Pas de retour en arrière. À présent que je me suis engagé là, je ne peux que continuer. Et on va la faire tous ensemble cette route, toi, les enfants et moi. Et je pourrai enfin vous offrir tout ce que je veux vous offrir. Simplement, tu vas attendre ici calmement jusqu’à ce que je te rappelle et que l’on puisse se retrouver.
— Mais Steeve tu es en danger, cela saute aux yeux. Tu me dis que tu t’es procuré ce qu’il fallait pour commencer. Cela veut dire quoi ? Tu t’es procuré quoi ? Comment te l’es-tu procuré ? Si tu disparais quelques jours, je ne suis pas idiote, c’est que tu veux échapper à quelqu’un ou à quelque chose. Et nous, que devient-on dans cette affaire ? Tu penses à nous ? Tu penses à tes enfants ?
— Mais vous ne risquez rien je te dis. Personne ne connait vraiment ma vie. De toutes manières les gens qui pourraient me chercher ne savent pas où nous habitons. Tu peux dormir sur tes deux oreilles. Je m’occupe de tout. S’il y avait eu le moindre risque, je vous aurais fait partir tout de suite. Mais là, non. Laisse-moi simplement le temps de me retourner. C’est venu un peu vite et je n’ai pas eu le temps de tout préparer. Il faut que je nous trouve un point de chute. Cela va prendre quelques jours tout au plus. Et cesse de t’inquiéter je t’en supplie.
— Comment veux-tu que je n’ai pas peur avec tout ce que tu me dis. Bien sûr que j’ai la trouille. Pour toi. Pour mes enfants. Attends, si tu as caché l’endroit où tu habitais, c’est que ce que tu faisais était grave. Dangereux. Je ne te reconnais plus. Pourquoi avoir voulu tout bouleverser Steeve. Pourquoi m’as-tu fait ça ?
Marie était restée prostrée. Elle avait regardé autour d’elle comme si elle voyait ce décor pour la dernière fois. Puis elle était allée dans la chambre des enfants. Ils dormaient tous les deux. Elle les avait regardés. Elle avait touché leur front. Puis elle s’était allongée là, par terre. Elle n’avait pas pu aller se coucher tout de suite. Elle voulait rester un moment auprès d’eux. Ce n’était pas la peur. Non, il fallait seulement qu’elle demeure là, dans la pénombre, à entendre leur souffle. Puis elle avait fini par regagner sa chambre, sans pouvoir s’endormir. Le souvenir des mois qui avaient précédé le coup de fil de Steeve avait défilé une bonne partie de la nuit dans sa tête.
Elle se souvenait d’une fin d’après-midi. Elle était rentrée plus tôt de son travail. Ce n’était pas encore l’heure d’aller chercher les enfants à l’école. Elle s’était calfeutrée dans son petit bureau. Enfin bureau, pas vraiment. C’était une sorte de cagibi sans fenêtre dans lequel elle se tenait souvent quand elle était seule à la maison ou parfois le soir, avant de se coucher. Elle seule y avait accès. Non pas que son mari ou ses enfants y fussent interdits. Non, mais voilà, ce lieu était sa pièce à elle. Steeve disait autrefois aux enfants « On la laisse, elle est dans son royaume ». Il avait pu arriver que l’un ou l’autre y pénètre, mais ce n’était jamais qu’une incursion physique. L’intrus ne pouvait pas accéder vraiment au « royaume ». Il pouvait y voir des objets sans valeur apparente, des photos, des petits mots épinglés aux murs. Rien au fond qui vaille la peine. Mais pour Marie, toutes ces choses faisaient monde. À chacun de ces objets se rattachait un souvenir. Ils étaient pour elle comme des sourires.
Depuis quelques temps, elle tirait la porte derrière elle. Cela manquait un peu d’air, mais elle se sentait mieux ainsi. Elle restait assise là, laissant ses pensées vagabonder. Elle tentait d’apaiser ses angoisses. Elle s’accrochait de toutes ses forces pour que ne file pas entre ses doigts cette vie qu’elle s’était patiemment construite. Elle voulait retenir les jours pour retrouver la douceur d’avant. Elle avait surtout, au-delà de sa crainte, la conscience d’un immense gâchis. Une vie, une famille, cela se construit. Il y faut du temps, de la bienveillance. Parfois du renoncement. C’est un équilibre fragile, petit à petit consolidé, avec ses hauts, ses bas, mais quand même, une vie que l’on aimait à regarder. On se retourne sur les mois, parfois les années passées et on se dit que cela valait le coup. Et à présent, tout ce à quoi elle tenait et qui avait été la charpente de sa vie était en train de s’écrouler. Steeve se détachait d’elle. Il se détachait de tout. Il semblait avoir pénétré dans une vie où elle n’était pas, non plus que ses enfants. Ils étaient devenus pour lui des chimères et n’avaient plus que l’inconsistance du rêve. Dans ce monde que Steeve rêvait dans sa tête, il y avait une autre vie, celle qu’ils mèneraient tous bientôt. Ils allaient partir et c’en serait fini des galères.
— Mais quelles galères, Steeve ? On est bien. On ne roule pas sur l’or, et alors ? Notre vie, ce n’est pas d’aller au restaurant tous les soirs. On s’en moque complètement de tout cela. Et les vacances que nous prenons nous suffisent bien. Personne ne se plaint. Nous formons une famille. Qu’as-tu besoin d’aller chercher autre chose ? Tu t’inventes un monde. Tu ne vis plus avec nous. Reviens. Garde tes pensées pour ta famille, ne les laisse pas être accaparées par je ne sais quel monde meilleur. Un monde meilleur ! Mais il n’y a pas de miracle ! Et puis en plus, tout se paye. Tu ne peux pas changer les choses sans en régler le prix un jour, d’une façon ou d’une autre. Et ce prix, je sais qu’il sera trop élevé. On n’est pas fait pour la griserie. Ce que nous avons me suffit.
— Pas d’accord. Pas du tout d’accord. Tu dis exactement le contraire de ce en quoi je crois. On n’est pas programmés pour le minable. Il n’y a pas quelque part un grand livre où tout serait déjà écrit. Tu ne vois pas où nous vivons ? Regarde cet appartement. Ouvre les yeux. Et la manière dont on vit, à tout compter. Tu ne te rends pas compte que tout est petit dans notre existence. Je vois maintenant des gens qui vivent autrement. Je veux être de ce monde-là. Je veux être de la fête et sortir du tunnel. À moi aussi, une petite part ! Tu verras, je te le promets, notre vie va changer.
— Mais tu ne comprends pas. Je ne veux pas que notre vie change. Elle me convient notre vie, toute petite, toute maigrichonne, comme tu veux, mais c’est la nôtre. On a fait notre trou dans ce nid-là. On sortira peut-être du tunnel comme tu le dis, mais ce sera pour s’écraser contre un mur. J’ai peur Steeve. Je sais bien qui tu fréquentes dorénavant et d’où te viennent ces idées de grandeur. Tu as pénétré dans un monde pourri par le fric. Lorsqu’on s’est connus, tu n’étais sans doute pas le type dont je rêvais. J’aurais voulu un cadre supérieur, un type qui travaille dans un bureau. Ou un grand médecin. Je l’imaginais, ce bel appartement où nous nous serions retrouvés. Mon rêve, c’était la côte d’azur. Le soleil. Et puis je suis tombé sur toi, bêtement. Mais c’est mon bonheur. Ma paix. Je n’en veux plus de mon rêve d’enfant. Tu me suffis. Tu as toujours trafiqué un petit peu. Je le sais. Je n’étais pas si niaise quand je t’ai connu. J’ai vite compris que tu serais le roi des petits boulots et de la débrouille. Cela ne m’a pas paru important. Tu étais complètement en dehors de mon rêve, mais je t’ai aimé tout de suite. Et je voudrais en rester-là.
Elle ne comprenait pas comment il avait pu changer à ce point. Il est vrai que Steeve n’avait toujours trouvé que des petits boulots. Des trucs provisoires dont on ne pouvait même pas regretter l’échéance tant ils présentaient peu d’intérêt. Elle le revoyait, rentrant un soir à la maison, épuisé par une journée de manutention dans un entrepôt de la banlieue. Encore une fois un job en intérim. Ce soir-là, il n’avait même pas pris le temps de se changer au travail. Il était là, dans l’encadrement de la porte d’entrée, les bras ballants. Il la regardait, avec des yeux de chien battu, pourtant presqu’interrogateurs. L’air de lui demander comment en est-on arrivés là ? Comment faire pour sortir de tout ça ? Elle avait été submergée par l’émotion. Les larmes lui étaient presque venues aux yeux tant elle éprouvait de tendresse pour ce qu’il faisait. Il se battait pour s’en sortir et jouer son rôle de chef de famille. Il était prêt à tout. Et en même temps que cet amour qui envahissait Marie, elle ne pouvait pas retenir son sourire à le voir dans cet accoutrement. Elle avait porté sur cet homme, plus largement sur leur vie d’alors, un regard triste et grinçant. Oui, c’était cela leur vie à ce moment-là. Dérisoire.
Plus tard, il avait vendu des encyclopédies. Précisément, il aurait fallu qu’il en vende. Ce travail là lui plaisait, mais il n’avait pas vendu grand-chose. En tous cas pas assez pour qu’on le garde au-delà de sa période d’essai. Marie avait dû ranger le costume qu’on lui avait acheté avec les affaires dont on ne se servait plus. Régulièrement aussi, il travaillait dans un bar, lorsqu’ils avaient besoin d’un coup de main, pour une soirée, un évènement exceptionnel. Ce travail lui convenait bien. Il tirait de ces périodes financièrement plutôt fastes une vraie fierté, comme un enfant qui aurait eu un bon carnet scolaire. Mais c’était comme tout le reste, cela ne durait jamais très longtemps. Ou cela se produisait trop rarement. Heureusement, Marie avait un travail. Stable lui. Grâce à cela, la vie n’avait pas été si dure. C’était comme chez tout le monde. On tirait un peu sur la corde avant de changer les chaussures ou les vêtements. Les vacances, c’est vrai, il fallait les passer chez ses parents. Mais même dans cette maison qui n’était pas la leur, où ils ne pouvaient évidemment pas faire tout ce qu’ils voulaient, ils étaient bien. Steeve oubliait ses soucis. La maison se trouvait à la campagne, en bordure de forêt. Il manquait la mer pour que Steeve y soit parfaitement heureux. C’est au bord de la mer qu’il avait vécu avant qu’un mur heurté à pleine vitesse n’avale la vie de ses parents.
Steeve passait de plus en plus de temps avec ses amis les moins fréquentables. Marie ne supportait pas cette situation. Les enfants, eux, ne se rendaient compte de rien. Ils étaient trop jeunes. Heureusement pensait-elle, tout en regrettant pourtant d’être seule à affronter tout cela. Un soir où les enfants étaient pour la nuit chez les parents de Marie, Steeve avait accepté d’engager une discussion sérieuse. Lui aussi ressentait cette tension qui s’était installée dans le couple. Il avait très rapidement parlé des projets qu’il avait. Pas précisément, mais quand même au point que Marie se rende compte que des choses se préparaient. Il savait bien, disait-il, que cela ne lui plaisait pas. Même, il comprenait. Elle était mère. Ce qu’elle recherchait avant tout, comme tout le monde, comme tout animal presque, c’était la sérénité au sein de sa famille. Mais son rôle à lui, c’était de trouver des solutions pour qu’ils sortent de cette situation trop étriquée. Aujourd’hui, cela ne lui suffisait plus. Il avait déjà eu une adolescence difficile, ses parents étaient partis trop tôt.
La conversation avait alors brutalement dévié. Comme si derrière le barrage qu’il avait dressé la pression était devenue trop forte. Son passé avait besoin de sortir. En parlant de cette adolescence qu’il avait poursuivie seul, il avait entrouvert une porte qu’il ne pouvait pas refermer comme si de rien n’était. Il s’était mis à parler de ses parents. Il était si rare qu’il en parle. On ressentait qu’il leur en voulait de l’avoir laissé se débrouiller seul à un âge où il aurait tant eu besoin de leur soutien. C’est peut-être pour cela qu’il avait en partie mal tourné. Cette cassure brutale en pleine adolescence, ce mur à pleine vitesse sur lequel s’écrase leur voiture. Il ne se souvenait plus comment il avait appris leur mort. Un appel téléphonique ? La police qui était venue sonner à sa porte ? Il ne le savait pas. Ce jour-là avait été effacé de sa mémoire consciente. Il devait se trouver tapi dans un recoin de son cerveau, prêt à ressurgir un jour. Il se souvenait seulement qu’avant il y avait son père et sa mère, et qu’à partir d’un certain moment, il avait été seul.
Il avait parlé à Marie de son enfance, de sa mère comme il ne l’avait fait que très rarement. Il parcourait sa jeunesse de flash en flash comme s’il feuilletait un album de photos dont certaines pages auraient été arrachées. De sa mère, il disait le regard. Un regard lumineux entre vert et bleu, qui semblait se raccrocher à lui. On l’aurait dit plein d’espoir, ce regard. Interrogatif aussi. Comme si elle guettait quelque chose. Un signe. Une plus grande affection ? Une étreinte moins mécanique, quand il la voyait le matin ou la quittait le soir ? Il se reprochait de ne pas lui avoir montré à quel point il l’aimait. C’est aussi pour cela que ce peu qu'il lui restait d’elle, il en parlait rarement. Il voulait sans doute le garder serré contre lui. Que ces maigres souvenirs ne viennent pas à s’estomper, à disparaître dans un partage indécent.
Marie l’avait écouté silencieusement. Elle voyait avec émotion cet homme se livrer comme jamais auparavant. Elle lui en était reconnaissante. Puis Steeve avait repris le cours de la conversation. Depuis quelque temps, il faisait un petit travail pour quelqu’un qu’on lui avait présenté. Oui, il avait bien vu que Marie s’était aperçu que quelque chose venait de changer. Elle n’avait pas vraiment cru ce qu’il lui avait dit à ce sujet.
— Mais Steeve, bien sûr que je n’ai pas cru cette histoire. Toi, aller jouer au poker ? Mais tu n’as jamais joué. Tu as horreur des cartes. Comment voulais-tu que je te croie. J’ai bien senti qu’il se passait quelque chose dont tu ne voulais pas me parler. Ce soir tu t’expliques. C’est bien. Il était temps. Mais ce que tu me dis, Steeve, me consterne. Tu m’en dis trop ou pas assez. J’ai peur. Qu’est-ce que tu trafiques au juste ?
— Rien, pas grand-chose. Je préfère que tu n’en saches pas trop. Rassure-toi, je fais attention. Je ne tiens pas à me faire pincer.
— Steeve, faire attention cela ne peut pas être veiller à ne pas se faire pincer comme tu dis. Faire attention, ce serait refuser de mettre le doigt dans ce milieu pourri. Tu as toujours eu des fréquentations que je désapprouvais mais qui n’étaient après tout que la poursuite de tes amitiés d’adolescent. Celles d’avant notre rencontre. Je ne pouvais pas m’y opposer. Mais à en juger par l’argent que tu ramènes à la maison depuis quelques temps, tu as changé de braquet. Tu ne veux pas me dire plus précisément. Bon. Tu as le droit. Quoiqu’à peine. Nous sommes une famille, Steeve. Cela devrait vouloir dire quelque chose. Mais soit, tu refuses d’en parler. Alors sache simplement que cette évolution ne me plait pas. Fais en sorte que je ne sois pas un jour obligée de nous mettre, les enfants et moi, à l’abri de tout cela.
Steeve n’avait rien rétorqué à cette menace. Pourtant il savait parfaitement que les choses n’en resteraient pas là. Aujourd’hui il rendait service à une bande du milieu. Des petites livraisons le plus souvent. La drogue arrivait il ne savait comment entre les mains de ce réseau. Sans doute venant d’Espagne ou du Havre par camion ou go fast. Il fallait alors qu’elle irrigue les différents revendeurs dans les cités du nord de Paris. Vues les quantités de drogue qu’il voyait passer alors qu’il y avait pas mal d’autres livreurs de son genre dans ce réseau, Steeve comprenait bien que ses patrons étaient à la tête d’une industrie florissante. Viendrait un jour, il le savait, où ce travail subalterne ne lui suffirait plus. Il avait commencé à toucher à une certaine aisance financière. Mais arriverait vite le moment où il lui faudrait sa part du gâteau. Il connaissait bien sûr ce mur invisible qui, dit-on, séparerait ceux qui réussissent de ceux qui demeurent condamnés à végéter. Etait-ce ceux de l’autre côté qui bloquaient leurs tentatives de le franchir ? Etait-ce qu’on n’avait pas mis suffisamment d’énergie dans les efforts ? Ou simplement que nous n’avons pas le droit de changer les règles édictées par quelque force supérieure ? Steeve ne le savait pas. Par contre, il avait une conviction : si un jour on apercevait dans ce mur une faiblesse, une petite faille, alors il faudrait bondir. Ne pas réfléchir et saisir à tout prix sa chance. Et à présent, il voyait bien qu’une opportunité était en train de se présenter. Il suffisait de tendre la main avant que l’occasion disparaisse pour être sans doute proposée à d’autres. Il savait aussi que tout cela n’était pas sans danger. Le milieu dans lequel il évoluait depuis plusieurs mois ne connaissait que la loi de la brutalité. Il n’était pas organisé pour distribuer des parts du gâteau. Des miettes tout au plus. Alors bien sûr, il n’allait pas raconter tout cela à Marie. Elle finirait bien par oublier ses réticences. L’argent, ils n’en avaient jamais eu beaucoup et il ne serait pas facile pour elle de résister à la griserie que cet afflux lui procurerait. Elle avait beau dire que leur vie lui convenait. Ces paroles, elle les prononçait pour lui. Pour l’aider à accepter ses propres échecs professionnels. Il était un minable et elle voulait l’aider. Mais s’il trouvait un moyen de s’en sortir pour de bon, évidemment elle ne pourrait que s’en réjouir. Difficile de dire non.
Marie avait fini par s’endormir. Cet appel que venait de lui passer son mari allait marquer le basculement de leur vie. Elle le savait intimement. Lorsqu’une dizaine de jours après, un soir tard, la sonnette de la porte d’entrée a retenti, Marie a pensé que Steeve était enfin de retour. Depuis l’appel de l’autre soir il ne lui avait téléphoné qu’une fois. C’était il y a une semaine. Ce second appel ne lui avait pas apporté beaucoup d’éléments sur ce qu’il faisait. Steeve n’avait dit que des banalités, comme s’il ne se passait pas des choses très importantes.
Ce soir-là, pour qu’il sonne à la porte, il fallait qu’il ait laissé ses clés à la maison. Cela lui arrivait tout le temps. Là toutefois, elle ne les avait pas remarquées. Elle se précipita vers la porte, en espérant que la sonnerie n’avait pas réveillé les enfants. En même temps, ce serait bien qu’ils voient que leur père était revenu. Elle s’arrêta un instant devant le miroir du couloir pour vérifier sa coiffure. Elle s’adressa un petit sourire. Ça pouvait aller à peu près. Lorsqu’elle ouvrit, ce n’était pas Steeve qui se trouvait derrière la porte. Il y avait deux types, un rouquin frisé et un blond avec un catogan. Regards inexpressifs. Son instinct lui cria de refermer la porte. Mais elle voulait savoir. De toutes manières, elle n’aurait rien pu faire. Le rouquin avait avancé son pied sur le seuil. Elle n’aurait pas pu refermer.
— Vous êtes la femme de Steeve ?
— Oui. Il lui est arrivé quelque chose ? Où est-il ?
— Non Madame, il ne lui est rien arrivé. Pas encore en
tous cas. On peut rentrer ? On va vous expliquer.
Ils n’ont pas attendu la réponse. Ils sont entrés. Simplement, sans la bousculer. Seulement en l’écartant, presque avec douceur. Marie les avait là, devant elle. Ils lui ont dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle allait bientôt retrouver Steeve. Tout en parlant, ils avançaient vers le salon. Marie reculait face à eux. Elle savait qu’à présent il fallait avoir peur. Mon Dieu, faites que les enfants ne se réveillent pas.
— Loubet Maxime, Parloir !
Je ne vois pas grand-chose d’où je suis. Juste un petit morceau du ciel au-dessus du mur d’en face. Quand même, à force de devoir me limiter à cela, je finis par bien le connaître ce ciel. Il est devenu mon occupation majeure. Un ami presque. Le matin, en ouvrant les yeux, je prends de ses nouvelles. Je sais s’il fait beau ou pas. Le soleil, je ne le vois pas. Il n’est jamais à la bonne hauteur. Mais le temps qu’il fait, la lumière me le dit. C’est bête mais si le ciel est bleu et lumineux cela me fait une sorte de joie. Absurde. Je suis là, dans cette pièce minuscule et j’y resterai sans doute longtemps. Alors, le ciel bleu ! Mais quand même, cela met un peu de baume au coeur. J’ai toujours été étonné par cette capacité que l’on a de mettre de côté les pensées sombres pour ne voir que ce qui éclaire un peu. Enfin, ce n’est pas tout le temps, mais souvent quand même. Le jour où je ne serai plus capable de cela… Je ne parle pas des coups de cafard. Ça c’est normal. Mais il ne faut pas que cela dure trop longtemps. La petite lumière doit se rallumer.
Depuis plusieurs jours, je vois qu’il se passe quelque chose là-haut. Au début, le ciel a simplement viré au gris. Le lendemain, il était ourlé de noir à l’ouest et le vent, que j’entends malgré tout, s’est levé. Cela a duré comme cela plusieurs jours. Puis tout s’est accéléré. Des nuages noirs d’encre ont roulé au-dessus de moi dans un défilé incessant. Les bourrasques poussaient cette masse, de plus en plus dense, de plus en plus noire. Puis tout s’est arrêté. Plus de vent. Il avait laissé les nuages en plan au-dessus de ma tête. C’était comme si le ciel prenait des forces pour le prochain assaut. Cette immobilité me fascinait. Elle portait un message. Il était évident que cela ne s’arrêterait pas là. Il fallait que cela se rompe. L’attente et le silence étaient pires que la tempête. Et à présent ? Au point du jour, le tonnerre a commencé de rouler au lointain. De vagues éclairs aussi, dont je devinais le reflet rampant sous le couvercle des nuages noirs. L’orage s’est rapproché de moi. Le ciel bientôt était zébré d’éclairs qu’accompagnaient les explosions du tonnerre. La tempête était là, juste au-dessus. La pluie en rafale crépitait sur la petite fenêtre. De la grêle aussi. On aurait dit que la pièce était ballotée au milieu de tous ces déchainements. Que cela éclate m’a fait du bien. Ces déferlements de bruits et d’eau m’ont arraché à mes pensées. J’étais comme au cinéma, devant un écran, au-dessous de ce petit bout de vitre accroché au ras du plafond. Ne plus penser, c’était déjà apaisant.
— Parloir ! Vous dormez ou quoi ? Vous voulez peut-être un petit café avant d’y aller ?
Au parloir, je le savais, c’était mon avocat. Pratiquement personne d’autre ne pouvait venir ici. Mon avocat ! Plus précisément l’avocat commis d’office. Je ne l’ai pas encore vu. Cela va être une première. J’ai une certaine curiosité malgré tout. Un avocat commis d’office peut-il être un bon avocat ? J’ai entendu dire qu’il y avait même des vedettes du barreau qui prenaient leur tour de garde. Je serais étonné que ce soit pour moi. Mais de toutes manières, cela me donnera au moins l’occasion de parler, aussi médiocre soit-il. C’est une des choses les plus dures ici. Il y a les cafards, les punaises, les rats, bien sûr. Mais ne rien dire pendant des jours et des jours. Ou si rarement. Parfois quelques mots à l’un des gardiens. Parfois avec un détenu, à la bibliothèque, quand on me laisse y aller. Un si bref échange avec quelqu’un quand dans ma tête il y a une telle rage. Il suffit de si peu pour l’apaiser au moins un court instant.…
— Bon alors ça y est ? On se décide ou je demande à votre avocat de revenir un autre jour, quand Monsieur sera dans de bonnes dispositions ?
La porte s’ouvre sur le claquement du verrou. Le gardien ne dit plus rien. Il ne me regarde pas. Il me précède dans les couloirs, ouvrant et refermant les portes successives. Sans un mot. Il y a la lumière des néons, blafarde, plus ou moins tremblotante parfois. Et au-delà des claquements, j’entends les cris des autres prisonniers. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a toujours des cris. Je ne comprends pas à quoi cela leur sert. Ils crient pour tout. Pour s’interpeler d’une cellule à l’autre, à travers les travées. Pour protester, parce qu’un prisonnier s’est fait un peu chahuter par les matons. Ou parce que la nourriture est immangeable. Ils en ragent qu’on ajoute à la peine qu’ils purgent cette pâtée infecte. Qu’on les traite comme des chiens. Moi, je ne crie pas. Je n’en vois pas l’utilité. Pourtant, d’une certaine façon, cela pourrait peut-être me faire du bien. Evacuer un peu de cette pression dans ma tête. Peut-être que je n’ose pas après tout.
On me fait entrer dans une pièce sans fenêtre. Une table, trois chaises. Et toujours les néons. L’avocat m’attend, debout. Costume et polo. Dommage, je me l’imaginais en robe noire. C’est idiot, la robe, c’est pour le tribunal bien sûr. Cela fait partie du décorum. Le président en rouge, l’avocat en noir. J’ai toujours pensé que s’il n’y avait pas cette mise en scène, la justice ne pourrait pas être rendue. On en resterait là. On décrirait les crimes et on resterait sidéré d’autant de laideur. On dirait : Non, là c’est trop. On arrête. Mais il y a le décorum, la pompe. On joue dans une pièce. Il y a représentation. Il faut continuer. Le public est là. On est tous en costume. C’est peut être dur, mais il faut y aller. On n’a pas le droit de s’arrêter.
